COMÈTES QUI ONT LE PLUS APPROCHA: DE LA TERRE
OtSTAIlCSS MIKIMtJM
des comètes à l'orbite de la Terre
m RAYOKS Dl l'oRBITH
BM LIKU»
Comète de 1^72
Apoqois db l'arrivée anx points des plas courtes distances
DE LA TSRRB
DBS COMAtI»
19 janvier 22 janvier
22 décembre 20 novembre
18 juin 29 juin
22 avril 20 avril
27 janvier 10 janvier
9 novembre 13 décembre
16 janvier 31 décembre
1«' juillet 1'' juillet
Parmi ces comètes, deux se sont approchées de T orbite de la Terre à une distance inférieure à la lOO"**" partie de la distance de Iff Terre au Soleil; ce sont les comètes de 1680 et de 1684. La première s'est trouvée à moins de 200 000 lieues, la seconde à environ 340 000 lieues de Torbite de la Terre ; mais les deux astres se sont en réalité, si Ton consulte les dates de leurs passages aux points les plus voisins, beaucoup plus éloignés Tun de l'autre que ne le marquent ces nombres; Il n'en est pas de même de la comète de 1 770, qui a passé le même jour que la Terre par un point dont la distance à Tendroit précis où notre globe devait se trouver cinq heures plus tard, était seulement de 675 000 lieues.
38(1 LES nOMÈTES
§11 La FIN DU MONDE PAR .LES œMÈTES
Prédiction de 1816 ; la fin du inonde annoncée pour le 18 juillet. — Article du Journal des Déhais, — La comète de 1832 ; sa rencontre avec l'orbite de la Terr^. — knpi et sa notice de V Annuaire du Bureau des longitudes, — Des probabilités d*une rencontre entre une comète et la Terre. ~ 1^ fin du monde en 1857 et la comète do Charles-Quint.
Les terreurs de Tannée 1773 nous font sourire aujourd'hui; mais nous devons être modestes si nous songeons que de pareilles craintes se sont, à diverses reprises, renouvelées dans notre siècle même. Bornons-nous à citer les dates de 1816, de 1832, de 1857.
En 1816, le bruit de la prochaine fin du monde courut : le 18 juillet était la date assignée au fatal événement. Quelques jours après, parut dans le Jovrnal des Débats un article satirique d'Hoffmann, où ce critique raillait de la manière suivante * Thypothèse du choc de la Terre par une comète :
« Un grand géomètre (Laplace) qui a exposé le système du monde d'une manière parfaite, et dont l'ouvrage fait loi^ a bien voulu nous rassurer un peu sur les inciviles comètes de Lalande ; mais il s'en faut bien qu'il ait banni tout motif de crainte. On peut en juger par le passage que je vais transcrire littéralement : « La petite probabilité » d'une pareille rencontre peut, en s'accumulant pendant » une longue suite de siècles, devenir très-grande. » Or, il y a bien des siècles qu'une comète n'a heurté notre
1. Notre citation est empruntée à un curieux opuscule de M. Maurice Champion : La fin du monde et les comètes au point de vue historique et anecdotique. Paris 1859.
globe. Reprenons » Ici, Ténumération des effets produits
par le choc d'une comète, que nous reproduisons plus
loin nous-même d'après Laplace « Comme il y a fort
longtemps, reprend Hoffmann, que cette catastrophe est arrivée, comme la probabilité de ce désastre s'accroît avec le temps, ainsi que l'a dit notre grand géomètre, il me semble qu'il est prudent pour nous de mettre ordre à nos affaires; car, dans trois ou quatre mille ans au phis tard, nous verrons une nouvelle représentation de cette grande tragédie. »
En France, l'esprit qui, dans ce cas, est la fleur du bon sens, ne perd jamais ses droits. Bayle, Voltaire, nous l'avaient déjà prouvé. Hoffmann, en 1816, en est un témoignage nouveau; mais les idées superstitieuses non plus ne lâchent pas pied aisément, et, l'ignorance aidant, laquelle a toujours été grande en fait de connaissances astronomiques, on voit de temps à autre reparaître ces mêmes craintes des comètes, si vives au moyen âge, dans le peuple comme chez les grands, chez les ignorants comme chez les lettrés. H y a cependant entre les croyances superstitieuses d'autrefois, et la crédulité encore trop fréquente d'aujourd'hui à l'égard des comètes , une différencia essentielle; la voici : toute apparition de comète passait jadis pour une sorte d'événement surnaturel, pour un avertissement d'en haut , et les conséquences funestes du passage de l'astre terrible étaient autant de décrets de la Providence sans rapports directs, mécaniques ou physiques, avec l'astre lui-même. De nos jours, les craintes sont provoquées surtout par la pensée qu'une rencontre fortuite d'une comète avec la Terre est un fait possible de l'ordre naturel. Aussi le plus souvent, comme en 1773, est-ce d'une emnonce scientifique mal interprétée que naissent de chimériques frayeurs, qui trouvent aussitôt dans l'igno-
:d^ l£S i:ONÈT^
rauce et daus les re>tcs de croyances mystiques un alinieul si favorable a leur propagation. \ous allons encore citer deux exemples à Tappul de cette manière de voir.
Le premier nous est donné par la comète de six ans trub <IuaHs« celle de fîambart ou de Biela, par la prédieliou astronomique de son passage pour Tannée 1832.
