‹ Les compagnons de la Truelle piece populaire, melee de chant en trois actes et neuf tableauxChapitre 78 sur 106 · TABLEAU VIII, SCÈNE II · texte numérisé non relu

TABLEAU VIII, SCÈNE II

caresses, plus Je joujoux, plus de belles robes, quelquefois même plus de pain ! Ces vilaines gens vendaient des chansons sur les places publiques et dans les faubourgs, et, l’hiver comme l’été, par le soleil brûlant aussi bien que par la neige, je les suivais en haillons et je chantais l’estomac vide; mais ce n’étaient pas là mes plus amères souffrances... Deux ou trois fois par semaine, le maître du logis se grisait, et, ces jours-là, quand il rentrait le soir, notre taudis devenait un enfer !... Nous étions battues, moi, une enfant, ainsi qu’une vieille femme!... battues par un homme ivre,!... Jugez si je devais avoir les ivrognes en horreur!... Enfin, après un an de cet affreux supplice, un soir que la maison retentissait de nos cris, un homme entra tout à coup, en brisant d’un coup de pied la porte de notre misérable grenier. « Madeleine Durand ! » demanda-t-il en faisant un pas dans la chambre. « Où est-elle? — Madeleine! » répondit l’ivrogne en saisissant un tabouret. «La v’ià; mais elle est à moi, et j’assomme le premier... » Il n’avait pas achevé sa phrase, qu’il tombait à la renverse, étendu à terre d’un coup de poing vigoureux, et que mon oncle, car c’était lui, m’emportait, sans ajouter un seul mot. J’étais enlin sortie de mon enfer!

LAMBERT

Pauvre fille!

MADELEINE

Si j’aime mon bon oncle Guillaume! Mais il ne m’a pas seulement sauvé la vie, en m’arrachant à la misère et à tout ce qui s’en serait suivi, il m’a rendu les soins, les caresses de celle qui n’était plus !... Aussi, je l’aime, comme j’aimais ma mère !... Pierre, je ne peux pas vous en dire davantage.

LAMBERT

Bien! très-bien, Madeleine !... Notre histoire est à peu près la même. Ce que le père Guillaume a fait pour vous, il l’a fait aussi pour moi, et, moi, je n’étais qu’un méchant gamin, un vaurien... Je lui dois mon état, je lui dois plus encore : votre estime... Car ce que votre amour n’avait pu faire, il l’a fait , lui... Il m’a corrigé de cet affreux défaut, dont vous parliez tout à l’heure. Eh bien! Madeleine, si on venait vous dire aujourd’hui que ce brave homme, notre bienfaiteur à tous deux, va mourir, qu’il va se tuer, si nous ne le sauvons pas à notre tour, comme il nous a sauvés autrefois, que répondriez-vous?

MADELEINE, qui s'est levée, avec effroi.

Se tuer! lui!

LAMBERT, sc levant.

Ce serait fait déjà, si je ne l’avais suivi hier, si je ne l’avais arrêté au bord de la rivière, où il allait se jeter !

MADELEINE

Mon oncle Guillaume, se tuer! et pourquoi, grand Dieu?..,

LES COMPAGNONS DE LA TRtTELLE.

LAMBERT

Parce qu’il est ruiné!., parce qu’il doit trente mille francs et n’a pas le premier sou pour les payer.

MADELEINE, eu larmes.

Une pareille somme!.. Mais nous ne pouvons le sauver, nous qui ne possédons lien!

LAMBERT, tirant de sa poche le portefeuille.

Nous le pouvons, Madeleine, car, cet argent, le voilà... il est dans ce portefeuille.

Et qui vous l’a donné?..

LAMBERT

Donné!.. Oh! on ne donne pas trente mille francs pour rien... Mais le bonheur s’achète à tout prix, et celui qui m’a confié ce portefeuille, veut être heureux pour son argent.

MADELEINE

Je ne vous comprends plus.

LAMBERT

En épousant celle qu’il aime.

MADELEINE

Et celle qu’il aime?..

LAMBERT

C’est vous !

MADELEINE

Et cet homme ?

LAMBERT

C’est Lorrin !

MADELEINE

Ah! jamais!

LAMBERT

Ah! ne vous pressez pa3 de dire : jamais! je l’ai dit aussi, moi, car, je ne croyais pas que ce fût possible... Mon cœur, ma pensée, tout en moi se refusait à cet affreux courage... mais, quand j’ai réfléchi et que je me suis dit : pour épouser Madeleine, il faut laisser mourir le père Guillaume .. et que son enterrement précède notre noce... Lui, qui devait être le patriarche de la fête, il ne serait plus là ! Est-ce qu’ils seraient bien gais, les violons qu’il n’entendrait pas?..

MADELEINE

Ah! taisez-vous!..

LAMBERT

En pensant à tout cela, mon cœur s’est brisé, ma tète s est perdue, et je suis venu, sans idées arrêtées, avec ce portefeuille que v’ià, pour vous dire : Madeleine, que devuus-nous faire ? . . fil lui tend le portefeuille.)

. MADELEINE, le prenant.

Pierre, j’épouserai Lorrin !.. (oa frappe à la porte du fond. —

Madeleine remonte.)

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