CONSTITUTION PHYSIQUE ET CHIMIQUE DES COMÈTES
I — Les COMÈTES au point de vue physique
Ce qifon entend par constitution pbysiqae on chimique d'un astre : la Terre prise comme exemple. — Problème posé pour les comètes.
Qu'entend-on par constitution physique ou chimique d'un corps céleste, d'un astre quelconque, étoile ou soleil, planète ou lune, comète enfin, puisqu'ici c'est de ces dernières seules dont il s'agit?
Voilà une question posée dont l'interprétation sera aisément, croyons-nous, comprise de tout le monde, mais à laquelle il sera plus difficile de répondre d'une façon précise, détaillée, catégorique, fut-on le plus savant des astronomes.
C'est par comparaison avec les corps que nous voyons à la surface de la Terre, avec le globe terrestre lui-même, considéré dans son ensemble, que nous allons dire sommairement ce qu'on peut et doit entendre par la constitution physico-chimique d'une comète.
La Terre forme un globe ou un sphéroïde dont la forme et les dimensions sont parfaitement définies et presque aussi bien connues, au moins dans la croûte externe et solide qui le constitue, comme aussi dans la couche vaporeuse qui l'en-
veloppe et dans son sous-sol de roches et d'assises. On connaît par des observations directes l'un et Tantrede ces éléments, la croûte solide au moins jusqu'à des profondeurs de plusieurs centaines de mètres et l'atmosphère jusqu'à des hauteurs de plusieurs kilomètres. Par induction, on a des données assez précises sur les couches de Tair où l'homme n'a pu encore s'élever, et sur les couches solides profondes où il n'a pu encore descendre. On connaît la densité moyenne de la Terre, sa masse ou son poids, et le rapport de cette masse avec celle des principaux astres du système planétaire.
Que sont les comètes à ces divers points de vue ? Sont-ce des globes semblables à notre Terre, éclairés comme elle par le Soleil ou brillant de leur propre lumière? Ont-elles un noyau solide ou liquide, entouré d'une atmosphère vaporeuse, ou bien sont-ce des masses gazeuses, des amas de corpuscules plus ou moins condensés? A-t-on quelque notion précise sur leurs masses, sur la densité de la matière qui les compose? Par leurs mouvements, nous savons déjà qu'elles ne diffèrent en rien des autres astres qui composent le groupe solaire dont nous faisons partie : du moins, c'est la même force universelle, les mêmes lois qui régissent ces mouvements. Venues probablement des profondeurs du ciel, distinctes dès lors quant à leur origine, d'aspect très-différent des planètes et de leurs satellites, on ne peut appliquer aux unes et aux autres les vers d'Ovide :
.... Faciès non omnibus una Nec diversa tamen qualem decet esse sororum.
Les comètes, on le pressent déjà, sont à tous ces points de vue, leurs mouvements exceptés, notablement différentes de la TeiTe et des autres planètes : leur constitution physique semble tout autre. En est-il ainsi au point de vue chimique? C'est-à-dire, la matière qui les compose est-elle formée de
corps simples inconnus, ou de corps simples identiques avec ceux dont les astres du monde planétaire sont constitués eux-mêmes ?
Toutes ces questions ont un grand intérêt scientifique? Elles ne sont pas moins importantes, si on les envisage dans leurs rapports avec les croyances qui ont si longtemps fait des comètesdes astres redoutables, croyances qui, après avoir changé de forme peut-être plus que de fond, ont dans une certaine mesure cours encore dans notre siècle de lumières. On a soutenu et Ton soutient toujours, avec une grande vraisemblance, la thèse d'ailleurs invérifiable de l'habitabilité des planètes; mais on est allé plus loin, et Ton prétendait au dernier siècle, des savants de notre époque croient même encore que les comètes doivent être également peuplées. Les comètes sont-elles en effet habitables ? Nous sommes poussés, par un instinct de curiosité invincible, à nous faire des questions de ce genre, et s'il nous semble à peu près impossible d'y faire des réponses positives, du moins n'est-il pas défendu d'examiner le degré de probabilité de chacune d'elles. Or, à moins de nous laisser aller en plein dans le domaine de l'imagination et de la fantaisie, il est clair que nous devons consulter préalablement ce que dit la science, non de ce problème tant soit peu extra-scientifique, mais des conditions physiques et chimiques que l'observation et l'expérience nous montrent compatibles avec l'existence d'êtres organisés et vivants, tels du moins qu'il nous est donné de les connaître.
