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Les compagnies du papeguay

Aperçu historique sur l'origine, les statuts et l'organisation des compagnies du papeguay dans différentes provinces de l'ancienne France.

,*. es origines du tir de l'arc, de l'arba-

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âjîâ^pi lete et de 1 arquebuse, connu sous l&&urw le nom de jeu du papeguay, ont j^fe^-y/ été singulièrement reculées par la ' fantaisie des étymologistes ou la prétention des érudits. Bouchel , par exemple, l'auteur de la Bibliothèque du droit français, croit en découvrir la première trace dans ce passage du cinquième livre de l'Enéide : « Aussitôt Énée « invite au combat de l'arc ceux qui s'y veulent

« signaler et propose des prix. Lui-même d'un « bras vigoureux élève un mât tiré du vaisseau « de Sereste, au haut duquel une colombe , but « mobile des flèches, est attachée et se débat « suspendue. »

Nous devons avouer qu'il y a une certaine analogie entre les détails donnés ici par Virgile et la mise en scène ordinaire du papeguay ; mais cette ressemblance n'explique rien. Pour être logique, il faudrait remonter encore plus haut et aller de Virgile qui a, dans l'Enéide, imité presque textuellement un passage de l'Iliade, à Homère qui, dans son poëme, s'est probablement inspiré lui-même des traditions épiques des Cycliques. Si l'on nous mène ainsi dans la nuit des temps, on arrivera difficilement à éclairer notre sujet. Soyons plus modestes, et cherchons des ancêtres moins éloignés.

A toutes les époques , dans l'antiquité , au moyen âge; de nos jours même , il a été souvent dans l'usage de donner un oiseau pour but aux tireurs qui veulent s'exercer. Rien n'est nouveau sous le soleil, comme on le dit vulgairement, mais tout se modifie. Et ce sont précisément ces changements qui constituent la physionomie d'une époque , l'originalité d'une invention. Il serait d'ailleurs assez téméraire d'attribuer quel-

que réminiscence classique aux gens illettrés des communes qui instituèrent en France, vers le commencement du XIVe siècle, le jeu du papeguay. Leurs exercices guerriers ont pris naissance chez eux, sur le sol national, et l'on peut même affirmer qu'ils n'ont été que la conséquence des nécessités du temps.

Au XIVe siècle, les rois de France ne disposaient, en effet, que de médiocres ressources militaires. C'était le plus souvent à leurs sujets de se protéger eux-mêmes , en attendant des secours qui arrivaient trop tard , ou manquaient tout à fait. « Aide-toi, le roi t'aidera! » aurait pu remplacer avantageusement un proverbe connu. Aussi , chaque ville un peu importante favorisaitelle la création de compagnies spéciales , qui avaient une organisation indépendante de celle de la milice. Ces confréries militaires d'archers et d'arbalétriers, chargés de maintenir l'ordre dans les cités et de garder les remparts , se multiplièrent surtout dans le courant du XIVe siècle, et au commencement du XVe, c'est-à-dire au moment de la grande lutte contre l'occupation anglaise.

Et ce qu'il y a de remarquable dans ces nouvelles institutions, c'est qu'elles sortirent spontanément de l'initiative privée. Le pouvoir royal, à

l'origine, n'y fut pour rien. L'instinct de la légitime défense obligea les plus pacifiques bourgeois à se rendre experts au maniement des armes. Pour protéger leur foyer , leur famille , ils durent songer d'abord à protéger la cité contre les surprises de l'ennemi. Et de leur propre mouvement, à leurs frais , ils s'organisèrent militairement. Mais, comme ils n'auraient pu longtemps se suffire, ils ne tardaient pas à solliciter l'appui des municipalités. C'est ainsi que nous voyons encore à Amiens , au commencement du XVIe siècle, soixante bourgeois s'associer pour s'exercer au tir de l'arquebuse. Au bout de quatorze ans d'existence, cette société, dont toutes les dépenses étaient à la charge de ses membres , dut requérir l'échevinage de la constituer en confrérie et de lui donner des statuts (i).

Les municipalités se gardaient bien de faire la sourde oreille à ces sortes de demandes. A l'heure du danger, elles savaient trouver dans ces corps d'élite une troupe de soldats disciplinés et familiarisés avec l'usage des armes de trait. De là de nombreux privilèges accordés généreusement aux

(i) Voir, dans les Documents inédits sur V Histoire de France, le Recueil des monuments de Vhistoire du Tiers-Etat, tome II ,

corporations d'archers et d'arbalétriers. Ceux-ci , en revanche, s'obligeaient par leurs statuts à s'exercer au tir dans des terrains clos , auxquels on donnait le nom de jardins. Mais, comme il faut toujours aux hommes, pour leur faire accepter les austérités d'une règle, le stimulant du plaisir ou l'aiguillon de l'amour-propre, il s'institua peu à peu , à côté des exercices quotidiens et sérieux, des concours annuels où les tireurs se disputaient des prix devant de nombreux spectateurs.

Telle fut l'origine du jeu du papeguay, ou papegault, dont nous donnerons bientôt une plus ample définition. Disons seulement ici qu'il s'agissait d'abattre, avec la flèche de l'arc ou le carreau de l'arbalète, un oiseau en bois, quelquefois en carton, qu'on attachait au haut d'un mât. Le vainqueur était proclamé roi et recevait de la ville, soit une somme en argent, soit des exemptions d'impôts.

Ces divers encouragements, donnés aux tireurs du papeguay, amenèrent naturellement la création d'une foule de compagnies qu'on appelait volontaires , parce que personne n'était contraint à y entrer, comme dans la milice , et franches, parce qu'elles obtenaient des échevins certaines franchises , ou privilèges , dont ne jouissaient

pas les autres corps armés. L'élan fut tel, que les municipalités durent l'arrêter , en limitant le nombre des hommes qui feraient partie de ces sortes d'associations militaires. Dans beaucoup de villes , leur nombre fut restreint à cinquante ; d'où vint le nom de cinquantaine qui resta à quelques compagnies d'archers ou d'arbalétriers.

Un tel résultat ne pouvait manquer d'attirer l'attention des rois de France, qui recrutaient si péniblement leurs armées. Aussi , les verrons-nous bientôt, se déclarant les protecteurs nés de toute institution militaire , imposer aux tireurs de papeguay la protection que ceux-ci avaient d'abord demandée aux représentants des communes.

Une ordonnance du 3 avril 1 36g nous révèle un des premiers actes d'ingérence des rois de France dans les jeux guerriers de leurs sujets. Par cet acte , Charles V défendait , sous peine de 40 sols parisis d'amende, tous jeux qui n'exerçaient point les hommes au maniement des armes. « Voulons « et ordonnons , ajoutait-il , que noz diz subjez « prennent et entendent à prenre leurs geux et <i esbatement, à eulz exercer et habiliter en fait « de trait d'arc ou d'arbalestres , es biaux lieux « et places convenables à ce , es villes et ter-

« rouoirs ; et facent leurs dons aux mieulx traians « [tirant], en leurs festes et joies pour ce, si « comme bon leur semblera. »

C'était une imitation , quelque peu timide, de l'ordonnance d'Edouard III, qui avait « défendu, sous peine de mort, par tout le royaume d'Angleterre , de se divertir à un autre jeu que celui de l'arc à main et des flèches. » En s'appropriant ainsi certains des règlements militaires du vainqueur de Crécy, le roi, que la postérité devait surnommer le Sage, abandonnait la politique déplorable de ses prédécesseurs et préparait la revanche des armes françaises. Jusque-là, les rois de France avaient professé le plus profond mépris pour les milices bourgeoises, sur lesquelles ils faisaient retomber la responsabilité de leurs échecs. On vit même, en 1347, Philippe de Valois mettre ces théories en pratique , au siège de Calais, et prétendre exclure désormais de son armée les gens des communes. « Il dit, rapporte « Froissart (1), qu'il ne voulait désormais guérit royer qu'avec des gentilshommes, et que d'a- « mener en bataille les gens des communautés, « ce n'est que toute perte et encombrement, car

(1) Chroniques de Froissart, publiées par M. Kervyn de Lettenhove, t. IV, p. 270 et 271.

« ces gens-là fondent dans une mêlée comme la « neige au soleil... Quant à leur or et à leur « argent, il en voulait bien pour payer les frais « et la solde des gentilshommes, mais voilà tout. « Les non nobles n'avaient qu'à rester chez eux « pour garder leurs femmes et leurs enfants , « faire leurs affaires et leur commerce, cela leur « devait suffire. C'était aux nobles seuls à user « du métier des armes qu'ils ont appris et où ils « ont été dressés dès l'enfance. »

Charles V eut le bon sens de rompre avec ce préjugé, qui voulait confier exclusivement la défense du territoire à des hommes d'armes de profession. Il pressentit tout le parti qu'on pourrait tirer de la nation armée, et, s'inspirant des innovations d'Edouard III, il prépara de longue main ses sujets à la guerre. Sa pensée ne mourut pas avec lui. Son fils et héritier, Charles VI, en fit une large application par une ordonnance qui obligea tous les hommes valides à s'exercer au tir de l'arc dans les villages. Les archers des bourgs d'Angleterre, avec leur grand arc, avaient contribué puissamment aux victoires d'Edouard III, et le jeune roi essaya de doter la France d'une institution qui avait été si utile à l'ennemi. La réforme qu'il avait projetée aurait certainement donné de féconds résultats; mais elle rencontra,

dès le début, un redoutable obstacle dans la mauvaise volonté des plus hauts représentants du régime féodal. Ce n'était pas seulement par une sorte d'égoïsme jaloux que la noblesse réclamait alors le privilège de porter les armes et de faire la guerre. Plus défiante que le roi , elle ne voulait pas que l'on commît l'imprudence de livrer des armes aux classes populaires. Celles-ci avaient eu d'ailleurs le tort d'apprendre trop vite à s'en servir. « Nos paysans, dit M. Quicherat (i) à propos de l'exercice de l'arc ordonné par Charles VI, y devinrent en peu de temps d'une habileté surprenante. Cela effraya ces seigneurs , qui virent leur autorité perdue lorsque ces hommes auraient la conscience de leur force. Ils firent tant qu'ils obtinrent le retrait de l'ordonnance. On désarma les campagnes. Le grand arc ne fut laissé qu'à ceux des soldats de profession qui l'avaient adopté. »

Entravés dans leurs projets de réformes par l'opposition intéressée des grands seigneurs , les rois de France devront attendre, pour les réaliser, que leur pouvoir se soit affermi. Tant que Louis XI n'aura pas fondé l'unité territoriale de la France sur les premières ruines de la féodalité,

(i) Histoire du Costume en France, p. 263.

ils se sentiront les mains liées; ils n'oseront pas encourager ouvertement, efficacement, par des exemptions d'impôts, les associations militaires qui s'exercent au tir de l'arc et de l'arbalète. Et celles-ci, de leur côté, se contenteront des subventions et des prix modiques qu'elles pourront obtenir des municipalités.

Avant sa réunion à la France, la Bretagne, plus avancée sous ce rapport que sa puissante voisine , encouragea de bonne heure la formation des tireurs d'arc et d'arbalète. Dès l'année 1407, une ordonnance d'un de ses ducs accordait à celui des habitants de Nantes, qui abattrait une fois le papegault , l'affranchissement des tailles, aides, dons, emprunts, gardes de portes et de tous autres subsides personnels ; le même acte attribuait à celui qui abattrait trois fois l'oiseau la noblesse héréditaire , avec place et rang aux Etats. En 1459, le duc François II régularisait, par une ordonnance, les papeguays qui existaient à Rennes depuis longtemps, et accordait 12 livres de récompense au tireur qui abattrait « le pigeon de bois » servant de point de mire (1).

