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réservé que les privilèges de la suzeraineté ; là, au contraire, il avait su garder pour lui presque tous ses droits de seigneur direct et de propriétaire.
Dépendante ou non, la commune était toujours en possession de certains droits, de certains signes matériels qui lui donnaient son caractère distinctif de seigneurie, et de seigneurie militairement organisée.
D'abord, comme tout feudataire jouissant des droits seigneuriaux, elle avait un sceau particulier, symbole du pouvoir législatif, administratif et judiciaire dont elle était investie. Le premier acte d'une ville qui se donnait ou recevait l'organisation communale était de se fabriquer un sceau, de même que le premier acte de l'autorité seigneuriale qui abolissait la commune était de le lui enlever. Le sceau communal était placé sous la garde du maire, qui avait seul qualité pour s'en servir. A Amiens, la matrice du sceau était renfermée dans une bourse que le maire portait constamment à sa ceinture*. A Saint-Omer, on le conservait soigneusement dans un coffre ou huche dont les quatre clefs avaient été remises au maire et à quelques autres magistrats-.
Primitivement, les communes n'eurent qu'un sceau : le grand sceau, le sceau solennel. Plus tard, lorsque le nombre des pièces à expédier devint considérable, le grand sceau fut réservé pour valider les actes d'un intérêt général, ceux qui importaient à la commune tout entière. Les jugements cl 1< s aclcs administratifs où intervenaient les magistrats nniiiiiipaux furent garantis par un sceau de format plus cxi;4U, qu'on appelait le sceau aux causes. Certaines communes employèrent môme une troisième espèce de sceau. On l'appliquait aux contrats conclus entre particuliers et simplement passés devant la municipalité : c'était le sceau aux connaissances.
Une étude attentive des sceaux de ville nous révèle d'intéressantes particularités. Les sceaux sont des documents authentiques, officiels, émanés des communes elles-mêmes: ils permettent à l'historien de déterminer, par certains côtés,
1. Dfiiiay, le Costume au vioijen âge d'après les sceaux, 62. 'i. Giry, Histoire de la ville de Saint-Omer, 23U.
iOk LtS COMMUNES FRANÇAISES.
le caractère et la vraie nature de ces pclilcs seigneuries. On y voil fl'ahoril, 1res ncllement accusé, le côté mililaire de rinsUluUuu. La féodalité se compose, avant tout, d'une aristocratie de clievaliers, dont la guerre constitue l'occupation principale : la commune est aussi féodale à ce point de vue qu'à tous les autres. Les sceaux des seigneurs laKjues représentent d'ordinaire un chevalier armé de toutes pièces, placé sur un cheval au galop : de même les sceaux de nos républi(iues guerrières olîrent le plus souvent une image belliqueuse : un château fort, un homme d'armes, une foule armée. Ce caractère n'est pas particulier aux communes de la France du nord : on le retrouve aussi bien dans la sigillographie des villes à consulats de la France méridionale.
Les sceaux des communes de Soissons, de Senlis, de Gompiègne représentent le maire de la ville sous la forme d'un guerrier debout, tenant épée et bouclier, revêtu de la cotte de mailles et du casque à nasal. A Noyon, cet homme d'armes est figuré sortant à mi-corps d'une tour crénelée. Ailleurs, la puissance bourgeoise n'est pas personnifiée par un fantassin, mais (ce qui est bien plus féodal) par un cavalier galopant et armé de toutes pièces. Ainsi se présentent à nous les sceaux de Poitiers, de Saint-Riquier, de Saint- Josse-sur-Mer, de Poix, de Péronne, de Nesle, de Montreuilsur-Mer, de Doullens, de Chauni. Le cavalier tient à la main une masse d'armes, une épée nue ou un bâton. Le bâton est plus particulièrement l'emblème du pouvoir exercé par le magistrat municipal. Le sceau de Chauni et celui de Yailli (près Soissons) ollVent ce trait spécial que le cavalier est suivi d'une multitude armée de haches, de faux et de piques. Quelquefois, au lieu du maire en armes, c'est la forteresse qui est représentée : sur le sceau de Beaumontsur-Oise, par exemple, apparaît un château fort à deux tourelles et à donjon carré.
Il est des sceaux de signilkalion moins belliqueuse. A Roye, àMontdidier, à Corbie, à Mantes, le cavalier qui ligure le maire est en costume civil et tète nue. Sur le sceau de Laon, le maire indique de la main droite et tient de la main gauche, sur sa poitrine, une épée dans le fourreau. Ici l'intention du graveur est évidente. Il a voulu rai)j)eler cpie la conunune accordée à Laon avait été, avant tout, une insli-
lution de paix, titre officiel de la charte communale octroyée par Louis VI en 1128. Le sceau de Beauvais représente la ville avec ses monuments, mais sans enceinte fortifiée et sans porte : la légende donne simplement le mot CITÉ. Sur le sceau d'Athies en Picardie, on voit un personnage assis, drapé à l'antique, tenant un bâton ou sceptre de la main droite.
