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Les Compagnons de minuit

Le grand-duché do Bade est assurément l’une des contrées les plus pittoresques et les plus riantes de l'Europe.

Hautes montagnes, profondes et vastes forêts, ruines do l'effet le plus imposant, villages du plus gracieux aspect, grands fleuves majestueux, frais ruisseaux, torrents indomptés, tout concourt à faire de cette douce patrie la digne sœur de la Suisse et de l'Éoosse.

Si vous allez aujourd’hui de B&le à Manheim, soit que vous remontiez le cours du Rhin, soit que vous préférieMe chemin de fer ou la grand'route, qui serpentent presque côte à côte sur la rive allemande, vous êtes non-seulement frappé des tnagniUcences naturelles du pays, mai9 encore ému du calme tourianl, de la sérénité parfaite qui semblent y rogner sans lerlagc. Toutes les maisonnettes sont peintes en guillerettes ouleursqui réjouissent le regard du passant; il ne rencontre (Uc visages épanouis, grands yeux bleus, blondes chevelures | l joues roses, partout dans le lointain il entend comme un , erpélucl murmure tout formé d éclats de rires et de chansons; | étour de lui, partout il ne voit que verdure ti que fleurs. U roit rêver, c’est presque un paradis.

, A l'époque cependant où commence celle Histoire, c’est- h- ,

LE» CuM’.'GSOSU DK MiSUIT i.

dire vers la fln du siècle dernier, un peu de temps avant que n’éclatât la révolution française, il n’en était pas ainsi.

Les dernières guerres, si désastreuses pour tout le monde, avaient surtout ravagé les provinces riveraines du Rhin: le voyageur, à chaque pas, rencontrait quelques traces du fléau destructeur. Les murailles des villes étaient abattues, les tours étaient éventrées sur les collines. Presque tous les chàteoux avaient été démantèles; chose bien autrement désolante encore, beaucoup de villages incendiés n’offraient plus à la vue qu’un amas de ruines noircies et désertes. L’herbe croissait sur les roules devenues presque impraticables. Les vignobles, les houMonnières et les autres cultures commençaient è peine» à ressortir de l'état sauvage où les avait momentanément re- I plongés le malheur des temps. Plus de chansons, plusde rires, ] surtout plus de sécurité. Les mercenaires, les traînards de toutes les armées continuaient la guerre pour leur compte ; personnel. De soldats seulement ils étaient devenus bandits, i Cantonnés dans les profondeurs des forêts, parmi les roches . inaccessibles, au fond des souterrains inconnus des vieux bunjt | abandonnés, iis formaient des bandes d’autant plus redouta- , blés qu’une mystérieuse association les reliait toutes entre elles, et que la misère leur recrutait de toutes parts des corn- | plaisants ou des complices. Ils semblaient insaisissables ; i ils passaient pour indestructibles; on les appelait les Compagnons de Minuit. • •

Ce n'était pas que le grand-duc Charles-Frédéric manquât de résolution et d'énergie. Mais, bien qu'il vint de réunir à ' ses États le margraviat de Baden-Baden, il sc sentait trop ' faible encore pour lutter avec avantage : il attendait. Et la désolation, cependant, la terreur, croissaient de jour en jour autour de lui t

Ceci posé en passant, car nous ne saurions manquer d’y revenir amplement plus lard, retournons à notre récit.

Par une douce matinée de mai, deux jeunes filles étaient

assises sur la terrasse d’un élégant manoir tout récemment construit à mi-côte d'une montagne boisée, que dominait fièrement la sombre silhouette de l’ancien château de ltoscnttial.

Une tradition fantastique se rattachait à celle gothique de» meure, à ce nid d’aigle souvent perdu dans les nuages. C'était, disait-on, l’œuvra d’une seule nuit: l'architecte se serait appelé Satan.»

Grâce à cet infernal patronage, la famillede llosenthal avait jadis brillé d’un vif éclat; puis, son astre avait pâli, et s'était finalement éclipsé dans celle grande tempête allemande que souffla la guerre de Trente ans

Depuis lors, on no s’est guère plus inquiété des barons de Rosonthal. L’avant dernier rejeton de celle illustre race s’était même assez misérablement éteint, laissant à son fils Conrad, pour unique héritage, une caisse vide, une baronnie inculte, un manoir presque inhabitable.

Le jeunclwron Conrad avait d'abord vécu, comme son père, en hobereau sauvage, en gentilhomme chasseur.

Un beau jour, cependant, on l'avait vu s’habiller tout à coup à la mode du temps. L'aiglon s’apprivoisait, li alla dans les , tilles, il parut 4 la cour, il revint avoc de l'or, avec beaucoup d’or.

Une succession imprévue f disait-on; un trésor retrouvé? un gain considérable au jettf

— Quoi qu’il en toit, le nouveau château de Roacnthal s'éleva, presque aussi rapidement, presque aussi merveilleusement que l'ancien; mais celle fois k mi-côte de la montagne.

Aussi disait-on tout bas daos le pays que le jeune baron Conrad avait tout simplement renouvelé le pacte de sa famille avec le diable!...

On ne l'en aima pas moins, oonobstaot, car il continua d'être bon, car il devint généreux pour tous.

Quant au vieux burg, il fut abandonné aux broussaille; grimpantes et aux oiseaux de proie; mais il ne resta debout, toujours aussi fier, toujours aussi terrible à voir, surtout du tôlé du nord, d’où il paraissait comme planer au dessus de la tociiiMise cl sombre vallée qu’on nomme encore aujourd'hui le Yal-d Enfer.

L’autro versant de la montagne, celui qui redescend vers le midi, offrait une perspective toute différente. La forêt presque primitive, les sauvages rochers s’étendaient librement encore au-dessous de l'ancien manoir I mais au-dessous du nouveau, la nature, déjà plus riante par elle-même, s'égayait eu outre depuis peu par les coquetteries de l'art. C’était d'abord un immense parc, tracé sur les dessins de celui de Trianon. Audclà de ses murailles, que trouaient de nombreiK sauts- de-loup, quulquo Lenôtro badois avait taillé de longues échappées à travers les bois intelligemment éclaircis, l’ lus loin encore, le regard planait avec ravissement sur de vertes prairies, à la surface desquelles couraient les gracieuses brumes matinales que parfois empourpre le soleil levant. Le Nectar coulait dans le fond de ce tableau que fermait à l'horizon la pittoresque silhouette de l’autre rive, toute dentelée do forêts, de clochetons et de tourelles. C'était une perspective enchanteresse; c’était un féerique panorama, vu surtout de la haute terrasse sur laquelle les deux jeunes Qlles, dont nous venons de parler, étaient assises et causaient à mi-voix par celle douce matinée du priulemps.

Toutes deux appartenaient évidemment à l’aristocratie du duché. La plus jeune était l'unique parente, la propre sœur du baron Conrad de Rasenlhal.

Elle avait dix-huit ans à peine. Elle était frêle, mignonne et blonde. Bien d'intéressant, rien de séraphique comme son visage, un peu pale, peut-être, mais où la moindre émotion faisait aussitôt épanouir des ros s d'une adorable fraîcheur. Ses traits, généralement allonge s, étaient d’une délicatesse infinie. Sa petite bouche, bien qu’un peu triste, avait parlofe des sourires qui faisaient rêver à ceux des anges. Comme les leurs, ses grands yeux étaient bleus, mais hélas? sans regards... la pauvre Beilha de llosenthal était aveugle

La comtesse Hélène, sa compagne, offrait avec elle un contraste frappant. Son opulente chevelure, ses yeux d’une rare vivacité, étaient de ce beau uoir ruisselant qu'on ne rencontre d’ordinaire que dans !*.- régions plus favorisées du soleil.

Son teint avait cette brume transparence dont les grands maîtres italiens eurent le secret. Dans le galbe de son visage on retrouvait la perfection du type antique. Elle était gronde, «lancée, belle comme la Diane Chasseresse. LVIégaiile amazone à brandebourgs d’argent dont elle était vêtue ce malin-la, le feutre à plumes blanches qui la coiffait à ravir, la line cravache qu’elle tourmenta il encore dans ses admirables mains cavalièrement gantées, et plus encore l’animation, le desordre du«c course récente qui se remarquaient encore en elle, tout attestait que la comtesse Hélène venait de traverser au gnkip les forêts d’alcntorr, ces redoutables forets où la crainte des bandits faisait ba«tre le cœur des plus intrépides I Gardez-vous, cependant, de croire que ce fût une virago, une Bradamantel Loin de Ifc, le charme de sa voix, la grâce de tous ses mouvements, son tendre regard, son frais sourire, sa pudeur surtout, la faisaient tout à la fois la plus douce et la plus hère, la plus ravissante et la plus digne de toutes les jeunes veuves, ou plutôt de toutes les jeunes filles de l’Allemagne. Ses propres paroles, du reste, ses confidences à sa jeune amie compléteront bien mieux ce portrait qu une description prolongée davantage.

— ilertha, lui disait-elle, je suis arrivée ce malin ici le cœur rompu (^espérance et de joie. Il y a de cela une heure à peine... et voici que tous mes beaux rêves se sont évanouis df jb... Je me sens l ame brisée... Je suis triste el malheureuse à vouloir en mourir !

— Follet... chère folle I... murmura la jeune aveugle avec une si caressante voix quelle semblait faite tout exprès pour consoler la douleur.

Et ses bras, en même temps, cherchaient Hélène pour l’embrasser.

La beUe comtesse s y précipita tout è coup d’elle-méine, et, éclatant enfin en sanglots, elle s’écria :

— Dort ha, j aime ton frère... ot bien décidément ton frère... ne m'aime pas !