En France, le tir de l'oiseau ou jeu du pape-

(1) Recherches sur la Bretagne, par M. Delaporte, tomel, page 279.

guay ne figure, croyons-nous, dans les ordonnances, qu'à partir du règne de François Ier. Jusque-là, les rois n'avaient accordé de privilèges importants qu'à ceux des archers ou arbalétriers qu'ils tiraient des rangs des compagnies libres pour les appeler à leur service (i) ; mais le reste de ces associations militaires , s'il conservait son indépendance , ne jouissait du moins d'aucune immunité concédée par le pouvoir royal. Les exemptions d'impôt, qui récompensaient le vainqueur du papeguay, ne durent faire leur apparition, dans les lettres-patentes, qu'avec les ordonnances (2) de François Ier. Seulement, à partir de cette date, elles prennent une importance considérable ; et, de règne en règne, on voit

(1) Voir, dans le cinquième volume des Ordonnances des Koys de France recueillies par Secousse, les « Lettres [de juillet 1367] portant exemption de tous subsides, pour seize arbalestriers choisis entre les autres arbalestriers de la ville de Lagny-sur- Marne »; — les privilèges accordés en août 1367 aux arbalétriers de Laon, parmi lesquels le roi choisit, pour son service, vingt -cinq « compaignons arbalestriers » ; — de même jes privilèges accordés en septembre 1 368 aux arbalétriers de Compiègne.

(2) Nous citerons seulement les lettres-patentes du mois de mars i536, portant concession aux habitants de la ville de Pontivy du jeu du pape gant , à l'arbalète, arquebuse et arc, avec exemption d'impôt.

se succéder nombre de lettres-patentes confirmant d'anciennes institutions ou autorisant la création de nouveaux papeguays.

Les confréries ou corporations militaires, qui s'exerçaient au tir de l'oiseau, s'organisèrent donc à l'état libre longtemps avant que les rois de France n'eussent jugé opportun de confirmer leurs statuts. On ne saurait toutefois préciser l'époque à laquelle remonte leur fondation ; car les titres primitifs de la plupart des compagnies du noble jeu de l'arc ou de l'arbalète, comme on l'appelait alors, ont été détruits. L'un des plus anciens, qui soient parvenus jusqu'à nous, doit être le registre du Jardin de l'Arbaleste de Reims. Encore n'en reste-t-il qu'une copie , malheureusement incomplète. Ces statuts avaient été rédigés vers l'année 1400, et il semble bien résulter de leurs principales dispositions qu'ils ne faisaient que réglementer de vieux usages, relatifs à la J 'este du papegaut. D'où l'on peut conclure que le jeu du papeguay remonte certainement en France au XIVe siècle , et probablement à une date encore plus éloignée.

On n'a pas moins discuté sur l'étymologie (1)

(1) Voir les étymologies données par le Dictionnaire de la langue française de Littré : « Provenç., papagai, papaguay;

du mot papeguay que sur l'origine de cette institution. Certains critiques ont prétendu faire dériver du grec le mot papeguay ou papegault. « Avec toute l'humilité convenable , dit l'auteur anonyme d'un article publié par le Magasin pittoresque, nous croyons l'étymologie suivante préférable. Les Italiens appellent le perroquet papagallo; les TLspagnols papagayo. Chez nous-mêmes, au XIIe siècle, papegault ne signifiait rien autre chose ; au moins doit-on tirer cette conséquence de la description suivante du papegault que nous avons trouvée dans un manuscrit de cette époque : « Papegault est un oiseau vert , mais son bec et « ses pieds sont rouges et a plus grande langue et « plus lee ( déliée) que nul oiseau, parquoi il dit « paroles articulées en semblance d'omme , se on « lui ensaigne de sa jouvence, dedans le second an « de son âge, etc. » C'en est assez, je crois, pour qu'on soit forcé de reconnaître qu'au moyen âge le papegault n'était rien autre chose que le perroquet. Maintenant, qu'on se rappelle que dans tous les tirs à l'arc l'oiseau était le plus souvent en bois et en carton , presque toujours peint en vert, et sinon imitant parfaitement le perroquet,

catal., papagall ; espagn., papagayo ; portug., papagaio ; ital., papagallo; de l'arabe, babbaga, perroquet.

ayant au moins la prétention de lui ressembler. Toutes ces considérations seront plus que suffisantes pour faire admettre que jeu du papegault signifiait jeu du perroquet, et que ce jeu s'appelait ainsi , parce que l'oiseau qui servait de but aux. tireurs avait été peut-être dans l'origine un perroquet véritable. »

Cet usage , qui consistait à placer un oiseau vivant à l'extrémité d'un mât, s'est perpétué, dans quelques localités, jusqu'à des époques assez rapprochées de la nôtre. « Nous ignorons l'origine du droit de papeguai , dit M. Guinodie dans son Histoire de Libourne ; mais nous devons faire remarquer que de toute ancienneté, et cela existait encore au XVIIe siècle, les bourgeois de Libourne et ceux de St-Émilion se livraient, le ier mai, à un jeu dont le nom était le même ou papegault; il consistait à abattre à coup de flèches un geai vivant attaché à l'extrémité d'un mât planté sur la place publique. »

De bonne heure toutefois , et dans la plupart des villes , l'oiseau vivant avait été remplacé par son effigie en carton, en bois ou en métal. Cette transformation était d'ailleurs le résultat obligé du perfectionnement du tir et des conditions nouvelles des concours. Au début de l'institution, les réunions des premiers dimanches de mai durent

avoir de nombreuses analogies avec ces fêtes foraines , dans lesquelles on voit encore , de nos jours , un coq ou une poule servir de point de mire aux tireurs. Mais, avec l'emploi plus fréquent de l'arquebuse , on délaissa peu à peu les anciennes armes de trait ; et les exercices annuels, désignés sous le nom de jeu du papeguay, eurent une tendance à devenir plus sérieux. On substitua à l'oiseau vivant son simulacre en bois et, devant cette effigie , on plaça un carton , sur lequel il était facile de mesurer et d'apprécier la justesse du tir. Un oiseau vivant, au surplus, n'aurait pu suffire aux conditions imposées par la plupart des règlements du tir de l'arquebuse ; car, pour que le papeguay fût censé abattu (i),on exigeait le plus souvent qu'il n'en restât aucun morceau à la barre de fer à laquelle il était attaché. Quelquefois , comme à Montdidier , le papeguay était de verre et de la grosseur du poing; le chevalier de l'arquebuse, dont la balle le brisait, était proclamé Roi de la compagnie.

Le tir du papeguay n'avait lieu qu'à une certaine époque de l'année , le dimanche de la mi-carême , dans quelques provinces, au mois de mai dans les

(i) Voir les articles 20 et 21 des statuts de la Compagnie du Papeguay de Caen, rédigés en 1687.

autres. Le concours durait plusieurs dimanches de suite , jusqu'à ce que le papeguay eût été abattu. Avant de servir de cible, l'oiseau figurait dans les cérémonies qui précédaient l'ouverture de la fête. A Montdidier, par exemple, la veille du tir, dans l'après-midi, et le jour, dans la matinée, le concierge du Jardin de l'Arc promenait l'oiseau dans la ville, en se faisant précéder de deux tambours (i).

A la fin du concours , c'est-à-dire lorsque le papeguay tombait au bas du mât, le vainqueur, qui prenait le titre de roi , rentrait triomphalement en ville avec l'oiseau abattu. Un dessin de Mariette, graveur du XVIIIe siècle, nous montre un de ces rois de l'arquebuse revenant du tir. Deux tambours et un fifre le précèdent. Suivi des chevaliers de sa compagnie qui portent l'arme sur l'épaule, il s'avance à cheval, en appuyant sur le pommeau de la selle un long bâton au bout duquel est fixé le papeguay. A Caen , d'après l'article 20 des statuts de 1687, le roi du concours devait attacher l'oiseau à son chapeau.

Lorsque le papeguay, réduit en morceaux avant

(1) Histoire de la ville de Montdidier, par V. de Beauvillé, t. II, p. 35g.

d'être abattu , n'était plus en état de figurer dans la cérémonie du retour, on le remplaçait , dans certaines localités , par un simulacre préparé à l'avance. Ces oiseaux avaient quelquefois une véritable valeur , comme celui dont le Magasin pittoresque nous a donné le fac-similé dans l'année 1 863. Ce papeguay, qui a dû servir à la compagnie de l'arc d'Aldenberghe en Hollande , est en vermeil. Sur l'inscription de l'espèce de médaille , qu'il porte à son bec , on remarque la date de i528. L'oiseau pèse 23o grammes, la chaîne 125.

Nous avons dit que, généralement, on attachait le simulacre de bois, de verre ou de carton, au sommet d'une longue perche. Quelquefois aussi on élevait sur une tour un mât , soutenu de chaque côté par des haubans, et l'on plaçait l'oiseau sur l'extrémité ; plus souvent on se contentait de fixer le papeguay au haut d'un arbre. Dans tous les cas, on tirait sur le but d'en bas, presque perpendiculairement.

Pour prendre part au concours annuel du papeguay, il fallait être chevalier d'une compagnie de l'arc, de l'arbalète, ou de l'arquebuse. Ces confréries militaires étaient distinctes , indépendantes les unes des autres; dans la même ville , elles avaient chacune leur organisation

particulière : leurs statuts, leurs officiers, leur comptabilité, leur jardin ou lieu d'exercice. C'est à Caen seulement que nous avons vu les trois armes de l'arc, de l'arbalète et de l'arquebuse, ou fusil, réunies, dans le courant du XVIIe siècle , sous la commune dénomination de Compagnie du Papeguay. Disons cependant que ce qui nous paraît avoir été une exception, pour cette localité, pourrait bien avoir servi ailleurs de règle particulière à quelques-unes des nombreuses corporations qui se disputaient, au mois de mai , le prix de l'oiseau. Ce qu'il importe de retenir, c'est que, dans chaque ville, les tireurs du papeguay, soit réunis sous le même drapeau, soit répartis en compagnies séparées, avaient une organisation à peu près semblable. Comme chaque membre de l'association devait prêter le serment d'en faire garder les statuts, on donna souvent à ces corporations le nom de Compagnies du Serment. Outre un capitaine , un lieutenant et un enseigne, qui formaient leurs cadres ordinaires , ces compagnies avaient un connétable, un prévôt et un roi. Le connétable, nommé le jour du tir, était particulièrement chargé de recevoir les nouveaux chevaliers. Le prévôt avait pour mission de veiller à l'observance des règlements, de maintenir la police et de faire payer les amendes à ceux qui

avaient contrevenu aux ordonnances. Le roi était celui qui abattait l'oiseau qu'on tirait, tous les ans; il portait souvent, pour signe distinctif, une écharpe dont la couleur variait suivant les localités.

