Giry, Documents
Actes agressifs des communes. — Les démêlés relatifs à l'impôt. — Les couilits de juridiction. — Émeutes de Beauvais, de Noyon, de Laon, de Tournai. — Les amendes honorables. — Excès irréligieux commis par les gens de commune. — L'abbaye de Saint- Valeri bloquée par les bourgeois. — La procession sacrilège de Saint-Riquier. — Conclusion.
A l'esprit d'hostilité systématique qui anima le clergé dans ses démêlés avec les bourgeois, correspondent les sentiments tout aussi malveillants qui inspiraient l'autre partie belligérante. On va voir que l'animosité des clercs n'était pas sans quelque fondement.
La commune une fois constituée et organisée, il était dans la nature des choses que la puissance populaire ne respectât pas toujours les limites que lui avaient assignées, au début, la volonté du seigneur et les stipulations mêmes de la charte communale. L'homme est enclin à exercer ses droits avec exagération; il y songe d'ordinaire plus qu'à ses devoirs. En outre, la liberté est chose contagieuse : on peut malaisément lui faire sa part. Gomment obtenir de ces populations du moyen âge, déprimées et aigries par une servitude plusieurs fois séculaire, qu'elles fussent assez raisonnables pour ne point abuser de leur première victoire, pour se contenter de demi-concessions, pour ne pas chercher à briser les entraves maintenues par le contrat de commune? Pouvaient-elles facilement pratiquer cette sagesse égoïste de garder pour elles l'indépendance conquise et n'être point tentées d'en faire bénéficier le voisin?
Les gens de commune, une fois leur droit établi, essayèrent de restreindre celui de leurs adversaires et d'agrandir constamment la brèche qu'ils avaient réussi à pratiquer dans la forteresse seigneuriale. Leurs empiétements et
la propa^'^andc à laiiiielle ils ne cessèrent de se livrer, leur aliéiièrcnlpour loujoiiis ceux-là nu^tne qui, au début, avaient prêlé leur concours ;'» l'élahlissenient des insliliitions libres.
Les conununiers du Mans paraissent avoir abusé, dès l'origine, du pouvoir nouveau (ju'ils avaient conquis par l'insurrection. Les chronicpicurs les accusent de condamner leurs ennemis sans jugonicut; de se montrer cruels dans leurs exécutions; de pousser la turbulence jusqu'à faire la guerre en tout temps, même en carême*. A peine la commune de Saint-Riquier eut-elle été fondée, par l'intermédiaire du roi de France et avec le consentement, plus ou moins volontaire, de l'abbé de Saint-Riquier, (|ue les usurpations commencèrent. Les bourgeois voulaient soumettre les sujets de l'abbaye aux impôts et aux corvées de la commune; ils empêchaient l'abbé de lever sur les membres du corps communal certaines contributions qui étaient de règle; ils attiraient dans leur association les paysans des environs; ils se croyaient autorisés à tenir leurs réunions dans l'église et à disposer des cloches sans l'autorisation de l'abbé. Celui-ci réclama vivement l'ai<le du roi de France, qui fut obligé d'intervenir et de rappeler les gens de Saint- Riquier à la stricte obligation du pacte communal *. A Soissons, les bourgeois, non contents de diminuer le pouvoir épiscopal par leur projjagande, s'approprièrent le promenoir et le palais du prélat pour y tenir leurs réunions et y enfermer leurs prisonniers.
Il est vrai qu'on ne connaît ces faits que par les plaintes mêmes du clergé qui en était victime, par les actes d'accusation dressés contre les communes, par les récits naturellement passionnés des chroniqueurs monastiques. Nous ignorons ce que les bourgeois ont pu répondre aux réquisitoires des clercs. Mais bien que, de la part de ceux-ci, l'exagération soit probable, tout porte à croire cependant que les griefs des seigneurs d'Église n'étaient pas imaginaires. Si les choses se passaient ainsi au commencement du xii'' siècle, alors que la puissance populaire était encore mal atïormie, on devine que les empiétements et la propagande n'ont pas dû
1. AclHx pontif. Cenomann., dans les Uist. de Fr., t. XII, p. 540; [éd. Hussein oX lA'drii, p. 578].
•2. Xuyi. Tliiorry. Mon. inéd.. Vl. p. 57b-i.7'.i.
cesser, dans la période postérieure, quand les cités libres se furent assises et définitivement organisées. Les propriétés et les droits de la bourgeoisie ne s'accrurent pas toujours par les moyens légaux.