Puis, avant même que la sœur de Conrad ait eu le temps de répondre, elle se redressa vivement, houleuse déjà île culte prouve de faiblesse, et d'une voix dans laquelle l'orgueil blesse reprenait momentanément le dessus, elle poursuivit :

— El j’ai vingt ans!... El je suis belle 1... Et je suis riche 1... Et jo venais lui dire : Je te sacrifie une couronne I... Oh !... c'est à la fin par trop d'humiliation !... Je sais ce qui me resta à faire... soit... C’est lui qui l’aura voulu !...

Vainement Ilertha s’efforçait de prendre ta défense de Cou rad.

— Tais-toi 1 conclut Hélène avec le courroux hautain d’uni reine offensée.

Et, le sein palpitant, les narines agitées, la lèvre convulsive, l’œil jetant des éclairs à travers les larmes que vainement cite cherchait ù retenir, la superbe jeune femme se mit è marcher â grands pas fiévreux sur la terrasse sonore.

La jeune aveugle ne pouvait, hélas!... la voir, mais l’instinct de son cœur lui faisait deviner facilement combien elle devait souffrir.

Bcrlba obéit donc el se lut, se résignant, avec son habituelle douceur, à laisser passer co premier orage.

Mais lorsque le pas de sa compagne sc ralentit, lorsque les grondements inarticulés de sa colore s’éteignirent en un murmure plaintif, la jeune aveugle éleva de nouveau la voix.

— ilelène ! dit-elle avec la tendresse infinie d’une mère qui gronde un tout petit onfanL.. Helcnot... ma pauvre Hélène... tu es injuste envers Conrad... et surtout envers moi!...

Dès le premier mot, la comtesse s’était arrêtée. Une nouvelle transfiguration s'opéra rapidement en elle. Aux brusques éclats de l'orgueil irrite succédèrent, comme par enchantement, les mélancoliques rêveries do l'amour inquiet. Son regard, son geste, son sein, sa voix, tout se calma et s’adoucit. Quelques dernières larmos lui revinrent, semblables aux perles humides qui roulent en tremblotaut sur les fleurs apres la pluie. Déjà ce notait plus la même jeune femme; mais belle toujours, bien quo d’une tout autre beauté, ello redevint cent fois plus belle encore.

— Pourquoi ne pas vouloir oi'écouter r poursuivit harmonieusement Ilertha. Peux-tu douter quo jo sois ton arnje? Tu

lo trompes, Hélène... je le l'assure... crois moi!... Nous autres aveugles, nous jugeons bien mieux les sentiments de ceux que nous aimons, précisément parce que nous ne les jugeons qu’avec les yeux du cœur. Je suis clairvoyante du ce ! côte-là, lu le sais bien. Conrad l’aime, folle que tu est... | Conrad l’aime, peut-être plus que tu ne l'aimes !... Ne va pas me dire : J’ai vu ceci, j'ai vu cela !... Vu... la belle affaire !... J Mais rien n’est trompeur comme les yeux, et la plupart du temps... là... vrai... ce n'est pas la peine d’en avoir’... Je te réponds de l'amour de Conrad, moi... Ma parole doit te suffire... ta parole d'une aveugle... c’est infaillible... car je ne saurais trop te le répéter, mon Hélène... dans le fond de | lame... ou n’y voit bien, réellement bien que lorsqu’on n’y | voit pas I

Depuis longtemps déjà la comtesse s’étant rapprochée peu à peu de Beriba, s’était, sans bruit, rassise auprès d'elle. ' L’angélique et souriaute enfant finit par lui tendre les deux mains, en guise d'irrésistible péroraison. Hélène les saisit tout a coup, l’attira sur sou cœur, à son tour I embrassa, et, I d’une voix non moins douce celle fois que celle de la jeune aveugle, elle lui répondit .*

— Pardon I... oh I pardon, mon omiel... pardon,» a sœur!... Tu veux me convaincre... ch! mon Dieu... je ne demande pas mieux que d’être couvaincue I... Voyons... causons raisonnablement... Je ne le demande qu’à parler la première; voilà tout Tu me répondras seulement lorsque j’aurai fini... J’ai besoin de te dire tout ce que je crains et le peu que j'espère encore... Laisse-moi repasser dans ma mémoire endolorie tout le passé, tout le présent, tout l'avenir de mes amours avec ton fjw»... LèJ»ae»moi me souvenir et réver tout haut... mais que je pleure ou sourie en rêvant, ne me réveille pas... veux-tu ?

— Endors-toi vite, j’écoute déjà ! consentit cnfanlinement Berlha.

Et, comme s’adressant aux nuages qui couraient dans le del bleu, aux grands arbres verts qui venaient caresser la terrasse de leur feuillage ami, à la brise, aux oiseaux, à tout ce qui peuplait cet immense et radieux Itorbeon, invisible, hélas, pour ses grands yeux éteints :

— Silence !... ajouta-t-elle en incitant tm do'gt sur ses lèvres.

Puis, lemblable à quelque bon ange veillant sur le sommeil de Tarne commise à sa garde, elle s’accroupit dans une altitude gracieuse, aux pieds de la comtesse Hélène, qui, se renversant en arriéré sur sa chaise longue, lo regard extoliqucment perdu dan» les nuées errantes nu ciel, commençait à passer la revue de ses souvenirs de jeunesse et d’amour :

— Nous étions enfants que nous nous aimions déjà! mtirmura-t-clle d’une voix qui semblait venir aussi «les lointains du passé. Ma mère habitait la vallée, le père de Conrad et de Bcrtha la cime de la montagne. Celui-ci pleurait une femme adorée, celle-là regrettait un époux à la mémoire duquel elle avait promis un deuil éternel. Les doux châteaux étaient donc bien tristes. En outre, ils étaient pauvres et tombaient également en ruines. Aussi, d'un commun accord, les enfants les fuyaient-ils chaque matin, lis se rencontraient au milieu de l iulervalie qui les séparait, à mi-côte de cet escarpement boisé, à l’endroit même où sV lève aujourd liui le nouveau manoir de flo&cnüiai. l>u plus loin que s'apercevaient les pauvres petits, c’était aussitôt une triple fantere d allégresse enfantine, une folle course les cheveux eu vent, de* embrassades et des gambades à n'en plus finir. Puis, tout lo jour on gaminait, on folâtrait, on buissonnoit au milieu des grands bois. Le» jeunes sauvages, au mijieu de leurs impénétrable» savanes, le» premiers entants d’Èvo et d’Adam, au sein du Paradis terrestre, out du vivre ainsi. Oh t pourquoi ne reste-t-on pas toujours enfantai Qui nous reodra ces beaux jours envolés I Comme nous étions fibre» alors, comme nous étions heureux I... Te souviens-' u, Jtefiba ?... dis... le souviens-tu ?

— Oui! imu<u«ra doucement in jeuno aveugla. Oht oui.. Conrad avait douze ans, H« tenc en avait neuf à peine; moi, sept tout au plus; ce qui fait que je vous considérais déjà comme deux grands personnages, que vous me guidiez souvent chacun par une main; que sans cesse vous veilliez sur

moi, et que tout naturellement j’ai pris la douce habitude de vous aimer, non-seulement couinu* un** joum* sœur aime son frère et sa sœur aînée, mais comme une fille aime son pèra et sa inère. Tu fus la mienne, Ib lone... car je n’en avais plus, moi. Je t'appelais alors tout haut «Je ce tmiii; tout bas, dans mon cœur, je le nomme eucore ma petite mère ! Tu le *oiv» bien, Hélène... tu le vois... je n’ai rien oublié 1

— Des années s'écoulèrent ainsi... poursuivit la comtesse, sans changer ni d’altitude ni d’accent. Puis un jour vint, fatal jour, jour de tempête, oif la foudre tomba tout à coup sur le grand chêne au pied duquel nous étions accroupis. l-’!lo nous renversa violemmemt tous les trois... tous les trois «.*pendant nous nous relevâmes... Mais hélas! l’éclair l'avait aveuglée, ma pauvre Bcrtha... Tu no nous voyais plus!

— El votre amitié, votre dévouement redoubla dès co jour pour la pauvre aveugle, qui aurait dit davantage vous aimer désormais, mois qui malheureusement no le pouvait pas... Déjà c’était impossible !

Et sc soulevant à demi, la tendre jeune fille mit un long baiser sur chacune des mains pendantes de sa compagne.

