‹ Les compagnons de l'amourChapitre 11 sur 12 · SS · texte numérisé non relu

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Le soir du même jour, c’est-à-dire le 5 novembre 183..., vers onze heures, le passant attardé dans la rue de Verneuil aurait pu voir l’hôtel de Froidefond illuminé du premier au dernier étage, sur la cour et sur le jardin. Une longue file d’équipages encombrait les abords de la porte cochère, emplissait la cour, et, sur le perron, allaient et venaient, se croisaient d’un air effaré, une multitude de laquais, de grooms, de valets de pied aux livrées diverses, tous galonnés à outrance et chamarrés d’or comme des officiers italiens.

L’automne, qui semblait vouloir se prolonger cette année, et la douceur de la nuit avaient permis d’éclairer les jardins à giorno, et tandis qu’on dansait au premier étage de l’hôtel, quelques femmes encapuchonnées dans leurs burnous blancs de cachemire en parcouraient les allées au bras de cavaliers galants, qui préféraient à la chaude et bruyante atmosphère du bal les mystérieuses délices de la causerie.

M. le baron de Froidefond n’avait point voulu obéir à l’usage moderne et un peu anglais qui veut que les gens de qualité se marient à minuit à Saint-Thomas-d’Aquiu, montent en chaise de poste au sortir de l’église, et aillent ensevelir leur bonheur et cacher leur lune de miel sous

les diserets ombrages du parc de quelque vieux manoir héréditaire. Tout le Paris élégant et titré d’alors avait été convié aux noces de mademoiselle de Froidefond, et les invités étaient accourus avec empressement pour admirer cette naïve et belle enfant s’unissant à l’un des hommes les plus à la mode, et qui méritait le mieux cette qualification bizarre de lion, épithète anglaise tout récemment arrivée de par delà le détroit.

Malgré la sinistre apparition de l’église, malgré ce sourire railleur et menaçant qu’il avait surpris sur les lèvres du chevalier, en quittant Saint-Thomas-d’ Aquin, M. de Lacy était rayonnant ; il promenait un regard de triomphe sur cette foule qui admirait et peut-être enviait son bonheur, puis ce regard s’abaissait sur sa jeune femme émue et rougissante qui venait de s’asseoir auprès de son vieux père, dont elle pressait la main dans ses petites mains blanches, semblant lui dire de l’œil et du geste :

— Oh! vivez longtemps encore, vivez bien longtemps, mon père, afin que rien ne manque à la félicité de vos enfants...

Tout à coup M. de Lacy tresssaillit et pâlit; il se dirigeait vers sa femme pour l’inviter à la valse, mais il s’arrêta brusquement en route... Heureusement Jeuuue de Froidefond causait alors avec son père, les cavaliers s’approchaient de leurs danseuses, et les douairières caquetaient, les vieillards jouaient le whist, et nul ne remarqua ce trouble et cette pâleur subite que M. de Lacy s’efiforça de maîtriser sur-le-champ. Au seuil du salon venait d’ap-

paraître, sans bruit, sans appeler l’attention de personne, un homme entièrement vêtu de noir, au teint pâle, aux lèvres minces, sor lesquelles errait un sourire froidement ironique. Sa mise, du reste, était d’une irréprochable élégance, et, malgré son gilet noir et sa cravate noire, on pouvait croire qu’il était en habit de soirée et achevait un deuil dont la cause, éloignée déjà, ne lui avait point interdit le bal.

A la vue de ce personnage, qui apparaissait au milieu d’une fête comme l’ombre terrible de Banco, le marquis oublia sa jeune femme, la valse, le monde qui l’environnait ; il marcha précipitamment à l’inconnu, qui le salua avec courtoisie et lui dit tout bas :

— Mon cher marquis, avez-vous un boudoir, un retira, un salon quelconque, où nous puissions échanger deux mots? j’ai du nouveau à vous apprendre...

— Venez, dit sèchement M. de Lacy.

