SCÈNE V
LAMBERT, LORRIN.
LAMBERT
Ah çà! voyons, Lorrin, tu n’es pas un monteur de coups; t’as d’autres défauts, mais t’as pas celui-là. C’est donc pas pour te moquer du père Guillaume, que t’as parlé de le sortir d’embarras?... Mais, si ce n’est qu’une histoire que t’as faite, pour le tranquilliser momentanément, c’est encore pire, parce qu’une fois détrompé...
LORRIN.
Je n’ai rien inventé. Écoute-moi, Lambert... ce que j’ai à te dire est plus difficile ; mais comme il y va de la vie de ce brave homme, j’en aurai le courage. Ce n’est pas moi qui sauverai le père Guillaume, c’est toi, et c’est Madeleine, si vous le voulez bien tous les deux.
Si nous le voulons ?
LORRIN.
Tu aimes Madeleine ?
LAMBERT
Oui... après?...
TABLEAU Vil, SCÈNE V.
LORRIN.
Eh ben ! là est le seul obstacle au bonheur du père Guillaume.
LAMBERT
Comprends pas.
LORRIN .
L’homme qui pourrait v’nir à son secours aime aussi Madeleine... il l’aime depuis plus longtemps que toi... il l’aime d’un amour qui ne reculerait devant rien !
LAMBERT
Et celui-là est riche?
11 vient de faire un héritage. Il a cru d’abord que l’argent pourrait le guérir ; il a passé quinze jours en plaisirs, en orgies, jetant les écus par les fenêtres, si bien qu’aujourd’hui il ne possède pas beaucoup plus que la somme nécessaire à sauver le père Guillaume. 11 est prêt à donner cette somme
J our épouser Madeleine, et, le lendemain de son mariage, il evra se remettre à l’ouvrage, pour recommencer sa vie de labeur, son existence d’ouvrier.
LAMBERT
Et ce que tu me demandes, c’est de renoncer à Madeleine?... Ce que tu lui demandes, à elle, c’est de t’épouser?
LORRIN. '
Oui.
LAMBERT
C’est impossible ! *
LORRIN.
Ah!... n’eil parlons plus... Adieu... (il fait quelques pas en arrière et se retourne.) Quant au père Guillaume, s’il se tue, ce n’est pas ça qui empêchera votre noce d’être gaie... n’est-ce pas ?
LAMBERT
Guillaume I...
LORRIN.
Qu’est-ce que c’est, après tout, que le père Guillaume?... l’oncle de Madeleine, celui qui l’a élevée... celui qui t’a pris tout enfant par la main, et qui t’a donné un état pour vivre !... Bah ! qu’est-ce que ça fait?... au diable les oncles et les bienfaiteurs! Et pourquoi leur mort nous empêcherait-elle de danser?
LAMBERT
Lorrin !...
LORRIN.
Adieu ! (U fait quelques pas pour sortir.)
LAMBERT
Reste !
LORRIN, s’arrêtant.
Pourquoi?
LAMBERT
Ah! tiens, je suis fou!... Ce que je souffre est affreux!
LORRIN, froidement.
Je sais ce que c’est !
LAMBERT
Mais, quand même je consentirais, qui me prouve que cet argent?
LORRIN.
Consens d’abord... et je te prouverai tout ce que tu voudras.
Eh bien, oui! Pour sauver le père Guillaume, je m’engage à tout!... mais il faut que Madeleine consente de son côté.
LORRIN.
Ça te regarde... et, certainement, ce n’est pas moi qui lui demanderai ça.
LAMBERT
Eh bien, je la verrai... Oui, demain, j’aurai le courage... et si elle consent?...
LORRIN.
Mais elle aussi doutera peut-être... Tiens, Lambert, je joue ma dernière partie, et je veux la jouer cartes sur table. (Tirant un portefeuille de sa poche.) Prends ce portefeuille... j’ai conliance en toi... montre à Madeleine les billets de banque qu’il contient... dis lui que la réputation, que la vie de son oncle sont renfermés là-dedans... Et, si elle refuse, eh ben, tout sjjra dit!... tu auras fait ton devoir, et moi je saurai ce que je devrai faire... Tiens, prends, (n lui donne le portefeuille.) Demain... chez Madeleine!...
LAMBERT, accablé.
Demain . .. chez Madeleine !...
LORRIN.
C’est convenu, (il sort vivement par la droite. — Lambert, anéanti, tombe assis snr une pierre, à droite. — A ce moment on voit Audoche et Zizine, conduits par Larfailloux, passer au fond daus la barque, et glisser lentement sur la rivière, de gauche à droite. —— Us chantent : Andoche s’accompagne sur une guitare.)