Presque aussitôt celle-ci continua :

— Ce malheur nous isola, nous rapprocha davantage encore, Conrad cl moi. Il venait d’avoir quinze ans. Déjà celait un beau jeune homme à l’air courageux et fier. Sa main commençait à trembler lorsqu'elle rencontrait ma main. U avait parfois d«'s regards qno j’étais bien loin de comprendre encore, mais qui me faisaient instinctivement battre le cœur. Il ne m’einbrossoit plus à tout propos comme autrefois, mais le soir seulement, à l’heure de nous séparer, et ce bniser-là semblait rester à mon front, et je rentrais toute rêveuse chez ma mère. Un soir elle me dit : Hélène, tu n'es plus un enfant, tu ne dois plus courir ainsi les bois comme une fille do bûcheron. Je ne répondis rien, mais le lendemain malin, dès l’aube naissante, d< jà j'etflis hors du château, déjà j'accourais vers vous. Haletante, éplorée, je racontai ce qui m'avait été dit la veille nu soir. Conrad aussitôt pâlit affreusement, s'élança vers moi, et mVtrcignit dans scs bras avec une t lia violence que j'en perd»*. le sou flic un instant. Toi, Berlha, lu pleurais. Oh 1 tu n'avais pas encore le don de seconde vue dans ce temps- là, ma pauvre chère aveugle ! sans quoi, rien qu’au cri que venait de jetor Conrad, rien qu’à celui par lequel je lui avais répondu, lu eusses deviné notre amour! Heureux enfants que nous étions encore, nous ne le devinions pat nous-mêmes! La journée, cependant, fut triste. Nous sentions vaguement qu’une première ombre planait sur notre innocente rélicilé, un premier aunge dans notre eiel jusqu'alors si pur P Le soir vint, la forêt s’assombrit; on ne pouvait pas sc quitter, il le fallut enfin. Conrad s’approcha silencieusement et m'embrassa au front. Je me sentis devenir toute rouge, et je me pris à pleurer. Pourquoi ? Oh ! mon Dieu... N’élaitce pas un pressentiment de l'avenir?... Vingt fois je me retournai avant de disparaître parmi les arbres. Vingt fois nous agitâmes, lui son chapeau, moi mon écharpe, au sommet de chaque colline du chemin. Vous me suiviez... vous étiez là toujours. Enfin je rentrai au château. Hélène, me dit froidement ina mère, vous m’avez désobéi; cl ce fut tout. Mais le lendemain, hélas ( je trouvai toutes tes portes ferim'es. Plus moyen de vous rejoindre. Oh ! comme je fus malheureuse co jour-là 1...

— Et nous donc ! se récria involontairement Berlha ; et nous I Oh ! je me le rappelle comme si c'était hier... Nous arrivâmes comme à l’ordinaire au rendez-vous, nous attendîmes sous le grand chêne. L'heure s'écoulait... personne 1 A chaque instant, Conrad me quittait pour courir jusqu'au sommet du premier coteau, cl regarder longuement sur la roule. Bien,., rien toujours! Et le soleil montait rapidement à l'horizon... Je ne pouvais voir mon frère, mais je IVntcndais piétiner furieusement autour de moi, cl par intervalles crier d’impatience et de douleur. Puis, sans rien dire, il me prenait par la main, et nous allions attendre un peu |dus loin «le chez nous, un pou plus près de cello qui ne venait pas. Noua arrivâmes ainsi jusqu'aux fossés du château de ta mort, I Me ne... et là, nous nous arrêtâmes tous les deux, ne pouvant plus celle fois avancer davantage ! Elle esL malade peut-être, ma disait

do temps en temps Conrad. Si elle ôtait morte ! s'écria-t-il un peu plus lard... Mais non, sanglotait-il un instant après, c’est tout simplement qu’elle nous oublie, qu'elle no nous aimé plus ! La nuit était arrivée depuis longtemps déjà... Pas une lumière aux fenêtres du vieux manoir... 11 ôtait trop lard pou{ frapper, pour ivoît une réponse quelconque... Et nous restions là, cependant 1 Et nous y serions assurément restés jusqu’au lendemain, si le vieux domestique de notre père inquiet ne fût venu nous en arracher enfin! Quelle nuitl... Pauvre Conrad!... Oht dès lors je le compris, Hélène... Il t’aimait autremep* quo moi, il t'aimait bien plus qu’on n'aime une sœur l

— Mol, pendant ce temps-là, je priais et je pleurais au pied de mon lit, car je ne m’étais point couchée. Durant tout le jour, tantôt j’avais rôdé à l’intérieur des murailles, en cherchant une introuvable issue, tantôt j’étais remontéo auprès de mn mère, afin de la conjurer à genoux de me laisser sortir. Elle fut inflexible. Tu l’as connue, Bertha, sans doute tu te la rappelles. C était une volonté do fer. La perte de sa fortune, la mort surtout de mon père qu’elle adorait, l'avaient transformée en une blanche et froide statue, toujours drapce de noir, et presque toujours agenouillée. Car elle passait littéralement sa vie eu prières. Les chagrins, l'exaltation religieuse en avaient fait uno créature qui d»kjà n’appartenait plus à la terre. Elle m’avait pour ainsi dire oubliée jusqu'alors, je crois même qu’elle ne m’avait jamais embrassée. Pauvre mère!... Oh ! je lui pardonne tout, elle avait bien souiïcrt !... Le lendemain matin cependant, briséo de fatigue, je uio jetai sur mou Ut. Quelqu'un entra dans la chambre, et, me voyaut lis yeux fermés, murmura tout bas : Elle dort ! Je me gardai bleu de prouver le contraire, car j’espérais do cette erreur un relâchement de surveillance. En effet, sitôt que je me sentis seule, je me relevai vivement, je descendis sur la pointe des pieds, j’arrivai à l’étage inférieur sons avoir ôté vue do personne, et là j’eus la folle joie de trouver enfin quelque chose d’ouvert sur la campagne... une porte ou uue fenêtre, Je ne sais plus ? Tout ce dont je me souviens, c’est que je m'élançai de trèshaut et que je me froissai quelque peu dans la chute. Mais qu'importe! j’étais libre enfin, j’allais vous rcvoirl... Comme je courus rapidement ou grand chêne I il me semblait avoir les ailes de l’oiseau I Avec quel transport nous nous précipitâmes dans les bras l’un de l’autre I... Toi aussi, je m’en souviens, tu étais presque aussi heureuse quo nous deux. On riait, on pleurait, on dansait, on gesticulait follement, on s'embrassait encore t Ah I pourquoi le ciel nous donne-t-il de telles émotions, de telles félicités dans l'enfance?... Plus lard, hélas 1 ou ne peut plus en retrouver de semblables dans la vie I

— Et comme pour graver davantage encore dans notre mémoire le souvenir do ce beau jour, ajouta la jeune aveugle tandis que sa compagne trop émue s'arrêtait un instant. Dieu voulut le marquer par un grand péril commun, par un éternel sujet de reconnaissance envers Conrad.

— Oui... ce loup... cet énorme loup !... s’écria la belle comtesse, qui so prit a frissouner tout à coup d'une rétrospective terreur.

— Nous ne l'avions pas entendu venir... fit Bertha sur le mémo ton... Vous ne le voyiez pas encore, vous autres... La première, lu l’aperçus... tu jetas un graud cri... Mais, Ô vaillante et généreuse Hélène !... tu me saisis aussitôt dans tes bras... tu te retournas à demi, me tenant sur ton sein, prête à me faire un rempart de ton corps, ainsi qu’une mère a son enfant t...

Et le souvenir de cette scène revivait tellement dans l’émotion croissante des deux jeunes filles, quo Bertha venait de jeter ses deux mains au cou d’Hélène, et qu'ilélcne palpitante étreignait Bertha sur son cœur.

Puis, par une de ces promptes métamorphoses qui lui étaient particulières, passant tout à coup de l'effroi à l’admiration :

— Quë parles-tu de mon courage!... s’écria-t-elle. Souviens-toi donc de Conrad ! Oh I je lo vois encore s’élancer sans pâlir eu-devant du loup, qui, le poil hérissé, le regard flamboyant, la gueule déjà toute grande ouverte, se ramassait sur lui-même afin de bondir sur sa proie. Pour toute arme,

Conrad n’avait qu’un frêle couteau de chasse, à demi rongé par la rouille et qui tenait à peine au manche. Sans hésiter, cependant, il le tira du fourreau. Presque aussitôt le loup tentait un premier élan. Mais Conrad était sur son chemin. Il frappe. Le sang coule, mais la lame s’est brisée dans la plaie. Qu’importe... Ton frère ne recule point, et nous protège encore de ses bras désarmés. Une minute se passe ainsi, rapide comme un éclair. Puis l'animal, rendu plus Icrriblo encore par sa blessure, se rue de nouveau sur Conrad. Tl y eut un cho?, une lutte, un rugissement. Puis, je ne vis plus rien , je n’entendis plus rien... j’étais tombée évanouie... Quand je rouvris les yeux, tu me soutenais à ton tour, Bertha. Mais je n'aperçus tout d'abord que Conrad. Il était là, sain et sauf, anxieux et fier, agenouillé devant moi. Quant au loup, étendu sans movivement sur la bruyère, il ôtait mort*

— Mon rrércl... s’écria la jeune aveugle. Oh! mon noble frère, qu’il devait être beau ainsi 1... Que lu devais être heureuse de le voir I

— Ohl oui... bien heureuse t... murmura profondément Hélène. Mais ce bonheur lut de courte durée... Quelques instants plus lard, ma mère spparaissait subitement au pied du vieux chêne. Elle ne m’adressa pas un’ reproche, mais son r gard me glaça d’effroi. Involontairement je me serrai contre Conrad. Ma mère, balbutiai-je en montrant le cadavre du loup, Conrad vient de me sauver la vie ! Elle ne daigna pas me répondre, et, suivie du serviteur qui lui servait d'escorle, elle passa. Nous restâmes immobiles, un Instant atterrés... Puis, nous prenant tous les trois par la main, de loin nous la suivîmes. C’ctait au vieux bourg de Boseothal qu’elle so rendait ainsi.

Bien de surprenant à cela, nos parents se visitaient parfois. Une même douleur avait rendu leurs âmes sympathiques, ils s’estimaient, ils s'aimaient. Cette visite, cependant, nous attrista comme un pressentiment de malheur, et nous attendîmes en silence à la porto du vieux manoir. Ma mère en ressortit au bout d’une heure environ. Suivez-moi, me dit-ell<\ Impossible de ne pas obéir. Il y eut entre nous un dernier serrement de main, un dernier baiser, un dernier regard d'adieu. Puis, je m’éloignai, n’osant pas même mo retourner, de peur que mon cœur ne se brisât. Nous rentrâmes à notre château. On m’enferma dans ma chambre ainsi que dans une prison. Ce lendemain malin, au point du jour, on me faisait monter dans une antique voiture qui depuis dix années pour le moins n'ôtait pas sortie de la remise. Le soir même j’étais au couve. i !

