CHAPITRE XIII
I — Prétendues influences physiques des comètes
La grnnde comète de 1811 ; le vin de la comète. — Préjugés et conjectures. — l>es comètes qui font spectacle et des comètes télescopiques. — Il passe des comètes dans le ciel d'une façon pour ainsi dire continue.
Jadis, quand on voyait une comète nouvelle projeter sur le champ du ciel son étoile vaporeuse et son panache de lumière, la première question qui venait sur les lèvres était celle-ci : Quel malheur Dieu annonce-t-il à la terre ?
Aujourd'hui on entend bien encore, parmi les personnes peu instruites dans les sciences naturelles, quelques-unes demander ce que présage la comète, mais le plus grand nombre se préoccupe de Tinfluence physique et ne songe guère à la signiGcation surnaturelle de l'apparition. Croyez-vous que nous aurons un été sec et chaud? disent les uns. — Que
nous devons craindre des temps brumeux, des pluies abondantes, des inondations? disent les autres. — Que c'est Tannonce d une récolte abondante, ou d'une qualité supérieure des vins de Tannée, dit-on volontiers encore, en se rappelant sans doute les bons vins et la comète de 181 i .
En un mot, on se figure aisément que le passage d'une comète en vue de la Terre doit être suivi de certaines conséquences, de nature à influencer les climats, les températures, la végétation, la santé des animaux et de Thomme, car j'ai oublié de dire qu'une des préoccupations fréquentes de la foule, c'est Tinfluence de la comète au point de vue des maladies épidémiques ou autres. Pour montrer quels préjugés régnaient encore, il y a soixante ans au plus, à ce sujet, citons d'après Arago le passage suivant du recueil anglais The gentleman s Magazine ^owv 1818 :
« Par Tinfluence de la comète de 1811, on eut un hiver doux, un printemps humide, un été froid. Le soleil se montra trop peu pour pouvoir mûrir les produits de la terre (nous voilà bien loin du bon vin de la comète). Cependant la moisson donna assez de grains, et quelques espèces de fruits, tels que les melons, les figues, furent non-seulement abondantes, mais d'un goût délicieux. On vit très-peu de guêpes ; les mouches devinrent aveugles et disparurent de bonne heure... Et, ce qui est très-remarquable, dans la métropole et ses environs, il naquit beaucoup de jumeaux. La femme d'un cordonnier de White-Chapel eut même quatre enfants d'une seule couche ! » Voilà, on en conviendra, une imagination qui touche à l'extravagance.
Y a-t-il dans ces suppositions toutes conjecturales, surtout dans la pensée de ceux qui les émettent sous forme de questions, quelque chose de fondé dont Tétat actuel de l'astronomie puisse répondre en une certaine mesure? Il y a de fortes pi*obabilités pour que ces prétendues influences soient
iti LES COMÈTES
nulles, au moius dans la grande majorité des cas; mais ces probabilités ne sont pas des certitudes, et il peut se présenter telle circonstance où l'apparition d'iine comète pourrait être soupçonnée d'avoir quelque rapport de cause à effet avec certains phénomènes terrestres, avec les phénomènes météorologiques, par exemple.
Ëxaminousles principales influences énumérées, et voyons, d'une part, s'il est vrai qu'il y ait des faits qui les confirment ; d'autre part, dans le cas de la négative, s'il y a des raisons d'admettre, avec les réserves indispensables, une certaine dose de probabilité.
Déjà nous avons parlé des influences de masse. Celles-ci sont indubitables; mais on a vu que jusqu'ici toutes les comètes dont l'histoire a fait mention et qui ont pu, dans leur cours, exercer sur les autres astres et sur la Terre une action de gravitation, n'ont absolument produit aucun effet sensible. Une comète qui passerait à une très-faible distance de la Terre, agirait sur les eaux de la mer et sur l'atmosphère comme le font la Lune et le Soleil, à la vérité pendant un temps si court que la vague produite serait insignifiante.
