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en se soutenant lui-même de l'autre, et, approchant sa bouche de l'oreille du vaincu :
— Tu devais laver ta joue dans le sang de l'homme qui t'avait frappé au visage, Mauclerc : cet homme, c'était moi. Tu ne l'as pas fait. Tu as menti en cela, comme dans tout le reste. Mais tu m'as souffleté, et ce que tu as dit, je le ferai.
Et sur ce, René de Luz trempant sa main dans le sang de Mauclerc, se lava la joue souffletée, et cette joue toute rouge et ruisselante, par un suprême effort il se dressa debout, seul, sans secours, et d'une voix fière et vibrante :
— Mes amis, cria-t-il, croyez- vous que mon honneur me soit rendu?
Et il tomba de toute sa hauteur sur la terre humide et sanglante.
Quels sont ces hommes? Vers quel but inconnu marchent-ils ? Nous le saurons dans le courant de cette longue histoire. Mais, à coup sûr, le but ne peut être que grand et terrible. Ces hommes vont droit devant eux, broyant tout sur leur passage, jouant avec la mort, qui seule peut les arrêter en chemin.
Quelques minutes plus tard, une des voitures emportait René de Luz dans les bras de ses amis en deuil.
L'autre contenait, avec le corps de Mauclerc, roulé dans une couverture de cheval, deux hommes masqués.
A VOL D*OISEAtî - S7
Après un quart d'heure de marche,' ce dernier véhicule atteignit lepontd'Iéna. Là, s' arrêtant au milieu du pont, le cocher cria :
— Il n'y a personne.
Les deux hommes masqués descendirent, prirent le vaincu, le portèrent sur le parapet et le lancèrent dans la rivière, qui l'engloutit avec un bruit sinistre. Puis ils remontèrent dans la voiture, qui partit au grand trot, se dirigeant vers l'endroit où elle les avait pris, à l'entrée du passage de l'Opéra.
MM. d'Entragues et de Rioban attendaient les
deux dominos.
Deux heures sonnaient quand les quatre personnages qui venaient d'assister aux terribles scènes que nous avons racontées, rentrèrent calmes et souriants dans le bal, où les appelait un motif assez puissant pour leur faire déserter le chevet de René de Luz, laissé entre les mains de nos meilleurs médecins.
Us arrivèrent juste au moment où, après un galop infernal, les joyeux masques, titis, chicards, débardeurs, sauvages, etc., portaient en triomphe le héros de leur orchestre, Musard, le vrai, le seul Musard, — Musard, premier du nom !
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Où il e»t démontré que le carnaval n'est pas gai pour tout le monde.
On vient de le voir» tout Paris est en fête.
Plus que tous les autres, le quartier des Écoles prend sa part de la joie commune.
Les cabarets chantent, aux angles des rues de la Cité, de la Harpe et Saint-Jacques.
Sur les boulevards extérieurs, les bals publics éparpillent dans l'air les notes apocryphes de leur musique d'aveugle appelant, à grand renfort d'harmonie imitative, les danseurs qui se hâtent d'accourir, déjà plus que raisonnablement ivres.
. Là, c'est la jeunesse qui jette sa gourme, ce sont les iils de bons provinciaux qui se saignent aux quatre veines pour leur 'faire apprendre le droit ou la médecine.
}r 60 A VOL D'OISEAU
Vous voyez ce sauvage aux plumes de coq et au nez carabiné, un jour ce sera F aigle du barreau parisien, peut-être même un des foudres de Topposition à notre tribune politique ! Ce Soulouque à jupe de danseuse, dont les épaulettes sont faites avec des carottes et des navets artistement collés les uns aux autres, ne vous y trompez pas, dans vingt ans vous lui confierez la vie de votre femme, de vos enfants !
Ils en ont pour quatre ou cinq ans de cette vie fiévreuse et dégingandée.
Puis viendra l'heure des lunettes et des favoris côtelettes. Adieu barbiches brunes et blondes, moustaches aux crocs retroussés par derrière l'oreiîle, chevelures incultes et' flottant au gré de l'amour! Adieu le printemps, l'espérance et la gaieté, voici venir vers eux le monde qui leur dit, le menton enfoncé dans sa cravate : Satprata biherunt>„ Assez de folie, mes bons amis ; plus de rires, plus d'illusions! C'est l'heure de. la réalité, de l'ambition, de la cupidité. Oubliez que vous avez un cœur ; gagnez de l'argent ! Brisez ces chaînes qui vous faisaient la vie si douce et si fleurie ; il vous faut des rubans de toutes couleurs à vos boutonnières. Oubliez le passé avec ses lumières et ses refrains de tendresse ; il s'agit d'arriver, de grimper sur le dos de vos aînés et de vos devanciers. Plus d'amïs, plus de maîtresses! Vous êtes des hommes; travaillez, réussissez! Sinon, mieux
vaudrait pour vous ne jamais avoir vu le jour. Au moins ceux-là s'amusent pour s amuser.
Ils ne descendent pas des hauteurs de Montmartre et de Batignolles, dans un costume qu'ils doivent à une entreprise de gaieté publique, garçons bouchers donnant le bras à des balayeuses, pour gagner trois francs et quelques centimes au bout d'une nuit de quadrilles de commande.
' Ils ne prennent pas des noms comme la Bretonne, Baudruche, le Capricorne ou le Saut-de-Lapin, et ne se font pas offrir cinquante ou soixante francs par des libertins blasés et avachis de débauche, pour danser sous leur loge d'avant-scène le pas de la grenouille en gésine.
Ils y vont bon jeu, bon argent.
Ils n'ont rien de répugnant, et si.parfois ils descendent au niveau des brutes que nous venons de citer, ils en rougissent le lendemain et se jurent bien de ne pas recommencer.
Quelques-uns de ces étudiants plus riches ou mieux accouplés que leurs amis et camarades, dédaignant la Chaumière, le Prado et autres bals du quartier, désertaient la rive gauche et, traversant les ponts, se rendaient, cette nuit-là, soit à l'Opéra, soit à Valentino.
Abandonnons-les quelques instants, nous les retrouverons tout à l'heure.
Au coin de la rue des Saints-Pères et de la rue de Lille, sous une porte cochère donnant en face d'un
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de ces restaurants à bon marché, que les étudiants surnomment des Rôtisseuses, une pauvre femme, aux traits fins et distingués mais que la misère, le désespoir ou peut-être la débauche, avaient marquée de leur ineffaçable stigmate, se tenait accroupie dans l'ombre, un enfant de quatre ou cinq ans dans les bras.
L'enfant, un petit garçon, une tête d'ange bouffi, grelottait dans les haillons sordides, misérables, mais propres dont il était enveloppé.
La mère, jeune, quoique de prime abord il eût été impossible de lui assigner un âge déterminé, la mère, vêtue d'une vieille robe de soie noire, trouée, reprisée, en loques, dernier vestige d'un luxe effacé, la tête entortillée dans un mouchoir formant capuchon, pleurait à chaudes larmes tout en essayant de réchauffer la pauvre petite créature, qui d'instant en instant murmurait d'une voix faible et convulsive :
— Maman, j'ai froid!
— Mon Dieu ! mon Dieu î sanglotait la misérable, et ne rien pouvoir ! et ne plus rien avoir ! plus rien ! Et tout ce monde qui soupe, qui chante, rit et s'enivre ! Ils vont me laisser mourir là, sans pitié, sans secours! Oh! mon enfant! mon cher enfant! si tu pouvais dormir !...
Et, embrassant son fils avec frénésie, avec des tressaillements nerveux, elle se mit à le bercer, à le dodeliner, pour essayer de V endormir, iui et ses
A VOL B'OISEATI 63
souffrances, qui lui faisaient oublier ses propres
souffrances, à elle. ,.*.,,
^ Oh ! maman ! j'ai bien froid ! bien froid ! Elle ôta le foulard qui lui garantissait la tête et elle l'en enveloppa, laissant retomber sa chevelure en désordre le long de ses épaules, sans y prendre
^L^Chassés! Plus d'asile! plus de pain! Oh!
ville sans entrailles! Il est donc vrai que tu dévores tes enfants! J'ai été belle, heureuse! moi aussi, tout m'a souri. Depuis que Dieu m' a donné cet ange, il m'a repris le bonheur. Voilà vingt heures que je n'ai rien mangé. . . Oui, mais lui, mon trésor cher. , il ne souffre pas, je lui ai donné mon dernier morceau de pain. Si je pouvais l'endormir 1 .. . Et elle le berçait toujours !
Mais comme si toutes ses paroles, tous ses désirs dussent se tourner contre elle, l'enfant, qui commençait à fermer les yeux, les rouvrit, et, lui passant ses petits bras autour du cou, l'embrassa et lui dit tout doucement : , „
Maman, j'ai faim ! Est-ce que nous n allons
pas bientôt manger ?
— Manger!
La malheureuse se mit à frissonner ; des hoquets
convulsifs soulevaient sa poitrine, elle jetait autour
' d'elle des regards qui ne voyaient plus rien ; les
I larmes s'arrêtèrent dans ses yeux égarés et brûlés
par la fièvre.
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64 A vol d'oiseau
A ce moment, du premier étage du restaurant voisin, des chants bachiques s'élancèrent et arrivèrent jusqu'à elle.
C'était :
Messieurs les étudiants S'en vont à la Chaumière, Pour danser le cancan Et la Robert Macaire;
Ou:
Le père Adam, trois jours avant sa faute, etc. ;
Ou du Déranger. On en chantait encore en 1847, et les fourchettes frappaient les verres, les assiettes brisées sautaient par la fenêtre. Deux ou trois éclats de porcelaine vinrent rouler jusqu'aux pieds dé la pauvre femme.
Elle jeta un regard avide sur ces débris, pour voir si par hasard elle n'aurait pas pu y rencontrer la pâture d'un chien ; mais les heureux et les gorgés de là-haut ne se doutaient point qu'à quelques pas à peine de leurs joyeusetés, succombant sous le froid et la faim, une mère se désespérait sur son enfant qui lui demandait du pain.
— Que faire? Si je chantais aussi!... Ils m'entendraient ! ils me secourraient! Oui, essayons. Et elle commença d'une voix faible, mais encore
belle et habile dans Fart du chant, Y Adieu, de Schubert :
Voici l'instant suprême, L'instant de nos adieux!
toi I seul bien que j'aime, Sans moi retourne aux cieux!
La mort..
Ici la voix lui manqua.
Elle s* était levée, son fils toujours bercé par ses bras glacés; elle retomba, chancelante, sans voix, sur la borne qui lui servait de siège, sans pouvoir répéter d'autre mot que :
— La Mort! la Mort!
Mais son but était atteint,
La fenêtre du restaurant venait de s'ouvrir et quatre ou cinq masques, des verres de Champagne à la main, des cigares aux lèvres, le bras entourant la taille des grisettes, lorettes ou étudiantes qui leur donnaient la réplique, parurent, cherchant d'où pouvait venir cette réponse funèbre à leurs gais
refrains.
Tout d'abord, ils ne virent rien, et l'un d'eux se
mit à crier :
— La bonne farce! hé! là-bas ! la Malibran, faites dételer, nous remplacerons les chevaux de votre carrosse!
La pauvre femme releva la tête, comme si elle
Ok'- • ;
eût reçu subitement une commotion électrique, ses yeux lancèrent un regard de convoitise vers les bougies qu'on voyait au travers des vitres du cabinet où soupaient ces gens-là. Elle prêta l'oreille à cette raillerie, qui, pour elle, était une espérance.
— La charité, s'il vous plaît? fit-elle en baissant
la tête.
La voix de la pauvre femme résonnait si faiblement, qu'elle se perdit au milieu des rires et des calembours.
— Tiens! qu'est-ce qui grouille sous la porte cochère d'en face? Regarde donc, Arthur.
— La Pomme, appelle-moi Jean, ou je ne te réponds plus, dit en titubant sur ses jambes un tout jeune étudiant de première année, qui cherchait à se faire passer pour un viveur, un cynique, un blasé, lui qui arrivait la veille de Bernay , avec deux malles pleines de linge, des illusions plein la tête., et des mains plus rouges que celles d'une Javotte de village.
La mère mit un baiser au front pâle de son enfant.
La Pomme mit un soufflet sur la joue de son cavalier, et lui riant au nez :
— Je ne connais que des Arthurs. Tu t'appelleras Arthur comme les autres. Voilà !
En ce moment ses regards tombèrent sur la mendiante, qui s'était avancée jusque sous la fenêtre, et qui tendait la main.
A VOL d'oiseàtj 67
— La charité? J'ai faim, mon fils aussi !
— Oh ! pauvre femme ! s'écria la Pomme. Tiens ! sans cœur d'Arthur, regarde, la voilà, ta Malibran! Vite la main à la poche.
—Ah! plus souvent ! répondit celui-ci en se retirant delà fenêtre... On la connaît; c'est toujours la même chose ! Voilà dix ans que cette coquine-là fait les mêmes grimaces ! Tu ne vois donc pas qu elle a bu? Elle ne peut même pas se tenir sur
ses jambes.
Et le malheureux, qui était ivre, se laissa aller et retomba lourdement sur un canapé.
Ivre, moi ! pensa la pauvre femme.
Et, joignant les mains, elle tomba agenouillée
sur le pavé.
— Allons, descendons, et plus vite que ça, fit la Pomme, une belle brune aux joues brillantes de santé. Ohé! les autres!... L'addition est payée, mais c'est égal, voilà mon bonnet de police qui servira d'aumônière. Allons-y gaiement!
Chacun des étudiants mit une pièce de monnaie dans le bonnet de titi que tendait la jeune fille. Arthur ou Jean lui-même fut obligé de s'exécuter.
— Maintenant, nos paletots, nos manteaux, et en route pour l'Opéra! Je me charge de faire accepter la chose par la pauvre femme.
On descendit, et le produit de la collecte, qui s'élevait à une trentaine de francs, fut déposé par la Pomme entre les mains de la mendiante.
68 A VOL b'oiseatj
— Voilà de quoi vous nourrir et vous couvrir cette nuit, la mère, vous et votre petiot.
— Merci! oh! merci! sanglota la femme
— Ne nous remerciez pas... Ça commence bien notre nuit... nous sommes sûrs de nous amuser. Allons, Arthur, prends mon bras et marche droit.
Arthur obéit tout en murmurant :
— Sapristi ! qu'il fait froid ! On me fait marcher contre le vent. Je n'aime pas ça.
JLivîo ^llctiloULia et iuo vjiia i ciAJllll.iJ.ullL/Ci Cil t.
La bande joyeuse s'éloigna sans faire plus attention à la mendiante ni à l'enfant, qu elle s'était empressée de reprendre dans ses bras.
En ce moment, deux hommes qui avaient eu soin de laisser s'éloigner les étudiants masqués, s'approchèrent vivement de la mère et de l'enfant.
Puis, sur un signe du premier, le second, donnant une brusque secousse au bras de la malheureuse qui tenait l'aumône des jeunes gens, fit tomber à terre cinq ou six pièces d'argent, sur lesquelles il se précipita.
Après les avoir ramassées et mises dans sa poche, il prit la fuite à toutes jambes.
La femme , qui n'avait songé qu'à préserver son enfant de ce choc brutal, demeura un instant sans comprendre, puis elle s'arrêta froide, inerte, atterrée.
Le second inconnu l'examinait froidement.
— Monsieur ! monsieur ! s'écria-t-elle, on vole le pain, la vie de mon fils! Au secours! au secours!
A vol d'oiseau 69
L'homine ne bougea pas. II n'eut même pas l'air de l'entendre.
Alors, se relevant, effarée, les yeux démesurément ouverts, agitée d'un tremblement irrésistible, elle poussa deux ou trois cris inarticulés semblables à des rugissements.
L'homme resta de pierre.
La pauvre femme vit qu'elle n'avait plus de pitié à attendre de personne, et serrant avec violence contre son sein son fils qui pleurait et criait :
— Maman, j'ai froid, j'ai faim! elle bondit et s'élança en courant vers le quai voisin.
L'homme suivit.
* N'écoutant ni les plaintes, ni les cris d'effroi de l'enfant, elle courait laissant échapper de ses lèvres crispées ces seuls mots, qu elle avait essayé de chanter peu d'instants auparavant :
— La mort ! . . . la mort !
Au loin, les pierrots, les sauvages et les débardeurs qui étaient, venus à son secours traversaient en ce moment le pont des Arts en chantant.
Sans ralentir sa course affolée, la pauvre désespérée tourna le quai de gauche, s'engagea sur le pont du Carrousel, et arrivée au milieu à peu près, elle s'arrêta, puis se pencha sur le parapet.
Sous ses yeux, les eaux de la Seine déroulaient leur ruban blafard, large et moutonneux. Elles semblaient lui dire :-
— Viens, nous te recevrons comme une amie,
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tu te reposeras dans notre sein/ Ici est le repos, ici la fin de tes douleurs» Viens!
Ses lèvres murmurèrent une dernière oraison, un muet adieu à la vie.
Puis, couvrant de baisers frénétiques les joues de son enfant, elle sanglota :
— Mon Dieu! mourir à vingt-cinq ans! Mon Dieu! pardonnez-moi... mais j'aime mieux l'emmener avec moi ! La route serait trop rude pour lui ! je ne veux pas qu'il reste seul dans ce monda. .. - D'ailleurs une bonne mère ne quitte pas son enfant !... Viens, mon fils, viens avec moi !
Elle fit le signe de la croix et monta sur le parapet
Une main puissante la saisit par la ceinture et l'attira en arrière.
Elle retomba à genoux sur le pont.
— Vous! s'écria-t-elle avec une indicible terreur, en reconnaissant l'homme qui avait fait signe de la voler. Vous !
— Mauvaise mère, lui répondit une voix ferme et imposante.
— Mauvaise mère 1 ... moi I .. .
— Quel est donc le Dieu qui autorise une mère à tuer son enfant?
— Oh I mon fils ! mon cher fils !
Et elle éclata en sanglots, trop longtemps contenus.
Pleurez ! reprit l'inconnu, pleurez et repentez-
vous!
A vol d'oiseatj 71
Elle releva la tête et le regardant fixement :
— Qui êtes-vous? que me voulez-vous?
j e su i s yotre ami,,, je veux votre enfant.
— Mon enfant!... Ah ! cria-t-elle au comble de l'exaspération, tout à l'heure on m'a volé mon pain.., maintenant on veut me voler mon enfant ! Oh! non! non!... Eh bien! venez donc me le
prendre. . .
Et l'infortunée, qui allait entraîner son fils dans la mort avec elle, se tordait d'épouvante en supposant qu'on pouvait le lui prendre.
— Pauvre folle ! fit l'inconnu, qui s'approcha
d'elle.
— Ne me touchez pas, cria la mère épouvantée, j'appelle, je crie... On viendra... Vous ne me volerez pas mon chérubin, mon trésor, ma vie... à moi... On viendra... 11 veut me... Ah! le misérable! A moi... à moi!...
Ce fut tout.
La fatigue, le besoin l'emportèrent; elle se sentit défaillir et elle tomba.
L'étranger se précipita et soutint l'enfant, qu'en tombant, par un mouvement instinctif, elle levait en l'air pour le préserver de tout mal; puis il se baissa, saisit la mère dans ses bras et reprit, suivi du fils, le chemin que la pauvre femme venait de franchir en courant.
Arrivé à la porte du restaurant, il sonna, on
ouvrit.
Son premier soin fut de déposer la mère et T enfant dans une chambre où des secours leur furent prodigués.
Ensuite il manda le maître de l'établissement, qui, après avoir écouté ce que l'étranger lui dit à voix basse, s'inclina respectueusement devant lui et se retira.
A ce moment, on frappa à la porte du salon où tout cela se passait.
Sur un mot, entra le second inconnu, qui avait volé, l'aumône des étudiants.
— Tout est-il prêt, Karl ? demanda l'inconnu.
— Oui, répondit le nouveau venu. On n'attend plus que Votre Excellence; et les personnes qu'il lui plaira d'amener.
Voilà, parmi beaucoup d'autres, tristes, joyeuses, dramatiques ou burlesques, les quatre principales scènes qui se passèrent à Paris, la nuit du samedi gras de l'an 1847, entre minuit et deux heures du matin, scènes qui auraient été vues par k Rôdeur nocturne dontnous avons parlé au commencement de cette histoire, si d'un observatoire élevé son œil eût plongé sur les rues si tranquilles en apparence de la capitale de la monarchie française.
FIH DU PROLOGUE.
LES INVISIBLES DE PARIS
Ce qui se passait dans un cabinet particulier de la rôtisseuse Basset, dans la nuit du samedi au dimanche gras 1847.
D'après de Saint-Foix, ce fut en 1619, quatre ans après la mort de la reine de Navarre, première femme du roi Henri IV, qu'on vendît son palais et ses dépendances.
Sur les terrains occupés par un parc ombreux et vaste, par des jardins magnifiques, se bâtirent les premiers et les plus beaux hôtels du quai Manquais.
On y traça, entre autres voies de communication, la rue Jacob, la rue des Saints-Pères et celle des Petits- Augustins.
Jusque-là le faubourg Saint-Germain, immense village placé au milieu d'une grande cité, ne pos-
sédait que des maisons séparées entre elles par des vignes, des champs, des prairies.
À peine quelques rues tortueuses, étroites, mal pavées le traversaient-elles.
Il n'en est plus ainsi à F époque où se passe notre récit.
Le quai Malaquais, l'un des plus aristocratiques quartiers de Paris, brille par l'élégance et le grandiose de ses demeures. Parmi les hôtels princiers qu'on y admire, se trouve l'hôtel Mazarin, successivement habité par la princesse de Conti, les ducs de Créqui, de la Trémouille et de Lauzun.
Le temps l'a respecté et le marteau des niveleurs ne s'est pas encore donné le plaisir de l'abattre.
Bien que cet hôtel ait extérieurement subi quelques changements importants, bien que des magasins d'estampiérs et des boutiques de libraires se soient ouverts à gauche et à droite de son entrée principale, à l'intérieur il est demeuré à peu de chose près tel que le duc de Mazarin, cet excentrique neveu du cardinal-ministre, l'avait fait disposer après en être devenu le possesseur.
Les révolutions et les faiseurs d'affaires ont respecté cette habitation princière, qui, en 1845, devint la propriété ôl un noble étranger, le comte de Warrens (1).
(l) Hôtel démoli en l'année 1849, et sur le terrain, duquel a été élevé le palais de l'École des Beaux-Arts.
Ce monsieur de Warrens, riche autant que noble, ayant pour le passé intelligent et artistique le respect et le culte de toutes les grandes âmes, conserva pieusement les traditions laissées par les précédents maîtres de cette demeure.
Il n'y faisait, à la vérité, que de courts séjours, de rares apparitions. Mais ses gens, et ils étaient nombreux, même en son absence, avaient l'ordre exprès de vivre comme si l'hôtel était toujours habité par lui, c'est-à-dire sobrement et dans le plus grand ordre.
Un intendant, aussi muet que son maître était grand seigneur, tenait la main à ce que toutes ses volontés fussent exécutées ponctuellement.
Une seule fois, en deux années, un valet de pied rentra à moitié ivre : le lendemain, on lui payait trois mois de gages, et il était impitoyablement chassé.
Les autres, au nombre de cinquante, tant cochers que chefs de cuisine, palefreniers, valets de tous services, trouvant ia maison bonne, se le tinrent pour dit.
Attaché libre à l'ambassade d'uns des nombreuses principautés de la Confédération germanique, îe comte de Warrens paraissait avoir trente ans à peine.
D l une beauté presque féminine, d'une adresse merveilleuse à tous les exercices du corps et à toutes les armes, d'une élégance irréprochable, il
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s'était vu ouvrir les salons les plus difficiles dès le premier jour de son arrivée,
Chez Lepage et chez Devisme, on montrait ses cartons . et peu de tireurs les croyaient authentiques.
Un jour, il s'était amusé à piquer douze épingles autour de la mouche, et chacune de ses douze balles avait pris la place de chacune des épingles sans toucher l'épingle avoisinante.
Chez Bertrand, chez Pons, chez Grisier, on l'avait vu faire assaut avec les plus fines lames de ces trois salles; nul ne pouvait se vanter d'avoir effleuré son plastron.
11 est bien entendu que le vieux Bertrand, le roi des tireurs, Pons et Grisier ne s'étaient pas mis
en ligne.
Nous ne tenons aucunement à attaquer la réputation de ces trois grands maîtres en fait d'armes.
L'existence du comte, touriste forcené, s'écoulait en voyages continuels dans toutes les contrées du globe. 11 ne faisait, pour ainsi dire, que toucher barre en France. Plusieurs fois déjà on l'avait vu, après quatre ou cinq jours à peine passés dans son hôtel, disparaître des mois entiers sans que nul, excepté son intendant, sût où il fallait lui adresser les nombreuses lettres qui arrivaient chaque matin à son adresse.
Et cet intendant, s'il avait le don de la parole, avait encore mieux la faculté du silence.
Pour la première fois, depuis son entrée en pos*
LES COMPAGNONS DE LA LUNE Tl
session, il y avait trois mois que ce gentilhomme mystérieux habitait sou hôtel, ef rien ne faisait prévoir qu'il eût l'intention de le quitter prochai-
Arrivé à l'improviste, un soir du mois de décembre 18/16, il s'était installé et mis à vivre chez lui comme s'il n'avait pas fait autre chose depuis dix ans, et sauf cinq ou six excursions dans diverses propriétés et différents châteaux dont son intendant venait de faire l'acquisition en son nom dans les environs, à Écouen, à Chantilly, à Louveciennes, et à Yiry, il n'avait pas plus abandonné sa demeure du quai Malaquais qu'un bon habitant du quartier Saint-Denis ne quitte son vertueux domicile de la rue aux Ours.
Six boutiques, ayant toutes la même devanture et les mêmes ornementations, occupaient la façade de l'hôtel de Warrens. A droite, un marchand d'estampes, un bijoutier et un marchand de curiosités; à gauche, un libraire, un marchand de tableaux et un café.
Sur la rue Jacob, car ce dernier et magnifique spécimen des demeures de nos pères s'étendait jusque-là, l'hôtel n'avait pas de sortie, du moins de sortie apparente, pas plus que sur les faces latérales donnant rue des Petits-Augustins et rue des Saints-Pères,
De hautes maisons, dont les rez-de-chaussée étaient occupés par des commerçants de toutes
sortes, tapissiers, marchands oiseleurs, fruitiers, boulangers, marchands de vin, restaurateurs, masquaient complètement les vastes jardins formant le derrière de l'hôtel et les enserraient d'un impénétrable rideau de pierres.
Toutes ces maisons dépendaient du bâtiment principal, et devaient donner entre quatre et cinq cent mille francs de revenu. Les diverses industries, agglomérées par le hasard dans ce milieu tranquille, prospéraient.
Tous, marchands et locataires, vivaient en parfaite intelligence. Jamais de querelles, jamais de procès. On eût dit qu'une police occulte avait la haute main sur ces existences, étrangères les unes aux autres, et pourtant se fondant si bien les unes dans les autres.
Les baux des appartements et des boutiques ou magasins avaient été faits par l'intendant du comte, et jusqu'à ce jour personne n'avait eu qu'à se louer de ce représentant silencieux, mais poli, honnête et loyal de M. de Warrens.
Si nous ne nous arrêtons pas un moment sur cette figure curieuse, c'est qu'elle reparaîtra souvent dans notre action, et que nous la dessinerons en temps et lieu.
Disons toutefois qu elle répondait au nom de major Karl Schinner.
C'était dans le restaurant situé à l'angle de la rue des Saints-Pères et du quai Malaquais que l'in-
connu avait transporté la femme et l'enfant arrachés par lui à une mort horrible.
Cet établissement bien connu alors sous le nom de Rôtisseuse Basset, fondé un peu après 18S0 par un sieur Basset, qui, en peu d'années, avait eu l'esprit et le talent d'y faire fortune, avait conservé comme une garantie de succès le nom de son fondateur, tout en ayant changé déjà trois fois de propriétaire.
Cela se pratique ainsi dans la plupart des maisons en renom. Le vin change, mais l'enseigne reste la même, et les chalands, les clients s'y prennent, comme de juste.
Le propriétaire actuel £e 3a maison Basset se nommait Grossel. Le nommé Grossel, gros homme d'une quarantaine d'années, à la mine béate, au regard sournois, toujours correctement vêtu de noir, actif, remuant, ne quittant jamais la serviette blanche, emblème de sa dignité, beau diseur, obséquieux, et par-dessus tout âpre au gain, représentait bien le type de l'homme parti de rien qui se croit sûr d'arriver à tout.
. Et, au fait, pourquoi n'y serait-il pas arrivé? Il savait lire couramment, compter toujours à son avantage ; il écrivait sans hésiter ces deux mots magiques : Anselme Grossel, qui valaient de l'or en barre, et croyez bien qu'il ne les plaçait au bas d'un papier, timbré ou non, qu'à bon escient. La chronique, légèrement sévère, chacun le sait,
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prétendait même qu'un jour, ou probablement un soir, il s'était laissé aller jusqu'à renier ce magique Sésame ! ouvre-toi de sa caisse.
Mais grâce aux honnêtes conseils que lui donna l'intendant du comte de Warrens, il reconnut son erreur et sa signature. C'était la fleur des pois, parmi les braves gens, que ce M. Anselme Grosse!,
Ancien garçon du Café de Paris, où il gagnait de trois cents à quatre cents francs par mois, il avait en peu de temps réalisé assez d'économies pour acheter le restaurant Basset ail prix de cent cinquante mille francs. Soyons équitable ; il n'avait payé, à la vérité, que la moitié de la somme convenue, en signant ^contrat de vente en l'étude de M e Dubuisson, notaire, place de la Bourse.
Où Grossel, sorti tout jeune des Enfants-Trouvés, avait-il découvert ces soixante- quinze mille francs ? Personne ne le sut, et sauf quelques bons petits camarades, jaloux de sa subite élévation, personne ne songea à s'en inquiéter. Peut-être M. Karl Schinner aurait-il pu renseigner les envieux et les jaloux,... mais c'était une affaire entre lui et Grossel, nous n'avons que faire d'y mettre le doigt.
M. Anselme Grossel, en personne, était venu recevoir l'inconnu à la porte de son établissement ; il s* était silencieusement incliné devant lui, et ce qui ne laissait pas que de mériter certains éloges et encouragements, il l'avait guidé, après lui avoir
LES COMPAGNONS DE LA LUNE 8i
fait monter un escalier réservé, à travers un large corridor, sans questions, sans bavardage.
A droite et à gauche de ce corridor, une douzaine de cabinets particuliers laissaient échapper à travers leurs portes plus ou moins fermées et leurs cloisons plus ou moins épaisses, des éclats de rire, des, chants qui n'étaient pas des chants d'églises et des propos rappelant ceux que nous avons légèrement esquissés dans nos chapitres précédents.
C'était un singulier voisinage pour une femme évanouie, pour un enfant à demi endormi par la fatigue, le froid et la faim. Mais leur sauveur nô semblait pas plus y faire attention qu'il ne se donnait la peine de répondre aux salamalecs de son
guide.
Grossel introduisit ces trois nouveaux venus, l'un portant les autres, dans un petit salon retiré. Une table, un canapé, quelques chaises en formaient tout l'ameublement. En face d'une vaste cheminée où flambait un feu d'enfer, se trouvait une fenêtre donnant sur la rue des Saints-Pères ; cette fenêtre hermétiquement fermée avait, par surcroit de précaution contre le froid sans doute,de doubles rideaux en reps très-épais, qui la masquaient de bas en haut.
Une double portière aussi épaisse et de même étoffe que les rideaux delà fenêtre, empêchait tout son de venir du dehors une fois la porte fermée ; et il paraissait douteux que du corridor on pût
entendre un seul mot de ce qui se disait dans le petit salon. Un épais tapis étouffait le bruit des pas. Ce sont de ces réduits que tout restaurant sachant se respecter doit avoir en nombre respectable.
Un homme d'un certain âge, au front large, au regard scrutateur, d'une mise sévère, une rosette d'officier de la Légion-d'honneur à la boutonnière, se tenait assis, les pieds sur les chenets, devant la cheminée.
11 lisait le National.
Le bruit que fit la porte en s' ouvrant, ou plutôt le vent qui s'engouffra dans l'entrebâillement, car la porte ne faisait aucun bruit, tira notre homme de sa lecture et de ses réflexions.
11 jeta son journal et se leva.
Ce fut tout. Pas le moindre signe de surprise. Pas un geste, pas un mot.
Si cet homme n'était pas diplomate, il aurait du
Tétre.
L'inconnu déposa la mère surlesopha, mit l'enfant entre les bras du premier occupant du petit salon, et se tournant vers Grossel, respectueux, attentif, demeuré immobile au seuil de la porte:
— Vous nous servirez vous-même, lui dit-il; vos garçons ne doivent pas se douter qu'il y a ici d'autres personnes que le docteur et moi.
— Personne ne s'en doutera, répondit le restaurateur, pas même moi, si je ne dois rien voir ni savoir.
— Le docteur et moi nous connaissons votre phraséologie et votre obéissance, n' oubliez pas l'une et faites-nous grâce de l'autre! repartit sèchement l'inconnu. Àvez-vous exécuté mes ordres ?
— Dès qu'ils me sont parvenus, monsieur. Et Grossel salua en silence.
-^- Bien. Apportez ce que j'ai demandé.
— Moi-même?
— Oui.
— Je vole et je viens.
— Animal! grommela l'autre. Faites vite, et surtout pas un mot î
— Je serai muet, quoi qu'il m'en puisse coûter. Il salua de nouveau et se retira en renfermant
soigneusement la porte à clef, derrière lui.
Pendant ce court colloque, l'officier de la Légion-d'honneur qu'on avait appelé le docteur s'était approché vivement de la femme évanouie; d'un rapide coup d'oeil il avait examiné tous les symptômes de son évanouissement.
Puis, posant sur un fauteuil l'enfant qui pleurait,- il lui dit doucement :
— Reste là et sois bien sage, je vais réveiller ta maman.
L'enfant le regarda de ses grands yeux effarés, lui sourit à travers ses pleurs en balbutiant :
— Voilà longtemps qu elle dort. Il faudra lui donner à manger... Elle avait faim aussi, elle!... Laissez-moi l'embrasser, voulez-vous?
Et le pauvre petit, sans attendre la permission que le médecin allait peut-être lui refuser, sauta à bas de son siège, se précipita et vint barbouiller de baisers les joues et le front de la jeune femme.
Mais, au grand étonnement des deux hommes, la mère ne se réveilla pas sous les caresses de
Y enfant,
— Maman! maman! réveille-toi donc! c'est moi! Georges!... ton petit Georges!... Tu ne veux pas m'écouter? Je vas pleurer.
La crise si violente en plein air avait tellement brisé la frêle envetoppe de la pauvre créature que, le manque de nourriture aidant, c'était à peine si un léger souffle, l'ombre d'une respiration s'échappait de ses lèvres pâles et serrées.
— Eh bien ! mon ami? dit avec anxiété le dernier arrivé. ,
— Eh bien! c'est grave! Occupez Y enfant, je vais soigner la mère, répondit le docteur Martel, l'un des plus célèbres praticiens de ce temps-là.
Tout en parlant, et pendant que l'autre prenait l'enfant dans ses bras, il tira de la poche de son habit une trousse et un flacon de cristal.
— Y aura-t-il du danger?
Je ne puis rien dire encore, La secousse a été
terrible, la réaction trop violente. 4h! vous n'y êtes pas allé de main morte î
— Que craignez-vous? fit l'inconnu dont la voix tremblait d'inquiétude.
— Pardieu ! je crains..* je crains une congestion
cérébrale.
Une. . . Mais ce serait la mort !
— Ou à peu près, oui.
— C'est affreux! c'est horrible! dit l'inconnu en laissant tomber sa tête sur sa poitrine clans un mouvement de désespoir. Si ce pauvre petit devient orphelin, je ne me le pardonnerai de ma vie.
— Oh! le petit... le petit... ce n'est pas de lui qu'il s'agit; un bon consommé et une marmelade aux pommes en auront raison... Sacrebleu! mon cher, vous êtes charmant ! grommela brutalement Martel, tout en faisant respirer à la malade le puissant, cordial contenu dans le flacon, vous prenez une pauvre diablesse énervée par la misère, épuisée par les privations de toutes sortes... Il va falloir que je la saigne... comme c'est gai?... Vous emmènerez l'enfant. Et sur cette malheureuse, vous frappez comme sur une tête de Turc? Vous avez amené le»w/fe, de quoi vous étonnez- vous?... Ah! elle ouvre un œil... c'est quelque chose, mais ce n'est pas assez : ma mignonne, il faut ouvrir les
deux.
Le brave homme, qui venait de retrousser ses manches, prit une lancette dans sa trousse, et mettant à nu le bras amaigri de la patiente, s'apprêta à le lui saigner, en cas de besoin.
Ah! vous allez faire du mal à maman... Je
ne veux pas qu'on lui fasse du mal... s'écria le
petit Georges, que l'inconnu ' retint malgré ses efforts.
— Je vous avais bien dit de remmener, fit le médecin...
— Maman! maman ï continuait l'enfant... réveille-toi.., le vilain monsieur veut te tuer!... Je ne le veux pas. . .
— Là! voilà ce que vous me valez, dit en souriant le docteur Martel à l'inconnu. Heureusement que ce petit braillard a raison... Je crois que la saignée sera inutile.
Et, pendant que l'enfant se calmait en voyant disparaître la lancette qui l'avait tant épouvanté, le praticien suivait sur sa montre l'augmentation presque insensible du pouls de la malade.
— Allons, reprit-il avec un soupir de soulagement, rassurez-vous, mon ami, cette crise sera moins rude que je ne le pensais. Peut-être même sera-t-elle salutaire.
— Salutaire?
— Oui, elle paralysera la prostration des organes, produite par une trop longue abstinence.
— Le ciel vous entende, docteur ! Quelles que soient l'honnêteté et l'importance de notre but, je m'en voudrais toujours de l'avoir dépassé.
— Oui, oui... le but est honorable, je le sais, et sans, cela, je ne me trouverais pas ici... Mais le moyen a été dur.*. Nous avons oublié que notre sujet n'était qu'un être nerveux et abattu par
de longues souffrances... Quand je dis : nous...
— C'est de moi seul que vous voulez parler.
J'en conviens, je suis le seul coupable.
— Coupable! non... mais tant soit peu imprudent. Savez-vous que, sans vous en douter, vous couriez le risque de rendre cette femme folle, ou
de la tuer sur le coup ?
— Eh! mon ami, répondit l'autre dune voix sombre, n* eût-il pas mieux valu pour elle perdre la raison ou mourir il y a quelques années?
— Il y a quelques années, soit, je le veux bien» fit sévèrement le docteur Martel ; mais aujourd'hui qu'elle est mère et responsable dans ce monde et dans F autre du sort de ce petit être-là... A propos de ce petit monsieur, il me semble qu'on tarde bien à lui apporter sa pâtée. . .
Comme si M. Anselme Grossel eût tenu à se justifier de l'accusation portée contre son activité, la porte, s' ouvrit et il entra tenant un plateau sur lequel se trouvaient tous les aliments nécessaires à la mère et à l'enfant.
Voici une lettre pour vous, monsieur, dit-il
après avoir déposé le plateau sur la table.
L'inconnu prit la lettre, l'ouvrit et la parcourut
rapidement.
— On attend la réponse, reprit le restaurateur. Conduisez la personne qui vous a remis le
billet dans la chambre que vous avez dû préparer.
— La chambre verte !
— Elle est prête?
— Oui, monsieur. J'y ai veillé moi-même. Vous le savez, rien ne se fait aussi bien que quand F œil dû maître...
L'inconnu regarda Grossel en face et de telle façon que le bavard rougit, baissa les yeux, balbutia et finit par s'arrêter bêtement au milieu de sa phrase si mal commencée.
L'inconnu ouvrit son portefeuille, en retira une carte bizarrement découpée :
— Vous servirez cette personne comme moimême, dit-il..
— Bien, monsieur.
- — On ne Fa pas vue entrer chez vous?
— Non, monsieur. -
■ — Vous lui remettrez cette carte, et vous lui direz ceci, — retenez bien mes paroles : Sept, compagnons de la Lune, deux, — Vous m'avez bien compris?
— Parfaitement, répondit Grosse!, qui n'avait rien compris du tout.
— Nul ne doit parler à cette personne. Vous la servirez vous-même et vous l'accompagnerez lorsqu'elle se retirera.
.— Ce sera fait, monsieur; pourtant...
— Quoi?
— Me permettrai-je une simple observation ! objecta timidement Grossel, qui ne savait s'il devait se taire ou parler.
— Parlez.
— S'il faut que je serve moi seul la personne en question, car, à la discrétion et au silence de qui puis-je me fier, si ce n'est, au mien propre? comment m'y prendrai-je pour servir en même
temps?..*
Vous n'aurez plus besoin de revenir ici avant
une demi heure, interrompit l'ami du docteur
Martel.
Grossel allait se retirer.
— Ah! un mot encore... Souvenez-vous que dans une heure ou une heure et demie, au plus tard, tous vos cabinets doivent être libres, vos garçons couchés et votre maison fermée. Vous m'avez compris?
— A merveille.
— Allez, et soyez sûr qu'on vous tiendra compte
de vos services.
— Vous pouvez être certain, monsieur, fit Gros- - sel efi appuyant sa main sur son cœur pour donner
plus de poids à son affirmation, que je suis tout dévoué à l'œuvre et au maître,
Je le sais et je ne l'oublierai pas. J'en témoignerai même au besoin.
Grossel se retira.
C'est la personne en question? demanda le '
docteur.
— Oui.
— Elle est sûre?
— Elle. est des nôtres.
— Bien, Soignez l'enfant. Je vais guérir la mère. Un mot encore, mon ami.
— Parlez, répondit le docteur, qui ne perdait pas du regard le visage de la jeune femme.
— Sera-t-elle assez forte pour répondre à mes
questions?
— Je vous dirai cela tout à l'heure. *
— Quoique nous n'ayons pas de temps à perdre, je préférerais attendre à demain plutôt que de risquer une seconde fois ses jours.
Avec de la prudence, des ménagements, il
nous sera possible d'agir et de parler aujourd'hui même. Je l'espère.
— Pourra-t-elle marcher?
Nous verrons cela une fois qu'elle aura pris
un consommé et quelques doigts de vin vieux.
— En tous cas, on la transporterait.
— Oui, mais comment?
— Oh ! ceci me regarde. Ne vous en inquiétez pas, répondit l'inconnu en souriant.
Cependant l'enfant, qu'on avait placé devant la table chargée des mets apportés par le restaurateur, mangeait avec l'appétit de son âge, et ne se serait pas arrêté, si le prudent médecin ne lui - avait, pour ainsi dire, arraché les morceaux de la
bouche.
-i- Il va s'étouffer, si on le laisse faire! dit le
docteur Martel eh riant.