Les compagnies qui prenaient part au tir du papeguay se recrutaient en général parmi les notables de la bourgeoisie. La noblesse , toutefois, ne dédaignait pas de s'y faire incorporer. Certaines confréries même, comme la compagnie de l'Arc de Montdidier, se montraient très-exclusives et interdisaient leurs rangs aux personnes qui n'occupaient point une haute position sociale. Mais cette rigueur faisait exception. Nombre de sociétés, plus fraternelles, accueillaient volontiers les plus humbles professions. A Reims, par exemple , les anciens statuts du « Jardin de l'Arbaleste » n'exigeaient des candidats au titre de chevalier que des conditions générales de loyauté et de probité ; par suite , nous les voyons admettre, dans le voisinage d'un grand seigneur (i),

(i) Dans la liste des chevaliers, qui est en tcte de l'ancien registre du Jardin de V Arbaleste , on trouve, entre autres noms : « Noble homme Gobert de Bohan, escuyer, capitaine pour le roi nostre sire de la ville et cité de Reims », et « Monseigneur Jehan Juvénal des Ursins, archevesque et duc de Reims, premier pair de France. » Tout ce que nous dirons sur les arbalétriers de

la présence d'un tailleur de pierres ou d'un corroyeur. Cette large hospitalité ne paraît pas avoir jamais causé de vifs ennuis à ceux qui l'exerçaient. A peine rencontre-t-on, de çà de là, quelques incidents, plus comiques que fâcheux, tels que celui dont les anciens registres du Jeu de l'Arbalète nous ont conservé le souvenir, à la date du 25 avril i5o5. « Le même jour, Jehan • Collard , tonnelier et chevalier, se présenta « pour tirer avec son tablier de peau, qui parut « aux chevaliers une chose deshonneste ; la « chambre prononça contre lui qu'il viendroit « à la première garde des grandes buttes du « jardin, niïe tête, se présenter devant la broche « d'icelle butte à un genou , qu'il baiseroit la « dite broche , et après prieroit la compaignie « qu'il lui plust luy pardonner; et de laditte « sentence s'est acquitté ledit Collard. »

Les statuts des associations militaires, que nous étudions, ne se contentaient pas, comme dans le cas précédent, de faire observer les règles de la bienséance; ils imposaient au récipiendaire l'obligation de se conformer , dans ses

Reims est emprunté aux Archives législatives de la ville de Reims (2e Partie; Statuts; t. I , p. 3ai et suiv.), publiées dans la Collection des documents inédits sur l'Histoire de France.

rapports avec ses collègues, aux prescriptions de la morale la plus élevée. « Lesdits compaignons « et frères, disait un article des statuts de Reims, « se doivent garder de faux ou faire faux dom- « mage ou déshonneur l'un à l'autre. » Et une formule de réception en vers allait même jusqu'à défendre aux chevaliers du noble jeu de l'arbalète de prêter complaisamment l'oreille à des propos diffamatoires. C'est ainsi que le connétable, en recevant le nouveau chevalier, lui donnait cet avertissement :

. . . . Que tu soye Tousiours loyal et hardy, Et que de rien tu ne croye Médisans, je te le dis !

Cette défense de nuire à la réputation d'autrui, soit en tenant, soit même en écoutant des propos calomnieux, se retrouve, avec des variantes, dans la plupart des confréries du papeguay. Nous citerons seulement l'article 19 des statuts de la Compagnie de l'Arc de Doullens (1), qui

(1) Nous empruntons et emprunterons les renseignements qui concernent la ville de Doullens à l'ouvrage suivant : Histoire de la ville de Doullens, par M. E. Delgove. Amiens , i865 , in-40.

portait : « Nul n'est reçu dans la compagnie à « moins d'être d'hor.nête famille , de bonne vie • et conversation. »

Après les devoirs envers les confrères, venaient les devoirs envers le souverain et la cité.

Viens (disait le connétable) , jure loyallement Que la couronne de France Serviras entièrement De ta force et ta puissance ; Ton corps mettras en défence, A Reims, contre ses ennemis, Desquels tu auras connaissance.

A une époque où les blasphémateurs étaient sévèrement punis par les lois, les corporations du papeguay ne pouvaient se dispenser de leur appliquer au moins des peines disciplinaires. Un article des statuts de la Compagnie de l'Arc de Doullens interdisait le jurement du nom de Dieu, à peine de 60 sols d'amende et de renvoi en cas de récidive. A Montdidier, c'était moins cher : le blasphémateur était condamné à 6 deniers d'amende, et ceux qui proféraient le nom du valet de Saint- Michel payaient seulement 4 deniers. Jurer par le diable paraissait donc moins coupable que de se servir irrévérencieusement du nom de

la divinité. Mais les prix variaient suivant les localités. A Reims, il n'en coûtait que 2 deniers. « Que s'il y a aucun des compaignons qui , au « jardin, tandis que l'on y jouera, nomme la « laide bête , noire et détestable [ on voit qu'on « n'osait nommer le diable en toutes lettres même « dans les statuts] , il payera deux deniers parisis « à la boeste ; et s'il est du dehors du jardin , et « non pas chevalier , il sera mis au cep, de pied « et de main, et criera mercy au Roy, Connestable « et à toute la compaignie , et baisera le blanc à « deux genoux. »

Les hommes de la compagnie des Coulevriniers d'Abbeville, qui prononçaient quelque jurement pendant les exercices , avaient le choix entre une amende de 3 deniers et le genre de punition prévu par l'article suivant de leurs règlements : « Quilzconques , qui jurera le sang de Dieu ou « aultre semblable, ou qui nommera le diable ou « dira aultre villaine parolle , icelluy estant défi dans le gardin, pendant le jeu, son bonnet ou « soulier, lequel qui plaira au maistre, lieutenant « ou prevost, sera mis contre la broche, et pourra « chacun coullœuvriner illecq présent tirer ung « coup » (1).

(i) Voir, dans les Documents inédits sur l'histoire de France,

On ne pouvait être reçu dans une confrérie militaire qu'à la condition de résider dans la ville où la compagnie s'était organisée. Après avoir acquitté un droit d'entrée fixe , le nouveau chevalier était astreint à payer de petites rentes annuelles destinées à l'entretien de la corporation. Tout membre de l'association devait se pourvoir à ses frais d'un équipement complet. A sa mort, ses armes restaient à la compagnie. Certaines confréries permettaient cependant d'en disposer par testament. ■ Si un des frères du jeu « va de vie à trépas , disaient les statuts de la « Compagnie de l'Arbalète de Reims, il doit son « arbaleste au jeu, la meilleure qu'il ait, et son « touret au profit du jeu, ou pour laditte arbaleste

« et touret la somme de quarante sous parisis

« Ou , si le frère veut laisser son arbaleste à l'un « de ses amis , il est quitte pour 20 sols pa- « risis »

La présence à l'enterrement d'un chevalier défunt était obligatoire, sous peine d'amende. De même , tout membre de la compagnie était tenu de suivre la procession de la Fête-Dieu ; dans plusieurs endroits , comme à Reims , les cheva-

le tome IV du Recueil des monuments de l'histoire du Tiers- État.

liers y assistaient avec des torches. Toutes les confréries avaient un patron ; les archers révéraient en général Saint Sébastien, les arquebusiers Sainte Barbe. Le jour du patron et de l'oiseau, il y avait obligation pour tout membre de la compagnie d'assister l'épée au côté, sous peine d'amende, à la messe du Saint-Esprit, qui se célébrait dans l'église où la confrérie avait érigé sa chapelle.

Telles sont les principales dispositions qu'on rencontre , avec des variantes insignifiantes , dans la plupart des statuts qui servaient de règle aux associations militaires du papeguay. Lorsque les rois de France confirmèrent, par lettres-patentes, ces institutions , ils insistèrent particulièrement sur la clause qui obligeait chaque tireur à se fournir d'une arme à ses frais. Une jurisprudence particulière vint même, sur ce point, en aide aux ordonnances, « II faut, disaient deux arrêts du Conseil, des 27 juillet 1671 et 21 août 1677, il faut que ceux qui veulent être admis à tirer l'oiseau s'exercent un jour chaque mois, et qu'ils aient à eux en propre une bonne arquebuse , qu'ils doivent tenir toujours prête, avec deux livres de poudre et deux livres de balles. » C'était, comme on le voit, un moyen d'armer, sans rien débourser, une partie de la nation.

Toutefois , à côté des charges qui leur étaient imposées , les confréries du papeguay jouissaient d'importants privilèges , que nous allons étudier.

A l'origine, ce fut à l'aide de cotisations, entre chevaliers de la même compagnie, que l'on fonda le prix destiné au vainqueur du papeguay , à celui que l'on appelait le roi de l'arc, de l'arbalète ou de l'arquebuse. Cet usage dut même se maintenir assez longtemps dans certaines corporations. A Montdidier , chaque chevalier de la Compagnie de l'Arc donnait 2 livres pour l'achat du prix. « En 1627 , cette confrérie offrait au roi du geai une quenne de vin, achetée 55 sols; en i638, une écuelle et deux salières d'étain du même prix. A la fin du XVIIe siècle, la valeur du prix du geai était de 6 livres ; dans le siècle dernier, elle varia de 25 à 5o livres; une pièce d'argenterie était ordinairement la récompense que l'on décernait au plus adroit. »

D'une valeur assez médiocre , tant qu'ils furent le produit d'une cotisation ou le résultat d'une libéralité concédée par les communes , ces prix ne commencèrent à prendre une véritable importance qu'à partir de l'intervention des rois de France. Ils ne tardèrent même pas à devenir, dans notre ancien droit, le sujet d'une jurispru-

dence particulière. Les lettres-patentes, accordées successivement aux habitants de Beauvais , en 1 579 par Henri III, en 1601 par Henri IV, en 161 2 par Louis XIII , donneront une idée des avantages que l'on attribuait en général au roi de l'arquebuse. Ces lettres-patentes déclaraient, en effet, que celui qui abattrait le papegault de Beauvais serait, toute l'année, « franc et quitte « de toutes tailles, emprunts, subsides, levées et « impositions, tutelles, curatelles , commissaire- « ries et assiettes, déchargé de logements de gens « de guerre » (1).

Les exemptions relatives à la vente des boissons variaient suivant l'importance des villes, les produits et les usages locaux. En Bretagne, où il y avait certains droits d'impôts et billots auxquels tout le monde était assujetti, même les ecclésiastiques et les nobles pour le vin du crû de leurs bénéfices ou de leur patrimoine, le vainqueur du papegault jouissait, pendant un an, de l'exemption de ces droits jusqu'à concurrence d'une certaine quantité de vin. A Rennes , cette exemption était de vingt tonneaux ; de quinze à Quimper-Corentin ;

(1) Mémorial alphabétique des choses concernant la justice ,

la police et les finances de France , sur le fait des tailles

au mot : Roi de l'Arquebuse.

de quarante pipes à St-Malo ; de vingt barriques dans d'autres endroits (i). A Brest, celui qui remportait le prix de l'arquebuse avait le droit de vendre quarante tonneaux de vin sans être assujetti à aucune taxe ; les plus adroits , à l'arc et à l'arbalète , pouvaient vendre seulement , le premier trente tonneaux, le second vingt, aussi en franchise de tous droits (2). Gomme les anciennes armes de trait avaient été mises dans une condition d'infériorité par le perfectionnement des arquebuses et mousquets , il était naturel que les tireurs, qui s'en servaient encore, fussent moins encouragés que les autres.

Dans les contrées où le cidre était la boisson d'usage, on suivait les mêmes proportionnalités que dans les pays vignobles. Ainsi, à Caen, le vainqueur de l'arquebuse avait le droit de vendre toutes sortes de vins , cidres et autres denrées et marchandises, tandis que les vainqueurs de l'arc et de l'arbalète voyaient leur privilège réduit à la vente de cinquante tonneaux de cidre (3). Moins favorisé que celui de Caen, le roi de l'arquebuse

(1) Répertoire de jurisprudence, de Guyot, au mot : Arquebusier.

(2) Histoire de Brest , par P. Levot , page 58.