Mais des comètes inconnues n'ont-elles pas des masses beaucoup plus considérables ? Ne pourraient-elles voyager si près de notre globe et pendant un temps assez long, pour que ces masses produisent des perturbations sensibles? A moins d'une rencontre, d'un choc improbable mais possible, tout cela est pure imagination. La seule différence des vitesses de la Terre et d'une comète qui s'en trouverait momentanément peu éloignée, nous l'avons déjà dit, éloignerait rapidement les deux astres. Mais là n'est point le genre d'influence que nous avons à examiner.
Rappelons d'abord que les comètes sont plus nombreuses
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qu'on ne croit, qu'il en paraît tous les ans, souvent plusieurs par an, et que si l'influence qu'on leur attribue tenait à leur seule qualité de comète, cette influence serait pour ainsi dire continue. 11 ne serait point à dire pour cela qu'elle serait nulle ; mais ce serait une question bien délicate que de la démêler au milieu de toutes les autres causes régulières ou irrégulières. Ceux qui les ont admises, à priori pour ainsi dire, ne se sont guère préoccupés et ne se préoccupent guère d'une telle vérification.
Évidemment le public a une autre idée. C'était jadis aux seules comètes visibles à l'œil nu — on ne pouvait connaître les autres — qu'on attribuait les influences funestes. Aujourd'hui, c'est encore aux grandes comètes, à celles que tout le monde peut voir ou qui font spectacle j selon l'expression consacrée, qu'on suppose une action quelconque sur notre globe. Et cela est assez naturel, puisque la visibilité indique, soit un éclat et des dimensions réelles extraordinaires, soit, ce qui revient à peu près au même, une grande proximité de la Terre.
§ H — Les comètes ont-elles one influence sur les saisons?
Étude de la question par Arago. — L'action colorilîque à distance dei comètes sur I.i Terre parait être insensible. — Difficultés de la méthode de statistique comparée en météorologie. — L'influence météorologique d*une comète n*est encore prouvée par aucun fait authentique.
Nous avons dit quelles préoccupations avait jetées, en 1832, dans le public l'annonce du passage de la comète de Biela par un point très-voisin de l'orbite de la Terre. Ce fui pour François Arago l'occasion d'une de ces brillantes et intéressantes notices où il s'efforçait de populariser les
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notions d'astronomie et de détruire les préjugés existants. []ii paragraphe de la notice dont nous parlons portait cet intitulé :
La future comète pourra-t-e/le modifier sensiblement le cours des saisons dans F année \ 832?
Voici comment Tillustre secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences aboixlait la question ainsi posée :
« Le titre qu'on vient de lire, dit-il, a déjà sans doute rappelé la belle comète de 1811, la température élevée de cette année, la récolte abondante qui en fut la suite et surtout les excellentes qualités du vin de la comète. Je n'ignore donc pas que j'aurai bien des préventions à combattre pour établir que ni la comète de 1811, ni aucune autre comète connue, n'ont jamais occasiomié sur notre globe le plus petit changement dans les saisons. Cette opinion, au demeurant, se fonde sur un examen scrupuleux, sur une discussion attentive de tous les éléments du problème, tandis que le sentiment contraire, quelque répandu qu'il soit, est le fruit d'aperçus vagues et sans consistance réelle.
» Les comètes, dit-on, échauffent notre globe par leur présence. Eh bien, rien n'est plus facile à vérifier : ne consul te-t-on pas, en effet, les thermomètres dans tous les observatoires de l'Europe plusieurs fois par jour? N'y tienton pas une note exacte de toutes les comètes qui se montrent ? »
Arago part de là pour présenter im tableau des températures moyennes des années successives, depuis 1803 jusqu'à 1831, en mettant en regard les nombres de comètes observées et les particularités propres à ces astres et susceptibles d'avoir avec les températures une certaine connexion. Il a depuis complété ce tableau instructif, en lui donnant pour étendue la série des années de 1735 à 1853. Et il ne lui est pas difficile de prouver qu'aucune loi ne lie les varia-
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tiens des températures moyennes et les apparitions de comètes, que telles années fécondes en apparitions, 1808, 1819, 1846 par exemple, ont eu des températures inférieures OU à peine égales à celles d'années où peu ou point de comètes se sont montrées.