— Je n’ai pas besoin de te dire quel fut lo désespoir do Conrad, fit Bertha. Non-seulcmcni tu lui étais enlevée, mais encore il allait quitter aussi cette verte contrée, témoin de toutes les joies de noire enfance. Notre père l’avait fait mander auprès du gothique fauteuil dont il ne bougeait presque plus.

— Mon fils, lui avait-il dit, il est temps de faire de vous un digne Rosenthal ; vouspar Lirez demain pour l'école militaire où se forment les jeunes gentilshommes du duché; je le veux ainsi. Pauvre frère ! si tu eusses encore été là, jamais il ne se sorail résigné à l’obéissance. Mais nous ne savions même pas ce que tu étals devenue, U espéra peut-être te retrouver nu loin, il partit! et do trois que nous étions, je restai seule... seule et triste au milieu de mon éternelle nuit!

— Durant deux longues années, reprit Hélène, je restai nu couvent, sons jamais en sortir, sans que rien mo rappelât jamais le souvenir do Conrad et le tien. Mais ce souvenir était dans mon cœur, votre imago flottait dans tous mes songes, et, dès que le jour revenait, mon âme libre se transportait bien vite au rendez-vous du vieux chêne. Un soireufin, par-delà les épaisses murailles du couvent, j’entendis uno voix qui chantait au loin le refrain favori de notre enfance. Plus de doute, c’était la voix de Conrad. Il uvait découvert ina retraite, j’allais enfin le revoir! Le revoir... mon Dieu !... Celle simple espérance était une baguette do fée, qui détruisit tous les obstacles, et réalisa comme par enchantement mon désir... Comment cela so fll-il ?... Je no sais plus. Mais dès la nuit suivante, au lieu d’être dans ma cellule, j’étais au fond du jardin. Uno échelle se dressait devant moi. Je grimpai lestement jusqu’à la crête de la muraille. Conrad m'y

lUendait déjà!... Nous ne nous parlâmes a abord que des yeux, nos voix étaient étouffées par l'cmolion. Oh f ce fut une belle nuit que celle-là t J'allais avoir seize ans. Conrad reparaissait à mes yeux sous l’élégant uniforme de lieutenant des hussards Impériaux... Nous savions analyser nos senti- ! ments, dans l'absence ils avaient grandi... c'était bien de l’amour t Un amour si pur cependant, que Conrad ne mo parla pos de fuir avec lui... ce qui eût été ri facile t... LMdee no m’en vint pas non plus.-., j’étais uno femme maintenant, pour instinct j’avais la pudeur. Mais nous nous jurâmes de mourir plutôt que de n’élrc pas l’un à l'autre... Ohl... ce serment... moi, j’y ai menti.

— Uélcne t sc récria vivement Berlha. Ce ne fut pas ta faute, Hélène!... Et Conrad lui- môme, lorsqu’il a su toute la vérité... Conrad t’a pardouné !...

— O ma mèrel ma mère!... murmurait amèrement Hélène. En voulant m’imposer la richesse, vous aurez peut-être fait le malheur de nia vie ! Vainement je me suis traînée à vos genoux, vainement Conrad vous a crié du fond de son désespoir : Je deviendrai riche... attendez!... Oh! ma mère... vous lui aviez cependant promis d’attendre... et lorsqu'il est revenu, ayant reconquis la fortune... hclas! il était trop tard! Vous m'8vicz emmenée h l'autre bout de l’Allemagne... on employa tour à tour la violence et la ruse... on ne craignit pas do contrefaire i écriture do Conrad... on me persuada qu’il m’avait trahie. Folle que j’étais, je devins la comtesse de Neubourg’... Et le lendemain meme Conrad arrivait. Pauvre Conrad I Quel désespoir! il voulait sc tuer... il faillit mourir (

— Et lu l’accusais, il n*y a qu’un Instant, d’indifférence!... observa la jeune aveugle. El lu peux douter de son amour?..,

— Alors... oh!... non... non... pauvre Conrÿf... Mais trois années se sont écoulées depuis ce jour-là... ITicu a rappelé à lui ma mère. Le vieux comte de Neubourg Ta suivie peu do temps après dans la tombe. Je suis veuve maintenant, je suis libre I

— Eli bien! Conrad n’cst-il pas aussitôt revenu a toi?

C’est vrai... Et d’abord j’en fus bien heureuse! Il mo

semble que tous mes malheurs passés étaient un mauvais rêve, et que je me réveillais tout à coup. J'étais jeune fille encore; Conrad m’aimait toujours... Nous allions être unis, nous allions être heureux... De plus, j'étais maiiresse de moi-méme désormais, j’avais l’indépendance et la force, j’étais une femme, une femme aiméo t Aussi, les nouveaux obstacles, les nouvelles tentations que le sort mit sur mon chemin farentils promptement vaincus. Sitôt mon deuil terminé, j’écrivis de moi-méme à Conrad. Plusieurs fois déjà nous nous étions rencontrés à la cour. Toujours il m’avait évitée, toujours scs regards m’avaient témoigné de ta haine. Mais dans celle haine- ‘j’avais retrouvé tout son amour d’autrefois. Il ne répondit pas ioui d’ôbord à ma lettre. Puis, un hasard nous rapprocha. Une explication s'ensuivit. Je racontai tout, je prouvai tout. Forcé de me plaindre à son tour, désormais convaincu quo j'avais autant souffert que lui-mémc, Conrad me pardonnu le passé ; mais le présent semblait lui donner un nouveau motif de rigueur envers moi. Sans le vouloir, j'avais inspiré une de ces passions tellement flatteuses ,»our une femme de mon rang, qu’elles la compromettent toujours quelque peu, alors même qu'elle y reste insensible. Le grand-duc me faisait uno cour assidue. On parlait hautement d’un mariage morganatique entre nous. Conrad avait le droit de me croire ambitieuse, je lus ce soupçon dans ses yeux. On annonça précisément le >rand-duc. Je fis cacher ton frère ; il écouta, il entendit tout, •t lorsque nous nous retrouvâmes seuls, lorsque j’écartai le rideau derrière lequel il était resté jusque-là, je le retrouvai ut en pleurs. Il ne put que tomber à mes pieds, que me l’ndre les bras, en me demandant à son tour pardon, en me riant au milieu de ses sanglots : Je t’aime plus que jamais, Iclône !... Conrad, lui rénondis-jc, quand veux-tu que je sois a femme ? A ce coup, Vexpression do son visage changea uut à coup- Du ravissement, de la douce ivresse du bonheur ertain II passa spontanément à l’épouvante, à l’hésitation, à L ne sais quel Incompréhensible combat qui semblait s’agiter fatalement en lui. Il restait pâle cl muet devant mol... il pa-

raissait affreusement souffrir. Sans me répondre! enfin, il sortit. Interdite et confuse, j’attendis vainement son retour. Je le fis demander, il était parti pour Rosenthal. Je lui écrivis. La lettre que je reçus quelques jours après était celle d’un insensé ou plutôt d'un malheureux qui se croit indigne de son bonheur. Je crus y démêler cependant le désir que nous puissions nous revoir, que nous fussions unis aux lieux où nous nous étions aimes étant enfants. D’un outre côté, la passion du grand-duc dovenait plus menaçante de jour eo jour. Je résolus de le fuir et do rejoindre en même temps Conrad. Il y avait cinq ans què je n’avais revu le cliàtcau do ma mère. Hier soir j’y arrivai. Déjà depuis quelque temps on savait ce voyage dans le pays. Je comptais que Conrad viendrait audevant de mol ; j’étais presque en droit de l’espérer. Personne 1 Les premières heures de mon retour s'écoulèrent bien tristement ; mais en rouvrant la porto de ma chambre do petite fille, j’y retrouvai toutes mes fraîches illusions, tous mes beaux rôves d’autrefois. J’avais encore douzo ans, tes grands yeux bleus avaient encore le regard, ô ma chère Bcr- Üia ! Conrad était à peine un jeune homme. De nouveau jo souriais à sa printanière et naïve tendresse! Nos vêtements d’alors, les petites robes à raies roses que nous portions toutes les deux, la loque à plume d’aigle de Conrad, nos longues chevelures flottant au vent, nos jeux habituels, nos enfantiues causeries, nos voix éi '.niantes, nos folles courses à travers les bois, nos arbres favoris, les oiseaux babillards qui chantaient sur leurs branches; les fraises do mai, les noisettes de l’automne, nos guirlandes et nos couronnes de fleurs sauvages, nos grands éclats de rire, nos rares bouderies, nos quelques larmes, toutes ces douces réminiscences, toutes ces ombres charmantes voltigeaient autour de l'étroite couchette à rideaux blancs, où jo m'endormais bien vite chaque soir, croyant vous retrouver pluslôt le lendemain. Ah I que c’est doux de redevenir enfant, no fut-cc qu’une nuit, ne fùt-ce qu’une heure ! Jcmo couchai donc, déjà plus qu’à demi consolée, mais en me disant néanmoins avec dépit : J’attendrai qu’il vieonc le premier ! Le lendemain, à mon réveil, il n’ctait pas là. Je n’eus pas le courage de me tenir ma promesse Je fis seller un cheval... jo partis au galop pour Rosenthal.. jo te revis d’abord, toi, Berlha t puis Conrad. — « Ami, lui dis-je en lui tendant la main, je viens chercher un refuge auprès de toi. Comme il y a trois ans, nous sommes menacés dans notre bonheur. Un autre amour me poursuit, un amour tout-puissant. Pour quo la comtesse Hélène n’en ail plus rien à craindre, il faut qu’elle soit dès demain baronne de Rosenthal. » C’est bien là ce que j’ai dit, n’ est-ce pas, Berlha ?