(3) Anciens registres de l'Hôtel-de-Ville de Caen , à la date du 9 janvier 1627.

de Lisieux ne pouvait vendre ou faire débiter que soixante tonneaux de cidre par an (i). A Bayeux, le droit de vente se bornait à une futaille de vin et une autre de cidre (2). Comme on le voit , cet avantage aurait eu parfois peu d'importance, si le roi de l'arquebuse n'avait été en même temps déchargé de « tributs , impôts, aides-de-ville, emprunts et tous autres subsides. »

Le vainqueur du papeguay avait le choix d'exploiter lui-même son droit d'exemption ou de le céder à un seul cabaretier ou habitant, pourvu toutefois que le cessionnaire figurât sur les rôles de la compagnie qui avait pris part au tir annuel. Dans tous les cas, il fallait signifier la cession au fermier du droit. Pour simplifier les choses, il arrivait quelquefois que l'exemption était remplacée par une somme fixe, qu'on payait au roi de l'oiseau. Ainsi, par arrêt du 27 juillet 1671, les villes de St-Pol-de-Léon et de Hédé furent autorisées à prendre sur leurs octrois , la première , la somme de 3oo livres ; la seconde, celle

[i] Histoire de Lisieux, par Louis Du Bois, tome II, page

(2) Essai historique sur la ville de Bayeux , par Fr. Pluquet , p. 238.

-Sodé ioo livres, pour être remises à celui qui aurait abattu le papeguay (i).

Si un tireur abattait l'oiseau pendant trois années consécutives, il s'élevait, de la dignité de roi, au rang d'empereur. Son triple succès lui valait aussi des avantages plus sérieux qu'une distinction honorifique. Les privilèges dont il avait joui pendant un an , après chacun de ses triomphes, lui étaient concédés pour toute sa vie. Dans certains cas même, après sa mort, Yempereur transmettait son droit à sa veuve. « Les rois Louis XIII et Louis XIV, dit le «. Mémorial alphabétique déjà cité , par lettres- « patentes des mois de février 1611 et mars 1645, « ont confirmé à ceux qui abattroient chaque « année l'oiseau, ou papegault , du jeu de l'ar- « quebuse de la ville de Langres , l'exemption de « guet et garde, et de toutes impositions quel- « conques pendant un an, et pour toute leur vie « à ceux qui l'abattroient pendant trois années « consécutives , et à leurs veuves pendant leur « viduité. »

Ces avantages devaient sans doute exciter une vive émulation parmi les membres des confréries

(1) Répertoire de jurisprudence de Guyot, au mot: Arquebusier.

qui concouraient pour le prix du papeguay. Il ne faudrait pas croire cependant que les privilèges du triomphateur lui fussent accordés absolument à titre gratuit. Le roi de la compagnie de l'Arc de Doullens donnait 60 sols pour le vin, 14 verres de cristal, deux cartes blanches et autres objets. A Abbeville, la victoire coûtait encore plus cher. « Ledict roy, disaient les articles 7 et 8 des « statuts des Coulevriniers (1), doibt, pour sa « bienvenue , la somme de trente solz , voire s'il « ne luy plaist mieux faire, et avec ce doibt « donner et bailler icelluy roy, à chacun com- « paignon, une pilleville [galette], du pris de « m deniers chacune. »

Outre cette invitation à « mieulx faire » que renfermait insidieusement le précédent article, on trouvait dans les mêmes statuts une série d'autres obligations, parfaitement chiffrées, dont l'importance n'était plus laissée à la générosité du vainqueur. « Item, ajoutait l'article 8, le pre- « mier dimence ensuivant le jour dudict gay « abattu, icettuy roy abatant est tenu donner à « ses despens ung prys d'argent vallissant xxiiij

(1) Voir dans les Documents inédits de l'Histoire de France, le tome IV (p. 3g8 et suiv.) du Recueil des monuments inédits de l'histoire du Tiers-Etat.

« solz, lequel prys se mestera cedict jour à la « couronne, avec un prys d'argent vallissant xij « solz; et quilconques mestera durant le jeu i dudict prys dedans le petit blanc , le dict roy « sera tenu bailler et délivrer, pour chacune fois « mectant dedans le petit blanc, une verge d'ar- « gent vallissant xij deniers tournois. »

La couronne dont il est question dans cet article était suspendue , comme celle des autres corporations, dans la chapelle patronale de la compagnie. Ces couronnes étaient en argent ou en cuivre doré, et l'on y attachait des verroteries, des bijoux, de petits drapeaux, des statuettes. Quelques-unes étaient fort riches. A la date de 1606, celle des cinquanteniers-arbalétriers d'Abbeville comptait vingt-six statuettes d'argent. Comme on le voit, c'était principalement au roi de l'arquebuse de faire les frais des pièces d'orfèvrerie qui les ornaient.

Les vainqueurs du papeguay apprirent donc à leurs dépens que, pour faire taire l'envie, toute existence privilégiée doit abandonner au monstre une partie de ses bénéfices , comme on jetait un gâteau à Cerbère pour l'empêcher d'aboyer. Mais ce ne fut là peut-être que le moindre revers de leur médaille. Ils eurent bientôt de fréquents procès à soutenir contre les collecteurs d'impôts

et les fermiers généraux. Ainsi, par arrêt (i) de la Cour des Aides du 29 janvier 1689, rendu contre le nommé Rivot, roi de l'arquebuse de la ville de Sezanne , qui avait été réduit à cinq sols pour toutes tailles de l'année de sa royauté, les collecteurs firent ordonner que ledit Rivot paierait sa cotte sans réduction et juger, par conséquent, qu'à Sezanne le roi de l'arquebuse n'aurait point de privilège. Quoique battu dans ce combat judiciaire , le sieur Rivot avait eu , au moins , la consolation de se venger de ses adversaires en révélant à l'audience les manœuvres odieuses des collecteurs, « qui diminuaient considérable- « ment ceux qu'ils voulaient favoriser sans qu'il « y eût d'exemple qu'on leur eût jamais demandé « pourquoi. »

Cette suprême ressource du plaideur allait bientôt échapper au roi de l'arquebuse , dont on prétendait rogner les privilèges. Plusieurs édits tranchèrent la question en révoquant définitivement l'exemption des droits d'aides, dont jouissaient les vainqueurs du papeguay. Enfin, des arrêts du Conseil (notamment ceux des 23 février, 3o avril 1 71 5 , et 21 février 1721) ne leur laissèrent que les droits qui appartenaient aux villes

(1) Mémorial alphabétique , au mot : Roi de l'arquebuse.

et communautés , et qu'on distinguait de ceux des fermes générales.

La diminution des privilèges concédés dut refroidir assez rapidement le zèle des concurrents ; car on ne sentait plus, comme au XIVe siècle, la nécessité de s'exercer au maniement des armes pour repousser, dans chaque ville, les attaques de l'ennemi. Dans beaucoup d'endroits, les tireurs furent réduits à se cotiser pour grossir l'importance des prix. Mais on se lassa bientôt de faire les frais de sa propre gloire; peu à peu, dans nombre de localités, les concours, autrefois annuels , n'eurent lieu qu'à de longs intervalles, sans régularité. A Joigny, par exemple, lorsque les Chevaliers de l'Arquebuse se réunirent, en 1732, pour la fête de l'oiseau, « il y avait huit ans que le prix, qui consistait ordinairement en argenterie, n'avait été tiré » (1). C'est ainsi que les institutions tombent en désuétude.

Cependant, l'institution du papeguay ne mourut pas toujours de vieillesse, comme à Joigny. En maint endroit, elle succomba pour d'autres causes que nous examinerons successivement. Et ce ne

(1) Voir un Extrait d'une lettre écrite de Joigny, dans le Mercure de France du mois de juin 1732.

sera pas le côté le moins intéressant du sujet que nous étudions.

Nous avons vu comment les rois de France s'empressèrent d'encourager les exercices des corporations militaires , qui avaient institué le jeu du papeguay. Toutefois , en concédant des privilèges aux plus habiles tireurs, ils ne se proposèrent pas toujours pour but de former des soldats d'élite. Assez souvent, au contraire, ils eurent tout simplement l'idée de réaliser une économie. Quand leurs prédécesseurs de la première moitié du XIVe siècle avaient un pressant besoin d'argent, ils ordonnaient une levée en masse , avec faculté de rachat, de manière à remplir les coffres des agents du fisc ; eux, moins avides, se contentèrent d'empêcher l'argent d'en sortir. En voici un exemple curieux, cité par M. Levot dans son Histoire de Brest : « Pendant la lieutenance de Marc de Carné , Henri II, ne pouvant payer la garnison de Brest , recourut à un expédient d'un fréquent usage dans ce temps : la création d'un papegaut , institué par les lettres -patentes du 3 mai 1549. Ce papegaut, établi sous prétexte d'exercer les soldats au tir de l'arc et de l'arquebuse, avait pour but plus réel d'exonérer le trésor royal de la solde des gens de guerre , en leur conférant certains avantages. »

Tout alla bien pour le jeu du papeguay, tant que le pouvoir royal eut un intérêt fiscal ou militaire aie protéger; mais, lorsqu'une série de mesures, appliquées successivement sous le ministère de Richelieu et sous l'administration de Letellier et de Louvois , eut organisé une armée sérieuse ; lorsqu'on eut créé de nouveaux corps , régularisé le système du recrutement , distribué une paye directe aux soldats ; lorsqu'enfin une discipline sévère remplaça l'ancienne licence de la soldatesque, l'utilité du jeu du papeguay, institué à l'origine pour former de bons tireurs , parut contestable. On y vit même un danger, ou au moins une menace , pour l'ordre public. Le roi de l'arquebuse et le capitaine des compagnies, qui concouraient pour le prix de l'oiseau, avaient en effet le droit de faire battre le tambour, quand ils le trouvaient bon, pour assembler leurs hommes, sans qu'ils fussent tenus pour cela de demander une autorisation aux juges ni aux officiers de la ville où ils résidaient. Un tel privilège ne devait pas tarder à porter ombrage à un gouvernement qui devenait, de jour en jour, plus autoritaire ; et le pouvoir royal prouva bientôt qu'il était peu jaloux d'entretenir, parmi les populations, des habitudes d'indépendance , dont elles auraient pu se faire éventuellement un moyen d'action contre lui.

Cependant , Louis XIV lui-même crut devoir user de quelques ménagements dans la campagne qu'il entreprit contre une institution qui avait de si profondes racines dans le passé. Il ne l'attaqua pas de front; lorsqu'une localité, où le jeu du papeguay était tombé en désuétude, en sollicitait le rétablissement , il refusait la plupart du temps , et quelquefois , comme pour la ville de Brest , à plusieurs reprises, les lettres-patentes de confirmation qu'on lui demandait (i).

Le gouvernement ne se contenta pas toujours de s'opposer au rétablissement du jeu du papeguay , dans les villes où l'on avait négligé de l'exercer. En maint endroit , sous prétexte de rajeunir l'ancienne institution, il lui proposa des remèdes qui devaient hâter sa fin. Cette ingénieuse tactique apparaît clairement dans une lettre adressée, le 29 décembre 1691, par un inspecteur des manufactures, à un contrôleur général des finances. Cette pièce offre assez d'intérêt pour que nous en citions, dans son intégralité, la partie qui concerne notre sujet. « Je crois aussy, écri- « vait le sieur Le Cluzeau (2) , inspecteur des

(1) Histoire de Brest, par P. Levot, p. 216.

[2) Correspondance des contrôleurs généraux des finances avec les intendants des provinces, publiée par A. -M. de Boislisle, t. I, p. 272.

