UN PÉCHÉ GRAVE
Quant à la question : Quelle est la quantité requise dans un vol pour constituer un péché grave ? il est difficile d'y répondre avec une précision mathématique,
Des auteurs enseignent que, sans avoir égard à la personne volée, sans examiner si elle est riche ou pauvre, on peut toujours tenir pour matière grave le vol équivalent à la valeur du salaire qu'un ouvrier, moralement parlant, peut gagner dans une journée.
Cependant, on enseigne plus communément que la gravité d'un vol doit être appréciée d'après les circonstances de personnes, de temps, et de lieux. Le Père Gury, théologien français eminent, a récemment déterminé cette quantité de la manière suivante: ^ Vu les principaux pays de
I Comp. Theologiœ, n" 607.
TEurope et tenant compte des circonstances des temps actuels, il semble que, pour une matière grave, il faudrait (i) la valeur d'un franc par rapport aux pauvres, ou même une valeur moindre, si la personne volée était dans une grande nécessité; (2) la valeur de deux ou trois francs, s'il s'agit d'ouvriers qui, par leur travail, gagnent leur pain de chaque jour; (3) la valeur de quatre à cinq francs pour les personnes qui jouissent d'une aisance modérée, et de six à sept francs pour les personnes riches au sens ordinaire.
D'après les circonstances des temps et des lieux, les salaires et la valeur des choses, dans ces pays-ci, je dirai que nous pouvons substituer les schellings aux francs, ^ et prendre la règle du Père Gury dans une certaine latitude; ou, en tous cas, sans décider exactement la question, puisqu'elle est sujette à une certaine élasticité.
O-ii ne doit pas étendre la proportion entre les différentes classes de personnes jusqu'à une valeur indéfinie, parce que, dans le vol, il faut admettre une certaine valeur comme matière absolument grave, et grave sans égard à la classe des personnes, matière qu'on ne peut outrepasser sans péché mortel. Le bien de la société exige qu'il en soit ainsi, pour qu'une porte ne reste pas ouverte à des vols sans nombre. De plus, dans le vol, nous avons avoir non seulement l'injustice contenue dans l'action de prendre ce qui appartient à un autre, mais encore l'injustice qu'il y a dans le fait de prendre ou de garder ce qui n'est pas à nous. On peut considérer la chose en elle-même, sans s'occuper des personnes auxquelles les biens ou l'argent ont été volés, et peu importe que ces personnes soient riches ou pauvres: pendant toute
I Le scheUiiig vaut environ i fr. 2y de noire monn.iie. (N. du T.)
la durée du temps que le voleur prend ou garde la chose qui n'est pas à lui, il pèche selon la valeur qu'il a dérobée. Quelques auteurs, cités par saint Alphonse, exigent une valeur de dix à quinze francs pour une matière absolument grave; ou, pourrions-nous dire, une valeur de dix à quinze schellings. \ln tout ceci, cependant, il faut tenir compte de la valeur de l'argent dans les divers pays et à des époques différentes.
Dans cette question de vol, il est nécessaire de considérer le tort fait à autrui. Ce tort fait partie de la nature du péché; l'injustice et le tort sont plus graves selon que la personne volée est riche ou pauvre. Un schelling volé à un pauvre sera une matière plus grave que cinq schellings volés à un riche ; et le tort fait à une personne pauvre, en lui dérobant une chose de peu de valeur, lui est plus sensible que celui fait à une personne riche pour une chose plus importante. Une chose presque insignifiante pourrait causer une injustice sérieuse : prenez, par exemple, une aiguille à un tailleur qui n'en a point d'autres ; vous l'empêchez de gagner sa journée : ce serait une matière grave pour le pauvre homme.
Puisque nous ne pouvons pas préciser exactement la quantité voulue dans un vol pour constituer un péché mortel, nous devons nous contenter de la règle générale donnée par les moralistes ; à savoir, considérer comme faute mortelle une valeur s'élevant au prix du salaire qu'un honnête ouvrier peut gagner en un jour, ou une valeur suffisante pour l'entretien de la personne volée pendant une journée, en tenant compte des différentes conditions des personnes ; parce que, prendre à un homme ce qu'il lui faut pour son entretien d'un jour, c'est lui causer un tort sérieux.
Nous devons admettre que même cette règle est assez obscure, et n'est pas universellement admise ; par conséquent,
la solution dépend du jugement moral des hommes, et nous ne pouvons rien établir de plus certain sur ce point que les opinions données ci-dessus.