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Trois mois après les funérailles du marquis Contran de Lacy, par une matinée du mois de mars, une chaise de poste arriva dans Paris au galop par la barrière Saint- Jacques, descendit la rue de ce nom jusqu’à la Seine, longea les quais, traversa le pont de la Concorde, gagna les Cbamps-Élysées, et ne s’arrêta qu’à Cbaillot, à la grille de ce petit hôtel entre cour et jardin où nous avons vu jadis le fils du colonel Léon. Au bruit, une fenêtre s’ouvrit, et un vieillard accourut peu après en laissant échapper une exclamation de joie.
Le vieux Job avait reconnu ses maîtres ! Deux hommes, en effet, descendaient de la berline de voyage, Armand et son père. Ils revenaient d’Italie,
Armand était allé demander aux tièdes haleines, au soleil bienfaisant du Midi, son rétablissement, et l’enfant, maladif et fi-èle au départ, revenait quatre mois après ro-
buste et bien portant. Le colonel, au contraire, n’était plus cet homme au regard mâle et dominateur, à la taille droite et svelte, au visage énergique, aux membres musclés d’acier.
Il paraissait vieilli de dix années.
La maladie de son fils, ces alternatives terribles d’espoir et de découragement, avaient brisé cet homme de fer ; il avait épuisé en longues veilles, en souffrances muettes, en terreurs sans nombre, cette force surhumaine dont il semblait avoir été doué.
Ses cheveux, noirs encore naguère, avaient blanchi sur les tempes ; la lèvre avait perdu la correction de ses contours; l’œil était morne et presque éteint.
Job le reconnut à peine.
— Mon vieux camarade, lui dit-il, j’ai cru souvent que mon pauvre enfant allait mourir, j’ai tremblé si souvent qu’un souffle de ces brises de mer si dangereuses pour les malades ne vînt me l’enlever, que j’ai dépensé dix années de ma vie en trois mois.
1 Et l’homme de bronze jeta sur le jeune homme un regard où l’on aurait pu lire toutes les caresses enthousiastes et tout Tardent amour d’une mère.
— Cher petit !... murmura-t-il.
— Morbleu! mon colonel, le voilà grand et fort au moins maintenant.
— Ab ! répondit l’heureux père, il vivra, je le sais bien... et je veux qu’il vive heureux
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l'n nuage passa sur le front du vieux militaire. — 11 faut beaucoup d’argent, dit-il.
Nous en aurons.
— Ah ! dit Job avec mystère, il allait un peu trop vite, l’enfant... il a fait bien des dettes I
— On les payera.
Le colonel fronça le sourcil à son tour.
— Medutenant, murmura-t-il, je crois, Dieu me damne! que voici le quart d’heure de Rabelais pour mon association. Je vais réclamer ma part... la part du lion !
Et tandis qu’Àrmand aidait son valet de chambre à retirer les valises de la berline de voyage qu’on avait fait entrer dans la cour du petit hôtel, le colonel ajouta in petto : — Pourvu qu’ils n’aillent point s’apercevoir que je suis devenu un vieillard, c’est-à-dire un homme qui n’est plus à craindre. Bah !
Et il redressa sa taille voûtée.
— Pour Armand, je redeviendrai jeune 1 se dit-il.
Puis, s’adressant à Job : — Mon vieux, il serait fort
possible que nous fissions un second voyage.
— Encore! exclama Job étonné. Vous allez donc m’enlever de nouveau l’enfant?
— Non, car tu viendras avec nous.
— Oh! alors, c’est différent, mon colonel; le vieux Job a encore bon pied, bon œil, et il peut se mettre en route. Où irons-nous?
— Bien loin.
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ÜE L’ AMU L U
— Bon! peu importe! au bout du monde, si vous voulez.
— Peut-être en Amérique...
— Fameux pays !
— Peut-être aux Indes... je ne sais pas.
— Si l’enfant vient avec nous, nous serons bien partout.
— Cependant, se hâta d’ajouter le colonel, il est plus probable que nous ne partirons pas. Il faudrait qu’un événement...
— Suffit! dit Job, qui comprit que le colonel avait un secret.
Le colonel monta chez Armand et lui dit pareillement :
— Mon cher ami, je vais £Üier chez moi. Ce soir, je coucherai rue du Helder. Pour la pnemiêre fois depuis trois ou quatre mois, je me serai séparé de toi pour vingtquatre heures, mais cette séparation sera la dernière...
— Mon père...
— Écoute : tiens -tu à vivre à Paris?
— Non, si vous le quittiez.