« manufactures à Morlaix, qu'il est de mon devoir « de vous faire observer que, dans toutes les villes « de Bretagne, les habitans s'assemblent toutes « les années au mois de may pour tirer à un but, « qu'ils appellent le papegau. Celuy qui l'emu porte a un certain droit, qui se prend sur les « devoirs du vin. Il y a apparence que cette « coutume n'a esté établie que pour rendre les « hommes adroits à tirer du fusil ou du rnous- « quet. Par la suite des temps, on s'est beaucoup « relasché ; les bourgeois et marchands méprisent ■ cet exercice, et, à l'heure qu'il est, il n'y a plus « que l'artisan qui se donne tout à cela; et, pen- « dant quinze à vingt jours , et quelquefois un i mois, ils abandonnent leur travail et leur « famille , et sacrifient ce qu'ils peuvent avoir <t gagné pendant six mois , pour fournir à la « dépense qu'il faut faire pour tirer au papegau , « ce qui cause plus de préjudice que d'utilité au <r peuple.

« Peut-estre jugeriez-vous à propos de faire « interdire ces sortes de divertissements et de « faire établir dans chaque ville un homme d'ex- « périence pour apprendre l'exercice des armes à « la jeunesse, qui leur feroit faire l'exercice deux « fois la semaine et les jours de campo ; ordon- « ner une pension de 12, i5, à 20 pistoles à

« celuy qui seroit nommé pour prendre ce soin, « lesquels appointements seroient pris sur le « droit du papegau ; le surplus retourneroit au « profit du Roy. Il y a un si grand nombre « d'officiers ou soldats estropiés, qui ne sont « plus en estât de servir dans les troupes , qui « ne laisseroient pas d'estrc propres pour apte prendre l'exercice des armes à la jeunesse, qui « seroit dans la suite en estât de servir S. M. « dans l'occasion. »

Après nous avoir appris par quels moyens détournés on arrivait à courber sous la discipline et à faire rentrer, en quelque sorte, dans le rang des compagnies qui avaient longtemps conservé une existence indépendante , cette lettre met vivement en relief le vice inhérent à l'institution du papeguay, celui qui devait principalement entraîner sa décadence. Tant que les prix accordés au vainqueur se bornèrent , par leur peu d'importance , à exciter entre les tireurs une légitime émulation, le concours annuel de l'oiseau offrit aux confréries militaires une occasion de s'amuser utilement. Mais lorsque les privilèges et exemptions, concédés successivement par lettres-patentes, prirent des proportions exagérées, l'appât du gain remplaça peu à peu le désir de surpasser des rivaux par son adresse.

A une satisfaction d'amour-propre saine et louable succéda la passion maladive du jeu. Les artisans s'habituèrent à déserter leurs ateliers , moins pour s'exercer au maniement des armes que pour obtenir des prix et essayer de gagner, en un jour, ce qu'ils auraient dû attendre de plusieurs mois de travail.

Le tableau de ce qui se passait alors en Bretagne nous autorise à croire que le même inconvénient, pour les mêmes causes, se généralisa et gagna les autres provinces. Dans tous les cas, ce qu'il y a de certain , c'est que l'ancien tir de l'oiseau ne tarda pas à être dédaigné par les classes aisées. En beaucoup d'endroits , les privilèges mêmes du papeguay parurent insuffisants. On les abandonna au peuple , aux gens de métier. Quant aux nobles et aux bourgeois d'importance, qui appartenaient à des compagnies de l'arc, de l'arbalète ou de l'arquebuse , ils voulurent pour leurs concours une mise en scène pompeuse et des prix d'une grande valeur. Il arriva donc que ces confréries , instituées à l'origine pour donner au pays des défenseurs exercés , se transformèrent peu à peu, sous l'influence du luxe, en réunions de plaisir. « Des prix provinciaux furent fondés , dit M. Ch. Gomart, dans ses Études Saint-Quentinoises (p. 249) , et ils devinrent le motif de fêtes

magnifiques. D'après les statuts , ces fêtes devaient avoir lieu alternativement dans une ville désignée à l'avance. La ville choisie devenait dépositaire d'un gage d'armes appelé bouquet, et ce dépôt entraînait l'obligation de rendre le prix dans un temps limité et de fournir un nouveau gage d'armes pour le tir suivant. »

Ces tournois de tir entre plusieurs villes ne datent pas seulement de l'époque où commence la décadence des corporations du papeguay. Ils eurent, à l'origine de cette institution, leurs jours d'utilité pratique et de modeste simplicité. La plus ancienne pièce qui fasse mention d'un de ces concours est peut-être la lettre écrite en 141 5 par les Chevaliers de l'Arbalète de Sézanne , pour envoyer un défi à leurs confrères de Reims (1). Cette invitation se terminait par une remarque qui prouve qu'en ce temps-là on attachait beaucoup moins d'importance à la valeur intrinsèque des prix qu'à l'honneur qu'on retirait de les avoir mérités. « Si vous supplie à « tous en général et particulier, les deffendeurs » dudit serment de laditte ville de Sézanne, et

(1) Voir, dans les Documents inédits de l'Histoire de France, les Archives législatives de la ville de Reims, 2e Partie, Statuts, Ier vol., p. 3?4.

« pour les causes devant dites, non mie pour valeur « desdits joyaux, qui est po de chose, attendu que « ce n'est pas jeu de convoitise, il vous plaise à « venir audit jour esbattre et jouer audit Sezanne, ». et là ferons bonne chière et lie ensemble. »

Le premier et le deuxième prix ne dépassaient pas, en effet, la somme assez modique de neuf livres tournois. Le concours eut lieu dans le jardin de l'Arbalète de Sézanne, « à buttes de bonne longueur , comme de cent et dix pas raisonnables. » La cible se composait de morceaux de cuir tendus , avec broche au centre , qu'on plaçait devant les buttes.

Il n'est pas sans intérêt de remarquer que , longtemps après, lorsque l'arquebuse eut succédé aux anciennes armes de trait, le tir ne se fit pas habituellement, dans les concours généraux, à de plus grandes distances que celle qu'on avait fixée , au commencement du XVe siècle , pour le tournoi de l'arbalète du Jardin de Sézanne. Ainsi, à la fête du tir au pavois de Bourges en 1619, le pavois, ou but, se dressait seulement à quatrevingts pas de l'endroit où se plaçaient les arquebusiers qui se disputaient le prix. Au concours de Montdidier, en 1670, le but était posé à une distance de cinquante-quatre toises , et le noir avait trois pouces de diamètre.

Nous retrouvons à peu près la même distance en usage au jardin de l'arquebuse de Reims, où la butte se dressait à cinquante-deux toises et demie du tireur. Ce dernier renseignement nous est fourni par une pièce écrite vers 1680, où l'on a énuméré les principales conditions sous lesquelles les prix généraux se tiraient ordinairement (1). Nous en citerons les passages les plus caractéristiques.

a Sera tiré à bras étendu , et toutes ar-

« quebuzes seront reçues, excepté les rayées par « dedans le canon , et qui n'auront la visière « auprès de la culasse, laquelle aura l'esclavette « percée d'un trou seulement au bout de la vi- « sière. — Le chevalier , qui aura fait un coup à « prendre échantillon, ne bougera du placet, et « sera tenu de poser son arquebuze sur le che- « valet et d'attendre les officiers ou députez pour « porter son arme... — Pourront tous chevaliers « charger leur arquebuze , en l'absence des dé- « putez, d'une balle seule; en cas qu'il en soit « reconnu deux, le coup sera nul. — L'ordre « pour tirer sera fait au billet... Sera l'ouverture

(1) Voir, dans les Documents inédits sur l'histoire de France, les Archives législatives de la ville de Reims. Seconde partie. Statuts. Second volume, pages 101 et suiv.

« faite par chacun jour à six heures du matin , » pour tirer sans intermission jusqu'à sept heures a du soir. — ■ Le prix sera tiré à deux buttes en » quatre altes, l'une dans le jardin et l'autre au « choix des compagnies assemblées ; à chacune h d'icelles , il y' aura vingt prix, pour les vingt a plus prests coups de chacune planche ; le « chevalier, qui aura fait un desdits vingt coups, « emportera pour lui une cuillière de la valeur de « cent sols. ■ — La première alte étant tirée , la « délivrance des prix sera faite aussitôt par les M députez, et cependant, sitôt que les coups seu ront faits, sera pris échantillon par les députez « qui n'y auront intérest, en présence de quelqu'un « du party de celuy qui aura fait le coup , avec « défence de toucher ny au coup ny à la broche, « à peine de la perte du coup, lequel échantillon s sera coupé en deux pour être donné moitié « au chevalier qui aura fait le coup et l'autre « moitié restera au gref, ayant esté auparavant « enregistré sur le controlle, pour être représenté « à la fin de chacune alte, et les vingt plus prests « coups de la broche seront arrêtez par les dé- « putez ; et seront les échantillons pris sur le « blanc (au plus prest de la broche) pendant qu'il « sera encore attaché à la bute. — S'il se fait « plus d'un coup de broche , le chevalier dont la

« balle aura le premier touché à la broche aura « le principal prix , et les autres ensuite sans « distinction de haut, bas, côté droit et gauche ; « le premier qui aura plombé la broche, la planche » luy sera délivrée immédiatement après le coup » et sera porté une autre planche pour continuer « la alte. — A chaque planche sera fait un présent, « à celuy qui aura fait le plus beau coup , d'un « verre ou tasse d'argent de la valeur de trente « livres, au lieu de la levée ordinaire de cent sols, « excepté que celuy qui aura fait le premier coup « de broche , au lieu d'un verre d'argent , aura « une épée de la valeur de soixante-quinze livres. » La citation précédente nous prouve que la lutte était beaucoup plus sérieuse dans le concours des prix généraux que dans la fête annuelle du papeguay. S'ils s'étaient toujours proposé d'entretenir un esprit de confraternité entre les compagnies d'une même province , ou de provinces différentes , ces concours auraient donc rendu un véritable service ; ils auraient eu surtout l'avantage de rajeunir une institution un peu vieillie en substituant, au tir perpendiculaire de l'oiseau, le tir horizontal sur des cibles qui permettaient de constater la valeur réelle des coups. Malheureusement, au lieu de tendre de plus en plus à former d'habiles tireurs, ces solennités ne

tardèrent pas à devenir des rendez-vous de plaisir, où l'on chercha moins à rivaliser d'adresse qu'à l'emporter sur les autres par le luxe des vêtements et l'exagération de la dépense.

Lorsque les fêtes , qui doivent être l'ornement de . l'utile , dépassent ainsi les limites qui leur sont imposées par le goût et la raison, elles entraînent la ruine des institutions dont elles avaient aidé tout d'abord à faire accepter le côté austère et pratique. C'est l'heure de la décomposition, le signe avant-coureur de la fin. Plus que les coups portés par un pouvoir jaloux et ombrageux, le luxe effréné des cérémonies du prix général détermina la chute des corporations militaires du papeguay, organisées vers le commencement du XIVe siècle. Ce fut toutefois une agonie brillante, sur laquelle il ne sera pas indifférent d'arrêter un instant les yeux.

Lorsqu'une ville était autorisée, par lettrespatentes du roi , à ouvrir un tir général, les chevaliers de l'arc, de l'arbalète ou de l'arquebuse, adressaient des lettres-circulaires aux différentes compagnies des localités qui devaient prendre part au concours. Simples et naïves autrefois , comme celle de Sézanne, que nous avons citée plus haut, ces convocations furent bientôt rédigées en un style boursoufflé, qui semblait être le pro-

gramme obligé des pompes théâtrales qu'elles annonçaient,

« Messieurs, écrivaient les chevaliers de l'ar- « quebuse de Troyes (i), en convoquant leurs « confrères de Bourges pour le iôaoût 1620, la « vertu ne s'estant faict voir aux yeux de l'anti- « quité qu'avec un port majestueux, soustenant « de la teste le posle ; . . . néantmoings avec les 1 bras courts , pour nous enseigner que ceulx qui « aspirent à ses couronnes la doivent joindre de' « près et rechercher incessamment comme la « palme son astre , de mesme vos courages vous « ont tellement animez aux exercices honorables, « que le soleil ne vous voit plus les bras croisez « et ne vous destourne que pour faire recon- « gnoistre par tous votre vertu et adresse au « maniement des armes et faire naistre au cœur « de vos voisins ung singulier désir de suivre ou « plustôt d'imiter vos louables actions »

Ce galimatias avait du moins le mérite d'être suivi du détail plus précis des conditions du concours. On y voit que le prix général se composait de trente-six pièces, valant au total 5,195 livres tournois, somme considérable pour le temps.