Celui de la commune rurale de Bruyères-sous-Laon est d'un caractère pacifique encore plus accentué. Il représente un homme debout, de face, tête nue, vêtu d'une courte jaquette, la main gauche à la ceinture et tenant un rameau de la main droite. Tel est aussi celui de la petite commune d'Asnières-sur-Oise, où figure un personnage analogue, portant une fleur de lis et accosté de deux ânes. Les deux ânes sont des armes parlantes, usage déjà très à la mode au xiii" siècle, dans le monde des communes comme dans celui des chevaliers*.
Au total, les sceaux à symboles pacifiques sont de beaucoup en minorité. La commune est le plus souvent personnifiée par le chef de sa milice, qui est le maire, et ses allribuls guerriers sont ceux qu'elle met le plus volontiers en évidence. Cette préférence n'était pas simplement une aflaire de goût et d'bumeur, mais le résultat d'une nécessité. Seigneurie possédant terre et juridiction, la commune est entourée d'ennemis : c'est le sort de toutes les dominations politiques, au moyen âge. Elle se protège contre eux par sa milice et aussi par son enceinte de hautes murailles. Ses fortifications sont Tobjet de la constante préoccupation des magistrats qui l'administrent : une bonne partie de ses revenus est consacrée à les tenir en état. On peut la considérer comme une place forte, analogue au château féodal : mais ici le donjon s'appelle le beffroi.
Le befl'roi communal présentait primitivement la forme d'une grosse tour carrée. Il s'élevait isolé sur une des places de la ville et servait de centre et de point de ralliement aux bourgeois associés. Au haut de cette tour se trouvait un comble de charpente recouvert d'un toit de plomb ou d'ar-
1. Sur les sceaux dont il vient d'être question, voir Douet d'Arcq, Inventaire des sceaux des Archives nationales (série des villes), et Demay, le Costume au moyen âge d'après les sceaux.
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doise : là ôlaient suspendues les cloches de la commune. Les giielleurs ou sonneurs se Icnaionl dans une ^--alerie régnant au-dessous du loil el donl les quatre l'enèlres regardaient de tous côtés l'horizon. Ils élaient chargés de sonner pour donner l'éveil, quand un danger menaçait la commune : approche de l'ennemi, incendie, émeute ; ils sonnaient encore pour appeler les accusés au tribunal, les bourgeois aux assemblées; pour indiquer aux ouvriers les heures de travail et de repos, le lever du soleil et le couvre-feu. Mais le beffroi n'était pas seulement un clocher. Pendant longtemps les grandes connnunes du nord n'eurent pas d'autre lieu de réunion à offrir à leurs magistrats. Au bas de la tour se trouvaient la salle réservée au corps municipal, un dépôt d'archives, un magasin d'armes.
Quelquefois le beffroi, au lieu d'être une tour, se présentait comme une porte fortifiée que surmontaient une ou deux tourelles. Celte parlicularité nous reporte à cette époque primitive de l'histoire des communes, où elles n'avaient pas encore construit un édifice spécial destiné à contenir leurs cloches. On avait commencé simplement par les suspendre au-dessus d'une des portes qui interrompaient l'enceinte.
Un fait étrange et qui semble en contradiction avec les sentiments d'hostilité que l'Église témoigna conslamment aux communes, c'est qu'à Saint-Omer, et ailleurs, la cloche communale se trouvait placée, non dans le hedroi, mais dans une tour de la principale église. Le moyen âge, on ne saurait trop le faire remarquer, est par excellence l'époque des situations contradictoires. N'oublions pas que les communes n'ont cessé, pendant plusieurs siècles, de tenir des réunions dans les cathédrales. L'esprit religieux, alors tout puissant, l'emportait souvent sur les nécessités les plus évidentes. Le XH" siècle, qui vit se former la plupart des républiques bourgeoises, est aussi le siècle qui vit, à son déclin, s'élever les grandes cathédrales. Les plus belles de ces églises, à la construction desquelles le peuple des cités prenait une part si active, furent construites précisément dans les villes où régnaient l'esprit coinnumal le plus intense et des haines souvent fort vives contre le clergé local : Laon, Reims, Beauvais.