Toutefois l'ensemble des 69 années à comètes donne la moyenne 10"*, 81 centigrades; 27 années sans comète ont une moyenne de 1 0*^,52. La différence, 29 centièmes de degré centigrade, Arago l'explique en faisant la remarque que les années sans comète sont le plus souvent nébuleuses ; les temps couverts empêchent simplement les comètes d'être observées. Cette diflerence, en effet, devient presque insensible en comparant les températures moyennes de 30 années à ime seule comète et de 39 années à deux ou plusieurs comètes. Cette différence n'est plus alors que de 2 centièmes de degré, quantité absolument insignifiante.
D'autres tableaux analogues permettent en outre à Arago de conclure ce que les grands froids sont arrivés fréquemment pendant les apparitions de comètes, et les grandes chaleurs à des époques où aucun de ces astres n'était visible » .
Revenant aloi*s à la comète de 1 811 , il se demande si c'est la queue brillante de cet astre qui a pu agir sur notre globe. Elle avait, il est vrai, une longueur de 41 millions de lieues; mais cette queue n'était pas exactement dirigée vers la Terre, et la comète d'ailleurs, à sa plus courte distance de notre globe, en était à 47 millions de lieues. Du reste, nous savons maintenant, à n'en pas douter, à quel degré de ténuité se réduisent les appendices cométaires, et quelle insignifiante chaleur ils pourraient communiquer, soit à distance par voie de réflexion, soit même au contact. Mais, dans ce dernier cas, il pourrait en être tout autrement du noyau, si, comme il est probable, la température des matières dont ce noyau
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est formé peut être portée assez haut, au voisinage du périhélie, pour en déterminer rincandescence pai'tielle.
La démonstration d'Arago ne convainquit pas tout le monde, car, en 1835, après Tapparition de la fameuse comète de Halley, la douceur des mois d'octobre et de novembre fut considérée par quelques personnes comme une conséquence du passage de l'aslre. « On veut, dit-il, attribuer la douce température dont le nord de la France a joui pendant ces huit semaines àFinfluence de la comète! « Je pourrais, répond-il, citer d'une part des mois d'octobre et de novembre, plus tempérés encore que ceux de 1835, sans qu'alors il y eût de comètes visibles ; d'autre part, je trouverais ces mêmes mois très-froids, avec de brillantes comètes au-dessus de Thorizon ; mais pour aller au but plus directement encore, je ferai remarquer qu'à la fin de 1835, quand Paris jouissait d'une température fort douce, il faisait excessivement froid dans le Midi, ce qui, dans le système que je réfute, conduirait inévitablement à cette conséquence que la comète agissait en plus ou moins, suivant la position des lieux. »
Au reste, pour que la question soit jugée par cette méthode, celle de la statistique météorologique comparée, il est clair qu'il ne faut pas se contenter de documents relatifs à une seule région de la Terre : il faut savoir si, à la présence ou à la proximité d'une comète correspond un accroissement de température pour le globe terrestre tout entier, ou tout au moins pour toute la partie du globe placée de la môme manière en regard de l'astre. La comète assez brillante actuellement en vue (juillet 1874) est observée pai* le public au moment le plus chaud de l'année, et il est probable que bon nombre de gens, sans en chercher plus long, rendent la comète responsable de la haute température dont ils souffrent. Cette année [sera peut-être en France, en
Europe même, une année chaude. En est-il de même, aux mêmes latitudes, en Amérique? La comète de Coggia est la troisième de cette année 1874; mais qu'on songe qu'il y a eu, en 1873, jusqu'à sept comètes passant à leur périhélie. Pour conclure, disons ceci : théoriquement y Tinfluence d'une comète sur la température, sur les saisons, est généralement insensible ; elle ne pourrait le devenir que dans l'hypothèse d'une rencontre ou du moins d'une approche de la Terre et d'une comète à une très-courte distance. Enfin ^ jusqu'à présent, il n'y a aucun exemple authentique, prouvé, d'une telle influence; l'opinion qui l'admet sans examen, est une hypothèse bâtie en l'air : elle ne peut prétendre encore à aucun droit de cité dans la science.
