TABLEAU VII, SCÈNE III
LAMBERT
Eh bien ! si vous êtes le plus fort, vous m’entraînerez à l’eau avec vous; nous nous noierons tous les deux, j’aime mieux ça!
GUILLAUME, se calmant.
Au nom du ciel, Lambert, va-t’en !
LAMBERT
Pas pour un empire !
GUILLAUME
Mais tu ne sais donc rien ?
LAMBERT
Je sais tout.
GUILLAUME
Je suis déshonoré !
Dites que vous êtes malheureux...
GUILLAUME
Trente mille francs! Je dois trente mille francs!
LAMBERT
Eh bien ! Est-ce que vous croyez qu’ils sont au fond de l’eau?
GUILLAUME
Lambert...
LAMBERT
Oh ! tenez, c’est mal ce que vous voulez faire là, père Guillaume ! Une liquidation dans la rivière, c’est par trop commode !
GUILLAUME, revenant à lui tout à coup.
Que dis-tu?..
LAMBERT
Air : Aux braves hussards du 2®.
J’ dis qu’ ça n’est pas au fond de la rivière Que vous r’trouverez l’estim’ des honnèt’s gens.
Mais les efforts de votre vie entière.
Votre travail, vos labeurs incessants,
Doiv'nt vous sauver et fair’ tair’ les méchants!
S’ tuer c’est faillir... à s’ tirer du naufrage,
Faut qu’ l’honnéte homme use ses jours entiers,
Puisque sa vie est alors le seul gage,
Qui, dans l’av’nir, reste à ses créanciers !
Vivez donc pour vos créanciers !
GUILLAUME
Lambert, tu as raison... mourir, ça ne remédie à rien; mais, quand on est arrivé jusqu’à soixante ans sans devoir un sou à personne, et qu’on se voit dans l’impossibilité d’acquitter une dette énorme; vivre n’est plus possible... c’est s’exposer aux insultes, au mépris... Arrache-moi d’ici si tu veux...
mais demain j’y reviendrai, et, si je ne le pouvais pas, je mourrais de chagrin et de honte!... Ainsi donc, ami, va-t’en, je t’en prie, va-t’en !
LAMBERT
Vous auriez raison, père Guillaume, que, pour m’en aller sans vous, ça me serait impossible!.. Mais vous avez tort, j’ veux vous le prouver... c’est donc pas le moment de vous obéir! (ici Lorrin paraît au fond, à gauche.)