‹ Les compagnies de colonisation et le Conseil supérieur des coloniesChapitre 3 sur 3 · III · texte numérisé non relu

III

Eh bien, puisque nous avons devani nous des républicains d'ancien régime, reprenons contre eux les arguments qui ont renversé l'ancien régime.

Tant pis si le rapprochement leur parait dur !

Faut-il revenir sur les arguments philosophiques élevés contre le 7Tionopo/e et le priri/ège par Montes* quieu, Turgot, Condillac, Mirabeau et tant d'autres? Faut-il citer la déclaration des droits de l'homme?

On se moquerait de nous : c'est vieux jeu ! De grands historiens et philosophes n'ont-ils pas dit leur fait à ces idéologues du dix-huitième siècle ?

Au conseil supérieur, M. Rousseau (non pas Jean-

Jacques assurément) a déclaré bien haut que les mots de monopole et de privilège exclusif effrayaient bien à tort et qu*il y a quantité de monopoles autorisés dans notre société républicaine. Il eût bien voulu supprimer le mot, par commisération pour le populaire ignorant ; mais, quant à la chose, il y tenait et il Ta fait prévaloir. Il Ta même complètement assimilée à la chose d'avant 8U en Tinstituant par décret, c'est-à-dire par acte du pouvoir exécutif. M. Etienne, en son conseil d'Etat, créera donc des droits contre le droite ni plus ni moins que Louis XVI en son conseil privé.

Voyons donc — oh ! très rapidement, car la leçon historique n'est pas de celles qu'on écoute — voyons ce qu'en pensaient les contemporains de Louis XVI ?

S'il fût jamais enquête sérieuse sur l'opinion publique, c'est bien, n'est-ce pas, celle qui est contenue dans les cahiers de 89 ? Eh bien, feuilletez les Ar^ chives parlementaires (t. I à VII) et vous y verrez que, sur 172 cahiers de bailliage, lit proscrivent explicitement le monopole, le privilège, les compagnies et notamment la compagnie des Indes. Toutes les villes maritimes et les plus grandes villes de l'intérieur, toutes les paroisses de la banlieue de Paris et tous les ordres de Paris (intra muros) se prononcent catégoriquement.

Faites le relevé de leurs raisons. Vous remarquerez que la presque totalité est d'ordre pratique.

Cela peut déranger nos théoriciens d'aujourd'hui. Ils professent un grand dédain pour la théorie du siècle passé, et ce seraitpeu les émouvoir que de les mettre en contradiction avec elle. Mais ils ont en grande estime l'expérience, la pratique des affaires. Or, voilà des gens qui se sont prononcés en pleine expérience des compagnies privilégiées : leur témoignage est donc de ceux qu'on ne peut récuser.

Qu'en pensent-ils ? — Ils pensent que les compagnies privilégiées :

tt Etoufient l'émulation » (Amiens) ;

« Découragent l'industrie et le commerce »

(Castres) ;

a Sont presque toujours en opposition avec les véritables intérêts du commerv * national » (Châlons) ;

a Sont aussi contraires aux progrès du commerce et à la perfection des arts qu'à l'intérêt de chaque individu » (La Rochelle) ;

« Sont contraires à la propriété, nuisibles au commerce cl favorisent le monopole » (Lyon et Nantes) ;

a Gênent le commerce et sont onéreuses à l'Etat » (Mantes) ;

a Forcent les négociants français de partager le profit avec l'étranger qui leur prête son nom » (Marseille) ;

« Nuisent au bien pul 'ic » (Paris extra muros) ;

tf Détruisent l'émulât/. ., l'avantage de la concurrence, et favorisent les prix arbitraires» (Paris intra muros) ;

Etc.. etc.

Voilà, ce semble, une réprobation qui oiTre quelque consistance. Elle n'est pas, je le répète, le fait d'un engouement philosophique, mais bien le fruit d'une longue et triste expérience. Elle n'est pas à dédaigner comme une page de Montesquieu, mais bien à enregistrer comme une consultation d'intéressés.

