FILANTES
C'est alors que M. Schîaparelli est venu, par des spéculations hfœdies, jeter une lumière nouvelle sur un point encore obscur de Fastronomie contemporaine. Il crut pouvoir déduire de diverses observations que la vitesse àe^ météores, au moment où ils pénétraient dans Tatmosphère terrestre, était au moins égale à ce que nous avons vu qu'on nommait la vitesse cométaire , 'par conséquent supérieure de près de moitié à lô vitesse de translation de la Terre. Il montra que cette hypothèse rendait compte d'im fait * qui paraissait d'abord en contradiction avec l'origine cosmique des étoiles filantes, que dès lors elle eil était, au contraire , une confirmation éclatante. Pourvu de cet élément précieux, le savant italien put calculer les éléments des orbites de certains essaims, reconnaître qu'ils décrivent dans l'espace des courbes excessivement allongées, paraboliques ou hyperboliques.
§ IV — Origine commune' des étoiles filantes et des comètes
Transformation d'une nébuleuse entrée dans la sphère d'attraction du Soleil ; anneaoi paraboliques continus de matière nébuleuse. — Similitude des éléments des orbites des courants de météores et des orbites cométaires. — L'essaim d'août ; identité des Léonides et de la comète de 1862. -^ Identité des Perséides et de la comète de 1866 (Tempel). — Les étoiles filantes du 20 avril et la comète de 1861. — Comète de Biela et essaim de décembre. — La Terre a-t-elle rencontré la comète de Biela, le 27 novembre 1872?
Il restait à expliquer T origine des essaims, à montrer la raison de leur périodicité annuelle, des maxima qui apparaissent à des époques séparées par plusieurs années d'intervalle. La,
i. Celui de la variation du nombre des étoiles filantes observées dans une nuit quelconque, avec l'heure de l'observation. Le nombre horaire maûmum coïncide avec les heures qui suivent 2 ou 3 heures du matin.
il fallait quitter ud instant le domaine des faits, s'adresser aux spéculations théoriques.
Les essaims d'étoiles filantes paraissent constitués comme des agrégations de corpuscules assez distants les uns des autres. Mais si, au lieu de les voir à leur arrivée à la proximité de la Terre, au contact de son atmosphère, il était possible de les contempler à une distance un peu grande dans le ciel, l'ensemble de ces myriades de corpuscules, qu'ils soient éclairés par les rayons solaires, ou qu'ils brillent d'une lumière propre, paraîtrait à l'observateur comme un nuage, une nébulosité. Et comme la vitesse admise des essaims dans leurs orbites est la vitesse cométaire, il s'ensuit que les nébulosités dont nous parlons viennent des profondeurs de l'espace, de régions fort éloignées du Soleil et des planètes. Néanmoins il est clair que ces nébuleuses, qui viennent peut-être de quelque autre système sidéral, n'entrent dans le nôtre que sous l'influence de lattraction, devenue à un certain instant prépondérante, de notre Soleil.
Ce sont des considérations de ce genre qui ont sans doute amené M. Schiaparelli à se poser ce problème : « Etant donnée une nébuleuse située à une distance fort grande, mais néanmoins telle que l'attraction du Soleil détermine son mouvement vers notre système, sous (pielle forme cette agrégation de corpuscules isolés, supposée sphérique au point de départ, arrivera-t-elle à son périhélie? En résolvant ce problème par l'analyse et d'après les princij>es de la gravitation universelle, M. Schiaparelli prouve que la masse nébuleuse, de globulaire qu'elle était au point de départ, se sera peu à peu transformée, de manière à être, lors de son passage dans le voisinage du Soleil, allongée en un immense courant continu de forme parabolique, incomparablement plus dense qu'à T origine, et pouvant mettre des années, <les
centaines et même des milliers d'années à effectuer successivement son passage au périhélie.
On comprend dès lors que, la Terre venant à rencontrer ce courant en un point de son orbite, et passant à chacune de ses révolutions par ce même point de l'espace interplanétaire, il en résultera une apparition périodique de météores : ce seront les corpuscules du courant qui viendront traverser les hautes régions de l'atmosphère, y briller un instant chacun sous Tapparence d'une étoile filante, les uns consumés et détruits par cette combustion, les autres poursuivant leur route, après avoir de la sorte pendant quelques secondes manifesté la présence de la nébuleuse dont ils font partie. Les longues tramées paraboliques expliquent ainsi les courants périodiques annuels de météores : selon que la portion traversée est plus ou moins profonde ou plus ou moins épaisse, le nombre des étoiles filantes se trouvera, à la date correspondante, plus ou moins considérable.
Quant aux périodes plus longues, qui donnent des maxima à des intervalles réguliers de plusieurs années, M. Schiaparelli en rend compte de la façon suivante. De même que les longs courants paraboliques sont comparables, au point de vue de leurs mouvements, aux comètes à orbites infinies, de même les courants périodiques intermittents sont analogues aux comètes périodiques à retours réguliers. Des circonstances particulières, des perturbations planétaires par exemple, peuvent transformer un courant indéfini en un anneau elliptique fermé. C'est probablement le cas, d'après Schiaparelli, des météores du i 3 au i 4 novembre .
Nous n'entrerons pas dans des détails plus longs sur cette théorie à tous égards remarquable. Elle sera développée comme elle le mérite dans notre ouvrage: les étoiles fiuntes. Nous devons ici nous borner à insister sur l'analogie qui existe entre les courants de nébulosité qui donnent nais-
LES COMÈTES ET LES ÉTOILES FILAiNTES
sauce aux essaims météoriques et les nébulosités cométaires. La vitesse de translation, rinelinaisou des plans des orbites à tous les degrés, les mouvements dans tous les sens, sont des éléments communs aux comètes et aux essaims de météores.