Olbers venait de donner les éléments et réphéméride de la comète découverte en 1826 par Biela, reconnue eUip-
Frc. 74. — L'orbite de U Terre et celle de U comcte de BieU en 1832. Positioos
relatives des deux astres.
tique par Gambart, et dont Damoiseau avait calculé le retour pour lautonme de 1832. Le 29 octobre, avant minuit, la nouvelle comète devait passer à son nœud, c'està-dire couper le plan de Torbitc terrestre , et cela un peu en de<lans de cette courbe ; la distance du nœud é l'orbite même ne devait pas dépasser 4,66 rayons de notre globe. Quatre rayons deux tiers, cela fait im peu moins de 30000 kilomètres, exactement 7430 lieues. Or, pour peu que le noyau et la chevelure eussent des dimensions de quelque importance, — les observations de la comète par
L\ i\S l>L MONDE l'AH LES COMÈTES - 383
Olbers, eu 180î>, assignaient à ces flimeiisious plus de 5 rayons de la Terre, — et voilà l'orbite terrestre à coup sûr rencontrée le 29 octobre par la nébulosité coniétaire. Il n'en fallait pas davantage, ces détails ayant transpii>é dans le public, pour que le bruit courût d'une prochaine rencontre d'une comète et de la Terre. Notre globe, heurté violemment, serait brisé en éclats; c'était évidemment la fin du monde. Un seul point avait été oublié par les amateurs de nouvelles .à sensation, et Arago, qui se chargea
Fie. 75. — Ui camèle At Bieln i wn nœud, le 20 octobre 1833. Position lupposée de la Terre à la pini courte ditUnce de la comète.
dans VAittmaire du Bureau des longitudes de rédiger une note propre à calmer les inquiétudes du pubhc, le relève ea ces termes. Après avoir conclu, comme on vient de le lire plus haut, « que le 29 octobre prochain une pobtion de 1,'oBBiTE DE I.A Tebbe sc trouvera comprise dans la nébulosité de la comète, » l'illustre astronome continue ainsi :
« Il ne nous reste plus qu'une seule question à résoudre, c'est celle-ci : au moment où la comète sera tellement près de notre orbite, que sa nébulosité en enveloppera (juelqiies parties, la Terre elle-^ne'me oit se trouvera-i-elle?
» J'ai déjà dit que le passage de la comète très-près d'un
certain point de l'orbite terrestre aura lieu le 29 octobre avant minuit ; eh bien ! la Terre n'arrivera au même point que le 30 novembre au matin, c'est-à-dire pltis dim mois après. On n'a maintenant qu'à se rappeler que la vitesse moyenne de la Terre dans son orbite est de 674 000 lieues par jour , et un calcul très-simple prouvera que la comète
DE 6 ANS ^, DU MOINS DANS SON APPARITION DE 1832, SERA TOU- JOURS A PLUS DE 20 MILLIONS DE LIEUES DE LA TeRRE ! »
Arago faisait bien de réserver les apparitions ultérieures ; car cette même comète de 1832, quarante ans après, venait, sinon choquer, — personne de nous ne s'est aperçu d'un choc, n'a ressenti aucune secousse, — du moins frôler la Terre. Nous ferons voir ailleurs quelles ont été les circonstances de cet événement mémorable.
EnGn, pour en finir avec ces histoires imaginées à plaisir de rencontres de comètes et de fin du monde ^ disons que les mêmes chimériques frayeurs ont couru l'Europe en 1857, à propos du retour annoncé de la comète de Charles-Quint. Cette fois c'est d'Allemagne que venait la mystification ; il ne s'agissait d'abord que de la rencontre d'un astre imaginaire, d'une prédiction fantastique, et c'est par le feu que devait s'accomplir la ruine de la Terre, embrasée par la terrible comète le 13 juin de l'année de grâce 1 857 ! Puis Tattente sérieuse où se trouvaient alors les astronomes, du retour de la comète de 1 264 et de 1 556, suggéra l'idée d'attribuer la future catastrophe à la comète attendue, bien que rien dans les éléments de l'orbite ne justifiât la probabilité d'une pareille rencontre *.
1. Peut-ôtrc avail-on constaté que les comètes de i26i et de 1556, dans la table de Lalande, figurent seulement pour 0,08 environ dans leurs plus courtes distances à l'orbite terrestre, et que la Terre et la comète sont passées précisément le même jour, le 12 mars 1556, par les points de leur plus grand rapprochement, à 2 900 000 lieues toutefois Tune de Tautre.
LA FIi\ DU MONDE PAR LES COMÈTES 385
Dans sa Notice sur la comète de 1 832, Arago se pose cette question générale : Lhie comète peut -elle venir choquer la Terre ou toute autre planète? Et en s'appuyant sur le fait que les orbites des comètes sillonnent le ciel dans tous les sens, qu'elles traversent constamment notre système solaire et vont, en pénétrant à Tintérieur des orbites des planètes jusque dans les régions comprises entre Mercure et le Soleil, il arrive à reconnaître « qu'il n'y a rien d'impossible à ce qu'une comète vienne rencontrer la Terre». Mais, après avoir constaté la possibilité du fait, il se hâte d'en examiner la probabilité. Il considère pour cela une comète « dont on ne saurait rien autre chose, si ce n'est qu'à son périhélie elle serait plus près du Soleil que nous ne le sommes nousmêmes, et qu'elle aurait un diamètre égal au quart de celui: de la Terre. » Arago trouve alors, par le calcul des probabilités, que, sur 281 millions de chances, une seule est défavorable, une seule peut amener la rencontre des deux corps. Cette probabilité devrait, il est vrai, être au moins décuplée, si, au lieu de la rencontre de la Terre par le noyau cométaire, il s'agissait de la nébulosité totale, dont le volume est comparativement beaucoup plus considérable.