Le cahier de Nemours, œuvre d'un économiste et d'un homme d'affaires, développe si bien les raisons de principe et de fait qui ont frappé ses contemporains que je veux faire cette citation :

« Le jjHvilège exclusifs dit-il, autorise à faire le monopole d'une branche d'industrie et de commerce, à élever 2e prix du travail ou de la marchandise audessus de leur valeur, à lever ainsi un impôt sur ses concitoyens. Or, une pareille loi renferme un attentat à tous les droits publics. Le gouvernement ne saurait transmettre à personne ce droit qu'il n'a pas. . .

d La compagnie des Indes a coûté au gouvernement

500 millions levés sur tous les contribuables du royaume : elle a suspendu un commère de 50 à 60 'millions et a été au moment de renverser totalement les fabriques de toiles peintes qui fiorissaient dans le royaume ; elle a obtenu pour défendre son privilège de faire des visites domiciliaires chez tous les négociants...

« Les actions de la compagnie n'en ont pas moins servi de base au plus absurde et au plus honteux agiotage qui, loin de la rendre odieuse, a fourni des prétextes pour donner à la conipagnie de nouvelles faveurs... »

Voilà, certes, des paroles pleines de sens. Est-ce que quelqu'un ne les redira pas ? Est-ce qu'il ne se trouvera pas un sénateur ou un député pour s'en faire honneur quand le projet viendra en discussion?

J'entends bien qu'on se défend d avoir reconstitué les anciennes compagnies. îl. Rousseau a dit en propres termes : « Nos compagnies de colonisation n'ont absolument aucun rapport avec les anciennes compagnies souveraines, qui exerçaient une autorité tout à fait despotique. » (Séance du 20 mai.)

Comment peut-on produire sérieusement semi)lable affirmation ?

Le rapprochement fait plus haut peut-il laisser un doute sur la similitude parfaite quant aux droits de souveraineté ? Je ne le crois pas.

M. Rousseau a tenu — et il faut lui savoir gré d'avoir respecté une tradition bien française — à spécifier qu'on ne veut autoriser aucune spoliation ni des nationaux déjà établis ni même des indigènes. C'est pour cela que 1*^4 uis du conseil, à la demande de M. Rousseau, n'autorise à concéder que rcs nullius. « Le principe du respect des droits acquis, a-t-il dit excellemment, seul compatible avec nos idées d'humanité et de modération, est très bien indiqué dans le texte. Il satisfait d'autant mieux qu'il peut s'appliquer à autre chose qu'à des terri-

toires, par exemple à des exploitations de forêts, à cies forces motrices, à des mines.» (Séance du 28 mai.)

Voilà qui est parfait. Res nullius répond à tout, et aTec 7*65 nullius^ personne n*a rien à craindre des .compagnies ; colons et indigènes peuvent dormir tranquilles.

Oui, 7i]ais voyez comme le conseil lui-même a été embarrassé pour donner une sanction à ce res nullius. M. Révoil, dans son honnêteté, reconnaissant « que les négociants seront victimes du privilège des compagnies » voulait constituer un tribunal spécial pour juger les conilits et éviter la procédure ordinaire qui durerait 3 ou 6 ans. Que lui a répondu M. Ferry dont la pensée est nette, la volonté forte et Taudace grande ? a Prenez garde, malheureux ! lui a-t il ditf vous allez donner un argument puissant aux adversaires des compagnies. Ils vous diront : Le premier acte de ces monopoles reconstitués, le conseil supérieur en convient, c'est de porter atteinte au premier occupant, aux négociants déjà établis, aux pionniers de la civilisation... Ce n*est pas ainsi qu*il faut faire. Il faut dire hardiment que ces négociants, ces pionniers, n*ont aucuns droits acquis ; qull n'y a pas de droits des particuliers vis-à-vis de l'Etat ; que par suite il n*y a pas de droits vis-à-vis des compagnies » (Séance du 1*' juin].

Eh mais ! il me semble que voilà un res nullius singuUërement compromis. La compagnie saisira une factorerie bien placée : res nullius ! une mine productive et bien exploitée : res nullius ! une plan* tation en plein rapport: res nullius !.... Et le malheureux, dont c'est la chose, ira chercher dans la métropole un tribunal qui prononce contre la compagnie que ce res nullius est une fumisterie et un vol !

Encore le colon français aura-t-il des juges français. Mais l'indigène, où plaidera-t-il ?

Devant le commissaire dont on orne la compagnie, peut-être ?

Ah ! le bon billet qu*a La Châtre ! et que les corn* pagnies riront bien de cette juridiction d'opéracomique !