Il fit traverser au chevalier, car c’était lui, un salon de jeu, puis une serre d’hiver, et le conduisit dans une petite pièce meublée à la turque, une sorte de fumoir éclairé par une lampe chinoise, et où nul cavalier, malgré la demi-obscurité et le mystérieux silence de ce lieu, n’avait songé encore à se glisser pour y causer tout bas avec sa danseuse lassée.

— Marquis, dit alors le chevalier d’un ton bref, ce n’est plus votre ami d’Asti qui vient à vous, c’est le chef provisoire des Compagnons de l’épée, le lieutenant du colonel

238 ' LES COMPA'GXÜNS

L('on. 11 est miiuiit et un quart. Savez -vous Lien qu’il y

a cinquante lieues d’ici au Havre?

Le marquis tressaillit.

— Eh Lien? deinanda-t-il.

— Pour des chevaux de poste (jui galopent à outrance, c’est un trajet de douze heures. Et cepeudaut il vous faudra Iram hir cette distance en dix.

— Moi? fi le marquis reculant d’un pas.

— 11 y a une chaise attelée et le postillon eu selle à la porte du jardin de votre hôtel; vous allez jeter un manteau sur votre toilette de bal, prendie vos pistolets, monter eu voiture et partir.

— Partir! tuais vous plaisantez I je suis marié depuis midi seulement, et vous me disiez ce matin encore...

— Votre chaise ne s’arrêtera qu’au Havre, poursuivit avec ctilme le chevalier : elle fera halte sur le quai du grand bassin. Vous descendrez de voiture et vous vous ferez conduire à bord du Feu-Grégeois, c’est le nom du navire en partance sur lequel votre passage est retenu.

— Grand Dieu! murmura le marquis, où m’envoyezvous donc?

— A Amsterdam, mon cher, répondit sèchement le chevalier. Vous y rencontrerez le cousin de Renneville, l’officier de marine hollandais; vous le trouverez logé à la Licorne d’or, une auberge qui est sur le port, et vous le provotiuerez... Le reste est tout simple pour vous. ..Ce diable de Renneville, ajouta le chevalier en souriant, est allé très-vile en besogne. 11 a eu tous ces renseignements

DE L’AMÜUK

en quinze jours. Or, le marin hollandais appareille le 11 pour les Indes et nous sommes aujourd’hui au 5 du mois. Vous avez donc six jours devant vous pour débarrasser notre ami Renneville d'un cousin gênant. C’est un voyage de quinze jours, aller et retour compris. Vous retrouverez votre femme, votre beau-père, et vous serez heureux...

Et le chevalier, en parlant ainsi, souriait de son mauvais sourire. Un moment Contran était demeuré attéré, et il se demandait s’il n’était point le jouet d’un rêve horrible ; un moment il regarda M. d’Asti d’un air hébété... Mais celui-ci ajouta : — Allons! marquis, vous n’avez pas une minute à perdre...

Ces derniers mots arrachèrent Contran à sa prostration, il recula d’un pas, et levant im fier regard sur le chevalier, un regard où sa longue indignation éclatait enfin : — Et si je ne partais pas? dit-il.

Le chevalier haussa les épaules, puis il indiqua du doigt la pendule de la cheminée.

— Vous savez bien, répondit-il, que l’heure nous presse et que nous n’avons pas le temps de nous hvrer à de semblables plaisanteries. Écrivez, au crayon, un petit billet à votre femme et esquivons-nous...

La pâleur de M. de Lacy avait fait place à une rougeur violacée qui indiquait qu’à son abattement venait de succéder une bouillante colère.

— Je ne plaisante pas, dit-il, je ne veux pas partir, je ne partirai pas! Je ne veux plus de votre association, de cette fianc-maçoimerie do bandits, de cette complicité

Il 17

if

LES COMPAGxNONS

' mystérieuse et terrible. Rendez-moi ma liberté ; foi de gentilhomme, je vous garderai le secret.