Pour bien faire comprendre la signification des résultats numériques auxquels conduisent les considérations de ce genre, Arago ajoute : « Admettons un moment que les comètes qui viendraient heurter la Terre par leur noyau, anéantiraient l'espèce humaine tout entière ; alors le danger de mort, qui résulterait pour chaque individu de l'apparition d'une comète inconnue, serait exactement égal à la chance qu'il courrait s'il n'y avait dans une urne i\{imie seule boule blanche sur un nombre total de 281 millions de boules, et que sa condamnation à mort fût la conséquence inévitable de la sortie de cette boule blanche au premier tirage. Tout homme qui consent à faire usage de sa raison,
quelque attaché à la vie qu'il puisse être, se rira d'un si faible danger; eh bien, le jour qu'on annonce une comète, avant qu'elle ait été observée, avant qu'on ait pu déterminer sa marche, elle est pour chaque habitant de notre globe la boule blanche de l'urne dont je viens de parler. » Ces calculs sont irréprochables, en thèse générale. Mais, quand il s'agit d'une comète particulière dont les éléments sont coimus, toute considération de probabilité est complètement superflue ; c'est ce qu'Arago fait observer avec raison à l'occasion de la comète de 1832, et pour rapparitiou de cette année même. Quant aux apparitions ultérieures, c'est autre chose : il reste en ce cas une large part d'imprévu, csr l'orbite et ses éléments peuvent être modifiés par des perturbations planétaires, et le retour au nœud peut être tel, que les deux astres, la Terre et la Comète, arrivent sinon au point lui-même, du moins assez près de ce point pour qu'il y ait rencontre de quelques-unes de leurs parties. Nous avons déjà dit que c'est probablement ce qui est arrivé en 1872, pour cette même comète de 1832, pendant la nuit du 27 novembre. La rencontre a été absolument inoffensive.
ni — Conséquences mécaniques et physiques
DE LA RENCONTRE d'uNE COMÈTE
Opinions des astronomes du dernier siècle : Gregory^ Maupertuis, Lambert. — Cakul de Lalande : la marche des comètes est si rapide que les eflets de leur attraction n'auraient pas le temps de se produire. — Opinion de Laplace. — Le choc d*ane comète et de la Terre au point de rue de la théorie mécanique de la chaleur.
11 est intéressant de voir quelles opinions les savants se sont faites, depuis un siècle, sur les conséquences d'une
collision entre une comète et la Terre. Nous parlerons plus loin du roman théologique de Whiston, imaginé par ce savant anglais pour Texplication scientifique du déluge : d'après Whiston, la fameuse comète de 1680, après avoir, il y a quatre mille ans, produit par sa proximité de la Terre Finondation universelle, sera un jour la cause de la catastrophe finale : le globe sera incendié par le même astre qui jadis l'inonda.
Whiston écrivait à la fin du xvif siècle. Au milieu du xviii®, les préoccupations théologiques occupaient peu de place dans Tesprit des astronomes. Mais on se faisait encore ime idée sans doute fort exagérée des effets que la proximité d'une comète ou la rencontre d'un tel astre et de la Terre serait susceptible de produire. Qu'on en juge.
Maupertuis, dans sa iMtre sur la Comète (17 i2), écrivait ceci :
« Dans cette variété de mouvements, on voit assez qu'il est possible qu'une Comète rencontre quelque Planète, ou même notre Terre sur sa route ; et l'on ne peut douter qu'il n'arrivât de terribles accidents. A la simple approche de ces deux corps, il se feroit sans doute de grands changements dans leurs mouvements, soit que ces changements fussent causés par l'attraction qu'ils exerceroient l'un sur l'autre, soit qu'ils fussent causés par quelque fluide resserré entre eux. Le moindre de ces mouvements n'iroit rien moins qu'à changer la situation de l'axe et des pôles de la Terre. Telle partie du globe qui auparavant étoit vers l'Equateur, se trouveroit après un tel événement vers les pôles , et telle ^|ui étoit vers les Pôles se trouveroit vers l'Equateur.
c( Quelque comète passant auprès de la Terre , dit-il ailleurs, pourroit tellement altérer son mouvement, qu'elle la rendroit comète elle-même. Au lieu de continuer son cours comme elle le fait dans une région uniforme et
aH8 LES COMÈTES
d'une température proportioimée aux hommes et aux différents animaux qui l'habitent, la Terre exposée aux plus grandes vicissitudes, tantôt brûlée dans son périhélie, tantôt glacée par le froid des dernières régions du ciel, iroit ainsi à jamais, de maux en maux différents, à moins que quelque autre comète ue changeât encore son cours, et ne le rétablit dans sa première uniformité. »
Enfin quelque grosse comète pourrait, si Ton en croit toujours Maupertuis, détourner la Terre de son orbite, se l'assujettir par l'attraction, en un mot se faire un satellite de notre globe, exposé dès lors en suivant l'astre dans son mouvement, aux mêmes vicissitudes que dans l'hypothèse précédente. « La comète pourroit de la môme manière nous voler notre Lune : et si nous en étions quittes pour cela, nous ue devrions pas nous plaindre. Mais le plus rude accident de tous seroit qu'une comète vint choquer la Terre, se briser contre, et la briser en mille pièces. Ces deux corps seroieut sans doute détruits ; mais la gravité en rcformeroit aussitôt luie ou plusieurs autres planètes. »
On ne saurait être plus accommodant. On voit assez que Maupertuis était de la race de ce géomètre qui est dépeint si j>laîsamment dans les Lettres persanes^ et qui ne voit dan> les accidents naturels les plus désastreux que matière à calcul, sujet d'observation et progrès pour la science.