— - J'en veux encore*
— Tu en auras, si ta maman se réveille, dit l'inconnu.
— Alors donne-m'en... la voilà qui me regarde. Le petit Georges allait s'élancer vers sa mère,
qui, après s être levée brusquement en se soutenant sur ses deux bras, venait de faire entendre un léger cri d'étonnement et de joie.
Mais, sur un signe du médecin, l'enfant fut retenu.
Le corps penché en avant, les mains jointes et tendues vers lui, le regard avidement fixé sur lui, sa mère le contemplait ; ses traits fatigués rayonnaient d'une auréole de bonheur.
— Georges ! fit-elle à voix basse,
— Maman ! répondit l'enfant.
— Faut-il le laisser libre? demanda Tin connu.
— Non, dit le médecin ; attendez.
Et examinant la pauvre femme avec la plus scrupuleuse attention, il suivait anxieusement tous ses mouvements.
L'inconnu s'était suspendu à ses regards.
— Georges î répéta la mère, mon enfant ! mon cher enfant !
L'enfant, laissé libre, accourut dans ses bras.
Alors, ce furent des mots sans nom, des exclamations sans suite, des cris de ravissement entrecoupés de sanglots et de contractions, et qui aboutirent à un déluge de larmes silencieuses.
— Allons! ça y est, s'écria le docteur. Il n'y a plus rien à craindre. Laissez-la pleurer à son aise ; dans quelques minutes elle sera complètement rétablie. Ouf! nous l'échappons belle !
Et le docteur serrait avec effusion les mains de son ami, qui osait à peine en croire sa parole et le propre témoignage de ses yeux.
Quant à Georges, il sautait autour de sa mère, qui, le premier mouvement d'effervescence une fois passé, l'avait laissé aller ; il battait des mains, riait et se rapprochait însensiuiemcut uc m va*^, oi- ~ avait l'intention de se réintégrer.
Viens, maman ; tu as faim, mange. C'est bon, tout ça... et mon bon ami ne demanderas mieux que de t'en donner ; et il la tirait par sa robe.
A peine avait-il achevé, que la mère releva la tête , et s' adressant à l'inconnu qui témoignait la plus tendre sollicitude pour l'enfant.
— Gomment se fait-il, dit- elle d'une voix brisée par tant d'émotions, que vous qui, il y a une heure à peine, vous êtes montré si cruel envers moi, je vous trouve maintenant si bon pour mon fils, pour mon Georges bien aimé.
L'inconnu embrassait l'enfant, qui se mit à dire :
— Maman, j'ai sommeil.
— Dors, petiot, lui dit le docteur. C'est encore ce que tu as de mieux à faire.
Et on retendit sur le canapé, où il s'endormit, la tête sur les genoux de sa mère.
OU l'ineonim lève «m peu «on maille.
Il y eut un court silence.
Puis la malade, qui cherchait à recueillir ses souvenirs, à réunir dans sa tête affaiblie les faits mû s'étaient passés dans cette nuit, si triste pour elle, si gaie pour les autres, eut comme un éclair devant les yeux.
Elle se rappelâtes dernières paroles de 1 inconnu : « Je suis votre ami, et je veux votre enfant. » : . Tout disparut pour elle, soins, secours, sympathie évidente des deux hommes, elle oublia tout, , et, se dressant comme pour défendre l'approche de son fils à ses ennemis supposés, elle s'écria :
— Je me souviens ! je me souviens !.. Laissezmoi ! . • . Vous voulez mêle prendre. . . me le voler ! . . . Vous ne l'aurez qu'avec ma vie î
Et, sans écouter le docteur, pour qui cette recrudescence de nervosité remettait sa guérison en question, elle voulut se lever, saisir le pauvre petit et quitter l'asile où on l'avait conduite durant son évanouissement.
Les malheureux sont défiants.
Les bienfaits imprévus leur portent surtout ombrage.
Ils sont tellement accoutumés à l'indifférence générale, qu'ils supposent presque toujours un vil intérêt, une raison méprisable à quiconque leur témoigne de la pitié.
Jci, la pauvre femme, à qui la mémoire revenait, avait les meilleures raisons du monde pour se défier de ces deux hommes qui venaient de la rappeler à la vie.
Elle ne réfléchit pas qu'il leur aurait été bien plus facile de la laisser mourir, ou de profiter de son anéantissement pour exécuter les desseins qu'elle leur prêtait.
Aussi fut-il malaisé au docteur Martel de lui rendre la confiance en eux qu'elle venait de perdre*
Pourtant, à force de raisonnements, de soins et de douceur, il parvint à lui faire comprendre que l'homme dont la présence, une heure auparavant» avait failli lui devenir si fatale, qui lui était apparu
comme un mauvais génie acharné à sa perte, était son sauveur et celui de son enfant.
— Le moment des explications n'est pas encore venu, ajouta ce dernier, vous n'êtes point encore en état de m* entendre sans trouble. Qu'il vous suffise, quant à présent, pauvre enfant, de savoir que personne plus que moi ne s'intéresse à vous,
— C'est vrai, fit le docteur, qu'il interrogeait du
regard.
— Depuis plusieurs mois déjà je vous suis dans l'ombre, pas à pas ; je connais votre vie de travail, de lutte et de misère. J'ai dû vous paraître inflexible, cruel; ma conduite et mes actions témoignaient contre moi. Mais j'ai agi comme je le devais. C'était un impérieux devoir pour moi de vous traiter ainsi que je l'ai fait. Un serment m'y obligeait.
— Un serment ?
— Oui, un serment sacré.
— Vous me parlez par énigmes, monsieur, répondit-elle avec un sentiment de respect instinctif que ce langage venait de lui inspirer ; je suis faible, je ne vous comprends pas bien et je vous prie de me pardonner, si je ne reconnais pas, comme je le dois, tout ce que vous avez fait pour mon fils, pour moi-même.
— Vous ne me devez rien. Ce n'est pas en mon nom que j'agis.
— Ce n'est pas en votre nom? Au nom de qui
alors?
— Vous le saurez quand le moment sera venu, dit son interlocuteur, que le regard du docteur Martel empêcha de s'expliquer. D'ailleurs, c'est à vous seule que vous devez votre nouvelle destinée. Assez longtemps le malheur s'est appesanti sur votre tête, aujourd'hui vous n'avez plus à le redouter.
— Que dites-vous ?
— Désormais plus de misère, plus d'inquiétude
sur votre enfant,
— Serait-il possible, ô mon Dieu!
Elle allait continuer, mais le docteur jugea qu'il était temps d'intervenir.
— Mon enfant, lui dit-il en lui prenant le bras et en la conduisant à un fauteuil qui se trouvait devant la table, vous continuerez cet entretien plus tard. Pour le moment il faut reprendre des forces. Je suis votre médecin, que diable ! Vous devez m' écouter de préférence à monsieur, qui n'est que
votre sauveur.
Et le brave homme plaçait à sa portée les aliments qui devaient lui rendre la force et la mettre à même d'écouter tout ce que son ami avait à lui
dire.
— Ordonnez, j'obéirai, dit la jeune femme.
— Pardieu 1 j'ordonne que vous avaliez ce verre d'alicante et cette aile de volaille. Mon ordon-
nance n'est pas bien rigide, comme vous le voyez.
— Je n'ai plus faim, docteur.
— Oui, oui, je comprends, ajouta le docteur Martel qui feignit de tourner les réponses de la pauvre femme en plaisanteries , vous allez me prouver que vous commencez à vous habituer à ce régime d'abstinence. C'est fâcheux, ma chère enfant, mais il faut vous résoudre à faire comme tout le monde. Allons, avalez, avalez.
Elle commença à manger du bout des dents ; la souffrance morale avait étouffé le cri de la nature ; mais peu à peu la vie animale réprit le dessus ; le médecin, qui la surveillait, se vit obligé de la traiter ainsi qu'il avait traité le petit Georges.
Ce léger repas, ajouté au bien que lui avait fait déjà la bienveillance dont elle se sentait entourée, transfigura la malade ; les couleurs revinrent à ses joues, ses yeux baillèrent d'un éclat nouveau.
— Allons, allons, dit le docteur Martel, voilà qui va beaucoup mieux. Dieu a fait là une belle cure.
— Dieu et vous, monsieur répondit-elle avec un vif accent de reconnaissance.
— Oh! moi, moi! je suis une vieille perruque dont tout le savoir consiste à s'apercevoir qu'elle ne sait rien. La jeunesse! la jeunesse î voilà le véritable médecin.
L'inconnu se pencha vers son ami.
— Est-il temps, mon chgr^docteur ? murmurat-il à son oreille.
— Oui, si le cœur vous en dit.
Rapprochant alors de la jeune femme.
— Puisque, de l'aveu de notre ami, vous pouvez me donner quelques minutes d'attention, lui dit-il d'une voix douce et sympathique, sans vous trop fatiguer, Lucile Gauthier, consentez-vous à m é-
couter ?
— Vous savez mon nom ! s'écria la jeune femme
stupéfaite.
— Ne vous étonnez pas encore! répondit-il.
— Je vous écoute, murmura Luciie en jetant sur lui un regard empreint de surprise et de crainte.
Le docteur, après avoir examiné si le petit Georges dormait d'un sommeil tranquille, s'installa dans un fauteuil et se disposa à en faire autant, non sans avoir dit tout bas à son ami :
— Ne frappez pas trop fort. Préparez-la, ménagez-la. * *
Cette dernière recommandation faite, il ferma
les yeux en murmurant à part lui :
— Allez, allez, mes enfants, je sais à un mot près tout ce que vous allez vous communiquer l'un à l'autre -, je reste parce que vous pourrez avoir besoin de moi, mais, pour Dieu, tâchez de ne nous réveiller, ni l'enfant ni moi.
Quelques instants après, il dormait du sommeil de l'innocence.
Deux heures après minuit sonnait.
Les chants avaient cessé dans les cabinets envi-
tonnants, dont les bruyants locataires s'étaient éloignés sur les instances du maître de l'établissement*
Un silence profond régnait dans la rue des Saints- Pères et sur le quai Malaquais, silence que seul le roulement sourd et lointain d'une voiture venait interrompre par intervalles.
L'inconnu quitta son siège et vint s'asseoir près de la jeune femme.
Il prit une Je ses mains dans les siennes.
— Je vous fais peur encore ? fit-il en sentant cette main frissonner.
— Non, répliqua Lucile. Je n'ai plus peur de vous... C'est malgré moi que je tremble... je ne sais pas pourquoi.
Elle faisait un visible effort pour dissimuler la sensation pénible que les mains du jeune homme lui causaient.
Celui-ci s'en aperçut. Il abandonna sa main et recula sa chaise.
— Avant tout, il est de mon devoir de vous rassurer entièrement sur votre avenir à tous deux, reprit-il en désignant l'enfant endormi, Cette crainte chassée de votre esprit, votre attention me sera acquise. J'ai meublé et loué en votre nom un appartement convenable, mais modeste, au troisième étage d'une maison située rue d'Astorg!
t- Rue d'Astorg ! grand Dieu 1 — Numéro 35.
100 XES COMPAGNONS DE LA ITJNE
— C'est là que.*. Mais mon Dieu ! mon Dieu!
comment pouvez- vous savoir ?. . .
— Le prix d'une année de loyer a été payé d'avance. En voici les quittances. En dehors du nouveau mobilier qui décore votre appartement, dans une pièce séparée, un petit boudoir, je crois, vous trouverez les quatre ou cinq souvenirs de votre vie passée, de votre jeunesse, que vous aviez conservés dans votre misère, jusqu'au dernier moment.
— Vous les avez rachetés?
— Je n'en ai pas eu besoin; c'est moi qui en avais fait l'acquisition lors de votre dernière vente par *autorité de justice.
— Vous?
— Ma conduite, tous mes actes étaient écrits d'avance; ils m'étaient dictés par une volonté suprême, par une volonté que je n'ai jamais discutée. Ne cherchez pas à la découvrir. Aujourd'hui vous apprendrez une partie de la vérité; plus tard, vous saurez le reste. Maintenant, ajouta- t-il en ouvrant son portefeuille, dont il tira un papier plié en quatre, voici un contrat de rente, à votre nom, de six mille francs. M e Dubûisson, notre notaire, touchera vos revenus et vous les remettra tous les trimestres. Vous trouverez dans le .premier tiroir de votre commode l'argent nécessaire à votre installation. J'ai arrêté, pour vous, une servante qui vous sera dévouée et fidèle. Je vous en réponds. Prenez
ce papier, qui vous appartient, et parlons d'autre •chose.
Il lui tendit le contrat de rente.
Lucile ne ie prit pas.
— Vous refusez ?
— - Je le dois.
— Pour quel motif?
— Dispensez-moi de vous le donner.
— N'attendez pas de franchise de ma part, si vous gardez pour vous vos secrets et vos réflexions.
— Eh bien ! dit Lucile, mieux vaut vous obéir. Pour que la lumière se fasse, il ne faut pas qu'un seul coin reste sombre dans notre pensée. Ma jeunesse a été misérable, parce que je n'ai pas su parler à temps, ou plutôt parce que, timide et concentrée, je n'ai pas osé parler. J'ai marché dans des ténèbres épaisses, continuelles. A qui la faute, si j'ai fait tant de faux pas? Le jour où j'ai voulu en sortir, il n'était plus temps. Je ne veux plus qu'à l'avenir il en soit ainsi. Je prétends voir clair dans ma vie.
-*- Qui vous en empêche?
— Tout ; vos propositions, vos paroles, vos actes. Si j'accepte, je serai guidée comme un enfant vers un but que je ne comprends pas.
— Si vous refusez, c'est la misère, la mort peutêtre, pour vous et votre fils!
— Oh ! je ne la crains pas, vous l'avez vu.
— Pour vous, soit, mais pour lui?
102 LES COMPAGNONS DE LA LtJNE
-. — Qui sait si je ne grève pas son existence d'une reconnaissance trop lourde? Vos bienfaits sont redoutables, monsieur.
— Lucileî
— Pardonnez-moi, si dans mes paroles il s'en glisse une blessante ! Mais, franchement, quel de- j gré de confiance puis-je avoir? Je ne vous connais, \ jusqu'à présent, que par le mal que vous m'avez iaiti • *
— Et par le bien que j'essaye de vous faire.
— 11 est vrai... Mais c'est précisément ce bien, cette sympathie, aussi inexplicables que votre haine et vos poursuites primitives, qui me paraissent à craindre. Il me semble que je vais entreprendre un voyage où se briseront mes forces et celles de mon enfant ; que je marche vers un abîme inconnu, mais inévitable, par un chemin tout parsemé de fleurs.
— Ainsi, vous ne voulez pas avoir confiance en moi ? fit l'inconnu avec douleur.
— Quelle confiance puis-je avoir?.,. Vous prétendez connaître mon passé? reprit-elle après une courte réflexion.
— Je le connais.
— ■ Si cela est, de quel droit vous êtes- vous acharné contre moi? En vertu de quel mandat m'avez-vous poussée jusqu'aux portes en tr' ouvertes du suicide? Quel marché, honteux, infâme, avezvous à me proposer?
i — Pauvre nature humaine, s'écria l'inconnu avec amertume ! Ne jamais croire à une pensée désintéressée ! toujours supposer qu une bonne action cache un crime ou une lâcheté ! Malheureuse femme! vous ne voulez pas comprendre que l'intérêt que vous m'inspirez est réel. Mais je vous aime, comme j'aimerais ma fille ou ma sœur.
— Moi?
— Mais, continua-t-il avec véhémence, je n'ai pas d'autre but que de vous rendre, de vous faire retrouver les restes de ce bonheur qui s'est brisé dans vos mains innocentes, sous le souffle impur d'un misérable et d'un infâme !
— Même cela! Il sait même cela ! se dit-elle. Mais cet homme, cet infâme, je l'ai à peine entrevu; j'ignore jusqu'à son nom !
— Ce nom, je le connais, moi.
— Oh! dites-le, dites-le! et je croirai toutes vos paroles, et j'obéirai à chacun de vos ordres. Ce nom, c'est mon honneur retrouvé, c'est l'honneur de mon fils, c'est le droit de marcher la tête haute et de -regarder en face toutes les femmes qui peuvent nommer le père de leur enfant. Oh! une fois ce nom en mon pouvoir , il faudra bien que celui qui le porte répare tout le mal qu'il m'a fait ou qu au moins il essaye de le réparer.
— Et s'il ne le veut pas?
— S'il ne le veut paï* ! Je ne quitterai pas le seuil de sa demeure, je le suivrai, je le poursuivrai par-
tout et en tous lieux, à toute heure. A chaque femme qui passera fièrement au bras de son époux, à chaque mère qui conduira sa fille par la main, à tous venants, je crierai : Vous voyez cet homme qui demeure dans cette maison-là, c'est un voleur de nuit, un assassin; il a volé ma réputation d'honnête fille, il a assassiné le bonheur d'honnête femme que je pouvais avoir en ce monde !
— Calmez- vous! fit l'inconnu, enrayé de son exaltation.
— Je crierai cela, et on me croira, parce que la vérité se fait toujours croire. Je crierai encore : Vous voyez cet homme : un jour j'étais chez moi; heureuse, par une journée d'été, dans une cabane de pêcheurs, au bord de la mer, à Roscoff, en Bretagne.
— C'est bien cela !
— Il entra pour se reposer, pour se garer des rayons d'un soleil brûlant. Il me demanda à boire. J'étais seule. Je me levai pour aller chercher ce qu'il avait demandé. Il me suivit. Le misérable m'avait vue, il m'avait trouvée belle. J'étais sans défiance. Et puis, je pensais bien à cela ï J'avais le" cœur plein d'amour pour. . . pour quelqu'un. . .
— Continuez.
Lucile s'essuya les yeux et continua :
— H me dit : Vous êtes seule, mon enfant ?
Oui, monsieur. Mon père est en mer. Il ne reviendra pas avant une heure. Je n'avais pas achevé,
que le misérable se jetait sur moi; un coup violent que je reçus à la tête me renversa... Quand je revins à moi, j'étais perdue, déshonorée. Un an après f étais mère; l'on me chassait du pays.'... l'homme que j'aimais s'éloignait, s'engageait, se faisait tuer en me maudissant... et l'homme qui m'avait réduite au dernier degré de désespoir et de misère ne m'a jamais donné signe d'existence! Si j'étais seule, je le laisserais dans sa honte et dans ses remords ; mais j'ai Georges, j'ai mon fils ! je ne veux pas que mon fils ne puisse pas nommer son père.
Elle se cacha la tête dans ses mains pour voiler sa rougeur et sa honte.
Georges portera le nom de son père, je vous
le jure. Mais prenez-y garde, ce nom appartient à un homme riche, puissant. La moindre imprudence, et nous échouerons.
Nous!... Vous vous associez à moi... vous? ditelle avec stupeur.
Je vous amènerai le coupable. . . Il se traînera
à vos pieds. . . Il implorera votre pardon.
. — Lui !
— 11 confessera sa faute, et sa faute confessée»
il la réparera aux yeux du monde.
' — Vous ferez cela? dit Lucile, qui croyait rêver.
— Je le ferai, répliqua-t-il simplement. Seulement, laissez-vous guider par moi. Unissez votre volonté à tous mes efforts.
— Oh ! soyez tranquille!,,. Il s'agit de mon en-
faut, de son avenir, de sa vie, je ne serai ni imprévoyante ni imprudente.
— Bien. Nous réussirons.
— Mais, fit Lucile* qui depuis quelques moments réunissait tous ses esprits pour résister à cette suite de chocs imprévus, vous qui venez m'offrir la réalisation de- mon désir le plus secret, vous qui me criez : il faut vivre ! en me donnant la seule bonne raison qui puisse me forcer à vivre, qui êtes-vousl
L'inconnu garda le silence.
— Vous hésitez? ajouta Lucile ; ne voulez-vous pas que je mêle votre nom à mes prières?... Vous hésitez ! Et à son tour elle fit un effort, se pencha vers lui, saisit sa main, et l'approchant de ses lèvres ;
— Oh ! parlez, parlez ! . . .
— Si j'hésite, Lucile, c'est que j'ai peur...
— Peur?. . . Je ne comprends pas.
— Oui, j'ai peur pour vous d'une trop forte commotion.
— Oh! je me sens forte*
— Car ce nom n'est pas nouveau pour vos •oreilles... Il vous a été, il vous est peut-être encore
bien cher !
— Un nom bien cher ! ... Il n'en est qu'un seul, . .
— Je tremble de réveiller des souvenirs cruels ; je n'ose pas fouiller une cendre encore brûlante.
— Ne craignez rien...
— La plaie de votre cœur est toujours saignante.
, Parlez, au nom du ciel !
' — Eh ! sacrebleu ! oui, parlez ! fit une voix derrière l'inconnue.
C'était celle du docteur, que les éclats de l'émotion de Lucile venaient de réveiller.
Ne voyez-vous pas, ajouta-t-il, que vous risquez de lui faire cent fois plus de mal en vous taisant qu'en lui apprenant tout? Que diantre ! on ne met pas la coupe aux lèpres des gens pour la leur retirer de la sorte.
— Vous le voulez, docteur?
— S'il le faut! je l'ordonne.
J'attends, dit Lucile, qui respirait à peine.
Eh bien ! que votre volonté soit faite, Martel I
je vous obéis. Lucile, je suis le frère de l'homme que vous aimez... que vous avez tant aimé, fit-il en se reprenant, je suis Martial Renaud.
— Martial Renaud ! vous ! ... le frère de Noël ! . . . Il y eut un moment d'angoisse.
Le docteur Martel s'avança vers Lucile, la prit par les épaules et, la poussant presque de force vers Martial Renaud qui se tenait immobile et les bras tendus vers elle :
Allons! voyons! embrassez-le donc. Vous
voyez bien qu'il ne demande que cela.
La glace était rompue.
Pendant que Lucile sanglotait entre les bras de Martial, qui la soutenait et l'embrassait comme un frère aîné soutient et embrasse sa jeune sœur, le
médecin s'approcha de l'enfant, l'enleva aussi légèrement qu'il eût fait d'une plume, et le plaçant au milieu du groupe formé par eux deux :
— Fais ta partie dans ce concert, crapaud î lui dit-il.
Crapaud n'était peut-être pas de circonstance; mais le bon praticien, aussi ému que sa malade, ne savait plus trop ni ce qu'il disait ni ce qu'il faisait.
Un quart d'heure après, Lucile et le petit Georges, sous la garde du docteur Martel, roulaient en fiacre vers la rue d'Astorg, et Martial Renaud restait seul dans le cabinet où cette reconnaissance venait de s'opérer.
Alors Martial dérangea un large buffet qui cachait une porte dérobée, et tirant à lui le buffet il ouvrit en même temps la porte, qui donnait dans une chambre pouvant passer pour un cabinet de toilette et pour un porte-manteau.
* Des vêtements étaient préparés sur un canapé.
Des bougies brûlaient dans les candélabres.
Sans perdre de temps, Martial fit une toilette de
bal.
Une fois habillé, il jeta un dernier regard sur la glace, prit ses gants, son chapeau et souffla toutes
les bougies.
— (La nuit a commencé, murmura-t-il ; comment
finira-t-elle? *
Tout en faisant cet à-parté, il se dirigea machï-
naîement vers la glace qui surmontait une cheminée étroite et basse.
Il devait être venu bien souvent clans cette salle secrète du Restaurant Basset, puisque, malgré la profonde obscurité qui y régnait, il appuya sans la moindre hésitation l'extrémité de son index sur une des rosaces latérales du cadre*
La cheminée se conduisit comme s* était conduit le bahut du cabinet voisin.
Un pan de mur se détacha d'un seul bloc, tourna sans bruit sur lui-même et démasqua les taillis touffus d'un admirable jardin d'hiver.
Martial passa vivement au travers de l'ouverture béante.
Le pan de mur reprit aussitôt sa place, sans qu'il fût possible à l'œil de l'investigateur le plus habile d'apercé voir une Ugne suspecte, une solution de continuité quelconque.
Martial regarda l'heure à sa montre.
Il était trois heures précises.
— J'arrive à temps, se dit-il.
Il se dirigea alors vers un milieu lumineux «ncore assez éloigné de cette extrémité de la serre et d'où lui arrivaient par échappées les sons d'un orchestre harmonieux.
Au moment où il tournait un massif d'arbres exotiques lui masquant la vue des brillantes illuminations qui faisaient ressembler cette serre et les salons sur lesquels elle donnait à un palais vénitien
ilO LES COMPAGNONS DE LA LUNE
du bon vieux temps, une main légère se posa sur son épaule, et une voix amie lui murmura doucement à l'oreille :
— Vous arrivez bien tard! On vous attend, mon cher colonel.
tyr,
Vu bal a l'hfttel de Warrens.
Nous l'avons dit, le comte de Warrens, possesseur d'une fortune immense, porteur d'un grand nom, occupant une haute position dans la diplomatie, sans songer à la politique autrement qu'à ses heures,- avait eu, dès le premier jour, ses grandes et petites entrées dans le Paris aristocratique et dans le Paris financier.
Les portes si soigneusement closes, d'ordinaire, du noble faubourg, et celles si facilement, si grandement ouvertes des faubourgs Saint-Honoré et de la Chaussée-d'Àntin, ne se trouvèrent point avoir de battants pour lui.
412 LES COMPAGNONS DK LA LtJNE
Partout, il se vit accueilli avec4es plus séduisants sourires; partout avec les avances les moins déguisées.
M. de Warrens, gentilhomme de' high life, avait répondu sans se prodiguer, mais avec politesse, à ces avances hospitalières.
La distinction de ses manières, le charme de sa conversation, son élégance de bon goût le mirent de plain-pied à la mode
Presque sans s'en douter, à son corps défendant, il était devenu le lion de la saison.
Envié, mais admiré par les hommes, recherché et aimé par les femmes, il sut mériter l'envie et l'admiration des premiers ; il fit si bien qu'il se retira sain et sauf des jolies mains qui lui tendaient des chaînes de roses.
Mais les petites mains se refermèrent avec des gestes pleins de menace, et les envieux se promirent bien de saisir la première occasion pour renverser l'idole et l'écraser sous, son piédestal
Du reste, le luxé déployé par le comté était véritablement princier.
Ses chevaux de selle, tant arabes qu'anglais, défiaient les plus rapides ; ses chevaux de voiture et de . trait, normands, percherons ou mecklembourgeois, faisaient l'admiration de tous les connaisseurs. On citait ses écuries, qui, depuis les écuries de Chantilly, sous le premier Condé, pouvaient passer pour les plus belles qu'on eût jamais bâties en France.
Elles étaient au nombre de trois,
La première, en bois de chêne, éclairée par un
plafond lumineux, éclairage rare à cette époque,
contenait vingt boxes aux mangeoires de malachite*
Là se trouvaient les bêtes auxquelles le comte
attachait le plus grand prix.
Au-dessus de chaque mangeoire, un cartel indiquait la race de l'animal et portait son nom.
Dans la seconde, infirmerie au petit pied, veillait un vétérinaire spécialement attaché aux écuries et à la vénerie. Là étaient soignées les bêtes malades ou fatiguées.
La troisième, éloignée des deux autres et dans laquelle on pénétrait par une petite allée de traverse, recevait les chevaux de nuit qui, de la sorte, respectaient le sommeil des chevaux de jour.
Nous ne parlerons que pour mémoire d'un réduit en bois d'amaranthe ne contenant que deux boxes, dans lesquels jour et nuit, bridés, sellés, prêts à partir pour une longue traite, se trouvaient à tour de rôle deux fines bêtes aux jarrets d'acier, aux flancs' solides et au large poitrail.
Plusieurs fois déjà, ces chevaux de précaution, ainsi que les appelait l'intendant Karl Schinner, avaient servi soit à lui-même, soit au comte, et l'écume qui blanchissait leur frein, à 1 heure du retour, témoignait que leur emploi n'était pas une sinécure. Ses voitures, sortant des ateliers de Binder ou ve-
i&^ J ^i Ji^Jb^iL-fc E^-*-^-
nant d'Angleterre,, n'étaient ni voyantes ni surchargées d'armoiries.
A peine une couronne comtale, presqu'imperceptible, se détachant en. relief jaune de son fond noir, affirmait-elle aux passants que le maître de ces luxueux et simples équipages n'était point un M. Martin ou un M. François quelconque.
Les remises et selleries, situées en face des écuries, auraient pu servir d'étude à un notaire trèssoigné ou à une petite maîtresse peu difficile et aimant l'odeur du cuir.de Russie,
Sa livrée bleu et argent faisait merveilleusement derrière sa voiture ou à la porte de ses immenses vestibules.
Dans ses salons, il n'entrait que des huissiers vêtus de noir, chaîne d'argent au cou, en bas de soie et en escarpins.
Les talons rouges manquaient, voilà tout.
Inutile d'ajouter que, simple dans sa mise, le comte ne portait pas de bijoux voyants et ne se distinguait que par la finesse merveilleuse de sa batiste. t
Roi de la mode, le comte de Warrens tenait d'une main si ferme ce sceptre fragile et redoutable, que nul n'osait lutter avec lui et que de nombreux amis et courtisans lui faisaient une cour brillante, ftlais si le comte de Warrens avait des amis dévoués «t prêts à le défendre à toute outrance parmi les gens du monde, il avait aussi d'impla-
LES COMPAGNONS DE LA LUNE Uo
cables ennemis, ennemis cachés à la vérité, infimes même, à craindre toutefois, leur œuvre étant une œuvre souterraine, un travail de taupe, patient et
continu. . , .
Les envieux et les jaloux procédaient par la
médisance et parla calomnie.
Semant de tous côtés des bruits injurieux, compromettants au point de vue politique, ils se retiraient aussitôt que la fusée était partie, de façon qu'on apercevait bien la pluie de feu éclairant 1 horizon, mais qu'on ne découvrait jamais la main qui
F avait lancée.
Ces bruits se répandaient avec une rapidité extrême et minaient sourdement l'idole encensée par une foule enthousiaste.
Les choses en étaient venues à ce point que la police, toujours ombrageuse, s'en émut.
On fit des démarches afin de savoir quel feu cachait toute cette fumée.
Mais la position du comte était si nette, sa fortune si réellement solide, son existence tellement étalée au grand jour, que les soupçons tombèrent d'eux-mêmes; les imposteurs en furent pour leurs frais d'impostures et toutes ces tentatives et démarches hostiles tournèrent à son grand avantage. « La calomnie, docteur, la calomnie ! Il faut toujours en venir là ! » fait dire Beaumarchais à son Basile. Lui ou un autre a écrit : « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. »
j'j?dUi ntUv-
(les deux conseils sont malheureusement trop faciles à suivre.
Aussi la police, tout en s' avouant vaincue, ne renonçait-elle pas à la lutte. Elle attendait, recueillant soigneusement les incidents les plus futiles en apparence.
Grossissant peu à peu son dossier et guettant le moment de rentrer en lice, elle se tenait sur la défensive et feignait d'avoir relégué cette affaire au fond de ses casiers.
Pourtant deux faits venaient, de se passer qui avaient donné fort à réfléchir dans les hautes régions de la préfecture, et qui de nouveau fixèrent sur le comte. son attention et celle du public.
Ces deux faits, nous allons les rapporter ici, afin de faire apprécier la position respective de nos personnages et d'éclairer, autant que possible, la lutte ténébreuse engagée entre eux.
Un procès dans lequel se trouvaient compromises plusieurs célébrités parisiennes tenait alors la curiosité en éveil.
Ce procès, dont les péripéties se déroulaient devant la cour des pairs, souleva l'indignation universelle et mit en émoi tout le faubourg Saint- Germain.
Le nom du principal accusé, sa haute position sociale, et surtout les révélations que Ton redoutait, faisaient de cette affaire une cause aussi intéressante qu'exceptionnelle.
Le scandale, déjà énorme, pouvait rejaillir sur bien des personnes haut placées*
On avait accordé à quelques-uns des accusés la faculté de recevoir des visites, sous la responsabilité d'un gardien vigilant qui assistait à leur entretien, armé du droit d'y mettre fin dès qu'il le jugerait
convenable.
Un jour, le comte de Warrens, muni d'un laissez-passer en règle de tous points, se présenta pour voir l'un des accusés, le plus compromis, celui dont on redoutait les révélations.
Cet accusé, ainsi que toutes les autres personnes impliquées dans cette affaire, était détenu au Luxembourg.
Le comte.causa quelques minutes avec lui, ne traitant que des sujets indifférents, sans nulle importance, puis il se retira, toujours accompagné par le gardien, qui ne l'avait pas perdu de vue une seule seconde.
Deux heures plus tard, l'employé de la prison, le guichetier qui vint apporter son repas du soir à l'accusé, le trouva étendu sur son lit, froid, glacé,
mort.
Les médecins de l'administration, appelés pour procéder à l'autopsie du cadavre, constatèrent la présence d'un poison foudroyant, inconnu en Europe.
Le mort avait emporté dans la tombe ces révélations redoutées.
Le gardien disparut ; il ne fut jamais retrouvé, malgré les plus actives recherches.
r ; A tort ou à raison, le noble faubourg fit honneur
de cette mort à M. de Warrens, qui laissa dire.
La seule chose que la police parvint à découvrir fut que le gardien, tout nouveau dans le service du Luxembourg, avait précédemment fait partie des nombreux serviteurs du comte.
Maïs les preuves.matérielles manquant, elle jugea prudent de s'abstenir, se promettant de prendre sa :i revanche à la prochaine occasion.
Cette occasion ne se fit pas attendre.
Le premier lundi du dernier carnaval, tous les bureaux de la préfecture avaient été mis en émoi ; par la raison que voici :
. Une lettre jetée au rebut, pour cause d'adresse ^, . inconnue ou mal mise, par l'employé de la poste
chargé de la distribution, fut décachetée au bout /; d'un certain temps pour être retournée à l'expédi-
y • teur ; cela, selon l'usage de la direction des postes.
■; v Seulement, il se rencontra une petite difficulté
y : v lorsqu'on voulut connaître le contenu de cette
■;-y.v\ missive. ,
■ :; Elle était écrite en caractères singuliers, qu'au-
g cun préposé aux bureaux de l'étranger ne parvint
| r< à déchiffrer.
%';:;' Cette lettre, jaunie, surchargée de cachets et de
^ v - suscriptions, paraissait venir de très-loin et être
i^v demeurée très-longtemps en rouie. . - ' ■
Cependant, à force de la tourner, de la retourner et d'en épeler l'adresse, on crut lire le nom du major Karl Schinner, intendant du comte de War-
rens.
En désespoir, de cause, on allait la lui expédier. Un employé supérieur de la police qui se trouvait là et dont la curiosité fut subitement éveillée par la vue de ces caractères hiéroglyphiques, fit observer qu'il y avait un moyen bien simple de savoir à quoi s'en tenir.
. — Qu'on coure à l'instant, dit-il, ou plutôt je vais aller moi-même à l'Institut ; là, parmi les nombreux savants qui peuplent cette auguste et docte assemblée, je trouverai bien quelqu'un qui déchiffrera ce grimoire.
De cette façon on était sûr de ne pas commettre une erreur, toujours préjudiciable à la réputation d'un établissement comme celui de la direction des postes.
L'employé aux rebuts lui confia la lettre énigmatique.
L'agent supérieur s'en empara et la porta sans perdre un instant, non pas à un des membres de l'Institut, non pas à un savant, mais au chef de la police de sûreté lui-même.
Ce procédé, qui, avec quelque raison, semblerait extraordinaire aujourd'hui, n'avait alors rien que de fort usuel.
Le chef loua l'agent de son zèle; lui remit une
gratification, se rendit à la préfecture et fit appeler l'employé chargé des traductions qui ne put lui répondre non plus. . ' , ■
Seulement, sur la menace d'une destitution prochaine, il s'engagea à "apporter la traduction le lendemain.
Le soir même, il alla trouver un marchand de bric-à-brac, professeur de langues mortes à ses moments perdus, rabbin de troisième ou quatrième classe, attaché à la synagogue de Paris, qui demeurait rue Jacob, dans une des boutiques attenant à l'hôtel de Warrens.
Ce marchand, appelé Élie Xhardez, cumulant son commerce de curiosités antiques, bâties dan& un atelier de la rue Chapon, avec un négoce de vins du Rhin, Johannisberg, Assmanshauser et Stainberg, fabriqués avec des crus de Touraine coupés par de faux Champagne, commença par se faire payer vingt francs pour sa peine.
Les vingt francs une fois empochés, il examina la lettre, se mit, à rire et la rendit à l'agent de police en lui disant :
— Vous avez eu bon nez de vous adresser directement à moi.
— Pourtmoi cela ?
— Je suis le seul homme qui puisse Y^us traduire ce papier. Tout l'Institut s'y serait cassé les dents.
— En quelle langue est-il donc écrit ? ..
— En patois indoustani.
— Et vous le savez ?
— Comme un habitant de Saint-Brieuc sait le
patois breton.
— Ah ! bien î voilà une maudite lettre qui peut se flatter de nous avoir donné du mal.
— Vous avez eu bien tort de vous en faire, (il Xhardez d'un -ton goguenard.
— Pourquoi cela ?
— Parée que cette lettre est une mystification.
— Une mystification... à l'adresse de qui?
— A la vôtre... c'est-à-dire à- celle de la police.
— C'est impossible.
— Je vous l'affirme. Croyez-moi : brûlez-la et qu'il n'en soit plus question,
— Pas avant de savoir ce qu elle contient.
— Vous y tenez ?
— Certes, répliqua l'agent, il y va de ma place.
— Vous insistez, je n'ai plus qu'à vous obéir. Voulez-vous une traduction écrite?
— Oui.
Xliardez s'approcha d'un bahut en bois noir veiné d'ivoire blanc, qui ressemblait, à s'y méprendre, à un meuble vénitien du seizième siècle, et le prenant pour pupitre, il y écrivit la traduction demandée.
Au bout de quelques minutes, il la tendit à l'agent.
— Tenez.
^* J . 1 ^t»»tt.'»*vï
Celui-ci s'en empara d'un geste convulsif, la dévora littéralement des yeux ; puis, froissant le papier avec rage entre ses doigts crispés, il poussa un soupir de désappointement.
— Je vous avais averti, murmura tranquillement Élie Xhardez. C'est quinze francs .soixante-quinze centimes de plus pour le papier et pour la traduction manuscrite.
Tout à coup, l'agent de police, qui paya, se mit à rire.
— Toute réflexion faite, cela apprendra au chef de la police de sûreté à se niêler de ce qui ne le regarde pas, pensa-t-il.
Et il sortit.
Le lendemain matin, dès son arrivée, le chef trouva sur son bureau la lettre avec la traduction sous la même enveloppe ministérielle.
Voici ce que contenait cette étrange missive :
« Monsieur le comte,
(La lettre était pour le comte de Warrens et non pour son intendant, dont le nom n'était même pas prononcé.)
« Les laines se tiennent. Le marché est bon. La vallée de Kachmir est en progrès. Vous recevrez sous peu les châles que vous avez commandés ; on les a expressément tissés pour vous, selon vos ordres; Tous vos troupeaux sont en état. Les fabriques marchent au mieux, »
Jusque-là, il n'y avait rien à dire. C'était une lettre d'affaires, en tout semblable à celles qui s'expédient journellement dans les cinq parties du
monde.
Malheureusement le style du dernier paragraphe
venait tout gâter.
Voici ce qu'il y avait dans ce paragraphe, qui fit monter le rouge de la colère et de l'indignation au visage du chef de la sûreté :
«Ne vous étonnez pas, monsieur le comte, je vous prie, de ce que je vous écris en patois indoustani. A tort ou à raison, je pense que le cabinet noir n'est pas mort. Je ne suis pas fâché de faire un peu travailler la police française, qui, sans doute, cherchera à lire cette lettre avant vous, sans y parvenir. C'est une joie pour moi de lui prouver une bonne fois de plus son impuissance et son ineptie.
.« Veuillez agréer, monsieur le comte, l'assurance du complet dévouement de votre très-humble et très-respectueux serviteur.
« Pierre Duuand.
. « sirlnagor (Lahore), 7 juillet 1846. »
La lettre , recachetée avec soin et de façon à ce qu'on ne s'aperçût pas qu'elle avait été ouverte, fut expédiée à l'hôtel de Warrens.
Mais, naturellament, la police était plus furieuse
que jamais, te comte semblait ne pas se douter de ses colères
et de ses fureurs ; il feignit d'ignorer la surveillance occulte dont il était l'objet.
Dès son arrivée, il avait pris deux jours par semaine, le mardi et le samedi.
Le mardi, il ne recevait que ses intimes.
Le samedi, ses salons s'ouvraient à tout ce que Paris renfermait de sommités et d'illustrations dans la diplomatie, dans les lettres, dans les arts, dans l'armée.
Nous avons déjà constaté que la noblesse et la finance avaient ouvert leurs portes ; aussi ne se faisaient-elles pas faute de venir se coudoyer et se regarder du haut de leurs quartiers ou de leurs sacs d'écus.
Sur ce terrain neutre se rencontraient les opinions les plus opposées.
Comme tout en se trouvant dans la meilleure partie du meilleur monde parisien, on jouissait de la plus grande liberté chez M. de Warrens, on l'accablait de demandes d'invitations. Une répondait jamais qu'à bon escient.
Les honneurs de l'hôtel de Warrens étaient faits par M me la duchesse de Vérone, veuve de l'an des plus célèbres généraux de l'ère impériale, le général Dubreuil, duc de Vérone.
Les liens éloignés de famille qui unissaient le comte de Warrens à la duchesse de Vérone lui avaient fait accepter une tâche qu'elle remplissait avec autant de distinction que de charme. -■
Sa présence autorisait les femmes, mariées ou veuves, et les jeunes filles à assister à ces soirées
et à ces bals.
* r.P «a-mpxli gras était donc jour de bal à l'hôtel
de Warrens.
Le programme, rédigé de façon à exciter vivement la curiosité, annonçait un concert, un bal paré et masqué, le tout se terminant par un souper . devant durer deux heures, de cinq à sept heures du matin.
On était libre de ne pas se masquer, de ne pas se costumer; — seulement, tout invité ou toute invitée en costume de bal ordinaire ne pouvait pénétrer dans les salons réservés aux masques, aux costumes et aux dominos,
De la sorte, les mères timorées n'avaient rien à craindre pour les oreilles de leurs filles, et les veuves inconsolables ou les femmes trop mariées étaient sûres de trouver un refuge, un coin du monde où elles se verraient libres d'oublier les unes leurs maris morts, les autres leurs époux vivants.
Depuis plus d'un mois, de tous côtés, on parlait de cette fête.
Les brigues avaient été vives pour s'y faire inviter, *
Vers onze heures, les voitures les plus élégantes commencèrent à amener le menu fretin des élus.
À une heure du matin, les têtes du bal étaient arrivées.
Près de deux mille personnes, dont plus de cinq cents masquées ou costumées, circulaient dans la longue enfilade de salons latéraux qui, partant du quai Malaquais, arrivaient me Jacob.