— C’est bien cela t reconnut la jeune aveugle on devenaoi à son tour rêveuse.

— Tu commences à me comprendre, répondit amèrement Hélène. Tu as entendu sa réponse embarrassée, balbutiante, étrange. Ah t si tu avais pu le voir, Berlha, tu conviendrais qu’il ne m’aime plus !

— Jamais... non... jamais... c’est impossible I

— Impossible... Mais, cependant... voyons? SMI m’aimait encore, la loyauté de ma démarche n'eùt-elle pas fait éclater en lui des transports de tendresse et do joiel Je venais me jeter dans scs bras, et ses bras ne se sont pas ouverts pour me recevoir. Je lui criais pour la seconde fois : Quand veuxtu que je sois la femme? et il n’a pas répondu : A l’instant t Loin de là, il i prétexté je ne sais quelles formalités, quels retards indispensables! Et, en me parlant ainsi, il était tel qu’il y a huit jours, pâle, consterné, hagard, et commo sc déballant sous l’infernale étreinte de je ne sais quelle inexplicable fatalité. Ou eût dit qu’uu abime, visible pour lui seul, venait de se creuser entre nous, et qu*il n’osait pas, qu’il no pouvait pas, qu’il ne voulait pas le franchir. 11 y avait en lui comme un remords impuissant, comme une souffrance do damné, comme un héroïque martyre qu’il s’efforçait de s'imposer à lui-même. Et tout d’abord, cependant, un éclair avait brillé dans son regard. Il avait eu un premier mouvement pour s’élancer vers moi. Quelle pensée subite a doue pu l’arrêter ainsi? C'est bien étrange!

— Etrange, en effet!... ne put se défendre de répéter ta*

volontairement Bertha.

— Tu l'avoues donc, enfin ! s'écria la comtesse triomphante. Tu comprends mon étonnement, mon humiliation, mon dépit, ma douleur?

— Ta douleur. Oui; mais quelque chose me dit là... Le plu9 b plaindre de vous deux, c’est mon frère!

— Qu’il parie donc, alors!... qu’il s’explique! Aucun sacrifice, aucun dévouement ne m 'effrayera... je l’aime! Mais qu'il ne me laisse pas ainsi... le doute me tue... ce silence, cet abandon inc rendraient folle! Tous les mauvais conseils de l'amour méconnu, de l’orgueil offensé déjà bourdonnent à mes oreilles. Venge-toi, me dit la colère. La vengeance lo serait si facile et si douce, ajoute l’ambition. Le grand-duc, après tout, est digne d'étre aimé! Ob ! souffre trop, vois in, Bertha ! Bertha... Mais que vais-je te parler de toutes ces choses! Tu ne sais pas, ma pauvre enfant, lu ne dois jamais savoir ce que cest que l’auiour !

— Peut-être! riposta vivement la jeune aveugle; et aveo un si lier sourire, avec un tel rayonnement au front, que sa compagne changea de ton aussitôt, et s’écria toute suoprise :

— Comment! Bertha... Comment t... toi aussi, tu as des secrets pour Hélène?

— Des secrets, non pas. Et la preuve en est que, si tu le voux, je m’en vais tout le dire ii l’instant?

— A l'instant, je l'exige. Dis-moi, cependant, ton frère sait-il...

— Conrad... oh! non. Silence pour mon frère!

— Mais lu n’es jamais sortie du château solitaire ?’murmura la comiosse de plus en plus étonnée. Mais lu es... I

Hélène hésitait.

— Je suis aveugle! acheva Bertha. Eh... c’est précisément pour cela.

— Qu’il t’aime, je le comprends encore. Mais toi...

— Est-ce que le cœur a besoin des yeux pour aimer?...'

— Où l'as-tu doue connu? Comment cela s’est-il fait?...

— Écoute, à ton tour!... conclut la jeune fille. Mais n ublle pas que, jusqu'à nouvel ordre, tout ce que je vais te dire no doit être connu que de loi, du ciel et de fui)

— Je lo le promets, répondit Hélène.

Bertha se recueillit un iustanl. L’idée de cette confidence ta ' rendit doublement heureuse. D abord, c’était la première fois qu’il lui était permis d'ouvrir son cœur; en second lieu, die espérait que ce récit ne serait pas inutile au bonheur de Con- 1 rad, sur lequel elle s'était promis de veiller. La belle comtesse •Hait être distraite pour un instant des mauvaises pensées qui assiégeaient son esprit; elle allait apprendre, peut-être, 2e que soûl, en fait d'umuur ta patience et la foi 1

Anionrs d’aveagls,

— Je ne reviendrai pas sur notre enfance, débuta ta jeune fille; elle nous fut commune à toutes deux.

« Tant que tu fus ma compagne, tant que Conrad resta près de moi, je ne m'aperçus même pas que j’étais aveugle. N*y voyais-je pas par vos yeux?

« Mais, dès le lendemain du jour ou je vous perdis tous les deux à la fois... oh! comme ta nuit dans laquelle jetais plongée inc sembla triste et sombre!

« On Ht revenir au château ta femme qui m’avait nourrie; ! on me confia de nouveau à sa garde... Hélas! j’étais à peu près devenue ce qu’elle m’avait laissée 1...

« Non, cependant, notil Je marchais, je pensais, je mo souvenais surtout.

• — Nourrice! lui disais-je donc presque chaque malin, ! Conduis-moi bien vite au pied du vieux chêne.

« La, je reconnaissais avec mes doigts ta place où j'avais j coutume de m’asseoir entre vous deux; je m’asseyais, je parlais tour è tour à mes deux chers absents, dans le fol espoir qu’ils allaient me répondre l’un ou l’autre! Puis, n’cntcndpnt |

b mes côtés que le monotone bruit du rouet de ma nourrice, je restais là jusqu’au soir, silencieuse, immobile et rêvant b mes joies envolées. s

« Trois années se passèrent ainsi. Mon pauvre père mourut. Conrad revint, plein d’espérance cette fois, il espérait encore!

« Pauvre frère! Il avait eu Je ne sais quelle fiévreuse lutte contre ta fortune. Elle lui sourit enfin tout àVoup. Un héritage inattendu lui rcndit’toule l'ancienne splendeur des barons de Hoscnlhnl. J'avais été la confidente de ses angoisses, je le fus de sa délirante joie.

« Mais il repartit presque aussitôt. Une seconde fols, je retombai dans mon isolement et dans ma nuit.

• Un espoir cependant me restait; il allait revenir avec loi, ma chère Hélène... les beaux jours de notre enfance allaient renaître. Comme alors, nous allions vivre ici, tous les trois ensemble, tous les trois heureux.

• Hélas 1 il reparut seul et désespéré. Toute sa joie était I jamais évanouie, sa jeunesse ne devait plus jamais sourire, sa vie était brisée. Mais il y avait maintenant un but dans U mienne : j’avais la sainte mission de consoler mon frère 1

• Illusion encore 1 erreur amère! Après une longue maladie, après une morne démence, Conrad sc réveilla tout à coup, en rejetant bien loin derrière lui le froid linceul de sa douleur.

« — Je veux m’étourdir, disait-il, je veux l’oublier!

c Et U se jeta éperdument dans te tourbillon des plaisirs; il app la à son secours tous les enivrements de la fortune qu'il possédait maintenant.

« Ce nouveau château s’éleva. Il me fallut quitter le vicm manoir. Ce fut un véritable chagrin pour moi. J’y étais née, j*y avais grandi, j’en connaissais si bien tous les détours, qu’en quelque sorte je n’y étais plus aveugle!

« Craignant néanmoins d’attrister davantage encore mon pauvre frère, je vins habiter ici. 11 y eut autour de moi de nombreux domestiques, beaucoup de luxe, beaucoup de bruit. Je ne m’en trouvais que plus seule encore et plus abandonnée. Conrad faisait de fréquentes et mystérieuses absences. Puis il reparaissait tout b coup, avec un nombreux et brilla ni entourage. Il y avait id de somptueux festins, de grandes chasses, des fêles. Je ne sais pourquoi; unis tout cela nie rendait plus triste encore!

■ Parmi les amis de Conrad, U y en avait quelques-uns cependant qui s'efforcèrent de dérider mon front, de réchauffai mou cœur. Oui... on me fit 1a cour, à moi, pauvre aveugle! Mon frère était riche I...

• Mois non... je suis injuste; il y en eut un de sincère, et mou refus l'affligea profondément, car je lo refusai comme tous les autres.

« — Tu es heureuse, me disait pariots Conrad avec amertume, tu ne peux pas aimer, et tu n'aimeras jamais!

« Puis, celaient de nouveaux déports précipités, de nouveaux retours soudains. A peine me restait-il quelques heures d intimes causeries avec Conrad. Dans ces moments-là, je cherchais à provoquer sa confiance, h découvrir la vérité sur IVlat de son «uie. Hélas! ce n’ctail pas difficile. Vainement i cherchait i» paraître joyeux, à inc faire croire qu'il avait oublié. Un souvenir que je réveillais à dessein, un simple mot. Ion nom prononcé entre nous, faisait aussitôt frissonner sa mam dans la mieuoe. Il voulait lutter encore; mais, quelques minutes plus lard, je le sentais tout à coup tomber dans mes bras, et il nie criait avec des sanglots ;

— Ne le dis pas, Berlha, mais je l'aime toujours!