Voilà pour les effets mécaniques dus à la masse de la comète, que Maupertuis regarde évidemment comme étant d'un ordre de grandeur comparable à la masse de la Terre. \'(ûci maintenant pour les effets physiques :
« L'approche d'une comète, dit-il, pourroit avoir d'autres suites encore plus funestes. Je ne vous ai point encore parlé des queues des comètes. 11 y a eu sur ces queues, aussi bien que sur les comètes, d'étranges opinions; mais la plus pi'obnble est que ce sont des torrents immenses d'exhalaisons
et de vapeurs que l'ardeur du Soleil fait sortir de leur corps. La preuve la plus forte en est qu'on ne voit ces queues aux comètes que lorsqu'elles se sont assez approchées du Soleil, qu'elles croissent à mesure qu'elles s'en approchent, et qu'elles diminuent et se dissipent lorsqu'elles s'en éloignent. » Une comète accompagnée d'une queue peut passer si près de la Terre, que nous nous trouverions noyés dans ce torrent qu'elle traîne avec elle, ou dans une atmosphère de même nature qui l'environne. La comète de 1680 qui approcha tant du Soleil, en éprouva une chaleur vingt-huit mille fois plus grande que celle que la Terre éprouve en été. M. Newton, d'après différentes expériences qu'il a faites sur la chaleur des corps, ayant calculé le degré de chaleur que cette comète devoit avoir acquise, trouve qu'elle devoit être deux mille fois plus chaude qu'un fer rouge; et qu'une masse de fer rouge grosse comme la Terre employeroit 50 000 ans à se refroidir. Que peut-on penser de la chaleur qui restoit encore à cette comète, lorsque, venant du Soleil, elle traversa l'orbe de la Terre? Si elle eût passé plus près, elle auroit réduit la Terre en cendres, ou l'auroit vitrifiée ; et si sa queue seulement nous eût atteints, la Terre étoit inondée d'un fleuve brûlant, et tous ses habitants morts. C'est ainsi qu'on voit périr un peuple de fourmis dans l'eau bouillante que le laboureur verse sur elles. »
Tout cela est le mauvais côté de la rencontre. Car, selon 3Iaupertuis, qui craint d'avoir dit trop de mal des comètes, elles pourraient aussi nous procurer certains avantages, relever Taxe du globe, trop incliné, et « fixer les saisons à un printemps continuel; diminuer l'excentricité de son orbite de façon à rendre plus égale la distribution de la lumière et de la chaleur; » enfin, au lieu de nous ravir notre Lune, il se pourrait bien qu'elle fi\t elle-même condamnée à
tourner autour de la Terre, à éclairer uos nuits^ à nous servir de seconde Lune enfin. Qui sait si ce n'est pas de cette façon que nous avons conquis jadis la nôtre, laquelle « pourroit bien avoir été au commencement quelque petite comète qui, pour s'être trop approchée de la Terre, s'y est trouvée prise. »
Cette opinion que cite Pingré est, d'après ce dernier, d'autant plus probable qu'elle s'appuie sur une tradition généralement répandue chez les Arcadiens. Selon le témoignage de Lucien et d'Ovide, ces peuples se croyaient plus anciens que la Lune. Mais la constitution physique de notre satellite est toute autre que celle des comètes connues, et Arago fait observer avec raison que « l'absence presque complète d'atmosphère autour de la Lune, loin d'être favorable, est plutôt contraire à l'opinion qui fait de cet astre une ancienne comète » .
Pour en finir avec l'imagination de notre géomètre, citous encore ce passage de sa lettre qui nous renseigne sur les idées qu'on se faisait alors de la constitution physique et chimique des comètes, de la nature des substances qui les composent :
« Quelque dangereux que nous ayons vu que seroit le choc d'une comète , elle pourroit être si petite, qu'elle ue seroit funeste qu'à la partie de la Terre qu'elle frapperoit : peut-être en serions-nous quittes pour quelque royaume écrasé, pendant que le reste de la Terre jouiroit des raretés qu'un corps qui vient de si loin y apporteroit. On seroit peut-être bien sui*pris de trouver que les débris de ce^ masses que nous méprisons, seroient formés d'or et de diamants ; mais lesquels seroient les plus étonnés, de nous ou des habitants que la comète jetteroit sur notre Terre. Quelle figure nous nous trouverions les uns aux autres ! »
Après tout, ridée de Maupertuis n'est pas si étrange qu'on le pense. Si aucune comète infinitésimale n'est encore tombée sur la Terre, nous avons reçu et nous recevons encore assez fréquemment des débris qui ont appartenu à quelque corps céleste ; s'il ne tombe ni or ni diamants, il est certain qu'il tombe d'autres minéraux, du fer, du nickel. Nous verrons cela ailleurs, dans la partie de notre ouvrage LES Etoiles filantes qui traite des pierres tombées du ciel.
Gregory, un savant astronome du xviii^ siècle, dit dans son Traité (T astronomie {Astronomiœ physicœ et geometricœ elementa^ liv. V, prop. iv, coroU. 2) : « Si la queue d'une comète venait à atteindre notre atmosphère (ou si une partie de la matière éparse dans le ciel et formcmt cette queue y tombait sous l'influence de la pesanteur), les exhalaisons dont elle est composée pourraient, en se mêlant à l'air que nous respirons, causer des changements particulièrement sensibles aux animaux et aux i>lantes. En effet des vapeurs, apportées de régions lointaines et étrangères, et excitées par une chaleur intense, seraient peut-être funestes aux êtres qui vivent sur la Terre ; et ainsi l'on verrait se produire des événements semblables à ceux que le témoignage de tous les siècles et le consentement universel considèrent comme une conséquence de l'apparition des comètes, et qu'il ne convient point à des philosophes de prendre trop promptement pour des fables ridicules. »
Nous reviendrons plus loin sur cette façon d'envisager les influences des comètes. Continuons maintenant à rapporter les opinions des astronomes sur les conséquences d'un rapprochement ou d'une rencontre.