Est-ce que sérieusement Ton compte sur ce fonctionnairc, si qualifié qu'il soit, pour arrêter la compagnie dans ses empiétements ? N*est-il pas à Tavance destiné à être absorbé ou brisé ? S'il veut montrer les dents, que pèsera cet importun aux mains dç nos négociants réunis ? Se trouvera-t-il jamais un ministre qui osera le soutenir contre une coalition de la banque ? Ne sait-on pas que c'est elle qui fait et défait les ministres ? Colbert n*a pu soutenir Frontenac contre les Jésuites, ni Louis XV, Dupleix contre la compagnie des Indes. Croyez-vous que les négociants privilégiés du XIX* et du XX* siècle seront plus raisonnables ?... Ils seront plus exigeants, plus hautains, plus implacables, parce que :

1* la politique dépend de la banque et 2*» la colonisation, leur dit-on, dépend d'eux !

Voilà la vérité.

J'entends bien encore que les nouvelles compagnies différeront des anciennes en ce que leur charte ne leur donnera pas explicitement le privilège exclusif d'introduire en France les produits du pays.

C'est, du moins, ce que Ion prétend. Mais cette prétention vaut l'autre, et je n'en veux pour preuve que ce court dialogue entre M. Godin et M. Isaac. (séance du G juin).

M. Godin. — Un négociant est empêché par une compagnie de colonisation d'exercer son commerce, c'est là un intérêt auquel il est porté atteinte, et non pas un droit. D'où la conséquence qu'il ne peut réclamer de dommages-intérêts.

M. Isaac. — Alors vous pourriez interdire à un français faisant le commerce de l'ivoire dans un territoire français de continuer ce commerce ? Et vous affirmeriez que vous n'avez lésé aucun de ses droits ?

M. Godin — Je ne veux dire qu'une chose : dans le cas que je viens d'indiquer, c'est un intérêt qui est lésé et non un droit.

Pour qu'un aussi délicat problème de jurisprudence ait été touché, pour qu'une si grave hypothèse ait été agitée, ne faut-il pas qu'on s'attende à voir surgir le fait ?

Non-seulement on rattend,mais encore on l'appelle.

Le iiionopole — après qu'on s'est enhardi jusqu'à l'appeler par son nom — a été limité (!!) au sol, aux travaux publics, aux mines, aux forêts, au commerce de l'ivoire, du corail, des nacres et des perles....

Admirez le libéralisme du conseil. Mais aussi, demandez, comme M. Ferry, ce qu'il peut bien rester après cela. MM. Puaux, Raoul et Isaac ont réussi à sauver le droit de p'.chepour les indigènes, et encore avec beaucoup dt mal. Mais après ?

Après ? Les négociants i: ançais pourront se faire les facteurs de la Compagnie — si celle-ci, par extraordinaire, ne peut suffue à ses propres transports .

Âpres ? Les indigènes pourront porter aux comptoirs de la Compagnie tous leurs produits, y compris ceux de la pèche — si, par hasard la Compagnie ne fait pas prendre sur place les objets de son monopole qui s'étend à tout.

Après ? Les colons, s'il en vient d'aventure, pourront devenir fermiers de la Compagnie et lui vendre leurs dcuièes au prix qu'elle voudra — à moins qu'elle ne préfère se payer en nature, dans un pays où elle fait la loi et la police.

Voilà tout ce que laissera en dehors de lui le fameux monopole ! — C'est maigre.

Il n'est pas dit, dans VAvis du Conseil, comme dans les anciennes Charles, que les denrées seront par privilège exclusif transportées sur navires de la Compagnie, déposées à tel ou tel port d'attache»

prises à tels ou tels entrepôts — le tout, sous peine d'amende et de confiscation.

Mais il est dit que la Compagnie a le monopole du commerce de toutes les denrées produites dans les pays concédés. Et alors, de deux choses Tune :

Ou la Compagnie, plus libérale que ses créateurs, laissera faire la contrebande, par respect des principes.

Ou elle usera de son monopole.

Dans ce dernier cas — qui semblera à tout le monde le plus vraisemblable — elle devra considérer comme con/re/âc^eur5, tous les négociants qui, nonseulement démarqueront, mais simplement débiteront sa marchandise ou une marchandise de môme provenance, en dehors délie ou malgré elle.

h' Avis ne prononce pas la confiscation et Tamende: cela est vrai. Mais ses rédacteurs, et notamment M. Rousseau (séance du 20 mai) ont eu soin de dire que les Charles sont assimilables aux brevets d'invention. Dès lors, le monopole des Compagnies est garanti par la loi du 8 juillet 1844 qui prononce Tamende et la confiscation (art. 40 à 49], qui invoque même Tart. 142 du Code pénal.