« Oh! oui, je t’en réponds... Tu ne peux pas douter de lui. Ce serait une injustice, Hélène, ce serait de l’ingratitude. Je dois le l'avouer, cependant, comme à toi, ta conduite de Conrad ui’a paru souvent étrange.

• Un jour, par exemple, on annonça tout ë coup devant lui l’événement qui te rendait la liberté. C'était à Rosenthoi’i lais la, je tenais précisément ma main dans sa main. U oui un premier mouvement d'indicible joie, puis un frissonnement convulsif parcourut tout son corps, et je sentis, i l’étreinte de sa inain crispée, qu'un immense désespoir Tenva hissait tout entier.

f.R* r.riM^AONON** DE MINf T

« — Malheureux, gronda-t-il sourdement, elle pouvait encore être à moi... Oht... Malheureux que je suis f...

« Et il s’enfuit.

« Je me mis aussitôt à sa recherche, mats je fus bien longtemps à le retrouver. H me repoussa avec une sorte d’égarement farouche. Puis, me rappelant tout à coup, il se prit à pleurer comme un enfant entre mes bras. Son front était en feu, ses dents claquaient fiévreusement, une sorte de convulsion semblait tordre tous scs membres. Il ne laissait échapper que des paroles sans suite, que des gémissements et des cris inarticulés, tels que dans une épouvantable hallucination. Jamais, non, jamais on n'a vu douleur pareille à celle-là ! Blais, Lorsque je voulus insister pour en connaître la caus?, il s'arracha violemment de mes bras, et ce fut en vain que je m’efforçai de le rejoindre de nouveau. Pour quelques iours, cette Ibis, U avait disparu.

« Tu vois que je ne te cache rien, Hélène. Oui, mon frèro n’est plus le même homme... Oui, j’en conviens, moi aussi, je suis surprise, inquiète de ce changement. Il y a là quelque chose d’étrange en lui, de sombre et de fatal... Un mystère!

« Eh lient... Hélène... Ce mystère, nous le chercherons, nous le découvrirons ensemble... Sois patiente, oie confiance... Quelque chose me le dit là, nous le consolerous à nous deux, nous le guérirons... Et ce sera bientôt!...

« Mais, étourdio que je suis, jo ue le parle que de tes amours, et c’est l’histoire des mienuos que ie t’avais oromise.

«J’y reviens... M’y voici.,..

« Il y a deux années de cela, flous venions de nous installer au nouveau Rosenlhal. Un soir, que Conrad était un peu moins sauvage que d'habitude, il me dit :

• Petite sœur, j’ai toujours eu l’idée que tu pouvais recouvrer un jour la vue. Le seul médecin qui fut autrefois consulté répondit : C’est possible. Mais il se déclarait personnellement impuissant C’était un simple médecin de campngno. Nous étions alors trop pauvres pour avoir recours aux priuees de la science. Aujourd'hui, c’est différent, nous sommes riches, et je veux tout tenter pour obtenir co miracle. Co serait une grande consolation pour moi, un grand bonheur, si celle fortune... qui n’a pu réussir à me faire heureux... servait du moins, ma sœur, à te rendre la lumière !...

• Quelques jours après, une douzaine de chaises de poste

entraient ii grand fracas dans la cour d'honneur; elles amenaient au château toutes les cclcbrilée médicales de l'Allemagne. . ,

« Conrad vint me chercher lui-même, et me conduisit au

salon. ~ . ...

• ohl... je vivrais éternellement, quo je me souviendrais toujours de cette journée !

« J’étais là, anxieuse et craintive, au milieu de tous ccs hommes que je ne voyais pas, mais dont mon oreille percevait les moindres mouvements, les plus légers murmures. Chacun à son tour s’approchait de moi, m’examinait longuement, m'interrogeait de même. Ceux-ci me renversaient la této en arrière, ceux-là m’ouvraient démesurément les yeux, puis U se fit un grand silence. La consultation générale commençait, dans une langue que je ne pouvais pas comprendre. Bientôt elle s’échauffa. Jamais accusé, devant des juges qui vont prononcer sa mort ou sa vie, n 'éprouva les émotions quo je ressentais en co moment I S'il se fol prolongé davantage, je crois que l'on m’eut retrouvée évanouie, sinon morte, dau* mon fauteuil.

• Mademoiselle de Rosenlhal, dit enfin .a voix de celui

qui paraissait dominer tous les autres, nous allons nous retirer dans la salle voisine, afin de rédiger, suivant l'usage, le procès-verbal de la consultation I...

• Mais je me redressai tout a coup, et les arrêtant du

geste : *

a A l’instant I... m’écriai-je. A l’instant, messieurs, faites-

moi connaître votre arrêt. Quel qu’il soit, j'aurai la force de I’réouter jusqu'au bout... Je ne me sens plus celle de l'attendre t

« R y eut quelques secondes d'hésitation.

« — Faites ce que vous demande ma sœur, observ* Conrad.

« Durant toute la séance, sa main n'avait urcsoue pas quitté la mienne.

€ Le docteur qui avait déjà pris la parole voulut commencer un exorde tout plein de réticences et do ménagements oratoires.

« Je suis calme et patiente d’ordinaire. Mais, à cette heure •otcnn'Me où mon sort allait se décider enfin, je ne puis dire « quel point m’irritait, m’exaspérait, me tuait cette voix me- •urce, prétentieuse et doctoraleraent indifférente,

• Aussi l'interrompis-je dèa sou début.

« — Un seul mot!... m*écriai-Je. Oui ou non... Àujour<fhm ou jamais?...

• — Répondez ainsi, commanda Conrad; chacun à votre tour, réponde j

« — Soii!... consentit ie médecin visiblement offensé 1 Soft, monsieur le baron t

« Et, passant le premier devant moi, d’un accent sec et bref, il répondit :

« — Jamais!

• J'eus un frisson par tout le corps, et je faillis tomber

• Les bras do Conrad me soutinrent.

« Un second docteur passa.

• — Jamais 1... articula-t-il à son tour avec une conviction désespérante.

« Puis un troisième

« — Jamais 1

« Et le quatrième encore... Et tous les autres ainsi... Tous, jusqu'au dernier... Toujours jamais I

« Un à un, en même temps, ils sortaient du salon.

« Auprès de moi, bientôt, il ne resta plus que Conrad.

■ — Courage!... fit-il en m’emluv - U avec une fréml*sonte effusion. Ma pauvre sœur, du courage!

« Puis, je l’entendis murmurer à demi-voix, et avec une poignante douleur, qui pour le moins semblait égaler la mienne :

« — Fatale richesse 1 tu es donc maudite de Dieu... Tu ne serviras donc à personne !...

« Et, après une dernière étreinte, dans laquelle je sentis vibrer tout le désespoir de son àme, il sortit... pour payer sans doute ces hommes et pour les renvoyer!

■ Jusqu’alors, j’étais parvenue à me contenir.

« Affliger davantage encore mon frère, c’eût été de l'ingratitude. ,

« Mais lorsque la porte se fat refermée derrière lui, lorsque je me retrouvai seule dans ce vaste salon... tombeau de toutes mes espérances ! les larmes jaillirent enfin de mes yeux, désormais condamnés sans retour... et brisée, sanglotante, éperdue, je me laissai tomber sur les genoux.

« Songes-y donc, Hélène. On m’avait dit : Tu verras peutêtre ! Et moi, pauvre folle que j'étais, je m’étais prise à croire à la possibilité d'un miracle t

« Avant celte fausse joie, je n’étais pas trop malheureuse encore. Enfant, vous m'aviez consolée. Peu à peu j'avais pris l'habitude, ou du moins la résignation, de vivre ainsi. Ne disait-on pas, d'ailleurs, autour de moi, que notre pauvreté seule retardait ma délivrance. La pauvreté, ce n’est pas un mai incurable. Je ne me croyais pas aveugle à perpétuité, j'avais foi dans l'avenir de Conrad, j'attendais t

« Et voilà qu’un jour, ia première partie de mon rêve s’ôtait réalisée tout à coup. Voilà que Conrad était venu me dire :

« — Tout se peut avec de l'or, tout mon or pour tes yeuxt

« II y avait une semaine de cela. Durant toute celle semaine, j’avais avidement interrogé tous ceux qui m’entouraient. Chacun m'avait raconté quelque histoire qui semblait ne devoir plus laisser de doute sur ma guérison prochaine. Tout le monde connaissait des gens qui avaient etc aveuglés par la foudre, et qui, plus lard, avaient tous recouvré la vue. J’avais une simple cataracte sur les yeux, il s'agissait d’une opération des plus faciles. Pèlerinages à des saintes toutespuissantes, oracles de prétendues sorcières infaillibles, tout

garantissait le succès. Ou est si crédule quand on désire 1 quand on espère, on redevient si enfant I J'étais ivre de joie, j’étais folle d'impatience. Dans mes rêves, déjà, j'avais revu les deux, les Heurs, la verdure, le soleil 1 Chaque nia Lin, eu me réveillant, je m'étais dit : C’est bientôt... c'est demain..

