‹ Les communes françaises à l'époque des Capétiens directsChapitre 20 sur 121 · Frou, les Coutumes de Lori-is, Paris · texte numérisé non relu

Frou, les Coutumes de Lori-is, Paris

2. Bonvalot, le Tiers Ètul d'après la charte de BeaumoiU et ses filiales, Paris, 1884.

Cette opinion n'était pas celle qui prévalait à l'époque où le fondateur de la science des institutions municipales, Augustin Thierry, publiait dans le Courrier français ses admirables Lettres sur les révolutions des communes. La commune, ville dotée de privilèges judiciaires et politiques qui lui conféraient une certaine indépendance, administrée par ses magistrats élus, fière de son enceinte fortifiée, de son beffroi, de sa milice, la commune passait alors pour être, par excellence, le type de la cité affranchie du moyen âge. On personnifiait en elle ce grand mouvement d'émancipation urbaine et rurale qui remua la France du xii^ siècle jusque dans ses plus intimes profondeurs. La commune concentra ainsi sur elle-même tout l'intérêt historique, qu'elle accapara, laissant dans l'ombre les autres formes de l'évolution populaire. Guizot, qui avait le sens de la vérité plutôt que celui du pittoresque, essaya de réagir contre cette tendance exclusive. Dans les brillantes leçons qu'il fit en Sorbonne sur l'histoire des origines du tiers état, il montra, avec sa netteté ordinaire, que le développement de la classe bourgeoise ne s'était pas accompli par une voie unique; qu'il fallait tenir compte aussi des progrès réalisés dans les villes oii le régime communal n'avait jamais pu s'établir. L'impression laissée par les récits colorés et dramatiques d'Augustin Thierry resta longtemps la plus forte.

Les luttes politiques, si ardentes, de la Restauration et surtout la révolution de 1830 contribuèrent encore à fixer sur le mouvement communal la curiosité des érudits et du public. L'opinion progressiste rapprocha des grandes journées insurrectionnelles de Juillet ces soulè-

venients meurtriers qui, dans les cités populeuses de la France du nord, ameutées au cri de: ('ommune! conimunel aboutissaient le plus souvent à la défaite de l'autorité seigneuriale, quelquefois même à la suppression violente de celui qui la représentait. Il semblait que, du Xii" siècle au \i\% les ettbrls populaires visassent le même but et que la charte de commune ne fût que le prototype de la charte libérale de 1830. Ces manants héroïques qui, par le seul fait de l'association jurée, avaient réussi à rejeter la féodalité hors de leurs murailles, brisant ainsi le moule étroit où la société des nobles et des clercs les avait tenus emprisonnés pendant des siècles, paraissaient être les précurseurs de tous les révolutionnaires modernes. On vit en eux les premiers ouvriers de la grande œuvre démocratique. L'intérêt qui s'attache au récit émouvant de leurs luttes avec les seigneurs détermina le courant dans lequel s'engagea tout d'abord l'histoire scientifiquement entreprise de nos institutions municipales.

Ne nous plaignons pas trop de ces assimilations superficielles et des appréciations hasardées que la passion politique inspira aux admirateurs des communes. Elles nous valurent non seulement les lettres d'Augustin Thierry, ces chefs-d'œuvre du récit historique, mais 'incore les travaux plus complets, plus largement entendus que le maître consacra par la suite à l'histoire générale du tiers état. Elles donnèrent, au moins indirectement, une impulsion féconde, en France, aux études locales sur les villes et à la publication de nos archives municipales. Elles provoquèrent, à l'étranger, ces recherches approfoncMes sur les communes italien nps,

allemandes et belges, d'où sortirent tant d'excellents ouvrages, si utiles, aujoiud'hui encore, à la science française. Interrompues chez nous après Guizot, les études générales sur l'émancipation populaire au moyen âge ont été depuis quelques années reprises avec succès. Un professeur distingué de l'École des Chartes, M. Giry, a entrepris la lourde tâche de continuer l'œuvre d'Augustin Thierry, avec la sûreté de critique qui est la j marque de la science actuelle, et dans cet esprit de f sereine impartialité qui s'impose maintenant à l'historien. Ses publications ont jeté une vive lumière sur une partie déjà fort étendue du domaine des institutions municipales. Son enseignement, non moins fécond, a fait éclore quelques-unes de ces monographies précieuses qui contribueront, avec ses propres livres, à fonder définitivement l'histoire de notre tiers état.

La science contemporaine ne s'est pas seulement assigné la mission de compléter l'œuvre des historiens de la Restauration : elle a voulu aussi l'améliorer en rectifiant, sur beaucoup de points, les opinions exagérées et les faux jugements dont l'histoire de nos institutions urbaines avait tout d'abord été victime. On s'est aperçu que le mouvement communal proprement dit n'avait pas eu, sur l'ensemble et la suite des destinées de la classe populaire, l'influence décisive, prépondérante, qui lui fut attribuée a priori. La commune, forme brillante mais éphémère de l'émancipation de la bourgeoisie, a été remise peu à peu à sa vraie place. Elle n'est plus envisagée aujourd'hui comme une manifestation essentielle de nos premières aspirations démocratiques. On serait tenté de voir au contraire, dans cette seigneurie collective, souvent hostile

aux autres éléments sociaux, imprégnée de l'esprit de particularisme, faite pour la guerre et sans cesse agitée de passions belliqueuses, un produit original mais tardif du principe féodal. Cette bourgeoisie communaliste, si ardente contre le seigneur, dans laquelle on saluait jadis l'adversaire de toute tyrannie, le champion résolu du droit populaire, apparaît maintenant comme une caste aristocratique, jalouse à l'excès de ses privilèges, impitoyable pour le menu peuple, qu'elle exclut des charges municipales, tout en l'écrasant d'impôts. En même temps que l'étude attentive des faits oblige l'historien à changer de point de vue, -et modifie profondément l'opinion courante, la critique continue à s'exercer sur la grave question des causes et des résultats. Elle repousse les théories exclusives des partisans de l'origine romaine ou germanique. Elle montre que la décadence des communes est due en grande partie à l'incapacité financière des oligarchies qui les administraient. Elle prouve enfin que le plus grand ennemi de ces républiques militaires, minées par l'anarchie et l'émeute, a été non pas l'évêque ou l'abbé, non pas le comte ou le châtelain, mais le roi, qui a fini par les détruire en les absorbant.

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