— Mon cher, répliqua le chevalier en éclatant de rire, vous savez bien qu’on ne se retire pas d’une association comme la nôtre, et que la mort seulement peut nous séparer, vous, moi et les autres. En vérité, je vous trouve superbe, marquis, avec votre parole de gentilhomme et vos airs dédaigneux. Oubliez-vous donc nos serments réciproques, et ne savez-vous plus que chacun de nous se doit à tous, qu’il devient une machine obéissante, une chose, tm agent quelconque dont le but unique est de servir l’intérêt général? Ah! marquis, vous êtes ingrat, car sans nous, vous n’eussiez jamais été en position d’épouser mademoiselle de Froidefond, mais je vous pardonne ce moment d’erreur ; je comprends votre douleur au moment d’abandonner votre jeune femme. Cette douleur se calmera, et alors vous sentirez combien eût été coupable une semblable résistance. Allons! plus d’hésitation, le temps s’écoule... partez!

La nuance d’ironie qui perçait naguère dans la voix de l’interlocuteur de M. de Lacy avait fait place insensiblement à un accent plus doux, mais au fond duquel perçait une volonté de fer.

— Monsieur, dit tout à coup le marquis, lorsque je suis entré dans l’association, je ne prévoyais point mon mariage. Pendant deux années j’ai fidèlement rempli mes devoirs; mes services à la cause générale ont largement payé les bénéfices que j’en ai retirés. Donc, je me sépare

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DK L’AMOUR 2!U

de VOUS. Que vous importe! Vous savez bien que vous trahir serait me trahir moi-même... Vous avez besoin de mon épée, de mon intelligence et de mon audace, ditesvous? Mais vous-même, vous, chevalier, n'êtes-vous point aussi intelligent, aussi audacieux, aussi brave que moi?

— Pardon 1 mon cher, reprit le chevalier, vous savez bien que je ne compte pas, moi, puisque je remplace le colonel au moins provisoirement. Je ne puis être tout à la fois la tête qui dirige et le bras qui exécute.

— Eh bien! s’écria le marquis avec colère, advienne que pourra, je refuse de partir!

Le chevalier haussa les épaules.

— Vous êtes fou ! dit-il.

— Foui répondit Oontran avec hauteur; non, je ne suis pas fou, je suis las ! J’étais fou quand je me suis associé, moi, l’homme pur et brave, à vous tous, hommes tarés et sans honneur! J’étais fou quand, en échange de Léona que vous m’avez rendue, j’ai tué, pour vous servir tous, le général de Ruvigny et Octave de Verne... J’étais fou quand je vous ai cédé Marguerite ! Aujourd’hui je ne le suis plus.

Et Oontran s’était redressé calme et fier, et il dominait le chevalier du regard.

— Tiens! dit le chevalier avec un éclat de rire moqueur, vous parlez de Marguerite? Ma foi, mon cher, à vous dire vrai, cet ordre que je vous apporte est une petite vengeamce... Vous avez trop aimé Marguerite... et elle vous a trop aimé.

LES EU.MPAEXüNS

Un regard plein de haine jaillit à ces mots des yeux du chevalier : — Car, ajouta-t-il, j’ai bien la personne et la dot de Marguerite, mais je n’ai point son cœur, moi, et elle me hait et me méprise. Comprenez-vous, cher ami? Ce soir, ajouta le chevalier, au nom de vos serments et des liens qui nous unissent dans le passé comme dans l’avenir, l’association vous ordonne de partir.

— Je ne partirai pasl Sortez !

Le chevalier croisa tranquillement les bras et regarda Contran en face; son sourire était devenu hideux, et M. de Lacy comprit qu’il n’avait à attendre de cet homme ni merci ni justice.

— Eh bienl s’écria Contran, si vous venez me parler, au nom de l’association, de votre haine personnelle, monsieur, brisons là. Demain, je serai à vos ordres, et, Dieu aidant, je débeu-rasserai le monde d’un misérable tel que vous. Mais, ce soir....