O millo fois heureuse Bertha, c'est aujourd’hui, c'est dans une heure 1

■ Et voilà que ces hommes venaient do répondre : Jamais 1 Voilà qu’au moment même où déjà Je m élançais vers la lumière, ils me repoussaient éternellement dans la uuitt... Oht c'était à en devenir folle à l' instant, détail à vouloir en mourir t

« — Mon Dieu I m'écriai-je avec des sanglots. Oh t mon Dieu... pourquoi votre foudre ne m'a-l-elle pas réduite en poussière, au lieu de m’aveugler seulement t Mon Dieu, reprenez-iuoi donc la vie, puisque vous ue voulez pas mu eau-' dre le jour, puisque vous me relirez jusqu’à l'espérance t

« Au moment même où j’achevais celle prière désespérée, une voix... qui me sembla venir en ce moment du ciel, me répondit :

« — Bertha... Dieu vous ordonne da vivre, car il vous permet d’espérer encore l

« Aucune porte ne e’était ouverte, aucun bruit ne setait fait entendre autour de moi. Le trouble de mes sens, l’exaltation de mon esprit, le vague égarement de mon âme, me rendaient accessible à toutes les suppositions, même les plus fan- i tastiques. Je me crus donc en présence d’un envoyé du Soi- j gneur... qui sait... peut-être le libérateur de Tu bu: t

■ Palpitante, éperdue, en extase, je murmurai uaïvemeni quelque chose d'assez semblable à ce que je viens de te , dire.

« — Non, mademoiselle, répondit la voix qui m’avait déjà parlé... une voix jeune cl profondément émue. Non, je ne i suis pas un ange; inaii, si j'obUeus de vous un seul mot d’encouragement, je tomerûi ce que cea hommes viennent de i déclarer impossible, et, Dieu aidant, le miracle a’accom- j plira 1

« En même temps, une main saisit ma main et me lit dou cernent rasseoir

« B y eut un moment de silence, pendant lequel je corn- , mençai à revenir à moi.

< — Écoutez-moi* mademoiselle, reprit tout à coup Pin- j connu. Les instants sont précieux. Votre frère va revenir, sans doute, et je tiens à ce que tout ce que je vais vous dire reste un secret entre noua I

« — Mais, demandai-je avec un étonnement qui n’avait fait que changer de nature, mais qui donc êtes- vouât

m — Un étudiant d’Heidelberg, mademoiselle, /accompagnais l’un des médecins qui viennent de sortir, mon professeur, le plus illustre de toute l’Allemagne... Il s'est déclaré | impuissant, parce qu’il n'avait pu vous examiner qu’avec les yeux de la science... J’ai mieux vu que lui, moi, mademoiselle, parce que je voua aime!

« — Monsieur l monsieur I balbutiai-je avec un certain effroi.

« Mais 11 me rassura promptement, je ne pouvais le voir, hélas 1 mais il y avait dans son accent nne loyauté, une conviction, une tendnsse surtout, qui s’emparait mot à mot do mon âme, et qui la domina bientôt tout entière.

• — Permetlez-raoi de m'expliquer, reprU-il vivement. Je me nomme Wilhém Arnold. Je suia orphelin. Un parent éloigné fit les frais de mon éducation. 11 en fut assez mal récompensé d'abord, je vous l’avouerai franchement. J’étais l’étudiant le plus paresseux... disons le mot... j’étais le plus mauvais sqjet de toute l’umveraité d'Heidelberg!

« — Mais, monsieur...

• — Laissez-moi achever, Bertha.

« Et, avec une sorte de respectueuse familiarité, qui parfois m'apprivoisait jusqu'au sourire, il continua :

« — Un jour... il y a dix-huit mois de cela, je chassais avec quelques joyeux compagnons dans ces vastes forêts. Nous avions quelque peu bu, j'étais fort gai ; on allait de plus en plus à l'aventure. J’en arrivai bientôt à m’égarer complètement, et, après quelques infructueuses teulalives pour re-

trouver mes camarades, je me laissai tomber sur l’herbe, au bord d'une verte clairière, où le soleil couchant faisait ruisseler ses plus féeriques reflets. L’heure était pressante cependant : je devais être de retour à Heidelberg le lendemain matin, sous peine de perdre le fruit de tout un semestre d’études. Mais l'endroit était si ravissant, l’ombre si douce, la bruyère si moelleuse et si parfumée!... Bah! me dis-je, au diable le travail de demain... jouissons librement d'aujourd’hui... A quoi bon devenir docteur... A quoi sert la science l Et je m’étendis sous un buisson en fleurs, tout en poursuivant ce refrain favori de ma sceptique jeunesse I

« Une seconde fois, je \oulus interrompre Wilhem Arnold; | il m’imposa silence de nouveau par une alerte prière, ci reprit :

• — Au moment même où je venais ainsi de blasphémer le . travail et de nier la science, les branches s’écartèrent tout à coup à l’autre extrémité de la clairière... Une blanche et légère apparition l’él?nça vivement dans l’espace inondé de Kjlail. llatenait mon souffle, je regardai. C’était une blonde jeune fille, presque une enfant, mais si gracieuse et si jolie, que je l’eusse prise assurément pour une fée, ia rencontrant au clair de la lune. Comme glissant sur la bruyère, elle s’avançait précisément vers le buisson où je me tenais blotti, et, chose étrange, elle tenait ses deux bras étendus en avant. Vous dire l’cmotion qui peu à peu m’envahissait l’âme, à moi jusqu’alors si insoucieusement joyeux, ce serait Impossible! Un tronc d’arbre mort s'élevait au milieu de la clairière; non loin de là un monticule rocailleux. La jeune Allé allait tou-, jours, et de la même façon singulière. Un rossignol se prit à chanter tout à coup, précisément au-dessus do mon buissoiL Elle s’arrêta comme pour écouler la chanson de l’oiseau. Puis, désireuse sans doute de se rapprocher de lui, elle se remit en marche plus rapidement. Mais ses deux mains, celte fois, au lieu de nager pour ainsi dire dans l'espace, relevaient légèrement les plis trop allongés de sa robe blanche. L’arbre mort se rencontra sur son chemin; elle s’y heurta violemment, et tomba, tout ensanglantée, parmi les pierres aiguës.

Je jetai un cri, je me précipitai vers elle. En même temps que moi, une femme, qui paraissait sa suivante, accourut. Bertha ! s'écria-t-elle, ô ma pauvre Bertha I

«— Comment... monsieur... C’était moil... fis-je involontairement.

«— Oui, mademoiselle.

t — Mais je ne me souviens pas...

«— C’est tout simple. D’abord vous étiez évanouie. Plus tard, lorsquo vous revîntes à vous... vos grands yeux bleus ino rencontrèrent sans s'arrêter sur moi, sans qu’aucune surprise se trahit sur votre visage... Vous ne saviez même pas qu’il y avait là quelqu’un qui vous contemplait avec une muette admiration, qui venait de s'apercevoir... hélas!... que vous étitt aveugle!...

• — Et ma nourrice ne m’a pas dit...

• — A quoi bon vous parlor d’un chasseur inconnu qui s’était trouvé là par hasard, qui avait aidé à vous relever, qui avait couru chercher de l’eau fraîche a la sourco voisine, et qui, trop récompensé déjà par le contact furtif de votre main, se tenait à l’écart tout rêveur. La femme qui vous accompagnait n’y songea même pas. Elle se hâtait de vous ramener tu château, tout en vous grondant de votre imprudence. Vous lui répondîtes d'abord en vous efforçant de sourire. Mais ce pauvre sourire s’éteignit promptemeul. — J'oublie toujours que Dieu m'a frappée ! dites-vous avec une amer~ lume profonde. Puis, il y eut en vous une telle aspiration vert la lumière, un désir si poignant, une si douce prière, qu’il m'a suffi de vous entendre pour que tout se métamorphosé! en moi, pour devenir aussitôt un autre homme, pour comprendre que Dieu lui-méme m’avait amené sous ce rayon de soleil afin de vous entendre crier du fond de votre nuit : Ab !... je ne rencontrerai donc jamais personne d’assez savant pour me rendre mes yeux !

■ — Gomment... un seul mot...

«— Oui... Bertha... répondit Wilhem... mais il était tombé de vos lèvres I Et, sans même que vous vous en doutiez, il avait été pieusement recueilli par un cœur de vingt ans !...

Sceau*. — T)|i. et alér. SI. «l p,-K. CSaraira.

10 centimes.

ROMANS POUR TOUS

vas

:OMANS POUR TOUS

Par Charles Diilti

Il y eut un choc, une lu! le, un rugissement. (Page S.)

Après votre disparition, je demeurai longtemps a la mémo place, immobile et comme ébloui tout b coup par une révélation d'en haut. Les dernières paroles du Wilhein qui n’était plus bourdonnaient railleusement à mon oreille. A quoi bon le travail, disais-tu, malheureux!... A quoi sert la science !... Mais à réaliser le vœu de celle douce jeune- miel... Mais à rendre le soleil à ses pauvres yeux éteints! Elle a souhaité devant moi quelqu'un qui fut assez savant pour accomplir un miracle... Ce miracle-là, je le ferai... Ce savant-là, je le serai 1 •

En cet endroit de sa confidence, Bcrlha s'arrêta tout à coup, comme suffoquée par l’émotion du souvenir.

— Après?... Après?... demanda tendrement la comtesse Hélène.

