PROLOGUE
Où Passe-Part ont entre en scène.
La nuit du dimanche gras, carnaval de Tannée 1847, l'auteur du Spectateur nocturne eût eu fort à faire et beaucoup à voir, entre minuit et une heure, si, témoin occulte, du haut d'un observatoire central comme la lanterne du Panthéon, il avait pu s'intéresser simultanément à ce qui se passa, dans ce court espace de temps, barrière de
IFi
Fontainebleau, rue Beaujon, sur le Pont- Royal et dans une impasse avoisinant le Marché-aux-Chevaux.
Malheureusement, ainsi que nous venons de le constater, depuis un demi-siècle à peu près, Rétif de la Bretonne et son œuvre dorment et se reposent dans la poussière de l'oubli ; et dans le monde où sans doute plane son âme curieuse et taquine, le vieux rôdeur de nuit ne songe plus guère aux choses d'ici-bas.
Nous essayerons donc de le remplacer, en décrivant de notre mieux les quatre scènes étranges et mystérieuses qui, tout en se composant d'éléments hétérogènes, forment les quatre assises de notre histoire.
Sur la route de Paris à Villejuif, à une centaine de pas de la barrière de Fontainebleau, un ouvrier vêtu d'une blouse bleue et d'un pantalon de toile de même couleur, un béret basque enfoncé jusqu'aux sourcils, un cigare à la bouche, se promenait de long en large, envoyant de temps à autre une bouffée de fumée en l'air, et paraissant s'occuper aussi peu du carnaval qui s'en va que du carême qui arrive.
Et cependant c'est l'heure du plaisir ou du sommeil; celle de la flânerie est passée, celle des affaires le paraît encore plus.
Oh ! Paris, ville de ténèbres et de lumières, ré-
A vol d'oiseau 7
ceptacle de toutes les fanges et de toutes les gloires tu n'as pas de plus chère complice que la nuit ! il se taille plus de besogne dans ton giron à la pâle et blanche clarté des étoiles qu'aux rayons du soleil î Tu protèges les travailleurs de ces heuf es mystérieuses !
Ah! tes rues, désertes et calmes en apparence, cachent plus de mouvement et de passions, plus de rires et de sanglots, plus de grincements de dents et d'espérances menteuses, que ne pourra jamais en inventer l'imagination du romancier le plus fécond V
Depuis près de vingt minutes déjà, notre promeneur allait d'un arbre à l'autre, sans dépasser la limite qu'il devait s'être tracée mentalement.
11 ne témoignait aucune impatience de sa solitude et de sa longue attente.
D'une taille au-dessus de la moyenne, la souplesse de sa démarche, l'assurance et l'harmonie de ses mouvements, disaient assez que l'homme à la blouse bleue n'avait à redouter aucune attaque brutale. A coup sûr c'était un rude compagnon.
Néanmoins, quoique par son costume, par sa coiffure et par ses allures un peu plébéiennes, il cherchât à se faire prendre pour un homme du peuple, la blancheur de ses mains, la délicatesse de ses traits énergiques, éclairés par deux yeux bruns plein» d'éclairs, et surtout une habitude du commandement qui se lisait dans chacune de ses
distractions, démentaient son déguisement moral et physique.
■Etait-ce par insouciance ou de parti pris qu'il négligeait de répondre aux regards soupçonneux que lui lançaient les charretiers se dirigeant sur Paris ?
Si ses yeux surveillaient la route et les voyageurs, sa pensée était loin de lui..
Cependant la route de Villejuif ne jouissait pas alors d'une très-bonne réputation. On parlait d'attaques à main armée, d'un colporteur assassiné et jeté dans une des carrières qui abondent en cet endroit.
Assurément, la promenade régulière de notre individu , ses airs d'insouciance et de quiétude profonde ne devaient être rien moins que rassurants pour les gens qui lp croisaient.
Depuis quelques instants aucune charrette ne passait. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la route se montrait complètement déserte, lorsque soudain l'homme à la blouse bleue écouta attentivement et fit un geste de satisfaction.
— Le voici ! murmura-t-il.
Le son d'une trompe lointaine se fit entendre, et plus près de lui le hululement d'un oiseau de nuit.
A son tour, il porta deux doigts à sa bouche et fit retentir ce cri sourd et clair que les chouans employaient lors de la guerre de la Vendée pour se garder et se reconnaître les uns les autres.
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Puis, s'arrêtant subitement pour jeter autour de lui un regard investigateur, il secoua la cendre de son cigare, en aspira précipitamment quatre ou cinq bouffées, afin d'en rendre le feu plus visible, et cela fait, il traversa la chaussée presqu en courant.
Se placer juste au milieu de la route, au point le plus culminant, de façon à être aperçu de loin, lancer le cigare en l'air et lui faire décrire une parabole brillante de clarté et d'étincelles, fut pour lui l'affaire d'un moment.
Presque aussitôt, en réponse à son signal, le cri du hibou se fit entendre de nouveau, suivi du son de la trompe, qui parvint aux oreilles de l'inconnu plus fort et plus rapproché. Alors le singulier promeneur, se rejetant en arrière et s' abritant derrière le tronc d'un orme monstrueux, sortit un masque d'une poche de sa blouse, se l'appliqua sur le visage et attendit, sans qu'un seul battement de plus vînt précipiter son pouls dans ses veines.
Sans qu'il fût possible de s' en douter, ses mains, qui semblaient chercher la chaleur dans chacune des poches de son bourgeron , jouaient avec la crosse d'un pistolet.
Certes, au besoin, ces jjeux petits bijoux, modestes et cachés comme des violettes, n'auraient pas manqué de se mêler à la conversation qui allait se tenir,
La nuit était magnifique, le froid vif, l'atmos-
: fi* !■■:.
phère pure et transparente, et tout le paysage environnant semblait revêtu d'un caractère hoffmahnesque, d'une couleur fantastique.
La présence de notre inconnu, deux notes rauques et mélancoliques, dçux cris de hibou avaient suffi pour poétiser cette vallée qui , quelques heures auparavant, n'avait rien* que de très-prosaïque. Le monsieur Jourdain de Molière n'aurait rien compris à ce changement.
Une légère brise passait à travers les branches des arbres; les ormes et les peupliers chuchotaient avec elle et se laissaient doucement agiter et caresser. *
Le galop rapide d'un cheval rompit brusquement le silence de cette nuit solitaire.
Bientôt après, le cheval lui-même parut, descendant à toute bride la côte escarpée de Villejuif et se dirigeant vers Paris.
Arrivé à la hauteur ou plutôt en face de l'arbre derrière lequel l'homme à la blouse bleue s'était embusqué, l'animal s'arrêta brusquement, comme si ses sabots se fussent subitement trouvés soudés au soi.
Le cavalier qui le conduisait, masqué ainsi que son interlocuteur, demanda d'une voix basse, mais claire ;
rr Passez-vous?
— J'attends, lui fut-il répondu,
— Combien?
— Sept. , -^ Venant d'où?
— De la lune,
— Jj IIOLU.O I
— Deux.
— Le maître?
— Est venu.
— Est-ce tout?
— C'est tout.
Le cheval repartit » comme emporté par une trombe, par un tourbillon. Pourtant l'ouvrier demeura immobile derrière l'arbre qui le dissimulait, tant que le galop du cheval fut perceptible.
Lorsque la route fut devenue paisible et sûre pour lui, il ôta son masque, retira ses mains de ses poches, ou plutôt de ses pistolets, et toussant doucement:
— La Cigale! fit-il.
— Me voici, capitaine, répondit une voix mâle et
de. fort calibre.
La porte d'une hutte de cantonnier placée à quelques pas delà s'ouvrit, un homme en sortit. Mais pour en sortir, il se vit obligé de se courber en deux, tant sa taille était haute et sa carrure athlétique.