Un rugissement étouffé s’échappa de la poitrine de M. de Lacy : — Vous ne vous souvenez donc pas, murmura-t-il, que j’ai déjà versé le sang de deux hommes?

— Pour l’intérêt général, marquis.

— Eh bien! exclama M. de Lacy hors de lui, puisque vous le voulez, allons! L’un de vous ,me tuera, ou vous mourrez tous de ma main jusqu’au dernier.

Et il jeta son gant au visage de M. d’Asti. Celui-ci pâlit de fureur, mais il se contint : — Allons donc ! dit-il, mais il me paraît improbable que vous ne succombiez point à pareil jeu.

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— Peut-être... Allons!

Pour gagner les dehors de l’hofel, M. de Lacy avait le choix entre la cour principale et les jardins, qui ouvraient sur une ruelle déserte par une petite porte dérobée. C’était par cette porte que s’était introduit le chevalier, et M. de Lacy y trouva la chaise de poste destinée naguère à le transporter au Havre.jLe marquis, pour n’éveiller aucun soupçon sur sa disparition, avait préféré cette route. Le chevalier ordonna au postillon de fouetter ses chevaux et de rebrousser chemin, puis il se trouva seul avec M. de Lacy qui avait tiré sur lui la porte du jardin.

En ce moment on entendait les préludes d’une valse nouvelle qui traversaient l’espace sur l’aile des brises de la nuit.

— Monsieur, dit alors le marquis en touchant du doigt l’épaule de son complice, nous sommes sept en tout. C’est donc six hommes que j’ai à tuer pour reconquérir ma liberté.

— Parfaitement, répondit le chevalier en s’inclinant.

— Donc, lorsque je vous aurai tué, il n’en restera plus que cinq.

— C’est tout simple.

— Eh bienl dit froidement le marquis, je vais commencer par vous.

— Il faudrait auparavant nous procurer des armes, j’imagine.

— Bon ! vous oubliez que chacun de nous porte tou-

29i LES COMPAGNONS

jours sur lui un poignard dont le manche figure une main

de squelette.

— C’est juste, mais on ne se bat pas au poignard.

— Eh bieul nous mettrons cette arme à la mode. A nous deux, chevalier!

Et M. de Lacy fit briller au clair de lune la lame étincelante de son stylet.

Le chevalier fut un peu interdit de cette brusque agression, et il hésita pendant dix secondes, puis un éclair fauve jaillit de ses yeux, et il tira pareillement son poignard.

— Un mot seulement, dit-il.

— Parlez, et hâtez-vous.

— Si vous me tuez ici, à cette heure, dans cette rue déserte, aurez-vous la loyauté d’aller trouver les cinq autres, et de leur demander le combat ?

— Oui, je vous le jure. Cependant...

— Ah ! fit le chevalier d’un tou railleur, il y a une restriction, sans doute...

— Une seule. Avec l’arme dont nous allons nous servir, il peut fort bien arriver que le vainqueur soit aussi mortellement atteint que le vaincu. Si je me sentais frappé à mort, je me contenterais d’aller mourir chez moi.

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UE L'AMOUU

— Je ne vois à cela aucun inconvénient.

— En garde donc, monsieur.

Et M. de Lacy fondit sur son adversaire. Ce duel au couteau était horrible à voir. Là, les galantes finesses, les élégantes et sages théories de l’escrime disparaissaient pour faire place à une brutalité sauvage, à une rage féroce. On eût dit deux cannibaless cherchant à s’égorger poim satisfaire leurs grossiers instincts.

Le combat fut court. Pendant dix minutes, le marquis et le chevalier s’élancèrent et se frappèrent avec furie; puis ce dernier poussa un cri, un cri de douleur et de rage; le poignard échappa à sa main, ses bras crispés se distendirent; il demeura une minute debout, immobile, roulant un œil hagard sous son arcade creuse et bistrée ; puis il essaya de faire un pas en arrière, et il tomba.

— Unt dit froidement M. de Lacy.

Mais quand le marquis voulut à son tour faire un pas en avant, il chancela, un nuage passa sur ses yeux, et il fut obligé de s’appuyer sur une borne.