La pénalité n'est pas dans la lettre, elle est dans la contre-lettre.

Cette rélicence juge l'œuvre. Disons-le nettement: une loi d*ancien régime est transportée dans notre société républicaine ; elle n'a pu l'être qu'au prix d'une hypocrisie !

Nos novateurs ne l'ignorent pas. Ils savent parfaitement qu'ils ne sont que des rénovateurs de Tieilles iniquités, M. Leveiîlé le leur a dit crûment, dans celle apostrophe qui restera : « Je m'élève contre les procédés extraordinaires que vous employez, et jalTirme que votre projet n'est d'un bout à

l'autre qu'un tissu d'illégalités — je dis dïllégalités au pluriel (séance du 25 mai).

Mais que leur importe ? Ils ont à toutes les objections et à tous les reproches une réponse triomphante :

« La France ne peut coloniser sans Compagnies, et les Compagnies ne peuvent se fonder sans privilèges et sans monopoles. » (Séances des 20-25 mai, etc.)

Cette réponse a bon air, ainsi drapée dans les plis du drapeau tricolore. Mais dépouillez-la, mettez-la à nu et elle vous apparaîtra sous Taspect du vulgaire sophisme : « La Force prime le Droit ». Car, c'est au nom de la raison d'Etat qu'on veut justifier Tinjuslice.

La Convention a pu l'invoquer sans se déshonorer : mais elle avait à sauver la patrie ! Ici, on ne veut sauver que la caisse d'une douzaine de négociants !

A qui fera-i-on croire qu'il fût nécessaire de créer ou recréer tout cet arsenal « d'illégalités », pour mettre en valeur notre domaine colonial?

Qui ne verra, au contraire, que ces « illégalités » ont toujours été et seront encore Tobstacle qui arrête notre ardeur colonisatrice ?

Ah ! si nous avions en France, avec le goût, le savoir-faire C. la colonisation ; &i l'épargne, au lieu de s'enfouir creusement dans les caisses de l'Etat, aimait à prendre le chemin des colonies ; si nos petits cultivateurs, au lieu de pousser des cris de détresse et de réclamer des droits protecteurs, savaient que nous avons sous différents climats de grandes étendues de terres en friche ; si l'ouvrier 4es villes, au lieu de se soumettre à des grèves ruineuses pour tout le monde, avait appris que le .salaire est rémunérateur dans les pays neufs ; si ■nos négociants, grands et petits et si nos industriels

de tout genre aimaient davantage à entreprendre et savaient porter leurs regards au delà de la mesquine concurrence qu'ils se font à Tintérieur ; si enfin les fils de famille avaient appris au collège à ambitionner autre chose que le képi d'officier ou le claque du fonctionnaire et à employer leur argent autrement qu'en chevaux et en femmes : Alors, certes, on ne songerait pas à ressusciter le cadavre des Compagnies privilégiées !

Mais est-il donc impossible, sans elles, d'obtenir tout cela ?

Et d'abord, soyons justes envers nous-mêmes.

Malgré tous nos défauts, malgré notre parfaite ignorance coloniale, notre œuvre n'a pas été nulle en Algérie, en Tunisie, en Guinée et dans nos anciennes colonies. La Tunisie surtout nous fait vraiment honneur. L'immigration française y a été plus que normale ; les capitaux français s'y sont engagés avec entrain ; les travaux publics s'y sont faits sans trop de retard ; l'administration elle-même y a été sage et réformatrice. Et pourtant, la Tunisie n'a pas été mise en valeur par une compagnie privilégiée !

Ce qui a eu lieu en Tunisie ne pourrait-il donc pas se reproduire ailleurs, et notamment dans ce Soudan ou ce Congo que l'on vise ?

Oui, sans doute, si nous voulions faire les réformes suivantes, qui, pour être profondes, ne sont ni troublantes, ni subversives :

l"" Répandre jusque dans le peuple la connaissance et l'amour de notre beau domaine colonial, afin d'exciter les initiatives, d'orienter les esprits, de faire naître les espérances, en un mot de provoquer l'émigration.