(ij Archives de la ville de Bourges avant 17 go, par Henry Jongleux ; t. II, p. 61.

Ce chiffre devait cependant être de beaucoup dépassé. AMontdidier, lors de la fête du 4 juillet i683 , il y eut pour « 11,000 livres d'argenterie et « une épée de 6 louis , qui fut gagnée par un « archer de Fère en Tardenois , ainsi qu'un « bassin et deux aiguières d'argent. »

Pour se montrer dignes sans doute des prix qu'on leur offrait , les concurrents se crurent obligés de relever encore l'éclat de la cérémonie parles plus folles prodigalités. Souvent, pendant la durée des fêtes qu'on donnait à l'occasion d'un prix général, il arriva que les tireurs poussèrent la recherche jusqu'à paraître chaque jour avec un costume différent. Et il ne faudrait pas croire que cette dépense fût insignifiante ; car, dès la fin du XVIIe siècle, la plupart des compagnies affichèrent un grand luxe de vêtements. C'est ainsi que, lors du prix général rendu par les archers de Péronne , en 1681, ceux-ci firent leur entrée au tir en vestes de brocart, ou de toile de Hollande très-fine , chamarrées de dentelles et de pierreries. Sous prétexte de faire assaut de générosité, ils imaginèrent même ce jour-là un ingénieux moyen de changer de costume. Ils manquèrent volontairement le but, et « le len- « demain, comme pénétrés de douleur de leur « mésaventure, ils ne se montrèrent qu'en habits

« et chapeaux noirs , garnis de crêpes qui leur « pendaient jusqu'aux talons. La marche se fit t drapeaux plies, la lance renversée, avec un i seul tambour voilé de noir, qui battoit lente- « ment et d'une manière lugubre. M. Landru , « président de l'élection, les précédoit, portant « en plein midi une lanterne avec une chandelle « allumée; il étoit accompagné d'un chevalier, « porteur d'une lunette d'approche, comme pour t chercher le but qu'ils n'avoient pu atteindre la « veille. Cette scène tout à fait inattendue divertit « beaucoup, et d'autant plus que les chevaliers « jouaient parfaitement l'affliction. Cependant on c reprit le tir , et cette fois la compagnie de i Péronne remporta cinq prix. »

Dans les villes qui possédaient plusieurs confréries de tireurs, il se formait, à l'occasion des concours généraux , un double courant de prodigalités. Ainsi, lorsque la Compagnie de l'arquebuse de Montdidier revint de Compiègne, après les fêtes du prix général du mois de septembre 1729, où elle s'était distinguée par son faste, la Compagnie de l'Arc, de la même ville, lui prépara une splendide réception.

A quelque distance de Montdidier, les deux compagnies se rencontrèrent, firent un premier repas, copieusement arrosé d'un vin exquis, puis

se dirigèrent vers la viile, où le corps de l'échevinage, en robes de cérémonie, les attendait avec une ample collation préparée au milieu de la place. Une harangue d'un avocat au Parlement les y attendait aussi. « Nous vous prions, dit s entre autres jolies choses l'orateur, de vouloir « continuer longtemps un si noble et si louable « exercice , pour animer et occuper dignement « notre jeunesse , l'empêcher, à votre exemple, « de tomber dans la fainéantise... » Ce compliment était d'autant mieux mérité, qu'il ressort d'un récit contemporain que la plupart des élégants désœuvrés de l'arquebuse avaient employé principalement leur temps à parader dans les rues de Compiègne, où ils se faisaient •< porter des paquets de dragées » qu'ils i présentoient à toutes les dames qu'ils rencontroient » ou qu'ils « jetoient aux fenêtres quand ils y voyoient gens distingués. » Après avoir parcouru les rues illuminées de la ville et déposé les prix gagnés dans le jardin du tir, les chevaliers de l'arquebuse, à cheval depuis le matin, auraient bien voulu prendre du repos ; mais le capitaine de la compagnie de l'Arc leur fit barrer le chemin par une douzaine de hallebardiers , qui les obligèrent à vider nombre de bouteilles d'excellent vin blanc et de bassins remplis de pâtisserie.

« Cette dernière collation, nous dit naïvement l'auteur (i) de ce récit pantagruélique, au lieu doter l'appétit aux chevaliers, comme il y avoit tout lieu de le croire , parce qu'ils n'avoient rien laissé ni dans les bouteilles ni dans les bassins, ne fit que l'augmenter et les mettre mieux en état et en honneur de bien figurer au grand souper qu'ils alloient faire dans la Salle du Roi, présenté par la compagnie de l'Arc. « Sur les neuf heures du soir , on fit battre la caisse à tous les tambours des deux compagnies pour avertir tous les chevaliers et les convives de se rendre à la Salle du Roi. « Chacun s'y rendit sur les dix heures avec M. le gouverneur, MM. les officiers de la garnison , les maire et échevins et les chefs des premiers corps de la ville. La Salle du Roi étoit tendue de tapisseries de haute-lisse et de verdure tout autour, et illuminée de toute part. Le souper fut servi avec la dernière propreté. Les violons et les haut-bois ne cessèrent de jouer pendant le repas. Mais, lorsque le dessert fut apporté et placé sur la table , qu'un chacun

(i) Ces détails, empruntés à Scellier, l'un des chevaliers de l'arquebuse, sont cités par M. de Eeauvillé, dans son Histoire de la ville de Mottfdidier , t. II, p. 379 et suiv.

en eut admiré l'arrangement , l'abondance et la somptuosité, et loué le beau coup d'ceil qu'il faisoit, tous les convives se levèrent et, le verre à la main, burent à la santé du roi, de la reine et de monseigneur le Dauphin. Tous les instruments redoublèrent alors leurs efforts , et l'on fit jouer un arsenal de douze petits fauconneaux que l'on avoit mis dans les environs de la salle. Tous les verres sautèrent en l'air dans l'instant, et aussitôt tous les convives se retirèrent de la table pour abandonner le dessert au peuple qui étoit accouru pour voir une si belle fête. 11 n'est pas aisé de pouvoir décrire ni même imaginer un tumulte plus grand et en même temps plus divertissant que celui qui se fit dans ce moment; filles, femmes, hommes, enfans , tous se jetèrent comme des furieux sur ces mets. C'étoit pire que des chiens de chasse qui dévorent les débris d'un cerf quand on fait la curée. Les chaises , les bancs , les tables furent renversés, la plus grande partie brisée, et tous crioient avec des voix confuses et entrecoupées : A la santé du roi, de la reine , du dauphin et de Messieurs les officiers et chevaliers des deux nobles cornpagnies de l'Arc et de l'Arquebuse ! Rien n'étoit si plaisant que de voir une quantité de ces affamés, la bouche pleine de nour-

« riture , vouloir crier comme les autres : Vive « le roi ! Les contorsions en étoient extraordi- .< naires et charmantes. Un peintre flamand en « auroit tiré de parfaits originaux dans ces mo- « ments.

« Durant ce tintamarre, on prépara au bout de la « salle un carré pour y donner un bal aux dames « et aux demoiselles de la ville que la curio- « site avoit conduites dans ce lieu de plaisir; les « mères y restèrent jusqu'à une heure ou deux « heures de minuit, et les filles jusqu'au jour. « Il y avoit alors liberté pleine et permission « générale pour la jeunesse. Quelle joye ! »

Ajoutons, pour compléter ce récit d'un contemporain , que les frais de cette réception s'élevèrent à 1729 livres, somme considérable pour le temps.

Outre les dépenses exagérées qu'elles entraînaient, les fêtes du prix général avaient quelquefois l'inconvénient de susciter entre certaines villes des rivalités dangereuses. L'histoire littéraire du XVIIIe siècle nous en offre un curieux exemple dans la mésaventure qui faillit coûter la vie à l'illustre auteur de la Métromanie. En 1 71 5 , les chevaliers de l'Arquebuse de Dijon rendirent le prix d'usage et y invitèrent les compagnies de l'Arquebuse des villes voisines. Dans cette fête,

à laquelle Piron assistait, la victoire favorisa les chevaliers Beaunois. Pour venger ses compatriotes humiliés, le jeune poète eut la malheureuse idée de se railler des vainqueurs dans une ode burlesque, dont on devina facilement l'auteur anonyme. En Bourgogne , on appelait alors les Beaunois les ânes de Beaune, parce que , d'après Juvigny, ces animaux y étaient très-beaux et fort communs. Piron , exploitant ce sobriquet de la manière la plus cruelle , rajeunissait en toute occasion la vieille plaisanterie. Comme il se promenait aux environs de la ville, abattant du bout de sa canne tous les chardons qu'il rencontrait : « Eh ! parbleu, répondait-il aux passants étonnés qui l'interrogeaient , je suis en guerre avec les Beaunois ; je leur coupe les vivres ! »

On essaya de se venger de ses bons mots par des couplets, et les hostilités continuèrent ainsi avec des épigrammes jusqu'en 171 7, époque à laquelle les Beaunois rendirent, à leur tour, le prix de l'arquebuse. Malgré les avertissements qu'on lui donna , Piron voulut y aller. Le jour de l'ouverture du prix, comme il assistait dans la rue au défilé des compagnies, les chevaliers de l'arquebuse de Dijon, inquiets des propos qu'ils avaient entendus autour d'eux, engagèrent le poète à se mettre sous la protection de leur dra-

peau. Mais Piron s'y refusa, et, pour remercier ses compatriotes de l'intérêt qu'ils lui témoignaient , l'incorrigible railleur improvisa l'épigramme suivante à l'adresse des ennemis dont on lui annonçait les méchants desseins :

Allez, je ne crains point leur impuissant courroux ; Et quand je serais seul, je les bâterais tous!

Voyant l'impossibilité de le déterminer à les suivre , les chevaliers dijonnais reprirent leurs rangs. Ils ouvrirent la marche , et toutes les autres compagnies passèrent après eux devant Piron. De loin, les Beaunois , qui venaient les derniers, avaient reconnu le poète satirique. Dès qu'ils furent près de lui, ils firent briller à ses yeux quarante épées nues ; mais chaque cavalier, en lui présentant la pointe baissée, l'honora d'un salut. C'était comme la promesse d'une trêve. Piron y répondit par une profonde inclination , en appuyant deux doigts sur ses lèvres , comme s'il eût voulu faire entendre par ce signe qu'il serait désormais plus circonspect. Vain engagement ! Moins d'une minute après , il se moquait ouvertement d'un fantassin beaunois qui, dans la crainte de se mouiller, marchait les jambes ridiculement écartées sur l'un et l'autre bord du

ruisseau de la rue. La vengeance se borna , pour cette fois, à quelques regards menaçants.

Le lendemain , les choses empirèrent. « Quelle pièce joue-t-on ce soir ? » demanda Piron en entrant au théâtre. « Les fureurs de Scapin, » répondit gravement un jeune Beaunois. — « Ah! merci, riposta Piron, je croyais que c'étaient les Fourberies d'Oreste. » A peine fut-il entré dans la salle, que tous les regards se tournèrent vers lui. L'assemblée était nombreuse; de tous côtés, on lui lance mille brocards auxquels il répond avec sa supériorité ordinaire. Enfin, la toile se lève, et le bruit cesse jusqu'au troisième acte. A ce moment, un Beaunois, qui trouvait le public trop turbulent, apostrophe ie parterre en s'écriant: « Paix-là! Messieurs; on n'entend pas! » — « Ce n'est pas faute d'oreilles ! » s'écrie Piron.