— Je suis un homme mort, murmura-t-il, j’ai trois coups de stylet dans la poitrine, et je n’ai pas une heure de vie devant moi... Oh I Jeanne 1 Jeanne, ma bien-aimée, toi, mon seul et unique amour, faut-il donc que tu n’aies épousé qu’un cadavre?... Te voilà veuve avant d’avoir été femme...

Et une larme aride, brûlante, une larme de damné roula lentement sur la joue pâle du marquis. Tout à coup â cette larme succéda un éclair de rage; son œil déjà

voilé, étincela d’iine flamme sombre : ~ Mourrai-je donc sans être vengé? dit-il d’une voix sourde.

Ce mot de vengeance lui rendit un souffle de vie, et il se redressa et poussa du pied le corps du chevalier.

— Car enfin, murmura-t-il, mon meurtrier, Thomme qui me tue, qui brise du même coup et ma vie et mon amour, celui qui vient de changer en voile funèbre et en habits de deuil la robe blanche et la couronne de fleurs d’oranger de ma Jeanne adorée, ce n’est point ce corps inerte que je foule, ce misérable que j’ai tué comme il m’a tué; c’est cette asssociation infâme, ce sont tous ces hommes liés par un pacte inferned, rivés les uns aux autres par le crime, qui ont fait de moi ce que j’ai fait d'eux, du reste, une machine obéissante, un poignard soumis, une main toujours levée pour le crime, un front que la honte ne pouvait plus rougir... Eh bien, je ne veux pas que ces hommes me survivent ; je meurs au seuil de mon alcôve nuptiale, Us mourront sur les marches de l’échafaud; le déshonneur nous servira d’épitaphe, et Jeanne ne me pleurera point... Ohl continua M. de Lacy avec une sourde et cruelle ironie, si je pouvais vivre une heure encore!...

Et il essaya de faire quelques pas, se traînant plutôt qu’il ne marchait ; et cette énergie de fer qu’il possédait lui donnant la force de repousser la mort qui s’avançait à grands pas, il continua à se traîner, s’appuyant aux murs, se reposant parfois, puis reprenant sa route, pour

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I>E L’AMonn 2<t7

s’arrêter eucure... Il e;ai>na ainsi rextrêmitê dp la rnellp, puis la rue Vanneau.

Une heure sonnait aux horloges voisines, la rue était déserte ; cependant une voiture de place passait à vide, et le cocher, apercevant M. de Lacy, lui offrit ses services.

L’obscurité était assez profonde pour dissimuler le sang qm maculait le gilet blanc du marquis, et le cocher, l’aidant à le monter dans le fiacre, ne s’aperçut point qu’il était blessé.

— Rue du Helder, 13, murmura M. de Lacy d’une voix éteinte. Un louis de pourboire, si tu y vas en dix minutes.

Le cocher ébloui enveloppa ses deux rosses d’un vigoureux coup de fouet et partit avec la rapidité de la foudre.

M. de Lacy s’évanouit eu route. Cependant il reprit connaissance au moment où le fiacre s’arrêtait : — Mon ami, dit-il au cocher, sonnez à cette porte, vous monterez au premier étage et éveillerez mon valet de chambre en lui disant que son maître l’attend dans la rue.

Le cocher exécuta les ordres du marquis, et revint peu après, suivi du valet de chambre.

— Guillaume, lui dit M. de Lacy dont la voix s’affaiblissait de plus en plus, il y a dans mon cabinet et dans le tiroir d’un secrétaire dont voici la clef, un petit coffre en bois de cèdre que tu vas aller me chercher sur-lechamp. Tu m’apporteras eu même temps un manteau.

— Oui, monsieur, répondit le valet en prenant la clef et se hâtant d’obéir.

Il n.

26S I.KSl COMI'ACXONS

Il revint peu après avec le coU'rel.

— Tu peux retourner te coucher, lui dit tranquillement le m£u:qui8 eu s’emparant du coffre de cèdre.