Lambert, dans ses Lettres cosmologiques (1765), s'exprime ainsi sur ces conséquences :
« Si les comètes, dit-il, ne produisent plus, ni la guerre, ni la famine, ni la mortalité, ni la chute des empires,.
qu'esl-ce que ces maux en comparaison des catastrophes dont elles menacent le globe entier? Quand on considère le mouvement de ces astres, et que Ton réfléchit sur les lois de la pesanteur, on s'aperçoit sans peine que leur approche de la Terre pourroit y causer les événements les plus sinistres, y ramener le déluge universel, ou la faire périr dans un déluge de feu, la briser en menue poussière ou du moins la détourner de son orbite, lui enlever sa lune, qui pis est, l'enlever elle-même, l'emporter au delà des régions de Saturne, et nous faire souffrir un hiver de plusieurs siècles, auquel ni les hommes ni les animaux ne seroient capables de résister. » Ce passage sufflt pour faire voir que Lambert partage sur les influences possibles des comètes les idées de Maupertuis. Mais ces événements, s'ils sont possibles, ne sont pour lui nullement probables, et il s'appuie, pour le faire voir, sur des considérations tirées des causes finales, sur l'ordre et l'harmonie de l'univers, sm* la nécessité de la conservation de ces vastes corps, les astres, dont la durée doit être proportionnée à leur masse. 11 va jusqu'à s'imaginer « que tous ces corps ont exactement la masse, la pesanteur, la position, la direction, la vitesse qu'il leur faut pour éviter les rencontres dangereuses. Il se pourroit, par exemple, qu'une comète qui passeroit fort près de Jupiter, fût détournée par cette grande planète, de la droite à la gauche, ou de la gauche à la droite, dans le dessein exprès de prévenir quelqu'une de ces rencontres. » C'est encore de l'imagination pure et qui tombe devant les faits. La comète de Biela s'est disloquée; des soleils, comme les étoiles de 1572, de 1664, de 1866, se sont allumés presque subitement et éteints de même, sous les yeux des observateurs. Les révolutions, les catastrophes se produisent dans l'ordre physique qu'elles semblent momentanément troubler, comme dans l'ordre social ; elles ne sont pas une déro-
gation aux lois naturelles, et la science qui les constate n'a d'autre tâche que de faire voir comment elles en sont au contraire l'accomplissement.
Lalande avait fait le calcul que voici : c( Si une comète était cinq ou six fois plus près de nous que la Lune, c'està-dire si elle passait à treize mille lieues de la Terre, il n'en faudrait pas davantage pour élever les eaux de la mer de deux mille toises au-dessus de leur niveau ordinaire, ce qui suffirait peut-être pour noyer les continents des quatre parties du monde. » A ce calcul, Dionys du Séjour fit une objection qui en détruit la conséquence. S'appuyant sur un principe démontré par d'Alembert, il fit voir que « si l'on suppose le globe de la Terre entièremenl. couvert d'eau jusqu'à la profondeur d'une lieue, la comète emploiera dix heures cinquante-deux minutes à produire son effet, quel qu'il soit, sur les marées ; cette durée ne dépend point du tout de la grosseur, ni de la densité, ni de la proximité de la comète, mais seulement de la profondeur du fluide. Si le fluide était profond de deux lieues, la durée de l'élévation de l'eau serait de huit heures vingt-cinq minutes onze secondes. Or, il s'en faut de beaucoup que l'action de la comète sur un même point de la mer puisse être d'une aussi longue durée. Que la comète, en son périgée, soit à treize mille lieues de la Terre, une heure après elle en sera au moins à seize mille cinq cent quarante-neuf lieues, et sera verticale sur un point de la Terre distant de 23" 14' du point auquel elle répondait. A la fin de la seconde heure, le point qui lui répond sur la Terre aura varié de 27^ 36', et la distance de la comète à la Terre sera de vingt- quatre mille sept cent soixante-huit lieues. Et nous avons ici choisi le cas le plus favorable qu'il fût possible pour l'action de la comète. Dans une autre hypothèse, en une demi-heure seulement de temps, la comète se serait éloignée à trente-deux mille cinq
cent soixante— neuf lieues de la Terre, et son point correspondant sur la Terre aurait vai'ié de 81** 27' 30". Toutes les autres hypothèses possibles donnent des résultats mitoyens entre ces deux extrêmes. Qu'on juge, d'après ces réflexions, si les comètes peuvent avoir le temps de produire dans les marées d'aussi grands désordres qu'elles en pourraient effectivement produire, si elles demeuraient plus longtemps verticales sur le même point de la mer. »
Cette objection a, pour la question qui nous occupe, une grande importance ; car elle rend nul, pour ainsi dire, le danger d'un rapprochement , même très-grand , entre les comètes et la TeiTe. C'est ce qui fait dire à Laplace, confirmant ainsi les conclusions de Dionys du Séjour : « Le> comètes passent si rapidement près de nous, que les effets de leur attraction ne sont point à redouter ; ce n'est qu'en choquant la Terre qu'elles peuvent y produire de funestes ravages. »
L'illustre auteur de la Mécanique céleste ne regarde pas un pareil choc comme impossible : bien que la probabilité en soit aussi à ses yeux extrêmement faible , que d'ailleurs la petitesse de la masse des comètes, indiquée par Icui* influence insensible sur les mouvements planétaires, ne donnerait sans doute lieu qu'à des révolutions locales, voici en quels termes il dépeint les eflets d'une rencontre, dans l'hypothèse d'une comète qui aurait une masse comparable à celle de la Terre (le passage que nous citons est celui que visait l'article d'Hofimanu) :
« L'axe et le mouvement de rotation changés ; les mers abandonnant leur ancienne position pour se précipiter vers le nouvel équateur ; une grande partie des honmies et des animaux noyés dans ce déluge universel, ou détruits par la violente secousse imprimée au globe terrestre ; des espèces entières anéanties; tous les monuments de Tin-