Cela fait, il se redressa avec un soupir de satisfaction, et, se frottant joyeusement les mains, il arriva en présence de l'ouvrier qu'il venait d'appeler son capitaine. Là, portant la main à son bonnet
12 A VOL D'OÏSEÀU
qui affectait une forme militaire, il le salua, la main droite au front, et se tint immobile et silencieux.
— Tu peux paraître maintenant. Tout est * fini.
La Cigale ne broncha pas.
L'homme qui répondait au nom de la Cigale était un grand gaillard d'au moins six pieds français, taillé à coups de hache, toujours gêné. par la quantité d'air qu'il était forcé de déplacer, embarrassé de sa largeur et de sa longueur.
Mais, comme il arrive souvent, sous cette enveloppe gigantesque, redoutable, se cachait une âme presque enfantine, nous dirions timide, si le mot de timide chez un homme n'impliquait pas un peu l'idée de lâche.
Or , la C igale et un lâche n' avaien t j amais marché dans les mêmes espadrilles, depuis une quarantaine d'années qu'il existait. Sa physionomie intelligente et rusée, ses yeux gris et comme percés avec une vrille, ses cheveux et sa barbe fauves comme la crinière d'un lion ; puis, brochant sur le tout, un teint bistré, couleur de brique, composaient un singulier ensemble.
II y avait dans cette nature-là quelque chose qui vous attirait et vous repoussait à la fois.
Son costume, celui des débardeurs et déchargeurs des ports : bourgeron et pantalon gris, cas- ( quette sans visière, faisait admirablement ressortir ^
A VOL d'oiseatj 13
la vigueur herculéenne d'un torse" taillé d'après
l'antique.
En somme, ce bon monsieur la Cigale était un petit camarade qu' il valait mieux avoir pour ami que pour ennemi.
L'ouvrier le laissa quelques instants dans son attitude de chien qui craint d'être fouetté par son
maître, puis :
Pourquoi es-tu venu ici, malgré mes ordres?
lui demanda-t-il d'une voix sévère.
L'autre changea de position, baissa la tête,, et ne trouva rien à répondre.
Une particularité dans ce pauvre mastodonte, c'est que, pour peu que la moindre émotion vînt le saisir, il était obligé de retourner sept fois sa langue dans sa bouche pour ne pas bégayer, ou tout au moins pour ne pas lâcher une bêtise, une énor-
mité.
— Ne suis-jeplus le maître auquel on obéit sans
réfléchir, continua l'ouvrier sur le même ton, ou bien me prend-on pour un enfant qui ne saurait marcher sans lisières?
— Pardon. . . je. . . je. . . je croyais bien faire, murmura le pauvre diable d'une voix piteuse.
— Tu as eu tort. Tu m'as désobéi. La première fois que celât' arrivera, je t'en avertis, toutes relations cesseront entre nous. Je ne te considérerai ni plus ni moins que mes autres... subordonnés»
Oh! mon.,, mon capitaine!
iÀ A VOL D'OISEAB
— Ne m'appelle pas capitaine... Ici, je ne suis que Passe-Partout, ton camarade.
— Oh! mon cap...
— Encore !
— Je ne peux pourtant pas vous laisser risquer votre peau à tout bout de champ, sans m'en mêler, grommela-t-il comme un dogue qui se révolte.
— Quel danger courais-je, imbécile ?
— Suffit, dit l'autre d'un air satisfait, vous m'appelez* . .
— Tu.
— Comment ! Tu?
— Tutoie-moi.
— Je n'oserai jamais. ,
— Il le faut.
— Mais...
— Je le veux ! s'écria l'ouvrier avec impatience.
— Bon!... Tu... tu... tu... m'as appelé imbécile, donc tu ne m'en veux plus, mon bon Passe-Partout.
— A la bonne heure !
— Après ça, vous... tu... vous avez bien le droit défaire ce qui vous convient... Ah! foi d'homme, tant pis ! je peux bien vous traiter de « mon capitaine, » mais je ne pourrai jamais vous tutoyer comme un va-nu-pied.
— Au diable ! fit Passe-Partout > parle-moi comme tu l'entendras, mais n'oublie jamais que je ne suis qu'un ouvrier comme toi, ton camarade d'atelier, ton inséparable. . . -
— Vous voyez bien que je ne peux pas me séparer de vous. C'est vous qui venez de le dire.
— Soit.
— J'ai donc bien fait de venir.
Sans et contre mon ordre? répondit sévèrement Passe-Partout.
-Dame! oui, qu'il me semble murmura la Cigale en baissant les yeux sous le clan- regard de
pas ta première désobéissance, ta prochaine indis-
Cré l°ïi n'y a pas de dé. . . dé. . . désobéissance quand l'intention d'obéir y est. 11 ne peut pas non plus. . . pSsTàvoir d'indiscrétion... Je suis muet comme une baleine quand il s'agit de. . . de. . . de. . .
Et le géant se sentit tellement ému que la fin de sa nhrase ne put jamais sortir.
Allons, allons, mulet, n'en fais qu'à ta gu.se, repartit Passe-Partout en se laissant toucher malgré M par cet accent vrai. Sois prudent, seulement Un de ces jours, tu me compromettras sans ten
d °!l e Ce jour-là, faites-moi sauter le crâne, je ne recommencerai plus.
Ta main !
Oh 1 mon;. . mon capitaine ! — je veux dire. . .
monsieur Passe-Partout.
- Souviens-toi que tu t'es jeté bien souvent
46 A VOL D*OISEAXÎ
entre la mort et moi!... Toute fausse démarche peut me coûter la vie.. .
— Vous voulez dire que ce n'était pas la peine de vous la sauver pour. . . pour. . .
Pour me la faire perdre au moment où le but
approche.
— Oh cela ! jamais !
— Puisque tu m'as suivi malgré moi, sais-tu ce qu'est devenu Caporal?
— Tout de même. C'est un matelot fim; il ne manquera pas son coup, quoiqu'il se soit embarqué
sans palan.
— Tout n'est pas dit encore! fit en hochant la tête l'homme à la blouse bleue.
Caporal est bien fin... Soyez calme... Il ne se
laissera pas genopper*
— Je compte sur lui. Mais mieux vaut faire comme si je n'y comptais pas. Regarde si mon cheval est toujours derrière la hutte.
— Il y est. Je l'ai attaché au même arbre que
le mien.
— Bien. Va me le chercher.
La Cigale tenait de l'Arabe, pour qui entendre c'est obéir... quand il lui plaît d'obéir.
Ouvrant l'immense compas de ses jambes, il s'éloigna rapidement*
Passe -Partout, ou le capitaine, — nous lui conserverons ce nom ou ce titre jusqu'à plus ample information, — se débarrassa aussiôt de sa Blouse,
A. VOL D'OISE iV * "
de son pantalon, de son béret. Il parut alors dans une tenue de cheval d'une élégance irréprochable, vivant la perruque noire et la fausse barbe de même couleur qui le déguisaient à tous les yeux il ne garda qu'une fine moustache coquettement
ouvrier de tout à l'heure se trouva métamorphosé en un jeune élégant au visage pale et diaphane, aux traits fins et délicats comme ceux d une femme qui n'aurait pas encore atteint la trentame. L'œil seul n'avait pas changé.
C'est une chose à remarquer : tous les hommes oui, par besoin, par métier, se travestissent journlnement, agents de police, espions «J».
arrivent avec une habileté rare, mais concevable, à ' des résultats extraordinaires pour tout ce qui con- . cerne la démarche, la tournure, la taille, le v 1S age, même la voix ; mais jamais le plus expert n est parvenu à changer l'expression de son regard.
Il vient toujours un moment où l'homme tout entier se révèle dans son œil.
Au moment où le capitaine achevait sa transformation, ou pour mieux dire sa toilette, la Cigale reparut, conduisant deux magnifiques bêtes en bride, et tenant de la main gauche un chapeau et
une cravache.