— Eh bien! peut-être partirons-nous... tu le sauras demain. Je viendrai dîner avec toi.
Le colonel garda la chaise de poste et se fit conduire rue du Helder où l’attendaient plusieurs lettres.
Huit jours auparavant, c’est-à-dire en arrivant à Marseille, le colonel avait écrit aux membres de l’association qu’il avait fondée la circulaire suivante
LES COMl'AG.NUNS
« Mon cher,
» Je vous attends chez moi, à Paris, rue du Helder, le 16 du mois courant, à huit heures du soir. Prévenezmôi par un mot de votre présence à Paris.
» Colonel LéO!t. »
Quatre des Compagnons de l’épée avaient répondu à l’appel, — mais le colonel ne trouva de nouvelles ni de Contran ni du chevalier d’Asti.
— Oh! oh! dit-il, ces deux-là seraient-ils morts?
Le colonel aurait dû savoir la fin tragique de Contran, mais un seul homme était demeuré eu relations avec lui depuis son départ; c’était le chevalier d’Asti, et le chevalier était tombé le premier dans cet horrible duel au couteau qui avait eu lieu entre Contran et lui.
Le rendez-vous était pour huit heures, et il eu était sept alors.
Le colonel changea donc de costume à la hâte, 'puis il s'établit commodément dans son fauteuil, au coin de la cheminée, et attendit.
On aurait jugé, à l’air tranquille qu’il prit alors, qu'il n’avait point quitté Paris et qu'il revenait de faire une simple promenade sur le boulevard.
— Toutes mes mesures sont prises , murmura-t-il, et bien prises! je les tiens tous... tous, excepté Contran... mais celui-là m’est devenu trop sympathique pour que je le tourmente. H m’a aidé à sauver mon enfant.
3il
Les yeux du colonel interrogèrent la pendule : — Huit heures moins dix, se dit-il, dressons nos batteries...
H ouvrit un secrétaire et en retira une liasse de papiers, puis une paire de pistolets à deux coups soigneusement amorcés.
Puis il passa à l’inspection des papiers, qu’il classa avec un ordre scrupuleux.
Ces papiers, divisés en cinq paquets ficelés et cachetés, portaient une étiquette : Dossier du chevalier ou du vicomte, ou du capitaine un tel. Chaque membre de l’association de l’épée avait son dossier dans les mains du colonel. Celui de Contran manquait seul.
Un coup de sonnette se fit entendre. Le colonel replaça les différents dossiers dans le tiroir de la table sur laquelle il les avait d’abord étalés.
Puis il mit les pistolets tout armés dans les larges poches de son pantalon et alla se rasseoir au coin du feu.
La porte s’ouvrit, Hector Lemblin entra.
— - Convenez, colonel, dit-il en entrant, que je suis d’une obéissance toute militaire à notre association. J’arrive d’Afrique.
— Très-bien ! dit le colonel.
— Et moi je reviens de Montgory, dit une autre voix sur le seuil du fumoir.
C’était Emmanuel Cbalambel, marquis de Flars-Montgory , qui faisait son apparition et arrivait au rendez-vous avec une ponctuelle exactitude.
— Merci! marquis, asseyez-vous.
ai2 LES COMPAGNONS
— Pardinu ! colonel, dit une nouvelle voix, joyeuse comme celle d’un homme récemment devenu millionnaire, je commençais à vous croire mort.
Le colonel se retourna et reconnut le vicomte de Renneville.
Ce dernier venait d’hériter de son cousin, l’officier de marine hollandais. L’histoire de cette succession était un roman tout entier.
On se souvient que le chevalier d’Asti, chef provisoire des Compagnons de l’épée, avait voulu envoyer Gontran à La Haye, pour y provoquer le gênant cousin du vicomte, et l’on sait ce qui advint pour tous deux de cet ordre intempestif.
Plusieurs jours s’étaient écoulés pour M. de Renneville dans une anxiété facile à comprendre. Il n’avait pas revu le chevalier et il avait appris la mort de M. de Lacy.
Cette mort, enveloppée de mystère, du reste, car on en avait soigneusement dissimulé les causes, avait fait supposer un moment au vicomte queM. d’Asti était parti luimême pour la Hollande.
Une lettre qu’il reçut huit jours après le confirma dans cette opinion. Un magistrat hollandais lui écrivait de La Haye qu’un officier de marine, gravement blessé en duel et sur le point de rendre son âme à Dieu, lui faisait écrire en toute hâte, à lui, vicomte de Renneville, pour lui confier son testament.