LES COMÈTES ET LA TERllE 395
dustrie humaine renversés; tels sont les désastres que le choc d'une comète a dû produire, si sa masse a été comparable à celle de la Terre. » {Exposition du système du monde.) Laplace, du reste, ne semble pas éloigné de croire qu'une pareille catastrophe a eu lieu, et les révolutions géologiques, les cataclysmes que les idées alors dominantes de Cuvier tendaient à faire considérer comme peu éloignés de l'époque contemporaine, lui semblent explicables par un pareil événement. « On voit alors, continuet-il, en effet, pourquoi l'Océan a recouvert de hautes montagnes sur lesquelles il a laissé des marques incontestables de son séjour ; on voit comment les animaux et les plantes du midi ont pu exister dans les climats du nord, où Ton retrouve leurs dépouilles et leurs empreintes; enfin, on explique la nouveauté du monde moral, dont les monuments certains ne remontent pas au-delà de cinq mille ans. L'espèce humaine, réduite à un petit nombre d'individus et à l'état le plus déplorable, uniquement occupée, pendant très- longtemps, du soin de se conserver, a dû perdre entièrement le souvenir des sciences et des arts ; et, quand les progrès de la civilisation en ont fait sentir de nouveau les besoins , il a fallu tout recommencer, comme si les honunes eussent été placés nouvellement sur la Terre. »
Laplace, de nos jours, laisserait de côté cette explication des faits géologiques du passé, dont la paléontologie, l'archéologie préhistorique et l'anthropologie possèdent désormais une interprétation toute autre. Mais il était intéressant de connaître l'opinion du grand géomètre sur les conséquences de la rencontre d'une comète et de la Terre, opinion peu différente de celle des savants du xvin*' siècle et très-éloignée, dès lors, de celle de quelques astronomes contemporains, de ceux qui, comme sir J. Herschel et Babinet, regardent les comètes comme des riens visibles.
IV — Des conséquences de la rencontre d'une comète et de LA Terre selon la théorie mécanique de la chaleur
Les géomètres et les astronomes qui ont parlé , comme nous venons de le voir, des effets du choc de la Terre par une comète, ont envisagé surtout cet événement au point de vue purement mécanique ; les deux astres étaient simplement pour eux deux projectiles qui, animés chacun d'une vitesse énorme , devaient se choquer avec une violence proportionnée à leurs masses respectives, à leui's vitesses et à la direction de leurs mouvements. Us ne virent qu'une dislocation, qu'une rupture de deux masses gigantesques, et il est évident qu'au point de vue du danger couru en pareil cas par l'espèce humaine et les êtres vivants à la surface de la Terre, la destruction totale était inévitable et le genre de mort assez indifféi'ent.
Quelques-uns, faisant d'une comète une masse incandescente, ou du moins portée par son voyage dans la proximité du Soleil à une haute température, incendiaient par surcroît notre globe. Nous périssions par le choc et par le feu.
Mais ni les uns ni les autres ne pouvaient alors envisager le phénomène sous son véritable aspect; puisqu'on n'avait pas encore découvert ce gi'and principe de la conversion des effets mécaniques en chaleur, qui constitue peut-être le plus grand progrès des sciences physiques dans ce siècle. Conservons donc la même hypothèse d'une comète à noyau solide, ayant une masse comparable à celle de notre globe et venant à le choquer dans une direction
quelconque. L'efiTet maximum aura lieu évidemment si les deux corps, voyageant en sens contraire, se rencontrent de manière à anéantir chacun leur propre mouvement, ce qui suppose égalité de masse et de vitesse. Avec d'autres conditions, le résultat varierait quant à l'énergie des effets produits, non quant à leur nature.
Eh bien , le principe nouveau , aujourd'hui démontré expérimentalement] et théoriquement , c'est que dans le choc le mouvement, en apparence anéanti, est en réalité intégralement conservé ; seulement , il se transforme en mouvement moléculaire, en chaleur.
La comète et la Terre, en se choquant comme nous venons de le supposer, s'arrêteront donc dans leur mouvement autour du Soleil , et la somme des quantités de mouvement dont elles étaient chacune animées se trouvera convertie tout entière en chaleur. Or, on va voir à quelle quantité énorme de chaleur donnerait lieu le seul arrêt de la Terre. Citons ce que dit Tyndall à ce sujet :
« Connaissant le poids de la Terre comme nous le connaissons, et la vitesse avec laquelle elle se meut dans l'espace, un simple calcul nous donnerait la quantité exacte de chaleur qui naîtrait si la Terre était arrêtée brusquement dans son orbite, le nombre de degrés, par exemple, que cette quantité de chaleur communiquerait à un globe d'eau d'un volume égal à celui de la Terre. Mayer et Helmholtz ont fait ce calcul, et ils ont trouvé que la quantité de chaleur engendrée par ce choc colossal suffirait, non-seulement pour fondre la Terre entière j mais pour la réduire en grande partie en vapeur. »
On le voit, la catastrophe serait autrement grandiose qu'on ne le supposait d'abord. Les deux astres, par leur choc, se convertiraient en une masse dont une partie des éléments serait en fusion , tandis que le reste formerait une
enveloppe de vapeur. Rien ne ressemblerait plus à Tidée qu'on se forme aujourd'hui volontiers de certaines comètes; mais, dans notre hypothèse, tout mouvement de translation se trouverait anéanti. Dès lors l'astre nouveau, n'étant plus soumis qu'à la seule gravitation vers le Soleil, irait nécessairement tomber à sa surface, développant encore par ce nouveau choc une quantité de chaleur égale à celle développée par la combustion de cinq mille six cents globes de charbon solide, formant chacun un volume double du volume de la Terre.