Les salons de droite, consacrés aux invités en habit de ville, contenaient des ministres, des ambassadeurs, des littérateurs, des généraux et des
artistes.
Les femmes les plus sévères de l'aristocratie, française et étrangère n'avaient pu résister à leur désir de contempler ces splendeurs orientales.
Dans les salons de gauche régnait la plus franche gaîté. Là se heurtaient, au milieu d'éclats de rire de bon aloi , de propos légers ne frôlant même pas la licence, de tutoiements autorisés par le manteau vénitien, tout ce que Paris avait d'esprit, de talent, de verve et de gaîté.
Pas un habit noir, pas une cravate blanche; for, l'argent, le velours, la soie, la poudre blanche et la poudre blonde, les fleurs et les diamants miroitaient sous une myriade de bougies.
Le comte de Warrens venait de faire oublier le comte de Warrens.
Il s'était surpassé.
On n'entendait de tous côtés que des exclamation^ extatiques ou des cris d'admiration.
Féerie 1 palais magique ! fête digne des Mille et une Nuits ! étaient les moindres éloges donnés par
la foule à la réunion la plus brillante de tout
F hiver. -
Le comte, à l'entrée des salons de gauche, recevait toutes les personnes costumées, déguisées ou masquées.
La duchesse accueillait dans les salons de droite les femmes en costume de bal, avec une grâce et une amabilité exquises.
Auprès de la duchesse de Vérone se tenait assise une jeune fille blonde, aux yeux bleus, aux traits fins ; une charmante enfant de dix-sept ans au plus, réalisant en un seul type la Charlotte et la Mignon
de Gœthe.
Une robe de tarlatane blanche, des myosotis dans les cheveux, c'était tout, et cela suffisait pour en faire une des reines du baL
Modeste et rougissante sous la pluie de regards admirateurs qui tombaient sur elle dru comme grêle, elle semblait tout étonnée, tout effarée de se trouver dans un milieu nouveau pour elle.
Souvent la duchesse se penchait vers elle est lui présentait soit un danseur, soit une de ses connaissances.
Mais la jeune fille secouait sa blonde tête, et lui
répondait dans ce muet langage :
Ne craignez rien, madame. Ma résolution est
immuable. Rien ne me fera chanceler. J'irais jusqu'au bout.
Derrière sa chaise et suivant tous les sentiments
qui venaient tour à tour faire pâlir ou rougir son charmant visage, un jeune homme se tenait immobile et veillant sur elle.
A peine de temps à autre se baissait-il jusqu'à son oreille et prononçait-il quelques paroles qui lui faisaient secouer silencieusement la tête.
Évidemment, au milieu du brouhaha, des allées et venues, des présentations nombreuses se succédant les unes aux autres, il y avait une pensée vivant dans ces trois personnes , une pensée unique qui les réunissait toutes trois, la duchesse, le jeune homme et la jeune fille, dans la même attente.
Tout à coup la générale Dubreuil, qui venait de prendre la main de la jeune fille dans ia sienne» la sentit frissonner.
Elle se tourna de son côté.
Elle la vit tremblante, les yeux pleins d'horreur, blanche comme un marbre de Carrare.
Se plaçant, sans en avoir f air, de façon à masquer cette émotion subite, la vieille dame jeta les yeux autour d'elle et aperçut la cause de cette émotion.
— Courage ! dit-elle vite et bas.
Courage ! répéta le jeune homme sur le même
ton.
M. de Warrens venait vers la duchesse, accompagné d'un. homme de quarante- cinq à cinquante ans, gros et court, aux épaules larges, à l'encolure commune, aux traits rapaces, éclairés par deux
petits yeux gris pétillants d' astuce ; une brochette de croix nombreuses s'étalait sur son habit.
La face, la poitrine, le ventre, les jambes de ce nouveau venu respiraient la suffisance du parvenu, la confiance vaniteuse du financier qui met ses caves pleines d'or au-dessus de tout.
La face était couperosée, la poitrine et le ventre assez proéminents pour ne faire plus qu'un, les jambes réunies figuraient le parfait entourage d'une douve mal taillée.
Et malgré cela, le propriétaire de cet ensemble disgracieux et déplaisant saluait lés femmes d'un air conquérant, les hommes d'un air protecteur, pensant à part lui que, pour peu qu'il lui plût, le lendemain matin, il aurait tous ces hommes et toutes ces femmes dans les caves de son hôtel, à genoux devant ses tonnes d'or, à plat-ventre devant ses liasses d'actions, d'obligations ou de bil- " lets de banque.
Car c'était le plus riche banquier de Paris, de la France, de l'Europe, ce vilain monsieur-là! Le plus riche, entendez-vous bien I
— Madame la duchesse, dit le comte de Warrens, permettez-moi de vous présenter M. le baron de Kirsch mark.
Et il s'effaça devant la banquier, qui s'avançait avec la lourdeur et l'aplomb d'un galion ambulant.
— Je suis heureuse de vous recevoir, monsieur
le baron, fit la duchesse en inclinant légèrement
la tête.
— C'est moi, madame la duchesse, qui suis ravi, enchanté de me trouver ici. Je n'ai jamais vu fête plus belle, ni plus riche ordonnance... répliqua le baron de Rirschmark avec des penchements de cou et des clignements d'yeux voulant dire : Je suis bon prince, hein!
— Plus riche? reprit le comte en souriant, vous vous oubliez.
— Non, parole d'honneur. C'est superbe, et digne du crédit que vous avez chez moi* mon cher comte... un crédit de pas mal de millions, ma
loi!
— Mon cher baron» nous allons parler affaires,
et ces dames n'y comprendront rien, interrompit M. de Warrens.
— Ce qui signifie que nous pourrions les ennuyer, ajouta le gros financier avec un rire à pomme d'or. Si madame la duchesse y consent, je profiterai de son bon accueil pour lui demander et lui prendre quelques minutes dans la
soirée.
— Vous me trouverez entièrement à votre dévotion, monsieur*
Le banquier salua et se perdit dans la foule. Le comte et la duchesse échangèrent un rapide 1 coup <T œil* . ■ ,.
La duchesse se pencha vers la jeune filte :
LES COMPAGNONS DE LA LUNfî 431
— C'est lui, n'est-ce pas, chère enfant? lui demanda-t-eîle avec intérêt.
— Oui, madame, lui répondit la jeune fille, qui était à peine remise de sa première émotion.
— Bien. Il nous fallait cette certitude. Maintenant que nous l'avons, monsieur le comte de Warrens et moi, nous ferons en sorte que vous ne soyez plus obligée d'affronter, ou de subir cette odieuse présence dans le cours de cette fête.
— Je m'y engage, mademoiselle, fit le comte.
— Redevenez donc joyeuse, mon cher cœur, ajouta la duchesse, et ne songez plus qu'au but que nous cherchons à atteindre.
— Je tâcherai, madame la duchesse.
— Et vous réussirez.
— Je l'espère, vous êtes si bonne pour moi !
— Oh! ne parlons pas cela. Est-ce que je ne remplace pas votre mère, en ce moment?
— Ma pauvre mère! murmura-t-elle avec un soupir étouffé.
Le comte, qui écoutait silencieux ce court dialogue, s'avança et fit un signe au jeune homme, qui s'éloigna aussitôt.
— Est-ce l'heure? demanda M m6 Dubreuil.
— Oui, duchesse.
— Ne craignez-vous que la surprise, Y émotion de tout à l'heure ne paralysent les moyens de cette chère enfant ?
— Mademoiselle aura le temps de se remettre,
pendant la première partie du concert. Je suis sûr qu elle obtiendra un succès foudroyant.
— Àh! monsieur Je comte, murmura la jeune
fille.'
— Je fais parfaitement la part de votre modestie, mademoiselle; mais je suis sûr de vous. Dans deux heures votre nom sera dans toutes les bouches.
apparition d'une étoile que M. Iieverrier n'aurait
pas découverte.
Le jeune homme, auquel le comte de Warrens avait fait signe de s'éloigner, revenait alors donnant le bras à une femme, jeune encore, dont le sourire aimable n'excluait pas un certain air de tête que tous les artistes de grand talent possèdent.
Cette assurance méritée dénote l'habitude des bravos et des applaudissements.
Cette femme était M me Cinti-Damorgiu, l'illustre cantatrice.
Peu de temps auparavant, elle avait eu le courage, rare parmi les chanteurs aimés du public, de quitter la scène 9 à l'apogée de sa réputation.
134 , LES COMPAGNONS DE LA LtINE
La duchesse de Vérone fit pour M 1 " 6 Cinti-Damo*reau ce qu'elle n'avait encore fait pour aucun de ses invités.
Elle s'avança vers elle, la prit par la main et l'obligea gracieusement à s'asseoir à son côté.
Le concert allait commencer.
La grande dame et la grande artiste causèrent à voix basse pendant quelques instants.
Au bout de ce court entretien, M me Cinti-Damoreau fit un geste d'assentiment, tout en lançant à la dérobée un regard curieux et presque affectueux à la jeune fille, qui rougissait, sentant qu'il était question d'elle entre les deux femmes.
Les invités affluaient dans la salle du concert.
Masquées, costumées, ou seulement en robes de bal, les dames occupaient les chaises et les banquettes d'un immense salon octogone.
Les hommes se tenaient dans les nombreuses embrasures des portes ou dans les bas côtés des murs latéraux faisant suite à l'estrade apprêtée pour les artistes et les exécutants.
Ce salon octogone, une des mërveiUes de l'hôtel de Warrens, mérite une description particulière.
Huit lustres de Venise y répandaient une lumière tamisée.
Le plafond, peint par Delacroix, représentait le supplice de Marsyas; chaque dessus de porte, un faune et une dryade, un satyre et une nymphe, cherchant par leurs supplications à arrêter la ven-
geance d'Apollon, le Dieu du Jour et de la Musique.
Tous les lambris, en mosaïque digne de Pompéi, surmontaient des panneaux signés Corot, Decamps, Jules Dupré et Gudin.
Cette salle de concert, d'un goût sévère, faisait un contraste frappant avec -la suite de salons blanc et or, par lesquels il fallait- passer pour y parvenir.
Nous l'avons dit: un certain nombre d'artistes, l'élite des peintres, littérateurs et musiciens, avaient été invités par le comte de Warrens.
On n'avait donc point à s'étonner de voir au premier rang des curieux les directeurs de nos grandes scènes lyriques, l'Opéra, les Italiens et l' Opéra- Comique.
Au moment où le comte, traversant la foule, parut donnant le bras à M me Cinti-Damoreau, qu'il était allé chercher près de la duchesse de Vérone, et qu'il conduisit jusqu'à l'estrade, où Ponchard, un grand chanteur d'opéra-comique, l'attendait, un silence respectueux se fit; puis les deux illustres virtuoses commencèrent un duo de Y Ambassadrice.
Inutile de constater les transports d'enthousiasme qui les accueillirent tous deux.
Chacun le sait, il était possible d'avoir plus de voix que ces deux rossignols retraités, impossible de chanter avec plus de goût et de méthode*
Après le duo de Y Ambassadrice, vint l'air de Joseph:
Vainement Pharaon, dans sa reconnaissance, chanté par Ponchard,,
Et l'air du Domino noir :
Une fée, un bon ange...
exécuté par M me Cinti-Damoreau.
En disant cette adorable inspiration d'Auber, la grande cantatrice mit dans sa voix tant de puissance de sentiment, tant d'intelligence pleine d'actualité, que ce fut un frémissement d'émotion dans la salle.
Ce fut surtout dans le groupe formé par la duchesse de Vérone et sa protégée, que l'effet se produisit le plus clairement.
Cette dernière pleurait, et pressant le bras de sa protectrice.
— Ah ! madame ! madame î que c'est beau I murmurait-elle attendrie ; jamais on n'a si bien chanté. Cela fait tout oublier!
— N'oubliez pas, répliqua la duchesse en souriant doucement, n'oubliez pas, chère enfant, que votre tour va bientôt venir.
— Oh ! je n'oserai jamais.
— Calmez-vous, et ayez confiance," Vous avez
un grand talent aussi, et une voix... plus jeune... Et puis, ne craignez rien, vous serez bien soutenue,.. Attendez, et remettez -vous.
Ponchard et M me Cinti-Damoreau venaient de se retirer au milieu d'un tonnerre d'applaudissements.
Après un quart d'heure de piano, que Listz remplit de ses inspirations poétiques et pleines de maestria, apparurent sur l'estrade Lablache et Ronconi, qui, avec Mario et Giulia Grisi, faisaient alors les beaux jours, c'est-à-dire les beaux soirs
des Italiens.
Ils enlevèrent, avec leur succès ordinaire, le duo des Puritains, qui commence par ;
Il rival salvar tu puoi.^
Et qui finit par l'héroïque ensemble :
Suoni ta tromba, e impavido Jo pugnero da forte.,.
Puis, comme les artistes qui les avaient précédés, ils vinrent s'asseoir parmi les spectateurs.
On le sentait, malgré toutes les splendeurs musicales offertes à ce public d'élite, l'élément de curiosité, F attrait principal de la soirée se faisait
désirer.
Aussi, lorsque la duchesse de Vérone se leva, prenant par la main sa protégée, qui tremblait
comme la feuille secouée par une brise d'automne, lui fit rejoindre Mario, sur l'estrade, ce fut un murmure de curiosité pleine d'intérêt.
On pressentait là plus qu'un début insignifiant.
Chacun comprit que de cette épreuve solennelle dépendait l'avenir, la vie d'artiste de cette jeune fille timide et haletante de frayeur.
Tomber sous le ridicule, ou aller aux étoiles sous les yeux du Paris artistique, du Paris financier, du Paris aristocratique, là était la question, question de vie ou de mort, tout simplement.
Mario, en gentilhomme qu'il était, fit plusieurs pas au devant de la pauvre enfant, s'inclina devant elle et la rassura en quelques mots.
Peu d'instants après, le talent de la cantatrice ayant pris le dessus sur les défaillances de la débutante, ils firent entendre les premières notes du duo de Lucie.
Ce fut un enchantement.
La voix suave, argentine du ténor italien se fondant dans un organe jeune, vibrant, sonore, ravit tous les coeurs. La salle se leva tout entière.
Vieillards, jeunes gens, femmes coquettes et femmes honnêtes, public nouveau, public blasé, amateurs et indifférents, juges ou parties, artistes et directeurs, tous criaient au miracle.
Ce n'était pas un succès; c'était un délire, une folie, une rage d'enthousiasme.
Accablée sous les bravos, chancelante sous son
triomphe, la jeune cantatrice disparut sous les fleurs qui inondaient le tapis de l'estrade.
Depuis la Malibran, on n'avait rien entendu de comparable.
Le concert était fini. ■
Parmi les admirateurs, trois des plus forcenés étaient les directeurs des Italiens et de Y Opéra et le baron de Kirschmark,
Les deux premiers se regardaient l'un l'autre avec méfiance et jalousie, tout en chantant les louanges de la nouvelle étoile à ia duchesse, ravie de cette immense réussite.
Le dernier venait de prendre le comte de Warrens à part, et lui serrant les mains à les lui briser, s'écriait sur tous les tons :
— Elle est adorable! c'est un bijou! c'est un écrin! c'est une mine de diamants! Gela vaut son pesant d'or.
— Cela est honnête et de bonne famille, mon cher baron. Vous êtes veuf, je crois?
— Je crois que oui, aussi.
— Eh bien?
— Eh bien, quoi?
— Epousez-la, fit le comte en riant.
— J'y penserai, répondit sérieusement Kirschmark, j'y penserai cette nuit.
Le baron de Kirsch mark possédait un léger accent tudesque qui, sans lui faire baragouiner le charabia impossible du baron' de Nucingen , de
Balzac, ne laissait pas de lui donner une certaine ressemblance avec un bottier de grande maison. Cela, au détriment de ses millions inconnus.
Désirant déposer le tribut de ses hommages aux pieds de l'heureuse jeune fille, il cherchait à se frayer un passage à travers la foule qui s'écoulait dans les galeries avoisinantes ; mais au moment où il touchait au but, l'objet de son admiration disparut,
La duchesse venait de remmener pour la soustraire à une ovation trop prolongée.
Peut-être aussi parce qu elle avait remarqué le travail de circonvallation du baron.
Toujours est-il qu'il arriva juste à temps pour voir se refermer, sur les. robes de ces dames, une porte dérobée, cachée à tous les yeux par une lourde tapisserie des Gobelins.
Cette tapisserie avait pour sujet Vulcain surprenant Mars et Vénus et les enfermant dans un filet forgé de ses propres mains.
Et voyez le hasard 1
L'habile ouvrier qui avait tissé, brodé ce chefd'œuvre a donné à son dieu boiteux les traits et l'encolure de notre baron désappointé.
Nos lecteurs ont reconnu en même temps que nous, dans la duchesse de Vérone, dans la jeune fillèet dans le jeune homme qui se tenait toujours à raffut derrière elle, les deux femmes .et le jeune homme du marché aux chevaux.
LES COMPAGNONS DE t.K LUNE 141
La jeune fille s'appelait Thérèse. Pas de nom de famille.
Le jeune homme, Olivier Maskar ; il était secrétaire de la duchesse de Vérone.
Pendant que tous ces personnages se séparaient, se dispersaient, pour se rendre les uns dans un salon de jeu, les autres dans un boudoir isolé, ceux-ci dans les galeries réservées aux masques, ceux-là dans le salon de danse, un huissier tenant deux manteaux vénitiens, noirs et courts, et deux masques à longue barbe, s'approcha de deux hommes qui causaient à l'entrée de la galerie des masques,
Ces deux hommes étaient le comte de W'arrens et un employé supérieur de la police. Le comte remerciait ce monsieur d'avoir bien voulu assister à sa petite fête. Celui-ci lui faisait tous ses compliments sur la magnificence de sa réception.
— Que voulez-vous, mon ami? demanda le comte à l'huissier.
-r- Monsieur le comte a ordonné de ne laisser pénétrer personne dans ces salons, sans masque et sans costume.
— C'est vrai, dit le comte en souriant. 11 faut que je me déguise, c'est la loi.
— Et je suis convaincu, fit l'employé supérieur, qui ne se croyait pas connu pour ce qu'il était, avec un accent de bonhomie parfaitement joué, je
0&+*m ** ïVt*r, ■
suis convaincu, comte, que cela ne vous gênçra pas
beaucoup.
— Dame ! voyez, répliqua le comte de Warrens, qui venait de s'encapuchonner et de se masquer, ^ en tournant sur ses'talons. On dirait que je suis né en pleines lagunes, du quinzième au seizième siècle. Le cœur vous en dit-il, cher monsieur ?
— Ce que vous ferez ce soir, je le ferai comme vous, cher comte, reprit son interlocuteur, qui se
masqua aussi.
— Je vous plains, alors, du fond de mon âme.
~ Pourquoi?
Parce que je suis maître de maison et qu'il
est de mon devoir de ne pas m' amuser autant que
mes invités.
— Est-ce pour qu'on vous reconnaisse que vous mettez ce nœud rose à votre épaule gauche?
— Sans doute ; mais mon intendant seul et deux de mes gens savent ce détail. Je vous supplié en grâce de ne pas me trahir/
.— Je vous promets de profiter seul de cette découverte, dit-il en riant.
— Mille grâces!
: — A propos, votre intendant, n'est-ce pas un M. &arlSchinner?
— C'est cela même.
— Un charmant homme !
-*- Un honnête homme surtout, répondit gravement le comte.
Un quart d'heure après, remployé supérieur de la préfecture de police, attaqué par un adorable petit domino,dansait en face d'une esclave grecque ayant pour cavalier un masque au manteau vénitien et au nœud rose sur l'épaule gauche.
Rien n'empêchait ce rancunier et haut fonctionnaire de croire qu'il avait pour vis-à-vis, dans le porteur de ce nœud rose, le maître de céans, son ennemi intime, le comte de Warrens.
Ce que peut cacher on manteau vénitien.
C'était le plus beau moment de la fête donnée par le comte de Warrens.
A F extrémité du jardin d'hiver se trouvait un kiosque, si bien dissimulé par les massifs de verdure et les bosquets touffus, qu'un promeneur indifférent aurait passé et repassé plusieurs fois autour de lui sans en soupçonner l'existence.
Ce kiosque et le jardin d'hiver occupaient le milieu du parc.
Il se composait d'un rez-de-chaussée.
A la porte de ce rez-de-chaussée se tenait un personnage en costumé de magicien, lequel laissa entrer successivement sept dominos, qui lui donnèrent tous les sept le même mot d'ordre.
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146 tES COMPAGNONS DE LA ItJNE
Puis, le septième entré, il referma la porte, traîna un lourd' sofa qu'il mit en travers, et s'étendit sur ce sofa.
Les sept dominos se trouvaient réunis dans une salle aux tentures sombres, dont la simplicité austère et l'isolement contrastaient, sous tous les rapports, avec les galeries bruyantes et resplendissantes de lumières du corps de logis principal.
Cette salle était assurément une retraite, un lieu d'asile pour certains priviligiés de la maison.
L'*orchestre lançait au loin ses valses les plus entraînantes, ses harmonies les plus retentis-
Qsntes
Fleurs, parfums, lumières, faisaient un Eden nocturne de cette longue suite de salons merveilleux d'élégance et de richesse.
Pourquoi ces sept dominos avaient-ils fui la joie
générale ?
Pourquoi s'étaient-ils glissés, rapides, silencieux/parmi ces deux mille chercheurs de plai-
sirs ?
Quel motif puissant les obligeait à se parler d'une voix contenue, mesurée, une fois qu'ils s'étaient mis à l'abri des indiscrets et des curieux, dans ce pavillon isolé?
Que craignaient-ils?
A chaque instant leurs yeux se tournaient machinalement vers la seule porte donnant accès dans la salle où ils se trouvaient.
Un moment même leurs conversations à voix
basse s'arrêtèrent.
On venait de frapper à la porte du kiosque.
On entendit le gardien se lever, déranger le meuble placé par lui devant la porte, ouvrir, donner une réplique et recevoir une réponse.
Quelqu'un entra.
La porte se referma sur le nouveau venu.
Les premiers arrivés se levèrent tous à l'aspect d'un domino bleu qui, étendant vers eux sa main droite, leur montra un anneau sur la pierre duquel étaient gravées les armes de la maison de Warrens, avec la vieille devise au bas : Varia ense; Tout
par l'épêe. .
Ce domino bleu était le président de l'association dont les sept dominos noirs faisaient partie.
Toutes mes précautions sont prises, messieurs, dit-il, nous n'avons à craindre ni interruption, ni indiscrétion.
Et du geste, il les invita à se rasseoir.
Les masques obéirent.
.Seul, le domino bleu demeura debout au milieu
du salon.
La demie après trois heures sonna.
— Messieurs, reprit le président, vous êtes exacts, et je vous remercie dé votre exactitude. Chacune de nos séances annuelles, chacune de nos réunions préparatoires, quelque petit que soit le nombre des membres qui y assistent, est d'un con-
148 tES COMPAGNONS DE LA LUNE
cours puissant pour l'assemblée générale, qui tient ses assises tous les cinq ans. D'ici à longtemps peut-être, nous ne nous retrouverons pas ensemble, ou bien, si l'heure sonne d'une réunion nouvelle, combien de nous manqueront au rendez-vous?
Combien de nous, tombés sur la brèche, écrasés dans cette lutte incessante soutenue au nom du progrès contre l'obscurantisme, l'ignorance, la routine et toue les maux horribles qui en découlent?
Un murmure approbatif interrompit l'orateur.
Avant d'établir le bilan des grandes choses
accomplies par nous et les nôtres depuis quatre ans, laissez-moi rappeler en quelques mots l'origine de notre société, si puissante aujourd'hui, puisqu'elle embrasse le monde entier de ses innombrables réseaux, si humble, si faible même dans ses commencements. Nous avons parmi nous deux nouveaux adeptes, c'est pour eux que je désire
parler.
Ici — sans qu'il fût besoin de leur en faire la demande — deux dominos se démasquèrent et offrirent aux yeux des six autres les visages loyaux et fiers du baron d'Entragues et du vicomte de Rioban, les deux témoins de M. le comte de Mauclerc, qui, par la force des choses, s'étaient vus obligés de devenir ses adversaires.
Le domino bleu se tourna vers eux.
— Messieurs , dit-il , nous sommes touchés,
nous sommes fiers de votre confiance. Mais ce que dans votre courage et dans votre loyauté vous avez cru devoir faire, nos statuts nous le défendent. Le président et une autre personne seule dont il n'est point encore temps de parler, ont le droit de connaître le visage et le nom de chaque initié. Remettez donc vos masques et ne vous étonnez pas que ces messieurs gardent les leurs.
D'Entragues et Rioban remirent leurs masques.
— Parlez, fit-on au domino bleu.
Le domino bleu s'inclina, et, étendant le bras vers la pendule qui surmontait un piédouche en chêne noir comme tous les meubles de ce pavillon, il s'exprima ainsi :
— Il y a plus d'un demi-siècle, dans la nuit du 22 au 23 février 1767, à trois heures et demie du matin, cinq nommes, dont plusieurs se connaissaient à peine, se rencontrèrent au seuil d'une misérable hutte, construite par des trappeurs français, sur la lisière d'un défrichement américain.
Ignorés de leurs concitoyens, sortis à peine de leur obscurité primitive, ces hommes devaient léguer, chacun de son côté, un nom immortel à la postérité.
Us se nommaient :
Georges "Washington ;
Benjamin Frankin ;
Thaddée Kosciusko ;
ISO LES COMPAGNONS DE LA LDNE
Caritat, marquis de Condorcet ; . Donatien de Vimeur, marquis de Rochambeau.
Rosciusko et Condorcet sortaient à peine de pages.
Le premier avait vingt et un ans, le second vingtquatre.
Des trois autres, deux, Washington et Rochambeau, dans toute la force de l'âge, s'inclinaient devant la science et la conscience du grand Franklin.
Ce dernier, âgé de soixante et un ans, portait aussi vertement sa vieillesse naissante que le souvenir de ses soixante années de vertus. Malgré ses cheveux blancs comme les neiges- de l'Hymalaya, et les rides profondes creusées par F étude et par Ja pensée sur son large front, l'homme tenait encore bon chez lui. Ses yeux brillaient toujours du feu clair et pénétrant de la jeunesse, ses membres n'avaient rien perdu de leur force et de leur élasticité.
On atteignait les mauvais jours du dix-huitième siècle; les honteuses orgies de la Régence, surpassées par les débauches de Louis XV, comblaient la mesure. Le vieil édifice monarchique, miné de toutes parts, menaçait ruine. L'univers entier était en gestation. Des grondements souterrains annonçaient l'irruption prochaine des colères populaires et nationales, de la justice humanitaire et universelle
Le vieux monde du moyen âge, entamé par Louis XI, démantelé par Richelieu, absorbé par Louis XIV au profit de son orgueil, et désorganisé
par Louis XV au profit de ses vices, craquait, croulait de toutes parts. La marée terrible montait, montait encore, montait toujours ; le peuple allait paraître à'ia surface, surnager, naître à la vie de l'intelligence, toucher terre, prendre pied et créer la société moderne.
L'heure juste. approchait où le principe des nationalités allait se faire reconnaître, où la solidarité humaine allait s'établir sur des bases indestructibles.
« Après nous le déluge ! » avait dit la marquise de Pompadour. « La machine durera toujours autant que moi, » répétait sans cesse le roi Louis XV, le Bien-Aimé, entre un éclat de rire à l'adresse de son bon peuple français et une caresse à l'adresse de Cotillon III. Et cela aussi bien dans le palais de Versailles, où personne ne gouvernait, que dans le pavillon de Luciennes, dont il avait nommé le nègre Zamore gouverneur.
« La France allait gaiement au diable, » selon le mot cyniquement vrai de Voltaire, et l'Europe la suivait en chantant.
Plus grands encore parle cœur que par le génie, les cinq hommes dont nous parlons avaient suivi d'un regard anxieux la marche rapide du mal. Ils avaient frémi à la vue de cette démoralisation générale qui menaçait d'engloutir à jamais l'humanité tout entière sous le lourd linceul de la barbarie ; ils s'étaient* sentis pris d'une immense pitié à la
vue des misères effroyables engendrées par un despotisme sans bornes et qui étalaient devant eux leur lèpre hideuse.
Ils avaient juré de sauver tous ces peuples courbés sous un joug odieux, en les faisant libres d'abord et ensuite en les instruisant à la fraternité et à la solidarité humaine.
Ils étaient pauvres, isolés, inconnus ; cependant tout en reconnaissant les difficultés presque insurmontables de leur mission sublime, ils n'hésitèrent pas à la remplir.
Ils savaient que Dieu marchait avec eux, qu'il les soutiendrait et les ferait vaincre.
Voilà comment le 22 février 1767, à trois heures et demie du matin, ces cinq hommes, plus grands que les Harmodius et les Aristogiton d'Athènes, que le Brutus de Rome, que les Guillaume Tell et les Meltchtal de la Suisse, car ce n'était pas un petit peuple mais la famille humaine qu'ils prétendaient, régénérer — se trouvaient réunis dans une pauvre hutte abandonnée, sur la lisière d'un défrichement américain.
Là, loin de tous regards profanes, dans le silence de la nuit, à la face du Dieu qui rayonne dans les hautes latitudes du désert, forts parce qu'ils avaient la foi qui renverse les plus grands obstacles, ils posèrent les bases de cette société des Invisibles, conspiration permanente contre l'obscurantisme et l'esclavage, appelée à renouveler le
monde, d'après les principes de là solidarité humaine. *
Puis, au lever du soleil, le devoir qu'ils s'étaient imposé rempli, ces cinq hommes se serrèrent une dernière fois la main sur le seuil de cette hutte ignorée, et ils se séparèrent pour ne plus se revoir que bien longtemps après.
Et l'œuvre gigantesque commença.
Elle commença partout à la fois, en Europe comme en Asie, en Afrique comme en Amérique, sans que ces apôtres de la pensée s'arrêtassent un
seul instant.
Aujourd'hui le monde qu'ils avaient' rêvé se
trouve fondé.
Les peuples ont ouvert les yeux à la lumière, le progrès est né; nulle puissance ne pourrait maintenant arrêter son essor.
N'oublions pas, messieurs, le point obscur d'où nous sommes partis.
Ayons toujours devant nous le but lumineux que nous voulons atteindre pour le bien de l'humanité.
•Ici, le bruit delà fête, les accents du bal, dont la joie et l'ivresse allaient croissant, pénétrèrent jusqu'au cœur de ce petit réduit isolé; l'orateur s'arrêta comme pour laisser passer cette bourrasque de gaietés qui venait se jeter au travers des grands et nobles souvenirs des principes évoqués par sa parole vibrante et sympathique.
Il avait tellement captivé son auditoire, que de
154 LES COMPAGNONS DE LA LtJNE
ces cœurs émus, de ces lèvres prêtes aux plus violents transports d'admiration, il ne s'échappa ni un mot, ni un murmure.
On attendit.
Au bout de quelques instants, il reprit :
— Redoublons de prudence, messieurs ; la trahison s'est glissée dans nos rangs. Elle fait mieux, elle nous enveloppe. De faux frères, gagnés par nos ennemis, ont parlé. Cette nuit même, plusieurs d'entre vous le savent déjà, deux condamnations terribles, ordonnées par le conseil des chefs, ont ■ été exécutées. Je ne parlerai pas de la première, ce n'est que l'histoire banale d'un misérable perdu de vices, vendant pour une somme plus ou moins forte ce qui lui restait d'honneur.
Un cri d'indignation jaillit de toutes les lèvres. — Heureusement les projets de ce traître se sont vus déjoués, continua le président. Il est mort irappé dans un duel loyal par un de nos frères tout nouvellement reçu parmi nous. Nous remercions ce frère au nom de l'association, quoiqu'il n'ait fait que strictement son devoir. Mais un fait plus grave s'est produit. Il a exigé une répression immédiate. Le chef principal, le chef suprême de notre société, celui que nous-mêmes nous surnommons Y Invisible, nul de nous ne l'ayant vu ni ne le connaissant, l'Invisible devait assister à cette séance. La nouvelle m'en avait été envoyée ces jours derniers. Il arrivait d'Amérique dans le but de nous
faire une communication de la plus haute importance.
Ce soir, à six heures, l'Invisible a été arrêté, retenu par l'ordre du gouvernement espagnol, qui le garde prisonnier à Irun.
On le surveillait depuis douze jours qu'il était débarqué au Passage.
Notre chef mis dans l'impossibilité d'agir, un espion, expédié en son lieu et place, devait se présenter à la réunion, surprendre nos secrets, nous envelopper tous dans un coup de filet immense, nous livrer et ruiner une grande partie de nos
projets.
Cet espion, suivi par un des nôtres depuis la frontière d'Espagne, est arrivé à minuit et quart à Paris. A minuit et demi, justice était faite!
Nous sommes donc encore une fois hors de péril.
Mais le but de notre réunion ne sera pas atteint, puisque celui qui devait nous apporter certains renseignements indispensables ne peut venir. A quatre heures sonnantes, notre chef devait faire son entrée dans cette salle. C'est l'heure, et, vous le voyez, sa place est vide parmi nous.
En effet, quatre heures sonnaient.
Tous les regards des initiés s'étaient tournés vers la pendule ; leurs yeux, étinçelants à travers les trous de leurs masques, se fixèrent sur le cadran.
Chaque vibration du timbre avait un écho si-
nistre dans la poitrine de ces hommes si douloureusement affectés.
A peine la dernière vibration venait-elle de s'éteindre, que trois coups secs, espacés, résonnèrent contre la cloison à laquelle le président tournait le dos.
Un frisson de surprise, un sentiment d'effroi courut dans l'assemblée,
— Qu'est ceci? fit le président, serait-ce une trahison nouvelle?
Trois coups, frappés une seconde fois contre la même cloison, lui répondirent.
Puis un léger craquement se fit entendre : une partie de la cloison, se détachant, glissa silencieusement dans une rainure, et dans l'espace resté libre, sur le seuil de cette porte improvisée, apparut un " domino noir, donl les yeux, brillant comme des charbons ardents à travers les trous de son masque, forcèrent tous les assistants à s'incliner et à baisser la tête.
L'inconnu fit deux pas en avant.
Derrière lui la cloison reprit sa place. -
— Il est quatre heures. Me voici ! dit-il en s'avançant jusqu'au milieu du salon, tout auprès du président.
Il demeura immobile, la tête haute et les bras croisés;
Les affiliés semblaient frappés de stupeur.
Il y avait tant de dignité, tant de hauteur dans
le peu de mots prononcés par le domino noir, que pas un d'entre eux ne songea à se révolter.
Seul, le président alla vers lui et, étendant la main comme pour le saisir, s'écria :
— Avant tout, il faut . .
L'autre Finterrompit avec l'autorité d'un maître qui parle à son élève.
— J'étais là!... j'ai tout entendu! Et du doigt il désignait la partie de la cloison qui lui avait livré passage. Mon cœur a tressailli d'aise au discours généreux qui a été prononcé dans cette enceinte. Une cause possédant des adeptes comme vous, messieurs, est certaine du succès.
— Mais. . . répliqua le président. . .
— Silence ! fit le domino noir avec un geste d'une majesté suprême, moi seul j'ai le droit et le pouvoir de parler ici. Tous, vous devez vous taire en ma présence. Ne me répondez que si je vous interroge.
Les affiliés regardèrent leur président.
Malgré l'inquiétude qui le dévorait, quelque grande responsabilité qui lui incombât, les paroles prononcées par l'inconnu, avec un léger accent étranger, avaient une telle puissance, que le président se tut une seconde fois.
Si grande était l'influence magnétique exercée par ce personnage inconnu sur tout ce qui l'approchait, que ces hommes, doués d'une énergie à toute
épreuve, ne songèrent même pas à une résistance, à une révolte impossible.
— Vos renseignements étaient faux, ajouta-t-il de sa voix calme et reposée. Et voici ce qui vous a induits en erreur. V Invisible, ou plutôt les Invisibles, ses sosies — il y en avait trois sachant ce qui devait arriver, — se sont vu arrêter, l'un à Strasbourg, le second à Douvres, le troisième à Irun. La police de nos ennemis est bien faite, mais la nôtre, vaut mieux. Nous ne payons pas nos agents avec de l'or, nous autres ; nous les payons avec la satisfaction du devoir accompli, avec le droit de se dévouer de nouveau à une cause sainte. Aussi sommes-nous bien servis. ~ Écoutez bien ceci: Le traître expédié par le gouvernement espagnol, c'est moi !
— Vous ! s'écria le président.
— Je ne vous ai pas encore interrogé, monsieur, fit hautainement le domino noir.
Mais à sa déclaration si nette, si clairement accentuée, un frémissement de colère parcourut les rangs des conjurés. Ils oublièrent leur faiblesse instantanée, et comme des lions du désert qui rougissent de s'être laissé dompter par la volonté d'un homme, ils firent tous un geste comme pour s'élancer sur l'imprudent qui venait si froidement les braver.
Bien des mains avaient saisi des armes habile-
ment dissimulées dans les plis de leurs larges vêtements.
L'inconnu demeura impassible.
Mais le président, se jetant vivement au devant de lui comme pour lui faire un bouclier de son corps, cria : .
— Arrêtez !
Puis se tournant vers celui qu'il défendait ;
— Je vous supplie, monsieur, de me permettre de vous demander qui vous êtes réellement ?
— V.ous êtes un brave coeur, et je ne vous laisserai pas plus longtemps dans l'indécision. Je suis celui qufc vous attendiez. Je suis Y Invisible ^ et pourtant j'ai dit vrai en vous annonçant que vous voyiez en moi l'espion du gouvernement espagnol. Je vous expliquerai cela plus tard. Pour le moment, qu'il vous suffise de savoir ceci : Suivi, depuis Irun, par un membre de notre société, qui me prenait pour le traître en question, il m' a fallu m* adjoindre un de mes affidés subalternes entre Villejuif et la barrière de Fontainebleau. Cet homme m'a escorté et m'a conduit ici, au péril de sa vie. Je ne parle pas des dangers que j'ai courus moi-même ; ils importent peu, puisque me voici. Un seul d'entre vous sait à quel signe on doit me reconnaître aujourd'hui. Quel est-il?
— Oui, répondit le président, ce signe m'a été communiqué il y a deux jours. Vous ne l'ignorez pas, chaque fois que le chef suprême vient
présider rassemblée d'une province; ce signe change. •■'**■■
— C'est bien, dit le domino noir. Cette nuit, Y Invisible doit présider la Province de France, Quel si gne a-t-il adopté ?
— . Quel signe? dit le président.
— Oui, parlez!
' — Je ne sais si je puis. . .
■r- Je le veux! il faut que la lumière se fasse... il faut que les doutes s'évanouissent!.,. Ce signe, je vous autorise à le révéler. Vous seul et moi nous le connaissons Quel est-il? ■
— Ordonnez, je parlerai.
— J'ordonne, parlez !
— Parlez! parlez! firent tous les affiliés, résolus à savoir si c'était bien là leur chef ou un aventurier audacieux venu pour les braver et surprendre le secret de leurs noms et de leurs visages.
— Songez, monsieur, qu'une fois que j'aurai parlé, si vous n'êtes pas celui que je crois, vous devez vous considérer comme un homme mort.
— Vous perdez un temps précieux, dit froidement l'inconnu.
— Soit. Pour la réunion de cette nuit le chef suprême a adopté le signe suivant :
Une croix de Malte à cinq branches.
Chaque branche doit avoir, une lettre -majuscule avec un chiffre arabe, dans Tordre que voici :
Celle du haut, un W avec le chiffre 5 au dessous ; La seconde branche, un F et un 8 ;
La troisième, un C et un h ; La quatrième, un K et un 1 ; La cinquième, un R et un 7 ; Dans le centre de la croix, quatre lettres, F. B. surmontant F. L
— Bien. Dites maintenant ce que signifient ces lettres et ces chiffres, ainsi disposés.
— Encore cela?
— Oui. Il le faut. Je le veux.
— J'obéis. Les cinq lettres signifient :
Washington,
Franklin,
Condorcet,
Rosciuszko,
Rochambeau.
Le chiffre 5 représente le nombre des fondateurs delà société. 8, à, 1 et 7 sont les chiffres transposés derannée!847, millésime de Tannée où nous vivons.. Enfin les quatre lettres F. P. F. I., placées dans le centre de la croix, ont pour signification :
France,
Paris,
Février,
Invisible,
jy : 'i '
■ — Est-ce bien tout? N'avez-vous rien oublié?
— C'est tout. Je n'ai rien oublié.
— Vous avez religieusement tenu le serment de ne révéler à personne le secret que vous venez de révéler ici ?
— Je le jure sur mon salut éternel.
— Ainsi, vous en convenez, l'homme qui vous présentera ce signe de reconnaissance sera bien réellement le chef que vous attendez?
— Oui, si, le signe une fois présenté, il ajoute certaines paroles que lui et moi nous savons seuls. -
— Ces mots ne forment qu'une réponse.
— Il est vrai.
— Eh bien! regardez d'abord.
D'un geste plus rapide que la pensée, celui qui venait de parler écarta son domino et découvrit sa poitrine.
Sur cette poitrine étincelait une plaque en diamants.
~- C'est lui ! c'est lui ! s'écrièrent les Invisibles.
— Attendez, dit froidement leur chef en refermant son domino, toutes les formalités ne sont pas encore remplies.
Alors, se tournant vers le président, qui attendait dans une attitude respectueuse.
— Vous avez une question à m'adresser, ajouta-
trjl.
— En effet, maître, j* ai à vous demander au nom de qui vous venez vers nous, .
— Je viens, dit celui qu'on venait d'appeler le maître, le chef, l'Invisible, je viens au nom du Christ, mort sur la croix, il y a plus de dix-huit cents ans, pour la rédemption et pour l'émancipation du genre humain. Sa viens au nom du Christ, dont on a faussé le verbe sacré. Mes frères, me reconnaissez -vous ?
— Maître; répondit en s'inclinant le président, vous êtes celui que nous n'espérions plus voir cette nuit. Vous tenez dans vos mains la vie et la volonté de chacun de nous. Marchez, nous vous suivrons. Parlez, nous écouterons. Ordonnez, nous obéirons.
fe-:'-'.:"-.
L>In*3sU»le.
A cette déclaration spontanée de leur président, les sept membres présents de l'association ne purent retenir leurs exclamations joyeuses.
La question était nettement tranchée en faveur de ce nouveau venu, dont on menaçait les jours peu d'instants auparavant.
Enfin il se trouvait au milieu d'eux, ce chef depuis si longtemps attendu!
L'heure suprême de la lutte allait sonner, lutte qu'ils appelaient de tous leurs vœux.
Ils voyaient déjà le progrès, cet aigle gigantesque, ouvrir ses larges ailes au grand jour et fondre,
dans son essor irrésistible, sur l'ignorantisme, lâche vautour qui ne travaille que îa nuit.