— C’est singulier! 'murmura le valet en s’en allant, mon maître a la voix d’un homme qui va passer,

M. de Lacy appela alors le cocher :

— Mon brave homme, lui dit-il, je me suis battu tout à l’heure en duel, j’ai reçu trois blessures et je pourrais fort bien mourir pendant le trajet que nous allons faire. Je n’ai pas le temps d’aller chez un médecin, ce qui, au surplus, serait parfaitement inutile. Vous allez me conduire rue de Verneuil. Si, à la porte de l’hôtel, lorsque vous abaisserez le marchepied, vous me trouviez mort, vous demanderiez à parler à madame de Lacy et lui remet-, triez ce coffret en lui disant que je vous ai promis dix louis. Ce coffret ne contient, du reste, que des lettres d’amour.

Le cocher écoutait stupéfait.

— Allons! dit le marquis, partons et au galop !

Puis il ajouta mentalement avec un sourire infernal : — Ah! j’ai bien fait d’écrire jour par jour et à l’insu de tous l’histoire de notre pacte infâme ! Au moins je serai vengé !

Pendant que s’accomplissaient les événements que nous venons de raconter, on n’avait point tardé, à l’hôtel de Froidefond, à remarquer l’absence de M. de Lacy, et cette absence avait tout d’abord paru singulière. Puis, .on s’était souvenu que le marquis était allé saluer un per. sonnage que nul ne connaissait; qu’ensemble, ils s’étaient

DE L’AMÜUU

retirés à l’écart et avaient paru causer d’une façon grave et sérieuse.

Un domestique interrogé assura les avoir vus se diriger l’un et l’autre vers le jardin.

On parcourut le jardin sans retrouver M. de Lacy.

Alors des bruits sinistres commencèrent à circuler au mUieu de cette foule joyeuse et tout à l’heure abandonnée au plaisir ; les mots de rencontre, de duel, d’absence mystérieuse, se répandirent à travers les salons; et les salons se vidèrent insensiblement sous le prétexte banal de l’heure avancée. Le monde parisien a surtout horreur des drames et des nouvelles fâcheuses lorsqu’il s’amuse.

En moins d’une heure les invités furent partis, laissant M. de Froidefond et la jeune mariée en proie à une inquiétude mortelle.

Ce magniQque hôtel, naguère empli de bruit, de lumières, de femmes parées, redevint en quelques minutes solitaire, désert : les bougies se consumèrent lentement, les sons de l’orchestre s’éteignirent, et la pauvre jeune femme s’enferma dans sa chambre nuptiale, le cœur agité de vagues et mortelles terreurs, tandis que la valetaille de l’hôtel parcourait Paris en tous sens pour retrouver le marquis.

Jeanne de Froidefond s’était assise, les yeux gonflés de larmes, sur le bord de ce lit de jeune fille qui devait être sa couche nuptiale; elle était là, haletante, sans voix, prêtant l’oreille au moindre bruit...

Et la nuit s’écoulait, et Contran ne revenait pas.

Tout à coup im bruit se fit dans le salon voisin, des pas retentirent; Jeanne sentit tout son sang refluer à son cœur... Les pas étaient lents, mais ils approchaient toujours...

Jeanne poussa un cri... c’était lui 1 Et, en effet, tandis qu’elle s’élançait à sa rencontre, la porte s’ouvrit, et Contran de Lacy parut.

n était enveloppé dans un grand manteau, et sous ce manteau, il portait un objet que sa jeune femme émue ne put et ne chercha point à définir.

— Ah ! s’écria-t-elle en joignant les mains, vous voilà donc!... et vivant !

Un sourire triste passa sur les lèvres du marquis de Lacy.

Jeanne remarqua alors qu’il était aussi pâle que ces blanches statues qu’on voyait, de sa fenêtre entr’ouverte, briller au clair de lune, sous les verts massifs du jardin.

— Mon Dieu ! murmura-t-elle avec effroi, comme vous êtes pâle!...