— Pourquoi ceux chevaux? demanda le capitaine en sautant en selle.
— Est-ce que j 3 ne vous accompagne pas {
18 ^ A vox d'oiseau
— Dans cette tenue? Tu es fou.
— C'est vrai.
— D'ailleurs, ne faut-il pas que tu fasses disparaître toutes ces nippes?
— C'est encore vrai. Je suis une brute.
— Tu ne me croirais pas si je le disais, fit le capitaine avec un sourire.
— Tout de même. . . Et, quand j'aurai changé de peau et caché tout ça, qu'est-ce que je feï&i?
— Ce que tu voudras.
— Vrai?... dit le géant avec joie; je pourrai vous suivre?...
— Tu me rejoindras... j'y consens, puisque si je n'y consentais pas, ce serait exactement la même chose.
— Pour ca, oui.
— Du reste, il est possible que j'aie besoin de toi.
— Bon!... vous pouvez démarrer... Je serai bientôt dans vos eaux.,, là-bas, n'est-ce pas?
— Oui.
— Est-ce que vous ne prenez pas d'armes sur vous?
— J'ai des pistolets.
— ■ Faudra avoir un revolver ; ça vaut mieux.
— Allons, adieu. Ne tarde pas trop... et surtout sois prudent, il y. va de ma liberté, peut-être de ma vie.
— Bon ! vous pouvez vous en aller.
A vot d'oiseau 49
Le jeune homme lui fit un dernier signe de tête amical,tendit la main et s'éloigna,au grand trot, dans la direction de la barrière d'Italie ou de -Fontainebleau, ainsi qu'on la nomme plus ordinairement. — On veillera au grain, murmura à part lui le géant tout en s* occupant de la disparition des différents vêtements laissés par son capitaine.
Après en avoir fait un paquet qu'il attacha à l'arçon de sa selle, il siffla uu petit air de bravoure, jeta un dernier regard de précaution pour explorer les environs, et ne voyant rien de suspect, il se mit en selle.
Peu d'instants après il galopait vers Paris.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le départ de la Cigale, que le branchage d'un des arbres de la route s' entr ouvrit, une tête pointue comme celle d'un renard s'avança, examina les environs ; puis un corps suivit la tête pointue, et le tout dégringola lestement jusqu'à terre.
Là, cette étrange réduction de l'espèce parisienne, tenant un peu de l'homme et beaucoup du singe ou du renard, comme nous l'avancions plus haut, un voyou de la plus laide venue se mit à ramper jusqu'à la hutte du cantonnier, tout en prenant certaines précautions et en bredouillant entre ses dents :
La cigale ayant chanté tout l*été# Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue,
Puis, sans être obligé de se baisser comme le géant dont il raillait le nom, pour entrer dans ce pauvre taudis, reniant, le gnome, l'être curieux que nous venons de mettre en scène, tira de sa poche une boîte d'allumettes, en frotta une contre le sol, y mit le feu, et, s' orientant, il se dirigea rapidement vers une sorte de judas pratiqué dans la hutte, en face de l'entrée.
— Ça y est, pensa-t-il. Attendons.
Mais il n'attendit pas longtemps.
Un léger bruit se fit entendre derrière la hutte, et une main gantée, petite, aux doigts longs et fins, passa à travers l'ouverture lormée par le petit judas.
La main tenait un louis.
Le gamin le prit tout en murmurant:
— Excusez. . . . plus que ça de chic. . . , un jouvin de duchesse qui vous tend un jaune! . Nous sommes donc dans le grand monde ?
La main se retira.
Il reprit plus haut, mais pourtant avec précaution:
— Est-ce vous, m' sieur Benjamin ?
— Oui, répondit une voix douce et ferme à la fois.
— Vous avez vu?
— Tout.
— C'èst-il votre affaire ?
— Que t'importe ? Je te paye.
Juste comme de l'or. Vous n'avez plus besoin de rien !
~ De quoi? Allez-y au même prix, je vous appartiens. Vous n'avez quà parler, ^jue qu
faut ?
Ton silence»
— Motus, n,i, ni, c'est fini.
J5, B is résolue, quitta l'embuscade ou u se SdtrTèrelahutte, et la tournant se dmgea
^Ûîe^^'clarté blanche et rayonnante Lej^ne bomme se vit forcé de passer devant la
P tenttrt fl ant toujours, ouvritu» £L
U jeune homme, dans s P^P«, acc^o C ha le haut de son chapeau à une branche. Le cha
ilmba- en même temps, une longue et Edire clevXre d'un noir de jais se déroula
S Tun1ou^ main, les cheveux reprirent leur • t0 ^remasculine,tlecha P eaututremisen P lace ;
™is cheveux et chapeau disparurent.
^M** rapide que fût l'action du nouveau-venu
ou T l nLeue-venue, qui s'éloigna* en s,
ââ A VOL D'OISEAU
grande hâte, le gamin eut le temps de tout voir et décrier:
— Hé! m'sieur Benjamin! vous perdez vot' chignon.
Ne recevant pas de réponse, il ouvrit les deux yeux, les referma, se fit la nique à lui-même, faute de pouvoir la faire à d'autres, et après s'être souhaité une bonne nuit le plus tendrement possible, il s'endormit sur son lit de feuillage et de terre sèche comme sur un duvet de roi.
Cn enlèvement qnt n'est pa» ee qu'il parait être.
La demie sonnait à l'horloge du chemin de fer d'Orléans, boulevard de l'Hôpital.
Une voiture, venant de la place de la Bastille, après avoir traversé le pont d'Àusterlitz et la place Valhufiert, enfila au grand trot le boulevard de l'Hôpital, tourna la rue Poliveau et s'arrêta à l'angle formé par cette rue et celle du Marché-aux-Che-
vaux.
Les personnes que contenait cette voiture aux allures aristocratiques avaient probablement à se dire les derniers mots d'une conversation sérieuse et commencée depuis longtemps , car quelques
minutes s'écoulèrent avant que la portière ne s'ouvrît.
Enfin un jeune homme élégamment vêtu en descendit.
Le cocher, obéissant à un mot d'ordre donné d'avance, abrita ses chevaux dans une encoignure sombre et se tint coi sur son siège, comme tout automédon de bonne maison doit faire en face d'une gelée blanche.
Cependant notre jeune homme, enveloppé dans un pardessus de couleur foncée, dont le collet relevé garantissait et défendait son visage contre les regards indiscrets et le froid piquant de la nuit, notre jeune homme s'enfonça à grands pas dans la rue du Marché-aux-Ghevaux, en maugréant et pestant tout bas.
Les rues de ces quartiers éloignés du centre vivant de Paris sont encore aujourd'hui telles qu'elles étaient au moyen âge, étroites, mal bâties, plus mal pavées, sans air et sans soleil, privées de trottoirs et constamment boueuses.
La rue du Marché-aux-Chevaux surtout, habitée en grande. partie par des carrossiers, des marchands de vin au détail et de pauvres hères appartenant à la classe la plus infime de la population, peut passer, été comme hiver, pour un véritable cloaque.
Cependant le jeune homme dont nous parlons, tout en jurant contre l'acuité des cailloux qui déchiraient ses bottes aux semelles fines et peu accou-
A VOL d'oiseau 25
tumées à un pavé aussi rocailleux, s'orientait et se dirigeait vers une maison de misérable apparence.
L'adresse avec laquelle il évitait les flaques d eau ou les tas de boue fétide qui se rencontraient à chaque instant sous ses pas, l'assurance, avec laquelle il saisit le marteau rouillé d'une petite porte vermoulue, et le coup violent qu'il frappa, prouvaient clairement qu'il n'était un nouveau-venu ni pour le pavé, ni pour le marteau.
Il était attendu sans doute, car la porte s'entr'oavrit aussitôt, et à travers l'entrebâillement passa la tête d'une vieille femme, si femme peut s'appeler l'être informe et hideux auquel cette tête appartenait.