Ce mot soulève dans la salle une tempête de protestations et de cris indignés. Ne se croyant plus en sûreté dans la salle , Piron s'empresse de sortir. Malheureusement, il est bientôt atteint par une troupe de jeunes gens , qui le poursuivaient l'épée à la main. Il leur échappe une première fois par la rapidité de sa course ; mais assailli de nouveau, il soutient le choc avec courage et rompt deux ou trois épées. Accablé par le nombre, il eût infailliblement succombé sans l'arrivée du maire de

la ville, qui accourut à son secours et le recueillit chez lui. Il passa le reste de la nuit sous le toit du généreux administrateur qui l'avait arraché à la mort, et, dès le point du jour, il sortit de Beaune aussitôt qu'on en eut ouvert les portes (i).

Le ressentiment des Chevaliers de l'Arquebuse de Beaune faillit priver ainsi notre pays d'un de ses meilleurs poètes comiques. Mais il arriva fort heureusement que les mœurs , en s'adoucissant , calmèrent aussi les prétentions des amourspropres offensés. Les confréries du papeguay ne crurent pas toujours qu'il fût nécessaire, pour obtenir satisfaction, de laver un outrage dans le sang de l'imprudent qui leur avait décoché un trait de satire. Sans ce progrès pacifique, accompli dans les esprits, quelque cent ans après avoir été sur le point de perdre Piron , la France aurait pu regretter la fin prématurée de Béranger. « Péronne , nous dit le fameux chansonnier dans ses Mémoires (2) , avait et a peut-être encore une compagnie de chevaliers de l'arc. J'étais dans cette

(1) Nous empruntons ces détails à la Vie de Piron, par Rigoley de Juvigny.

(2) Ma biographie , ouvrage posthume de Béranger, 3e édition, p. 89.

ville, lorsque ces Messieurs, tirant un geai, oiseau de bois peint, perché au haut d'un mât de cinquante pieds de haut, s'y prirent à deux fois sans abattre l'oiseau. Je broche à la hâte une espèce de vaudeville, et le voilà qui court, gros d'une vingtaine d'épigrammes plus mordantes que spirituelles, à l'adresse de chacun des maladroits archers. Le scandale fut grand , et Piron , à Beaune , n'en causa pas plus par une imprudence à peu près pareille. Si je n'avais quitté promptement le pays, il eût pu m'arriver mésaventure. Avec des ministres, même avec des rois, on en est quitte pour la prison et de fortes amendes ; nos chevaliers n'avaient pas l'air de vouloir se contenter de si peu. Mais les bons Picards se calment aussi vite qu'ils s'emportent : ils me pardonnèrent une folie dont bientôt ils rirent euxmêmes , et je pus retourner chanter dans cette ville , dont le souvenir m'est resté cher à tant de titres. Voici ma chanson de retour :

Am : Pan, pan, pan.

Dans ces lieux par mes bons mots, J'ai des sots aigri la bile ; Puis-je chanter en repos Ayant contre moi les sots?

Din, din, din, din , din , din, din , Ah! sur moi dans notre ville, Din , din , din, din , din, din , din , On va sonner le tocsin.

Le corps de l'Arc outragé A tirer sur moi s'apprête ; Vous sentez la peur que j'ai , Car je suis plus gros qu'un geai.

Din , din, din, din, din , din, din , Entendez-vous leur clochette (i)?

Din, din, din, din , din, din, din , Sur moi sonne le tocsin.

Pour guérir les imprudents , De Piron l'histoire est bonne.

Bigots , fripons et pédants , Sur les esprits trop mordants,

Din , din , din , din , din , din , din , Soit dans Beaune ou dans Péronne, Din, din , din, din, din, din , din , Sonnent toujours le tocsin.

Bien des gens ne voulurent pas avoir l'air de grossir le nombre des sots dont parlait la chan-

(i) Au jeu d'arc, une sonnette annonçait chaque coup. (Note de Bcranger. )

son , et Béranger, plus heureux que Piron, put échapper à une situation périlleuse en se contentant de mettre les rieurs de son côté.

Il ressort de cet épisode de la jeunesse du chansonnier que Péronne possédait encore une compagnie de l'arc au commencement du XIXe siècle. Ce n'est pas la seule ville qui ait conservé, après la Révolution, quelque vestige des anciennes confréries du papeguay. Plusieurs localités, principalement dans la région du Nord , ont vu se perpétuer le vieil usage qui , réunissait au mois de mai , autour d'un mât couronné par l'oiseau traditionnel, un certain nombre de tireurs d'arc ou d'arbalète. Mais que les temps étaient changés! Si les antiques confréries avaient essayé, comme le phénix, de renaître de leurs cendres, on peut dire, en continuant la métaphore, qu'elles avaient perdu les plus belles plumes de leurs ailes. Plus de privilèges , plus de cérémonies pompeuses , plus de titres de capitaine, lieutenant, enseigne et prévôt ! Plus de tambours , ni de trompettes ! Au lieu d'une compagnie militaire , avec ses bruyantes et solennelles parades, une modeste Société de l'Arc ou de l'Arbalète , ayant président, vice-président et secrétaire , comme une simple société d'agriculture I Ce n'était plus que l'ombre des élégants chevaliers , tirant l'ombre

d'un papeguay, pour se disputer le produit d'une cotisation qui n'était elle-même que l'ombre des précieux privilèges conférés par lettres-patentes de nos rois !

Cette tentative de résurrection ne fut même pas essayée dans la plupart des autres provinces de France. Comme nous l'avons dit , pour diverses causes, le jeu du papeguay, si utile et si florissant à l'origine, se mourait depuis longtemps. A Bayeux, dès la fin du XVIIe siècle, il disparaît, miné par le fisc qui empiète peu à peu sur les droits et franchises de la compagnie. A Brest, le gouvernement , auquel il portait ombrage , le laisse succomber sans lui accorder le secours qui l'aurait relevé. En beaucoup d'endroits , on le supprime, à cause des accidents dont il était souvent l'occasion.

11 se forma même, à ce sujet, une jurisprudence qui fournit au pouvoir un nouveau moyen de se débarrasser des corporations militaires , dont l'indépendance commençait à l'inquiéter. Cette jurisprudence eut pour point de départ un arrêt du 29 janvier 1738, qui fut rendu dans les circonstances suivantes. Huit ou dix arquebusiers de Nevers, après avoir pris part au concours de l'oiseau, s'étaient amusés à tirer contre une cheminée , dont ils firent tomber des plâtras qui

tuèrent un boulanger. La veuve de la victime porta plainte. Une première sentence lui adjugea deux mille livres de dommages et intérêts, qui devaient être payés seulement par les tireurs imprudents. Mais, sur l'appel interjeté par la veuve, qui craignait sans doute d'avoir affaire à des gens peu solvables , la cour décida que le corps des arquebusiers serait solidairement responsable des dommages et intérêts (i). Cet arrêt, comme on le voit, eut pour conséquence d'obliger toutes les compagnies de tir à payer des imprudences, qui auraient dû rester à la charge de leurs auteurs. On devine aisément ce que devint cette arme juridique entre les mains d'une administration , bien décidée à hâter la ruine d'une institution qui déplaisait.

Quelques-unes des corporations militaires, menacées dans leur existence, aimèrent mieux finir par un suicide honorable que de mourir d'inanition ou de tomber sous les coups du pouvoir. C'est ainsi que deux des papeguays , établis à Rennes en 1463 , en cessant volontairement leurs exercices , attribuèrent leurs revenus au collège de la ville. Plus tard, les confrères de l'Arbalète

(1) Voir le Répertoire de jurisprudence de Guyot , au mot Arquebusier.

de Reims surent achever non moins noblement leur carrière. « En 1702, ils n'étaient plus que sept. L'institution était à son déclin , et les derniers empereur, roi, connétable et chevaliers voulurent s'éteindre d'une manière digne d'eux, et faire une œuvre patriotique en rayant leurs noms de la liste des corps existants. Ils cédèrent leur jardin à la ville de Reims, à condition qu'elle paierait i,5oo livres à différents individus qu'ils désignèrent , et que sur leur terrain on élèverait des casernes pour le soulagement des troupes et la sûreté des recrues. Leur dernière inspiration fut militaire, comme l'avait été l'idée qui les avait institués trois siècles auparavant » (1).

Ces exemples ne durent pas avoir de nombreux imitateurs ; car l'héroïsme , qui consiste à bien mourir , n'est pas moins rare chez les corporations que chez les individus. Au lieu de disparaître dignement , par un acte de libre volonté, la plupart des confréries du papeguay préférèrent vivre, en végétant, jusqu'au jour où l'Assemblée nationale trancha leur existence par le décret du 11 juin 1790, qui prononça leur

(1) Extrait d'une notice de M. P. Tarbé , publiée dans les Archives législatives de la ville de Reims. Seconde partie, statuts , Ier vol., p. 325.

dissolution et ordonna leur incorporation dans la garde nationale. ,

« Aucun citoyen , disait l'article 4 de ce décret, « ne pourra porter les armes s'il n'est inscrit de « la manière qui vient d'être réglée : en consé- « quence , tous corps particuliers de la milice « bourgeoise, d'arquebusiers ou autres, sous « quelque dénomination que ce soit, seront tenus « de s'incorporer dans la garde nationale , sous « l'uniforme de la Nation , sous les mêmes dra- « peaux, le même régime , les mêmes officiers, « le même état-major. Tout uniforme différent ,

toute cocarde autre que la cocarde nationale , « demeureront réformés , aux termes de la pro- « clamation du roi; les drapeaux des anciens « corps et compagnies seront déposés à la voûte « de l'église principale , pour y demeurer consa « crés à l'union, à la concorde, à la paix. »

Dans beaucoup de villes, l'exécution solennelle de ce décret fit partie du programme des fêtes de la Fédération. C'est ainsi que nous voyons, à Montdidier , les compagnies de l'Arc, de l'Arquebuse et de l'Arbalète, assister en corps, le 14 juillet , à la messe de la Fédération , sur la place où les avaient convoquées les officiers municipaux. Après avoir prêté le serment civique , elles allèrent , de là , déposer leurs drapeaux à l'église

St-Pierre. Leurs officiers en firent la remise entre les mains du curé , auquel ils recommandèrent !a garde de ce dépôt « dont rien n'avait pu les séparer jusqu'alors, mais que des Français devenus libres sacrifiaient volontiers à la paix et au repos du royaume. »

Il était important de citer textuellement ces paroles ; car elles furent prononcées par les officiers mêmes de deux des compagnies les plus aristocratiques de la fin du XVIIIe siècle. Quelques-unes de ces corporations, dont les membres avaient été soigneusement triés sur le volet (i), surent donc accepter en très-excellents termes la mesure qui les ramenait à la pratique de l'égalité, en les fondant uniformément dans les rangs de la garde nationale.

Le mauvais vouloir, quand il y en eut, ne vint pas toujours des corporations qui interdisaient leurs rangs au menu personnel de la bourgeoisie.

(i) Le luxe, déployé par les compagnies de l'Arc el de l'Arquebuse de Montdidier , les obligeait naturellement à se recruter parmi les personnes les plus riches de la ville. Mais ailleurs, des règlements prononcèrent quelquefois de brutales exclusions contre les gens de peu de fortune et de peu de naissance. C'est ainsi qu'à Reims un règlement du prince de Rohan décida, le 6 février 1720, « que doresnavant il ne seroit reçu aucun artisan mécanique 1 dans la compagnie des Chevaliers de l'Arquebuse.