2* Répandre, dans la classe bourgeoise, au lieu de ce dilettantisme littéraire et de cette manie raisonnante, fruits de l'enseignement classique, les connaissances nettes, précises, élevées aussi et profondément morales, qui constituent la science géogra-

phique et commerciale et qui, donnant le goût des affaires, fournissent un aliment substantiel à Tacli- Tité productive.

3"" Répandre, par une législation meilleure qne celle de 1867 et 1884, Tbabitude de Tassociation et du syndicat professionnel.

4"" Restreindre, sinon détruire, ce fonctionnarisme colonial qui tyrannise les immigrés et effraie les immigrants.

Si tout cela était fait, des compagnies "» fonderaient qui ne demanderaient ni monopole, ni privilège, pour mettre en valeur le sol des colonies restées vides ; des colons se présenteraient spontanément pour peupler les solitudes ; des capitaux s offriraient pour soutenir TefTort commun.

Mais, répond-on« c'est nous renvoyer aux calendes grecques que de proposer ces réformes qui ne tendent à rien moins qu'à refaire le caractère national. Et c est d'une action immédiate que nous avons besoin l Les étrangers — ceux-là mêmes qui ont par tempérament ou par éducation les qualités qu*il faudrait nous donner — ont déjà les compagnies que nous demandons ; ces compagnies avancent à grands pas dans les pays que nous voulons mettre en valeur. Comment pourrions-nous attendre les résultats d'une réforme de l'enseignement ou de la législation, quand un débat parlementaire nous parait déjà trop long ? (MM. Deloncle, Verdier, Revoil, Rousseau).

A cela, on peut répondre par une simple question : Veut-on ou ne veut-on pas de colonisation ofTicielle? Si, non, laissons la nation coloniser avec ses aptitudes et son tempérament, en nous efforçant de les améliorer .

Si, oui, employons la pression ofQcielle ou la violence légale.

Xous ne savons que trop en France, hélas! ce que

coloniale de 1815, on n'a coonu et pratiqué en notre temps que la colonisation ofQcielle. On n'a procédé qu*à coups de canon et certaines conquêtes ont demandé dii^-huit ans comme en Algérie, dix ans comme au Tonkin. sans compter les répressions qui ont suivi. Ce n est qu*en 1878 qu on a soustrait l'Algérie au commandement militaire et on y entretient encore tout un corps d*armée. Ce n*est que dliier que M. de Lanessan fait triompher Télément civil, c'est-à-dire la préoccupation économique, au Tonkin. Ce n'est certes pas exagérer que de porter le capital engagé au cours de ce siècle dans les expéditions, les explorations, les subventions ayant trait aux colonies, à 6 ou 7 milliards !

Et pour quel profit ? M. Pelletan Ta dit avec quelque exagération, mais en somme avec vérité : La France a payé d'un capital énorme un marché pour le commerce étranger ! Partout, en effet, sauf sur deux ou trois points secondaires, le commerce national se laisse enlever par ses rivaux Tapprovisionnement dos colonies. Les statistiques coloniales« les états de situation publiés d*! temps à autre par le Journal Officiel, tout le démontre surabondamment, M. Etienne lui-même Ta reconnu. (1)

Mais c'est ici où croient tri j.npher les novateurs du Conseil supérieur des colonies. M. Deloncle, M. Revoil, M. Rousseau ont répété à l'envie :

<t L'Etat ne réussit pas, avec toutes ses dépenses, à mettre en valeur notre domaine colonial. Donc, créons des compagnies souveraines, avec privilèges et monopole, pour mener à bien ce que TEtat est impuissant à faire ».

Voilà, certes, un mirifique raisonnement. Il se réduit à cette belle antiphrase :

tt La colonisation officielle est coûteuse et infructueuse ; donc, créons la colonisation ofiicielle ! »

\[f V. de Lanessan : V Expansion de la France — et inoQ livre, aux conclusions générales.

On croira peut-être que j'exagère? — Raisonnons.

Les compagnies privilégiées ne sont-elles pas convaincues sans réplique d'être une violence légale? Or, qu'est une violence légale, si ce n'est une action de TEtat accomplie sans le concours de la nation, si ce n'est un procédé officiel ?