§111 — Pénétration de la matière cométaire dans
l'atmosphère terrestre
Celte pénétration est-elle physiquement possible? — Statistique extravagante du docteur Forster. -^ Les brouillards secs de 1783, de 1831 et de iSZH sont-ils dus à des queues de comètes? — Phénomènes volcaniques et incendies des tourbières ; leur coïncidence probable avec les brouillards. — Hypothèse vraisemblable de Franklin. — Les brouillards secs, les poussières atmosphériques et les bolides.
Voilà donc provisoirement écartée Thypothèse d'une influence des comètes sur les êtres vivants par Faction de la chaleur. 11 est bien entendu qu'il n'est ici question que de l'action à distance, par rayonnement; nous avons réservé absolument la question d'une rencontre, d'un choc des deux astres avec transformation brusque du mouvement en chaleur, ou encore de la pénétration de la Terre au sein d'une masse à l'état d'incandescence.
En dehors de cette action de rayonnement calorifique,
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quelle pourrait donc être rinflucnce d'une comète sur les conditions météorologiques où se trouve la Terre? Nous n'en pouvons vraiment soupçonner aucune.
Reste donc Tinfluence physique ou chimique immédiate de la substance cométaire. 11 n'est pas impossible, nous l'avons vu, que notre globe traverse les gigantesques tramées qui forment les queues de certaines comètes, ou même pénètre jusqu'à une certaine profondeur dans l'atmosphère vaporeuse de l'une d'elles. Même en dehors de ces rencontres, on peut supposer l'introduction de ces matières dans notre atmosphère par l'attraction seule. En voyageant dans les mêmes directions que les planètes, en projetant sa substance bien au delà de la sphère d'attraction qui lui estpropre^ une comète abandonne sans doute des fragments de sa queue, que la masse de la Terre, par exemple, peut alors s'approprier.
Ces fragments, de l'aveu de tous les astronomes, sont, il est vrai, bien peu de chose, matériellement parlant ; leur poids total n'est qu'une insignifiante fraction de celui de notre atmosphère ; mais le mélange, à la longue, en multipliant les doses, ne peut-il devenir une cause de maladie ou de mort pour les êtres vivants qui le respirent? Ne pourraiton expliquer de la sorte certaines épidémies ? Rien n'empêche sans doute de poser ces questions ; mais nous ne voyons guère le moyen d'en résoudre aucune. Si les queues cométaires sont formées d'une matière si ténue, si peu cohérente, on peut sans doute concevoir qu'elles soient rattachées à la Terre, qu'elles deviennent partie intégrante de son enveloppe gazeuse ; mais comment imaginer qu'elles descendent dans les pi^o fondeurs de cette enveloppe? Tout au plus alors flottent-elles à l'extrême limite de l'atmosphère, et le gaz supposé dont elles sont formées ne doit se mélanger en aucune façon avec les gaz de l'air que les animaux et l'homme res--
pirent. Supposera-t-on en effet que ces matières gazeuses soient douées d'une activité chimique particulière, que leur contact avec Toxygène ou l'azote détermine la formation d'un précipité à la fois dense et vénéneux. Mais alors ces particules, d'une matière si prodigieusement dilatée à l'origine, une fois condensées en substance mortelle, formeront dans l'air une quantité infinitésimale, et, à moins de partager les vues de la doctrine homéopathique, n'auront rien qui doive inspirer des craintes.
