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CHAPITRE XIV

§ I — Les COMÈTES sont-elles habitables ?

Les habitants des comètes d'après la Pluralité des mondes, de Fontenelle. — Idées de Lambert sur rhabitabilité des comètes. — Les connaissances astronomiques actuelles paraissent incompatibles avec l'existence, dans les comètes, d'êtres organisés.

Après Newton, au xyiu*" siècle surtout, par une réaction assez naturelle aux idées aristotéliennes qui avaient fait si longtemps des comètes des météores passagers, on se jeta dans l'extrême opposé : on considéra les comètes comme des astres aussi stables, aussi permanents que les planètes. Elles obéissaient aux mêmes lois dans leurs mouvements ; elles ne différaient, pour leur aspect, que par leur nébulosité et leurs queues. D'ailleurs tout entiers aux vérifications et aux calculs des positions et des orbites, les astronomes de ce temps étudiaient peu ou point les particularités purement physiques des comètes, ce que nous appelons aujourd'hui \e^ phénomènes corné taires. De là à en faire des sphéroïdes, solides comme les planètes , constitués dans leurs noyaux

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comme les planètes, de là à les peupler d'habitants, il n'y avait qu'un pas.

Foutenelle, qui, comme on sait, croyait aux tourbillons, pour qui d'ailleurs les barbes et les queues cométaires étaient de simples apparences optiques, s'exprime ainsi dans sa Pluralité des mondes :

« Les comètes ne sont que des planètes qui appartiennent à un tourbillon voisin. Elles avaient leur mouvement vers ses extrémités; mais ce tourbillon étant peut-être différemment pressé par ceux qui l'environnent, est plus rond par en haut et plus plat par en bas, et c'est par en bas qu'il nous regarde. Ces planètes qui auront commencé vers le haut à se mouvoir en cercles, ne prévoyoient pas qu'en bas le tourbillon leur manqueroit, pai*ce qu'il est là comme écrasé. Voilà notre comète forcée d'entrer dans le tourbillon voisin, ce qui ne se fait pas sans secousse. »[|Aussi plus loin, Fontenelle, revenant sur ce point : « Je vous ai dit, poursuit-il, le choc qui se fait à l'endroit où deux tourbillons se poussent et se repoussent l'un l'autre; je crois que dans ce cas-là une pauvre planète est agitée assez rudement et que ses habitants ne s'en portent pas mieux. Nous croyons nous autres être bien malheureux quand il nous paraît une comète; c'est la comète elle-même qui est bien malheureuse. — Je ne le crois point, dit la Marquise ; elle nous apporte tous ses habitants en bonne santé. Rien n'est si divertissant que de changer ainsi de tourbillon. Nous qui ne sortons jamais du nôtre, nous menons une vie assez ennuyeuse. Si les habitants d'une comète ont assez d'esprit pour prévoir le temps de leur passage dans notre monde, ceux qui ont déjà fait le voyage annoncent aux autres par avance ce qu'ils y verront : « Vous découvrirez bientôt une planète qui a un grand anneau autour d'elle, disent-ils peutêtre en parlant de Saturne. Vous en verrez une autre qui en

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a quatre petites qui la suivent. Peut-être même y a-t-il des gens destinés à observer le moment où ils entrent dans notre monde, et qui crient aussitôt, nouveau Soleil! nouveau Soleil! comme ces matelots qui^crient terre! terre! — Il ne faut donc plus songer, lui dis-je, à vous donner de la pitié pour les habitants d'une comète. »

Lambert, dans ses Lettres cosmologiques (1765), consacre un chapitrera cette question : Si les comètes sont habitables? Guidé par des considérations étrangères à la science, dominé par cette idée préconçue que tous les globes doivent être habités, il cherche les raisons qui permettent de considérer les comètes, plus nombreuses que les planètes dans le système solaire, comme des corps célestes habitables.

11 trouve une première difficulté dans les extrêmes températures auxquelles les comètes passent, pour la plupart, de leur périhélie à leur aphélie. « Comment concevoir, ditil, qu'on puisse durer dans un domicile qui passe par les dernières extrémités du chaud et du froid ? La comète qui a paru en 1759 [(celle de Halley) et qui revient le plus vite détentes celles dont nous connaissons la période, suppose un hiver de 70 ans ; mais c'est bien autre chose encore de la chaleur que les comètes éprouvent. » Là-dessus, tout en combattant l'exagération des calculs de Newton sur la chaleur éprouvée par la comète de 1680 quand elle passa à son périhélie, Lambert est obligé de convenir que le 8 décembre de 1680 « la comète, étant cent soixante fois plus près du Soleil que nous, devait éprouver vingt-cinq mille six cents fois plus de chaleur... Soit que cette comète fût d'une matière plus compacte que notre globe, soit qu'elle fut garantie par d'autres circonstances, elle a heureusement passé, et nous croyons que ses habitants auront passé avec elle. Il faut sans doute qu'ils soient dun tempérament bien plus vigoureux et d'une constitution bien différente de \a