M. de Lacy marchait lentement, avec une faiblesse extrême; il s’appuyait aux meubles qu’il trouvait sous sa main pour ne point tomber.

Et Jeanne de Froidefond, comme si elle eût deviné, demeurait immobile, glacée de stupeur, attachant un regard atone sur cet homme, qui déjà avait l’aspect d’un cadavre.

Le marquis s’avança vers sa jeune femme lui prit la main et la fit asseoir sur une causeuse auprès de lui.

— Jeanne, lui dit-il alors d’une voix lente, grave, solennelle, Jeanne, m’aimez- vous ?

Oh! répondit-elle en l’enlaçant de ses bras, vous demandez si je vous aime... mon Contran adoré!... Mais pourquoi cette pâleur?... pourquoi cette tristesse?... cette voix lente et affaiblie?... Mais, répondez-moi donc, mon Dieul répondez-moi...

— Jeanne, murmura M. de Lacy, il faut que l’amour que vous m’inspirez soit immense, car depuis une heure cet amour triomphe de la mort...

Et M.de Lacy se dépouilla de son manteau, et sa femme jeta un cri d’épouvante à la vue de son gilet blanc couvert du sang de trois blessures.

N’appelez pas... silence! lui dit impérieusement le

marquis... je suis mort d’avance, et je veux être seul avec vous pendant quelques minutes encore... Jeanne, je vais mourir... Jeanne, ma bien-aimée, j’avais besoin de ton amour pour purifier ma vie souillée... pour me faire repentant à ma dernière heure...

■— Que dites-vous? fit-elle avec stupeur.

— Jeanne, continua M. de Lacy, si l’homme que tu as aimé parce qu’il était noble, brave, honnête, n’était qu’un vil meurtrier, l’aimerais-tu encore ?

— Ah ! s’écria Jeanne éperdue, vous avez le déUre, mon bien-aimé Contran... Vous, si noble, si bon... oh! cela est impossible...

— Si cela était, cependant ?

— Eh' bien, qu’importe! répondit-elle avec véhémence.

je t’aime parce que je t’aime... et je ne veux pas que tu meures !

Et Jeanne enlaça dans ses bras son mari mourant et le couvrit d’ardents baisers.

— Jeanne, mon ange adoré, murmura M. de Lacy, j’ai failli à l’honneur, j’ai du sang sur les jmains... J’ai foulé aux pieds l’écusson de mes pères et j’ai blasphémé mon Dieu... mais j’ai été entraîné, garrotté, conduit hâiUonné et les mains liées sur la route du crime par de plus grands coupables que moi... et ces coupables m’ont assassiné alors que je voulais redevenir honnête homme et vivre au grand soleil de notre amour et de notre mutuel avenu-... Les coupables, il faut les punir... Jeanne, tu me vengeras ?

Et M. de Lacy tomba sur ses genoux et se prosterna devant sa femme comme le vice repentant doit s’incliner devant la vertu.

— Jeanne, reprit-il d’une voix mourante, me pardonnez-vous ?

— Si je te pardonne! s’écria-telle, mais je te pardonne et je t’aime !

— Vrai ? fit-il avec un sourire ineffable où la vie semblait lutter contre la mort.

Elle prit sa main et la posa sur son cœur.

— Tiens, dit-elle, vois s’il bat !

Le marquis prit la cassette et l’ouvrit.

— Vois-tu ces papiers ? murmura-t-il. C’est mou histoire, c’est le nom et la liste de mes meurtriers, de ces

DK L’AMOL’R

hommes dégénérés qui uut i'uit de tou époux im assassin. Tu liras tout, n’est-ce pas ?