À l'envi l'un de l'autre, ils se pressaient autour du maître.
Plus ils avaient résisté, plus ils se courbaient devant l'auréole de son génie.
Ils se disaient :
— ■ Le voilà donc, celui dont la haute intelligence, dont le cœur généreux dont la voix de tous les Invisibles ont fait le général de l'armée ia plus redoutable! Devant lui les distinctions de rangs, de fortune, de nom s'effacent. Les castes les plus hautes comme les plus basses lui fournissent des soldats. Il jette un cri ; Humanité, en avant! et ce cri le crée père de tous ceux qui souffrent, quelle que soit la race ou la nation à Jaquette ils appartiennent! A sa venue, en sa présence, à sa vue, la société moderne espère et respire. Son influence se fait sentir et rayonne partout. Et pourtant, pas un seul de ses partisans, de ses frères, de ses séides ne sait ni qui il est, ni quels moyens il emploie pour toucher à son but glorieux. Le voilà! .c'est le chefl c'est Y Invisible !
Et c'était à ce qui s'approcherait de lui ; c'était à qui l'assurerait d'un dévouement à toute épreuve.
Le président, le premier, cherchait à lui faire oublier ses doutes, ses hésitations, son interrogatoire trop prolongé.
LES COMPAGNONS DE LA LUNE * i67
Le chef laissa se calmer F élan de ses adeptes, puis, prenant et serrant la main du président.
— Vous n'avez point à vous excuser, lui dit-il, vous n'avez fait que strictement votre devoir. Nous vivons dans un moment, nous nous trouvons dans des circonstances qui exigent un redoublement de prudence. Je v,ous aurais blâmé de ne pas avoir pris les précautions nécessaires. Je suis heureux de voir que vous vous tenez sur vos gardes. Et cependant, si la fatalité m'avait arrêté en chemin, avant une heure, malgré votre vigilance, vous seriez tombés, tous huit, entre les mains d'un ennemi implacable. Vous étiez tous perdus !
— Perdus ! firent plusieurs voix.
A un geste de l'Invisible le calme se rétablit aussi vite qu'on venait de le rompre.
-r- Oui! perdus! vous le reconnaîtrez tout à l'heure. Souvenez-vous-en , messieurs, nous sommes les Invisibles, non-seulement pour les hommes qui vivent en dehors de notre association, mais aussi pour nous-mêmes. Peu d'entre nous se connaissent et ceux qui se connaissent appartiennent aux classes inférieures ou aux classes nouvelles. Vous, qui vous trouvez réunis dans cette salle, chefs de départements et de communes* si vos masques tombaient, vous seriez certes bien étonnés. Vous vous demanderiez comment plusieurs d'entre vous figurent parmi les invités d'un homme qui ignore leur
168 , tES COMPAGNONS BË LA LtJNE
présence dans son hôtel, et qui, s'il le savait, serait bien effrayé de les y voir.
— Nous répondons du comte de Warrens, corps pour corps, fit une voix.
— Cette ignorance complète, répliqua le Maître sans avoir l'air de s'être aperçu de cette interruption, cette ignorance fait notre force. Ne craignez ni traîtres tortueux, ni espions lancés à vos trousses. Vos rangs peuvent s'ouvrir" par ruse ou par mégarde, on effleurera parfois le corps de notre Société, on ne parviendra jamais jusqu'à son âme. Vos prédécesseurs, vos aînés et vous-mêmes, guidés par une foi ardente, reliés en faisceau entre les mains d'un chef, toujours jeune, toujours puissant, qui n'a eu de confident que le chef élu avant lui, sans alliés ni conseillers intéressés autres que son futur successeur, vous avez été invincibles, vous le serez toujours. Aujourd'hui, ce chef, c'est moi. Tant que vous exécuterez mes ordres, les yeux fermés, sans hésitation, sans discussion, je réponds de vous et de la chose publique. Tant que, seul, je connaîtrai vos noms, vôtre passé, vos espérances, il me sera facile de vous employer selon vos moyens. Obéissance et silence ! avec ces deux mots pour devise, l'association triomphera. Rien ne viendra déranger des ombinaisons aux racines centenaires, des projets quisemblent irréalisables ; rien ne s'opposera au succès de notre œuvre.
Ici, l'orateur s'interrompit, réclama le silence de
l'assistance par un geste expressif, écouta attentivement si nul bruit du dehors ne frappait son oreille, puis, n'entendant rien, il reprit :
— Je tiens donc pour juste votre sévérité à l'égard d'un inconnu. Veillez, veillez, c'est votre droit, c'est votre devoir. Si, sentinelle négligente ou endormie, l'un de vous laisse l'ennemi pénétrer dans notre camp, ce peut être la ruine de toutes nos espérances. Soyez aussi implacables pour les traîtres que vigilants. Maintenant, laissons ce sujet, et venons-en aux motifs de notre réunion improvisée. Il nous reste trois quarts d'heure; ce n'est qu'à cinq heures précises que les agents de la police secrète doivent nous entourer, pénétrer céans, nous surprendre, et nous emmener pieds et poings liés à la Conciergerie ou à la Préfecture.
— La police? demanda le président.
— Mon Dieu, oui, messieurs. Le comte de Mauclerc a parlé.
— Il est mort, répondit un des membres*
— Il a parlé, répéta Y Invisible* Sans avoir pé- -îiétré tous nos mystères, le comte en avait découvert assez pour nous compromettre tous, si nous n'étions aussi bien informés que nous le sommes. Ainsi, il connaissait la date précise de notre réunion, le lieu du rendez-vous, détails assez importants et valant bien une partie des quatre cent mille francs qui devaient payer sa trahison. Àh ï vingt mille livres de rentes, il y avait là, messieurs, de quoi
HO . LES COMPAGNONS DE LA LïîNE
acheter des consciences moins élastiques que celle de M. de Mauclerc.
— C'est vrai, dit le président d'une voix sourde, mais sa conscience n'est plus à vendre, ses trahisons ne pèsent plus dans la balance.
— Croyez-vous? fit simplement l'Invisible.
— Un coup d'épée, droit au coeur, ne pardonne pas.
— Et mon épée ne s'est pas trompée de route, ajouta un des dominos.
— Vous oubliez, mon cher baron, repartit le chef, qui semblait en effet reconnaître à la voix chacun des assistants, vous oubliez que les traîtres n'ont pas de cœur.
— Je suis sûr...
— ïl faut les tuer deux fois pour être certain de leur mort.
— Mais sa blessure ne nous a pas suffi... nous l'avons. encore...
— - Jeté dans la Seine, enveloppé, garotté dans une forte couverture de laine.
— Précisément.
— Oui* je sais cela, .. je le sais bien, mais écoutez-moi. Lorsque vous êtes arrivés sur le pont d'Iéna, ce pont était désert, n'est-ce pas?
— Désert, ,oui, maîtie.
— Les deux berges du, fleuve aussi ?
— En effet.
— Eh bien ! quand on regarde si un pont est dé-
sert, si personne ne passe sur ses berges de droite et de gauche, il faut regarder également si le fleuve n'ani yeux ni oreilles. Le comte de Mauclerc, c'est àpeine si on lui a laissé le temps de se mouiller dans sa chute.
Un mouvement de fureur et de désappointement se manifesta parmi les Invisibles. "
— Quelqu'un est venu à son aide? demanda le président.
— Oui, monsieur.
. — Et ce sauveur ?
— Oh! ne vous en inquiétez pas. Je saurai le retrouver en temps opportun. Ce que j'en dis est tout simplement pour prouver à ces messieurs qu'il ne faut jamais transiger avec la consigne donnée. Si l'on avait rigoureusement exécuté mes ordres, nous n'en serionspas maintenant à nous demander : M. de Mauclerc vit-il ou dort-il de son dernier sommeil?
— On a cru les exécuter, ces ordres.
— On ne Ta pas fait. On a risqué plusieurs vies précieuses contre une existence sans valeur. Je ne peux que blâmer cet excès de délicatesse. Un duel au lieu d'une exécution. L'épée au lieu delà hache ou du poignard! Sommes-nous des mignons du seizième siècle ou les justiciers des siècles à venir?
— En vérité, maître, il est dur de.,.
— Ah! vous discutez mes ordres! Ah! vous trouvez dur pour un honnête homme, pour un galant homme, pour un gentilhomme, de faire l'office
du bourreaux! Ah ! vous vous dites : Pourvu qu'on délivre l'Association d'un ennemi, rien ne peut nous être reproché. Vous vous trompez. Ce n'était pas un ennemi à frapper, mais un coupable à punir que je jetais en pâture à votre dévouement. La nécessité est une mère cruelle, sa main de fer broie, écrase, anéantit. Pas de demi-mesure, quand elle commande. Ai-je provoqué, frappé dans un loyal combat, le misérable qui prenait mon titre et ma place? Il m'attaquait avec des armes viles et ténébreuses, on Ta frappé avec des armes ténébreuses et viles. Et soyez-en certains, messieurs-, celui-là ne sortira pas de sa tombe pour nous accuser, nous compromettre ou nous perdre par ses dépositions.
Un silence de mort se fit autour de cet homme qu; parlait si froidement de la vie des autres hommes.,
Aucun des huit Invisibles présents ne trouva la force de répondre à cette parole incisive, tranchante comme la lame d'un couteau.
Il n'y avait point à hésiter.
Pour le chef des Invisibles, qu'était-ce que la suppression d'un certain nombre d'êtres vivants, auprès de l'accomplissement de sa mission sacrée?
Chacun d'entre eux sentait à merveille que si la main gauche de ce terrible champion du droit venait à commettre une faute, sa main droite l'abattrait impitoyablement.
L'invisible reprit :
\ — Dieu veuille que nous n'ayons pas à regretter votre négligence de cette nuit, et maintenant, venons au sujet qui m'amène parmi vous.
Tous se rapprochèrent.
Et lui, baissant la voix :
— La trahison du comte de Mauclerc aura tout à la fois des conséquences funestes et des suites profitables. Tout est remis en question, du moins pour un certain laps de temps. Notre œuvre n'est pas de celles que le vent du caprice fasse sombrer. Le hasard s'incline devant nous. Apôtres de l'humanité, nous marchons droit, parce que la volonté et le souffle divin sont avec nous. En vain, ceux qui nous méconnaissent essaient-ils de nous donner pour dés conspirateurs vulgaires. Un seul devoir nous incombe quant à présent : instruire le peuple, soulager ses misères, faire litière du vice triomphant, relever la vertu qui se tient à l'écart dans l'ombre et la poussière. Soyez-en sûrs, l'Europe, le monde entier s'associent de cœur à notre travail salutaire. Les puissances voisines ne sont pas prêtes encore. L'Italie, la Belgique, la Prusse attendent le signai ; mais la Russie, malgré son vasselage, son servage séculaire, l'Autriche, toute réactionnaire qu'elle soit, se joindront à notre mouvement : il faut que le premier élan vienne de tous les peuples intelligents. Depuis trente ans la France accomplit l'œuvre de la démocratisation
lo.
174 tES COMPAGNONS DE LA IÏJNE
du vieux monde; elle y emploie ses victoires et ses écrits : à la suite de son épée, sa parole pénètre partout; partout elle fructifie. Les monarchies de droit divin, minées de toutes parts, tremblent à l'approche d'une tempête inconnue et n'attendent plus qu'un souffle puissant pour s'évanouir en poussière, pour s'écrouler à jamais sous les ruines émiettées du passé. Ce souffle, vous l'avez deviné, frères, c'est celui de la Révolution! Cette France, à laquelle nous sacrifions tout et qui nous proscrit aujourd'hui, elle sera bientôt notre complice la plus active. Depuis 89, je le répète, n'accomplit-elle pas la transformation du vieil univers? Oui, elle emploie, dans ce but, toutes ses facultés puissantes et régénératrices. Son épée frappe et flamboie, sa parole pénètre et retentit ; elle marche devant, l'Europe suivra. Qu'elle donne le signal, et toutes les nationalités se lèveront. Haut les cœurs ! l'heure est proche. Une ère nouvelle s'annonce. L'homme dont le génie doit tout constituer attend que le moment soit venu. 11 attend.
Un frémissement d'intérêt parcourut l'assemblée.
— Or, ajouta l'Invisible d'une voix lente et ferme, cette révolution, préparée de si loin, caressée avec tant d'amour par les âmes généreuses, cette révolution n'éclatera pas aujourd'hui. Et cela par la faute d'un traître, que vous avez peut-être épargné.
Aucun des initiés ne releva ce nouveau reproche.
— Je ne veux rien livrer au hasard; j' attendrai. C'est de l'étranger» cette fois, que nous viendra le signal de la lutte contre les oppresseurs des peuples. Jusque-là attendons. Dans un an, au plus, tout sera fini. D'ici là, nous profiterons des loisirs qui nous sont faits par la nécessité pour consolider les hases de notre édifice. Je veille et je travaille pour vous. Messieurs, je vous attends le premier jour du mois de juillet prochain à Amsterdam, où doft avoir lieu notre assemblée générale.
Avant de vous quitter, laissez-moi vous faire part d'une découverte dont notre association profitera largement. Dans une contrée sauvage, presque ignorée, l'un des nôtres vient de mettre la main sur des gisements aurifères d'une valeur incalculable. Une m'est point permis, en ce moment, de vous les désigner plus clairement. Mais, sachezle, nous avons devant nous six ou huit grands, mois, pendant lesquels nous exploiterons ce 'placer sans concurrents, sans rivaux. Les richesses immenses qui chaque jour entreront- dans notre caisse, assureront le succès de notre glorieuse entreprise.
De chaleureux applaudissements interrompirent l'orateur à cette révélation inattendue, tant est forte, même sur les cœurs les plus dévoués, les plus désintéressés, la fascination de ce mot magique, For! tant est grande l'attraction de la for-
tune, même sur les classes les plus privilégiées! — Hélas ! reprit l'Invisible avec une sorte de mélancolie prophétique, cette découverte à laquelle vous applaudissez, changera peut-être la face du monde. Cet or, si longtemps enfoui dans les entradles de la terre, tout à coup répandu avec profusion, peut occasionner le débordement de toutes les passions mauvaises de l'homme. Qui sait s'il n'augmentera pas dans des proportions effrayantes la désorganisation sociale? N'applaudissez pas, messieurs ; je vois toutes les convoitises en éveil ! Voici que le dix-neuvième siècle et ses chercheurs d'or renouvelleront l'ère des féroces aventuriers du quinzième siècle !
Dieu veuille que je me trompe! Dieu veuille que la société, penchée sur l'abîme, ne soit pas prise de vertige et ne sombreras sous l'influence de ce métal odieux, cause de tous les maux qui nous affligent!
Quant à nous, nous resterons purs de tout excès. Le but que nous nous proposons est trop beau, pour que nos yeux s'en détournent un seul instant.' L'or ne doit être qu'un moyen, un instrument entre nos mains, il ne sera jamais pour nous un motif de joie ni d'orgueil.
• Donc, continuez à agir, ainsi que vous avez agi jusqu'à ce jour. Champions ignorés du droit, vengeurs des opprimés, défenseurs occultes dés faibles,
continuez votre tâche sans scrupules sans réticences, sans craintes mesquines.
Tous vos actes me sont connus. Je les approuve tous. Je vous félicite. Navigateurs habiles et intrépides, vous ne désespérez pas quand le navire fait eau, quand la foudre tonne sur vos têtes. Croyez-moi. Persévérez ; l'orage passera, la foudre se taira, les voies d'eau seront aveuglées et vous arriverez triomphants au port, où la gloire, où la liberté vous attendent.
Ici, la musique lointaine du bal, un moment interrompue, reprit avec une vigueur nouvelle.
Le Maître s* arrêta.
Puis, semblable à la statue de l'Attention, le haut du corps penché en avant, l'oreille tendue, il écouta.
Un bruit, léger comme la respiration d'un oiseau mouche se fit entendre. Quelqu'un venait d'appuyer son doigt contre la cloison.
Le Maître se rapprocha de cette cloison, et appuyant lui-même l'extrémité de son index, il attendit.
On frappa six coups à peine perceptibles.
Il en répondit six à son tour.
Une voix plus faible que la dernière vibration d'une harpe éolienne, murmura :
— Ils viennent !
— Bien ! répondit l'Invisible.
Et se tournant vers ses adeptes :
— Les agents déguisés dont je vous ai annoncé
la visite s'approchent. Que nul de vous ne bouge. Dans un instant, ils seront ici. Souvenez-vous que le 1 er juillet prochain, nous devons tous nous retrouver à Amsterdam.
— Nous nous en souviendrons, fit le président.
— Et vous jurez d'y être, à moins de force majeure ?
— Nous jurons d'y être.
Ici, la voix, se fit entendre de nouveau.
— Nuit! disait-elle,
— Attention ! s'écria le Maître.
Alors il se passa quelque chose d'étrange, qui devait avoir eu lieu déjà bien des fois, puisque aucun des affiliés ne fit un geste de surprise.
L'Invisible jeta les yeux sur les conjurés,
H les vit groupés autour de lui.
Et, croisant les bras sur sa poitrine, il frappa deux fois le sol de son talon.
^ Le parquet du salon dans lequel ils se trouvaient s'abaissa lentement, entraînant avec lui hommes et choses, meubles et conjurés.
Cette descente s'opéra silencieusement.
Une fois les conspirateurs disparus, le plancher remonta.
Seulement, dans le milieu du salon, il ne restait plus que deux hommes.
Ces deux hommes, revêtus de longs dominos noirs, leurs loups de velours déposés sur la table
qui se trouvait entre eux deux, jouaient aux échecs.
Penchés sur réchiquer, absorbés par des combinaisons ardues, ne s'occupant que des péripéties de leur partie, ils suivaient leur jeu avec une attention inaltérable.
Echec an nA, échec a la relue, éehee * la poUcc.
L'un de ces deux joueurs si absorbés par leur partie d'échecs, était le docteur Martel, l'autre le colonel Martial Renaud.
La porte s'ouvrit doucement.
Plusieurs personnes parureut sur le seuil. *
— Echec au roi! fît le colonel. Tenez- vous bien, docteur l
— C'est bon, c'est bon, vous ne me materez pas encore ce coup-ci, mon cher colonel, répondit son adversaire.
Et il avança son fou de deux cases.
— C'est mon fou qui me sauvera, ajouta-t-il en
]e posant devant sa reine. Vous savez bien qu'il n'y a que les fous qui gardent bien les rois. Je vais faire donner ma cavalerie.
— On vous attend.
" Je prends votre fou, dit Martial Renaud.
-'■'•" - —Eh bienl gardez-le. Je m'en passerai. Je
n'ai pas besoin de lui pour arriver.
— A quoi !
— Vous allez voir...
Et le docteur, qui parlait à bâtons rompus, tout en réfléchissant, continua :
— Seulement, je vous l'avoue, vous avez bien fait de rompre le silence obstiné que vous gardiez depuis vingt minutes. J'avais un poids sur la poitrine. Je craignais que vous ne fussiez subitement
• ^ devenu muet. Cela s'esj; vu...
__ Raillez, raillez tout à votre aise. En atten- I dant, je ne vois pas trop comment vous parerez
- votre échec.
'^ — En vérité I...
Et le vieux lutteur, tout en avançant une pièce,
!%"'■ S e mit à chantonner :
!.; A S -tu vu la casquette, la casquette,
!- „ As-tu vu la casquette au père Bugeaudî
ffi Là ! voilà, s' écria-Ul.
i| — Quoi donc?
Echec à la rine 1
Echec à la reine?
— Oui, à votre reine, Kegina, reginœ, Tirezvous de là, beau Gusman.
Le colonel Martial fit un geste de mauvaise humeur, ,
— Pardon, pardon, s* écria-t-il ; comment diantre vous y êtes-vous pris ?
— Honnêtement, je pense.
— Je ne dis pas non, mais je ne comprends pas le coup. *
— Il est pourtant bien simple. Tenez...
Et le docteur recommença paisiblement le coup demandé.
■ — Vous avez, ma foi, raison, dit Martial Renaud, et s* accoudant sur la table qui soutenait l'échiquier, il se mit à réfléchir profondément, sans prêter la moindre attention à cinq ou six masques qui venaient d'entrer.
Ces masques, après avoir attendu quelques instants en écoutant la conversation des joueurs, après avoir échangé entre eux plusieurs gestes de désapointement, étaient venus s'asseoir sur* le canapé circulaire qui se trouvait près des adversaires.
L'un d'entre ces masques était retourné vers la porte et avait renvoyé une dizaine d'invités, également masqués, qui les avaient accompagnés jusqu'au perron du kiosque, en leur disant ;
— Voilà bien le nid.
— Et les oiseaux? avait demandé l'un de ceux-
184 LES COMPAGNONS DE LA LtJNE
— Dénichés. Ce sera pour plus tard.
— Faut-il rester ?
— Non. C'est une affaire manquée pour aujourd'hui.
Puis il était rentré dans le salon*
A peine les masques en question venaient-ils de s'éloigner que huit dominos, dont sept noirs et un bleu, reparurent dans les environs du pavillon.
Tout en se promenant, ils jetaient de temps à autre de rapides regards vers le salon des joueurs d'échecs.
Ceux-là n'étaient autres que les huit Invisibles, qui, une lois rendus à la liberté par leur chef, l'avaient perdu de vue, et revenaient pour prêter main-forte à leurs amis en cas de besoin.
Mais les deux joueurs d'échecs n'avaient besoin d'aucun secours.
Leur partie les absorbait tellement qu'ils ne se doutaient même pas que d'autres invités eussent pénétré dans leur sanctuaire.
Le silence aurait duré longtemps.
Mais un nouveau personnage, revêtu d'un manteau vénitien, entra vivement et vint porter la perturbation dans ce cénacle tranquille.
Ce manteau vénitien avait un nœud de rubans roses sur son épaule droite.
Il se démasqua.
— Le comte de Warrens ! dit un des invités.
— Mille pardons, messieurs, répliqua celui-ci
en se jetant sur un fauteuil et en s' éventant avec son mouchoir. Mille pardons ! Mais je ne puis plus me tenir sur les jambes. Ouf! je suis harassé, moulu, brisé de fatigue. Voilà cinq heures que je cherche un coin pour prendre un peu de repos. Le trouverai- je au sein de ces honnêtes joueurs d'échecs ?
— Àh ! vous pouvez bien vous reposer tant qu'il vous plaira, grommela le docteur Martel, pourvu que vous ne bavardiez pas trop.
— Merci de la permission, fît le comte en riant. Vous m'accordez la liberté du silence ?
— Oui.
— Eh bien ! j'en profiterai. Mais dites-moi d'abord si vous êtes, vainqueur.
— Je n'en sais rien.
— Docteur! docteur! vous n'êtes pas modeste.
Vous devez être en train de vous faire battre.
— Les journaux vous le diront demain, répondit Martel avec un redoublement de mauvaise humeur.
— Là! là ! calmez-vous. Vous êtes?.,.
— Manche à manche. Nous jouons la belle.
— Je la plains si vous l'emportez, reprit le comte, de plus en plus gai.
— Pan î pan ! pan ! s' écria le docteur, tout à son jeu, et avançant une tour.
— Bon, repartit joyeusement Martial Renaud.
Vous avez donné dans le piège. L'échec est paré.
— *• Ma foi, oui, s'écria le docteur, millions de tonnerres ! sacrr!...
Et il allait recommencer à jurer comme cela lui arrivait bien rarement de le faire, lorsqu'un des masques s'approcha de la table de l'échiquier, examina le coup et dit d'une voix mordante où l'intention railleuse perçait, clairement :
— Allons! c'est bien joué. Il n'y a rien à dire.
— N'est-ce pas? répliqua le comte de Warrens d'un air innocent. Oh î ce sont de rudes lames. Je les crois de taille à faire durer trois mois la même partie,
— Àh ! comte, je suis bien de votre avis.
— Vraiment ! vous m'en voyez heureux.
— Seulement... ■
— Voyez- vous, il y a seulement
— Seulement, ajouta le masque du même ton l %■■: ■ * de sarcasme, je crois que cette partie-là dure depuis plus de trois mois.
„ — En vérité?
— Oui, je crois que si l'un de ces messieurs consentait à se donner la peine de nous répondre. ••
— Mais c'est chose facile.
— Là est toute la question.
— Voilà qui se dit en anglais, répondit le comte en souriant Vous manquez de révérence envers la patrie du grand "William, monsieur le secrétaire.
— Mon cher comte, c'est affaire à vous. Il est impossible de garder son incognito dans vos salons.
spw
Et l'employé supérieur ôta son loup.
— Sur mon honneur, ajouta-t-il, je viens de prendre une superbe leçon.
' — D'échecs? interrompit vivement de Warrens.
D'échecs, précisément. Jusqu'à présent, il
n'y avait que l'échec au roi, l'échec à la reine; grâce à vous, comte, il y aura Téchec à la police.
— Ce dernier n'existera que dans votre mé- ■
moire, fit le„ comte en saluant gracieusement l'employé supérieur. Personne autre que vous n'en parlera jamais.
— Que voulez-vous dire?
Je veux dire, monsieur, que vous êtes mon
hôte, et que jamais un de mes hôtes, moi présent, ne sera tourné en ridicule. Vous devez être assez sûr, ajouta-t-il d'un air dégagé, des personnes qui vous accompagnent pour ne pas douter de mon
assertion.
Vous jouez comme un gentilhomme, monsieur
le comte.
On joue comme on peut, monsieur.
— Mais, vous-même, vous me faites l'effet d'un très-beau joueur.
Oh ! je ne suis pas de force à vous tenir tête,
répondit-il avec attention, si vous êtes de la force de ces messieurs.
— Pure modestie de votre part. Si vous y mettiez de l'acharnement, vous les battriez.
la: ■
— J'en doute.
— Êtes-vous là depuis le commencement de la
lutte?
— Non, je ne suis arrivé que quelques instants avant vous. Depuis combien de temps jouez-vous donc, messieurs? demanda le comte de Warrens, mais cette fois il parla aux deux joueurs d'une voix qui réclamait une réponse.
. Le docteur leva le tête et regarda la pendule :
— Il y a plus de deux heures et demie.
— Tant que cela?
— Ce n'est pas trop pour faire un match de trois parties.
— Et c'est pour vous livrer cette rude bataille que vous vous êtes renfermés ici depuis si longtemps. . . ?
— Le temps ne nous a point paru long.
— Seuls, comme deux hibous, qui cherchent une proie à se partager.
— Si encore vous nous compariez à deux loups, dit Martial en riant, vous pourriez ajouter que demain on ne retrouverait de nous que nos...
— Deux appendices codaux, fit le docteur, qui poussa vigoureusement sa reine sur l'échiquier.
Un domestique parut, un plateau à la main. -
— Ah! voilà mon punch, s* écria Martial Renaud.
, — Dites, notre punch, c'est moi qui l'ai demandé.
Et ils prirent chacun un verre de punch.
— Je croyais, grommela le docteur en ingurgitant son punch à petites gorgées, qu'on ne se donnerait plus la peine de nous rapporter.
— Pourquoi cela? demanda le comte.
— Dame! voilà plus d'une bonne demi-heure que nous l'avons demandé.
— Baptiste, vous entendez le reproche du docteur; que cette négligence ne se renouvelle plus, ou la seconde fois vous ne ferez plus partie de ma
maison !
— Je ne dis pas cela pour faire de la peine à ce
garçon, dit le docteur.
Allez, Baptiste, continua le comte.
. Le domestique s'inclina respectueusement et
sortit.
La partie se termina enfin.
Martial Renaud venait de faire échec et mat le docteur Martel, qui sacrait de son mieux.
Ce fut le signal du départ.
Tous, masques et dominos, se levèrent et rentrèrent dans le jardin d'hiver.
Mais au moment où le comte de Warrens allait suivre ses invités, le secrétaire du préfet qui, seul, était demeuré immobile, s'avança vivement vers lui, passa son bras sous le sien, et, l'attirant amicalement dans l'embrasure d'une fenêtre.
Monsieur de Warrens, lui dit-il d'une voix
contenue, vous avez de cruels ennemis.
-— Je le sais, monsieur, répondit nettement le
comte.
— Vous le savez?
— Oui, et depuis longtemps.
— Qui vous Ta dit?
— Personne, Mais j'ai une grande fortune, mon arbre généalogique remonte à Robert le Fort; je pourrais, si je voulais, occuper une haute position dans la diplomatie; quand l'occasion s'en présente, je fais le bien 6 Voilà*, vous en conviendrez, continua-t-il avec un sourire empreint de tristesse, voilà plus de motifs qu'il n'en faut pour exciter l'envie, et pour m' attirer la haine de bien des gens,
— Même de Ceux à qui vous avez rendu service?
— Surtout de ceux-là.
— Vous êtes dans le vrai, comte, fit le secrétaire avec une gracieuse inclinaison de tête ; mais si vous rencontrez des ingrats qui vous haïssent, ou des envieux qui vous jalousent, vous rencontrerez aussi des natures loyales qui vous apprécieront et des mains ouvertes qui se tendront vers vous.
— Puissiez -vous dire vrai!
— A partir, d'aujourd'hui, mon cher comte, dès ce moment, comptez-moi, je vous prie, au nombre
dé vos amis.
— Je vous compterai volontiers au nombre de mes amis, répondit finement le comte deWarrens, mais, mon cher monsieur, je vous en préviens, je ne compte jamais sur mes amis.
-Je -vous prouverai un jour ou l'autre que le
mot amitié n'est pas un mot creux pour moi*
Et le secrétaire tendit sa main au comte*
Le comte là prit.
Cette étreinte chaleureuse était-elle franche, était-elle fausse?
L'avenir nous répondra.
Toujours est-il que, pour le moment, ces deux hommes, dont l'un conspirait la perte de l'autre, il n'y avait pas encore une demi-heure, se donnaient un témoignage d'estime et d'amitié incontestables.
— Vous excuserez, mon cher comte, ajouta le secrétaire du préfet, qui tenait toujours la main de son interlocuteur entre les deux siennes, vous excuserez les maladresses, les procédés blessants dont moi et les miens nous avons usé envers vous, et cela à diverses reprises.
— Je m'en suis à peine aperçu.
— J'étais contraint d'agir ainsi. Des ordres supérieurs me prescrivaient cette rigidité.
■ — Mais aujourâ'hui ?
— Mais, à partir d'aujourd'hui, ma consigne une fois remplie, je redeviens maître de ma conduite et de mes actes. J'ai acquis cette nuit la certitude évidente que tous les rapports faits contre vous étaient
faux.
— Des rapports... politiques
— Ne cherchez pas à savoir..
— De simple police?
— Non, je rougis de Terreur de mes agents. Vous ne vous figurez pas les calomnies indignes dont vous avez manqué devenir la victime. Que des conspirateurs, des ennemis du gouvernement se réunissent chez vous, j'en doute, je le nierai au besoin, sans en mettre ma main au feu. Mais que vous-même...
— Moi, conspirer ! Eh ! mon Dieu, contre qui, et pourquoi faire ? Dans quel intérêt ?
— Ne vous défendez pas; c'est inutile. Seulement, si quelque jour, pour quelque raison que ce soit, vous avez besoin d'un défenseur, d'un allié, appelez-moi, je ne ferai pas faute.
— Merci, monsieur, je ne ferai jamais fi de l'estime d'un homme tel que vous.
Après s'être serré une dernière fois la main, le comte de Warrens et le secrétaire du préfet rentrèrent dans les salons du bal.
C'était l'heure du souper*
Les danses avaient cessé.
Toutes les dames assises autour de trois ou quatre immenses tables en fer à cheval, formaient d'adorables corbeilles de fleurs et de diamants.
Les hommes attendaient ou servaient celles d'entre elles qui les appelaient.
Le comte, qui venait de jeter un coup d' œil de maître sur toutes les tables, se retournait pour dire à son nouvel ami :
— Vous nous restez à souper?
Il aperçut le secrétaire faisant un signe à un certain nombre de masques mystérieux, qui disparurent aussitôt comme une troupe de noirs corbeaux.
Ces masques étaient des agents de la police secrète du royaume, chargés de prêter main-forte au secrétaire du préfet.
Le comte renouvela son invitation. Le secrétaire accepta.
Mais, ajouta-t-il, si je soupe chez vous cette
nuit, vous dînerez chez moi ce soir, pour cimenter notre nouvelle amitié.
— Soit, répondit en souriant le comte de Warrens, mais je viendrai seul.
Ce fut là sa seule vengeance.
Où le lecteur fait cotmalsaaiice avec Bloacfaette.
On démolit aujourd'hui la Cité, cet antique berceau de Paris, dont chaque pavé a sa légende, chaque pan de mur son histoire comique ou tragique,
Parmi les rues démolies figure la rue de la Calandre.
Cette rue, Tune des plus anciennes voies de la Cité, remontait â l'occupation romaine.
L'origine même de son nom est une énigme.
Les uns l'attribuent aux ouvriers calandreurs qui l'habitaient et la peuplaient, d'autres à une ia-
i96 LES COMPAGNONS BE LA LUNE
mille de la Kalendre qui, la première, s'y serait
installée.
Les curieux, que ces deux explications ne satisfaisaient pas, avaient fini par découvrir une vieille enseigne de la Calandre, cachée sous une couche de peinture et sous deux couches de vétusté.
On s'en était tenu là, et, après- tout, cette dernière origine valait autant, sinon mieux, que les deux précédentes.
En somme, ignorants et érudits se sont vus tout naïvement contraints d'avouer leur impuissance à
ce sujet.
La rue de la Calandre commençait rue de la Cité et finissait rue de la Barillerie.
Bien qu'étroite, sale, tortueuse, elle était jadis très-fréquentée.
Elle a vu de nombreuses entrées royales, et grâce à sa situation centrale dans la Cité, on célébra peu decérémonies publiques dontelle ne prît sa part.
Ainsi, en 1420, àT entrée de Henry V, roi d'Angleterre, « fust faicten la rue de la Calandre , liton dans une chronique du quinzième siècle, un moult piteux mystère de la Passion au vif, »
A l'époque où se passe notre action, les splendeurs civiles de cette tant vieille rue n'existaient plus depuis longtemps qu'à l'état légendaire.
Complètement déchue, même dans l'estime du peuple des faubourgs, elle n'était plus hantée que par la classe la plus infime de la population.
Elle servait de refuge à ces innombrables métiers interlopes dont les titulaires pullulent sur le pavé des grandes villes et le salissent comme de
honteuses verrues.
Logeurs à la nuit, cabaretiers de bas étage tenant des tapis-francs, finissaient toujours par y faire une fortune amassée sou à sou, le plus malhonnêtement du monde.
Len° 10 de la rue de la Calandre, où, d'après une tradition très-accréditée, naquit, au quatrième siècle, saint Marcel, évêque de Paris et bourgeois du paradis, vieille masure, sombre, étique, tremblant au moindre vent» menaçant ruine et suintant la misère, était habité par un certain nombre de ménages plus ou moins morganatiques.
Chanteurs ambulants, tireuses de cartes, forçats libérés ou en rupture de ban, porteurs d'eau et marchands des quatre-saisons formaient la clientèle assidue du cabaret borgne, ou plutôt du cabaret louche qui en occupait le rez-de-chaussée*
A la tombée de la nuit, tout ce monde gangrené venait y boire, y manger, y jouer et souvent s'y
battre.
Ce n'était pas précisément un phalanstère , quoique, de loin, un appréciateur peu scrupuleux eût pu s'y tromper, en regardant cet immonde ramassis par le gros bout de sa lorgnette.
On pénétrait dans cette maison par une allée
noire, fangeuse, remplie à toutes heures du jour d' ém anations fétides.
Au bout de l'allée, dans l'ombre, se- dessinait vaguement la première marche^ d'un escalier en tout semblable à celui dont parle Mathurin Régnier dans une de ses plus mordantes satires.
Une corde à puits, fixée au mur visqueux, servait tant bien que mal de rampe à cette échelle, mbins riche en perspective et en horizons azurés que ne Tétait l'échelle de Jacob,
Grimpons le plus promptement possible cinq étages éclairés par deux malheureux petits jours de souffrance, et pénétrons dans le logement situé au cinquième de cette triste maison.
Deux pièces le composaient, si de ce nom il est. , permis d'appeler deux réduits infects séparés par une mince cloison en planches disjointes, sur laquelle se jouaient en arabesques capricieuses les restes d'un vieux papier à fleurs jaunes.
Eclairé par une fenêtre dite à guillotine, dont les vitres, recouvertes d'un épais voile de poussière, ne laissaient pénétrer que quelques rayons verdâtres d'un soleil douteux, chacun de ces taudis ' avait un cachet particulier*
Bans la première pièce donnant sur le carré,,
tout allaita vau-1'éau, en désordre ; dans la seconde,
se rencontrait un certaine recherche, témoignant de
jours meilleurs*
Sur la porte d'entrée de ce logement on lisait,
mm?-
écrite à la main, en lettres de six pouces, cette mention d'une orthographe des plus fantaisistes :
VEUVE PACLÏNE,
Màrq-Cham dai kat cest z'ora,
tir lah kart,
va-t-en vil,
fé tousse ki concert neso néta.
Puis, au-dessous, d'une écriture plus fine, mais toujours avec le même respect pour le dictionnaire de l'Académie française :
Tir hé lapât dm cha t siouplê*
Une patte de chat pendait, en effet, au bout d'une ficelle.
Seulement, on avait beau y mettre de la bonne volonté, on avait beau tirer, personne ne venait, par deux excellentes raisons : la première, que presque jamais il n'y avait personne au logis ; la seconde, qu'il n'existait pas l'ombre de sonnette à l'extrémité supérieure de la susdite ficelle.
Pourtant, par exception, au moment où nous pénétrons dans cet intérieur négligé, deux individus s'y trouvaient. Un homme et un enfant de douze à quinze ans.
Assis sur des tabourets en bois peint, auprès d'un p.oële chauffé à blanc sur lequel chantait une marmite pleine d'eau, ils causaient avec une vive animation.
A part les deux tabourets en question, le poêle et une table vermoulue encombrée de guenilles sans nom, de légumes de toutes sortes, cette première pièce était complètement dépourvue de meubles.
Par la porte entrouverte donnant dans la seconde chambre, on apercevait deux lits de sangle, garnis chacun d'une paillasse et de couvertures aux couleurs effacées. Surmontant l'un de ces deux lits, le cadre d'un portrait caché par un voile vert devenu presque jaune, se détachait dans la pénombre.
Près des deux causeurs, sur un escabeau, se trouvaient deux gobelets d'étain et une bouteille de trois-six.
De ces deux causeurs, le plus âgé, l'homme, avait trente-cinq à quarante ans. Ses traits durs, accentués, à l'expression sournoise et basse, inspiraient une répulsion instinctive.
Il portait un pantalon et une veste de camelot bleu, un gilet à grands carreaux rouges et verts; une casquette de loutre, enfoncée jusque sur ses 'yeux, malgré la chaleur suffocante du poêle, cachait une partie de sa physionomie, et sa main ne quittait jamais la pomme de plomb d'un, énorme gourdin dont le bois reposait entre ses jambes.
Le plus jeune, véritable produit du pavé de Paris, né entre la pose de la première pierre d'une barricade et le dernier coup de poing d'une batterie de barrière, type du pâle voyou de Barbier, avait
l'air de dire à quiconque l'examinait : Regardezmoi bien ; où finit l'enfant? où commence l'homme?
Une grimace expressive, succédant à ce point d'interrogation, achevait de dérouter l'observateur le plus attentif.
Elancé comme un peuplier qu'on vient de planter, unissant à la maigreur d'un clou la vivacité du vif argent, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, une bouche aux dents blanches, pointues, affamées, le nez au vent, l'œil gris et phosphorescent, cet être problématique, entre un éclat de rire et un verre d'eau-de-vie, secouait son front bombé, et de chaque côté de sa tête retombaient en désordre, sur ses épaules, une masse de cheveux d'un blond ardent.
Sur son visage se lisaient toutes les passions délétères de ses congénères. Le doute, l'insouciance et le cynisme se partageaient son intelligence narquoise et cauteleuse. Tantôt son regard vif se fixait partout à la fois, tantôt il ne se donnait même pas la peine d'ouvrir la paupière.
. Un sourire railleur se jouait continuellement aux commissures de ses lèvres blafardes.
Sa voix avait des notes criardes pour les moments de grande émotion, des gammes traînantes peur la vie de tous les jours.
Tourmenteur, "tourmenté, battant ou battu, le repos lui faisait horreur. Ses bras et ses jambes semblaient avoir trouvé le mouvement perpétuel.
Il savourait avec délices les arômes d'an cigare d'un sou dont la cendre lui brûlait les lèvres.
Malgré la rigueur de la saison, l'enfant était vêtu d'un pantalon de toile grise, trop court, dont le bas effiloqué laissait apercevoir ses jambes rougies par l'atmosphère glacée.
Des souliers à épaisses semelles ferrées à glace traînaient à ses pieds.
Ses maigres épaules n'étaient garanties du froid, de la neige et de la pluie, que par une blouse ra^= piécée, ouverte sur la poitrine.
Ce spécimen du produit de tous les vices de la capitale ne craignait ni Dieu ni diable, ni chaud ni froid. Malade, il narguait la santé; bien portant, il faisait la nique à la maladie.
Avait-il une chemise seulement, lui qui n'avait pas de bas?
Que lui importait!
Il venait de fumer un cigare, et il en allumait un autre. Sa casquette de cuir bouilli, à la visière cassée, crânement penchée sur son oreille gauche, tenait par un miracle d'équilibre, et complétait un ensemble qui n'aurait point été méprisé par le peintre des Gueux.
O misère! ô civilisation frelatée! voïpk aviez bien creusé vos stigmates indélébiles sur ce jeune visage! u
Vous l'aviez bien signé, bien marqué de votre sceau et de votre griffe ! ■ > ~ ■
Au moment où nous mettons en scène ces deux personnages, dont l'un, le gamin, nous est déjà connu, c'était lui qui tenait le clé de la conversation.
— Non, ma vieille, disait-il en secouant sa rousse chevelure et en se dandinant de gauche à droite comme l'ours blanc du Jardin des Plantes, t'as beau faire les gros yeux, t'as beau te tortiller la moustache, c'est comme si tu sifflais la complainte de Fualdès.
Et voyant que l'autre frappait du pied avec rage,, il entonna de sa voix goguenarde :
Bastide, le gigantesque, etc.
L'homme au* gourdin se mordait les lèvres jusqu'au sang, et fourrageait la luxuriante barbe noire qui ornait les côtés et le bas de son visage.
— Planches-tu, môme ? répliqua-t-il d'un ton rogue.
— Plancher, moi ! Le plus souvent ! j'suis pas connu pour ça.
— Ainsi, tu laisses tes amis en plan ?
— Rataplan! plan! plan! Les amis! c'te bonne blague?
— Oui, les...
— En vlà des camaraux ! Merci, je sors d'en prendre, et j'ai vu de quoi il retourne dans leur cervelette.