Des yeux sans couleur précise, dont l'un tirait à te et l'autre à <&; un nez aux cartilages rutilants, une bouche remplaçant des dents absentes par un sourire de danseuse sans emploi, un triple menton retombant sur des appas qui avaient dû exister quinze ans auparavant, mais qui, soit fatigue, soit maladie, avaient déserté leur immodeste séjour, le tout surmontant une masse ambulante de chairs fanées, haute de cinq pieds quatre pouces : — voilà ce que possédait l'aimable créature qui vint ouvrir à notre inconnu.
Est-ce vous , m'sieu Olivier ? fit-elle d'une
voix douce comme le dernier cri d'une scie en travail.
26 A vol d'oiseau
— Oui.
— Voyons ça ! voyons ça î... Approchez voir.
Et elle levait à la hauteur de son visage l'âme
d'une lanterne sourde.
— Qui diantre voulez-vous que ce soit? répondit brusquement celui que la vieille venait de nommer Olivier ; et , tout en répondant , il rabattait la lanterne de façon à ne pas laisser voir son visage. „
— Dame! est-ce que je sais, moi? Jusqu'au jour d'aujord'hui vous n'avez pas voulu tant seulement me montrer le bout de votre nez,
— Ce n'est donc pas la peine de chercher à me reconnaître, dit Olivier en souriant avec ironie.
— Vous êtes ben dur pour le pauvre monde m'sieu Olivier... Et pourtant, Dieu sait si je vous suis dévouée. . • Sans moi la petite. . >
— Pas de sentiment. J'ai de quoi augmenter votre dévouement dans ce portefeuille,.. Thérèse est-elle prête ?
— Parbleureloui. Elle s'est habillée en rechignant, en faisant des manières pas vrai ; mais ces jeunesses , ça n'a pas la science infuse, c'est si bêteî... Ça ne comprend pas qu'il n'y a qu'une chose au monde, l'argent... Ça parle de vertu, de bonne renommée, jusqu'au jour où, va te promener! ni vu ni connu je, t'embrouille, et la danse commence... C'est cinq cents francs, vous savez?
— Lea voici..»
Et Olivier tira d'un portefeuille un billet de
banque. ,
L'infâme vieille ne lui laissa seulement pas le temps de le lui tendre; elle fondit sur la main du ieune homme, prit l'argent, le mit dans sa poche avec un grognement de satisfaction, et ne remercia même pas, tant elle tenait à prouver sa vénération pour la Banque de France.
Olivier se recula avec dégoût pour que les doigts crochus de son interlocutrice n'effleurassent pas l'extrémité de sa main gantée.
11 n'y a pas d'offense, grommela- 1- elle...
Entrez-vous?
Non; prévenez.
— La petite?... Bon! elle est toute prévenue... Elle vous attend depuis longtemps déjà, Alors faisons vite. Priez-la de descendre.
-Sacr... Pardon!... mais vrai, là! vous êtes d'un vif, mon bon msieu Olivier, reprit la vieile sans bouger de place; ce n'est pas sans peme, allez que j'ai réussi.
i Bien! bien!
Avec ca que la petite. . .
Dites ! mademoiselle Thérèse! fit Olivier impatienté. .
Oh! je veux bien... Avec ça que la petite mamz elle Thérèse ne savait pas plus ce qu'elle voulait que la chatte d'en face. D'abord c était oui... ensuite, lion... 11 a fallu voir quand je lui ai
28 A VOL d'oiseau
apporté les frusques, et qu'elle a dû entrer dans ce beau domino farci de dentelles noires... Ah! ouiche! saint bon Dieu! un vrai déluge de Niagara! quoi! J'en ai mouillé deux mouchoirs... mais je ne vous les compterai pas. . . C'est réglé, c est payé. . . le blanchissage compris. . .
— Avez-vous fini ?
— Faut bien que je vous dise, pour que vous sachiez sur quel pied danser avec elle... Ne îa brusquez pas, hein! Foi de vfaie femme... c'est innocent comme la brebis qui vient de naître... Parole d'honneur! c'est bien la première fois que ça se voit chez moi...
Taisez-vous . donc, ou tout au moins parlez
plus bas.
— Oh! il n'y a pas de danger... la petite ne se
doute pas que,..
— Maudite bavarde !
Enfin, suffit. Elle ne connaît que cette entréelà... et, vous le voyez, maison honnête, mon enseigne le dit assez : Rose Machuré, revendeuse à la toilette, fait dans le neuf et dans le vieux, achète les reconnaissances du Mont-de-Piêlé et..
— Au diable ! Voulez-vous monter chez elle, ou , je monterai, moi?
— Faut que je vous dise... Après avoir pleuré comme une Madeleine, sans raison pour ça, ma foi! la pet... non, manïzelle Thérèse s'est décidée. Domino, masque et gants noirs... gants noirs,
A -VOt D'OISEAU 29
remarquez, on sait son monde! Si ça avait été une bakïïse de la Chaumière, je lui aura, collé des gants blancs nettoyés... mais...
Allez toujours, dit Olivier, qui rongeait son frein, mais qui, réflexion faite, voulut entendre usqù'aubout le.verbiage de V Rose Machuré.
] Ioh> ce ne sera pas long. J'ai mes affaires aussi, moi; tout le monde les a... Enfin, quoi!... eue est prête et mise comme une princesse en goimette. Ça m'a donné un mail... mais ça y est. C pouvaz vous flatter d'avoir la main heureuse, Seu Olivier! Il n'y a pas moyen de trouver phis sage et plus rangé. Vous me recommanderez à vos
amis et connaissances, pas vrai?
Avez-vous tout dit?
Pour ce qui regarde mam'zene Thérèse? à
peu près... mais pour vous, m'sieu Olhvier, si] ai
un conseil à vous donner...
UD 1 Mère Machuré, gardez vos conseils et retenez
bien ceci : M 11 * Thérèse est une jeune hlle pour
laquelle je professe le plus grand respect...
-Du respect!... au bal de l'Opéra! ncanala
Si iel'ai amenée dans votre immonde taudis... Allez toujours... c'est réglé, c'est payé, les
^irvot'Wmonde Uudis, répéta Olivier, c'est qu'il me fallait dépister de redoutables limiers acharnés à sa poursuite.
30 A VOL B'OÏSEAU
— Ah bah 1 si j'avais su.
— Aujourd'hui qu'on a perdu sa trace, aujourd'hui qu'il n'y a plus de danger pour elle, même dans vos indiscrétions, je veux bien vous prévenir de ceci :
— Voyons, voyons.
— Oubliez que vous l'avez logée.
— Nourrie et blanchie quinze jours durant...
— Oubliez son nom, tout faux qu'il soit.
— Ahl elle ne s'appelle pas... de son nom?
— Perdez la mémoire de mes visites et de nos relations...
— Hum! c'est difficile...
— Et dans six mois... peut-être même avant six mois, vous recevrez une somme égale à celle que je viens de vous remettre. . .
— Bon saint Jésus! c'est-il possible?
— Sinon... Attendez-vous à tous les dangers, à tous les malheurs!...
— Je suis une honnête femme!... fit la mégère en se redressant. Je ne crains rien... Oui dà!... c'est qu'on est en règle avec F administration,:^ sieu Olivier.
— r Vous vous attirerez la haine de gens plus puissants que... mais vous êtes avertie... Je vous
en ai dit assez.
— Parbleure! on se taira. Dès qu'il y a un billet
de femelle...
— Hein?
. — Un billet de cinq au bout de mon silence, il n'y a pas de danger que je lâche un mot. . .
— Et maintenant... allez me chercher M Ile Thé-
rèse»
-1 Qui n'est pas plus Thérèse que mon œil. On
y va... on y va...