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nôtre. Mais où est la nécessité que tous les êtres vivants soient faits comme nous? N'est-il pas infiniment plus vraisemblable qu'il y ait de globe en globe une variété d'organisation et de complexion relative aux besoins des peuples qui les habitent, assortissante aux lieux de leur demeure, et aux changemeuts de température qu'il leur faut subir ? N'est-on pas également revenu du préjugé qui longtemps avait fait regarder la zone torride et la, zone glacée comme inhabitables? N'y a-t-il donc que des hommes sur la terre même? Et si nous n'eussions jamais vu ni poisson ni oiseau, ne serionsnous pas également fondés à [regarder les eaux et les airs comme dépeuplés ? Sommes-nous bien sûrs que le feu n'ait pas ses habitants invisibles , dont les corps soient faits d'asbeste, ou de quelque autre substance impénétrable à la flamme ? Disons que la nature des êtres qui peuplent les comètes nous est inconnue; mais ne nions pas leur existence, et encore moins leur possibilité. »

Ainsi réduite à de pures hypothèses, il est clair que la question de l'habitabilité des comètes peut toujours être résolue affirmativement. Mais n'oublions pas qu'à l'époque où écrivait Lambert, les comètes étaient regardées comme des corps solides, enveloppées d'une atmosphère considérable : la tendance à les assimiler aux planètes était générale; pour peu qu'on y joignît, comme le savant géomètre que nous venons de citer, de vagues idées de causes finales, on peuplait volontiers tous les astres de l'univers, et le Soleil lui-même était habité.

André Oliver publia à peu près à la même époque (1 772) un Essai sur les comètes , où il cherche à expliquer la formation des queues par une répulsion mutuelle, d'origine électrique, entre les atmosphères du Soleil et de la comète ; il consacre la seconde partie de ce Mémoire, d'ailleurs intéressant, « à faire voir que les queues des comètes sont probablement destinées

à faire de ces corps des mondes habitables. » Les variations énormes que subit la température d'une comète en passant de l'une à Tautre extrémité de son orbite sont exactement ou du moins convenablement compensées par les variations de densité de son atmosphère. En y joignant les mouvements dus à Faction du Soleil et à la vitesse de la rotation (supposée), il arrive que les extrêmes de froid et de chaleur n y sont nullement intolérables. A l'aphélie, à l'extrême éloignement de la comète du Soleil, l'atmosphère et la queue sont condensées autour de l'astre et l'air y est dans un état de calme parfait. A mesure qu'elle approche du périhélie, l'atmosphère est raréfiée, l'équilibre des masses vaporeuses est constamment rompu, des courants d'un vent frais tempèrent l'extrême ardeur des rayons solaires.

On le voit. Ce sont des romans physiques qu'ont bâtis de la sorte les partisans d'une idée préconçue, celle de l'habitabilité universelle des astres. Ni Fontenelle, ni Lambert, ni André Oliver n'écriraient probablement aujourd'hui comme ils l'ont fait il y a cent ou cent cinquante ans. 11 y a pour cela deux raisons, l'une philosophique, l'autre scientifique. D'abord Va priori est d'un commun accord banni de la science, qui laisse aux métaphysiciens la tâche de soutenir des thèses en basant leurs arguments sur des idées pareilles à celles des causes finales. On ne se demande plus, par exemple^ comment les comètes doivent être constituées pour permettre l'existence et le séjour d'êtres vivants dont la Providence ne peut pas avoir privé des astres si nombreux et si importants. Mais on cherche, par l'étude des faits observés^ par la discussion des conséquences physiques probables que ces faits entraînent, à se faire une idée approchée de l'état physique, lumineux, calorifique, chimique où se trouvent les comètes connues. Et si l'on se pose alors la question de l'habitabilité de ces corps, ce n'est plus d'une façon absolue^

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inconditionnelle, - eutièrement hypothétique, comme Lambert : on compare les conditions physiques probables ainsi reconnues à celles qui, à la surface du globe terrestre, nous semblent compatibles avec l'existence d'êtres organisés, vivants. En un mot, il y a eu sous ce rapport comme un changement de méthode.