On a invoqué les faits. De même que les écrivains qui croyaient à l'influence surnaturelle, providentielle des co- , mètesont recueilli tous les faits de l'histoire qui, à la suite de chaque apparition, semblaient former témoignage en faveur de cette superstition , de même on a recueilli de prétendues concordances entre les épidémies et les comètes. Arago cite un docteur, T. Forster, qui a dépensé toute son érudition à dresser un catalogue des soi-disant influences cométaires :
a M. Forster, dit-il, a tellement étendu dans son savant catalogue le cercle des prétendues actions cométaires, qu'il n'y aurait presque plus de phénomènes qui ne fut de leur ressort. Les saisons froides ou chaudes, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les grosses grêles, les abondantes neiges, les fortes pluies, les débordements de rivières, les sécheresses, les famines, les épais nuages de mouches ou de sauterelles, la peste, la dyssenterie, les épizooties, etc., tout est enregistré, par M. Forster, en regard de l'apparition de chaque comète, quel que soit le continent, le royaume, la ville ou le village, que la famine, la peste, le météore, etc. , aient ravagé. » Par exemple, à la date de la comète de 1668 correspond la remarque qu'en Westphalie tous les chats furent malades; à celle de 1746, le tremblement de terre du Pérou qui détruisit Lima et Callao ; à d'autres dates, c'est la chute d'im aérolithe, ou le
passage de nombreuses bandes de pigeons, etc.. Enumé— ration véritablement bnrlesque. Cela rappelle la femme au earrosse de la lettre de Bayle !
Tout cela ne mérite pas une réfutation, tant c'est puéril.
Parmi les phénomènes météorologiques qu'on a attribués à des comètes, parce que la cause en était d'abord ignorée, il faut citer les brouUlards secs ; tels furent ceux de 1783, de 1822, de 1831 et de 1834.
Les apparences de ce singulier phénomène, les circonstances qui, en 1783 notamment, accompagnèrent sa longue , durée (on le vit plus d'un mois), expliquent jusqu'à un certain point l'hypothèse. Ce brouillard n'avait, sous le rapport hygrométrique, aucune des qualités des brouillai'ds ordinaires ; il ne mouillait point : l'hygromètre de Saussure ne marquait que 57*"; le ton de l'air était un bleu terni d'une couleur sale ; les objets éloignés étaient bleus ou entourés de vapeur; à une lieue, on ne les distinguait plus. Le Soleil, rouge, sans éclat, noyé dans la brume à son lever et à son coucher, pouvait être regardé fixement en plein midi. Circonstance singulière que signale Arago, le brouillard sec de 1783 paraissait doué d'une certaine vertu phosphorique, d'une lueur propre. « Je trouve du moins, dit-il, dans les relations de quelques observateurs, qu'il répandait, même à minuit, une lumière qu'ils comparent à celle de la Lune dans son plein, qui suffisait pour faire apercevoir distinctement des objets éloignés de plus de 200 mètres. »
La Terre était-elle plongée dans la queue d'une comète, ou avait-elle rencontré un fragment d'appendice cométaire abandonné dans l'espace? Mais comment ne vit-on pas la comète elle-même? Les météorologistes rangent encore (V. Kaemtz) les brouillards secs parmi les phénomènes problématiques ; néanmoins, on a fait la remarque qu'à la date de 1783, aux deux extrémités de l'Europe, avaient lieu
de violentes commotions physiques : en Calabre des tremblements de terre continuels, en Islande une éruption volcanique. Les cendres et les poussières au loin projetées et disséminées ont-elles été la cause du phénomène?
Les brouillards secs sont communs en Hollande, et aussi dans Touest et le nord de T Allemagne. Finke dit qu'ils sont dus aux fumées produites par la combustion des tourbières. En 1834, la sécheresse détermina en effet de nombreux incendies dans les forêts et les tourbières, en Prusse, en Silésie, en Suède et en Russie.
Franklin admettait, pour expliquer le brouillard sec de 1783, la diffusion des émanations et cendres volcaniques. Il supposa aussi — hypothèse proche parente de celle d'une queue de comète — qu'un immense bolide put pénétrer dans notre atmosphère, s'y consumer imparfaitement et y répandre des torrents de fumée ou de cendres légères. Nous verrons plus tard que certaines pluies de poussière s'expliquent d'une façon analogue : plusieurs savants admettent comme un fait très-probable que des matières d'origine extra-terrestre peuvent pénétrer dans l'air, arriver jusqu'au sol, et modifier peut-être la composition de l'enveloppe gazeuse où nous respirons.
§ IV — Influences chimiques des comètes
Introduction dans l'atmosphère terrestre de vapeurs toxiques. — La fin du monde et la comète imaginaire d'Edgard Poe : conversation dEiros et de Charmion. — La poésie et la science : impossibilités et contradictions.