Les compagnies privilégiées n'auront-elles pas dans les lieux de leur concession les droits de souveraineté de l'Etat, le représentant, l'engageant, le compromettant tout à leur aise ? Or, en quoi différeront-elles des gouverneurs ou résidents, qui ont aujourd'hui le caractère officiel ? — On peut être sur qu'elles coloniseront comme eux, c'est-à-dire en prenant possession nominale de vastes solitudes et €n les laissant, comme eux, vides de colons français.

Les compagnies privilégiées ne feront elles pas, sous le patronage de l'Etat, appel à l'épargne? Or, que seront les sommes souscrites, si ce n'est un impôt déguisé ? — La seule différence est que l'emploi n'en sera pas contrôlé. En débarrassant les ministres d'interpellations gênantes sur les dépenses exagérées •de la colonisation, elles embarrasseront la fortune nationale de faillites aussi retentissantes qu'inopinées, dans le genre de celle du Panama.

Où est, je le demande, dans cette action coloniale par compagnies privilégiées, la moindre trace d'une participation nationale ?

N'est-ce pas plutôt un procédé inspiré par la même pensée que cette circulaire d'un sous-secrétaire •d'Etat aux colonies (M. Rousseau peut-être ?) qui, pour faire bénéficier malgré lui le commerce métropolitain du mouvement d'affaires des colonies, ordonnait aux colons de réserver leurs commandes à des maisons françaises, rétablissait ainsi Tancien exclusif et revenait sur l'acte libéral que les colons avaient arraché au gouvernement de Louis XVI dans le célèbre édit du 30 mai 1784 ?

Convenons-en donc : tout cela, compagnies et cir-'

culaire n'est que Teffort impuissant des sectateurs de la colonisation d'Etat !...

Veut-on voir à Tœuvre ces nouvelles compagnies sur lesquelles on semble fonder tant d'espérances? Sans être astrologue, on peut tirer leur horoscope.

Quelque brasseur d'affaires trouvera un confrère dans les coulisses de la Bourse et lui proposera une a^=sociation de capitaux pour risquer une colonisation dans le pays du roi Makoko. Le pacte conclu, les deux compères s'aboucheront avec des négociants exportateurs ou importateurs, avec le fabricant des savons du Congo, par exemple. En quinze jours on aura fait les fonds.

Alors, on se mettra à la recherche d'un explorateur ou d'un géographe en chambre, qui taillera sur la carte quelques milliers de kilomètres carrés, disposés en éventail vers l'intérieur, avec un point de contact sur la côte (procédé recommandé par M. Revoil).

Avec cela on ira dare dare trouver le secrétaire d'Etat aux colonies et on le mettra en demeure de donner un décret de concession, en admettant toutefois que le Parlement ait voté la loi de princip&qu'oa lui a soumise.

Le secrétaire d'Etat fera examiner par un chef de bureau l'acte d'association prouvant qu'on a bien devant soi une société commerciale, puis il demandera le dépôt du quart des actions déjà souscrites» Après quoi, il soumettra un projet de décret au conseil d'Etat, qui s'assurera que les pièces ne sont pas fausses et que Targent est de bon aloi. Puis le Journal Officiel insérera le fameux acte de consécration, qu'on pourra terminer par cette parole évangélique : a Allez, colonisez les nations ».

Ces préliminaires réglés, nos boursiers seront maîtres de la situation. Ils s occuperont, avec ce savoir-faire que Ton connaît, de créer un courant d'opinion. Les journaux seront remplis de nouvelles du Congo, d'études sur les splendides productions des régions équatoriales, de mercuriales sur le baobab, le cocotier, Tarbre a beurre, Thuile de palme, les plumes d'autruches, etc. On apprendra chaque jour qu'une mine d'or ou de charbon a été découverte dans la vallée du Niari ou de TOubandii, que les essais de culture du café, du coton, du tabac, de la vigne, ont pleinement réussi, qu'on est sur les traces d'un gisement de diamants, que les éléphants pullulent, etc., etc. Et si cette campagne est bien menée, on servira dans les meilleurs restaurants du café du Congo dans une noix de cocotier, ou bien on offrira pour jouets du jour de l'an le roi Makoko sous toutes les formes et dans toutes les attiludes,comme naguère le général Boulanger.