Et M me Machuré, laissant sa porte entrouverte, rentra dans le corridor borgne qui précédait un escalier boueux, à peine éclairé par une veilleuse à
demi éteinte.
— Ah ! madame la duchesse , si vous ne me teniez t>as pieds et poings liés, je sais bien qui ne se chargerait pas de pareilles corvées, murmura Olivier, tout en frappant du pied avec impatience. . . Si jamais je suis libre. . . si jamais je. . .
Mais il eut sans doute peur d'être entendu, car, sans achever la phrase commencée, il jeta un regard soupçonneux autour de lui, et se mordit les lèvres jusqu'au sang, de regret d'avoir laissé échapper ce
peu de mots.
L'absence de la Machuré ne fut pas de longue durée. Elle reparut peu d'instants après , suivie d'une jeune femme enveloppée dans un large manteau noir, un loup à barbe de dentelle sur le visage et laissant voir sous son manteau la jupe ou plutôt le bas d'un domino.
Elle tremblait et semblait ne suivre qu'à regret la Machuré, qui éclairait le corridor à l'aide de sa lanterne sourde.
32 A vol d'oiseaij
Le jeune homme s'élança vers la jeune fille.
Venez, lui dit-il, en lui offrant son bras, le temps nous presse.
La jeune fille prit le bras qu'on lui offrait, mais Témotion fut plus forte que sa résolution, et elle fut forcée de s'arrêter.
— Vous tremblez... vous frissonnez... De- grâce, rassurez-vous!... Appuyez-vous sur moi... vous n'avez rien à craindre !
— Mon Dieu! fit-elle d'une voix douce et suppliante... je vous demande pardon... je devrais être rassurée près de vous... jç devrais me réjouir de quitter cette triste maison.
— Merci pour moi, grogna la vieille.
— Mais, reprit celle à qui nous donnerons encore le nom de Thérèse, ce costume, ces vêtements que je porte pour la première fois, cette solitude, l'heure à laqueli je me trouve près de
vous!...
— Veut-elle pas aller voir M. Musard, chez lui, dans la matinée? continua la Machuré.
— Tout cela fait que je me demande si je suis bien éveillée. . .
— Faut-il la pincer? demanda la vieille à Olivier. .
— Te tairas-tu sorcière ! . . .
— Oh! là! là!
— Mademoiselle, ajouta Olivier... prenez mon bras et soyez sûre que c'est celui d'un ami.
— Connu! fit la Machuré.
Où me conduisez-vous?
Une voiture vous attend, et dans cette voi-
U -l* Tiens! ils ne seront pas seuls! Quel crétin!
pensa la vieille.
Et dans cette voiture ? demanda Thérèse.
Vous verrez quelqu'un, dit Olivier en souriant, qui chassera vos dernières hésitations... quelqu'un que vous serez heureuse de connaître. — ■ Allons! puisqu'il le faut.
— Env'là des manières! grommela la vieille... Allons! bon voyage, ma mignonne... Le premier pas est fait. .. Il n'y a que celui-là qui coûte. . . Allez Jusqu'au bout... Soyez bien gentille... Fiez-vous à m'sieu Olivier qu'est un brave jeune homme et une bonne paye... Soyez heureuse, il n'en sera m plus ni moins. Je connais ça... Et n oubliez pas la maman Machuré, qui s'est mise en quatre pour votre service... quoi! .
Sorcière damnée ! s'écria Obvier, en faisant un mouvement de menace vers elle.
'Mais celle-ci ne l'attendit pas, elle se hâta de rentrer dans sa maison, et à travers la porte on l'entendit encore souhaiter bonne chance au jeune couple, de sa voix rogommeuse et pleine de ricanements. ' Je me sens mourir, murmura faiblement la
jeune fille en s'appuyant contre le mur pour ne pas
34 A vol d'oiseau
tomber; les odieuses paroles de cette femme*..
— Du courage, mademoiselle, ayez foi en ma promesse*
— Si vous me trompiez, monsieur Olivier, reprit-elle tristement ; si cet intérêt que vous me témoignez cachait un piège !
— Je vous pardonne ce doute, mademoiselle ; la démarche que vous faites en ce moment est grave; vous allez vers l'inconnu, rien de plus naturel que votre émotion et votre anxiété. Je vous le répète : toute votre vie, tout votre avenir dépendent de cette nuit ; connaissant mieux que vous l'influence terrible qu'elle aura, je comprends vos hésitations et vos appréhensions. Sans le savoir et sans qu'il me soit permis de vous donner une explication plus claire, vous allez jouer une partie formidable, dans laquelle vous vous trouvez engagée depuis le jour de votre naissance.
— Oh ! mon Dieu ! que m'apprenez-vous là î N'ai-je pas eu une existence assez misérable jusqu'à ce jour?... Me faudra-t-il plus tard regretter ce passé qui m'a paru si rude ? '
— Je ne dis par cela, mademoiselle, mais je suis chargé de vous préparer aux situations violentes dans lesquelles vous mettrez le pied cette nuit. Ne redoutez, pas cependant la première rencontre que vous allez faire ! Attendez-vous à une joie suprême, à une de ces joies qui épanouissent.
— Une joie ?. . . laquelle ?
— Dans peu d'instants, vous ne m'interrogerez plus. Soyez forte ; réunissez toute votre énergie et préparez-vous à m« dire : Olivier, merci ; je vous dois l'heure la plus douce de ma vie !
Il y eut un court silence.
Les deux jeunes gens, immobiles en face l'un de l'autre, se considéraient avec une expression intraduisible, expression de pitié sympathique de la part d'Olivier, d'espérance et de crainte de la part de la
jeune fille.
Peu à peu, le calme se fit dans l'âme de cette
dernière, et d'une voix ferme :
Monsieur Olivier, lui dit-elle, jusqu'à présent je vous ai trouvé bon, dévoué, sincère, partons ! Où vous me mènerez, j'irai. Partons; j'ai foi en
vous.
— Venez.*
Et Olivier l'entraîna en murmurant à part lui :
— Pauvre et belle enfant!... Ah I duchesse! duchesse!... vous ne briserez pas celle-là- comme vous avez brisé les autres... J'ai obéi pour les autres... Mais foi de... foi de gentilhomme ! pour celle-ci, je ne vous obéirai pas. Je crois même que, s'il le faut je mettrai des bâtons dans vos roues.
Et tous deux, l'un soutenant l'autre, descendirent lentement la rue, côte à côte, sans prononcer une parole, sans même se regarder.
Pour la première fois, ce jeune homme se sentit éma près de cette jeune fille, que peut-être, à son
36 A VOL d'oiseau
insu et contre son gré, il poussait vers un abîme.
II rougissait du rôle qu'il venait de jouer, sans se rendre compte si ce rôle était celui d'un bon ou d'un mauvais ange.
Arrivé au coin de la rue Poli veau, Olivier fit arrêter la jeune fille et, lui montrant la voiture :
— C'est là ! fit-il ; soyez courageuse.
Thérèse avança sans répondre.
— Montez, mon enfant, dit une voix calme et douce, une voix de femmç.
Thérèse entra dans la voiture.
— Madame, s'écria alors Olivier- s' adressant à une dame d'un certain âge dont les traits, encore très-beaux, exprimaient une bienveillance pleine de charme; madame, je vous amène ma sœur. .
— Venez, ma fille, dit la dame e» ouvrant ses bras à la pauvre enfant, qui, à ces mots inattendus à ce choc violent, perdit connaissance et n'entendit même pas Olivier qui ajoutait d'un ton de doux reproche :
— Vous ai-je menti, Thérèse ?
Sans qu'il fût besoin de faire un signe au cocher, sans qu'on lui eût donné d'ordre ni d'adresse, celui-ci enveloppa ses chevaux d'un coup de fouet qui les fit Partir ventre à terre.