La plupart des démêlés qui mirent aux prises les magistratures communales avec les évéques, les chapitres ou les abbayes, eurent partout la même origine. Ils étaient relatifs à la justice et à l'impôt.
Les bourgeois tendaient visiblement à soumettre à la taille communale les privilégiés et surtout les gens d'Église qui habitaient la ville. Ils voulaient les obliger à supporter leur part des dépenses d'intérêt commun. En ce point, la raison et la logique étaient pour eux; mais si l'on se place au moyen âge et qu'on tienne compte de l'opinion du temps, qui admettait et consacrait le privilège clérical, il faut reconnaître qu'ils allaient au delà de leur droit. Dans la pratique, ils n'ont guère réussi qu'à atteindre financièrement les faux clercs ou les clercs marchands, ainsi que les officiers et la domesticité des véritables ecclésiastiques. Le privilège de clergie fut cause qu'en 1209 les habitants de Metz se portèrent à des voies de fait sur plusieurs dignitaires ecclésiastiques et que l'interdit frappa la cité entière. Vers la même époque, les bourgeois de Verdun ayant contraint le clergé à payer l'impôt, leur évêque les quitta, rassembla des troupes, et, après avoir assiégé la ville, y rétablit violemment son autorité.
Les contlits de juridiction sont ceux qui ont engendré, entre clercs et bourgeois, les haines les plus persévérantes et les plus graves discordes. La commune ne respectait pas, autant qu'elle l'aurait dû, les nombreuses justices privées qui formaient comme autant d'enclaves gênantes dans son propre ressort. Comment supporter que les territoires des chapitres et des abbayes constituassent, dans chaque cité, de véritables lieux d'asile oîi les ennemis des institutions communales et les malfaiteurs de toute espèce trouvaient un refuge assuré? D'autre part, les vassaux, les sujets, les sergents, les domestiques des clercs prétendaient ne relever, comme leurs maîtres, que de la juridiction ecclésiastique. Ces exigences conduisirent les magistrats des communes à violer plu d'une fois les limites des territoires d'Église pour
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mettro la main sur un coupable. Peu soucieux des réclamations des clercs, ils n'hcsilaicnti)as à juger, à condamner et môme à exécuter sur-le-champ celui qu'ils avaient saisi dans ces conditions.
En 1222, à Noyon, un serviteur du chapitre de Notre-Dame est arrêté par les magistrats municipaux dans le cimetière même de Notre-Dame et jeté dans les prisons de la ville. Le chapitre essaye vainement de se l'aire remettre le prisonnier, lance l'interdit sur la ville et excommunie personnellement le maire et les jurés. « Les bourgeois se rassemblent tumultueusement aux cris de Commune! Commune! et envahissent de force les bâtiments claustraux. Les portes de la cathédrale furent forcées pendant la célébration des offices, et le peuple, pénétrant en masse dans l'église, maltraita tous ceux qu'il y rencontra, entre autres l'official, dont la robe fut décliirée. Bientôt les violences ne firent qu'augmenter : on brisa les portes de la cathédrale, et le doyen du chapitre fut grièvement frappé. Pendant la nuit, les bourgeois, de plus en plus furieux, scièrent les portes de sa maison; des pierres furent même jetées contre l'église. Un chanoine, nommé André, fut aussi l'objet de mauvais traitements. Il n'est pas jusqu'auxgardiens de l'église qui ne furent provoqués et accablés de menaces. Les chanoines ne pouvaient plus circuler dans la ville sans être hués et insultés par le peuple, qui les poursuivait dans les rues*. » Pour apaiser l'émeute, il fallut que Philippe Auguste vînt à Noyon.
Une affaire toute semblable passionna les esprits dans la commune de Beauvais, en 1257. Un sujet du chapitre de Saint- Pierre ayant frappé un homme de la commune, le maire et les pairs de la ville exigèrent que le coupable fût livré à la justice municipale. Le chapitre s'y refusa. La municipalité, plus pacifique qu'à Noyon, porta le démêlé devant la cour du roi, qui donna raison aux chanoines*.
A Tournai, en 1227^ le droit d'asile avait été plus particulièrement mis en cause. Un meurtrier, nommé Jacques le Clerc, s'était réfugié dans le cloître de Notre-Dame. Les prévôts et les jurés demandèrent qu'il leur fût livré. Sur le