EXEMPLE DES PREMIERS CHRÉTIENS
Cette pratique se retrouve chez les premiers chrétiens, (i) Ils mettent les corps des martyrs en sûreté. Eusèbe, dans son histoire de l'Eglise, rapporte une lettre de TEglise de Smyrne, où, après le récit du martyre de leur évêque, saint Polycarpe fait aux Smyrniens les observations suivantes : « Notre rusé ennemi, le démon, a fait tous ses efforts pour que nous ne puissions pas emporter le corps, comme beaucoup d'entre nous le désiraient ardemment. 11 fit entendre que nous devions abandonner notre Maître crucifié et commencer à adorer saint Polycarpe. Insensés! vous ignorez que nous ne pouvons pas abandonner le Christ qui est mort pour le salut de tous les hommes, et que nous ne pouvons adorer personne autre. Lui, oui, nous l'adorons comme le Fils de Dieu; mais nous rendons le respect qu'ils méritent aux martyrs, ses disciples et ses imitateurs. Le centurion a donc fait brûler le corps. Nous avons alors recueilli ses ossements, plus précieux que les perles, plus purs que l'or, et nous les avons ensevelis. En cet endroit, si Dieu le permet, nous nous réunirons et nous y célébrerons avec joie et bonheur la naissance de son martyre, en mémoire aussi de ceux qui ont été couronnés auparavant, afin que leur exemple prépare et fortifie les autres pour le combat. » ^ (2) Nous voyons cette même vénération dans le soin que les premiers chrétiens
I Hist. Eccl. lib. iv. c. xv.
mettaient à recueillir tout ce qui avait été teint du sang des martyrs. La raison qu'on donne de cette coutume, c'est que les fidèles, avertis par saint Jean dans l'Apocalypse, regardaient les martyrs comme «ceux qui ont échappé à de grandes tribulations, ont lavé leurs vêtements et se sont purifiés dans le sang de l'Agneau. Ces croyants si pleins d'ardeur, s'efforçaient donc à l'envi de se procurer quelques reliques des martyrs, afin qu'elles fussent pour eux et pour leur maison un tntainen sacrum^ selon le mot de Prudence, une sainte sauvegarde, un gage visible que ces âmes bienheureuses, intercédaient, par les mérites du Sauveur, pour eux et pour toute leur famille. Leur ferveur était si vive qu'elle en poussait un grand nombre à assister aux supplices des martyrs, et à étendre leurs vêtements pour saisir, autant que possible, quelques gouttes du sang qui avait appartenu à ces héros du Christianisme: on connaît d'illustres matronnes qui échangeaient les plus précieux joyaux contre un morceau de linge taché de ce sang.
Dans les Catacombes de Rome, on découvre chaque jour les tombeaux des anciens martyrs. On les reconnaît parmi les sépulcres de leurs frères qui les entourent, à une palme, ou à quelque hiéroglyphe chrétien inscrit sur une tablette scellant la tombe. Mais on les distingue surtout au vase de sang qui est habituellement incrusté dans la pierre, en dehors du mur qui forme l'excavation horizontale où le corps du martyr a été déposé.
Le poète chrétien. Prudence, ^ dans les lignes suivantes, fait allusion à cette pieuse vénération :
I Aurelius Prudentius Clemens ni en Espagne, dans la vieille Castille. en 348, Il est regarde, à juste titre, comme le plus remarquable et le plus élégant des anciens poètes Chrétiens.
« Cette rosée de sang qui coula du cœur des martyrs, — A été mise à l'abri du commerce profane des hommes, — Par des frères pieux, qui, avec des bandelettes de linge, — Epongeaient le sang sur la terre altérée. — De ce sang fumant qui doit rester parmi la foule, — Une éponge gardera pieusement les traces » —
Ailleurs, faisant la description du martyre de Saint Vincent le poète dit:
« La foule s'empresse, avec des linges, — De cueillir ce sang qui coula des veines du martyr; — Et on le place, sauvegarde sacré, — Au foyer, pour protéger ceux qui viendront après. »
(3) Cette même pieuse vénération est autorisée par la coutume de se servir comme d'autels des tombeaux des martyrs. C'est ce que nous démontrent, non seulement les descriptions des cimetières chrétiens que nous trouvons dans les anciens auteurs, mais aussi les preuves que tout le monde peut voir dans un grand nombre de ces autels, qui existent encore dans les catacombes de Rome, et qui sont visibles pour tous les voyageurs. L'une des inscriptions que composa saint Paulin, pour sa basilique de Noie, nous apprend que des reliques de l'Apôtre saint André, de l'Evangéliste saint Luc et de saint Nazaire, avaient été déposées sous l'autel, et, dans son chant, il s'écrie:
« Dans ces chT^sses royales, ornées de marbre et de pourpre, — Leurs ossements reposent sous les autels illuminés: — Des mains pieuses ont enfermé dans un petit coffret, — Les restes de ces frêles créatures qui portèrent des noms si puissants. »
8o LES COMMANDEMENTS
Prudence, dans ces lignes sur le glorieux martyr Espagnol, saint Vincent, recommande encore cette pratique à notre attention :
« L'autel entr'ouvre sa place de repos, — Et contient les restes sacrés du martyr. — Sous cet autel, maintenant reposent, — Converts par cette table sainte, — Enchâssés dans ces saintes limites,
— Tout parfumés par la grâce venue du ciel, — Ces ossements qui, du don céleste, remplissent l'atmosphère, — Et le font couler si suavement sur tout ce qui les entoure. » i
(4) Depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours, nous voyons cette pratique d'enfermer des reliques dans les autels au moment de leur consécration. C'est un rite prescrit pour la consécration des autels et des pierres d'autel. Au moins une petite partie de reliques doit être enfermée dans l'autel, quand on ne peut pas se procurer le corps entier d'un saint pour l'y placer.
Pour bien montrer le vrai sens de cette pratique, je peux citer l'exemple suivant d'un ancien Père : Saint-Germain de Constantinople établit une comparaison entre le corps d'un saint et un vase autrefois destiné à contenir des parfums précieux, mais maintenant vide de la liqueur odoriférante. Il fait observer que le vase continue à répandre le délicieux arôme du baume qu'il renfermait, même après que la dernière goutte s'en est échappée. Ainsi en est-il des reliques du saint,
— le vase jadis rempli de l'Esprit-Saint qui l'a sanctifié, — elles restent pénétrées de ces suavités sanctifiantes, et en exhalent la senteur, lors même que Tâme en est partie. Cette
I Rev. D' RocH, dans V « Hierurgia. »
élégante comparaison du vénérable patriarche peut être heureusement rendue^ avec une légère variante, par le beau langage d'un célèbre poète:
«Longtemps, bien longtemps les reliques des saints seront remplies de vertu: — Tel le vase dans lequel on a jadis distillé la rose. — Vous pouvez casser, broyer le vase, si vous voulez, — Il n'en gardera pas moins le parfum de la rose. » i