Au moment où la voiture disparaissait à l'angle de la rue Poliveau et du boulevard de l'Hôpital, un petit judas, qui surmontait l'enseigne de la mère Machuré, s' en tr' ouvrit, et la vieille mégère, s'effor-
cant d'allonger un cou qui ne ressemblait pas à cehfda héron de la fable, la suivit des yeux en manant à travers son disgracieux sourire :
^ aTTL, c'est du propre I voilà qu'est gen- ■ ta ! Et qu'est-ce qu'il va dire de ça, 1 autre?
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Reproduction d'nn tableau de Cérftme.
Le passage de l'Opéra, quoique situé au centre d'un des quartiers les plus vivants de Paris, est, sous certains rapports, le passage le moins gai, le moins animé que nous ayons.
A quoi cela tient-il ?
Nul ne saurait le dire.
Par ses deux galeries, aboutissant au boulevard des Italiens, par ses galeries souterraines, donnant rue Drouot, rue Rossini et rue Le Peletier, il offre cinq débouchés aux gens pressés*
Pourquoi ces gens d'affaires, boursiers, industriels, clercs d'huissier, ou saute-ruisseaux de notaire, préfèrent-ils le tourner comme un cap dangereux et prendre les rues voisines, plutôt que de
.. d itri-hJ^H*^
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Il :
40 A VOL B*OISEAt
.s'engager dans ses galeries à l'aspect morne et sombre, à l'atmosphère humidifiée ?
Tout simplement, peut-être, parce que ces galeries sont mornes, sombres et humides.
Il en est une pourtant, surnommée Y Allée des Soupirs, qui, de sept heures du soir à une heure du matin, ne manque pas d une certaine animation les soirs d'Opéra*
C'est dans cette allée, av. milieu, que se trouve Ventrée des artistes et que, chaque lundi, mercredi et vendredi, défilent une ribambelle de jeunes et vieilles danseuses, plus ou moins crottées, plus ou moins accompagnées d'une mère ou d'une tante en cabas ou en accroche-cœurs, et une kyrielle de figurantes, marcheuses, chanteuses, toutes gaies et enclines aux joyeux propos.
Il y a des exceptions, nous objectera-t-on. Tant mieux pour les exceptions.
Pour en revenir à notre point de départ, sauf ce petit coin, oasis dans le désert, le passage de l'Opéra n'aurait jamais pu passer pour une succursale du théâtre du Palais-Royal.
Une époque dans Tannée se rencontre, néanmoins, où ce malheureux et lugubre passage renaît au bonheur, aux éclats de rire et à une circulation si tumultueuse que par moments elle devient impossible.
Cette époque, vous l'avez deviné, est celle du
carnaval. \
Chaque samedi soir, un peu avant minuit, des ifs resplendissants de lumière appellent les passants, bourgeois, nobles ou manants, qui n'ont pas eu la prudence de regagner leurs paisibles domiciles ; et, naturellement, bourgeois, nobles et manants, en honnêtes passants, veulent passer par ce passage où la foule empêche de passer.
Nous sommes tous ainsi faits ! Pourquoi ne nous moquerions-nous pas un peu les uns des autres ?
En somme, à minuit sonnant, quelques masques honteux arrivent, se faufilent et cherchent à gagner l'entrée du bal sans qu'il survienne d'acci-. dent, l'un a son plumet gigantesque, l'autre a ses brodequins à la poulaine. Celui-ci, vêtu en mousquetaire Louis XIII, tâche de garantir une épée en bois à fourreau de cuir mal graissé ; celui-là tremble pour la jarretière d'un innocent bébé qui fait son premier pas dans le monde. La foule s'attendait à être intriguée, bousculée, disons le mot, engueulée par eux... Hélas! ils sont en caoutchouc; c'est elle qui se voit obligée de les tirailler, de les houspiller, de les engueuler, redisons le mot, puisque lui seul est de circonstance.
Ceux-là sont passés. Qu'ils ne reviennent plus, c'est tout ce qu'on leur demande. Si ces malheureux-là se sont grisés avant de se mettre en route, ils ont eu soin d'entourer leurs flacons de crêpes
de deuil.
A d'autres! à d'autres!
42 A VOL d'oiseau
— Ohé ! les chicards î les flambards ! par ici ! La toile ou mes quat' sous! — « Ohé! les petits ".■'■ agneaux ! qu'est-ce qui casse les verres ! » — Monsieur se mouché ! — Zut en musique 1 — - Ohé ! les pierrots ! Jes polichinelles ! les paillasses et les débardeurs î Par ici ! par ici ! — Va donc I Viens donc dans la rue Basse! — Oh! c'te balle! Bonjour, ma- dame. — Lâche mon nez ! — Cipal, on me pince ! : — Tiens, des double-six ! — Je pose cinq et je retiens un! — Ohé! les titis ! les pierrettes! les rosières! les bacchantes!
Les entendez-vous? Les avez-vous entendus?
Non! eh bien! allez-y le premier soir de bal masqué, et vous les entendrez.
Si les chanteurs changent, les chansons sont toujours les mêmes.
, Ceux-là représentent la gaieté française ! Mortdiable! laissez-les passer. Leurs lazzis marqués au coin de l'esprit le plus fin se croisent dans l'air. Ce n'est qu'un feu roulant de rires avinés, de ^ chants obscènes, dé cris d'animaux f , puis, désireux de joindre le geste à la parole, ceux-là que vous attendiez et que vous admirez, bons passants, ;K bourgeois honnêtes que vous êtes, ceux-là vous
;/;>. écrasent les pieds, vous introduisent délicatement
W : ;:.\ les coudes dans les hanches, vous lancent en
gï plein visage un hoquet parfumé de vin bleu et
\/. vous bousculent férocement.
|f ;-? Que si vous vous fâchez on se moque de vous.
■ÏÏL-t.' 1 '-'
A vol d'oiseau 43
« Fallait pas qu'y aille ! »
Car telle est l'habitude du peuple le plus spirituel de la terre, ainsi que lui-même se qualifie modestement, il unit la raillerie de mauvais goût à la .brutalité stupide, blaguant les hommes, insultant les femmes, et s' asseyant sur les enfants.
Ah çà ! qui donc prétendait que le passage de T Opéra est un lieu triste et d'un aspect funèbre?
Voilà des gars qui sèment de la gaieté, de la meilleure, pour toute une année, y compris les six semaines de carême.
Enfin, le théâtre ouvre ses portes !
Les masques, les pékins en tenue de bal, les dominos de toutes couleurs se sont engouffrés dans l'immense vomitorium ; la foule des badauds diminue, s'écoule, disparaît et le passage redevient désert et silencieux.
Seuls quelques pâles voyous le traversent de temps à autre pour vendre du feu à un noctambule attardé; et quatre ou cinq décrotteurs faméliques attendent à l'entrée, l'arme, c'est-à-dire la brosse au bras, une victime à la chaussure maculée, qui ne se presse pas d'arriver.
Or, la nuit dont nous parlons, la nuit du samedi au dimanche gras, une heure après l'ouverture du bal, deux groupes composés, l'un de trois dominos noirs de tournure masculine, l'autre de trois hommes en costume de ville, auittaient le bal dans
M A YOL D'OISEAO
lequel ils étaient entrés depuis peu d'instants.
Ils tournèrent à gauche, traversèrent la galerie du Baromètre, alors presque déserte, et débouchèrent sur le boulevard.
Là, d'un commun accord, ils s' arrêtèrent ^silencieux, et les habits noirs à une certaine distance des dominos. Ces derniers portaient des masques, mais les éclairs menaçants de leurs yeux faisaient bien le pendant du frémissement qui agitait les lèvres d'un de leurs antagonistes.
Nous disons antagonistes, car, sans l'ombred'un doute, ces six personnages ne se trouvaient là, attendants et anxieux, ni pour se rendre à un joyeux souper, ni pour y chercher les éléments d'une orgie nocturne.