Une seconde raison qui aurait détourné des savants de la valeur de ceux que nous venons de citer de leur opinion d'alors, c'est que depuis un siècle on a étudié — nous l'avons vu en détail — la constitution physique et même chimique des comètes. Elles ne sont plus guère assimilées aux planètes que sous le rapport de leurs mouvements de translation. Tout fait croire que les agglomérations de matière qui les composent sont à un état physique tout à fait rudimentaire, analogue au rudis indigestaque moles du chaos, pour ainsi dire. Les transformations incessantes dont leurs noyaux, leurs atmosphères et leurs queues sont le siège, indiquent un équilibre éminemment instable, qu^il semble bien difficile de concilier avec les conditions connues de la vie.

Après cela, libre aux imaginations aventureuses, aux esprits amoureux du rêve, de se figurer la comète qui vient de nous faire, en juillet 1874, une si courte visite, peuplée d'astronomes tels que ceux dont parle Lambert*. Nous ne les chicanerons pas : on ne se bat point contre des fantômes.

i. « J^aime à me figurer, dit-il, ces globes voyageurs peuplés d'astronomes, qui sont là tout exprès pour contempler la nature en grand, conune nous ne la contemplons qu'en petit. Leur observatoire mobile, voguant d'un soleil à l'autre, les fait passer successivement par tous les points de vue, et les met à portée de tout voir, de déterminer la position et le mouvement de tous ces astres, de mesurer les orbites des comètes et des planètes qui roulent autour d'eux, de savoir comment les lois particulières se résolvent dans les lois générales, de connaître, en un mot, et les détails et Fensemble. » A dire vrai, je me figure que l'astronomie, pour les hommes d'une telle comète, doit être une science terriblement compliquée. Mais leur intelligence est sans doute proportionnée aux difficultés.

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§11 — Que deviendrait la terre si une comète en faisait

son satellite?

Des conditions de température auxquelles les climats terrestres seraient soumis, si la Terre était entraînée par une comète à décrire la même orbite. — Comètes de Halley, de 1680, examinées à ce point de vue. — Extrêmes de chaleur et de froid ; opinion d'Arago ; impossibilité pour les êtres vivants de résister à de tels changements.

Arago examine d'une façon indirecte la question de Fhabitabilité des comètes ; ou plutôt, il se borne à examiner si les distances extrêmes par lesquelles passe un astre qui décrit autour du Soleil une orbite très-excentrique, comme une ellipse cométaire, sont compatibles avec l'existence d'habitants semblables à l'homme. c< La Terre, dit-il, pourrat-elle jamais devenir le satellite d'une comète, et, dans le cas de l'affirmative, quel serait le sort de ses habitants ? »

Arago, se basant sur la faiblesse de masse des comètes, commence par regarder la transformation de la Terre en satellite de comète comme « un événement qui ne sort pas du cercle des possibilités, mais qui est très-peu probable » . Tout le monde aujourd'hui pense comme lui à cet égard. Puis, prenant successivement la comète de Halley et celle de 1680 pour la comète conquérante , il examine lés conditions de température auxquelles notre globe se trouverait soumis en voyageant de conserve avec elle. 11 fait la part des exagérations des calculs antérieurs.

Avec la comète de Halley, notre année s'allongerait à une durée soixante-quinze fois plus grande que l'année actuelle. « Dans cette durée de soixante-quinze périodes, égales à nos années actuelles, qu'embrassera la nouvelle année de la Terre, il y en aura cinq de dépensées a parcourir

la portion de courbe comprise dans l'orbite de Saturne. Regardons ces cinq années comme correspondant à l'été et aux saisons tempérées; il en restera encore soixante- dix (c'est le nombre de Lambert) qui appartiendront tout entières à l'hiver. Dans le moment du^passage de la comète au périhélie, la Terre, son satellite, recevra du Soleil une quantité de rayons trois fois supérieure à celle qu'elle en recueille à présent. A son aphélie, trente-huit ans après, €ette même quantité de rayons sera douze cents fois plus petite qu elle ne Test aujourd'hui. »