Voyons donc ce que l'on sait aujourd'hui de la constitution des comètes, et commençons par les étudier dans leur aspect ou dans leur forme extérieure.
CHEVELFRES, NOYAUX ET OIIEIES COMÉTAIRES 171
§11 — Chevelures, noyaux et queues cométaires
Les chevelures et les queues. — Classification des anciens, d'après la forme extérieure apparente : les douze espèces de comètes de Pline. — Les comètes pour les Chinois. — Définitions modernes : noyau, nébulosité ou atmosphère ; queues.
Quel est, pour le public, le caractère spécifique d'une comète, ce qui lui fait immédiatement distinguer un astre de ce genre d'une étoile quelconque ? Tout le monde a déjà répondu : c'est la traînée de vapeur lumineuse, la nébulosité plus ou moins longue qui accompagne l'étoile, ou du moins qui l'enveloppe ; en un mot, c'est la queue et la che-velure.
Tout au moins est-ce ce qu'indique Tétymologie, le mot comète signifiant , comme tout le monde le sait, étoile chevelue. Armée de sa queue, qui semble brandie dans le ciel comme une épée menaçante ou comme un flambeau précurseur des événements, la comètç est à l'instant reconnue et signalée partout ; elle n'a pas besoin d'un passeport signé des astronomes. Mais que la queue soit absente, qu'aucun appendice ou enveloppe nébuleuse ne signale l'astre à son apparition, pour la foule, pour le public en général, ce n'est plus une comète : c'est une étoile ordinaire, que rien ne distinguera des étoiles de chaque nuit.
Cependant il est des comètes sans queue. La comète de 1585 égalait Jupiter en grandeur; mais elle avait moins d'éclat : sa lumière était terne ; on pouvait la comparer à la nébuleuse de l'Écrevisse. Elle n'avait ni barbe ni queue (Pingre). Lalande cite les comètes de 1665 II et de 1682 comme ayant montré « un disque aussi rond, aussi net et aussi clair que celui de Jupiter, sans queue, sœis barbCy saus
chevelure. » Il s'agit ici de comètes vues à l'œil nu ; parmi les comètes télescopiques un grand nombre sont dépourvues de queue, mais aussi le plus souvent elles sont de simples nébulosités où Ton voit à peine un faible noyau, quelquefois au centre une simple condensation lumineuse. Du reste, la présence ou l'absence de queue, qui est vraie à un moment de l'apparition, peut ne l'être plus à une époque différente. Ainsi la comète de 1682 citée plus haut (ce n'est autre que la comète de Halley), à laquelle Cassini ne vit pas de queue le 26 août, en avait une de 30'' le 29 du même mois. De même pour la comète de 1 585 : douze jours après son apparition, « on en voyoit sortir un rayon très-grêle et difficile àdécouvrir,de la longueur d'une palme au ph)s. » D'ailleurs souvent la queue, invisible à Tœil nu, s'aperçoit aisément au télescope : on eu verra plus loin des exemples. La seule chose qu'il faille retenir ici, c'est que le signe distinctif, astronomique, d'une comète, n'est ni dans la queue, ni dans la chevelure, ni dans aucun des appendices apparents dont Tastre se trouve environné à son apparition : ce qui distingue une comète d'une planète, ce sont les éléments de l'orbite, la forte excentricité, Tinclinaison considérable, le sens souvent rétrograde. Nous avons déjà, à plusieurs reprises, insisté sur ces caractères : il est inutile de nous y arrêter davantage.
Jusqu'au xvf siècle, jusqu'à l'introduction des lunettes dans les observations astronomiques, il ne s'agit évidemment, dans les relations qu'on donne des apparitions cométaires, que des comètes vues à l'œil nu. C'est la forme étrange des queues, des barbes et chevelures qui frappe les multitudes comme les savants. Aussi les anciens, qui n'ont pas toujours nettement distingué les comètes de certains autres météores lumineux, bolides, aurores boréales, se sontils appliqués à classer les comètes selon leurs apparences.