Jeanne étendit la main vers la cassette :

— Ah! dit-elle avec un accent étrange, malheur à eux! mon Contran bien-aimé, malheur à tes meurtriers, malheur à ceux qui changent en habits de deuil ma robe de fiancée I

M. de Lacy ne répondit pas... il venait d’expirer aux pieds de sa femme...

LU

Deux jours après, cet hôtel de Froidefoud naguère rempli de bruit, de lumières, dont la cour regorgeait de brillants équipages et qui avait vu le bal de noces de M. de Lacy dérouler sa foule élégante et parée, de ses salons ruisselants d’harmonie et de clarté aux massifs de verdure et aux discrètes allées de ses vastes jardins, avait sa porte principale tendue de noir.

Une longue file de voitures de deuil en encombrait les abords, et les habitants de la rue de Verneuil purent en voir sortir, vers midi, un char funèbre attelé de quatre chevaux noirs caparaçonnés de blanc.

C’était le corbillard qui transportait au cimetière du Sud la dépouille mortelle du marquis Contran de Lacy, mort à trente-deux ans, le jour même de son maiâage.

LES COiMPAGNONS

Ce même monde aristocratique, la veille convié à son bal et enviant ou admirant son bonheur, s’était donné rendez-vous à ses funérailles.

Une voiture qui contenait trois prêtres ouvrit la marche au triste cortège. Derrière s’avançait le char mortuaire.

La foule put voir alors un poignant spectacle.

Derrière le char, à dix pas et en avant des premières voitures du cortège, trois personnes marchaient : deux vieillards et une femme.

Ces deux vieillards étaient le baron de Froidefond et le baron de Lacy, le beau-père et l’oncle du détunt.

Au milieu d’eux et se soutenant à peine, cheminait une femme entièrement vêtue de noir et qui sanglotait sous ses longs voiles de denil. C’était Jeanne.

Le convoi se dirigea lentement à travers les rues silencieuses et paisibles du noble faubourg jusqu’à l’église Saint-Thomas-d’Aquin.

La bière qui renfermait le corps de Contran fut placée dans la nef sur un catafalque.

Après la grand’messe eut lieu cette poignante et terrible cérémonie de l’absoute ; les voûtes sombres de la vieille église retentirent des chants funèbres et des prières psalmodiées pour le repos de l’ame de M. le marquis Contran de Lacy.

Puis chacun des assistants fut invité à venir jeter quelques gouttes d’eau bénite sur le cercueil.

Ce fut d’abord M. le baron de Lacy, ce vieillard désor-

mais sans héritier, qui s’agenouilla devant le catafalque et murmura d’une voix brisée :

— Contran, mon fils bien-aimé, le dernier des Lacy, repose en paix 1

Puis vint M. de Froidefond qui dit en pleurant : — Époux de ma Jeanne adorée, je te pardonne d’avoir brisé le cœur de mon enfant...

Puis Jeanne s’approcha à son tour.

Alors il y eut comme un frémissement parmi la foule respectueuse, qui s’écarta devant cette femme vierge et veuve, dont la nuit de noces avait été une nuit de désespoir...

Jeanne ne pleurait plus sous son voile; Jeanne ne marchait plus eu chancelant...

Sa démarche était hautaine et fière comme si elle fût allée demander justice, trois siècles plus tôt, à un roi de France, et 1e sommer de venger le meurtre de sou époux.

Elle s’approcha du cercueil, elle s’en approcha de si près qu’on eût dit qu’elle voulait p^ler au mort, — et, en effet, elle se pencha et dit à voix basse, d’un ton lent et ferme : — Contran, mon bien-aimé, si ton âme flotte dans le vague, sous ces voûtes sombres, si la mort n’est point le néant, si tu peux entendre ma voix, écoute, mon bien-aimé Contran, écoute... Sur le cercueil où dorment tes dépouilles de l’éternel sommeil, car ton repentir a effacé tes fautes, je jure de consacrer chaque heure, chaque minute de ma vie à poursuivre tes meurtriers et

à te venger I Dors eu paix, ami, tes assassins mourront châtiés 1

Et la veuve, qui s’était courbée pour faire ce redoutable serment, se releva grande et forte!

Jeanne avait vieilli de dix années ! Jeanne allait devenir l’instrument fatal et vengeur de la Providence justement irritée !

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