Plus de doute, le cousin était tombé sous les coups de 'association. M. de Renneville ne s’inquiéta pas davan-
DE L’AMuUlt
tage du chevalier disparu et de Gontran trépassé; il demanda des chevaux de poste et partit.
Quand il arriva, le marin était mort et enterré. Par son testament, il instituait légataire universel de sa grande fortune le vicomte, son unique parent.
Ce dernier voulut savoir alors par qui son cousin avait été tué. On lui répondit que c’était par un autre ofBcier de marine, servant comme lui à bord du même navire.
— Voilà qui est étrange, pensa-t-il ; le hasard a remplacé l’association. On dirait que la fortune, nous voyant embarrassés, est venue à notre secours.
Et, en effet, c’était bien le hasard qui avait fait les deux officiers se prendre de querelle et mettre l’épée à la main. Le chevalier n’y était pour rien.
A son retour à Paris, M. de Renneville s’était occupé de nouveau de la disparition de ce dernier, et n’avait pu recueillir aucun document: alors il avait écrit à madame d’Asti, jadis mademoiselle Marguerite de Pons. Marguerite n’avait aucune nouvelle de son mari et le faisait rechercher partout.
M. de Renneville commença à soupçonner la vérité.
— D’Asti et Gontran se sont battus, pensa-t-il, et ils auront fait coup fourré.
Le vicomte en se retrouvant avec le colonel, lui raconta ce qui s’était passé, et ce dernier allait jurer, comme lui, que M. d’Asti était mort, lorsque la porte s’ouvrit soudain et tous deux jetèrent un cri.
Sur le seuil venait d’apparaitre un homme tout de noir
LFS COMPAGNONS
vêtu, pâle et se soutenant à peine, mais l’œil étincelant d’un feu sombre.
C’était le chevalier !
— Pardieu ! s’écria le colonel, est-ce vous ou votre ombre?
— C’est moi.
— Vous ne vous êtes donc pas battu?
— Au contraire, et pendant deux mois j’èd été comme mort.
Et le chevalier raconta que, tombé le premier dans soü horrible duel, il était resté gisant sur le sol de la ruelle et sans connaissance pendant plusieurs heures, puis que des chiffonniers l’avaient relevé et transporté chez eux.
Là, il avait reçu les premiers soins d’un chirurgien appelé en toute hâte.
Il n’avait ce jour-là sur lui aucun papier qui pût faire reconnaître son identité, et comme une fièvre ardente, suivie de délire, s’était emparée de lui, et qu’il était dans l’impossibilité de donner aucun indice sur son nom et sa demeure, on l’avait transporté dans un hôpital.
Pendant six semaines, il avait été entre la vie et la mort, et le même mystère avait continué à l’envelopper aux yeux de tout le monde; puis, la raison revenue, ü avait jugé prudent d’attribuer sa situation à une tentative d’assassinat, et il avait fini par indiquer le pied-à-terre qu’il conservait à Paris depuis son mariage.
Un duel au couteau était chose si peu probable, qu’on avait cru le chevalier, et que même un commissaire de
DE L’AMÜUli
police s’était livré sur ce crime à de minutieuses investigations, demeurées, comme on le pense, sans résultat.
— Maintenant, dit le chevalier achevant son récit, me voilà sur pied, et je m’empresse, colonel, de me rendre à votre appel. De quoi s’agit-il?
Le baron de Mort-Dieu entrait en ce moment, de sorte que, le colonel compris, les six associés vivants se trouvaient réunis.
— Messieurs, dit alors le colonel, je vous ai rassemblés pour que nous examinions les travaux de notre association et les résultats qu’elle a obtenus.
Et se tournant vers Hector Lemblin : — Vous, dit-il, vous étiez capitaine, déserteur, sans fortune, et dans l’borrible alternative de subir la dégradation ou de mettre fin à vos jours. L’association vous a débarrassé du seul homme qui pouvait témoigner de votre déshonneur, elle vous a rendu l’heureux époux de sa femme que vous aimiez, et, grâce à ce mariage, êtes-vous content?
— Oui, répondit Lemblin.
— Ainsi, vous n’avez plus rien à demander à notre association?
— Absolument rien.
— ïrès-bien.
Le colonel s’adressa à Emmanuel : — Vous, dit-il, vous étiez sur le point d’ètre déshérité par le marquis de Flars, votre père mystérieux, qu’un retour de jeunesse poussait au mariage à soixante-cinq ans bien soimés. Vous n’aurjcz jamais en le droit de porter sou nom, si le général de
Ruvigny eût vécu.. Grâce à l’association, le général et le marquis sont morts à temps, et vous voilà marquis de Fiars-Montgory et l’époux de la baronne de Mort-Dieu. Êtes- vous satisfait?