Une sanction, la plus essentielle, manquait à cette théorie, celle donnée par l'observation, seule capable de
Fi6. 73. — Orbites des essaims de novembre, d'août et d'avril et des comètes de 1862
de 1866 et de 1861.
démontrer par le fait l'analogie, l'identité même des deux espèces de nébuleuses. Or cette sanction existe aujourd'hui : elle a d'ailleurs suivi de près la théorie, et elle parait assez évidente pour défier toute contradiction. M. Schiaparelli ayant en effet recueilli tous les éléments donnés par les observations de Tessaîm météorique du 10 aoiit, a pu en calculer l'orbite, comme s'il s'agissait d'un corps céleste, d'ime comète. Or, en cherchant parmi les éléments paraboliques des comètes cataloguées, il reconnut la presque
identité de ces éléraents et de ceux de l'essaim . Voici le tableau qui permet celte comparaison :
ÉLÉMENTS I>E LORBITC ÉLÂMUtTti DE L*OEBirB
de rcssaim du iO aoAt de la comète de 1862
calculés par Schiaparelli calcnlés par Oppolzer
Passage au périhélie août 10,15 août 22,9 1862
Longitude du périhélie 3/i3« 28' 364'» UV
Longitude du nœud i3S^ 16' 137» 27'
Inclinaison 64* 3' 66« 2^
Distance périhélie 0,96/i3 0,9626
Direction du mouvement Rétrograde Rétrograde
Une similitude aussi complète ne semble point pouvoir résulter d'une coïncidence fortuite. Mais le savant astronome italien ne s'est pas borné là. 11 a calculé de même les éléments de l'orbite de l'essaim de novembre, puis reconnu encore leur presque identité avec les éléments elliptiques de la comète de Tempel (1866 1), éléments calculés par Oppolzer. Donnons également le tableau ([ui permettra une comparaison immédiate :
ELEMEXTS KLI IPTIQUES bK L UHlilTK ÉLllME^n ELLIPTIQL'KS DE l/onBlTK
de rcssaim du i3 iiovenihro de la comète de Tempel (1868 l'i d'après Schiaparelli d'apK'S Oppolzer
Passage au périhélie novembre 10,092 janvier 11,160 — 1866
Longitude du périhélie 56'» 25' 9" 60» 28' 0"
Longitude du nœud 231" 28' 2" 231» 26' 1"
Inclinaison 17" W 5" 17° 18' 1 "
Distance périhélie 0,9873 0,9765
Excentricité 0,9040 0,9054
Demi-grand axe 10,340 10,324
Période de révolution 33"S250 33aw,176
Sens du mouvement Rétrograde Rétrograde
Après avoir signalé cette nouvelle et importante coïncidence, Tauteur de la théorie faisait les observations suivantes : c( 11 est très-digne de remarque que les deux cou-
LES COMÈTES ET LES ÉTOILES FILANTES 37a
liants météoriques bien connus, ceux d'août et de novembre, aient chacun leur comète. Faut-il supposer que la même chose arrive pour tous les autres? Dans ce cas, on ne pourrait s'empêcher de voir dans ces fleuves cosmiques le résultat d'une dissolution de corps cométaires. Mais il serait au moins prématuré d'étendre cette conclusion à toutes les étoiles filantes; j*ai montré la possibilité que tous ces corps, grands et petits, forment dans l'espace des systèmes uniquement liés par leur attraction, et détruits ensuile par l'action du Soleil. Peut-être aussi ce que nous appelons comète n'est pas un corps unique, mais un ensemble de corps très-nombreux et très-petits attachés à un noyau principal. »
On voit tout de suite quel lien existe entre ces vues et celles d'après lesquelles M. Hœk a étudié ce qu'il nomme les systèmes cométaires: on saisit de même le rapport entre cette manière d'envisager la constitution des comètes et les faits d'observation que nous avons signalés dans les paragraphes consacrés plus haut au dédoublement de la comète de Biela, aux divisions et dislocations d'anciennes comètes, phénomènes transmis par les traditions, mais jusqu'à présent méconnus ou regardés comme des fables par les astronomes.
Pour terminer ce chapitre qui laisse un domaine si vaste ouvert à la foiç aux recherches nouvelles et aux conjectures, n'oublions pas de mentionner un troisième et un quatrième cas d'identité entre les essaims météoriques et les comètes. Le premier concerne les météores du 20 avril. D'après MM. Gallet Weiss, l'orbite de cet essaim a les mêmes éléments que l'orbite de la comète 1861 I. D'Arrest et Weiss ont pareillement assimilé la comète de Biela et les étoiles filantes des premiers jours de décembre. Nous avons déjà dit que la pluie si remcirquable d'étoiles filantes qui a signalé la
Mi LES COMÈTES
nuit <lu 27 novembre 1872 paraît certainement due à la rencontre qu'a fait la Terre, sinon de Tune des deux comètes, fragments do celle de Biela, du moins d'un courant de matière qui a primitivement appartenu à cette comète et qui, dans l'espace, suit à peu de chose près la même route .
Voilà donc, si ces vues qui auraient paru si étranges il y a seulement un demi-siècle, sont confirmées, un moyen nouveau bien inattendu de nous trouver en communication directe avec les comètes, puisque la Terre, chaque année, chaque nuit de Tannée, rencontre sur sa route les fragments . ile nébulosités qui ont été des comètes. La constitution physique de ces astres se trouverait de la sorte éclairée d'un nouveau jour r on pourrait considérer comme très-probable la structure granulaire des noyaux de comètes, formés ainsi de corpuscules isolés, structure que soupçonnait Babinet en s'appuyant sur des considérations d'im tout autre genre.