CHAPITRE II
Humeur guerrière des anciens habitants de Caen ; leur goût pour les exercices militaires. — Lettres patentes de plusieurs rois de France, concédant ou confirmant des privile'ges aux bourgeois qui tiraient de l'arc, de l'arbalète ou de l'arquebuse au jeu du papeguay.
ans son poème historique : Le Roman de Rou, Wace signale les habitants de Caen parmi les Normands qui se distinguèrent à la bataille d'Hastings. La jovente de Caen, comme l'appelle le poète chroniqueur, qui s'embarqua à l'improviste en 1066 pour suivre Guillaume le
Bâtard à la conquête de l'Angleterre, cette jeunesse ne dut pas se lancer dans une telle entreprise sans s'être exercée depuis longtemps au métier de soldat. Avait-on déjà imaginé à Caen, pour y développer le goût des armes , des jeux guerriers ayant quelque analogie avec les concours annuels du papeguay ? Rien ne le prouve , mais tout peut le faire supposer. A deux siècles de là environ* lorsque Edouard III, prenant la revanche d'Hastings , ravage la Basse-Normandie avec une armée formidable, qui porte partout la ruine et la mort, nous voyons les gens des communes de Caen se jeter au devant du conquérant avec une audace qui permet de croire qu'ils s'étaient préparés, de longue main, à cette résistance par une solide éducation militaire.
Sans la trahison du comte de Guines , connétable de France, et du chambellan de Tancarville, qui se rendirent à l'ennemi après un simulacre de défense au pont St-Pierre, la ville ne serait pas tombée au pouvoir du roi. En effet, « le a peuple se deffendoit tant qu'il povoit , disent i les Grandes Chroniques de France, meisme- « ment es près, sur la boucherie et au pont aussi, i pour ce que ylec estoit le plus grand péril. Et i les femmes , si comme l'en dit , pour faire se- « cours, portoient à leurs maris les huis et les
« fenestres des maisons et le vin avecques , afin « qu'ils fussent plus fors à eux combattre. » Le peuple et les bourgeois de Caen étaient si animés qu'après la trahison de leurs chefs , ils continuèrent à combattre de rue en rue. « Ceux qui « étoient montés es loges et es soliers (greniers), « dit Froissart , sur ces étroites rues jetoient « pierres, bancs et mortiers, et en occirent que « méhaignèrent (blessèrent) le premier jour plus « de cinq cents; dont le roi d'Angleterre fut trop « courroucé au soir quand il le sut , et ordonna » et commanda que lendemain on mît tout à « l'épée , et ladite ville en feu et en flamme, t Heureusement pour la ville que Geoffroy d'Harcourt , conseiller du roi d'Angleterre, réussit à lui faire comprendre que sa rigueur pousserait les Caennais à vendre chèrement leur vie , et qu'il perdrait ainsi beaucoup de monde , pour la seule satisfaction de se venger. Cependant, quoique Edouard III se fût décidé, dans son propre intérêt, à révoquer son arrêt barbare, « il y eut, « au dire de Froissart, moult de vilains meurtres « et pillements , de roberies, d'arsures (incendies) « et de larcins faits. » Pendant trois jours, la ville fut livrée au pillage, et « mainte belle bour- « geoise et mainte dame de cloître » eurent à subir la brutalité du soldat.
Il résulte de ces faits que, sans même attendre le concours de la garnison du château , avec un courage poussé jusqu'à la témérité, le peuple et les bourgeois de Caen n'hésitèrent pas à défendre leur ville , pour ainsi dire ouverte à raison du mauvais état des remparts, contre une armée anglaise tout entière. Il se trouva cependant , après la fin malheureuse de la campagne, des Français assez injustes pour attribuer la prise de Caen à la lâcheté de ses habitants. « Cette assertion, dit M. Siméon Luce dans son Histoire de du Guesclin (p. 157) , n'est qu'un mensonge inventé à plaisir par la noblesse pour discréditer les gens des communes au point de vue militaire ; mais il y a là un curieux exemple de l'audace avec laquelle la passion et l'esprit de parti dénaturent les faits. Il en faut plutôt croire deux témoins oculaires , deux ennemis, d'abord le confesseur d'Edouard III, Michel de Northburgh , qui dit dans une lettre écrite peu après l'événement que les Anglais « eurent fort à faire, que les Français défendirent résolument le pont et montrèrent un grand courage », puis Edouard III lui-même, qui reconnaît que les bourgeois de Caen « se défendirent fort bien et très-courageusement, de telle sorte que le combat fut long et la victoire très-disputée. »
Indignement calomniés , dans cette circonstance, par des gens hostiles à l'emploi des milices bourgeoises , les habitants de Caen eurent du moins la consolation de voir leur intrépidité publiquement reconnue et appréciée par le vainqueur lui-même. D'après les propres paroles d'Edouard III, ils montrèrent dans la lutte autant d'habileté que de valeur. Sans tirer de ce témoignage de trop grosses conséquences , il nous sera bien permis d'en conclure que les bourgeois de Caen avaient dû souvent s'astreindre à des exercices militaires, avant d'y être encouragés par la concession de certains privilèges.
Ces premières faveurs n'apparurent qu'au mois d'octobre 1 358. A cette date, des lettres du régent Charles ordonnèrent la création , à Caen , d'une compagnie perpétuelle de cinquante arbalétriers , choisis parmi les bourgeois, pour la défense de la ville. Après avoir fixé les conditions de l'élection des arbalétriers par les habitants de Caen , l'auteur de l'ordonnance ajoutait : « Afin « qu'ils vacquent et entendent plus diligemment « à la garde et deffense de nostredite ville, donci nons et octroions à touzjours , mais perpe- « tuelment, semblables Privilèges, Libertez et « Franchises que ont et ont accoustumé avoir les « Arbalétriers ordenez en nostre ville de Roën ,
« et voulons qu'il en usent et joissent perpe- « tuelment sans difficulté et empeschement « aucuns (i). »
La compagnie des arbalétriers de Rouen, qui devait en quelque sorte servir de type à la cinquantaine fondée nouvellement à Caen par les lettres de i358, remontait à une époque trèséloignée, mais incertaine. On savait à Rouen que, de temps immémorial , les arbalétriers , dans un certain jour de l'année , tiraient sur un oiseau , et que celui qui en abattait la tête était exempté de tout service ordinaire pendant un an, à la charge de fournir l'oiseau pour l'année suivante (2). Quoiqu'il ne soit nullement question du papeguay dans l'ordonnance de i358, il suffit donc de rapprocher son texte de cet usage bien connu de la Cinquantaine de Rouen, pour qu'il soit permis de supposer que les arbalétriers de Caen s'empressèrent de l'imiter et d'organiser à leur tour un tir annuel de l'oiseau.
Moins de deux siècles après la publication des lettres patentes du régent Charles, des documents
(il Ordonnances des Roys de France, recueillies par Secousse. t. III, p. 297.
(2) Voir Le Gouvernement de Normandie au XVIIe et au XVIII* siècles ; documents inédits publiés par C. Hippeau; t. IX , p. 286.