Du reste, autant qu'on en pouvait juger par leur tenue et par leurs manières, ils semblaient tous appartenir au meilleur monde.
Quelques minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles aucune parole ne fut échangée entre eux.
Enfin, celui des habits noirs qui témoignait le plus d'impatience, n'y tenant plus, s'adressa à l'un de ses amis et lui dit d'une voix qu'il ne prit même pas la peine d'amortir :
— Ce monsieur nous fait bien attendre : il ne •reviendra pas. Nous en aurions eu plutôt fini en ^ prenant des fiacres et en passant chez toi, Rioban ; tu as tous les outils nécessaires.
Rioban allait repondre, mais un des dominos, se
A VOL D'OÏSEATÏ 45
détachant de son groupe et s' adressant à celui qui venait de parler :
— Vous vous trompez, monsieur, dit-il, notre ami ne tardera pas. Et quant aux armes, soyez tranquille, vous trouverez là-bas toutes celles qui vous conviendront.
— Le voici ! s'écria un second domino, désignant deux voitures de remise qui au même instant s'arrêtaient en face d'eux,
Un quatrième Homino noir, assis auprès du cocher de la première voiture, descendit vivement, ouvrit la portière et offrit aux trois habits noirs de monter.
Il v eut un moment d'hésitation,
— Nous vous suivons, messieurs, fit en souriant l'un des hommes masqués.
On monta.
Les deux voitures se suivant de près roulèrent rapidement dans la direction de F église de la Madeleine. <•
Au bout de vingt minutes de marche on s'arrêta.
Ils descendirent tous, moins le dernier venu, qui se contenta de remettre à l'un des siens une boîte à pistolets et deux paires d'épées contenues dans un large fourreau de serge verte.
— Je reste, murmura-t-il à l'oreille du domino auquel il remettait ces armes; si les quatre premiers sont touchés, le cinquième viendra me chercher.
. -. VIF." ->■ i ■.■'.".
;' ; . —C'est convenu, mais espérons qu'on n'aura
fe - pas besoin de toi, lui répondit F autre avec un demi- *
sourire.
;- — On ne sait pas, tenez-vous bien.*, le bandit a
1? un poignet de 1er, et il tire comme un maître. Bonne
^ . chance !
fe ; : Les deux voitures s'étaient arrêtées au milieu d'un
terrain vague encombré de pierres, de moellons, É : de solives et d'outils de toutes sortes, dans le quar-
to tier Beaujon, que Ton commençait alors à cons-
| j truire. ' • .
— Ici, nul ne nous troublera, fit le premier do-
I mino. ■ ■ .
— C'est tout ce que je demande, répondit celui " < des habits noirs qui semblait le plus intéressé
dans cette affaire.
Les six hommes s'enfoncèrent dans le dédale d'un hôtel en construction. Le dernier d'entre eux replaça derrière lui une planche que le premier avait enlevée p^r pénétrer dans les décombres.
On fit halte dans une cour d'une dizaine de mètres de largeur, à peu près débarrassée de gravois et de
pierres*
— Les armes ? dit l'un des dominos.
— Elles sont là. Le choix en appartient à monsieur, répondit un autre qui les portait.
— Pardon, messieurs, fit celui à qui l'on parlait, pardon ! Avant tout, désirant que les choses se fassent proprement, sinon en règle, permettez-moi de
ii'S:
A VOL d'oiseau 47 ^
vous présenter mes témoins : M. le. vicomte de Bioban et M. le baron d'Entragues.
— Nous connaissons ces messieurs, Monsieur de
Ah ! il paraît que vous me connaissez aussi
moi-même, fit de Mauclerc ; c'est à merveille. Main- ■ tenant, je l'espère, vous voudrez bien, pour que la partie soit égale, me faire savoir à qui j'ai affaire, d'abord comme adversaire, ensuite à qui ces messieurs auront à parler en qualité de témoins. t— A quoi bon tout cela ? répondit le premier ' domino; l'un de nous vous a insulté, l'un de nous vous rendra raison. Désignez celui qu'il vous conviendra de prendre à partie, et soyez sûr qu'on fera droit à votre demande.
Charmant ! s'écria Mauclerc en riant du bout
des lèvres, Un de ces messieurs me fait un de ces outrages qu'on ne pardonne pas...
— Dites le mot, monsieur, vous avez été souffleté. J ^
— Parfaitement, dit Mauclerc, qui, sur le ter- ' rain, avait retrouvé son sang-froid de duelliste
consommé. Parfaitement, et soyez tranquille, dans cinq minutes je laverai ma joue dans le sang du fou qui me l'a salie. Je ne vous demande même pas le motif de cette attaque. Mais je ne veux pas tuer Pierre, si c'est Paul qui est le fou en question. Voyons, messieurs, lequel de vous est le Paul demandé?
— - À la bonne heure ! fit une voix amère ; on voit que le déshonneur est une vieille connaissance pour M. de Mauclere. Il rit sur les ruines de son honneur.
— Finissons-en. Lequel de vous est l'insulteur? Lequel ?
— Choisissez.
— Est-ce votre dernier mot?
— Notre dernier.
— Alors, messieurs, j'en passerai par où vous voulez. Je ne comptais tuer' que l'un de vous; je vous tuerai tous les trois, voilà tout.
— Est-ce moi que vous prenez pour votre premier adversaire ? fit le premier domino.
— Vous ? soit ! Seulement, comme je veux que la chance soit égale, vous m'avez reproché le soufflet que j'ai reçu, mon bon ami, tenez, voilà qui nous met au même niveau.
Et en moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour écrire ce peu, de mots, Mauclere se précipita sur son interlocuteur, lui arracha son masque, et le frapppa de son gant au visage.
L'autre ne poussa pas un cri, ne dit pas un mot, mais, sautant sur une épée, il se trouva en garde, avant même que Mauclere eût pu prononcer son nom :
— René de Luz î
— Moi-même ! En garde ! Et vous, messieurs, à bas les masques ! Il convient que M. de Mauclere
a voi, d'oiseau 49
sache maintenant en face de qui il se trouve. Bas le masque, Mortimer! bas le masque, San-Lucar! — Êtes- vous content, monsieur? ajouta-t-il en couvant Mauclerc d' un regard de feu, et sommes-nous dignes de croiser le fer avec un misérable, un traître et un vendu comme vous ?
— Mortimer! San-Lucar! de Luz!... On sait tout ! pensa de Mauclerc, qui par contenance faisait plier son épée, dont il avait piqué la pointe en
terre.
— Exigez-vous d'autres explications? dit René de Luz, qui n'avait même pas l'air de se souvenir de l'outrage qu'il venait de subir, tant cet outrage partait de bas.
— Non, je suis à vos ordres.
— Messieurs, faites votre office, dit René de Luz aux témoins.
— Pardon ! repartit le baron d'Entragues. , avant d'aller plus loin il faut bien poser ceci : c'est que si M. de Mauclerc, qui est renommé la plus fine lame de Paris, met hors de combat ces trois messieurs, il lui faudra ég^ement nous passer sur le corps, à Rioban et à moi pour se tirer tout à fait d'embarras.'
— Que voulez-vous dire? s'écria Mauclerc en iaisant trois pas en arrière.
— Nous voulons dire ceci, répondirent en même temps de Rioban et d'Entragues.
Et tous deux ensemble s'avancèrent vers Mau-
m^^wt***... »> ^™^. .
".ii:;:y:
50 A VOL D^OISBAU
derc, et tous deux, l'un après l'autre, lui murmurèrent à Foreille quelques mots qui lui firent pous- •
ser un cri étouffé.
— Eux aussi ! murmura-t-il, eux aussi ! je suis
perdu.