Longtemps avant le décret de la Constituante, les compagnies les moins aristocratiques du papeguay se retranchèrent plus d'une fois derrière leurs prérogatives, afin de se soustraire aux charges du service obligatoire. La compagnie de l'Arbalète de Reims, par exemple , qui admettait comme chevaliers les gens de métier, se fit particulièrement remarquer par l'âpreté avec laquelle elle défendit certains de ses privilèges. « En 1642, son capitaine reçut un billet de garde; il ne se rendit pas au poste , alléguant ce vieux principe de droit , en matière de garde bourgeoise , que tout état qui a trait à guerre en exempte. Le conseil de discipline du temps n'admit pas cette excuse et le fit poursuivre. Ses meubles furent saisis et vendus. Le capitaine trouva la mesure un peu vive , et d'ailleurs il avait à défendre l'honneur du principe. Il plaida, gagna son procès, et réparation lui fut faite (1). »

Ces exemptions de garde portaient un sérieux préjudice aux autres habitants qui étaient inscrits sur les rôles de la milice. Aussi fut-on obligé, dans plusieurs villes, de limiter à un certain nombre , le plus souvent à cinquante , les hommes qui faisaient partie des compagnies du papeguay.

(0 Extrait d'une notice de M.Tarbé, citée plus haut.

Dans les localités où l'on ne prenait point cette précaution , les corporations du tir à l'oiseau s'augmentaient démesurément. A Caen , pour ne citer qu'un exemple, la compagnie des Arquebusiers , dite du papeguay, comptait, en 1744, plus de cinq cents hommes. Nous examinerons ailleurs, avec plus de détails, comment ces arquebusiers élevèrent plusieurs fois la prétention de s'affranchir des corvées de la milice , à laquelle ils étaient cependant incorporés.

Qu'était donc cette milice, devenue, au XVIIIe siècle, si odieuse, si impopulaire, que chacun s'ingéniait à trouver le moyen d'y échapper ? C'était, à côté de l'armée active, un corps de réserve , une sorte d'armée auxiliaire sédentaire, susceptible, à certains moments, de mobilisation. Organisées tantôt en bataillons, tantôt en régiments provinciaux, les milices devaient en temps de guerre fournir 76,000 soldats. « Ainsi , du moins, l'écrivait l'administration. Mais comme on était loin de compte quand il les fallait mettre en ligne ! Les miliciens n'étaient pas volontaires; le sort les désignait ; c'étaient de véritables conscrits. Mais comme ni l'Eglise, ni les nobles, ni les magistrats , ni les fonctionnaires, ni leurs parents, serviteurs ou protégés, n'étaient atteints par le tirage, le recrutement ne pouvait s'opérer

que parmi les pauvres gens dénués de tout appui. Et comment ces malheureux eussent-ils pris goût à un service qu'esquivaient si aisément tant de citoyens moins dignes d'intérêt qu'eux-mêmes? Il fallait donc les traîner au régiment, qu'ils désertaient, eux aussi, à la première occasion propice. Beaucoup, pour se rendre impropres au métier des armes , se coupaient résolument un ou deux doigts. D'autres, en grand nombre, s'enfuyaient simplement dans les bois. Ceux des conscrits qui se voyaient menacés d'être pris à leur place s'unissaient alors à la maréchaussée pour les traquer comme des bêtes fauves , et rarement ces chasses à l'homme se terminaient sans effusion de sang » (i).

Comme la milice se recrutait le plus souvent parmi les pauvres, à la répugnance qu'inspiraient les charges d'un service militaire, se joignait le mépris des notables pour des compagnons d'armes de basse condition. Ce mauvais sentiment se devine dans la correspondance échangée, en 1722, entre M, Mauger de Varennes, colonel de la bourgeoisie de St-Lo, et MM. Guynet et de

(1) Extrait de l'Armée française pendant la Révolution, par A. Debidour; article publié dans le n° du 27 novembre 1SS0 de la Revue politique et littéraire.

Feydeau , intendants. « Le peu d'ordre , écrit « M. de Varennes, qu'il y a dans la bourgeoisie « de la ville de St-Lo, lorsque le roi nous ordonne « de faire prendre les armes pour les réjouissances « publiques, m'oblige à recourir à votre autorité « à ce qu'il vous plaise, Monseigneur, ordonner « à la maréchaussée à me prêter main forte pour u punir de la prison et d'une amende ceux qui « seront réfractaires aux ordres ; de cinq cents « hommes qu'il y a à St-Lo, à peine en peut- • on trouver sous les armes cent cinquante; le « bourgeois se croit déshonoré de porter les « armes... »> (i).

Les différentes compagnies du papeguay étaient donc devenues peu à peu le refuge des gens sans patriotisme, qui s'y faisaient inscrire pour se soustraire au service de la milice. Leurs rangs ne pouvant toutefois s'ouvrir indéfiniment aux récalcitrants , on vit des bourgeois acheter, moyennant quelques centaines de livres , des brevets d'archers de la connétablie et maréchaussée de

(i) Ce fragment, tiré des archives départementales du Calvados , nous a été obligeamment communiqué par M. Eugène Chatel , qui a bien voulu nous donner connaissance , avant l'impression , de certaines parties du second tome de son Inventaire sommaire des Archives départ .'mentales antérieures à /75o-

France. Ce titre, qui n'impliquait aucune obligation d'un service effectif, leur permettait néanmoins de le faire valoir pour se dispenser de certaines charges. C'est ainsi qu'un des négociants du Havre, M. de Longuemare, s'imagina de tirer parti des privilèges du corps auquel il appartenait, pour refuser d'accepter le grade de lieutenant de la garde bourgeoise, que venait de lui conférer l'assemblée générale du 28 décembre 1745. Peut-être M. de Longuemare n'avait-il pas eu tout à fait tort dans cette circonstance, lorsqu'il reprochait aux officiers municipaux d'avoir « agi par mauvaise humeur » en l'obligeant à remplir, malgré lui, les fonctions de lieutenant quartenier. Ce n'était pas, en effet, la première fois que les échevins exploitaient la répugnance qu'on éprouvait à accepter des grades dans la garde bourgeoise; trop souvent ils élurent officiers quarteniers des ennemis, contre lesquels ils avaient des vengeances à exercer (1).

Ce n'est pas tout. De nombreux abus s'étaient introduits dans l'organisation de la milice. « Le chiffre des exemptions avait tellement augmenté, que les tours de garde revenaient tous les douze

(1) Le Havre sous le gouvernement du duc Je Saint-Aignan, par G. Lemale, p. 144.

ou quinze jours. Les gens pauvres supportaient presque seuls le poids de cette charge, tandis que les riches trouvaient moyen de s'y soustraire. Il en résultait que si l'artisan, en vertu de sa qualité de bourgeois , ne payait son sel que quatre livres le minot , il était tenu , en vertu de cette même qualité, à un service qui faisait disparaître tout le bénéfice du privilège du franc-salé t (i).

Telle était la désorganisation de la France militaire à la veille de la Révolution. Pour compenser un si grand désordre, quels états de service auraient donc pu invoquer les corporations privilégiées qui s'exerçaient au tir de l'oiseau ? Aucun. Jadis, sous le nom de compagnies d'archers , d'arbalétriers , d'arquebusiers , de coulevriniers ou de cinquanteniers , elles prenaient, en temps de guerre, une part très-active à la défense du pays. Si elles étaient dispensées, en temps de paix, de certaines corvées, comme de la garde ordinaire des portes, elles restaient, en revanche , assujetties à des services aussi utiles que dangereux. C'est ainsi que , dans la plupart des villes, elles devaient se rendre en armes aux incendies , dès que la cloche du beffroi sonnait

(i) Le Havre sous le gouvernement du duc de Saint-Aignan, par G. Lemale, p. 253.

l'alarme. De toutes les dispositions de leurs anciens statuts, qu'avaient- elles , depuis, conservé? rien que les droits et privilèges. Quant aux devoirs, elles n'en tenaient compte. Comme par le passé, elles portaient des armes, mais elles ne s'en servaient plus que pour escorter des processions ou faire des décharges au feu de joie de la St-Jean. Comme par le passé, elles pouvaient revêtir un uniforme et se réunir, au son du tambour, sans en demander l'autorisation; mais seulement pour assister aux fêtes données par la ville à l'occasion d'une victoire, de l'entrée d'un prince ou du passage d'un souverain. Quelquefois même elles organisaient, à leurs frais, quelque pompeuse réjouissance pour la convalescence d'un roi ou la naissance d'un dauphin. Enfin, comme si les fêtes officielles ne leur eussent pas suffi, on les vit souvent prendre part à des cérémonies privées et servir, par exemple, de parrain à quelque enfant d'illustre lignée (i).

(i) En voici un exemple curieux cité par le journal La France, du 14 décembre 1878.

Louhans, 10 décembre. — La ville de Louhans avait une filleule. Celle-ci vient de mourir à Vesoul dans sa centième année; elle se nommait Hermine Louans de Mailly.

Mlle de Mailly, née au château de Château-Renaud, le 20 septembre 1779, avait en effet eu pour marraine la ville de

Les compagnies du papeguay offraient-elles là des titres suffisants pour trouver grâce auprès d'une Révolution qui se faisait au nom du principe de l'égalité? Non, certes. Comme elles se savaient depuis longtemps inutiles, elles avaient eu comme le pressentiment de leur fin prochaine. Nées d'un grand élan de patriotisme, après avoir dépensé généreusement le feu de la jeunesse et s'être éprises , à l'âge de l'ambition , d'un bel amour pour les panaches et les parades militaires, elles s'étaient acheminées peu à peu vers la décrépitude avec tous les égoïsmes du vieillard. Lorsque la Constituante les frappa de son décret

Louhans, ainsi que l'attestent les registres de l'état civil, et dans lesquels on lit :

« Le 27 septembre 177g, Sébastienne-Hermine-Myria Louans d'Arc, fille de Messire Antoine-Anne-Alexandre-Marie-Gabriel- Joseph-François de Mailly , chevalier , marquis de Château- Renaud, capitaine de la compagnie du jeu de l'Arc de Louhans, et de dame Madame Claudine- Alexandrine de Damas , — née le 20 de ce mois,

« A été baptisée et a eu pour parrain la compagnie dudit jeu de l'arc, qui l'a tenue sur les fonts baptismaux en la personne de M. Louis-Jean-Baptiste Lorin. seigneur de Reure, chevalier et Roy de cette année, et pour marraine la ville de Louhans, représentée par dame Madame Marie-Anne Rouez, épouse de M. Louis- Gabriel-Philibert de Branges, lieutenant général de police et maire perpétuel de ladite ville. «

du il juin 1790, ce ne fut donc pas, à proprement parler, une exécution; la grande Assemblée ne poussa dans la tombe qu'une institution déjà décomposée, presque en poussière.

Dans cette œuvre de justice, nos législateurs n'eurent qu'un tort. Quand , dans la fosse commune , où tombaient les abus, ils jetèrent ainsi les corps privilégiés qui s'étaient séparés de la milice comme autant de tiges de l'arbre auquel ils devaient la vie , ils auraient dû dégager et retenir de cette vieille organisation militaire un principe excellent, plein de sève : celui du service obligatoire. En maintenant, en élargissant, en améliorant la milice, ils auraient pu former, dès le commencement de la Révolution , la forte armée nationale qui ne fut donnée à la France qu'après de nombreux revers, lorsqu'on eut enfin le bon sens et le courage d'ériger en loi l'obligation, pour tout Français, de combattre à son rang sans faculté de remplacement.

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