— Hein ! tu dis ? fit l'homme d'un air scandalisé.
— Je dis que ces corbeaux-là aiment trop le rai- Biné ; c'est tous des pègres.
— Après! qu'est-ce que t'es donc, toi? Le
Grand-Turc ?
— A la Porte ! ricana le petit en se pinçant le nçz et en faisant des courbettes devant son camarade. Alli ! Allah ! Alli 1 Allah !
— As4u fini, satané pégriot?
— Pégriot, je veux ben, mais pas surineur.
— Qui te parle de suriner?
— Toi et les amis.
— Moi?
— Les amis et toi.
— Ce n'est pas vrai î
— Un démenti, monsieur le duc 1 ^ . C'est pas vrai, je te dis.
Le petit' se mit à jouer de l'orgue de Barbarie avec le coin de sa blouse, et lui lança une bouffée de fumée dans le nez.
— Mouchettel cria l'homme en fureur.
" — Monsieur Coquillard?... fit' l'enfant, qui n'hésita pas à répondre à ce nom de Mouchette.
— Quoi?
— Vous avez tort de vous répéter quand vous
êtes dans votre tort.
— J'ai tort, moi?
— Je le jure sur la tête de la jolie marchande de tabac qui m'a vendu ces soutados, En veux-tu la moitié d'un?
<iï-'.U^
— Ce n'est pas de refus.
Et Mouchette, tirant un eustache de sa poche gauche, côté du cœur, partagea gravement un cigare d'un sou par la moitié.
— Pingre !
— C'est comme ça qu'on fait les bonnes maisons, dit le voyou, qui offrit un des bouts du cigare à son hôte.
Mouchette était chez lui ou à peu près.
— Remarquez, cher mossieu de Coquillard, que c'est le bon bout que je vous offre.
— Merci.
— J'aurais pu le garder. Faudrait pas en prendre l'habitude. Cette fois-ci, c'est pour compenser le refus que je viens de te faire. .
— Tu refuses décidément.
— Oh! il n'y a pas! il n'y a pas! C'est de la trop mauvaise société pour moi. -
— Délicat! faudrait-il pas te présenter des ambassadeurs? Accepterais-tu?
— Ça dépend des puissances. On pourrait voir.
— Allons, c'est bon! grogna Coquillard; t'es pas un vrai, t'es pas un pur I Tu r'naudes !..,
— Comment que tu dis ça?
* — Turenaudes.
— A la bonne heure, c'est bien épelé, mais c'est mal raisonné.
— Alors tu acceptes? t'es des nôtres?
— Zut en musique!
— Au diable! fit Coquillard en frappant violemment le plancher de la chambre du bout de son
ourd rotin.
-. — On y va, répondit Mouchette. Et d'abord ne défonçons pas le plancher de maman Pacline. Quoi donc quelle dirait à son retour? Faudrait quelle aille digérer sa goutte chez le voisin d'au-dessous.
— Voyons, une dernière fois, en es-tu? n'en estu pas?
— T'auras qu'un liard. Pourquoi que tu veux, à c't' heure, me mettre mal avec F autorité? — Il ôta sa casquette d'un air profondément respectueux . en prononçaut ce dernier mot, à la manière de monsieur Prudhomme. ) — ■ J' n'ai pas besoin qu'elle se charge de mon logement et de ma nourriture.
— Que t'es bête!
— Je te donne dix ans pour me prouver cette périphrase,
— Périphrase! Il n'y a pas de périphrase là-dedans, répondit Coquillard, qui pas plus que Mouchette ne se doutait de ce que ce terme de rhétorique veut dire.
— Mon p'tit Coquillard ! ce n'est pas une injure ! Je m'esbigne de cette affaire-là parce que je crois que vous aurez la rousse sur les reins.
— La rousse? Je t'en soigne. Elle n'y verra que du ieu !
— Possible! mais, vois-tu, ma p'tite chatte, je suis comme les pierrots, moi ; il me faut la grande
iwwwijwiuii
LES COMPAGNONS DE LA ttNE 207
air et le parfum du ruisseau. J'peux pas vivre en cage, j'avalerais mes barreaux, et ce serait malsain.
— Faut tout connaître, dans ce bas monde, répondit philosophiquement Coquillarcl, en mâchant le reste de son bout de cigare éteint, dont il s'était fait une chique.
— Possible. Mais quand on a un état...
— Tas un état, toi?
— Moi ! oui, moi 1
— Depuis quand?
— Depuis hier.
— Et cet état, voyons un peut
— Devine.
— Si je devine, viendras-tu avec les camarades?
— Peut-être bien.
— Oui ou non ?
— Ma foi, oui. Tiens! je ne risque rien, je peux bien parier.
— Alors, je ne suis qu'une huître.
— Tu te connais mieux que moi.
— Vovons, t'es clerc d'huissier?
— Faudrait m' saisir moi-même un jour. J'n aimerais pas ça.
— Ouvreur de portières? Ramasseur de bouts de cigares ?
— Ingrat, répondit Mouchette, qui tira un troisième soutados de sa poche et le lui montra majestueusement avant de l'allumer ! tu n* as .même pas la mémoire du tabac.
Bon! bon! on tela rendra ta moitié de cigare. Tes jocrisse à la foire de Saint-Cloud?
— L'hiver, au mois de février! Oh ! mon oncle, tu me fais de la peine.
La plaisanterie préférée de Mouchette consistait à appeler Coquillard son oncle, ne se doutant pas qu'il marchait sur les brisées de Shakespeare.
— Si t'étais mon neveu, tu marcherais plus droit, graine de pendu.
— Tu voudrais que je pousse ! Merci ! On ne grandira pas pour la potence. D'abord faudrait s'expatrier pour être pendu, et j' peux -pas, le gouvernement a besoin de moi.
— Tes passé mouche, Mouchette?
Il y en a assez sans moi.
Cristi! t'as monté une maison de banque?
— Banquier! moi? je ne me fierais pas âmes commis.
— Banquiste, alors?
— - Donnes-tu ta langue aux chiens?
— Dame! .
— Dame ! oui, ou dame ! non ?
je veux que le tonnerre m'écrase si je sais de
quoi t'es capable de t' occuper.
— Est-ce fini?
— Oui, parle.
— Depuis hier, fit Mouchette ave© importance, je r' trouve les chiens perdus, . .
— Ahï la belle affaire! Moi aussi, quand j'en
rencontre.
Et f sauve les.noyés.
— Les noyés !
Qu est-ce que c'est que cette blague?
Une blague! ma position sociale! Ah ben!
t'es dur pour les Terre-Neuve, toi !
— T'as repêché quelqu'un, toi?
— A preuve ! reluque-moi ça, répliqua le voyou eh retirant de sa poche une pièce de vingt francs et cinq ou six pièces de cinq francs mêlées à de la menue monnaie.
— Quarante-cinq francs !
— Comme ça chante, hein ?
Et il faisait joyeusement sauter le tout dans ses
mains.
C'est donc vrai?
— Voilà! ajouta Mouchette avec un ton de supériorité railleuse, en lançant un regard de triomphe à son interlocuteur ébahi.
Et il remit son argent dans sa poche*
T> 9S donc noyé un millionnaire, pour le
repêcher après?
— C'est une idée, ça! mais elle ne m était pas
encore venue.
— Alors ?
— Alors tu veux que je te conte la chose ?
— Oui. i%
— Quant à ça, je veux bien, d'autant plus que c'est drôle. Un p'tit verre, veux-tu ?
— L'eau d'affe fera passer l'histoire.
Ils se versèrent un verre de l'affreuse liqueur contenue dans la bouteille qui se trouvait sur l'escabeau, ils trinquèrent et burent en même temps.
— Vas-y, petit, dit Coquillard en reposant son verre vide.
Mouchette prit la grosse canne de Coquillard* frappa trois coups, comme un régisseur de théâtre, rendit la canne et commença :
— Pour lors, je venais de faire un tour de barrière... près d'une barrière que tu n'as pas besoin de connaître... *
— Je les connais toutes, répondit bêtement Coquillard.
— Raison de plus ; c'est une de celles-là. J'avais donc pris l'air à mon aise. Il n'était qu'une heure du matin. Il faisait un temps de demoiselle. Le plus souvent que je serais rentré chez maman Pacline; elle m'aurait fichu un poil de sept lieues.
— Bah . '■
— Elle ne veut pas que je me couche passé huit heures, la brave femme.
— C'te blague!
— Aussi, je me couche souvent après huit heures du matin. Et puis, je ne peux pas dormir en même temps qu'elle; elle ronfle comme une toupie d'Allemagne. Donc, après une course en douze temps qui
m*à servi de paletot, v'îà que je m'entends héler sur le quai de Billy... Je m'arrête, me disant : Quoi qu'on me demande? Le son vient du fin fond de l'eau. C'est quelque sirène charmée par le physique chouette à Moumou.
— Fat! va!
^- Je r* arrange ma cravate.
— G'teficelle-là?
— Oui. Le jour elle ne fait pas d'effet; , mais la nuit elle ferait descendre un pendu de son arbre.
— Il croirait courir après sa corde.
— Faut me mettre ça en verses !
— Va toujours, fit Coquillard, qui n'avait jamais eu autant d'esprit de sa vie :
— Je crie : Qui qui m'appelle? — Moi! qu'on me répond. — Qui ça, toi ? imbécile ! que je récrie. — Filoche ! qu'on me répond. — Il n'avait pas besoin de me dire son nom ; je l'avais appelé imbécile, je l'avais reconnu par avance.
— Qui ça, Filoche? demanda l'autre.
— Filoche le débardeur ; tu ne connais que lui. , . -. — Moi? non.
— Le copin à la Cigale.
— La Cigale! en v'ià encore un.
— Oh ! faut pas le mécaniser, c'est un bon, lui, et qui vous a dix doigts. . .
— Qu'est-ce qui n'a pas dix doigts?
— Dix triques, lui.
— Ah! ouiche,.. faudrait voir.
nr ■ . ftff n n^T*m
— Je t'engage à t'y frotter, ma bonne vieille, ricana le gamin. Il y aura de la colle sur le trimar (du sang par terre).
— Ah ça ! voyons, contes-tu ton histoire, ou ne
la contes-tu pas?
— Quand je commence, je finis toujours. Je regarde, et près- de la bergfe, descendant à droite d'une des piles du pont, je vois un train de bois en dérive. — Viens-tu? me crie Filoche... Je te débarque à..,
— Où demanda Coquillard.
Nous ferons un cinq mille de bezigue, continua le gamin sans répondre. J'ai des cartes neuves, qui n'ont qu'un an, et un petit fri-en-quatre dont tu me diras des nouvelles. — As-tu un rince-bouche? que je lui dis. — Nous chercherons, viens. —Je prends mon élan, et je m'embarque. Comme ça, j'étais sûr de ne pas gêner le canon de la mère Pacline. — Donne-moi du feu, veux-tu?
— En v là, moutard!
a — Bon i je me guérirai de ma jeunesse, si tu te guéris jamais de ton âge mûr, toi ; ça étonnera bien des femmes honnêtes.
— Continue, répliqua Coquillard, qui supportait toutes les railleries du voyou, tenant à savoir les détails de sa nuitée.
— Une fois à bord.,.
— A bord de quoi?
— A bord de la frégate la Désirée, commandée
par l'amiral Filoche, je lui dis : C'est pas tout ça. Quoique ça me rapportera, ce voyage? — De l'agrément et quinze ronds. — Paye d'abord, — Il m'aboule les quinze — et il allonge les brèmes sur un madrier.
Mâzette ! ça devait être une belle partie.
Mais on s'en flatte, fit Mouchette avec modestie; on maquille le dab de carreau avec assez d'entregent.
— D'entre quoi?
D'entregent... comme qui dirait avec astuce.
Ah! nom de nom ! dévide le jars— parle argot
—ou parle français, mais si tu t'expliques en japonais... Pour lors?
— Pour lors... il donne;.. La partie s'engage, j'en avais déjà deux mille sept cent quarante. J'annonce : Toutes ces dames, au salon !
— Comment?
— Soixante de femmes, quoi? Tu ne sais donc rien, toi? — Filoche me répond par : Quarante de larbins, dont deux de carreau. —Plus de cinq cents pour moi, non d'un chien! — Monsieur se trouve mal? me dit Filoche en se fichant de mon malheur ; monsieur s'évanouille ? faut-il jeter une goutte d'eau sur la narine gauche de monsieur?... 11 n'a pas plutôt lâché cette blague, que fich! placq! pouff! v'ià un bruit du diable qui se fait près de nous. Pif! pan! boum! un vrai rire d'obusier! Le dôme des Invalides tombe dans l'eau ! Des milliers de gouttes,
une gerbe liquide nous saute à la figure, flanque la lanterne à bas, balaye les cartes et nous rafraîchit de la tête aux pieds !
— Quelle chance! dit Coquillard, va toujours, ça me pique le gosier.
— Filoche éternue, je lui crie : Dieu te bénisse En deux temps, habit bas, pas plus de feuille da vigne que sur ton nez, .. Nous étions beaux tous les deux, comme ça ! — Ça y est ! — Houp là ! Nous y sommes. Il prend la chose par le pôle nord, moi par le pôle sud, et nous regrimpons sur le radeau.
— Mâtin !
— Mâtin! oui! c'était lourd*», cent kilos, au. moins, les gouttes d'eau comprises.
— C'était ton noyé.
— Après, peut-être bien. Mais du premier coup de mirette, un saucisson de Lyon, fagotté, ficelé, entortillé dans une couverture de cheval dont je compte ben me faire faire un vêtement complet par môssieu Humann. Filoche rallume sa lanterne. Je déficelle notre trouvaille. Ah! que bel homme! et un trou dans la poitrine! Ah! que beau trou'l II y avait de quoi y fourrer une bougie de l'Étoile !
— Un assassinat?
— Ou une vengeance de femme amoureuse.
— Ah ! ouiche !
— Mon vieux, répondit Mouchette avec fatuité, j'en connais d'aucune qui ne se contenterait pas d'un tour de vrille.. •
— Le plus souvent ! Ous qu'est ta barbe?
— C'est bien à toi, à parler de barbe, toi
qui...
— Àh ! mais, t'as pas fini.. . bougoniia Côquillard, qui se tourna de façon à se mettre dans l'ombre et. à cacher cet admirable ornement de son disgracieux faciès.,. Eh bien î ce noyé, ce blessé?...
— Àh ï voilà.
Mouchette allait répondre à l'interrogation de Côquillard, mais la porte du logement, violemment poussée du dehors, s'ouvrit et un homme entra.
Le gamin se retourna.
— Tiens, Cigale! Ah! bien! t' arrive comme mars en carême, dit-il en regardant Côquillard avec un sourire narquois.
— En v'ià une scie! grommela celui-ci entre ses dents, plus moyen de rien savoir.
— Salut, messieurs, mesdames et la compagnie, fit poliment la Cigale en nettoyant ses souliers sur Je semblant de paillasson qui se trouvait, non pas sur le carré, mais à l'entrée de la chambre.
Côquillard se détourna avec humeur, sans que le nouveau venu eût l'air de s'en apercevoir.
Mouchette, se levant de son tabouret, l'offrit avec cérémonie à son nouvel hôte, qui ne se fit pas prier poui* l'accepter.
— Veux-tu te rafraîchir, mon petit? demanda l'embryon au géant.
— Ce n'est pas de refus. Qu'éque vous buvez ?
âi6 LÈS COMPAGNONS DE LA LUNÉ
— De la fine Champagne de chez Ramponneau, retour de Montmartre.
— Ça réchauffe, j'accepte.
— Il n'y a que deux verres, mais faut pas vous gêner, messeigneurs, dit Mouchette en prenant une pose à la Mélingue. Je piquerai à même le carafon.
— Ce n'est pas la peine, grogna Coquillard. J'en ai assez.
Mouchette remplit les verres, en offrit un à la Cigale et ingurgita l'autre.
Tout en buvant, après avoir fait une espèce de salut militaire avec son petit verre, celui-ci examinait sournoisement l'homme à la longue barbe.
— Voyons. Un dernier mot, petiot, faut que je me cavale, dit Coquillard.
— T'es pressé !
— Oui.
— T'aimes mieux causer à deux qu'à trois, pas vrai? fit il en ricanant.
— Ah! tu ne vas pas recommencer? répondit l'autre en louchant du côté du géant, qui humait son petit verre et le dégustait à petites gorgées.
— Pousse ton venin ! .
— C'est le dimanche gras, jord'hui.
-— Jusqu'à demain lundi, que je présuppose.
— Eh ben ! tu le* sais, nous sommes une société.
— Aimable.
— Qui va nocer et danser*
— Où ça?
— Chez le père Signol.
— Rue d' Àngoulême-du-Tempïe ?
— À sept heures de relevée.
— C'est une bonne heure.
— Viendras-tu?
— On n a jamais pu savoir, dit Mouchette.
— Réponds : oui ou non.
— Oui ou non, répliqua le gamin avec un sangfroid, imperturbable.
— Cré nom! tu te fiches de moi ! cria Coquillard impatienté.
— On n'a jamais pu savoir non plus.
— Ah î mais...
— Voyons, calmons-nous. Si je viens, je serai- .t-y libre de m'en aller?
— Eh ! oui.
— De roupiller?
— Parbleu !
— De faire ce que je voudrai, à la fin des fins?
— Oui, nom de mille fois oui, pourvu que tu viennes.
— Ta parole?
— Ma parole.
— Sacrée?
— Sacrrr....ée.. M fit Coquillard, qui retint le plus rude juron de son répertoire.
— La Cigale, jeté prends à témoin.
— J'en lève... la main, répondit la Cigale, qui
248 tES COMPAGNONS DE tA tUSË
leva le coude pour avaler les dermèfes gouttes d'eau-de-vie contenues dans son petit verre.
— Un moment... A ta santé, bel homme !
— A la tienne.. . et à celle de la société !
Après avoir reposé son récipient sur 1 ; escabeau, '
ce dernier fit claquer sa langue entre ses dents, passa le clos de sa large main sur sa bouche pour Tessuyer, et, regardant les deux compagnons en souriant de son sourire le plus naïf* le plus innocent : — - Il faut être poli avec tout le monde, n'est-ce pas?
— C'est un sucre, fit le gamin.
— Avec Mouchette aussi bien qu-àvëc lés mouches.
— Hein! rugit Cqquillard en se redressant et en fronçant le sourcil. Hé! l'homme, est-ce que. c'est pour,..
— De quoi?
— Je vous demande... enfin.». "pour qui que c'est 'que vous dites ça?
— Je n'ai nommé personne. 'Qui se sent morveux se mouche, répondit le géant de sa voix la plus tendre, et en faisant un pas dé retraite.
L'admirable scène de maître Jacques et de Valère, dans Y Avare, sera toujours vraie.
Ce pas de retraite fit faire deux pas en avant à son 'adversaire.
Mouchette se curait les dents avec une branche de ciseaux dépareillée.
— Ous qu'est ta mère, l'enfant? lui demanda la Cigale.
— À ses affaires... la brave femme. Je l'attends.
Cependant Coquillard, encouragé par la douceur de la Cigale, et voulant se montrer aux yeux du gamin, s'avança encore, s'appuya sur son gourdin, et regardant le premier dans le blanc des yeux :
— Dites donc, vous, si vous avez l'intention de m'esbroufler, faut pas y aller par quatre chemins.
— Moi? Pas le moins du monde. Je ne vous connais pas et je ne tiens pas à faire votre connaissance. Laissez-moi tranquille, c'est tout ce que je vous demande.
— Il n'est pas très-exigeant, murmura Mouchette de façon à jeter de l'huile sur le feu.
— Ah! mais, faut voir, reprit l'agresseur. Il ne s'agit pas de lancer des fusées d'essai, et puis après de barguigner comme un caneton.
— Couen 1 couen! fit le gamin,
— Ah ça, voyons, me ficherez -vous la paix à la fin ? demanda la Cigale.
: — C'est que je n'entends pas qu'on se conduise comme ça avec moi.
— Il faut des excuses à monsieur ?
— Pourquoi pas 1
— Ecrites?
— Et signées en toutes lettres.
2aO tES COMPAGNONS DE LA tVHÈ
— Que dommage que je sois pas allé à l' école ! dit le géant, qui ? sans avoir F air de rien, se tenait sur ses gardes, et bien lui en prit : l'homme à la longue barbe n'en fit ni une ni deux ; sans dire . gare, son énorme rotin levé, il s'élança sur lui- La Cigale fit un saut de côté, le bâton siffla
dans le vide, tomba sur la bouteille, qu'il brisa, et sur l'escabeau, qu'il envoya dans un coin de la chambre.
Alors la Cigale étendant le bras gauche prit son agresseur par la nuque, le souleva à la force du poignet, et tout grouillant, tout gigotant, il le porta sur le carré.
— Tiens! Coquillard qui fait Guignol! s'écria Mouchette, qui riait à se tordre.
— Veux-tu me lâcher, brigand!... Ah! je te mangerai le nez... hurlait le misérable, râlant presque sous l'étreinte de fer qui le tenait suspendu sur lès premières marches de l'escalier.
— Merci, répondit le géant. Je n'en ai qu'un et j'y tiens... Allons, soyons sage et lâchons notre badine.
Coquillard, qui serrait convulsivement son . rotin, cherchait à porter un coup de bas à son bourreau.
Là Cigale, qui le tenait de la main gauche, le lui arracha de la droite.
— Là! serez-vous raisonnable?
— Canaille! lui cria une voix qui n'avait plus rien d'humain.
— Polichinelle et le commissaire! riait Mouchette. Ah! mon pauvre Coquillard, ça vaut dix centimes. Je te les dois.
— Je te repigerai , toi. . .
— Chez le père de Signol, à sept heures. C'est convenu.
Coquillard, qui était parvenu à saisir la main de la Cigale, la mordit jusqu'au sang...
— Vlà qu'est gentil, dit tranquillement le géant, j'allais le lâcher. .
Et sans ajouter un mot de plus, il le lâcha... dans F escalier.
Le misérable dégringola, la tête la première, les marchés visqueuses, en hurlant.
— Bien des choses chez vous, lui cria Mouchette par-dessus la rampe.
Coquillard cherchait vainement à se retenir, à se rattraper ; il roula jusqu'au bas de l'escalier, A terre, force lui fut de s'arrêter, mais il s'arrêta, étourdi, moulu, rompu.
— Quel dommage que la cave ne soit pas ouverte 1 disait Mouchette,
— Scélérats ! voleurs ! escarpes !... Je vous repincerai tous les deux, leur lança-t-il, à cinq étages de distance. Ah ! gredins, vous me payerez ça plus cher que vous ne le pensez.
Et il écumait, et il serrait les poings avec rage,
d'autant plus furieux qu'il avait été plus insolent. A une dernière injure plus violente, plus ordurière que les autres, une voix narquoise et calme lui dit :
— Gare là- dessous, mon brave ami !
Et son gourdin lui tomba en plein corps.
Coquillard en eut assez.
H ramassa son bâton; et clopin dopant, proférant d'horribles menaces contre la Cigale et contre Mouchette, qui ne l'avait pas défendu, il sortit de l'allée à peine éclairée.
Une fois au dehors, il essuya tant bien que mal le sang qui lui coulait à la fois par la bouche et par le nez, puis montrant encore une fois le poing à ceux qu l'avaient si cruellement, mais si justement maltraité :
— J'aurai mon tour, fit-il.
Et il s'éloigna, pas assez vite cependant pour ne pas entendre la voix perçante du voyou de Paris, qui chantait à perce-tête :
MalBrough s'en va- t-en guerre, Mironton, tonton, miroutaine, Mal brough s'en va-t-en guerre, Ne sais quand reviendra.
Où Raton taquine Bertrand.
— Gré croquin ! dit avec admiration Mouchette à la Gigale, qui rentrait de son pas tranquille dans la chambre, cré coquin ! vous pouvez vous vanter d'avoir une rude pince» vous !
■ "'— Tiens! tu ne me tutoies plus, moucheron ?
— C'est vrai ï je suis cruche.
Et le petit, tournant autour du colosse comme un connaisseur ou un maquignon tourne autour du cheval qu'il veut examiner sur toutes ses coutures avant de Tacheter :
— Nom d'une pipe!. comme c'est établi î Le beau travail î Mes compliments à tes père et mère !
— Ah! pas de bêtises I moucheron ! touchons pas àçal
— Et du cœur par-dessus le marché !
Il retroussait la manche droite de sa blouse tout en parlant, et iî en sortait un bras maigre et long.
— Que que tu fais donc?
Mais Mouchette, sans lui répondre, retroussa également la manche droite du bourgeron de la Cigale et mit à nu un bras formidable, monstrueux assemblage de muscles saillants comme des cordes à puits et de nerfs d'acier enchevêtrés les uns dans les autres.
— À-t-il des idées î tu veux nous tatouer le biceps ?
— Non, je veux piger, fit l'enfant, en plaçant son bras à côté de celui du géant.
Celui-ci se mit à rire, mais il se prêta à sa fantaisie.
— C'est assez drôle tout de même! répliqua Mouchette, qui rie riait pas. Une allumette et un mât de cocagne, pas vrai ?
— Dame ! le fait est que tu ne pèses pas lourd.
— Eh bien ! ma vieille, souviens-toi de ce que je te dis : le jour où ceci — il montrait son poignet et sa main droite — s* en prendra à cela, — et il montra la poigne énorme de la Cigale — ceci brisera cela comme un goulot de bouteille.
— Vrai? répondit l'autre, qui s'amusait de l'air sérieux du gamin. Et comment t'y prendrais-tu, Moumouche?
— Ainsi, fit Mouchette.
HMnBaHte***""
Et plus rapide que l'éclair, il se glissa, passa entre les jambes du colosse solidement arcbouté, et lui bondissant à califourchon sur les épaules, il lui posa sur le crâne la gueule béante d'un revolver à six coups.
— En v'îà de la gymnastique! dit la Cigale, qui ne tourna même pas la tête du côté du voyou.
Faudrait voir à ne pas jouer avec les armes à feu, tu pourrais te blesser, petit.
Mouchette dégringola du haut de son perchoir et se retrouva en un instant sur ses jambes :
— Tes un rude mâle, sais-tu, la Cigale?
— Je le sais.
— Si j* ai jamais besoin d'un coup de main, je peux-t'y compter sur toi?
— Pour le bien, toujours.
— Je laisse le mal à Coquillard. Je suis le fils de laPacline... c'est-à-dire son fils... enfin je mange son pain, et je ne veux pas gagner le mien plus malhonnêtement qu'elle, la pauvre femme.
— Alors, pourquoi portes-tu des outils à six bouches comme celui-là dans ton portefeuille?
— C'est un cadeau qu'on m'a fait.
— Qui ça?
— Une riche Anglaise dont j'ai retrouvé le kings Charles. Je lui rapporte son caniche, elle pleure de joie dans mon sein et m'offre de l'argent. — Merci bien, que je lui fais, je reçois rien des femmes. — Aoh ! portant, je volé récompenser vô. — iry avait
ce joujou sur la cheminée. Je lui dis : Eh ben ! ma bonne dame, donnez-moi ce machin-là. — Le revolver de Milord Black wprd, je donné à vô tôt de même.
— Et ça fa servi ?
— A rien, mais l'avenir est à Dieu, et le revolver est à moi. — C'est égal.. — La morale de la chose, la v'ià : ïl n'y a pas de poigne grosse comme la tienne qui soit plus forte qu'une de ces petites balles pointues.
— Savoir. J'en ai reçu pas mal, de balles dans ma carcasse, et je suis encore bon du poignet. Mais ce n'est pas tout ça... ce n'est pas de ça qu'il s'agit.
— De quoi alors?
— J'ai à causer un brin avec toi, petit.
— Vas-y carrément, je t'écoute.
~ Gui, mais là, sérieusement.
— Ça va être embêtant. .. Attends un peu que je nie leste...
Mouchette chercha la bouteille, mais il se souvint que le : gourdin de Coquillard l'avait brisée et en avait répandu le contenu sur le plancher, qui s'était empressé de la boire jusqu'à la dernière goutte.
— Gueusard de Coquillard! fit-il. "Veux-tu que je descende chez lé pharmacien?
■— ■ Chez le pharmacien ?
— 7 C'est comme ça que maman Pacline appelle le liquoriste.
— Non. T'as assez bu, et tant mieux s'il ne reste
LES COMPAGNONS BE LA LUNE %Ti
plus d'eau-de-vie, la Pacline en jeûnera ce soir. Une fois, par hasard, ça ne lui fera pas de mal.
— Le plus souvent qu elle s'en privera. La mère a sa bibliothèque de réserve. Je sais où c'est, mais je n'y touche jamais, c'est sacré pour moi.
— Il y a l'étoffe d'un bon gars en toi, fît le colosse en lui donnant un petit coup sur la joue. Je l'ai toujours pensé.
— Bigre! s'écria Mouchette, dont la joue était devenue rouge sous la caresse de son redoutable ami. Pas tant de moelleux dans les articulations, ou je te parle à distance.
— Voyons, es-tu capable de...
— .Je suis capable de tout, quand je veux.
— Tâche de le vouloir un peu, hein ? Tu me feras plaisir, la chose est grave.
— Va ton train, Nicolas, De quoi s' agit-il?
— - De ta mère, gamin.
— Hein! tu dis? fit Mouchette, dont la bouche grimaça une émotion pénible, mais qui, se sentant observé par le regard perçant de la Cigale, parvint promptement à prendre le dessus.
— Je dis : de ta mère.
■ — De maman Pacline ?
— Non.
— Ah! tu sais?... Eh bien! oui, mon pauvre vieux, repartit l'enfant, qui cherchait à cacher sa douleur sous un masque de cynisme, c'est comme ça. Ma mère, ma vraie mère, connais pas. Je suis
un enfant du pavé, moi. Eh! mâtin, c'te bonne Pacline, qui était alors réveiiîeuse à îa halle, m'a ramassé, vers les quatre heures» sur un tas d'épluchures de choux, de carottes et de poireaux où on m'avait couché bien douillettement.
— Qui?
— Ah ! si tu le sais, tu me rendras service de me l'apprendre. J'étais à moitié mort de faim et de froid; je pleurais que c'en était une bénédiction, et je criais comme un beau diable, tout ça à l'âge de deux ans.
— Tonnerre! fit la Cigale, il y a donc des âmes assez dures pour...
■ — Il y en a, mais en revanche il s'en trouve d'assez bonnes qui rétablissent l'équilibre dans les plateaux de la balance.
— Alors la Pacline t'a ramassé ?
— Faut croire que, puisque me voilà. J'étais gentil \ cette époque-là.
— Ah ! bah !
— Merci bien ! La brave femme eut pitié de moi et de mes grimaces.
— T'en faisais déjà?
— Alors, nous ne parlons pas sérieusement. Je veux bien, dit Mouchette, qui s'arrêta, blessé dans son amour-propre de conteur.
— J'ai tort. File ton nœud,
— Après m' avoir tourré sur son éventaire. Dans ce temps-là, elle étalait sa marchandise sous ses
avant-scène, au îieur de la traîner dans son cabriolet. Elle me fit faire le tour des Halles. Cristi! quelle fête de baisers, de morceaux de sucre, de gros sous, de poissons frais et de légumes nouveaux! Toutes les dames de la Halle déclarèrent qu'on ne pouvait rien voir de plus intéressant que moi. Je devins une bonne affaire pour la mère Pacline. Elle me ramenait de temps à autre sur le carré des Halles, et comme j'allais, je venais, et que je bourdonnais toujours, on m'a appelé Couchette.
— Comprends pas.
— Petite mouche.
— Àh ! bon I
— Vlà comment maman Pacline est devenue ma mère. Je ne l'ai plus quittée depuis ce matin-là, et je m'en trouve bien pour elle et pour moi.
Tout en se livrant à quelques interruptions inévitables dans une nature aussi peu primesautière, la Cigale avait prêté la plus sérieuse attention aux paroles du gamin.
— Ce que tu me racontes-là me fait du bien au cœur, dit-il. Je suis bien content de m'assurer que c'est une bonne et brave femme.
— Un cœur d'or, tout bonnement.
— Oui, mais...
— Mais quoi?
— Elle a un défaut.
— Un défaut! maman Pacline! Je voudrais bien
faire sa connaissance, s'écria Mouchette avec animation.
— Oh! chacun a les siens, répliqua philosophiquement le colosse. Moi-même, je ne suis pas parfait.
— Tu m'étonnes I
— Ta parole ?
— D'onze heures. Ne rions plus et raconte- moi quel est le déiaut dé cette chère maman. Je l'en corrigerai.
— Elle aime un peu trop à boire;
— Et après.
— C'est tout.
— Pas possible, fit. le gamin, et tu l'attaques pour ça.
— Dame ! quand elle boit elle s'enivre.
— Quand elle s'enivre elle s'endort et tout est réglé. Ah ben ! le plus souvent que je lui reprocherai sa boisson, à c'te pauvre chérie, c'est sa seule consolation en ce bas monde. Il paraît qu'elle a eu des malheurs dans son jeune temps.
— A ton aise. ; Où est-elle maintenant?
— -Elle n'est pas rentrée, mais elle ne tardera pas.
— Tu ne sais pas où elle va?
— Tu me prends pour Coquillard, mon petit vieux !
— Tu ne veux pas me répondre/Alors il faut que je l'attende ici. , -
— Attendons. Ça ne changera rien à notre position sociale.
__ Je peux allumer Bébelle ?
— Qui ça, Bébeile?
— Ma pipe.
— Pourvu que tu n'abîmes pas les tentures, dit Mouchette en riant sec.
— Non, mais c'est qu'il y a des femmes qui n'aiment pas ee parfum-là.
La Cigale tira un brûle-gueule de sa poche, le bourra, l'alluma, le vissa entre ses dents et se mit à le fumer en silence.
Au bout de quelques instants, Mouchette, que cela ennuyait de ne pas se sentir remuer et pour qui remuer c'était vivre, dit au géant :
— Tas plus rien à me demander?
— Non, plus rien, répondit l'autre* entre deux boulfées de fumée qui le firent disparaître momentanément.
— Alors je vais m' étendre sur mon lit de sangle. Tu attendras la mère tout seul.
Et il se dirigea vers l'autre pièce.
La Cigale fit un geste de désappointement, qui ne fut pas aperçu par le petit ; puis, prenant son courage à deux mains et affectant l'attitude la plus . indifférente.
— Tu t'es amusé, hier, môme? lui dit-il.
— Comme tous les jours.
— Qu'éque t'as fait?
— Des bêtises.
— Et après?
— Je me suis promené depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille et vice Versailles.
— Tu parles bien, toi. Alors, tu te promènes le jour ?
— - Comme un omnibus complet.
— Mais la nuit?
— Ah! la nuit... fit le gamin en se grattant l'occiput... la nuit, voilà, je.... dors.
— Tu me blagues. Tu n'as pas dormi cette nuit, je le sais.
— Ça se voit donc ?
— A tes yeux, oui.
— Alors, j'avoue.
— Quoi? ■
— Dame^ tu sais, ma vieille, il ne fait pas trèsclair.
— Je m'en doute.
— De sorte que je me suis perdu de vue moimême.
— Ah!
— Et que je n'ai pas pu me retrouver avant ce matin, répondit le gamin d'un air goguenard.
— ■ Tu as donc la vue- bien mauvaise , à c't* heure?
— Une infamie. Je n'peux pas tant seulement suivre mon nez dans ses circonvolutions.
— Dis donc, Moumouche, si je te coiffais... fit
le colosse en allongeant sa large main toute grande ouverte.
— Tu humilies ma casquette, répondit le petit sans bouger.
— D'une bonne beigne, continua l'autre.
— Pourquoi faire?
— Pour te faire souvenir que la nuit dernière était claire comme un jour de printemps,
— C'est vrai qu'il y avait une lune à se mirer
dedans.
— Tu vois! Il ne s'agit que de s'entendre.
— Alors, si ce n'est pas mes yeux, c'est ma mémoire qui est malade.
— Faudra la faire soigner.
— J'y penserai.
" — Assez causé ! fit le géant avec impatience.
— Faut se taire, à présent ?
— On t'a vu vers les onze heures du côté de la barrière Fontainebleau.
■ — J'y vais quelquefois.
— On t'y a vu hier.
— Ah! eh ben! c'est que j'y étais, et après je n'y étais plus.
— Après? Tu te promenais du côté des Invalides.
— Sabre de bois ! la trotte est bonne.
— Oh! t'as des jambes de quinze lieues à la nuit, quand ça te passe par la boule.
Mouchettané répondit pas. Il réfléchissait
rm/
La «Cigale attendit quelques instants, et le prenant par le bras :
— Tu m* entends? Faut me répondre.
— Àh! ça, ma jolie Cigale, fit le gamin sortant de son mutisme, qui est-ce qui te renseigne si bien, toi?
— Personne. Je m'intéresse à mes amis et camaraux, et comme tu en es un, il me semble tout naturel de m'intéresser à ton sort.
— Alors, je n'ai plus à nr occuper de moi-même, ricana Mouchette, tu veilles sur moi depuis le matin jusqu'au soir.
— Quand ça se trouve.
— Et depuis le soir jusqu'au matin ?
— Quand c'est nécessaire.
— Merci; Quelle bonne balançoire !
— Tu doutes de mon amitié pour toi, petit?
— Je ne dis pas... Mais seulement, de même que je flâne pour flâner, toi, ma vieille...
Il s'arrêta.
— Moi, va donc!
— Toi, c'est pour autre chose. Voilà toute
— Où est le mal ?
-— Je ne suis pas sorcier, sans ça...
— Voyons, petiot, sois franc, d'autant plus que tu n'as pas à cacher ce que tu as fait cette nuit.
— Qui est-ce qui se cache? Je ne mets pas de faux nez, mais je n'aime pas raconter mes affaires. ..
— Ou te vanter de tes belles actions. . ,
— Zim ! boum ! zin la la ! zim ! boum ! fit- Mouchette en imitant l'orchestre d'une troupe de saltimbanques,
— 11 n'en est pas moins vrai que tu as sauvé un homme, sur les deux heures du matin.
— Oh! un homme... la moitié d'un homme...
Nous étions deux à le repêcher. Et puis, qui vous a appris ça ?
— Toi, mon gamin.
— Elle est encore *rupe. celle-là!
— Tu Tas raconté tout à l'heure à ce serin de Coquillard.
— Tiens ï t'écoutes aussi aux portes ?
— G' est le seul moyen que j'aie trouvé pour bien entendre, et puis, je suis entré pour ne pas en entendre davantage.
— Oui, fit l'enfant, d'autant plus que je ne voulais plus rien dire du tout.
— 11 y a un peu de vrai... fit la Cigale en riant sous cape.
— Monsieur la Cigale, madame la Cigale, mademoiselle la Cigale, répondit Mouchette en gonflant ses maigres joues et en se donnant les inflexions de voix les plus variées et les plus comiques, il me paraît que votre honorable famille fait un drôle de métier.
— On est débardeur à Bercy, oui.
— Hum! tu me fais l'effet de débarder de drôles de marchandises, mon petit père.
— Quand ça se rencontre, tout de même. Et c'est un homme cossu que t'as retiré du bouillon ? dit la Cigale, rompant les chiens.
— 11 en avait l'encolure.
— Est-il mort?
— Je ne crois pas.
— A t-on l'espoir de le sauver ?
— Je n'en sais rien.
— Son nom, son adresse, les connais» tu?
— Ni vu ni connu, je t'embrouille.
— Cependant, on l'a transporté quelque part.
— Il y a des chances, à moins qu'on ne l'ait replongé dans la rivière.
— Alors tu ne veux rien me dire?
— V'îà une heure que nous causons.
— Tu n'es pas gentil.
— Vlà la première fois que j'entends dire ça. Ça t'intéresse donc un peu, beaucoup, passionnément, cette noyade ?
— Coucî, couça.
— Tu commis mon noyé ?
— Non, mais je voudrais le connaître.
— Pourquoi faire?
, — Pour le connaître/Si jamais t'es dans l'embarras, si c'est un homme bien posé, je lui demanderai sa protection pour toi.
— T'es un vrai ami, toi, fit le gamin, en ayant l'air d'essuyer une larme.
Le colosse se mordit les lèvres. Il comprit qu'il
faisait fausse route, et qu'en continuant de la sorte, Mouchette fin et rusé, ne se laisserait pas aller à la moindre confidence.
11 se décida à faire preuve d'une demi-franchise.
— Une-personne... que je n'ai pas besoin de nommer.
— Pardine !
— M'avait chargé de prendre des renseignements
à ce sujet-là. Comprends-tu?
— Je comprends que tu voulais m'extirper les lézards de mes jolies narines, mon bonhomme.
— Suis-je ton ami? Es-tu le mien ?
— 11 n'y a qu'entre amis qu on se fait des canailleries. 11 n'y a que les camarades qui vous blousent. Tu me prends donc pour un imbécile?
— Sois franc, on t'a recommandé la discrétion la plus profonde?
— Sois franc aussi toi 9 la Cigale.
— Je ne mens jamais.
— Dis-moi le nom de ton curieux et je te colle le nom et l'adresse de mon noyé.
— Tu la sais donc?
— Je la trouverai.
— Mon petit Moumouche, dit le géant d'un ton caressant.
— Mon vieux Gagale, répondit le voyou d'une voix pleine de chatteries et de traînaillements.
— Ta-t-on payé pour te taire?
— TVt-on payé pour me questionner? / *
238 tÉS COMPAGNONS t>t tk tUNE
— Ah 1 t'es vicieux pour ton âge.
— - T es bien in nocent pour le tien .
— Enfin... voyons... il n'y a pas moyen de savoir... On t'a donc recommandé le silence sous peine de la vie?
— J'obéis jamais à la menace. Si on m'avait menacé, il y a plus d'une heure que t'en saurais autant que moi.
— On t'a donc supplié?
— Ah! zut! à la fin... Personne ne m'a rien recommandé, personne ne s'est mis à mes genoux ; une fois ma récompense touchée, on m'a planté là comme un caillou, ce qui m'a humilié et...
— - Et. . . ■ ' ■ .
— Et, ajouta Mouchétte, ça m'a fait les suivre sans qu'ils se doutent le moins du monde que je les suivais.
— Ah ! tu les as suivis I tu vois.
— Pardine, puisque je te lé dis... Mais c'est tout ce que je te dirai.
— Allons, il faut en prendre son parti... fit la Cigale, qui soupira, tout en pensant à part lui : — Petit mâtin, je te ferai parler avant vingt-quatre heures.
— La séance est levée, hein ! mon président?
— Il le faut bien. J'entends la Pacline.
— Oui, fit Mouchétte en se précipitant, c'est elle qui se casse le cou dans f&cayer..:- Puis-; s'arrêtant sur le seuil... T'as quelque chose, à lui demander?
tES COMPAGNONS »E LA LUNE $39
Qu est-ce que ça te fait? répondit la Cigale,
tu refuses de t' épancher dans le sein d'un ami, je t^qï nac hnsnin de te raconter mes affaires.