Ainsi, en nous plaçant au même point de vue que les savants, astronomes ou géomètres, dont les opinions sont citées dans le paragraphe précédent, nous arrivons à de tout autres conséquences. Mais il ne faut pas oublier que le point de départ commun est une hypothèse, que les comètes ont presque certainement des masses beaucoup plus faibles que celles de la Terre et qu'en outre leur constitution physique, si différente de celle de notre globe, donnerait sans doute à la rencontre un tout autre caractère que celui d'un choc, du choc de deux globes solides.
§ V — La comète de 1 680 , le déluge et ia fin du monde
Anciennes apparitions de la comète de 1680, dans l'hypothèse d'une réTolutioa de 575 ans. — Leur coïncidence avec des événements fameux. — Théorie de la Terre de Whiston : notre globe est une ancienne comète dont les mouvements et la constitution ont été modifiés par des comètes. — La catastrophe du déluge causée par U huitième apparition antérieure delà comète de 1680. — Catastrophe finale : embrasement de la Terre. — Retour futur de notre globe à l'état de comète.
Voici une comète qui a beaucoup fait parler d'elle dans Thistoire. Ce serait elle, si Ton adopte les calculs de Halley,
confirmés d'abord par Newton, qui aurait paru dans les années 531 et 1 106 de notre ère, annoncé en Tan 43 avant J.-C. la mort de César, présidé au grand événement de la prise de Troie, et enfin aurait été, onze à douze siècles plus tôt, la cause directe de la grande catastrophe des récits mosaïques, du déluge.
En 1106, cette comète célèbre ne coïncida, il est vrai, avec aucun grand événement histoinque ;,mais, au dire des chroniqueurs, elle présenta un grand éclat « imitant le flambeau du Soleil, couvrant de ses rayons une grande partie du ciel, jetant enfin la terreur dans tous les esprits. » 575 ans plus tôt, c'est-à-dire en 531, « on vit du côté de l'occident, pendant vingt jours, une comète très-grande et trèseffrayante : elle étendoit ses rayons, c'est-à-dire sa queue, vers la partie la plus élevée du ciel ; en conséquence, on lui donna le nom de Lampadias^ parce qu'elle resseipbloit à une lampe ardente. » {Theophan. Chron. citée par Pingre.) D'autres apparitions auraient eu lieu en l'an 619 avant notre ère, c'est-à-dire à l'époque de la destruction de Ninive, et encore en 1769, ou, d'après Fréret, sous le règne d'Ogygès, que les légendes grecques font contemporain d'un autre déluge.
Un Anglais du jnw^ siècle, contemporain de Newton, à la fois théologien et astronome, W. Wliiston, publia en 1 696 une Nouvelle théorie de la Terre (Anew Theory ofthe Eart) où il se proposait d'expliquer par l'action d'une comète les révolutions géologiques qu'on rapportait alors au récit de la Genèse. Sa théorie était d'abord entièrement hypothétique, ne s'appliquant à aucune comète particulière ; mais quand Halley eut assigné à la fameuse comète de 1680 une orbite elliptique, orbite qu'elle parcourait dans une période de 575 ans, et que Whiston, remontant dans l'histoire, trouva pour dates de ses apparitions anciennes 2344 et 2919, c'est-à-dire
iOO LES COMÈTES
deux des époques fixées par les chrouologistes pour celles du déluge mosaïque, le théologien astronome n'hésita plus ; il précisa sa théorie et donna à la comète de 1680, nonseulement le rôle d'exterminateur du globe terrestre et du genre humain par l'eau, mais encore celui d'exterminateur par le feu, dans les siècles futurs. C'est donc avec raison que nous avons donné à ce paragraphe son titre de : la Comète rf^ 1680, /^ Déluge et la fin du monde *.
Donnons une idée sommaire de la singulière théorie de Whiston. Parlons d'abord de la partie de cette hypothèse qui concerne le déluge.
D'après lui, la Terre est une ancienne comète qui avait son périhélie très-voisin du Soteil. Ainsi s'explique, en raison de l'excessive température que l'astre subissait à chacun de ses passages, la chaleur centrale de notre globe, chaleur toujours subsistante. Quand il s'est agi d'en faire une terre habitable, une seule opération dut suffire : diminuer la force centrifuge de la comète, rendre ainsi son orbite moins excentrique ; néanmoins, cette transformation effectuée, l'excentricité était encore assez forte pour que l'hémisphère, qui devait servir de séjour à l'homme et aux animaux, jouît de la présence du Soleil pendant neuf à dix mois. Grâce à ces changements, l'atmosphère épaisse de l'ancienne comète s'épura, l'équilibre de l'air, du sol et des eaux se fit peu à peu : le Soleil et la Lune se montrèrent ; l'homme et les animaux apparurent.
« Lorsque l'homme eut péché, une petite comète passa très-près de la Terre, et, coupant obliquement le plan de
1. C*esl le 28 novembre 23^9 ou 23^8, selon le texte hébreu moderne, le 2 décembre 2926, selon le texte samaritain, Tan 3308 selon d'autres, qui serait Tet^cte date chronologique du déluge biblique. Entre 2349 et 2926, il y a 577 ans, 2 ans seulement de plus que la durée de la période . calculée par Halley pour la comète de 1680.