Après deux mois de ce régime suggestif, les meneurs croiront que le public est à point. Alors, sur tous les murs de Paris et des villes de province apparaîtront de grandes affiches portant en grosses lettres : Compagnie coloniale de iOubanghif autorisée par décret du. . . avec privilège et monopole : émission de 10.000 obligations de 500 fr. payables... etc. Et tous les petits rentiers, les garçons de café, les bonnes d'enfants se précipiteront au Crédit Lyonnais ou à toute autre banque ; demanderont naïvement si le placement est sérieux — Placement de premier ordre sous la garantie deTEtat, répondra l'employé bien stylé — Et tous de souscrire !... L'émission sera couverte dix fois.

Nos boursiers triomphent : voilà une nouvelle valeur cotée à la Bourse ! Et hardiment, mes amis, jouons gros jeu à la hausse et à la baisse !...

Mais la colonisation, direz-vous ? Que devient l'exploitation du domaine? — Oh ! il n'est pas abso-

lument nécessaire de s'en préoccuper. La valeur est cotée à la Bourse !

Cependant, comme il faut avoir Tapparence de rhonnéteté, comme il peut v avoir après tout des profits à faire, comme la société a dû nommer un directeur résidant à Paris qui peut à la longue élre embarrassé dans ses explications, comme TEtat a désigné un commissaire-contrôleur qui peut être un grincheux et provoquer une déchéance si Ion n'exploite pas, on songe enfin, on pleine activité de la Bourse, à trouver des chefs de comptoirs, des chefs de postes, des chefs de travaux, etc. Les actionnaires feront à de jeunes calicots, à de faméliques conducteurs de travaux décorés du nom d'ingénieurs, à des sergents sortant du service, les fallacieuses propositions que tel grand meneur du Panama faisait il y a peu de temps : « Mon ami, si vous voulez aller là-bas. je vous signerai chez mon notaire, avant votre départ, une reconnaissance de 50,000, 100,000, 500.000 fr. a toucher à votre retour après cinq ans de séjour et de bons services dans la concession de la société : d'ici là vous ne toucherez rien, mais on paiera tous vos frais. » Sans aucun doute, il s'eu trouvera qui accepteront. Cinquante ou cent engagés de cette sorte formeront le personnel colonisateur de la compagnie.

Un transport, dont le départ sera annoncé à grand fracas, les mènera à Libreville. L'explorateur, qui aura reru ses grandes entrées dans la société avec parts non payées, les conduira dansTintérieuret les lair^sera seuls ou par escouades dans les stations agricoles de la compagnie, c'est-à-dire dans les villages nègres réputés amis.

Alors, ils se mettront à appliquer Tingénieux procédé du res nulliiis. Ils diront aux nègres :

—Abattez-moi ces arbres, d'.frichez-moi ces landes, cultivez-moi ces champs; car tout cela est la propriété de la Compagnie. Les nègres, habitués à cueiUir

leur nourriture aux arbres ou à passer leur temps à la chasse, trouveront mauvais qu'on les fasse travailler, surtout pour d'autres. Ou bien ils se croiseront les bras et montreront leurs dents blanches en un large rire dédaigneux, ou bien ils se fâcheront et courront à leurs armes.

M. de Brazza, gouverneur du Congo, sera mis souvent en demeure de punir tel village qui a mas* sacré les agents de la Compagnie. Il pourrait refuser, puisque la Compagnie est souveraine et peut avoir une armée. Mais quoi? D'armée il n'y en a pas, et ce sont des Français qui ont péri. Il importe d'ailleurs, parmi ces populations sauvages, de ne pas laisser porter atteinte à son prestige. Il demandera donc en toute hâte un corps expéditionnaire au secrétaire d'Etat aux colonies, et en toute hâte le secrétaire d'Etat saisira le Parlement d'une demande de crédit, que le Parlement votera après avoir entendu trois ou quatre beaux discours

Ce sera une merveilleuse occasion pour nos boursiers de faire une nouvelle émission. Ils tireront parti de l'argument de l'opposition que c'est folie d'envoyer des troupes dans un pays qui n'a pas de routes et ils demanderont quelques millions pour construire des voies de pénétration et établir des Decauville, afin de pacifier le pays et d'assurer aux. prospères stations agricoles le facile écoulement de leurs produits. Il se trouvera bien encore des souscripteurs qui mordront à Tappât, et le jeu de Bourse recommencera sur nouveaux frais.