Nous arrivons ainsi à cette autre influence des comètes, dont déjà nous avons dit un mot, influence qui consisterait
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à altérer Tair respirable, en y introduisant des effluves étrangers.
Rien dans les faits, dans les observations effectuées jusqu'à ce jour, ne justifie la réalité d'une telle influence. Mais cette hypothèse a eu la bonne fortune d'être présentée sous une forme émouvante, poétique, par un écrivain moderne d'une puissante imagination. Le poète américain Ëdgard Poe, dont tout le monde a lu les Histoires extraordinaires j si étranges, si fantastiques, a placé dans la bouche d'un pei^ sonnage d'outre-tombe le récit de la destruction de la Terre par la rencontre d'une comète. Voici les principaux frag— ments de ce rêve prodigieux, où Eiros raconte à Chai*miou les circonstances de révénement qui mit fin à notre monde :
« Notre catastrophe était absolument inattendue : mais des accidents analogues avaient été depuis longtemps un sujet de discussion parmi les astronomes... Relativement ù l'agent immédiat de la ruine, la pensée humaine était en défaut depuis l'époque où la science astronomique avait dépouillé les comètes de leur effi'ayant caractère incendiaire. La très-médiocre densité de ces corps avait été bien démontrée. On les avait observés dans leur passage à travers les satellites de Jupiter, et ils n'avaient causé aucune altération sensible dans les masses ni dans les orbites de ces planètes secondaires. Nous regardions depuis longtemps ces voyageurs comme de vaporeuses créations d'une inconcevable ténuité, incapables d'endommager notre globe massif, même dans le cas d'un contact. D'ailleurs ce contact n'était redouté en aucune façon. Que nous dussions chercher parmi elles l'agent igné de la destruction prophétisée, cela était depuis de longues années considéré comme une idée inadmissible. Mais le merveilleux, les imaginations bizarres, avaient dans ces derniers jours singulièrement régné parmi l'humanité ; et, quoiqu'une crainte véritable ne put avoir
de prise que sur quelques ignorants, quand les astronomes annoncèrent une nouvelle comète, cette annonce fut généralement reçue avec je ne sais quelle agitation et quelle méfiance.
» Les éléments de l'astre étranger furent immédiatement calculés, et tous les observateurs reconnurent d'un même accord que sa route, à son périhélie, devait l'amener à une proximité presque immédiate de la Terre. Il se trouva deux ou trois astronomes d'une réputation secondaire qui soutinrent résolument qu'un contact était inévitable. Il m'est difficile de te bien peindre l'effet de cette communication sur le monde. Pendant quelques jours, on se refusa à croire à une assertion que l'intelligence humaine, depuis longtemps appliquée à des considérations mondaines, ne pouvait saisir d'aucune manière. Mais la vérité d'un fait d'une importance vitale fait bientôt son chemin dans les esprits même les plus épais. Finalement, tous les hommes virent que la science astronomique ne mentait pas, et ils attendirent la comète. D'abord, son approche ne fut pas sensiblement rapide ; son aspect n'eut pas un Caractère bien inusité. Elle était d'un rouge sombre et avait une queue peu appréciable. Pendant sept ou huit jours, nous ne vîmes pas d'accroissement sensible dans son diamètre apparent; seulement, sa couleur varia légèrement. Cependant les affaires ordinaires furent négligées et tous les intérêts absorbés par une discussion immense qui s'ouvrit entre les savants relativement à la nature des comètes. . .