— Sans doute, répondit Emmanuel.
— Avez-vous encore besoin de nous?
— Nullement.
Le colonel se tourna versM. d’Asti.
— Et vous, chevalier?
— Moi, dit M. d’Asti, je suis un coq en pâte dans mon manoir des Portes, et les cinquante mille livres de ma femme me paraissent un revenu suffisant pour un gentilhomme de mœurs douces et de goûts champêtres comme moi.
— Ainsi, vous ne réclamez rien?
— Votre amitié, voilà tout.
— Et vous, monsieur de Mort-Dieu, avez-vous touché le million dont votre père, suivant la loi, vous avait déshérité?
— Religieusement, colonel, et je me trouve pleinement satisfait.
Le colonel s’adressa enfin au vicomte de Renneville : — Vous, monsieur, dit-il, vous devez plus au hasard qu’à nous-mêmes ; vous êtes devenu riche sans nous. L’association est à vos ordres.
— Ma foi, répliqua le vicomte, je ne désire absolument rien.
Le colonel s’attendait à cette réponse II prit une atti-
DE L’AMOrU
tude grave et mystérieuse et poursuivit : — Sur sept de ses membres, l’association compte donc cinq hommes parfaitement heureux et xm défunt. Les morts n’ayant besoin de rien, il n’y a donc plus que moi, votre chef, qui n’ai encore rien réclamé. Or, je suppose, messieurs, que vous ne m’avez pas considéré comme un de ces êtres privilégiés qui font le bien pour l’amour de l’art seulement, quelque chose comme un bienfaiteur de l’humanité parfaitement désintéressé.
— Assurément non, dit le chevalier, et l'association est à vos ordres, colonel.
— Hélas 1 messieurs, répliqua le colonel, je suis trop vieux pour qu’un brillant mariage fasse ma fortune, et je n’ai pas le moindre héritage en perspective. Je ne viens donc vous demander ni la mort d’un mari, ni celle d’un oncle ou d’un cousin...
— Qu’importe! l’association fera ce que vous voudrez.
Le colonel parut réûéchir un moment, puis il reprit : . — Jusqu’à présent, le seul bénéfice que j’aie retiré de mon œuvre est celui-ci ; je sais sur le bout du doigt notre histoire à tous, et je l’ai écrite en double avec pièces justificatives à l’appui.
Les associés tressaillirent.
— Une copie de mes mémoires est à bord d’un navire en partance pour l’Amérique. L’original est dans les maiqs d’un vieux serviteur qui a ordre, s’il ne me voyait point reparsûtre dans les vingt-quatre heures, de le por-
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1er chez le procureur du roi avec votre correspondance à
tous.
— Colonel I s’écria M. d’Asti d’un ton de reproche.
— Mon cherj dit froidement le polopel, lep affaires sont les affaires... vous pourriez ne point accepter ee que je vais vous proposer... vous pourrie? encore m’assassiner,.. Mou Dieul cela s’est vu...
— Ohl ûhl murmurèrent quelques-uns des Compagnons^ il va demander la part du lion.
— Messieurs, poursuivit le colonel, je me suis ffguré, — peut-être suis-je aveuglé par un amour-propre d’auteur, — que mes mémoires valaient un million; ce million constituerait une dot à mon fils Armand. Qu’en pensez-vous?
^ Ma foi ! dit le chevalier, vos prétentions sont aussi modestes que justes.
Vous êtes cinq, messieurs, acheva le colonel, signezmoi sur l’heure une traite de deux cent mille francs chacun sur vos hauquiers et je vous tiens quittes. Je brûle mes mémoires et me retire en province,..
Le colonel était fort calme en parlant ainsi, mais il caressait la crosse de ses pistolets enfouis dans les larges poches de son pantalon à la hussarde, et U était prêt à brûler la cervelle au récalcitrant. Heureusement, il les tenait tous, et tous signèrent...
Le lendemain, les lettres compromettantes et les papiers du colonel furent brûlés jusqu’au dernier, et Armand se trouva riche de cinquante mille livres de rentes. Mais il
était un homme qui avait pareillement écrit ses mémoires, un homme qui avait légué à sa veuve désolée la funèbre et terrible histoire de cette association de bandits qui s’étaient faits les redresseurs du hasard; et la femme qui avait lu ces mémoires avait juré sur le cercueil du défunt de veuger le marquis Gontran de Lacy.
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