Cependant, la paix s'est rétablie dans l'intérieur de la concession. Les indigènes qui ont refusé de se laisser dépouiller et de subir un demi-esclavage, ont consenti à apporter aux postes et stations les fruits naturels du pays ou le produit de leur chasse et de leur pèche. Ces denrées sont arrivées de stations en stations au comptoir situé à Libreville, point central du rayonnement. Le chef de ce comptoir a.

veillé à ce que ces marchanuises n'aillent pas à la maison du coin d\i quai. Il a commencé par faire fermer les deux ou trois maisons françaises qui s'y trouvaient, prétendant, avec la connivence du commissaire du gouvernement, qu'elles n'avaient pas de titres de propriété, qu'elles étaient mal tenues et insalubres, qu'elles refusaient l'impôt établi par la Compagnie, qu'elles lui cachaient le soleil... Bref il a appliqué, ici encore, le précieux res nullixis et a envoyé les mécontents se pourvoir devant un tri-, bunal quelconque de la métropole. Durant que l'affaire s'instruit, il reçoit les produits et les paie ce qu'il veut, c'est-à-iire trois fois moins que les maisons disparues. C'est facile, il n'a plus de concurrence ! En revanche, le Directeur de la Compagnie, en France, élève deux ou trois fois les prix de v* 'e. Il le doit, puisqu'il a le monopole ! Et le public est étonné de voir tout renchérir. Les dames paient 5 fr. de plus la plume d'autruche qui orne leur chapeau ; le papa doit donner trois sous au lieu de deux pour la balle de caoutchouc de son bambin.

Et la colonisation dans tout cela? Et le profit national ? — Eh ! mon Dieu, il se réduira à ceci ;

Des boursiers se seront enrichis ;

Des négociants auront encaissé quelques milliers de francs, en profitant de la surélévation dos prix ;

Des rentiers auront ajouté quelques coupons à leur bordereau ;

Et le paysan ou l'ouvrier seront restés à leur charrue ou à leur métier, aussi ignorants que cidevant des richesses que dispense la Compagnie de rOubanghi ;

Et les commerçants, qui commençaient à prendre goût à ce genre d'opérations, resteront à leur comptoir en disant : « A quoi bon ? La Compagnie est là, avec son monopole ! »

Et le Parlement sera de plus en plus houleux quand on viendra lui demander de nouveaux crédits

pour des conquêtes qui doivent procurer d'aussi remarquables profits ;

Et la France retombera dans cet état d'àme où elle a été de 1815 à 1880, et d'où elle semblait enfla sortir ; Tesprit anticolonial reprendra le dessus ; la politiquede Tarme au bras sur le Rhin triomphera définitivement ; le groupe ethnique que nous sommes ira toujours s'étiolant et s'afTaiblissant jusqu'à ce qu'il s'absorbe de gré ou de force dans un des groupes anglo-saxon, germain ou slave !

Tel est malheureusement le résultat certain de cette tentative de restauration des Compagnies privilégiées.

Qu'on ne s'y trompe pas ! Elle est un aveu de l'impuissance passée en même temps qu'une cause de l'impuissance à venir. Elle amènera forcément, après des déboires qui sont inévitables, cette conclusion qui erre déjà sur les lèvres: « Liquidons notre avoir colonial ! L'Etat ni les Compagnies n'ont pu le mettre en valeur : Le Français ne sait pas coloniser ! »

Au lieu de ce coup de force imité de l'ancien régime, au lieu de ce succédané de la colonisation officielle qui en a tous les vices et d'autres avec, que ne proposait-on des mesures capables de donner à la génération à venir les qualités d'esprit et de corps qui font les colonisateurs ! On eût agi lentement, il est vrai, mais sûrement. On eût fait de la colonie sation nationale qui, arrivant un peu après certaines autres, aurait assez de force de propulsion pour les dépasser.

On a voulu faire vite ; on a prétendu dépasser ses rivaux, et, dans cette précipitation, on ne s'est

pas aperçu qu'on bridait à rebours, qu'on mettait IsL charrue devant les bœufs I

Heureusement que le Parlement est là pour vérifier Taltelage.

Les docteurs pressés du Conseil supérieur n'ont pu éviter son contrôle. Espérons qu'il sauvera, malgré eux, le droit, Véquité^ la libre concurrence, la foi^tune commerciale de la France et sa fortune coloniale !

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