Instinctivement, il jeta les yeux autour de lui comme pour trouver un refuge, un secours, une éclaircie par où fuir. Mais rien ! Ces cinq hommes, dont l'un venait d'être mortellement insulté par lui, se tenaient devant lui, derrière lui et autour de lui, impassibles comme la Justice, terribles comme la Vengeance, inexorables comme la Destinée.
Mauclerc eut peur.
Mais cette peur ne dura qu'un éclair» Presque aussitôt il redevint maître de lui-même, et, serrant les dents, il laissa échapper ces mots que René de ffc Luz seul entendit :
— Tas d'imbéciles î Ils pouvaient m assassiner et ils font les généreux! Tas d'imbéciles î
— Nous tuons, mais nous n'assassinons pas, monsieur, lui répondit de Luz avec mépris. C'est moi qui ai demandé qu'on vous fit fnonneur de croiser le fer avec vous. Nous étions en droit de vous assommer comme un chien enragé au coin d'une borne. Cette justice sommaire n'est pas dans les usages de notre patrie. Vous avez manqué à tous vos serments, vous alliez vendre vos frères ! . . .
— Ce n'est pas vrai.
A VOL D'OISEAU Si
— Vous deviez les vendre demain. Vous aviez sûr votas la liste de la délation, Ne riiez pas, vous r&vez sur vous... là, tenez... là.
Et, du bout de son épée, le jeune homme désigna la poche de gauche de l'habit de Mander c.
Vous mentez ! vous mentez!
— C'est ce que nous allons voir.
Et René de Luz, qui avait eu le temps de se débarrasser de son domino, tomba en garde, la main haute, la pointe au corps et son œil dans l'œil de
son adversaire.
Mais, nous l'avons dit plus haut, Mauclerc était
un maître en fait d' armes.
Son premier soin fut de rompre. Puis, se recueillant, se ramassant bien sous son épée, il attendit, n'offrant à son adversaire qu'une série de contres, faits avec une rapidité prestigieuse.
René de Luz ne bougeait pas d'une semelle.
Cherchant un jour, il se contenta deux ou trois fois 'd'allonger le bras, de faire deu:. ou trois feintes de coup droit qui, toutes, rencontrèrent la parade
de Mauclerc.
Chaque fois Mauclerc riposta.. La première, il effleura René de Luz au visage ; la seconde, il le toucha à l'épaule gauche; la troisième, à la main
droite.
Les quatre témoins, ne laissèrent échapper ni un
cri, ni un souffle, quelle que fût leur anxiété.
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C'était bien un combat mortel. Toute blessure non mortelle ne devait pas arrêter le combat.
René de Luz avait passé son épée de la main droite à la main gauche.
Son sang coulait par trois égratignures, mais sa volonté et la confiance en son droit le soutenaient.
Enfin, il parvint à saisir le fer de Mauclerc.
—•Alors, se fendant à fond, il tira en pleine poitrine après un battement de précaution.
Une retraite de corps, de gauche à droite, fit dévier son épée, qui fiîa entre le bras gauche et le flanc de Mauclerc.
Alors il se passa quelque chose d'atroce.
Mauclerc, qui serrait l'arme de son adversaire de façon à paralyser toute attaque nouvelle, au lieu de rompre et de se mettre en garde, comme tout combattant loyal aurait fait, prit son temps, choisit bien sa place et plongea son épée jusqu'à la garde dans la poitrine du malheureux jeune homme.
— Lâche! aussi lâche que traître! murmura celui-ci en tombant, lâche !
— A un autre, fit Mauclerc, pendant que Mortimer et San-Lucar secouraient René de Luz.
Et il essuya tranquillement son épée dégouttante de sang, en renfonçant dans la terre humide
D'Entragues prit l'arme qui venait d'échapper à la main défaillante du blessé.
— Ce sera moi, si vous voulez?
— Vous, mon témoin ? ricana l'autre. Soit.
A vol d'oiseau 53
Venez, que je vous paye la peine que vous avez prise de venir jusqu'ici.
Cette fois, les fersse croisèrent jusqu'à la garde; les deux tireurs firent en même temps un pas de retraite, puis, revenant l'un sur l'autre» ils s'attaquèrent avec fureur.
Mauclerc sentit qu'il avait trouvé un adversaire
redoutable.
11 redoubla de soin, de force et de vitesse,
Mais, comprenant que le baron venait d'étudier son jeu, il en changea, et prit une garde en tierce, usitée surtout par les duellistes italiens ou espagnols.
C'était un étrange et sinistre spectacle que celui de ces deux hommes 'aux traits pâlis par la colère et la haine, qui se tâtaient, s'épiaient froidement, plies sur leurs jarrets, prêts à s'élancer l'un surl'autre, à s'entre-déchirer comme deux tigres.
A leur droite, un groupe composé des deux dominos, qui soignaient et soutenaient un blessé, un mourant peut-être...
A leur gauche, un jeune homme, le vicomte de Rioban, le cigare aux lèvres* attendant que son
tour vînt.
Et au-dessus de leur tête, la lune blafarde, cette vieille curieuse, éclairant de ses rayons argentés ces monceaux de pierres, tristes comme des ruines centenaires.
Un silence de mort planait sur toutes ces têtes.
ff i*ï-:. ■■■■■■•
•vi>:-,--, ■ v
f.bT ■■/■:-•■ l!.jf-..:,.-.-i .-; '^•,.,--V '. ■'.
On n'entendait d'autre bruit que le froissement de l'acier contre l'acier et les appels de pied des combattants.
Les épées sifflaient comme des serpents, dégagements, coups droits, battements, coupés, toutes les finesses, toutes les ressources de l'escrime étaient mises en pratique par ces deux hommes, qui semblaient avoir eu le même maître.
Maucierc, plus grand, plus robuste, sentant qu'il fallait en finir avec ce second adversaire, et en finir promptement, s'il ne voulait pas donner la partie trop belle à celui qui lui succéderait, se décida à mettre à profit sa taille et sa vigueur.
D'Entragues, qui lisait dans son regard, s'arrêta, l'épée haute et prête à riposter, sur une parade de seconde.
Maucierc se fendit, rapide comme la foudre.
— Il va parer seconde ; je remise et je le tue, murmura-t-il à part lui.
Un fin sourire se jouait sur la lèvre du baron d'Entragues. Il para bien seconde, comme l'autre l'avait espéré ; mais, au lieu d'une parade simple, il en fit une double,
Maucierc, toujours fendu, essaya en vain de remiser son coup, et pendant qu'il cherchait à se relever, à reprendre son équilibre et à rompre, son ennemi lui allongea un coup droit en plein corps.
— Ah! la liste !... la liste!,, put à peine articuler le misérable.
A vol d'oiseau 55
Et il s'affaissa sur le sol, où il demeura immobile.
L'épée vengeresse de d'Entragues avait traversé ce papier qui devait envoyer ses frères, ainsi que l'avait dit René de Luz, à l'échafaud ou tout au moins dans un exil perpétuel.
— Est-il mort ? demanda Rioban.
— S'il en revenait, ce serait triste, répondit d'Entragues, qui, se penchant sur le corps de Mauclerc, s'empara d'une enveloppe sanglante et contenant la preuve de son infamie et de sa trahison.
— Laissons-nous le corps ici? fit San-Lucar.
— Non, repartit Mortimer, accomplissons nos ordres jusqu'au bout.
— Soit.
Au moment où deux d'entre eux se baissaient pour prendre le corps et le porter jusqu à l'une des voitures, une voix à peine distincte murmura
ce mot :
— Attendez !
Les quatre témoins des deux scènes précédentes se retournèrent stupéfaits, et ils assistèrent au spectacle horrible, mais vrai, que nous allons décrire :
René deLuz, le blessé, l'agonisant, profitant de
la liberté que lui laissaient ses amis, dont toute
l'attention s'était reportée sur les derniers moments
de Mauclerc, René de Luz, se traînant jusqu'au
corps de celui-ci, lui prit la tête d'une main, tout
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