LA COMÈTE DE 1680 ET LA TERRE iOI
son orbite, lui imprima un mouvement de rotation. C'est sans doute à cette même comète qu'il faut attribuer la parfaite circularité de l'orbite terrestre qui, selon Whiston, doit être reconnue avant le déluge. » Ceci est un commentaire ajouté par le chanoine de Sainte-Geneviève au texte du théologien anglais. « Dieu avait prévu, continue -t-il, que l'homme pécheroit, et que ses crimes, parvenus à leur comble, demanderoient une punition terrible; en conséquence, il avoit préparé dès l'instant de la Création une comète qui devoit être l'instrument de ses vengeances. Cette comète est celle de 1680. » Comment se fit la catastrophe? IaB voici sommairement d'après Whiston :
Soit le vendredi 28 novembre 2349, soit le 2 décembre 2926, la comète se trouva h son nœud, coupant le plan de Torbite de la Terre en un point dont notre globe, à cet instant même, n'était éloigné que de 3614 lieues de 25 au degré. « La conjonction arriva lorsqu'on comptait midi sous le méridien de Pékin, où Noé, paraît-il, demeurait avant le déluge. » Maintenant quel fut l'efiet de cette masse à laquelle Whiston donne pour valeur le quart de la masse de la Terre? Celui d'une marée prodigieuse qui s'exerça non-seulement sur les eaux des mers, mais aussi sur celles qui se trouvaient au-dessous de la croûte solide, depuis que le mouvement de rotation avait disloqué cette croûte, et enfin sur la partie fluide, laplus dense, du noyau terrestre. Les chaînes des montagnes d'Arménie, les monts Gordiens qui se trouvaient les plus voisins de la comète au moment de la conjonction , furent ébranlés et s'entr'ouvrirent. Et ainsi « furent rompues les sources du grand abyme ». Là ne s'arrêta point le désastre. L'atmosphère et la queue de la comète atteignant la Terre et sa propre atmosphère, la chargèrent de parties aqueuses et terreuses, qui tombèrent pendant quarante jours ; et ainsi « furent ouvertes toutes les cataractes du ciel » .' a La
profondeur des eaux du déluge fut, selon Whiston, de six milles anglais (9656 mètres) dont un mille fut dû à réruj>tion du fluide intérieur, cinq milles environ à Tatmosphère ou à la chevelure de la comète, et très-peu de chose à la queue de la comète. »
C'est donc bien, comme on voit, une véritable inondation, un déluge universel que causa, selon ce singulier système, le passage à son nœud de la comète de 1 680, à la faible distance où se trouvait le globe terrestre, il y a 4223 ans selon les uns, il y a 4800 ans selon les autres. Les secousses auraient peut-être sufB à l'œuvre de destruction, mais une profondeur de 10 kilomètres d'eau tout autour était à coup sûr un moyen d'anéantissement plus certain.
Maintenant, comment cette comète, qui a noyé une première fois les êtres vivants, pourra-t-elle les brûler un jour à une seconde rencontre ? Whiston n'est point embarrassé. Un second passage dans le voisinage de la Terre, mais derrière ou à son occident, retardera le mouvement de notre globe, changera son orbite presque circulaire en une ellipse très-excentrique. « La Terre, à chaque passage par son périhélie, se trouvera très-voisine du Soleil, elle y éprouvera une chaleur d'une extrême intensité ; elle entrera en combustion. »
Mais d'ailleurs la comète peut agir directement, rencontrer et heurter la Terre, en venant de passer par son périhélie. On sait que la comète de 1 680 approche de la surface du Soleil à quelques dizaines de mille lieues seulement : alors « à peine la bouche d'un volcan, vomissant des laves liquéfiées par la chaleur intérieure qui le consume, peut-elle donner une légère idée de l'embrasement de l'atmosphère enflammée de cette comète! Donc l'air ne mettra alors aucun obstacle à l'activité du feu central; au contraire ces particules cunammées, dont notre air sera chargé, seront em-
portées par leur poids dans les entrailles entr' ouvertes de la Terre, et seconderont puissamment Faction du feu central. Cette comète pourroit bien séparer la Lune de la Terre. Il est aussi très-possible qu'elle affecte le mouvement diurne et le mouvement annuel de la Terre, en rendant ces deux mouvements parfaitement égaux, et de plus en détruisant l'excentricité de l'orbite terrestre, qui redeviendrait exactement circulaire, ainsi qu'elle l'étoit avant le déluge. Enfin, après que les Saints auront régné pendant mille ans sur la Terre régénérée par le feu, et rendue de nouveau habitable par la volonté divine, une dernière comète viendra heurter la Terre, l'orbite terrestre s'allongera excessivement, et la Terre, redevenue comète, cessera d'être habitable. »
Tel est le roman conçu par Whiston, par un homme d'une grande érudition et d'une grande science, mais qui eut le tort — c'était celui de son époque — de vouloir accorder ses conceptions tout à la fois avec la théologie et avec l'astronomie. Ici, c'est le côté de la science qui seul nous occupe ; et il est certain — il Tétait déjà il y a un siècle — que la théorie de Whiston ne peut se soutenir. Notons seu^ lement deux difficultés capitales : la première, celle de l'énorme masse qu'il est obligé de supposer à la comète de 1680, et qu'aucun astronome à notre époque n'admettrait comme vraisemblable; la seconde, c'est que, même dans l'hypothèse d'une masse pareille, on a vu que l'action exercée par elle serait nécessairement, à cause des vitesses relatives de la comète et de la Terre, d'une si courte durée, que les effets supposés n'auraient pas eu le temps de se produire. Mais nous croyons que les géologues auraient bien d'autres objections à faire à une hypothèse que nous avons rapportée parce qu'elle est célèbre dans la science,
parce que le rôle attribué par Whiston aux comètes est vraiment curieux.
Une dernière et capitale objection est celle-ci : la discussion des éléments de la comète de 1680, faite par Encke avec des documents plus précis sans aucun doute que ceux de Halley, est venue bouleverser totalement la concordance chronologique de Whiston, et celle des apparitions antérieures supposées. D'après ces nouveaux éléments, ce n'est ni une période de 170 ans (Euler), ni une période de 5864 ans (Pingre), ni la période de 575 ans (Halley), mais une de 8814 ans qui conviendrait au mouvement de la fameuse comète.
§ V I — Passage de la Terre a travers la queue de la