Avec la grande comète de 1680, Tannée s'élèverait à 575 de nos années, en admettant] la période calculée par Whiston. Les distances' de la Terre au Soleil varieront, pendant cette longue période, des six millièmes de la distance moyenne actuelle à plus de 138 fois cette même distance. L'éloigné* ment, du périhélie à l'aphélie, augmentera dans la proportion des nombres 6 et 138296 ou de 1 à 23050. L'inlensite dé la chaleur reçue au périhélie sera 28 000 fois aussi grande que la chaleur moyenne actuelle. Quelles seront les conséquences d'un tel état de choses? On ne peut plus, comme Newton le faisait, admettre que la chaleur acquise par la comète a été 2000 fois celle d'un fer rouge, quand, le 1 7 décembre 1 680, elle est passée à une si faible distance du Soleil, a Ce dernier résultat, dit Arago, se fonde sur des données inexactes. Le problème était d'ailleurs beaucoup plus compliqué que Newton ne le supposait, et qu'on ne devait le croire à l'époque de la publication des Principes de la philosophie naturelle. On sait en efiTet aujourd'hui que, pour assigner la température qu'une quantité déterminée de chaleur pourrait communiquer à un corps planétaire, il serait indispensable de connaître l'état de la superficie de ce corps et de son atmosphère. » On ne sait rien sous ce rapport de la comète de 1680; mais il n'en est pas de

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même de la Terre. Arago n'en est guère plus explicite pour cela ; il se borne à dire :

« D'abord la Terre éprouvera sans doute, dans son enveloppe solide, une chaleur 28 000 fois plus forte que celle de Tété ; mais bientôt toutes les mers se changeront en vapeurs, et répaisse couche de nuages qui en résultera la mettra peut-être à l'abri de la conflagration qu'on pouvait redouter au premier coup d'œil. Ainsi, il est certain que le voisinage du Soleil amènera une grande augmentation de température, sans qu'on puisse, par la nature des choses, en assigner numériquement la valeur. »

Et à l'aphélie, qu'arrivera-t-il ?

A l'aphélie, la distance étant 138 fois la distance actuelle, la chaleur reçue du Soleil par la Terre sera environ 19000 fois moindre que la chaleur moyenne d'aujourd'hui. « Concentrée au foyer dès plus larges lentilles, dit très-bien Arago, elle ne produirait certainement aucun effet sensible, même sur un thermomètre à air. La température de notre globe se trouverait ainsi dépendre uniquement de la chaleur non encore dissipée, dont il se serait imbibé près du périhélie, et de la chaleur propre à la région de l'espace que l'aphélie occupe. » Pour mettre les choses au pire, il admet la perte complète, et la chaleur du périhélie entièrement dissipée. Ce ne sera guère qu'un froid de 50' au-dessous de zéro. S'appuyant alors sur ce fait, que des voyageurs dans les régions polaires, comme le capitaine Franklin en 1820, ont enduré des froids de 49'',7 centigrades; d'autre part, sur l'expérience qui montre que l'homme peut, dans des conditions spéciales, supporter une chaleur de 130** au-dessus de zéro, il arrive à cette conclusion inattendue : « Ainsi, dit-il, rien n'établit que si la Terre devenait un satellite de la comète de 1680, l'espèce humaine disparaîtrait par des influences thermométriques. »

Ne considérons d'abord que les températures extrêmes en elles-mêmes, que les quantités de chaleur reçues par notre globe au périhélie et à l'aphélie, indépendamment de leurs conséquences physiologiques. Voici les chiffres bruts : Au périhélie, la chaleur équivaut à 28000 fois la chaleur actuelle; à l'aphélie, elle se trouve 19000 fois moindre. Dans le premier cas, elle est donc 532 millions de fois aussi considérable que dans le second.

Cet écart prodigieux, dont nous n'avons pour ainsi dire nulle idée, quelle est l'organisation humaine qui pourrait le subir? Comment Arago a-t-il pu croire que, même en ne considérant que l'action immédiate d'une température si élevée et d'un si grand froid, notre constitution ne serait point détruite à coup sûr par l'un et par l'autre? Mais c'est bien autre chose, si l'on se demande ce que deviendraient, dans une telle hypothèse, notre globe lui-même, ses terres et ses mers, ses climats, sa végétation, etc.? En ne considérant que les végétaux, ne voyons -nous pas quelques degrés de plus ou de moins, une quantité d'humidité ou de sécheresse en excès ou en défaut , causer leur mort, tout au moins les priver de leurs fruits. Le blé ne donne point de grain sous les tropiques. L^homme, par son industrie, par des moyens artificiels, supporte il est vrai des climats auxquels il n'est pas accoutumé. Mais, avec toutes les précautions du monde, il ne s'acclimate point quand il passe d'une zone à l'autre.

Maintenant, tout ce qui vit à la surface de la Terre est constitué pour vivre dans de certaines conditions de jour et de nuit, d'alternatives de saisons, dans une atmosphère dont la composition chimique, la densité, le degré hygrométrique restent constants ou ne varient que dans des limites fort restreintes. Quels bouleversements, quelles révolutions dans le régime, les habitudes, les conditions les plus indispensa-

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