Fameux ! la Cigale qui fait son nez !
Je ne fais pas mon nez, mais je suis vexé, dit
le géant avec bonhomie.
— C'est tout de même.
— Non ; à preuve que je ne t'en veux pas, je vas
te donner...
— Quoi ? fit le gamin, qui tendit la main,
— Un bon conseil.
Ahl répondit Mouchette, qui retira sa main,
je tiens de cette marchandise là aussi. Elle n'est pas
chère.
Méfie-toi de Coquillard, c'est une mauvaise
pratique.
— Ce n'est pas lui qui me fera danser sans violon, et ce n'est pas à moi qu'il doit en vouloir le
plus.
Oh î non! je le crains peu ! répliqua le colosse en riant de son rire tranquille.
— Ni moi non plus, dit Mouchette. Merci tout de même, mon Cigale ; t'es un bon zigue et je te pardonne ta curiosité,
— V'ià maman Pacline, fit la Cigale ; plus un
mot là-dessus.
La porte s'ouvrit.
La Pacline entra.
La Réveilleme,
Marie-Etiennette Brizard, fille de feu Antoine Brîzard, ex-sergent aux grenadiers de la garde impériale, et de Jacqueline Malassis, son épouse légitime, marchande de marée, avait, dans son temps, passé pour une des plus jolies filles du carreau des Halles.
Mariée toute jeune à un homme qu'elle adorait et dont elle était adorée, elle resta veu\e et mère d'une petite fille, après trois ans de ménage et de bonheur.
Son mari, Pierre Paclin, exerçait le dangereux état de couvreur.
242 1ES CO&fcAGNONS DE LA LtJNE
Un jour qu'il remplissait sa terrible tâche avec l'insouciance ordinaire aux ouvriers de sa classe, le rire aux lèvres et le souvenir de sa femme ou de sa fille dans la tête, un tuyau se défonça sous ses pieds.
Il tomba du haut d'un toit et se tua raide.
Une heure après, on rapportait à la pauvre femme le corps de son mari, sanglant, mutilé, inanimé.
Marie-Etiennette manqua devenir folle de douleur.
Sa douleur ne trouva pas de larmes.
Elle avait à peine vingt ans ; un instant l'idée du suicide lui traversa le cerveau, mais un cri de sa fille la rappela à la raison.
Elle était mère ; elle vécut.
Seulement, la veuve Pacline — on l'appelait ainsi aux Halles — renonçant, à partir de ce jour, à tous les plaisirs, à toutes les distractions de son âge, ne s'occupa plus que de son enfant, le seul but utile de sa vie solitaire.
Toutes ses affections s'étaient reportées sur ia tête chérie de sa petite Marguerite.
Aussi bien était-il impossible de rien voir de plus séduisant que cette enfant-là.
Agé de deux ans, ce chérubin blond et rose, aux grands yeux bleus reflétant l'azur du ciel, avait déjà, un air grave et plein de rêverie qui faisait dire à mesdames les maraîchères :
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— La petiote connaît son malheur et celui de
sa pauvre mère.
Puis, de temps à autre, tout en faisant sauter entre leurs bras robustes la frêle et mignonne créature qui semblait regretter ses ailes d'ange, elles ajoutaient :
— Cette enfant là est trop fragile. Elle ne fera pas de vieux os. Et c'est bien dommage I Qu'est- ce qu'on fera de la mère, si la fille vient à s'en aller?
Mais, malgré les mauvais pronostics, Marguerite grandissait.
Elle commençait à bégayer quelques mots.
Son doux gazouillement, ses rires cristallins remplissaient de joie et de soleil la pauvre mansarde que Marie-Etiennette Paclin occupait avec
elle.
C'était chose touchante que le spectacle de cette jeune femme, vieillie par un désespoir prématuré, et renaissant à la vie, à îa lumière, à l'espérance, grâce aux jeux de son enfant.
La Pacline couvrait Marguerite de baisers; elle lui parlait comme si celle-ci eût pu la comprendre, elle en faisait sa confidente intime, et lui racontait tout ce qu'elle avait dans le cœur de souvenirs et de regrets.
Marguerite lui répondait en lui passant ses petits bras autour du cou, et s'endormait le plus souvent sur son sein, bercée doucement par une de
ces chansons enfantines que les mères chantent si bien.
Aimable et naïve crédulité que Dieu met dans l'âme de toutes les femmes !
La Pacline, si cruellement éprouvée pour son propre compte, ne voyait rien que d'heureux dans l'avenir de sa fille.
Elle bâtissait déjà sur cette tète, si jeune et si chère, les plus fastueux châteaux en Espagne, voyant, malgré ses déboires et ses déconvenues de chaque jour, la vie tout en rose , dès que ses regards attendris tombaient sur le frais visage de son ange blond.
Ce fut le plus heureux temps de la jeune mère.
Elle était presque parvenue à croire que son mari n'avait pas emporté avec lui toute sa part de bonheur en ce bas monde.
Tout en restant fidèle à son souvenir, elle se surprenait par moments à ne pas trop regretter le passé.
Le lutin de sa mansarde, la joie de son modeste foyer, venait d'atteindre sa cinquième année.
Marguerite devenait un petit personnage.
Elle aidait sa mère dans ses marchés, et, sur ma foi, plus d'un l'appelait déjà : Mademoiselle Mar- (joton, long comme le bras.
Tout le monde en raffolait, tant elle était charmante.
Les affaires marchaient bien.
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Tout donnait à croire que la mère et la fille se retireraient un jour du commerce avec une aisance honnêtement gagnée.
Mais, hélas! rien n'est vrai et sûr que le malheur.
Et depuis Polycrate, le tyran de Samos, qui ne put conjurer sa mauvaise fortune en jetant son anneau à la mer, jusqu'au pierrot de la foire Saint- Laurent, qui n'avait pas trouvé cl* autre moyen d'échapper à la mort que de se pendre, la vie a toujours été une longue suite d'ennuis et de misères.
Courts sont les plaisirs !
Rares les bonheurs.
La Pacline n'avait pas de bague à jeter dans la Seine ; elle ne craignait pas la mort, elle ne tremblait que dans la peïsonne de sa fille chérie.
Ce fut dans sa fille que son mauvais ange la frappa.
Marguerite, tous les matins, accompagnait sa mère à la Halle ; on lui avait réservé une des meilleures places du Carreau.
La Pacline avait ses chalands particuliers et une clientèle ordinaire, que lui assuraient ses manières honnêtes et tristes, sur lesquelles brochait l'allure vive et carressante de Marguerite.
Et cela, sans qu'une seule des commères, ses voisines, fortes en gueule et en jalousie, se permît la moindre observation.
Il semblait, au contraire, que chacune de ces
bonnes âmes fût enchantée du succès de l'orpheline et de la réussite de la veuve.
Aussi fallait-il voir comme mademoiselle Margnton vous recevait son monde du haut de sa gentillesse et de la petite chaise où on la plaçait dès son arrivée au carreau des Halles !
Un matin, le premier vendredi du mois de mars, vers les sept heures* au moment le plus actif de la vente, en plein coup de feu, la Pacîine, qui venait d'écouler les derniers rogatons de sa marchandise n'entendant plus rire ni chanter auprès d'elle, jeta les yeux sur la petite, chaise de sa fille et la trouva
vide.
Ce matin-là, précisément, à cauee de Faffîuence des acheteurs et de la cohue extraordinaire, elle avait recommandé à l'enfant de ne pas bouger.
— Marguerite ! appela-t-elle.
Mais Marguerite ne répondit pas.
— Petit diable! pensa la mère, elle sera encore allée jouer avec le petit de M' ae Beaupré. Voilà ce que c'est que de la trop gâter. Elle ne m' obéit plus.
Et elle recommença à crier de plus belle :
— Margot! Margoton! viens! viens vite!
Rien.
La Pacline, impatientée de ce silence continu, sortit de son comptoir et courut chez M iCie Beaupré, sa voisine.
Celle-ci n'était pas à son établi.
Elle venait d'aller à l'autre bout du Carreau,
EtlaPacline attendit.
Mais M me Beaupré revint. Elle n'avait pas amené, ce matin-là, son, fils au marché, la vente durant; elle n'avait même pas aperçu la fille de sa voisine.
— Ah ! mon Dieu ! fit la pauvre mère, dont une secrète angoisse, un sombre pressentiment vint traverser le cceur, comme eût pu le traverser la pointe d'un couteau. Ah! mon Dieu!
Et cherchant à maîtriser l'émotion qui envahissait toutes ses facultés, elle se précipita, affolée, tremblante, allant de Tune à l'autre, et n'ayant qu'un seul mot à la bouche :
— Ma fille i vous n'avez pas vu ma fille ?
Personne ne l'avait vue; mais tout le monde
aimait Marie-Étiennette, si bonne, si serviable, et Marguerite, si gentille, si intelligente.
Chacune des vaillantes commères, qui ne put lui répondre : « Votre fille, la voilà! » prit part à son angoisse, fit siennes sa douleur et sa peine.
On se mit en quête de l'enfant disparue. On alla, on vint, on s'informa.
En un instant, ce fut un tohu-bobu général.
La Halle était sur pied, bouleversée, grondante, menaçante, cherchant enfin à qui s'en prendre de cette alerte fausse ou vraie.
On aurait voulu que cette disparition ne provînt que d'une niche de l'enfant.
L'une disait à la malheureuse mère : -~ Ne vous effrayez pas : Margoton joue à cachecache.
L'autre :
— Je vas vous la ramener, mais faudra la fouetter... pour la première fois, cette petite princesse.
Et Marie-Étiennette, pâle, défaite, la voix brisée, répondait :
— Oui, je la fouetterai... mais rendez-la moi... rendez-la moi.
Mais le temps s'écoula.
Les acheteurs s'éloignèrent
Le carreau des Halles, si animé, redevint presque silencieux; les marchandes, consternées, n'osaient plus parler que bas autour de cette misérable femme qui ne voulait pas croire à son malheur.
La journée tirait à sa fin.
On ferma le marché.
Marguerite n'était pas revenue î Elle ne devait plus reparaître !
Plus de trace! plus d'espoir!
— Mon Dieu ! mon Dieu !. . . murmurait de temps à autre la pauvre Marie-Ëtienn ette ! On mel' a prise! . . Sainte Vierge! vous me la rendrez ! — Et puis elle appelait sa fille d'une voix à réveiller les morts.
Pùen n'y fit.
Marguerite était bien perdue pour elle.
Les voisins et les voisines de Marie-Étiennette firent une déclaration au commissaire de police.
LES COMPAGNONS DE Lk LUNE 249
Cela n'amena aucun résultat.
Nul indice ne fut recueilli.
Malgré les recherches les plus consciencieuses, nulle lueur ne se fît sur cette disparition mystérieuse, qui demeura à l'état de problème insoluble.
Ce dernier coup brisa la Pacline.
La femme avait péniblement résisté à la perte de son mari; la mère ne résista point à la perte de son enfant.
En proie à une fièvre ardente, elle fut transportée à l'hôpital. Là, elle hésita cinq mois entre la vie et la mort.
Enfin sa jeunesse et la force de sa constitution triomphèrent. La malade entra en convalescence ; ce fut long.
Quand elle sortit de l'hôpital, où tous, médecins, infirmiers, religieuses, avaient lutté de soins et de sympathies, ses amies les plus intimes ne la reconnurent pas.
Marie-Étiennette Pacline était entrée à l'hôpital âgée de vingt-quatre ans ; elle en sortait vieillie de vingt ans, avec des cheveux gris.
Les chagrins vont par troupe, dit un proverbe.
Quand la Pacline se retrouva sur le pavé de la grande ville, elle était bien et duement ruinée.
Ses économies avaient à peine suffi à liquider son commerce et à payer son arriéré et son loyer.
Mais que lui importait : elle n'avait plus personne auprès d'elle pour qui la misère l'effrayât.
»^—^. iMU fr*-! * -
D'ailleurs, les dames de la Halle sont compatissantes pour les malheurs immérités. Elles ne la laisseraient pas mourir de faim.
En effet, ses anciennes amies, ses camarades, ses voisines se cotisèrent. Grâce à leur secours, la veuve Pacline — à partir de ce jour on ne l'appela plus Marie-Éttennette ! — se vit en mesure de recommencer son commerce.
Elle se remit à l'œuvre avec uue sorte de rage. Dans quel but, puisque désormais elle vivait seule?
Cette petite fleur bleue qui pousse au bord des précipices les plus escarpé^ ^t qui a nom l'espérance, lui faisait-elle encore subir son mirage trompeur ?
Travaillait-elle pour oublier? , Était-ce pour se souvenir ?
Non, la Pacline travaillait pour travailler.
Quelques années passèrent.
La veuve remboursa peu à peu les avances qui lui avaient été faites si amicalement.
Elle se revit une seconde fois à la tête d'un modeste pécule, laborieusement gagné, qui ne devait rien à personne.
Seulement, trop pauvre pour reprendre sa place sur le Carreau, elle se fit marchande à éventaire.
On ne l'entendit jamais- proférer une plainte sur sa déchéance, car c'était bien une déchéance pour
une dame de la Halle de devenir simple marchande des quatre-saisons.
Oue lui importait?
Par moment, même, on eût pu croire quelle préférait sa misérable profession.
Pourquoi?
Ah! c'est que, sans se l'avouer à elle-même, la. pauvre femme espérait.
Oui. Elle espérait! le cœur d'une mère ne désespère jamais.
Elle voyait toujours devant elle cette petite fleur bleue qui l'attirait, et qui fuyaitsa main au moment où sa main croyait la saisir.
Sous prétexte de débiter sa marchandise, mais, en réalité, dans l'idée de retrouver l'enfant disparue, la Pacline parcourait Paris du matin au
soir.
Au commencement, elle allait et venait fiévreusement, sans se rebuter, sans ralentir ses infructueuses et incessantes recherches.
Mais, à la longue, le temps, cet égoïste implacable, qui dans sa marche fatale passe son niveau irrésistible sur toutes les choses de ce monde, le temps accomplit son œuvre de consolation.
La fièvre du désespoir s'apaisa, disparut, et insensiblement elle en vint à se changer en une résignation apathique, touchant au c'était écrit des Orientaux.
Bien que la mère ne renonçât pas à retrouver sa
252 LES COMPAGNONS DE LA LtJNE
fille, jamais elle n'en parlait, jamais le nom de Marguerite ne sortait de ses lèvres.
La vie reprit pour elle son cours machinal.
D'ailleurs, de grands changements s'étaient opérés autour d'elle.
A la Halle, ses anciennes amies, ses connaissances s'étaient retirées les unes après les autres.
Des marchandes nouvelles les remplaçaient., et pour celles-là, avec qui la Pacline ne tenait pas à se lier, la disparition de mademoiselle Margoton était passée à l'état de légende douteuse, ,
L'indifférence remplaçait la pitié.
On avait complètement oublié ces noms de Marie- Étiennette et de Marguerite, qui jadis se trouvaient dans toutes les bouches.
On ne connaissait plus que la Pacline, la marchande des quatre-saisons, qui n'avait plus ni âge, ni beauté.
Peut-être même éprouvait-elle un secret plaisir à ne plus entendre retentir à son oreille ces noms, si chers jadis, et qui maintenant n'avaient plus d'écho dans aucun cœur, pas même dans le sien.
Un jour qu'elle venait de faire sa tournée de ré- Y eil — car tout en exerçant son métier de marchande des quatre-saisons, la Pacline, qui, dans ce temps-là, cumulait et exerçait en même temps la profession de réveiileuse des Halles — profession qui consiste à réveiller dès l'aube les forts de la halle et les maraîchers logés dans les garnis du
laftHjtlIftlIWW'MiW ' 1 ' 1 '! ' " " " I " ' . ' . " ' " - f, .
quartier, moyennant une minime rétribution — un jour, elle qui n'avait jamais eu de chance de sa vie, trouva quelque chose.
Elle n'en crut pas ses yeux.
Ce quelque chose était une pauvre petite créature abandonnée sur un monceau de détritus de toutes sortes, au coin de la rue aux Fers.
Le cœur de la Pacline ou de la Réveilleuse, comme il plaira au lecteur, ce cœur si rudement éprouvé, qui se croyait mort à toute joie humaine, bondit dans sa poitrine, à la vue de l'être misérable qui gisait à ses pieds, vautré dans la fange et dormant d'un sommeil profond.
Par un de ces mouvements instinctifs qui viennent du fond de l'âme et dans lesquels le calcul n'entre pour rien, elle se baissa, prit dans ses bras l'enfant, âgé de quatre ou cinq ans à peine, et.,. mais ici, il nous faut ouvrir une parenthèse et raconter le premier dialogue qui s'établit entre le quelque chose plus haut cité, et la brave femme qui venait de le ramasser.
— Hé! là-bas! fît le quelque chose, âgé de cinq ans, qui était un petit garçon malingre, souffreteux, mais frétillant comme un écureuil, et possesseur de deux yeux clairs et perçants comme des yeux de chat ; hé ! là-bas! la petite mère...
— Ne m'appelle pas la mère, petiot, fît la Pacline d'une voix sourde, tout en enveloppant son protégé dans son tablier.
254 XBS COMPAGNONS DE LA lUNE
~ Hé! là-bas! la petite vieille...
Vieille!..* Pacline n'avait pas trente ans!... — Mais la Fontaine l'a dit :.
Cet âge est sans pitié..»
— La petite vieille, continua le môme, on empêche donc les amis de roupiller !■
Il avait cinq ans à peine, lui !
— Tu dormiras chez moi, dans mon lit. N'aie
pas peur.
— Un lit! que' qu c'est qu'ça? Et puis, j'aime pas qu'on m'emmaillotte comme ça. J'ai des jambes. Je veux marcher, moi !
La Pacline regarda l'étrange enfant qu'elle tenait, et, voyant l'air résolu dont il lui parlait, elle le mit à terre et lui dit de sa voix la plus douce :
— Gomment t'appelle-t-on , petiot ?
— J' mis pas.
— Connais-tu tes parents?
— Pourquoi faire?
— Où demeures-tu ?
— A Paris,' sur un tas de légumç| et de pommes
pourries."
— D'où viens-tu?
— De la campagne. On nïy a battu. J'en ai eu
— Qui t'a battu? ton père?
— Qui ça, .mon père? Je gardais les oies...
Cest le maître aux oies qui m'a battu.
Veux-tu que je te reconduise chez lui?
Non ! cria l'enfant, lâchez-moi. Je me suis ensauvé, cest pas pour retourner chercher des coups. Lâchez-moi, la vieille, <Rie je vous dis... D'abord, je vous dirai pas où c'est.
Et il essayait de se sauver.
Mais la Pacline le retint d'une main ferme.
Viens avec moi, lui dit-elle, tu vivras avec moi. Je t'habillerai et je te nourrirai.
Je ne garderai plus les oies?
— Non, dit la Pacline en souriant.
Je ne travaillerai pas à la basse-cour?
— Non plus.
Tu m'aimeras bien?
— À preuve, voilà! s'écria-t-elle en le faisant sauter jusqu'à ses lèvres et en le couvrant de bai-
sers*
Pour la première fois, l'enfant la regarda avec
un semblant de tendresse. Il lui rendit ses baisers.
' Tout était précoce en lui.
Là où il n'aurait dû y avoir qu'une sensation de
stupeur, il yiput un sentiment d'affection presque
filial.
Le commerce des oies avait fortement développé
cette intelligence eniantine.
On ne devient pas si vite reconnaissant quand on n'a eu affaire qu'à des hommes.
256 tES COMPAGNONS DE LA LUNE
Cinq minutes après, la Révëilleuse et sa trouvaille sans nom, Tune suivant l'autre, arrivaient rue de la Calandre, grimpaient cinq étages et s'endormaient tous deux d'un sommeil aussi profond que celui dont jouissait Penfan* tout seul sur son tas d'immondices.
Personne ne connaissait l'enfant, personne ne le réclama,
Du reste, si l'on s'amusait à réclamer tous les petits êtres abandonnés sur le pavé de Paris, on aurait fort à faire.
La Piéveilieuse adopta celui-ci.
S'il ne remplaça pas la fille qu'elle avait perdue, il donna du moins un aliment à cet insatiable besoin d'aimer qui dévorait la pauvre femme isolée. Il lui constitua une famille nouvelle.
Nous avons dit précédemment comment un beau matin l'enfant trouvé gagna le gracieux surnom de Mouchette. ,
Cela posé, nous reprendrons notre récit à l'entrée de la Pacline dans son domicile.
Ce jour-là, quinze ans s'étaient envolés depuis l'enlèvement ou la disparition de M Ue Margoton, et il s'était écoulé près de dix ans depuis qu'elle avait ramassé son nouvel enfant au coin de la borne de la rue aux Fers.
Pacline la Révëilleuse était donc une femme d'une quarantaine d'années. " .- ■
Petite, rondelette, aux traits fatigués mais régu«
liers, aux yeux émerillonnés, à la chevelure blanche comme la neige, elle gardait une singulière expression de jeunesse sur sa face petite et rougeaude.
Pas de trace de souffrance sur le visage de cette femme qui avait tant souffert ; pas une ride, pas un sillon attristant sur ce front pur et uni comme le front d'une jeune fille.
Ses trente-deux dents, resplendissantes de blancheur, étaient restées fidèles au poste et garnissaient une bouche dont un léger pli aux coins des lèvres laissait seul deviner combien était menteur le calme de cette physionomie.
Là, seulement, apparaissait, pour un observateur intéressé, la griffe indélébile d'une douleur inassouvie.
La Réveilleuse entra dans la première chambre. Son costume, simple comme celui de toutes les marchandes des quatre-saison3, ne brillait point par un luxe exagéré, mais par une irréprochable propreté, qui en faisait le charme principal.
En apercevant la Cigale debout, près du "poêle, elle échangea un rapide regard avec lui, sans que Mouchette pût se douter de cette entente muette. Puis se tournant vers lai.
— Va remiser le camion, petit, lui dit-elle.
On y va, répondit le gamin, qui se tenait
devant elle, immobile, comme un troupier au port
d'armes.
— Comment! on y va. Et tu restes là?
— Je ne peux pas partir sans lest et sans feuille de route.
— Tu parles comme un matelot* dit la Pacline.
— Ou comme un soldat, ajouta la Cigale» qui ne voyait rien de bien maritime dans le lest de maître Mouchette. Voyons, y vas-tu ou n'y vas-tu pas?
— D'abord, honorable tambour-major du Grand- Océan, de l'océan Atlantique et de tous les ocf ans connus et inconnus, ce n'est pas à vous que je me fais l'honneur de m' adresser,
— A qui donc?
— A la vénérable que voici. Et Mouchette désU gnait la Pacline du coin de l'œil. — Tant qu'elle n'aura pas compris qu'elle a manque à tous ses devoirs de mère et de maîtresse de maison, le camionneur que voici ne bougera pas.
— Au diable le môme et ses mômeries ! — Tu ne veux pas descendre, je descends, et je remiserai la charrette à la mère, sans tambour ni trompette.
— Trompette, trompette, trompette, Vous vous trompez toujours I
chantonna le voyou, mettant, selon son habitude, une variante au refrain de cette chanson si connue.
— Arrêtez ! la Cigale! s'écria la Réveilleuse en retenant le colosse, qui avait déjà la moitié du corps sur le carré. Arrêtez! je sais de quoi il retourne. Approche, mauvais sujet.
Mouchette fit deux pas en avant, toujours au port d'armes, et tendit la joue droite en disant :
— Baisez joue. . . droite ! droite I La Réveilleuse obéit.
— Passez sur la joue... gauche ! gauche î
La Ré veilleuse lui donna un petit soufflet d'amitié.
— Merci, m' man! cria le gamin en cabriolant à, travers la chambre, vous avez fait votre devoir — à moi de remplir le mien ! — Au ' camion, en deux temps, deux mouvements, ce sera dans la remise,
et je reviens.
— Ne te gêne pas, fiston. Tu as le temps. T'as
pas besoin de te presser.
— Bon, compris, m'man ; on a à causer et Moumouche ne doit pas être du jaspinnage.
— De quoi se mêle-t-il? fit la Cigale avec
humeur.
— On vient donc se faire tirer les cartes par m'man Pacline. Nous ne tenons ni le petit, ni le grand jeu. Faut vous adressera l'étage au-dessus. Il y a des lézards tricotés en cordon de sonnette.
— Assez petit, dit la Réveilleuse.
— C'est parfait. Je me la casse, repartit Mouchette en ouvrant la porte qui donnait sur le palier. Monsieur de la Cigale, il n'y a rien pour votre service personnel ?
— Cré môme! va.
— Mouche, dit Pacline, tu apporteras un litre à seize. Dis à la Mastoc que c*est pour moi.
— Est-ce qu'elle me croira ?
— Oui, tout de même; va, petit.
— Allons, j'ai du crédit sur la place, il y a encore de beaux jours pour. . . la banlieue. — Dévidez votre chapelet, mais ne soyez pas longtemps.
— Pourquoi ça ?
— Parce que j'ai mon rosaire à égrener aussi... et que je suis tout aussi pressé que monsieur le vice... -amiral.
— Moucheron ! cria la Cigale, moitié souriant, moitié colère.
— Descends, Mouchette, dit sérieusement Pacline.
— On ne rit plus. Bien le bonjour, au revoir m'man.
Et le gamin, qui venait de sauter une dernière fois au cou de la Réveilleuse — elle lui .permettait à présent de l'appeler sa mère — ferma la porte derrière lui et disparut.
On l'entendit dégringoler F escalier à toutes volée, chantant à tue-tête le premier couplet d'une chanson de sa composition, paroles et musique.
De cette chanson, improvisée par lui, ex abrupto, voici à peu près la teneur, pour les paroles :
Dormez bien, forts de la Halle, Halle 1 halle!. halle!
Hommes blancs noirs, gris et roux I
Roux! rouxî roux 1 M'man jase avec la Cigale,
Gale l gale ï gale !
M'man dormira mieux que vous,
Hou ! hou î hou !
Quant à la musique, Rossini, le dieu de la musique chrétienne, et Verdi, le pontife de la musique païenne, eussent renoncé à en noter une mesure, une note même, tant la voix qui la chantait était fausse.
vfV-'
IéO Nemager de l'Iavlilble*
Nos deux personnages prêtèrent attentivement l'oreille; puis au bout d'un instant:
— Ouf! je suis fatiguée, je n'en peux plus! dit la Pacline en s' asseyant. Reposez-vous, mon vieux, nous allons avoir à causer longuement.
— Ça dépend! repartit la Cigale en lui obéissant, Mais, d'abord, pour répondre à ce qui regarde votre fatigue, pourquoi donc est-ce que vous vous décarcassez tant que ça?... Renoncez à votre métier de réveilleuse et ne gardez que la vente des quatre-saisons.
— Vous êtes bon là, vous, avec votre conseil ;
'->'vv:-; y l ~ ...
Et la marmite?... elle bouillirait donc toute seule?
— Vous en aurez toujours bien assez pour deux*
— Pour deux, oui, possible. . .
LaPacline n'acheva pas, elle se passa la main sur les yeux efreprit d'un air indifférent :
Mais ne nous occupons pas de ces détails-là.
Ce n'est pas pour me donner des conseils que vous
v* là ici ?
— Non ; la mère, c'est connu, les conseilleurs ne
sont pas les payeurs...
— Et vous venez pour me payer?
— Peut-être bien.
— Quoi donc? '
— Vos services à...
— A qui? ' ' ..
— A ceux que personne ne voit
— Et qui voient tout, ajouta la Réveilleuse en baissant la voix.
— Oui.
La femme posa un de ses doigts sur sa bouche en signe d'invitation au silence, se leva, alla à la porte, l'ouvrit, se pencha sur l'escalier pour s'assurer que personne ne pourrait les. espionner, puis
pIIp Teutr^*
La Cigale, impassible, ne semblait nullement étonné de toutes les précautions prises par la
Uéveilleuse.
Une fois rentrée, celle-ci ferma la porte à double tour, l'assura au moyen d'une targette en fer, re-
vint à la Cigale, et lui touchant légèrement le
bras. *.
Venez, lui dit-elle.
Celui-ci se leva et la suivit.
Ils entrèrent dans la seconde chambre.
Dans cette pièce, on le sait, se trouvaient les deux lits de la Pacline et de son fils d'adoption.
Au-dessus du lit de la femme, il y avait un cadre doré entourant un portrait recouvert d'un voile
noir. ' . A ,
C'était le seul objet de luxe qui se remarquât dans cette pauvre demeure. Pourtant la misère n'avait pas le droit de s'y croire impatronisée. Id, nous serons mieux, fit la Pacline.
— Comme vous voudrez. Pour les servir, je suis
bien partout.
— Vous êtes donc toujours à leurs ordres l
— Toujours. t
— Vous avez parlé de payement tout à 1 heure. Vous savez, mon garçon, que ce n'est pas en monnaie, d'or ni de bilion qu'on s'acquittera envers
moi? .
— Si on vous doit, on s'acquittera n importe
comment, soyez-en sûre ! Ça les regarde, et ils ne manquent jamais à leur parole.
— Ma fille! pensa la mère — et tout haut, elle continua : - J'y compte. Parlez. Que veulent-ils
de moi?
— Avez-vous bien tous vos moyens ?
— Vous dites?
— Je vous demande, la mère, si avant de rentrer chez vous, vous ne vous êtes pas arrêtée cinq minutes de trop chez Paul Niquet?
— Je ne bois que quand j'ai du chagrin — et puis, ne craignez rien, je vous comprendrai toujours assez.
— C'est égal, j'aime mieux colloquer à jeun avec
vous.
La malheureuse femme en était arrivée à ne plus considérer son état d'ivresse que comme une manière de régime nécessaire à son corps et à son âme. Toutes les fois qu'on faisait allusion à sa funeste habitude, elle répondait avec le plus grand sang- froid, sans prendre cela pour une injure :
— Allez votre train, je vous écoute. D'abord, , vous avez de la chance, mon homme ; si je suis aussi éreintée à cette heure, c'est que je n'ai pas pris l'ombre d'une goutte depuis hier minuit. Parlez.
— Je suis chargé de vous dire certaines choses.
— Lesquelles?
— Et de vous remettre une lettre.
— Donnez.
— Que vous me rendrez après l'avoir lue.
— Et si je l'oublie?
— Vous la relirez dix fois, s'il le faut, jusqu'à ce que vous en sachiez le contenu par cœur.
— Et alors?
1ES COMPAGNONS DE LA LUNE 2oï
— - Alors, je la brûlerai devant vous.
Par où commencez-vous ? demanda la Pacline.
— Par ma commission verbale.
— Voyons.
—Vous recevrez aujourd'hui deux visites. ,
— Deux?
— Oui* La première sera celle d'une femme.
^- Viendra-t-elle seule?
— C'est possible, dit la Cigale. Il est .possible aussi qu elle vienne accompagnée.
— Faudrait me donner des renseignements plus
sûrs, r
— Faudrait les avoir pour vous les donner. Cette femme est jeune, belle ; elle a des yeux bleus, des cheveux châtain clair,
— Son âge?
— Elle paraît avoir de vingt à vingt-deux ans?
— Elle paraît?
— La mère on n'est jamais sûr de l'âge d'une
femme.
— C'est bon, répondit la Réveilleuse, continuez.
— On sera déguisé de façon à ne pas laisser soupçonner par vous la position qu on occupe dans
le monde.
— Ce serait plus malin de venir dans le costume de sa vraie position.
— On viendra peut-être non déguisée, vous ne chercherez à rien savoir.
— C'est dur, ca.
— Il le faut.
— Ce sera. Est-ce tout?
— Oui.
— Passons à la seconde visite. Je n'ai pas besoin d'en entendre davantage sur la première.
— La seconde visite vous sera faite par un homme, continua la Cigale.
— J'aime mieux ça, répondit la Réveilleuse en souriant. >
— Peut-être cet homme viendra-i-il seul, peutêtre aussi viendra-t-ibavec un autre homme et une femme.
— Toujours du même au même.
— Les deux hommes sont jeunes. L'un est presque imberbe. Il ne porte qu'une légère moustache brune retroussée. C'est un étudiant en droit.
— Et le second?
— Un peu plus âgé, trente ans, très-brun, tenue militaire.
— C'est un soldat?
— Oui. Que voulez-vous que ce soit? k
— Il y a tant de gens qui ont l'air militaire' et qui ne sont que des marchands de crayons déguisés.
— C'est vrai, la mère.
— Et la femme?
— Une brune piquante, c'est la maîtresse de l'étudiant
— Bon. Est-ce tout?
— Quant à présent, oui.
— On ne peut pas savoir ce que viennent chercher ces gens-là?
— Vous le saurez par eux.
— Merci. Voyons la lettre.
— La voici, dit le géant; et il tira d'une de ses poches de côté un pli cacheté qu'il lui tendit.
— Qu'y a-t-il là-dedans, mon vieux? Vous en doutez-vous ? demanda la Pacline en cherchant à lire- jusqu'au fond du cœur dé son interlocuteur.
Non, répondit celui-ci sans- broncher sous ce
regard de feu.
— Vous ignorez donc tout, vous ?
— Oui, et je saurais quelque chose, ..
— Que ce serait absolument tout de même, continua-t-elle.
— Vous l'avez dit.
A la bonne heure. C'est franc, ça. Et on n'a
pas besoin de chercher midi à quatorze heures
avec vous.
Elle prit la lettre et l'ouvrit. Elle la lut.
Pendant que la Pacline lisait, le messager des Invisibles ne se permit ni de bouger ni de parler.
La lecture dura longtemps.
La Pacline cherchait à bien graver dans sa mémoire le texte de cette missive, A trois reprises différentes, elle recommença.
Puis elle replia le papier et le rendit à la Cigale*
— G est fait lui dit-elle.
— Vous êtes sûr de ne rien oublier? répliqua
l'autre.
— Pas une ligne» pas un mot.
— Alors, venez.
— Où?
— Dans l'autre chambre,
— Pour quoi faire?
— Pour brûler ce papier.
— Si vous le gardiez, ce papier! fit la Réveilleuse, sans avoir F air d'attacher la moindre importance à son insinuation.
— Hein? vous dites? gronda le géant stupéfait. Et il y avait une telle indignation dans ces trois
mots, que la Pacline ne crut pas devoir pousser son épreuve plus loin.
Vous êtes un brave cœur et un rude gars,
Cigale.
— Je. . . je. . . je n'aime pas ces f. . . f. . . farces-là, répondit celui-ci, qui, selon son habitude, se mettait à bagayer pour peu qu'une émotion quelconque le saisît à la gorge.
— J'ai mes ordres, fit la Réveilleuse.
— Ah! c'est la consigne... Je me plaindrai au chef de son manque de confiance en moi.
— N'enfaites rien» cela vaudra mieux, et suivezmoi.
Us rentrèrent dans la première pièce» pu le poêle
chauffait et brûlait de plus belle.
La Pacline ôta la marmite du feu et le géant jeta la lettre dans les flammes.
En moins d'un instant, ce sujet de bisbille fut réduit en cendres.
— Voilà! dit-il,
H y a des gens qui auraient payé ce brimborion de papier-là de toute une fortune !
— Ces gens-là ne sont pas assez riches pour acheter voire espérance, la mère.
— Oui, mais vous, quelle raison ?...
— Moi, ils sont trop pauvres pour me payer ma conscience et mon dévouement à qui vous savez, interrompit la Cigale.
— Qu'on vienne ncus dire, après ça, que la richesse fait le bonheur, ajouta la Pacline avec un sourire d'une expression indéfinissable.
— La richesse, je ne crache pas dessus, mais, je m'en... moque bien.
— Quelle est la première visite que je recevrai? deman da-t-elle.
— On ne me Fa pas dit.
— A quelles heures faut-il que je sois ici?
— De cinq à dix heures du soir.
— On y sera. Y a-t-il autre chose?
— Ceci encore.
Il touilla de nouveau dans ses poches et en retira un second papier.
Elle prit le papier et fit le geste de le décacheter. La Cigale l'arrêta.
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— Plus tard, fît-il, quand vous aurez vu votre monde.
— J'attendrai.
— A minuit, vous prendrez connaissance de cette seconde lettre.
— Bon.
— Vous sortirez, Dans la rue de la Barillerie, en face du numéro trente-cinq, une voiture sera arrêtée.
— Je monterai dedans ?
— En passant devant le cocher, vous direz comme si vous vous parliez à vous-même ; La lune n'éclaire pas ce soir»
— Le cocher me répondra-t-il ?
— Oui, ces mots : // fait assez clair pour marcher.
— Après.
— : Vous ouvrirez la portière du côté droit; vous monterez dans la voiture et vous vous laisserez conduire.
— Est-ce fini, cette fois?
— C'est fini. Seulement, faites bien attention : descendez de chez vous à minuit précis, montez dans la voiture avant minuit dix minutes ; passé ce temps vous ne la trouveriez plus.
, — Je 1 serai exacte. Voilà Mouchette. Il était temps.
En effet, on entendait dans l'escalier la voix du
gamin qui remontait, en chantant un autre couplet de sa chanson.
M'man, réveillez la cigale
Gale! gale! gale!
S'il n'est pas empoisonné.
Sonné' I sonné I sonné !
C'te fois, c'est moi qui régale 1
Gale! gale ï gale!
Vlà aTeau d'aff. Piquons-lui le nez, Nénez! nénez! nénez!
La Pacline retira la targette gui fermait la porte.
Presque aussitôt le gamin bondit, plutôt qu'il
n'entra dans la chambre. Il tenait deux bouteilles.
— Le liquide demandé ! Un litre à seize ! Voilà ! servez chaud! Boum! fit-il en posant un litre de vin sur la table. — Et une demie-bouteille de fine Champagne extra... Ne criez pas, m'man. C'est moi qui paye. — Boum! répéta-t-il en imitant la voix et le ton d'un garçon de café à la mode.
Tu payes, petit? avec quoi? demanda la Pacline étonnée.
— Ne vous inquiétez pas. J'ai dévalisé une diligence de rivière. Versez d'abord. Nous compterons ensuite.
La Pacline remplit les verres.
On trinqua et Ton but.
— Assez pour le moment, fit le colosse arrêtant la main du voyou, qui voulait recommencer.
274 LES COMPAGNONS DU LA LttîE
— Nous renâclons devant la boisson à l'œil? fit le gamin en riant* Mâtin ! vous causiez donc politique?
— Nous t'attendons depuis une demi-heure, répondit la Cigale, pour rompre les chiens.
— Le plus souvent! On veut donc me monter le coup! Ah! c'est pas gentil! riposta le gamin avec son ricanement habituel. Vous n'en voulez plus, m'man?
— Non, dit la Réveilieuse, qui fit bonne contenance devant la Cigale, tout en poussant un gémissement de regret et de convoitise.
— vertu î s'écria Mouchette.
— Viens-tu voir les masques, petit?
— Je veux bien. C'est-y vous qui régale ?
— Oui, mais tout de suite*
-~ Fallait donc le dire. Tout à l'heure on me renvoie, maintenant on m'enmène. Ce serait facile de ne pas jouer au petit père La Franchise avec, son Fifi, son Nini, son .':,ïouiûou.
— Il n'y a pas à dire ! quoi ! murmura le géant, il est plus malin qu'un homme des bois.
— Voyez-vous ça! fit le gamin; on finit par reconnaître le vrai mérite. Attends, Goliath. Je t'accompagne, mais j'ai un bout de conservation à tenir à la mère.
Et il sortit tout son argent de sa large et longue poche? qui lui commençait à la taille et finissait à peine à la hauteur de son genou.
— Tenez, la mère, serrez ça dans votre profonde . .
— Qu est-ce que c'est que tout cet argent-là? fit
la Pacline.
— C'est de quoi vous acheter du nanan pendant la semaine prochaine. Je ne garde que deux roues de derrière pour faire le fadard et pour m' acheter un philosophe... J'en ai un qui ne tient plus qu'à
moitié.
Et pour prouver la vérité de son assertion, Mouchette monta sur la table et mit son pied à la hauteur de l'œil de la Cigale.
— D'où vient cet argent? répéta la Réveilleuse, qui fronçait le sourcil en voyant cette somme entre les mains de son fils d'adoption. s
L'enfant comprit ses scrupules.
Vous pouvez le prendre, nïman. C'est le
fruit de mes sueurs, demandez plutôt à Gargantua,
— Oh ! de tes sueurs ! fit la Cigale en riant. Tu transpires dans l'eau, toi?
— Dans l'eau ! s écria la Pacline.
— Dame! je n'peux pourtant pas retirer unîîoyé
du feu.
— Tu as sauvé un homme ? dit la mère, rouge
de plaisir.
— Faut pas rougir pour ça, m'man.
— Est-ce vrai, la Cigale?
— C'est vrai.
— Bon ! v'ià qu'on me traite comme un nègre î
y'ià qu'on. ne me croit pas! v'ià qu'on m'appelle menteur parce que...
— Parce que t'es un brave garçon, polisson.
— Vrai?'
Et Mouchette descendit de la table sur laquelle il était resté juché, en faisant le saut périlleux.
— En l'honneur de M. Auriol, dit-il, et celui-là pour vous, m'man.
Il en fit un second. m
— Diable d'enfant ! dit la Réveilleuse, qui s'essuyait les yeux. Et si tu t'étais noyé, que serais-je
devenue, moi?
— Me noyer dans l'eau île plus souvent! Je ne l'aime pas assez pour ça. D'ailleurs, la Seine me connaît trop pour me garder dans son lit. G' est une rivière trop honnête.
— La Seine est un fleuve, moucheron, grommela le géant pour échapper à F attendrissement qui commençait à le gagner, lui aussi.
— Bah! fit Mouchette étonné, eh bien! raison.
de plus.
— Allons, viens, il est onze heures, je te paye à
déjeuner.
— Oùça?xhezPaul?
~ Chez Niquet, oui.
— Fameux ! Allons- y. Adieu, m'man.
— Adieu... répondit la Pacline... Eh bien ! à ton tour.
— Quoi donc?
— Tu pars sans m' embrasser ?
— Je craignais de vous embêter.
Et il lui resauta au cou.
— Mauvais sujet, lui dit-elle en l'embrassant avec tendresse. Quand seras-tu un homme ?
— Quand la cigale sera un singe.
Et le géant et le gamin quittèrent joyeusement la mansarde.
Restée seule, la Réveilleuse serra l'argent dans une cachette creusée dans le mur de sa chambre, puis tombant sur un siège :
— S'il avait péri dans ce sauvetage... je serais restée seule... seule! murmura-t-elle d'une voix triste. O ma fille î ma pauvre fille, ne te retrou verai-je donc jamais !
Elle se versa un plein verre d'eau-de-vie et le but d'un seul coup.
Coqatllard oo Charbon» e»«1
Coquillard était de fort mauvaise humeur en sortant de la maison où logeait la veuve Paclinc, et certes il avait les meilleures raisons du monde du n'être ni glorieux ni content de sa dernière campagne.