» Qu'un dommage matériel pour notre globe ou pour ses habitants pût résulter du contact redouté, c'était une opinion qui perdait journellement du terrain parmi les sages ; et les sages avaient, cette fois, plein pouvoir pour gouverner la raison et l'imagination de la foule. Il fut démontré que la densité du noyau de la comète était beaucoup
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moindre que colle de notre gaz le plus rare ; et le passage inoffensif d'une semblable visiteuse à travers les satellites de Jupiter fut un point sur lequel on insista fortement , et qui ne servit pas peu à diminuer la terreur. Les théologiens, avec un zèle enflammé par la peur, insistèrent sur les prophéties bibliques et les expliquèrent au peuple avec une droiture et une simplicité dont ils n'avaient pas encore doinié Texemple. La destruction finale de la Terre devait s'opérer par le feu, — c'est ce qu'ils avancèrent avec une verve qui imposait partout la conviction ; mais les comètes n'étaient pas d'une nature ignée, — et c'était là une vérité que tous les hommes possédaient maintenant et qui les délivrait, jusqu'à un certain point, de l'appréhension de la grande catastrophe prédite
» Quels désastres d'une moindre gravité pouvaient résulter du contact, ce fut là le sujet d'une laborieuse discussion. Les savants parlaient de légères perturbations géologiques, d'altérations problables dans les climats, et, conséquemment , dans la végétation, de la possibilité d'influences magnétiques et électriques. Beaucoup d'entre eux soutenaient qu'aucun effet visible ou sensible ne se produirait d'aucune façon. Pendant que ces discussions allaient leur traiu, l'objet lui-même s'avançait progressivement, élargissant visiblement son diamètre et augmentant son éclat. A son approche, l'humanité pâlit, toutes les opérations humaines furent suspendues.
» 11 y eut une phase remarquable dans le cours du sentiment général : ce fut quand la comète eut enfin atteint une grosseur qui surpassait celle d'aucime apparition dont
on eût gardé le souvenir Nous voyions le météore
éti^anger, non pas comme un phénomène astronomique dans les cieux, mais comme un cauchemar sur nos cœurs et une ombre sur nos cerveaux. Il avait pris, avec une
inconcevable rapidité, Taspect d'un gigantesque manteau de flamme claire toujours étendu à tous les horizons.
» Encore un jour, — et les hommes respirèrent avec une plus grande liberté. Il était évident que nous étions déjà sous riuflueiice de la comète, et nous vivions cependant. Nous jouissions même d'une élasticité de membres et d'une vivacité d'esprit insolites. L'excessive ténuité de l'objet de notre terreur était apparente ; car tous les corps célestes se laissaient voir distinctement à travers. En même temps, notre végétation était sensiblement altérée, et cette circonstance prédite augmenta notre foi dans la prévoyance des sages. Un luxe extraordinaire de feuillage, entièrement inconnu jusqu'alors, fit explosion sur tous les végétaux.
» Un jour encore se passe , — et le fléau n'était pas absolument sur nous. Il était maintenant évident que son noyau devait nous atteindre le premier. Une étrange altération s'était emparée de tous les hommes et la première sensation de douleur fut le terrible signal de la lamentation et de l'horreur générales. Cette première sensation de douleur consistait dans une constriction rigoureuse de la poitrine et des poumons, et dans une insupportable sécheresse de la peau. Il était impossible de nier que notre atmosphère ne fût radicalement affectée ; la composition de cette atmosphère et les modifications auxquelles elle pouvait être soumise, furent dès lors les points de la discussion. Le résultat de l'examen lança un frisson électrique de terreur, de la plus intense terreur, à travers le cœur universel de l'homme.
» On savait depuis longtemps que l'air qui nous enveloppait était ainsi composé : sur cent parties, vingt et une d'oxygène et soîxante-dix-neuf d'azote. L'oxygène, principe de la combustion et véhicule de la chaleur, était absolument nécessaire à l'entretien de la vie animale, et
représentait l'agent le plus puissant et le plus énergique de la nature. L'azote, au contraire, était impropre à entretenir la vie ou combustion animale. D'un excès anormal d'oxygène devait résulter, cela avait été vérifié, une élévation des esprits vitaux semblable à celle que nous avions déjà subie. C'était l'idée continuée, poussée à l'extrême, qui avait créé la terreur. QmqI devait être le résultat d'une iotate extractio7i de razole? Une combustion irrésistible, dévorante, toute-puissante, immédiate; — l'entier accomplissement, dans tous leurs moindres et terribles détails, des flamboyantes et terrifiantes prophéties du saint Livre.
