I ECCL. VIT
leur amour envers leurs parents. Dans un ouvrage : Le Conipitniii, ou Rencontre des voies^ qui donne un si beau tableau des diverses scènes de la famille chrétienne, nous trouvons plusieurs exemples qui font ressortir l'amour filial chez un fils et chez une fille :
(i) Amour filial clie:^ un fils. — « Sous le règne de Pierre le Cruel, un jeune homme, ayant appris que son père, dans sa quatre-vingtième année, était au nombre des vingt et un citoyens condamnés à mort à cause de la révolte de Tolède, s'offrit de mourir à sa place, et le roi accepta cet échange. »
Chateaubriand, parlant de la famille royale de France, exilée à Prague, raconte ce trait : « Le Dauphin veille sur son père^ Charles X, comme sur un enfant. 11 baise sa main chaque fois qu'il l'approche, lui demande comment il a passé la nuit, ramasse son mouchoir, lui parle assez fort pour qu'il l'entende, lui empêche de manger ce qui pourrait lui nuire, lui fait mettre ou quitter ses vêtements chauds suivant la température, l'accompagne dans toutes ses promenades ; sa conversation n'a^ue lui pour objet. »
Gœthe, conduit à la princesse Biscari, à Catane, par le prince, son fils, donne de sa visite le récit suivant: « Nous trouvâmes une dame d'un naturel noble et vénérable, qui nous accueillit avec ces paroles : « je vous en prie, Messieurs, regardez autour de ma chambre. Vous y verrez encore tout ce que mon cher mari a réuni et arrangé pour moi. Tout cela, je le dois à l'affection de mon fils, qui, non seulement me permet encore d'habiter cet appartement qui est le meilleur, mais qui a même défendu que la moindre des choses, que son père a achetées ou choisies, soit emportée ou dérangée. Non seulement j'ai pu, pendant ces années, vivre comme à l'ordinaire et conserver mes habitudes, mais^
comme autrefois, j'ai aussi la facilité de m'entretenir et de faire connaissance avec tous les dignes étrangers qui viennent des pays les plus lointains pour examiner nos trésors. »
D'après ces exemples, nous pouvons bien dire, en empruntant les paroles de la tragédie : « Quel charme pour des parents que la perspective d'avoir des enfants qui, pendant toute leur vie, se montreront leur plus doux trésor... Oh! si les droits doivent être le partage des autres, et qu'un nom seul doive nous rester, quel trésor qu'un fils catholique qui saura conserver l'honneur et les traditions de sa famille, et jusqu'au moindre trait caractéristique de son père! » ^ — « Andi\fili mt\ disciplinam patris tiu\ et ne dtmittas legem matris tnœ, lit addatîir gratia capitt tiio. (Ecoutez, mon fils, les instructions de votre père, et n'abandonnez point la loi de votre mère.) ^
{p.) Amour filial che^ une fille. — Ici, comme exemple, je transcris les passages suivants des Romanios:«Le bon Comte se promenait tout triste, faisant rouler entre ses doigts les gros grains d'un chapelet dont il avait l'habitude de se servir pour prier. Il murmurait des paroles de chagrin, paroles qui auraient ému jusqu'aux larmes. — Vous voilà devenue grande, ma fille, et à l'âge de vous établir. C'est un sujet d'amère douleur pour moi de penser que je n'ai rien à vous donner. — Allons, allons, mon père, ne vous affligez point ; car un père qui possède une bonne fille doit s'estimer riche, et celui qui en a une mauvaise devrait la livrer aux flammes toute vivante, afin qu'elle n'introduise pas le déshonneur dans sa maison. Quant à moi, si je ne peux pas devenir une épouse^ je puis faire une religieuse. » ^
1 Compitutn. p. 124, 125. *
2 Prov. I, 8.
3 Compitutn. p. 126.
La remarque qui termine cet extrait me donne l'occasion de dire un mot des vocations religieuses, auxquelles donne naissance, non pas la nécessité, mais l'amour de la vertu. Et, pour le peu que j'en veux dire ici, je me contenterai de citer un passage de Balmez, où il fait avec indignation la déclaration suivante: « La vraie civilisation ne pardonnera jamais au Protestantisme l'acte immoral et impie d'avoir déployé toutes ses forces pour détruire le respect de la virginité, foulant aux pieds une doctrine professée par le genre humain, ratifiée par la voie divine de l'église, ne respectant point ce que même les Grecs ^ les Romains, les Gaulois et les Germains avaient vénéré, montrant plus d'immodestie éhontée que les populations dissolues de l'Asie et que les sauvages du Nouveau-Monde. Vraiment, ce fut une honte pour l'Europe que quelques-uns de ses habitants aient osé attaquer une chose respectée du monde entier, et traiter de préjugé méprisable une croyance universelle de la race humaine, ratifiée par le Christianisme. Quelle irruption de barbares vit-on jamais qui soit comparable à cette invasion du Protestantisme, lorsqu'il balayait ce qu'il y avait de plus inviolable parmi les hommes?
(3) D'après l'enseignement catholique sur l'amour qui est dû aux parents, nous pouvons comprendre combien pèchent gravement contre la piété filiale ceux qui manquent d'amour et d'affection pour eux. Ils pèchent, et ils pèchent gravement, les enfants qui, avec plein consentement et en matière grave, (i) entretiennent intérieurement de la haine et du méprisa Tégard de leurs parents, qui les traitent avec colère; (2) ceux qui se réjouissent de leurs malheurs et s'affligent de leur prospérité ; (3) ceux qui leur souhaitent du mal et désirent leur mort, lors même que ce ne serait que dans certaines
limites, sans avoir en vue le mal pour eux, mais le bien qui pourrait en résulter, — par exemple, l'entrée en possession d'un héritage, ou la délivrance de vexations et d'embarras. Sur ce point, nous avons la proposition condamnée par Innocent XI: «Il est permis de souhaiter la mort d'un père avec désir sincère, non pas comme un mal pour lui, mais en vue du bien de la personne qui désire la mort, par exemple^ parce qu'un riche héritage doit en résulter pour elle. »
Tout en évitant les péchés provenant du défaut de l'amour qui est dû aux parents, on doit se rappeler que même la piété filiale est soumise à certaines limites, et reste subordonnée à l'amour de Dieu, selon les paroles de notre divin Sauveur: Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi. » ^ Nous devons donc toujours prêter l'oreille à l'appel divin plutôt qu'à la voix de la chair et du sang, et c'est dans ce sens que nous avons à interprêter les paroles de l'Evangile de saint Luc: « Si quelqu'un vient à moi, et ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » ^ C'est pourquoi nous devons agir conformément à l'avis de saint Jérôme: « Ama, post Deiim, patrem^ a ma matrem, ama filios. Si autcm nécessitas venerit^ lit amor parcntum ac filiorum amori Dei comparetur, et non possit utrumqiie servari^ odiiun in suoSy pietas in Denm fit. (Après Dieu, aimez votre père, aimez votre mère, aimez vos enfants; mais s'il se présente un cas de nécessité où l'amour des enfants et des parents soit en conflit avec l'amour de Dieu»
1 s. Mat. X. 37.
2 S. Luc. XIV. 26.
et qu'on ne puisse être fidèle à ces deux amours, que la haine pour les siens devienne alors de la piété envers Dieu.) ^