Tout en luttant avec les évOques et les chapitres, les
bourgeois considéraient les calliédrales comme des édifices à moitié civils. Ils y voyaient une sorte de terrain neutre, ouvert à tous, oi^i l'on pouvait se donner rendez-vous pour échanger ses idées et conclure des affaires qui n'avaient rien de commun avec le service religieux.
Ce fut là peut-être une des causes qui empêchèrent nos grandes communes de se bâtir, au xiii<' siècle, ces magnifiques Jiolels de ville qu'on admire encore dans le nord de l'Allemagne, en Belgique, en Italie. L'hôtel de ville était, avec le beffroi, le monument municipal par excellence. Il fut d'abord isolé du beffroi. On finit par l'y réunir : et le beffroi ne fut plus que la tour, le donjon surmontant la maison commune plus ou moins forlitiée. Il n'existe pas en France d'hôlel de ville datant d'une époque antérieure au xv** siècle, excepté dans quelques villes du midi. Selon toute apparence, le lieu de réunion des corps municipaux du nord ne fut jusqu'cà celte époque qu'une salle du belfroi, on une simple maison peu différente des autres maisons bourgeoises. Le luxe déployé dans l'édification des cathédrales, l'état précaire où se trouvaient les communes, tant de fois supprimées et rétablies, la situation peu florissante de leurs finances ne permirent pas aux bourgeois de se donner des maisons de ville proportionnées à l'importance de leur rôle politique.
Quoi qu'il en soit, il faut voir dans l'hùtel de ville, comme dans le belTroi, le sceau, les cloches, et aussi le pilori et les fourches patibulaires placées à l'entrée de la banlieue, les symboles matériels, les signes visibles de la seigneurie populaire. Quand on supprimait la commune, on lui enlevait son sceau, ses cloches; on démolissait son beffroi : de même que, dans le monde féodal, à la même époque, le suzerain rasait le donjon du vassal félon condamné par sa justice à la perte des droits seigneuriaux. L'acte de 1331, par lequel Philippe de Valois abolissait définitivement la commune de Laon, comprend cette clause significative.
« Les deux cloches qui furent de la commune jadis de Laon, les deux qui sont en la tour que l'on seult dire le beffroi, et tout le merrain où elles pendent (ce qui en pourra être ôté sans empirement ou dommage de la dite tour) seront tantôt ôtées et mises sus et appliquées à notre profit,
pour être transportées hors tic Laon, sans (jue jamais y soient retournées. Et défendons (jue ladite tour ne soit jamais appelée hellVoi, mais soil ajjpeiée et nommée dorénavant : la prison du prévôt^. »
Ici on n'osa pas délruire clîcctivement le beffroi : on se contenta d'en proscrire le nom et, avec le nom, les souvenirs de liberté qu'il évoquait. A Corbie, en 1312, la féodalité prit une mesure plus radicale.
La commune de Corbie ayant été abolie par Philippe le Bel ou, pour parler exactement, remise par lui à l'abbaye de Corbie qui en réclamait depuis longtemps la suppression, les commissaires royaux convo(piérent les religieux et les habilants dans une maison située au milieu du marché, où se tenaient les assemblées municipales. Après avoir fait connaître la mission dont ils étaient chargés, ils mirent l'abbé Garnier en possession de la commune et de toutes ses dépendances et lui en donnèrent l'investiture par les clefs des portes, des fortifications, des prisons et du beffroi. Cela fait, les religieux déclarèrent qu'ils voulaient que la commune cessât d'exister et qu'ils l'abolissaient entièrement. En signe de cette destruction, ils firent enlever sur-le-champ les battants des cloches communales. Les commissaires déclarèrent ensuite qu'il n'y avait plus de commune et qu'à l'avenir les habilants devaient obéir en tout aux religieux comme à leur seigneur^. Mais ceci ne suffisait pas à l'abbé de Corbie. Il lui semblait que la commune ne serait pas réellement abolie tant que le beffroi resterait debout. Il fallait faire disparaître à tout jamais cet odieux monument d'indépendance et de rébellion.
« Comme il craignait, dit la chronique de l'abbaye, d'éprouver une vive résistance de la part des habitants, il eut recours à un stratagème. Il proposa à la jeunesse un divertissement à une certaine distance de la ville et des prix aux plus adroits. Tout le monde y court, et il ne reste presque personne dans la ville. Tandis que l'abbé, qui avait laissé des ordres pour en fermer les portes, fait mine de de partager la joie publique, des ouvriers apostés sapaient
1. Melleville, Histoire de la ville de Laon, \, 75; 11, 73. — Aug. Tlùerry Lfttri' /iS' sur Ij/iisloire de France, p. 319.