LA gourmandise: vice opposé a l'abstinence
La gourmandise, comme je l'ai dit, est le vice contraire à l'abstinence. Elle est un amour déréglé du boire et du manger. (Il ne s'agit pas ici de boissons enivrantes.) Dans les mets, deux choses à considérer: les mets en eux-mêmes, et la manière de les manger; de là, deux désordres sont à craindre, (i) Quant aux mets en eux-mêmes. La gourmandise fait rechercher les aliments rares, précieux et coûteux, ce qu'il y a de plus recherché et de plus délicat pour la qualité: et, pour la quantité, elle excite à manger plus que le nécessaire. (2) Quant à la manière de manger, on peut pécher par gourmandise en mangeant à des heures indues, trop souvent, ou avec trop d'avidité à quelque moment que ce soit.
Ainsi considérée, la gourmandise est de sa nature un péché véniel, même lorsqu'une personne mange à l'excès; — à moins qu'elle ne pousse l'excès jusqu'au point de se rendre incapable de remplir ses obligations, et à moins qu'elle ne puisse prévoir que de mauvaises et coupables conséquences seront le résultat de sa gourmandise: car cette habitude est la mère féconde de plusieurs autres péchés; et c'est pour cela qu'elle est un des sept péchés capitaux.
L'exemple de notre Sauveur, repoussant la tentation du diable de faire un miracle pour satisfaire son besoin de nourriture, est bien fait pour nous servir de leçon, et pour
nous apprendre, non seulement à éviter tout excès, mais aussi toute circonstance déréglée, relativement aux heures aux lieux, à la manière, etc. de prendre la nourriture qui nous est nécessaire.
Saint Thomas énumèrecinq manières de pécher par gourmandise: Prœpropere, Laute, Nlmis, Ardente^ Stiidiose.
3. LES CINQ FORMES VICIEUSES DE LA GOURMANDISE ÉNUMÉRÉES PAR SAINT THOMAS
(i) Prœpropere; ce qui veut dire manger ou boire sans un besoin réel, avant ou après les heures régulières des repas. Saint Philippe de Néri défendait ce défaut très-sévèrement à tous ses pénitents et disciples, comme fatal pour un esprit inférieur.
{2) Laute^ c'est-à-dire somptueusement. Les sommes dépensées en luxe de table pourraient fréquemment être consacrées à soulager les besoins des pauvres. Tous les maîtres de la vie spirituelle recommandent la frugalité et la simplicité de la table.
(3) Ntmis^ trop. Q.ue les deux règles données par saint Jérôme nous préservent de ce défaut. Voici la première : Sit tibi moderatus cihiis et ntinqiiam venter explitns; (que votre nourriture soit modérée, au point de ne jamais surcharger l'estomac.) Il ne permet pas qu'on s'écarte jamais de cette règle. Il désire qu'on l'observe tout particulièrement dans les festins, lorsqu'on se trouve en face d'une grande variété de mets. Cette variété a lieu in signum satictœ lœtitiœ^ et pour que les pauvres aient aussi une raison de se réjouir^ mais nullement pour que tout soit avidement dévoré en
rhonneur du saint dont les jeûnes ont été si agréables au Tout-Puissant.
La seconde règle est celle-ci : « Qiiando comedis cogita quod statim tibi orandiim illico et legendiim est^ (lorsque vous mangez, songez qu'immédiatement après, vous devrez vous livrer à la prière, à la lecture ou à Tétude.)
(4) Ardente^ avec précipitation et avidité, — comme font les animaux. Une trop grande avidité pour un mets, coûta à Esaû la perte de son droit d'aînesse, et coûte chaque jour à un grand nombre de personnes la perte de leur santé.
(5) Studiose, — c'est-à-dire, être inquiet sur la qualité ou la variété des aliments, ou sur la manière de les préparer, comme les Epicuriens. Laisser son esprit trop s'absorber par la pensée de la nourriture, c'est bas et dégradant Esca ventri, s'écrie l'Apôtre, la nourriture est pour le ventre, — vile partie de notre corps, — et non pour l'esprit, non menti^ sed î^^w/r/; et le ventre est pour la nourriture, et venter escis ; mais point nos pensées ni notre esprit. Ils sont bien faits l'un pour l'autre, car tous les deux sont vils, éphémères et destinés à la corruption. Notre âme, au contraire, est immortelle ; elle est faite pour penser à Dieu, pour le connaître et l'aimer. Par conséquent, si elle ne pense pas à lui, mais s'occupe d'une vile nourriture, n'est-il pas clair que nous nous ravalons au niveau de ces brutes qui font leur dieu de leur ventre, — quorum Deus venter est? ^
Que ces principes deviennent la règle de notre vie : à l'exemple des saints, laissons le soin de notre nourriture, de notre santé et de notre vie à la si tendre Providence de Dieu; occupons-nous de nos études, de sa gloire divine, des intérêts
I Phil. m. iq.
de la religion, et il prendra soin du reste. « Cherchez avant tout le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. » ^