Le refus péremptoire opposé par Mouchette à ses offres insidieuses le chagrinait peut-être plus vivement encore que la triste fin de sa querelle et de sa lutte avec la Cigah.
C'est que, quoi qu'il eu eût, il se voyait obligé de convenir de ses toits et de sa maladresse.
Sans être certain du résultat de sa démarche, il
avait eu l'imprudence, la présomption de s'engager, envers ceux dont il était l'émissaire, à obtenir la coopération du gamin.
Quand nous disons la coopération, c'est la complicité qu'il nous faudrait mettre ici, l'affaire dont s'était chargé maître Coquillard n'étant rien moins que véreuse.
Mouchette, à la vérité, ignorait le but des propositions qui lui avaient été faites. Mais son concours paraissait indispensable, et sa vague promesse de se trouver au rendez-vous désigné, rue d'Angoulême-du-Temple, ne rassurait que médiocrement l'intéressant Coquillard.
Aussi, tout en étanchant avec son mouchoir le sang qui continuait à couler de son nez, grommelait-il avec rage :
— Gredin de môme! Il m'a roulé! Que faire à présent? Décidément, je n'ai pas de chance cette semaine. Maudit carnaval ! Je donnerais treize francs cinquante pour le voir ad patres !
Puis le souvenir de sa descente un peu brusque lui revenant à l'esprit, le cours de ses idées changea :
— Qui diable peut être, se demanda-t-il, cette espèce de Limousin qui m'a fichu du haut en bas de l'escalier ? Un débardeur, lui 1 Non, Je connais tous les débardeurs des ports, et je ne me rappelle pas aeulement l'avoir rencontré, C'est égal, si jamais je
LES COMPAGNONS Î>K LA Î.CNE 28 î
le repince, il me payera su premier poignée de main plus cher qu'au bureau î
Et comme son sang coulait toujours :
— Ah ça! elle ne va donc pas s'arrêter cette fontaine de raisiné?.,. Vovonsdone! voyons donc !
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fit-il, et il réfléchissait tout en marchant : 11 nie semble que j'ai déjà eu a flaire à ce poignet-là, il y a... oh ! ma foi, voilà bien longtemps... oui, maïs où donc? et à quelle époque?,.. Je veux bien que Satan me torde le cou si je m'en souviens !
Puis, se disant qu'il n'avait pas reconquis encore toutes ses facultés, la secousse ayant été plus que violente, il ajouta entre ses dents :
— Ce doit être quelque cheval de retour. Oui... quand je me serai bien remis dans les bonnes grâces de monsieur Jules, il me dira qui c'est, lui qui les connaît tous, depuis le premier jusqu'au dernier; je Tarquepincerai, et son compte sera bon!
Nous saurons tout à l'heure de qui Coquillard entendait parler en nommant monsieur Jules*
Tout en maugréant de la sorte, comme une bote féroce qui tourne dans sa cage en mâchant à vide, Coquillard s'était approché d'un puits placé au fond de l'allée.
Là, tirant un seau d'eau fraîche, il se mit en devoir de faire disparaître le sang et la boue qui souillaient ses vêtements.
Cette toilette indispensable terminée tant bien
que mal, il sortit de l'allée clopin-clopant et mit le pied dans la rue.
On ne descend pas impunément un certain nombre d'étages sur les reins, si solidement charpenté qu'on soit, sans se ressentir tant soit peu de cet étrange mode de locomotion.
Coqu illard s'en ressentait si bien, qu'une fois dans la rue, il eut toutes les peines du monde à se tenir droit et à marcher sans boiter.
Son gourdin, ce gourdin qui avait servi à son adversaire pour lui asséner le coup de la fin, lui était, il est vrai, d'une grande utilité.
Sans son aide, il ne serait jamais parvenu à dissimuler les résultats douloureux de son double échec*
Enfin, faisant contre fortune bon cœur, il s'achemina le plus gaillardement possible vers son domicile,
Le cabaret de la Mastoc, où Mouchette devait faire ses liquides achats, se trouvait sur le chemin de Coquillard.
Un moment l'envie lui vint d'y entrer pour s'y restaurer ; mais se ravisant, il continua sa route aussi rapidement que le lui permettaient des élancements terribles, suite de sa dégringolade.
Heureusement pour lui, la distance n'était pas grande.
Il demeurait; 22, rue de la Cité.
— 22, les deux cocottes, ainsi qu'il le disait
LES COMPAGNONS OS LA LtmE 283
agréablement à sa portière, lorsque son humeur était tournée au gai* Mais ce jour-là il voyait tout en noir, ou, pour
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UUC vi ai, ii »ujaii iuui \su ïuugt;.
Aussi ne prit-il pas la peine de s'arrêter pour faire l'aimable auprès de la gardienne de ses lares,
La maison dans laquelle (ïoquillard venait de pénétrer, située au coin de la rue de la Cité, ne différait pas de l'immeuble où perchait la Padine.
Môme allée, un peu moins sombre.
Même escalier, un peu moins visqueux.
Coquillard s f y engagea sans hésitation.
• Parvenu au second étage, il introduisit une clef, de raisonnable dimension, dans la serrure d'une porte faisant face à l'escalier.
La porte s'ouvrit.
Il entra, et la referma.
Il était chez lui.
Son premier soin, une fois la porte fermée et les
verrous poussés, fut de s'étendre tout de son long
dans un vieux fauteuil en bois peint, garni de
* velours' d'Utrecht, qui se trouva là tout sxprèsr
pour le recevoir.
Quelques minutes de plus, et l'homme à la longue barbe n'aurait plus eu la force de soutenir ce superbe ornement do sa physionomie.
Fermer les yeux, pousser un long soupir de satisfaction, et s'assoupir dans un anéantissement réparateur fut tout un pour lui.
284 LES C0MPAG808S DE tA LUNE
La chambre en question était petite, mais propre et assez bien meublée.
Elle témoignait de certaines habitudes d'ordre cadrant assez mal avec les manières plus que grossières du personnage qui l'habitait.
Une pendule en albâtre, h colonnes droites, placée sur la cheminée, entre deux vases également en albâtre, garnis de Heurs artificielles et horribles, un lit, deux chaises, un -fauteuil et un guéridon en acajou, en formaient l'ameublement aussi solide que peu élégant*
Au mur, quelques lithographies mal encadrées et difficiles à distinguer sous la couche de poussière qui recouvrait leurs verres ternis.
Souvenirs et Regrets. — On ne passe pas » quand même vous seriez le petit caporal 1 — et Après vous, Sirel en étaient les sujets.
L'amour et la gloire, le bonheur et la grandeur de ce monde se trouvaient réunis, se faisant vis-àvis, dans la tanière de cette bête brute qui avait nom Coquillard.
Donnez-vous donc la peine d'être jolie, aimée, adulée, ou de gagner la bataille d'Àusterlitz ou de Wagram, pour venir orner le sale papier gris de 1er d'une pareille alcôve.
A droite et à gauche de la cheminée, dont le foyer intact attestait la chaleur naturelle de monsieur Coquillard, se trouvait deux grands placards. Au-dessUs, une fenêtre à guillotine garnie de
doubles rideaux, laissait passer asser. de jour pour éclairer cette pièce, dont l'aspect, en somme, était assez triste.
Coquillard reposait, depuis quelque temps déjà, mollement étendu dans son fauteuil, lorsque huit heures sonnèrent :
— Bigre! balbutia notre homme en s étirant et en sautant, vivement sur ses pieds, huit heures déjà! 11 ne s'agit pas de roupiller la grasse matinée.
Et se secouant, comme un chien qui vient d'être fouetté, il alla au placard de droite, y prit une gourde d'eau-de-vie, en but une pleine rasade, et, faisant claquer sa langue avec satisfaction :
— Ça va mieux! fit-il. J'avais besoin de ce coup de tampon.
Il remit la gourde à sa place, et refermant le placard de droite, il ouvrit celui de gauche.
Celui-ci servait de porte-manteau.
Là se trouvaient toutes sortes de vêtements.
Redingotes et habits bourgeois, vestes et blouses d'ouvrier, uniformes de fantassin et de cavalier, il y avait de tout.
C'était une véritable arrière-boutique de marchand de vieux galons.
Coquillard réfléchit un instant, et à sa mine sérieuse, à ses sourcils froncés, on eût pu" croire qu'il agitait, dans sa vaste cervelle, les deslins du département de la Seine.
Puis il choisit un pantalon, croisé noir et blanc, un gilet de piqué marron à fleurs rouges, une redingote bleue, un pardessus olive très-ample, et il étala complaisarnment le tout sur son lit.
Refermant avec soin le second placard, dont il mit la clef de côté, il procéda aux mystères de sa nouvelle toilette. .
La première chose qu'il fit fut de changer sa tête. Enlevant, du même coup de poignet, sa longue chevelure et sa magnifique barbe noire, de bran foncé qu'il était, il devint blond ardent.
Ses cheveux, presque rouges, taillés à la malcontent, ses sourcils fadasses, auxquels il rendit leur couleur primitive au moyen d'un linge mouillé, firent de lui un tout autre homme.
Monsieur Coquillard y gagnait-il ?
Y perdait-il?
* Je ne crois pas qu'il y ait une femme assez abandonnée de^ hommes et de Dieu qui se donnât la peine de décider cette imprudente question.
Toujours est-il qu'une fois sa tête faite, il quitta les vêtements qu'il portait pour endosser ceux qu'il avait si soigneusement étalés sur son lit.
— Là ! dit-il en se mirant sans trop de déplaisir dans une glace cassée, tout en fourrant ses mains rouges et pataudes dans de gros gants en filoselle ; là! bien fin, maintenant, le camarade qui me reconnaîtra.
11 avait raison.
Rien ne restait du Coquillard si mal mené par le gigantesque ami du petit Mouehetle.
Visage, costume, allure, tout le plumage était métamorphosé ; l'oiseau avait fait plume neuve. Il ne lui manquait plus que de varier sou ramage, et c'était son plus grave souci.
En somme, il avait l'air du premier venu.
Or, quand on ressemble au premier venu, quoique, ou parce que le lîarlholo de Beaumarchais prétend qu'il n'y en a pas, on ne ressemble à personne.
Coquillard jeta un dernier regard sur la glace, pour voir si rien ne péchait dans sa toilette.
Satisfait de lui-même, au lieu du rotin plombe que l'on sait, il prit uoe canne à épée légère et bien en main, puis il sortit.
Sur le carré, il se croisa avec une vieille femme, sa voisine..
Cette vieille femme descendait, une chaufferette sous le bras et une boîte en fer-blanc à la main droite. .
— Déjà levé, monsieur Charbonneau? lui ditelle après lui avoir adressé un salut familier.
Pour les locataires de la maison qu'il habitait, Coquillard s'appelait Charbonneau.
— Comme vous le voyez, madame Jackmel, répondit-il poliment. Ce n'est pas le dimanche gras tous les jours.
— Malheureusement!
— Pour le bœuf gras.
— Ce bon monsieur Charbonneau î il a toujours le petit mot pour rire. Et alors, comme ça, vous allez déjà vous lancer dans la foule, à c'te heure?
— Que voulez-vous, ma chère dame, on est père ou on ne l'est pas.
— Et vous l'êtes.
— Certainement. J'ai promis à mes enfants de les conduire à Saint-Maur, et je vais les chercher.
— Vous n'irez donc pas voir le bœuf?
— Pardonnez-moi. Nous serons revenus à Paris de midi à une heure.
— A la bonne heure ! Dès que vous irez voir la pauvre bête, il n'y a rien à dire, fit la brave femme. Moi, il me semble que personne ne s'amuserait de la journée, si je n'allais pas lui lancer mon petit coup d'oeil.
— Au revoir, madame Jackmel.
— Bien du plaisir, monsieur Charbonneau.
— Prenez garde. Ne vous mettez pas trop avant dans la foule.
— Vous de même.
Ils se saluèrent ; et comme, tout en causant d'une façon aussi intéressante, ils avaient descendu l'escalier, ils se trouvaient dans la rue, chacun tira de son côté, ce dont Charbonneau ne fut pas contrarié.
Le sieur Charbonneau, qui avait suspendu son nom de Coquillard dans le placard contenant ses
LES COMPAGNONS OE LA M N E i>S*t
défroques de rechange, descendit t\ petits pas la rue de la Cité.
Une Victoria vide passa près de lui.
Il héla le cocher, le prit à l'heure et lui recommanda de ne pas trop se presser.
— Où allons-nous, mon bourgeois? demanda le cocher, étonné de la recommandation.
— Rue des Noyers, 7.
Charbonneau savait par expérience que le sent moven de donner des ailes à un cocher de louage et à ses bêtes consiste à le piler de marcher connue des écrevisses.
L'équipage partit au grand trot.
Peu de temps après, il s'arrêtait devant te numéro 7 de la rue des Noyers. Charbonneau descendit et ordonna au cocher de l'attendre, après l'avoir remercié de ce qu'il ne l'avait pas cahoté davantage.
Cela fait, il entra dans une petite cour, au fond de laquelle se trouvait, au rez-de-chaussée, une porte d'entrée ressemblant à toutes les portes de bureaux, avec une plaque contenant ces mots cabalistiques :
Tournez le bouton, S. V, P.
Il tourna le bouton et s'introduisit dans une pièce assez vaste et assez pareille à la grande salle d'un corps-de-garde.
Là se trouvaient réunis une quinzaine d'individus de mauvaise mine.
Ces individus se tenaient debout, le chapeau ou la casquette à la main.
Ils paraissaient attendre qu'on les appelât, et pour tromper les ennuis de l'attente, ils ne se faisaient faute ni de bavarder ni de remuer bruyamment.
Au moment où Charbonneau pénétrait dans la salle, un jeune homme encore imberbe, à mine de furet, assis devant une table-bureau, derrière un grillage à rideaux de serge verte, levait le nez, et, posant sa plume sur son pupitre, s'écriait avec impatience :
— Voyons, messieurs, un peu moins de bruit!
C'est une vraie pétaudière. Je ne m'entends seulement pas écrire.
Quelques chuchotements étouffés, des rires coupés et des ricanements dissimulés sortirent de la foule et lui répondirent
Mais le cal nie se rétablit.
A la vue de Charbonneau, plusieurs des premiers venus saluèrent avec empressement»
D'autres se détournèrent pour ne pas avoir à le saluer.
Tous s'écartèrent pour le laisser passer.
Notre homme, sans prendre trop garde ni aux uns ni aux autres, s'approcha du grillage, et, Ôtà^ son chapeau, qu'il ne s'était pas donné la peine d'ôter en entrant :
— J'ai bien l'honneur de présenter mes respecst
LES COMPAGNO S DE l V LUNE 2iM
à monsieur Piquoiseux, dit-il d'une voix traînante et nasillarde, différant en tous points do l'accentuation brutale et rapide employée peu auparavant parle rustre Coquillard.
Ajoutez cette voix à l'apparence béate et doucereuse que s'était donnée Charbon neau, et vous comprendrez qu'il devait être assez persuadé de sa valeur personnelle*
— Ah! c'est vous, Charbonneau? lit le jeune homme sans relever la tête et en terminant une note qu'il avait commencée.
— Moi-même, pour vous servir.
— Pourquoi diable arrivez-vous si tard?
— Il est à peine huit heures et demie,
— Le patron est furieux contre vous.
— Pas possible. Je me croyais en avance.
— Il vous a déjà demandé deux fois,
— Deux fois ! s'écria Charbonneau, qui sortit de sa tranquillité apathique et montra par là tout le cas qu'il faisait de la colère de son patron.
— Au moins.
— J'en suis désespéré, vraiment désespéré, mon cher monsieur Piquoiseux, mais des affaires imprévues. . .
— Allez lui dire ça, et vous verrez s'il admet les affaires imprévues, celui-là.
— Pourtant. . .
— Attendez votre tour, et quand il sera venu,
expliquez-vous avec lui, vous m'en direz des nouvelles.
— Je suis sûr qu'il m'excusera, quand il apprendra pour quelles raisons...
— Hum! je ne le crois pas... Enfin, je vous la souhaite.
— Vous êtes mille fois trop bon, répliqua Charbonneau, qui était parvenu à reprendre sa physionomie pleine de douceur.
— Ce qu'il y a de certain.. ♦
— C'est que?
— C'est que ce matin, il est d'une humeur massacrante.
— Tant pis pour moi,
— Ainsi, tenez-vous bien.
— Je fais ce que je peux, dit Charbonneau en tournant. les pouces et en cherchant à se donner une contenance assurée.
— Et si vous êtes rudement secoué, ne vous en étonnez pas trop.
— Il ne faut s'étonner de rien dans cette vie.
— Ni dans l'autre, ricana Piquoiseux, qui vivant dans un milieu tant soit peu cynique, se croyait le droit de faire l'esprit fort de temps à autre.
Un peu plus, Charbonneau allait se signer.
— Vieux farceur ! murmura le jeune homme.
— Ah ! jeune homme ! jeune homme ! dit le bon apôtre, vous n'avez rien de sacré. G' est un tort.
— Ahlbahl •' K
LKS COMPAGNONS Ï>E tA IVXK 393
— Oui. En attendant, je vous remercie tout do même de l'avis quo vous venez de me donnez.
profitez-en si vous pouvez, mon brave homme.
— Je tacherai, répondit l'autre.
— C'est votre aiïaire. Permettez -moi de m' occuper de la i ni en ne.
Et M. Piquoiseux se remit à écrire.
Charhonneau s'assit dans nu coin.
Un quart d'heure s'écoula, pendant lequel Piquoiseux se vit plus d'une ibis obligé de rappeler a l'ordre l'aimable société qui peuplait la salle d'attente.
Puis, au milieu du brouhaha, retentit le bruit d'une porte éloignée qui se refermait violemment.
Un coup de sonnette furieux retentit, . Le silence se rétablit comme par enchantement.
— A qui Je tour? demanda Piquoiseux.
— A moi ï à moi ! répondirent plusieurs voix. Second coup de sonnette plus vigoureux.
— Une minute! fit le commis, qui se leva vivement et se précipita vers la porte donnant dans le cabinet de son patron.
Il l'ouvrit et disparut.
Mais il ne fit qu'entrer et sortir. Dans ce cabinet, les conversations du patron et de l'employé n'étaient pas longues.
On se précipita au devant de lui.
Chacun semblait s'attendre à voir son nom sortit dçla bouche de M. Piquoiseux.
Vf'-'".'
— Monsieur Charbonneau î dit-il simplement.
— Présent.
— Entrez. Le patron vous demande, et sapristi! ne l'agacez pas. Il est pire qu'un dogue.
Charbonneau s'affermit sur les deux bateaux qui lui servaient de chaussures. Il pri t son courageà deux mains, et, les yeux baissés, lentement, à pas comptés, il entra dans le cabinet du redoutable patron.
Une Piovldence borgne*
Dans un cabinet de travail ressemblant assez au cabinet d'un avoué ou d'un huissier, l'homme que M. Piquoiseux nommait si emphatiquement le patron, les bras croisés, donnant de temps à autre les signes de la plus vive impatience, se promenait de long en large.
La pièce était plus large que longue.
Des piles de papiers entassées les unes sur les autres, de nombreux cartons l'encombraient. •
Au milieu, un bureau ministre étalait bien des sujets de préoccupations renfermés dans des dossiers de papier jaune ou dans des serviettes de cuir brun.
L'homme n'était autre que le célèbre M. Jules, nom de guerre, de ce problème, de ce Protée, de ce mythe, de ce redoutable Vidocq enfin, ce forçat
émérite qui sut, Dieu sait par quels moyens, presque redevenir honnête, ou du. moins faire croire au plus grand nombre à la réalité de sa conversion.
Avant que nous le mettions en scène, nos lecteurs ne seront sans doute pas fâchés de faire ample connaissance avec ce personnage qui se trouvera souvent mêlé aux nombreux incidents de ce récit.
Lors de sa sortie de la police, l'ancien chef de la brigade de sûreté avait fait plusieurs métiers.
Ces métiers ne lui avaient que médiocrement réussi.
Ses antécédents, sa réputation de finesse, sa célébrité même nuisaient aux rapports commerciaux qu'il voulait entamer avec diverses maisons de France et d'Angleterre.
Les commerçants apprécient la finesse, vue prise d'eux-mêmes ; ils la craignent et la méprisent chez les autres.
Aussi lui fut-il impossible de prospérer dans ce qu'on appelle vulgairement les affaires.
D'ailleurs, pour M.. Jules, la police était devenue un besoin impérieux. Ne pouvant plus en faire pour le compte de l'État, qui venait de le remercier, il résolut d'en faire pour son compte personnel, et au profit des particuliers qui viendraient lui confier leurs intérêts.
Il fonda donc une agence de renseignements, rue Vivienne.
tES COMPAGNONS DE LA LOÎÎE 297
Quand on demandait M. Jules, on le trouvait installé dans de magnifiques bureaux, tout aussi bien organisés que ceux de la préfecture de police.
Du reste, son agence avait tout l'air d'en être la succursale.
Cette agence, qui prospérait trop, ne prospéra pas longtemps.
L'autorité prit 1* éveil.
L'agence fut fermée.
Les scellés posés sur les papiers, on arrêta le directeur, qui, après quelques jours de prison préventive, comparut, le 3 mai 18/43, devant la sixième chambre de la police correctionnelle.
Condamné à cinq ans de prison en premier ressort, il en appela et se vit acquitter par la Cour royale.
Il n'en avait pas moins fait six mois de prévention.
La leçon fut rude.
Toute rude qu'on la lui eût donnée, elle ne le corrigea guère de sa manie de se mêler des affaires des autres.
Après plusieurs séjours à l'étranger, il revint à Paris vers la fin de l'année 1845, pour fonder une nouvelle agence de renseignements.
Seulement, cette fois, la chose s'exécuta à petit bruit, et dans des conditions plus modestes.
JVL Jules s'établit rue des Noyers, n° 7.
Pour des motifs que nous ignorons, la police d'alors, non-seulement ne l'inquiéta pas, mais encore, non contente de le laisser tranquille, à plusieurs reprises, et dans des circonstances graves, elle eut recours à lui.
C'est dans cette agence que nous le retrouvons, au moment où le malheureux Gharbonneaupénètre dans son antre.
M. Jules, né le 21 juillet 1775, était un homme de cinq pieds six pouces, se tenant très-droit, aux épaules larges et carrées, plein de vigueur encore, malgré son âge; ses traits, bien qu'empreints de vulgarité, brillaient par une expression de finesse remarquable.
Son tein brun, sa barbe rasée de près, ses petits favoris, des cheveux gris, longs et frisés, rejetés en arrière, un front vaste et découvert n'en faisaient pas une tête ordinaire.
Vêtu de noir, toujours en cravate blanche, il portait une profusion de bijoux, tant à son gousset où une large chaîne d'or s'épanouissait, qu'aux boutonnières, en diamantées de sa chemise.
Cet homme, qui affectait une tenue irréprochable de gentleman — à son compte, du moins — cet homme, qui recevait ses clients élégants, en bottes vernies et en gants paille, portait aux oreilles de petites boucles d'oreille en or.
Tel était le personnage devant lequel Coquillard-Charbonneau, qui sans doute possédait d'au-
LES COMPAGNONS 1>E LA LUÎîK 2flt)
très noms patronymiques dans son sac et s'en servait selon les circonstances, se trouvait, dans une tenue humblement respectueuse, le chapeau à la main et la tète basse.
La comédie de bienveillance, de douceur et do jésuitisme qu'il jouait avec le commun des martyrs, lui était plus dillicile à jouer devant ce (îr. renard.
M. Jules possédait une dose d'orgueil déraisonnable.
Il se croyait non-seulement redoutable, mais encore très- redouté.
Son plus grand plaisir était de voir trembler devant lui les natures les plus perverses.
Quand il avait affaire à d'honnêtes gens, ce qui naturellement ne manquait pas d'être rare, ses manières changeaient.
La société, pour lui, se composait de plusieurs classes de coquins.
— Fripons, voleurs et assassins, ne sortez pas de là, et vous ne vous tromperez pas souvent ! répétait-il à qui voulait l'entendre.
Aussi, au fond du cœur de toute personne qui l'approchait cherchait-il toujours et trouvait-il parfois une conscience plus ou moins bourrelée.
. 11 n'admettait que des degrés dans le vice ou dans le crime.
Et jusqu'à un certain point cette appréciation du genre humain se comprenait chez un homme qui
n'avait jamais vécu qu'au milieu des bandits les plus rusés, des voleurs les plus expérimentés et des assassins les plus terribles.
Aussi, bandits, voleurs, assassins l'admiraientils, tout en le détestant cordialement.
Pour eux, et ils étaient payés pour être de cet avis, M. Jules était le mouchard incarné, l'homme police; il appartenait à la race des fouines, des furets, et autres bêtes malfaisantes* Il chassait à l'homme avec plus de voluptueuse sensualité que le braconnier ne chasse au lièvre ou au lapin.
Par le fait, ils avaient raison.
Caractère étrange, inexplicable, aussi ardent à faire le mal que le bien, nature hybride tenant de la femme, du bohémien et de la bête fauve, intelligence ébauchée, lançant parfois des éclairs de génie ; cet homme était tout cela.
Une de ses manies, ou plutôt une de ses tactiques, consistai^ à employer une brusquerie de langage, à feindre une colère de mauvais aloi, dans le but d'intimider ses interlocuteurs.
Avec cela, une audace et une effronterie sans
A coup sûr, le patron de M. Piquoiseux n'était point cire molle facile à manier pour ce pauvre M. Charbonneaii.
M. Jules, sans paraître- remarquer sa présence dans son cabinet, continuait sa promenade saccadée, tout en poussant de sourdes imprécations.
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Il frappait du pied et roulait des yeux furieux. L'autre se faisait le plus petit possible, I! se trouvait dans une de ces situations où Ton ne tient pas à présenter une surface respectable. Enfin, se plantant devant lui, le patron s'arrêta et îe toisa silencieusement des pieds à la tête, avec une expression écrasante de mépris.
Il réfléchissait, il accumulait sur ses lèvres la masse d'adjectifs qu'il pensait applicables à son surbordonné.
Enfin, son opinion sur le compte de ce dernier se fit jour et se formula de la sorte :
— Àh ! vous voilà, vous ! imbécile ! brute ! buse ! Nom de nom ! faut-il que vous soyez bote !
Tout cela d'une voix accentuée comme le beuglement d'un taureau enragé,
Charbonneau ne bougea pas et conserva son sourire obséquieux.
— Vous m'entendez, crétin ?
Charbonneau fit de la tête un signe aflirmatif.
— Convenez que je place bien ma confiance et que je choisis proprement mes têtes de colonne!... Vous ne dites rien. . . sacré mille... voyons, répondez, convenez-en !
— J'en conviens, répondit le pauvre diable.
— C'est heureux !
Et, tout en haussant les épaules, il reprit sa promenade.
Charbonneau connaissait son homme. Loin de
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302 tES COMPAGNONS DE LA LTJNE
se démonter, il attendit patiemment la fin de la bourrasque.
Ne sachant pas au juste par quel reproche, nié rite ou immérité, son patron allait commencer, il se tenait sur le pied de la plus profonde réserve.
Au bout de quelques allées et venues, mais sans s'arrêter cette fois, le patron reprit :
— Oui, vous êtes un fier imbécile!
Et il se tut.
C'était le moment de placer sa réponse. Charbonneau le comprit.
— Vous m'avez déjà fait l'honneur de me le dire,
riposta-t-il. (
Ah! Eh bien ! je ne vous le dirai jamais assez.
— Si, parce que je finirai par le croire.
— Oui-dà! Et après?...
— Après, je donnerai ma démission. Je me retirerai du service.
— Hein ! gronda M. Jules.
— Et vous perdrez votre plus dévoué serviteur, monsieur Jules.
Monsieur Jules ! — Vidocq affectionnait ce nom de Jules, qui, le plus souvent, ainsi que nous l'avons dit. lui servait de nom de guerre.
L'aplomb de son subordonné l' étonna, lui qui prétendait ne s'étonner de rien.
Aussi fut-ce d'un ton moins farouche quoique restant dans la gamme de la mauvaise humeur, qu'il s'écria :
LES COMPAGNONS DE T.A LtJKE 303
r- Oui... oui.,, vous m'êtes dévoué... Mais, sa crebleu, il t£i des dévouements qui reviennent plus cher qu'ils ne rapportent.
Oh! monsieur Jules! recommença l'autre
d'un ton de reproche sentimental.
Il n'y a pas de monsieur Jules qui tienne.
Vous venez de me faire passer pour un siywc, moi ! . ♦ .
— Qui prétend cela?
— Qui? Parbleu, le préfet de police en premier, et moi-môme en second.
— Alors, je n'ai qu'à m' incliner.
— Oui, blaguez ; il ne manque plus que ça. Ce sera complet. Comment! vous, un vieux fagot de retour, un mariollekm, qui vous faites fort de connaître la haute pègre de Pantin depuis À jusqu'à. Z, vous que je choisis de préférence à dix feriampiers qui ne sont pas frileux, vous vous payez un impair de cent pieds de haut sur cinquante de large; vous vous laissez em paumer comme un pante!
— Moi?
— Dame... qui donc? A moins que ce ne soit votre sceur ou votre tante !
On fera mieux une autre fois. On se rattrapera, je vous le jure.
— Oui-dà! on se rattrapera. En attendant, ce matin, à six heures, j'ai été appelé à la Préfecture, moi! J'ai été saboulé de la belle manière, moi! J'ai voulu répondre aussi que je me rattraperais ! On m'a intimé l'ordre de ne plus m'occuper de cette
chienne d'aiï.ure. Tripes du diable! Parce que vous n'êtes qu'un bancroche et un manchot, je me suis vu traiter de sot et de maniaque qui voit partout des conspirateurs et des canailles.
— Un homme de votre valeur, monsieur Jules, dédaigne tout ça...
— Tonnerre ! il est encore joli, avec son dédain. Savez -vous ce que le préfet m'a dit en propres termes? Non? Eh bien ! écoutez, et puis, étonnezvous si je rage. Il m'a dit : Monsieur, un peu plus, vous causiez un scandale atroce. Vous avez fait mettre sur pied toute la brigade de sûreté ; vous l'avez introduite dans l'hôtel d'un galant homme qui n'a rien à se reprocher. Ce galant homme est le représentant d'une puissance étrangère; par son caractère, sa fortune et sa haute position, il aurait dû se trouver à l'abri de vos injustes soupçons. Vos agents sont des maladroits et des niais qui volent votre argent, et vous, monsieur, vous n'êtes qu'un fou, en trois lettres, et un fou bien jeune dans son métier.
Oui, monsieur Charbonneau, ajouta le patron avec un redoublement de colère, un fou, moi ; bien heureux encore qu'on n'ait pas dit que j'étais un sot. L'épithète m'a manqué. Elle s'est arrêtée en route, probablement. Voyons, vous restez là comme un Terme! Comprenez-vous? Tonnerre! c'est à vous, à vous seul que je dois cet affront. -
Et il frappait du pied avec fureur.
Cnarbonneau courba la tôle sans répondre une syllabe.
Qu'eût-il objecté pour sa défense?
Tout était d'une exactitude rigoureuse dans la diatribe du patron, qui continua de plus belle :
— J'étais déjà au courant de tout ce qui s'est passé cette nuit,
— Ah ï
— Me prenez-vous pour une bûche? Croyez-vous queje laisse faire les autres quand il s'agit de choses graves? Non, je ne m'en rapporte qu'à moi-même. J'étais à l'hôtel de Warrens la dernière nuit,
— Eh bien h., alors?
— Eh bien 1 quoi? est-ce que je m'étais engagé à paumer marrons un tas de suives qui nous ont joué des airs de clarinette en plein nez, sans que nous ayons eu le plaisir de les faire danser à deux ou à trois temps. Est-ce que c'était moi qui répondais de tout, quasiment sur ma tête? Mâtin? vous en avez de rechange des boussoles, que vous les engagez si facilement. Nous avons été roulés comme des enfants au maillot. Pourquoi ne vous ai-je pas trouvé à votre poste, cette nuit?
— J'y étais, monsieur Jules.
— Quand ça?
— Avant l'heure du bal.
— Pourquoi pas la semaine dernière? fit-il en haussant les épaules.
— J'étais entré dans la salle.
— Et après?
— La personne en question est arrivée ; mais au moment de se retirer dans sa loge avec un petit débardeur plus que décolleté, plusieurs masques l'ont accostée.
— Amicalement?
— Ma foi, je ne saurais vous le certifier, mais à coup sûr si une querelle s'est élevée entre eux, ça été à voix basse, sans scandale.
— Et vous n'avez pas cherché à vous faufiler, à entendre?
— La foule empêchait de mettre un pied devant l'autre.
— Ce n'est pas un pied devant l'autre qu'il faut mettre, quand on veut passer dans ces cas-là, c'est le pied sur celui des autres qu'il faut poser. On en est quitte pour s* excuser et pour s'éloigner triomphalement.
— J'ai essayé d'autres moyens, j'ai joué des coudes, rien ne m'a réussi, mon homme avait disparu. Je l'ai attendu dans le coin de droite du foyer, ainsi qu'il l'avait demandé lui-même. Mais en vain. J'ai croqué un marmot de deux heures. Rien, ni personne.
— Pardieu! cet homme a été enlevé ou assassiné.
— Croyez-vous?
— C'est clair. Il fallait me prévenir.
— J'ignorais où j'aurais pu vous rencontrer.
Vous ne vous étiez pas donné la peine de m'en informer.
— Bon, bon ! fit M. Jules, qui n'aimait pas se voir reprocher le plus petit manque de prévoyance*
Et il reprit sa promenade fiévreuse.
Un travail se faisait dans sa tôte,
Charbonneau sentit bien que de ce travail rien do mauvais ne pouvait résulter pour lui. M. Jules, organisation exceptionnelle, n'en avait pas moins ses faiblesses. Comme tous les hommes d'exécution, il aimait à poser devant ses inférieurs, devant ses employés.
Et quand une idée lui venait prompte, lucide, ayant chance de succès, il leur pardonnait leurs maladresses ou leurs insuccès.
C'est tout ce qu'espérait le sieur Charbonneau.
Après s'être mordillé les lèvres, après avoir fourragé longuement sa chevelure à la Frédétïek- Lemaître, le patron s'arrêta devant son subordonné, et lui frappant sur l'épaule :
— Nous avons allaire à des zigs qui pratiquent la maltouze politique; aussi vrai que nous avons été roulés par eux cette nuit, et sur toute la ligne encore, nous les roulerons à, notre tour.
— Vous ne comptez donc pas lâcher l'affaire ?
— Moi !
— On peut bien m* ordonner çà, et autre chose... M'avez-vous jamais vu agir autrement qu'à ma
tête ? Et il me semble que personne ne s'en est mal trouvé jusqu'à présent.
— À coup sûr.
— Eh bien ! si on veut que je lâche cette assommante affaire, il faudra me prouver qu il n'y a rien derrière. Me le prouvera-t-on ?
' — Je ne le pense pas.
— Ni moi non plus. Dans ce cas-là tant que la tête que voilà tiendra sur les épaules que voici, personne autre que moi ne lavera le liage du comte de Warrens et de sa séquelle endiablée.
— Je n'ose plus me proposer pour vous seconder...
— Et vous avez tort... vous avez une revanche à prendre... vous la' prendrez; seulement c'est moi, qui vous en fournirai l'occasion.
— Oh î monsieur Jules !
— Bon ! bon ! vous me remercierez plus tard.
Ah ! ils me croient assez lâche pour obéir à un ordre aussi humiliant, continua-t-il avec redoublement de violence, Ah ! ces gens là supposent que je ne vaux plus une chiffe, que je suis fini, vidé, que je n'ai plus tien dans le ventre. Tonnerre ! Je leur prouverai que si je suis un vieux casque, il y a encore une sor bonne solide dans ce casque-là.
— Mais personne n'en doute.
— On en doutera encore moins quand ces pantes de la haute auront coupé dans le pont que je vais ;leur donner à faucher,,
LES COMPAGNONS DE L\ LlïNK 309
M. Jules devait éprouver une violente émotion, tout en cherchant à ne pas trop la montrer à son employé ; cela se voyait à son langage,
M. Jules ne parlait argot que dans les grandes occasions, ou lorsque son sang-froid courait les
champs.
Alors le naturel de l'ancien forçat reprenait le haut du pavé sur les manières polies nmriérs par M. Jules, et de même qu'un étranger allemand, espagnol, anglais ou italien, vivant en France et parlant correctement le français» n'en, pense pas moins dans salangue maternelle, de môme M, Jules pensait en argot et décidait le jars le plus carabiné toutes les fois que la passion l'emportait.
— Mes successeurs savent leur métier, continua-t-il, comme si personne ne se trouvait là pour l'entendre; oui, ils sont malins, je ne dis pas le contraire. Mais s'ils veulent faire joujou avec papa, on pigera. Les enfants! ils prétendent faite la police d'une grande ville comme Paris, en n'employant que d'honnêtes gens 1
— Pourquoi non ?
Pourquoi non? Serin que vous ôtesl Parce
que d'abord on ne vous donnerait pas d'eau h boire, s'il ne fallait remplir la police que des honnêtes gens en question.
— Injurier n'est pas raisonner, fit Charbon n eau, qui essaya un mouvement de révolte.
— De quoi ? des injures de moi à vous. Elle est forte, celle-là. Je la retiens. Si vous ne m'interrompiez pas d'abord, ça vaudrait mieux mon bon ami.
Quand M. Jules appelait quelqu'un $o?i bon ami, ce quelqu'un était sur le point de passer un mauvais quart d'heure.
Charbon neau le savait.
Il se tut.
— Les honnêtes gens ! grommela Vidoeq. est-ce que ça sait quelque chose ? Il faut avoir roulé sa bosse dans tous les égouts pour manger un arlequin avec les égoutiers. Mettez donc des moutons en chasse, et lancez-les sur la piste d'un troupeau de loups ; vous verrez ensuite de quel côté seront les os croqués.
— Des moutons, soit, mais des chiens ?
— Il y a plus de king-charles que de boulesdogues! Et le boule -dogue devient aussi nuisible que le loup, à la longue. Dent contre dent, la partie est égale. Sinon, bonne nuit . Ah ! je ne suis qu'un infirme! Qui vivra verra, nom de nom! Le bois dont je me chauffe n'est pas le sapin de tout le monde. Je ne demande pas un an pour détruire de fond en comble l'association de finauds contre laquelle nous nous sommes cassés le nez.
— Un an !
— Oui, un an; il nous faudra bien çà. On ne
prend pas une forteresse bien détendue comme on avale un petit verre de fine. Laissez-moi établir une batterie, ouvrir mes tranchées et soyez tranquille, garçon, vous aurez votre part du gâteau.
— Je suis à vous, à la vie, à la mort. #
— Je le pense, répondit le patron de Cuarbonneau. J'en suis sûr. Sans cela, vous dégoiserais-je toutes mes intentions? Vous avez perdu la première manche, mais là, bien perdu, Je veux qu'on nous pende tous les deux, haut et court, par les pieds, au clocher delà Sainte-Chapelle, si nous ne gagnons pas la seconde.
— Et la belle ?
— Pour la belle, on verra plus tard.
— Nous réussirons, monsieur Jules.
— J'y compte, mon vieux ; de votre côté, vousmême, vous pouvez compter que je vous lâche comme un chien galeux si nous remportons notre veste une seconde fois.
— Ce sera justice.
— À propos, et l'affaire de Belleville?
— Je m'en suis occupé ce matin,
— Est-ce avancé ?
— Oui, monsieur Jules.
— Où en sommes-nous?
— Ce soir, je pourrai vous donner tous les renseignements nécessaires*
aiâ LES COMPAGNONS DE LA LUNE
— Avez-vous empaumé le môme?
— J'ai fait mon possible, répondit Charbonneau, qui n'osait pas avouer son échec probable.
— Viendra-t-il?
— 11 me l'a promis,
— Promettre et tenir sont deux.
— S'il ne vient pas, on se passera de lui.
— L' affaire est importante. Pensez-y. 11 y a gros à gagner.
— Je le sais, monsieur Jules, et j'y apporte tous mes soins.
Ici, l'on frappa à la porte.
— Entrez, dit M. Jules.
M. Piquoiseux parut, et s'approchant de son patron, lui dit quelques mots à l'oreille.
Celui-ci fit un geste de surprise.
— Introduisez-le sur-le-champ, dit-il, et ren- . voyez les autres. Je les recevrai demain.
Piquoiseux sortit.
Alors le patron, ouvrant une petite porte dérobée, recouverte d'une épaisse tapisserie, et s' adressant à Charbonneau, qu'il mit poliment et vivement dehors :
— Sortez par là, mon cher. N'oubliez pas de m' expédier ce soir une note sur cette affaire de Belleville, et pour le reste, revenez demain matin à la même heure. Bonjour.
Charbonneau se retira satisfait d'en -être quitte
à si bon marché et bénissant le visiteur imprévu qui lui fournissait une sortie plus agréable que son entrée dans le cabinet du patron.
Quant à M. Jules, aussitôt son mandataire disparu, il s'assit dans le lar^o fauteuil qui se trouvait devant son bureau, et, Tœil à demi ferme, les lèvres souriantes, il attendit.
Le chien et son maître.
Le dernier des invités du comte de Warrens retiré, le suisse de l' hôtel du quai Malaquais avait fermé les portes.
Il était près de sept heures du matin.
Le comte de Warrens, rentré dans ses appartements, s'était renfermé tête à tête avec le major Karl Schinner.
Le maître et l'intendant avaient eu un rapide entretien, à la suite duquel ce dernier sortit, laissant le comte libre de se livrer à un sommeil qu'une nuit passée toute entière devait lui avoir rendu nécessaire.
Arrivé dans une antichambre précédant L'appartement particulier de M. de Warrens, le major trouva le valet de chambre de service.
— Retirez- vous, lui dit-il, M. le comte dort. Pas de bruit dans l'hôtel. Recommandez cela aux
gens de service.
— Bien, monsieur le major. A quelle heure faudra-t-il entrer dans la chambre de M. le comte?
— À midi.
Le domestique se retira.
Schinnerne pariait jamais plus longuement.
Ses ordres étaient d'une précision merveilleuse; aussi ne lui demandait-on jamais d'explications, et jamais personne ne commettait d'erreur.
Cinq minutes après, le mot d'ordre était donné, et l'hôtel deWarrens, où. retentissaient peu auparavant les accents de la plus folle joie, retombait dans un calme et dans un silence voisins de ceux
du tombeau.
Alors la porte de la chambre à coucher du comte roula sans bruit sur ses gonds, et un personnage ressemblant à s'y méprendre à l'ouvrier qui, la nuit précédente, se trouvait en embuscade sur la route de Vïllejuif, à celui que la Cigale traitait de capitaine, à Passe-Partout, enfin, en sortit, et descendit dans les jardins de l'hôtel par un escalier
dérobé.