» Ai-je besoin de te peindre, Charmion, la frénésie alors déchaînée de l'humanité? Cette ténuité de matière dans la comète, qui nous avait d'abord inspiré l'espérance, faisait maintenant toute Tamertume de notre désespoir. Dans sa nature impalpable et gazeuse, nous percevions clairement la consommation de la Destinée. Cependant un jour encore s'écoula, — emportant avec lui la dernière ombre de l'espérance. Nous haletions dans la rapide modification de l'air. Le sang rouge bondissait tumultueusement dans ses étroits canaux. Un furieux délire s'empara de tous les hommes, et, les bras roidis vers les cieux menaçants, ils tremblaient et jetaient de grands cris. Mais le noyau de Texterminateui' était maintenant sur nous; — même ici, dans le ciel, je n'en parle qu'en frissonnant. Je serai brève, — brève comme la catastrophe. Pendant un moment, ce fut seulement une lumière étrange, lugubre, qui visitait et pénétrait toutes choses. Puis, — prosternons- nous, Charmion, devant l'excessive majesté du Dieu gi^and ! — puis ce fût un son éclatant, pénétrant, comme si c'était LUI qui l'eût crié par sa bouche ; et toute la masse d'éther environnante, au sein de laquelle nous vivions, éclata d'un seul coup en une espèce de flamme intense, dont la merveilleuse clarté et la
chaleur dévorante n'ont pas de nom , même parmi les anges dans le haut ciel de la science pure. Ainsi finirent toutes choses*. »
Tel est ce morceau qui, comme la plupart des productions du poète américain, porte le cachet d'une originalité bien tranchée. C'est un mélange singulier du langage scientifique avec celui d'un mysticisme biblique. Le contraste de ces descriptions froides, de ces analyses positives, réalistes, avec les bizarres conceptions d'un illuminé, arrive à produire un effet d'émotion intense, aiguë, sur le lecteur entraîné. Cet emploi voulu de la science dans la poésie et dans l'art caractérise le talent, ou, si l'on veut, le génie d'Edgard Poe.
Malheureusement, le savant n'était pas à la hauteur du poëte. On ne peut lire toutes ses assertions sur l'astronomie cométaire sans sourire des erreurs, des bévues même, où l'auteur s'est laissé tomber. C'est un grand défaut, puisque son but, rémotion, est manqué dès que le lecteur s'aperçoit qu'il ne peut y avoir identité absolue entre le fait et le rêve. Riais n'insistons pas. On voit que Poe a négligé à dessein, parmi les effets destructifs que la rencontre d'une comète et de la Terre avait fait imaginer avant lui, toutes les catastrophes banales : l'inondation, l'incendie ordinaire, le choc, etc. Ce n'est pas même le poison, la respiration de miasmes toxiques qui amène la perte finale de notre globe. Non ; une simple addition, en proportion croissante, de gaz oxygène, et tout est dit. 11 est vrai qu'il parle, on ne sait pourquoi, d'une totale extraction de F azote ; on cherche en vain le pourquoi scientifique de cette extraction. Le son
1. La Conversation d'Eiros avec Charmion fait partie du volume traduit par Charles Beaudelaire, et publié sous ce titre : Nouvelles histoires extraordinaires. (Paris, Michel Lévy.)
éclatant de la fin, l'explosion, ne s'expliquent pas davan— tage : ce n'est pas ainsi que se passent les choses quand on soumet un être vivant à une pression croissante d'atmosphère oxygénée; demandez plutôt à M. Bert. Mais il fallait un coup de théâtre final ; en ce point, Poe a sacrifié au vulgaire.
Il y aurait bien d'autres observations à faire ; mais nous avons vu quelles sont les lois du mouvement d'une comète, et le lecteur relèvera les erreurs du poète qui, du reste aujourd'hui, s'il écrivait son morceau, serait obligé d'en modifier la forme et le fond. Les résultats connus de l'anal vse spectrale ne lui permettraient plus de faire d'une comète une agglomération de gaz oxygène. Aussi bien, rien ne prouve que la matière, dans les comètes, soit à l'état gazeux tel que nous le connaissons; le noyau semble plutôt solide ou liquide, et l'atmosphère dont il est enveloppé de toutes parts une agrégation de corpuscules isolés.