Seulement, Passe-Partout avait troqué sa blouse contre une redingote usée aux coutures, et sa cas-
quette contre un chapeau, qui à coup sûr, ne sortait pas des ateliers d'un faiseur à la mode.
Jetant un regard investigateur tout auteur de lui, pour s'assurer que nul ne le surveillait, il se dirigea vers une statue de Diane chasseresse.
Là, posant le doigt sur un bouton habilement dissimulé dans une des lettres qui composaient le nom du sculpteur, il poussa.
La statue tourna lentement sur elle-même.
Le socle suivit le mouvement de la statue.
Une étroite ouverture se fit et livra passage à Pas^e-Partout.
Il s'y engagea et disparut.
Socle et statue reprirent leur première place.
Pendant que cela se passait clans le jardin de Warrens, un marchand de vins de la rue Jacob, gros homme à la face rougeaude, à la mine joviale, au ventre rebondi, achevait, en silllotant un air a boire, d'ouvrir les volets de sa boutique.
Cet honorable industriel se dépêchait d'autant plus d* ouvrir son établissement qu'il venait d'apercevoir, tournant l'angle de la rue des Saints-Péres, une de ses meilleures pratiques.
— Bonjour, prince, fit la pratique, qui n'était autre que la Cigale, bonjour, prince et la compagnie.
Le cabaretier était tout ce qu'il y a de plus seul.
La compagnie brillait par son absence.
Mais, on le sait, la Cigale avait un tic, c'était
d'être poli pour tout le monde, même pour les absents.
Seulement, pourquoi appelait-il prince ce bon gros joufflu de caberetier?
La raison était bien simple.
Le cabaretîer se nommait Bonnel.
Avant de venir exercer à Paris, il avait tenu un superbe bouchon-restaurant à Caen.
Or, dans le Calvados, tout comme dans le département de la Seine, les aubergistes sont amoureux de la dive bouteille et de 1* eau-de-vie de cidre.
Un beau matin, qu'il avait nombreuse compagnie dans sa salle de cent couverts, qui pouvait contenir vingt-cinq convives très-serrés, l'honnête Bonnel, bonnet de coton en tête, à cheval sur un biquet ramené par lui du marché, fit irruption au milieu de ses clients.
Bonnel était ivre comme les Normands savent s'enivrer.
Il se tenait ferme en selle, et faisait caracoler sa bête sur place.
On ne compta guère que trois chevilles blessées et deux têtes bossuées à la suite du discours qu'il jugea à propos de faire à ses habitués.
Comme il déboucha sa plus fine tonne pour panser les blessés, on ne lui ifitenta que cinq procès.
Le tribunal le condamne à 500 francs d^amende et à quinze jours de prison pour blessures involontaires par imprudence.
A partir de ce jour et de ce jugement mémorables, on le surnomma : le prince Plumet.
Il quitta Caen, vint s'établir à Paris, et prit pour enseigne un plumet couronnée.
Le surnom lui resta.
Voilà pourquoi la Cigale le traitait de prince long comme son bras.
— Tiens! c'est vous? monsieur la Cigale, fit le cabaretier en lui serrant la main, vous venez de bonne heure dans le quartier.,. Un canon de blanc, ca vous irait-il?
— Tout de môme.
— Il n'y a rien de meilleur pour tuer le ver.
• — Àllons-y, répondit la Cigale, à qui son cotlre inremplissable permettait de ne refuser aucune offre de ce genre, faite d'aussi bonne grâce.
Le prince Plumet laissa là sa devanture.
Peu d'instants après, il se trouvait, lui, derrière et la Cigale devant le comptoir, séparés par le bois et le métal qui le composaient, mais réunis par des toasts énergiques qu'ils portaient à la santé l'un de l'autre.
Ce n'étaient pas deux canons que ces bons compagnons ingurgitaient, c'était bien une batterie tout entière.
Le premier feu passé, Plumet, qui; quoique buteur, ne laissait pas d'être raisonnablement curieux, réitéra son interrogation amicale.
— C'est vrai, j'arrive de bonne heure dans le
quartier, mais j'ai peut-être bien mes raisons pour ça,
— Des raisons mystérieuse... et qu'on ne peut pas savoir?
— - Mystérieuses... possible, dit le colosse, mais qu'on ne peut pas savoir! Pourquoi donc ça, s'il vous plaît, mon prince Plumet?
— Faut voir,
— J'ai rendez-vous atec un ami.
— Ici chez moi ?
— Pardine !... est-ce que je fais des infidélités... dans le quartier ?
— Ce serait mal ! s'écria Plumet sentimentalement.
— Aussi, que j'aie du quibus ou que j'aie le gousset vide, c'est toujours au Plurnet-Couronné que je donne mes rendez-vous, pas vrai?
— Oh I- je ne suis pas inquiet, vous êtes une bonne paie. Vous gagnez de l'argent î
— Le métier n'est pas mauvais, il ne faut pas se plaindre, repartit la Cigale ; je gagne bien mes petits quarante-cinq ou cinquante livres par semaine.
— Et qui m'amenez-vous?
— Un pays, à moi.
— Vous êtes de quel pays?
— De Toulouse.
— Tiens î vous avez l'accent marseillais. C'est drôle,
LES COMPAGNONS DE tk LUNE 32i
Ge n'est pas si drôle, puisque je suis de Toulouse, répondit simplement le géant.
— On travaille bien là-bas, On bâtit bien ! mâtin,
* t Util i
Oui, assez ; les maisons sont solides.
— Les maisons... ce n'est pas des maisons
que...
— Et de quoi donc?
Des citoyens dont votre père est le créateur.
Farceur ! Dirait-on pas qu'il est établi comme
un oiseau-mouche!
Et la Cigale campa sur l'abdomen de S. A. Plumet premier du nom un énorme revers de main qui lui fit faire une affreuse grimace.
Ce bon la Cigale était un peu de la nature des ours, qui vous étouffent en vous caressant.
Pour racheter la vivacité de ses gentillesses, le
géant dit :
— A mon tour, je paie une tournée.
Ça va, fit joyeusement le prince, qui oublia la
caresse virulente de son client.
Mais il s'arrêta :
— Ah! non!... Tenez, ajouta-t-il, voilà un particulier qui regarde par ici... Il a l'air de chercher quelqu'un... Ça doit être votre pays.
— Ma foi ! oui.
Le gaillard ne s'est pas fait attendre. Faut-il
ajouter un troisième verre?
— Da... da..., bredouilla la Cigale embarrassé.
— Ajoutez, mon prince, dit gaiement Passe-Partout, le camarade attendu par le géant, ajoutez.
— Ah! bien... alors! fit celui-ci, qui, malgré lui, prit une attitude moins sûre de lui-même en présence de son capitaine.
Un violent coup de pied que ce dernier lui allongea dans l'os de la jambe le força de se taire.
Le cabaretier tout à son vin qu'il versait, en le répartissant également dans trois verres proprement rincés à nouveau par et pour lui, ne remarqua point ce jeu muet.
La seconde tournée passa dans le gosier de la Cigale et de Plumet, comme la première y avait été engloutie, sans qu'il y parût.
Passe-Partout avala le contenu de son verre comme s'il n'avait jamais bu un verre de Château- Larose ou de Cliquot première.
La tournée finie, il dit gracieusement au cabaretier :
— Nous avons à causer avec le camarade.
— Je sais... je sais, répondit l'autre... et à déjeuner ?
— Oui. Vous nous servirez ce que vous aurez de prêt.
— Demandez.
— Vous avez un cabinet?
— Superbe... on y tiendrait quatre.
Et le prince Plumet ouvrit la porte d'un taudis à
LES COMPAGNONS DE LA LIÏNE 3îî3
soupente, où une labié boiteuse dansait entre deux bancs mal équarris,
— Et on est tranquille? demanda Passe-Partout.
— Vous y tueriez vos père et mère que personne ne vous gênerait.
— C'est bien ; ia Cigale, viens !
Le colosse, qui n'avait plus souillé depuis le coup de pied de Passe-Partout, s'ébranla et le suivit dans le prétendu cabinet.
— Vous empêcherez qu'on ne nous dérange, n'est-ce pas, mon ami? fit ce dernier en posant d'une façon particulière et san> affectation l'index de sa irain droite sous l'extrémité de son menton.
À ce geste, à. ce signe de reconnaissance, le prince Plumet ôta vivement sa casquette de loutre et devint aussi respectueux qu'il avait été sans gêne jusque-là.
— Ces messieurs peuvent être bien tranquilles dit-il, personne ne mettra le bout du nez dans leurs affaires.
Et il sortit à reculons après les avoir servis.
— Maintenant, causons, reprit Passe-Partout.
— Oui, cap...
— Animal!.*, n'est-ce pas assez de l'avertissement que je t'ai donné tout à l'heure pour t'empêcher d'être toujours aussi bêtement respectueux avec moi, devant témoin ?
— Oui, mon vieux Pa. .. Passe-Partout.
— Qu'as- tu fait cette nuit? Allons, réponds et ne bégaie pas, . . Je n'ai pas de temps à perdre.
— Cette nuit... répondit le colosse, s* efforçant de rattraper sa langue pour obéir ; cette rrait, je suis allé à l'Opéra, de là à Beaujon. J'ai vu tomber l'homme, je l'ai vu jeter à la Seine, je l'ai vu repêcher.
Telle était la crainte ou le désir de contenter son chef, éprouvés par ce pauvre la Cigale, qu'il prononça cette phrase toute d'une haleine, sans seulement prendre le temps de respirer.
— Tuas vu tout cela... toi-même?
— Moi-même.
— Qui Va retiré de l'eau?
— Plusieurs individus, des. charrieurs de bois, des débardeurs.
— En conn ais-tu un ?
— Non.
— Ah ! c'est fâcheux.
— Seulement, parmi eux, se trouvait un gamin.
— Eh bien 1 s'écria Passe-Par tout, qui se contint pour ne pas donner signe d'impatience.
— Un voyou de ma connaissance.
■ — Son nom?
— Mouchette.
— Le fils delà Pacline?
— Son fils.., ou à peu près, répondit la Cigale, après réflexion.
ï.ES COMPAGNONS DE LA LUNK '>25
— Bien ! murmura Passe-Partout avec un sourire étrange. L'homme était-il mort?
— Je ne sais pas, cap. . . mon vieux !
— » Mord i eu î il fallait savoir cola.
— Je le saurai, dit le géant en baissant les yeux comme une jeune fille grondée par sa gouvernante.
— Où l'a-t-on transporté ?
— On lui a donné des soins sur place, — 'Et après?
— Après?... je me suis vu forcé de filer mon nœud.
— On t'avait éventé?
— Ma foi, oui; vous l'avez deviné... fit la Cigale, tout joyeux. , . Sans ça. . .
— Quand auras-tu des renseignements précis?
— En sortant d'ici.
— En me quittant?
"— Oui.
— Où cela?
— Chez la Pacline, donc î et par le moutard,
— C'est juste, dit Passe-Partout. Ecoute-moi,
— Allez.
— Approche-toi.
— Oh ! il n'y a pas de danger. Plumet est sûr.
— Je ne suis sûr que de moi.
— Et de moi aussi, pas vrai?
— Oui. Approche.
Et, se penchant à l'oreille du colosse, Pnsse-
Partout lui parla deux ou trois minutes à voix basse et lui remit deux lettres soigneusement cachetées,
— Tu m'as bien compris? termina-t-il à voix
haute.
— Un enfant de cinq ans aurait aussi bien compris que moi. Ce n'est pas difficile, répondit la Cigale, qui cacha les lettres dans sa poitrine.
Tout en causant, sur l'invitation de Passe- Partout, il avait bu et mangé.
La bouteille était vide.
Dans l'assiette, il ne restait que des os, si bien dépouillés, qu'un chat n'y aurait pas trouvé sa
nourriture.
— N'as-tu rien à me remettre? reprit Passe-Par-
tout.
— Si, mais j'attendais votre demande.
— A la bonne heure! Tu te formes. Un portefeuille, n* est-ce pas?
— Le voici.
— Qui te l' a confié ?
— Un domino noir, au bal de l'Opéra.
— Bien.
Passe-Partout prit le portefeuille, l'ouvrit, y jeta un regard rapide, en retira quelques pièces qu'il mit à part, et le serra dans une des poches de sa redingote.
' — Autre chose, dit-il ensuite.
— Quoi donc?
— Caporal?..* •
LKS COMPAGNONS H F. LA Ï.VNK 3/7
— Il a fait son allai re.
— L'homme?
— Tombé du premier coup.
— Mort, ou blessé seulement?
— Tué raide.
— Ses papiers, te les a-t-il remis?
— Caporal ne les remettra qu'à vous, mon...
Passe-Partout, répondit la Cigale.
— C'est bien. Tu n'as rien de plus à ni'apprendre.
— Rien pour le quart d'heure.
— Ce soir, à l'heure convenue, dans l'endroit que tu sais.
— On v sera.
— Amène Caporal.
— On l'amènera.
— Recommande-lui de ne pas oublier les papiers en question.
— S'il les oublie, c'est que j'aurai moins de télé que lui.
— Va, maintenant. Qu'attends-tu? demanda Passe-Partout.
— Etes- vous content de votre matelot, mon ca. . . marade?
— Oui. Comme toujours, tu as été brave et dévoué. Voici ma main.
Au lieu de presser cette main fine et aristocratique entre ses mains rudes et calleuses, le colosse la porta à ses lèvres.
— Grand enfant! fit Passe-Partout, tu ne seras donc jamais un homme ?
— Pour être un homme, faut-il oublier que je vous dois tout?
— Assez sur ce sujet. Sois reconnaissant si tu le veux, mais ne me parie jamais de ta reconnaissance.
Passe-Partout n'avait pas pu s'empêcher de laisser percer une certaine amertune dans ces paroles adressées sur un ton rude au débardeur, qui n'en pouvait mais.
La Cigale s'inclina, tout en hochant la tête comme pour dire :
— Vous aurez beau faire, mon maître, vous ne pourrez jamais vous opposer à ce que je vous sacrifie mon sang et ma vie.
Un passé terrible liait l'existence de ces deux hommes, dont l'un appelait l'autre tantôt : mon matelot, tantôt : mon capitaine.
Seulement, toutes les fois que le premier ouvrait la bouche pour faire allusion à ce passé, l'autre la lui fermait impérieusement.
Passe-Partout, pour couper court aux récriminations de la Cigale, frappa sur la table avec le dos de son couteau.
Le cabaretier parut.
— Combien devons-nous?
— Quarante-cinq sous, messieurs, répondit le prince Plumet.
Passe-Partout paya.
Ils sortirent du cabaret et descendirent la rue Jacob.
Arrivés place Maubert, ils se séparèrent.
Nous ne nous occuperons pas de la Cigale» son itinéraire nous étant connu. Nous l'avons vu ;\ l'œuvre chez la Pacline.
Attachons-nous aux pas de son compagnon.
Les* deux Gaspard.
Après avoir laissé la Cigale descendre du côté de la Cité et se perdre dans la foule, Passe-Partout prit la rue des Noyers.
Arrivé devant le numéro 7, il s'arrêta et réfléchit
— Il n'y a pas à hésiter, se dit-il au bout de quelques instants, il faut donner une fausse piste a suivre à ce fin limier.
Et il s'engagea résolument dans la cour de la maison.
Peu de temps après, il traversait la foule pi un ou moins patibulaire des agents ou des clients de
M. Jules, et il atteignait le grillage de fer derrière lequel instrumentait le jeune et important M. Piquoiseux.
— Monsieur? dit Passe-Partout, en frappant du bout des doigts contre le grillage.
L'autre ne releva même pas la tête, grommelant un :
— Qu'y a-t-il encore? qui n'avait rien d'engageant.
— Cri mot, s'il vous plaît.
— Je n'ai pas le temps ; attentiez.
Et il achevait de tailler un crayon.
— Pardon, monsieur, c'est que ce mot est intéressant,
— Bah î rien ne presse...
— Très-intéressant même.
— Pour qui? dit-il en relevant subitement la tête.
— Vous êtes bien curieux maintenant, riposta l'ouvrier, qui tenait à prendre sa revanche aux
* yeux de l'honorable assistance. -
— Hein! fit Piquoiseux, en jetant un regard dédaigneux sur l'intrus qui osait le traiter si cavalièrement.
— Tout à l'heure vous ne l'étiez pas assez, voici que vous le devenez trop, à présent, continua Passe-Partout avec un sang- froid glacial.
— Que signifie?...
— Cela signifie que je ne veux pas satisfaire votre curiosité.
tES COMPAGNONS DE LA Ll'N'E 33,1
— Enfin, que ou qui demandez- vous? dit l'employé furieux, mais intimidé par ce calme souverain.
u\s u^siutiuiiC ill. wuiiS.
— Eh! mon ami, tout le monde demande M. Jules, ici. Voilà vingt personnes qui attendent depuis une ou deux heures, et elles passeront avant vous.
— C'est leur droit, si...
— Si... quoi?
— Si , comme moi, ces vingt personnes possèdent la carte que voici.
— Quelle carte ?
— Savez-vous lire? dit Passe-Partout, le goguenardant.
— Non; on ne m'a appris qu'à écrire et à compter, repartit Piquoiseux, qui voulait faire son petit effet aussi.
Naturellement, le groupe de ses flatteurs applaudit avec complaisance,
Passe-Partout mit son chapeau et se dirigea vers la porte de sortie.
— Diable ! pensa Piquoiseux, cet homme n'a pas besoin de nous... et nous pouvons avoir besoin de lui... Monsieur! hé! monsieur ! cria-t-il.
— Vous me rappelez ?
— Oui.
— Alors vous savez lire?
— J'apprendrai exprès pour vous.
— C'est aimable.
— Donnez votre carte.
Passe-Partout prit une carte dans son carnet et la lui tendit.
Le secrétaire la prit d'une main qu'il cherchait à rendre dédaigneuse. Mais à peine eut-il lu le nom écrit sur cette carte, surmontée d'une couronne comtale, qu'il sauta sur sa chaise, poussa une exclamation de surprise, et se levant vivement :
— Comment? s'écria- t~il.
— Oui ! répondit laconiquement Passe-Partout.
— Attendez.
— J'aime mieux cette façon de prononcer ce mot-là.
/U'ébahissement général, Piquoiseux se précipita vers le cabinet du patron et y entra, sans que celuici l'eût appelé.
Il en ressortit immédiatement,
— Venez, monsieur, fit-il.
Et il ouvrit la porte toute grande pour laisser passer Passe-Partout.
Puis, congédiant en peu de mots les clients et les agents de M. Jules, qui venaient d'avoir la satisfaction de l'entrevoir dans l'autre pièce sans pouvoir lui parier, il ferma la porte d'entrée à double tour et se remit à grifFonner dans sa cage grillée.
M. Jules et Passe-Partout se trouvaient en présence.
Il y eut une pause.
LES COMPAGNONS DE LA Ll NE ;j;j;i
L'ancien agent de la police <îe sûreté n'entrait jamais en relations, amicales ou hostiles avec un nouveau visage sans Huoir étudié dans tous ses au unis.
De son côté, le capitaine tant vénéré par le bravo la Cigale savait avoir alfatre à forte partie.
11 ne tenait certes pas a engager le feu le premier.
M. Jules ayant passé son petit examen, commença, en lui indiquant un siège du doigt :
— Donnez-vous la peine de vous asseoir, mousieur.
Passe-Partout s'assit.
Alors, M. Jules, qui ne cessait pas de l'étudier, laissa échapper un léger éclat de rire :
^ — 11 faut avouer, dit-il pour expliquer son hilarité, il faut avouer qu'un spectateur désintéressé aurait bien de la peine à reconnaître, a. leur mise, les deux personnes qui se trouvent dans ce cabinet.'
L'ouvrier fit un geste qui équivalait à une interrogation,
— Moi, je suis mis comme un duc et pair, ajoutat-il en faisant jabot et en appelant l'attention sur sa mise de perruquier endimanché qu'il prenait pour le suprême du genre, et vous, monsieur le comte deMauclerc, vous vous êtes donné le souci de vous déguiser en ouvrier qui sort de son atelier.
Et M. Jules se remit à rire.
Passe-Partout ne se dérida pas.
— C'est bien à monsieur le comte de Mauclerc que j'ai l'honneur de m' adresser, n'est-ce pas?
— Je ne crois pas, monsieur, lui fut- il répondu.
— Hein? quoi? vous ne seriez pas le comte?
— Pas le moins du monde, répondit Passe- Partout, qui ne sortait pas de son flegme anglican.
— Vous plaisantez? s'écria l'autre, en fronçant les sourcils à la façon du Jupiter olympien.
— Je ne plaisante jamais, répartit l'ouvrier. Vous m'interrogez et vous me dites : « Vous êtes le comte de Mauclerc? » Je vous réponds : « Pas le moins du monde! » Je ne vois pas l'ombre d'une plaisanterie dans ma réponse.
— Àh ça ! est-ce que vous êtes venu ici pour vous ficher de moi ? gronda l'agent d'un ton menaçant?
— Franchement, je cherche ce que cela pourrait me rapporter.
— Moi aussi I Voyons, assez causé. Qui êtesvôus?... Vous me connaissez, je suis... M. Jules, et je n'aime pas avoir affaire à des gens que je ne connais pas.
— Oui, c'est un avantage que vous ne voulez pas laisser sur vous à votre interlocuteur.
— Peut-être bien, répondit M. Jules, fâché et surpris à la fois de se voir si promptement percé à jour. Répondez-moi ou prenez garde à vous!
— Mon cher monsieur, dit lentement Passe- Partout, permettez-moi de vous faire observer, avec tout le respect qu'un inconnu doit au célèbre
LES COMPAGNONS HE ï. A Ll'NE X37
M. Jules, que vous vous rendez souverainement ridicule.
— Ridicule! reprit l'agent.
— Certes, oui, ridicule, continua-t-il en appuyant sur chaque syllabe de façon à rendre le mot deux ibis plus rude à accepter. Comment! je viens ici pour vous rendre service...
— Service... vous, à moi!...
— Et vous me traitez comme votre domestique, si vous avez un domestique !
Tonnerre! vous allez continuer longtemps
comme ça!
— Et vous me menacez? Croyez-vous pas que moi, qui me suis introduit volontairement dans votre tanière, je sois homme à trembler parce que je me trouve en face d'un ancien forçat libéré?
— Sacré mille millions de... !
— D'un ex- agent de la police de sûreté, ajouta Passe-Partout d'une voix lente et mesurée.
— Vous seriez le boulanger en personne, que je ne souffrirais pas... cria M. Jules hors de lui, et se levant avec rage.
Mais l'autre ne le laissa pas même achever sa
phrase :
Et pourquoi, puisque vous n'êtes plus ni l'un
ni l'autre, puisque, par la grâce royale et par la démission qu'on vous a obligé de donner, vous êtes rentré dans la catégorie des simples particuliers, sans autre influence que leur propre et mince
mérite, pourquoi voulez-vous que je frissonne en votre présence?
— Par le meg des megs /jura M. Jules en levant les deux points, voilà un panle qui me fera hibarder de dix ans en une heure î
— Ah! je vous supplie de remarquer que vous me parlez argot, langue qui m'est totalement étrangère.
— Ce n'est pas vrai, malin ; tu dévides le jars comme moi* j'en suis sûr, fit l'ex-agent, qui ne se possédait plus.
— Si c'est pour m'injurier, à votre aise, allez, mon bon ami, je vous répondrai en hindoustani. Cela fera une charmante conversation.
— Vlà qu'il parle hindoustani ! répliqua l'exagent.
Probablement cette remarque calma M. Jules, car sa colère tomba comme un grand vent abattu par une petite pluie. Il comprit qu'il n'obtiendrait rien par la violence.
Aussi, avalant la rude semonce qu'on venait de lui administrer, il changea de manières et de ton.
— Enfin, voyons, ne nous fâchons pas.
• — Cela vaudra mieux.
— Je ne demande pas mieux que de m' entendre avec vous.
— Écoutez-moi, alors.
— Vous m'avez fait passer la carte du comte de Mauclerc ?
T.I-.S COMPAGNONS DE l\ T.UNK
— C'est vrai.
— Est-ce lui qui vous a chargé de me la remettre ?
— Peut-être oui, peut-être non.
— Nous allons recommencer! lit M. Jules, qui pourtant cherchait à se contenir.
— Nous recommencerons tant que vous vo»:s entêterez dans vos points d'interrogation.
— Ainsi, vous venez chez moi pour me meUie une gourmette, une bride et une selle sur le dos?
— C/est à peu près cela, dit Passe- Partout on
souriant.
Avez-vous apporté votre .chambrière et vos
éperons, au moins? ricana l'homme de police.
Vous verrez cela tout à l'heure. ^
— Voyons, sérieusement, là... Je reconnais que vous valez mieux et plus que votre enveloppe de
pacotille.
— Bien obligé.
— Oue demandez-vous? que cherchez-vous? que.
voulez-vous?
— Mon pauvre monsieur Jules, vous êtes réellement incorrigible. Enfin, je suis hou prince et je veux bien vous répondre.
jW x i soupira-t-il avec satisfaction^
— Personnellement, moi, je ne vous demande rien ; je ne viens chercher ni homme ni chose chez vous, et je ne veux ni bien ni mal.
— Tonnerre ! Enfin vous venez de la part de
quelqu'un? Vous savez que je suis, ou plutôt que j'étais en relation avec ce Maucierc que le diable peut bien étrangler pour tout le mal quil me donne?
— Ah! vous brûlez, comme disent les enfants.
— Donc?
— Donc, je viens à vous de la part d'une de mes connaissances.
— Qui se nomme?
— Louis- Horace Escoubleau de Sourdis, comte de Maucierc. Etes-vous satisfait?
Cela fut dit avec une ironie de si bon goût, que l'ex-agent de la police de sûreté ne sut plus s'il devait remercier ou se fâcher de nouveau.
— Satisfait — satisfait.,, répondit-il, je ne le serai que quand je saurai à qui j'ai affaire.
— Que vous importe ?
— Vous me le direz, à la fin des fins!
— J'en suis désespéré pour vous, mon cher monsieur, mais comme cela ne vous regarde aucunement, vous m'autoriserez bien à garder le plus strict ingognito.
— Alors vous vous méfiez de moi?
— Pouvez-vous le penser ?
— Je le pense d'autor et d'achar.
— Encore de l'argot !
— Je le pense fermement, se reprit M. Jules.
— - Eh bien ! monsieur, fit agréablement Passe-
Partout, entre nous; — nous sommes bien seuls,
n'est-ce pas? — entre nous, vous avez raison de le penser.
Pour le coup, M. Jules bondit comme un cheval qui vient de recevoir une volée de coups de cravache.
— Je puis vous faire arrêter, cria-t-il.
— Je voudrais voir cela, lit l'autre en riant.
— Oui? Eh bien ! vous le verrez.
— Vous oubliez, cher monsieur Jules que vous n'êtes plus chef de la brigade de sûreté, fit Passe- Partout, en tambourinant sur la table du bout de ses doigts.
— Qu'est-ce que cela fait?
— On n'arrête pas les gens sans rime ni raison, dans notre beau pays de France.
— Vous croyez ça, vous ?
— Surtout quand on n'est rien.
— Rien ? moi 1
— D'ailleurs, essavez. .le suis curieux de, voir comment vous vous y prendrez.
— Pardieu! Je n'en aurai pas le démenti, s'écria le patron, qui se précipita vers le coin de son cabinet où se trouvait la sonnette d'appel.
— Je vous en défie.
Et Passe-Partout se leva aussi.
M. Jules sonna violemment.
— Faites ! faites ! dit l'ouvrier en lui riant au nez; seulement, je vous en avertis, je parlerai.
— Vous pouvez bien chanter si ça vous amuse.
— Je suis très-bavard.
— Tant pis pour les autres.
On frappa à la porte.
Le patron allait crier : Entrez! mais il s'arrêta en entendant Passe-Partout prononcer les quelques mots que voici :
— Avez- vous eu vent, cher monsieur Jules, d'une certaine affaire Ger... Ger... aidez-moi donc?
— Vous dites? s'écria-t-il effaré.
— Meur!..* Germeur ! c'est cela. Nous avons aussi l'histoire de la famille de TEstang...
— De V Estai) g!
Et r ex-agent recula comme devant un fantôme qui se serait soudainement dressé devant ses yeux.
En ce moment, la porte s'ouvrit, et Piquoiseux, qui avait donné à son patron deux fois le temps moral de lui ordonner de paraître, craignant de ne pas avoir entendu sa réplique, entra en scène.
— F...lanquez-moi la paix, vous! Qui est-ce qui vous a appelé ?
Et d'un violent coup de pied il ferma la porte au nez de ce charmant M. Piquoiseux.
Il ne vint même pas à l'idée du secrétaire de répondre à son chef : Mais vous m'avez sonné ï tant il était accoutumé à une obéissance passive.
— Décidément vous êtes un bon zig. . . je veux dire une rude lame... 11 n'y a rien à gagner dans un duel avec vous... Soyons amis, hein?
— Je ne suis pas venu pour vous êtes désagréable, répondit Passo-Partout , médiocrement dupe de ces avances doucereuses,
— Ainsi, vous savez?.,, reprit-il avec une quasiémotion dans la voix.
— Tout ! dit nettement l'autre.
Cette réponse amena un silence.
Ce fut M. Jules qui le rompit encore.
Toute trace de colère avait disparu de son visage. Par un effort suprême de sa volonté, sa physionomie avait repris une expression de bienveillance et de franchise.
— Vous êtes un homme comme je les aï me. Ne faites plus attention aux calembredaines que je vous ai lâchées. C'était pour vous éprouver. Je suis convaincu de votre valeur; nous allons, si vous le voulez bien, traiter à présent de puissance à puissance.
— Comme il vous plaira. Alors, nous pouvons nous rasseoir.
— J'ai encore une demi-heure à vous donner.
— Quand je vous disais, dit Passc-Partout avec un fin sourire, qu'à la longue vous prendriez, grand intérêt à notre entretien.
— C'est tellement vrai, ce que vous dites- la. que je ne demande pas mieux que de vous laisser parler trente minutes, sans me permettre la moindre interruption.
Il était redevenu maître de lui-même.
L'ouvrier sentit qu'il ne s'agissait plus de s'amuser aux bagatelles de la porte. Il était parvenu à enfourcher cette bête rétive, et il ne s'agissait plus pour lui que de la diriger et de lui faire exécuter les courbettes et les changements de pied d'usage dans la haute école.
— Venons au fait, dit-il,
— J'écoute.
— M. de Mauclerc...
— Disons: Mauclerc, tout court,., ce sera moins long et je comprendrai quand mêm«*, interrompit-il.
— Soit. Mauclerc avait rendez-vous la nuit dernière, à l'Opéra, avec un de vos hommes?
— Après ?
— Est-ce vrai?
— Oui.
— Bien. Arrêtez-moi, si, involontairement, je me dépars d'une seule ligne de l'hommage que je prétends rendre à la déesse Vérité.
— Je serais heureux, ne pût s'empêcher de ricaner M. Jules, si vous vouliez bit n m'indiquer l' arrière-boutique où l'on vous enseigne des phrases aussi ronflantes.
— Y entreriez-vous en apprentissage? fit Passe- Partout plein d'obligeance.
— Aujourd'hui même.
— Eh bien ! nous verrons tout à l'heure.
LES COMPAGNONS DE LA I.UNK 3i5
— Je retiens votre promesse. Revenons à notre
mouton.
— Singulier mouton que Mauclerc 1 Enfin, je vous obéis... Vous n'ignorez pas que, soit qu'il lut échauffé par les fumées du champagn<\ soit qu'on l'eût provoqué, il s'est pris de querelle en plein
bal.
— J'ai là le rapport de mon agent, dit M. Jules en montrant un do-sier qui se trouvait sur son bureau et sur lequel se lisaient en lettres majuscules ces mots : Affaire Mauclerc.
Votre agent vous a-t-il appris la suite de cette
querelle?
— Non. Je l'attends.
— Je puis vous éviter cette attente pénible?
— Oh ! pénible! Allez toujours.
— Mauclerc a souffleté son adversaire.
Je croyais le contraire. On m'a assuré que
c'est lui qui avait été gifllé le premier.
— On s'était contenté de lui ganter la ligure.
— Ganter est joli! Il y a ganter et ganter, ditil en riant. Bref, ces messieurs se sont battus, n'est-ce pas?
— Oui.
— Et l'adversaire de Mauclerc est sur le flanc ; voilà qui m'explique sa disparition. Il aura filé pour la Belgique.
— Ce n'est pas cela.
— Il n'a pas filé?
— Ce départ était difficile. Mauclerc, qui venait de blesser son premier adversaire, a de son second reçu un coupd'épée au travers du corps.
— Ils se sont mis à deux? c'est un assassinat 1
— Non. Il y a eu dvux duels au lieu d'un.
— Les témoins n'auraient pas dû le permettre.
— On n'est pas sorti des règles les plus strictes d'une rencontre loyale.
— Une si bonne lame, se faire trouer le bedon, pardon, le ventre, aussi maladroitement !
— Maladroitement? que nenni. Il n'a été touché que par un coup de maître.
— Vous y étiez ?
— J'étais un des témoins de Mauclerc.
— Excusez du peu ! Pour un ouvrier, vous avez de belles connaissances.
— Dans ces moments-là, on est embarrassé, et, pour peu qu'on veuille en finir vite, on prend qui vous tombe sous la main, fit modestement Passe- Partout.
— En somme, est-il blessé grièvement le maladroit ?
— On craint pour sa vie. Le médecin qui a fait le premier pansement n'a qu'un bien faible espoir.
— Bigre ! Et où l'a-t-on transporté?
— Trop faible pour que ses témoins pussent le ramener à son domicile, il a été conduit Allée des Veuves, dans la maison de santé du docteur Martel.
— Bonne maison !
LES COMPAGNONS t>E LA I.CNC 31 i
— Vous la connaissez ?
— Oui.
— Et le docteur Martel ?
Je dois le connaître aussi, répondit vaniteu-
seumentM. Jules; mais continuez.
— En reprenant ses forces, Maucïerc m'a aporni, et, faisant de la main un geste pour éloigner nuis les assistants, il m'a prié de me pencher vers lui...
— Allez, je ne perds pas un mot de la mise en scène, dit l'homme.
— Je lui obéis; alors, me serrant la main et me parlant à l'oreille, il me dit : Mon ami, vous m'avez déjà rendu le bon office de me servir de témoin...
— Joli service! grommela l'autre.
— Des motifs de la plus haute gravité m'obligent à mander ici une personne que...
Il s'interrompit, et rappelant le docteur Martel, qui s'était écarté un moment et se tenait dans une encoignure de fenêtre.
— Docteur, lui demanda-t-il d'une voix de plus en plus faible, docteur, je suis un homme brave et j'ai besoin de savoir à quoi m'en tenir ; combien de
' temps me reste- t-il à vivre?
Et comme le docteur Martel hésitait :
— La vérité, docteur, la vérité 1 11 y va des plus graves intérêts...
— Mais, monsieur, répondit M. Martel, ne pensez pas à cela; je ne peux rien assurer, du reste, ce
n'est pas le moment de vous occuper des affaires des autres...
— Oui, fit M. Jules, tous les biais qu'on trouve en pareil cas.
— Mais le blessé se dressant sur son séant : Je vous somme de me répondre ; ai-je deux heures devant moi? — Oh! plus que cela, répondit le médecin. — Deux jours? — Il n'eut pas de réponse. — . Un jour? — Oui, si le mieux que j'espère se produit; sinon, le sang vous... — Le sang m' étouffera? — J'espère 4 uo non. — Mais c'est possible. — Le médecin se taisant de nouveau, Mauclerc lui dit : Merci.
— Un crâne mâle, tout de même, grommela M. Jules avec l'admiration que tout homme de sa trempe a pour le courage matériel et brutal. Et alors, qu'est-ce qu'il vous a dit, tout bas?
— Il faut que je voie M. Jules... Allez le trouver à son agence, 7, rue des Noyers, et priez-le de venir.
— Tout de suite I s'écria M. Jules. Ah! sacrebleu ! voilà une heure que vous me laites jaser quand c'était si facile de me...
— Et priez-le de venir à six heures du soir, con* tinua imperturbablement Passe-Partout.
— Pourquoi si tard ?
— A cette heure-là, dit le blessé, j'aurai envoya chercher des papiers que je veux lui remettre... D'ici là, je vivrai, je vous le jure...
— Très-bien,,, je comprends! fit r ex-agent en
Lï-S COMPAGNON? DE T. À LUNE 349
se frottant les mains d'un air de jubilation,,. Les papiers. . . bon î
— Vous comprenez? tant mieux, fit froidement l'ouvrier. Moi je n'ai pas à comprendre, j'ai à accomplir ma mission, et je l'accomplis le mieux
qu'il m'est possible. Que ces papiers soient curimix, qu'ils ne le soient pas, je ne demande ni a les voir ni à les lire. Je me rends au vœu d'un blessé, d'un mourant peut-être, c'est tout.
— Oh ! ils ne vous intéresseraient guère.
; — Je le suppose. Le comte m'a chargé de vous recommander de ne pas vous faire annoncer sous votre nom.
> — Il rougit de ses amis à son heure dernière, ce monsieur! fit le patron du jeune et beau Piquoiseux, moitié blessé dans son amour-propre, moitié convaincu de l'utilité de cette précaution. C'est bon. On mettra un faux nez, si c'est nécessaire.
— Cela vous regarde.
— Ah! le comte est un gaillard plein de prudence. Il ne laisse rien au hasard.
— Excepté sa vie, quand il ta risque sur un dégagement ou sur un coupé mal paré.
Vous faites des armes? dit narquoisement
M* Jules.
— Au régiment, j'ai été prévôt en second.
Je voudrais bien savoir dans quel régiment
vous avez servi, vous? fit-il d'un air narquois.
— Dans le quatrième plongeur à cheval, riposta Passe-Partout en riant.
— Vous n'êtes pas bote, vous !
— Vous avez mis du temps à vous en apercevoir.
— Et si vous vouliez, continua-t-il, vous pourriez vous faire une jolie position.
— Où cela?
— Dans mon agence de renseignements. Hein?
qu'en pensez-vous?
I — Nous en recauserons... si les conditions sont
bonnes. .. je ne dis pas non,
— Il ne dit pas non, c'est oui, pensa M. Jules, je le tiens... Oh! les conditions, fit-il tout haut,
% vous les fixerez vous-même, mon cher monsieur...
monsieur?...
— Rifllard, ouvrier cambreur, répondit Passe- Partout avec sang-froid.
M. Jules éclata de lire.
— Va pour Rifllard 1 et à ce soir.
— Où cela?
— Ne serez-vous pas à six heures au chevet de ï notre ami Mau clerc?
| — J'y serai. Ainsi, je puis répondre à ce pauvre
diable de blessé que vous ne lui ferez pas faux bond?
— À six heures précises, ce soir, chez le docteur Martel, allée des Veuves.
— Je vous félicite de votre mémoire.
— Vous verrez plus tard, mon cher monsieur Rifllard, que je n'en manque réellement pas, fit-il
Al
LES COMPAGNONS »K LA MINK .'iM
avec son air bonhomme, bien plus redoutable ([ue ses roulements d'yeux furibonds.
— Maintenant, cher monsieur Jules, il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous.
; — Pas avant d'avoir accepté tous mes remerciements pour tout l'ennui que je viens de vous causer, fit M. Jules en lui tendant la main.
Passe-Partout prit bravement la main de M. Jules et la serra assez pour que l ex-agent crût réellement ■ Favoir embauché ; puis il se dirigea vers lu porto du cabinet.
— Une prière, cher monsieur, dit-il au moment où il en touchait le bouton.
— Parlez î
— Ne pourriez-vous pas m'éviter la corvée de traverser de nouveau cette horrible salle, pleine. de gens crottés qui empestent le tabac et le cigare?
— Ah! monsieur Rifïlard! monsieur Milliard!
répondit M. Jules en riant, pour un ouvrier cambreur... D'ailleurs, vous oubliez (pie j'ai renvoyé tout mon monde.
— Ah! monsieur Jules! monsieur Jules! vous allez redevenir indiscret... Est-ce que je me suis entêté à vous parler de l' allai rc Gcrmeur ou de la famille de TEstang, moi?
Le sourire s'éteignit sur les lèvres de î'ex-chef de la brigade de sûreté.
Pour la seconde fois il était réduit au silence,
'il Ï
352 LES COMPAGNONS DE LA LUNE " >v
maté par une réponse faite avec un air d'innocence V complète par son mystérieux visiteur. j
— Venez, lui dit-il sèchement.
Et il le fit sortir par l'issue dérobée qui avait déjà servi au sieur Charbonneau.
— Tout droit devant vous, ajouta-t-iL L'alléef " donne dans la rue.
Les deux hommes se saluèrent L' ex-agent rentra dans son bureau :
— Qu'est-ce que c'est que ce muscadin-là?
— On verra plus tard 1 — Comment diantre a-til eu vent de ces deux satanées affaires? — Est-il de la rousse? — Non. Je le connaîtrais. Ah ! bah! ; en attendant que je m'occupe de lui, occupons-nous
de l'autre. — . Ah! Monsieur de Warrens, vous — n'êtes pas hors de mes griffes ! Je tiens marevanche. Elle m' arrive toute seule, ou par l'entremise de- M. Rifllard... Joli nom qu'il a choisi là! Enfin!... il ne faut pas trop se plaindre. Cette providence aveugle, le hasard, — comme dirait M. Lacressonnière au théâtre dé l'Ambigu,' — se charge de réparer la sottise de Cequillard-Charbonneau.
Et tout compte fait, M* Jules ne fut pas mécon* tent de sa matinée.
De son côté, Passe-Partout Rifïlard s'éloignait joyeusement , à grands pas, de la maison sise numéro 7, rue des Noyers, murmurant à part lut',*; tout en regardant avec soin si l'autre ne l'avait pas fait suivre.
LES COMPAGNONS DK Ik LU» K 351*
'0% -i Vive Dieu ! Ai-je bien joué mon petit rôle!,
■ainsi que le disait Sa Majesté Charles le neuvième de sanglante mémoire! — Si tu ne m'as point pris
* pour IViUiard, l'ouvrier camb: eur, je no pense pas nue tu puisses mettre un nom sur ton visiteur do ce
"'matin, mon pauvre. Jules, vieux lion sans dents et sans grilles. Voilà donc encore une réputation d'habileté usurpée dans ce Paris, où tant de bateleurs de toutes sortes font leurs nids et leurs trous! Ace soir, vieux lion, à ce soir !
Et Passe-Partout monta philosophiquement dans un omnibus qui passait.
Où allait-il, cet omnibus V Le conducteur seul aurait pu répondre à cette question, Passe-Partout en ignorant la direction tout autant que vous el nous, chers lecteurs.
Lettre à M, Amyot . i
PftOLOGUE. — A VOL D'ûlSKAU.