— üh i s’écria la jeune aveugle avec un saint enthousiasme. Oh f si tu savais comme sa voix était vibrante et ûère, en parlant ainsi I Quelle mâle resolution, quelle généreuse ardeur il y avait dans son accent I... Je n’osai pas lui répondra un mot, je ne l’interrompis plus... Déjà je me sentais à lui 1

« — Une heure après, reprit-il, j'étais en chemin déjà dans ma nouvelle route. Toute la nuit jo marchai sans m’arrêter, au point du jour j’arrivai à Heidelberg. Aussitôt je me un» à l'œuvre. Il y eut une stupéfaction gmerale dans toute l'univers i lé. Etudiants, professeurs, c'était à qui u'en reviendrait pas. On s'abordait dans les rues, comme au lendemain de quelque miraculeuse révolution. Vous ne savez pas ? Wilhem travaille I Wilhem le paresseux, Wilhem le buveur, Wilhem le roi des Renards dorts... eh ! bien... il ne se bat plus, il ne boit plus, on prétend même qu’il ne dort plus, il travaille ! Et chacun de crier au miracle, à l'ensorcellement du susdit Willivtn, à la fin du monde! Que suis-je, moi?... Tout Heidelberg riait. Moi tout le premier, car de mon ancien caractère il u a survécu que la gaieté ! Un souvenir du di-funt Wilhem | Je vous demande pardon de l’avoir conservé, Berlha, ma résolution n'en lui paflfvinins forte pour cola, mon dévouaient LA» CoMfACMJM» DK KlU'11 2.

n’en sera pas moins éternel. Il y eul de nombreux efforts pour me ramener au passé... une véritable tentation de saint Antoino f Tout le monde y perdit son temps... j’étais invulnérable. N 'étiez- vous pas mon talisman? Oui, Bertha, oui... Bien souvent je vous ai revue ! Lorsque je sentais mon courage prêt à faiblir, lorsque l’excès du travail allait me le rendre impossible, je partais sans rien diro à personne, je mar-' chais toute la nuit à travers le bois, jo me cachais quelque part aux alentours de ce château. En sortiez-vous enlin, bien vite je m’élançais sur vos traces. Je vous suivais do loin, sam bruit. Jamais vous n’avez soupçonué ma présence, n’est-il pas vrai ? Durant de longues houres, je tous contemplais en silence. Puis, heureux do vous avoir vue, d’avoir respiré le môme air que vous, de m'être approché parfois jusqu’à cfllou- I ri‘r un pli flottant de votre robe, je m’en retournais de nou* | veau dans ma mansarde, avec une provision de bonheur et i de courage pour tout un mois 1

« Dernièrement, enfln, on parla de la grande consultation qui devait avoir lieu à Rosenthal. Vous l’a vouerai-je, Bertha ? je tremblai qu'elle ne réussit. Mais non... la science allemande est impuissante, jo le savais. Un seul homme en Europe possède le secret de votre guérison, et cet homme se trouve à la cour d’Espagne. Dès ce soir je partirai. On le dit jaloux do son savoir, qu’il n'a jamais voulu communiquer à personne. iVimporle ! dussé-je le lui voler, dussé-je me faire son valet, je conquerrai auprès de lui ce que je dois renoncer à acquérir en Allemagne. Seulement, il me faut du temps, Berlha. Voulez- vous promettre do m’attendre ?...

7 • Et Wilhem s'arrêta pourallendre la réponse.

« A l'audace quelque peu fantastique de son début, à l'enthousiasme, à l'enjouement qui tour à tour avaient accidenté ses paroles, une ineffable tendresse, une anxieuse et trembtento supplication venait de succéder tout à coup.

« Tout d’abord, copendant, jo n'osai pas lui répondre, i Ne pouvant pas le voir, je cherchais à me le figurer, du

moins, tel que le supposait mon cœur. Dans l'entreprise que méditait son dévouement, il me semblait y avoir de ccs diflîcultes, de ces périls héroïques qu’on imposait jadis h l’amour vaillant, ou que parfois même de son propre mouvement il affrontait. Je sentais autour de moi comme un parfum de légende et de poésie. Wilhem Arnold n’était plus un médecin, c’était un chevalier. °

« — Partez I murmurai -je enfin. Parler, Wilhem... mes voeux vous suivent et je vous attends L

t Et je lui tendis la main.

« — liertha ! fiertha ( s'écria-t-il aussitôt avec faccent enivré d’une incommensurable joie.

« Puis, je senti» qu’il s’agenouillait devant moi... ou plutôt je le vis... Je voyais dans ce moment-là... Sa main venait de toucher la mienne I

« — Je vous demande deux années, reprit-il au Imut d’un instant avec une solennelle lenteur. Si dans deux années, jour pour jour, heure pour heure, je ne suis pas ici, «cfesi que Je serai mort !...

« Wilhcml m’écriai-je, non... vous réussirez... quelque chose me le dit là— Vous reviendrez, et avec vous... la lumière I

« Un bruit da nas retentit tout à ciup, mais dans l'éloignoluenl encore.

s — Mon frère ! • fi*-je vivement.

« Willem se releva de même et parut vouloir s’éloigner.

« — Pourquoi ne pas tout lui dire ?... lent lî-je d'insister. C’est un nublc cœur... H vous aiderait do sa fortune.

• — Pu un mot de plus!... interrompitlWilhciu avec le Ter

accent d’un tendre reproche... Silence avec votre frère, îlertha, je vous en supplie... Seul, je veux réussir et u ni besoin d’cmporlcr d’ici que votre simple promesse. Adieu doncl Ce n’est pas avec de l’or, c’est avec l'amour que so font les miracles ! *

« — Pardon, Wilhem, pardon I murmurai-je en lui présentant une seconde fois ma main.

t Puis, l'attirant à moi tout à coup :

- Embrasse ta fiancée ! lui dis-je encore. Adieu!

« La porte allait s’ouvrir.

« Un chaste baiser passa sur mon (Vont... ma main sentit une dernière étreinte... et ce fut tout.

« Déjà Conrad accourait vers moi.

« Un instant je tremblai qu'il n’eût aperçu Wilhem.

«Mais non... Wilhem avait déjà disparu.

« Par où ? comment T te me le demande encore... Jusqu'à la fin de celle aven'ure il y eut quelque chose de merveilleux. Commencée comme un rêve, elle devait finir de même.

• Mon frère accourut à moi, croyant avoir à conaulor uno grande douleur, un immense désespoir.

« Ma sérénité, mou sourire, ma radieuse béatitude, le rendirent tout d’abord muet d’étonnement.

Pauvre Conrad! un instant il me supposa folle I

<• — Petite sœur! murmura-t-il enliu. Chere Bertfia... Jo souffre nutant que loi, crois-le bien—

4 Mais je t'interrompis dès ces premiers mots.

« — Pourquoi t’affliger ainsi?... m’éctiai-je joyeusement. Pourquoi me plaindre? Ces hommes u’ont pas le secret de Dieu I... Malgré leur arrêi, j’espère encore... 4)ui... plus que jamais jmi foi dans l'avenir... Et d’oilleurs j’aime ma nuit... Il me semble qu’elle me détache des misères humaines ci qu’ullo tue rapproche du ciel t

« Conrad douait encore... Mais le lendemain il me retrouva deioéma, de même les jours suivants, toujours de même.

« Mon infirmité s'avait plus rien de triste ni de désolé. J’en plaisantais parfois, je vantais les charmes de la cécité. Le sourire ne me quittait plus... Je paraissais ri signée... J’étais bien réellement heureuse I

« Aujourd’hui cependant... ce matin... Obi s'il iu 'avait bien regardée 1

t C’est qu’il y a deux ans aujourd'hui que Wilhem Arnold m'a dit : Je serai de retour daos deux ans, jour pour jour, heure pour heure...

« Midi sonnait alors... Oh I je m'en souviens Lieu... à l'horloge du couvent de la forêt... •

À peine la jeune fille 8chcvait-el1c ces mots, qtia le son d’une cloche lointaine traversa tout à coup les airs.

Midi...

C était bien midi 1

fiertha s’était redressée vivement. Frémissante et pâle, uno main sur son cœur, elle prêtait ovideineut l'oreille.

Hélène aussi... la comtesse Urlùne écoutait...

Le bruit d’un pas précipité se fit entendre parmi les arbres, dans la direction d'un monticule d herbe fieu ne qui s’élevait en lace même de la terraiac...

— C’est lui! cria ttmtho.

— Wilhem Amokl 1 lit la comtesse Hélène, incrédule encore.

— Lui-même! répondit du fond du paysage une franche et joyeuse voix. Il y a deux années de révolues, jour pour jour, heure pour heure. J'ai tenu ma parole. Me voici I

El, surgissant enfin de la vallûc, Wilhem Arnold apparut tout « coup «u sommet du coteau ruisselant de soleil.

ni

Wilhr» Arnold

frétait un grand jeune homme de vingt-cinq ans environ, aux longs cheveux bruns, à la moustache crânement retroussée, au regard vif et profond, au sourire quelque peu moqueur.

6cs traita péchaient peul-ôtrc par la régularité, mais ils avaient une rare puissance d'expression, une mobilité surtout qui leur prêtait à chaque instant un chnrmo nouveau. Il y avait en lui du savant, du soldat, du poctc et de l’enfant., surtout de l'enfant... et cela tour à tour, coup sur coup, presque dans la même minute. La pensée planait sur son largo front; la plus folio gaieté voltigeait incessamment autour de scs lèvres alertes et franches. Une philosophie à toute épreuve, une intrépidité qui no s'effrayait de rien, éclataient dons scs moindres allures. Il avait parfois des élans d’une tendresse infinie, des ccloirs d’une indomptable volonté. Ce devait élro une intelligence d’élite; ô coup sûr c’était un grand cœur.

Une heure déjà s’était écoulée depuis son retour ou château de Dosent liai, dont un ordre de la comtesse lui avait ouvert toutes les portes.

Les pieds poudreux, le sac ou dos, le bâton de voyage on cote à la main, Wilhem Arnold était parvenu jusqu’au grand salon du manoir.

C’est de là qu’il était parti, c’est là qu’à son retour avait voulu le recevoir Dertlm.

— Wilhem, dit-elle, je vous attendais 1

Et cfic se penchait en avant, comme pour lui présenter le front ainsi qu’au départ.

11 y eut du même un chaste baiser.

— Eh bien? avait gracieusement souri h comtesse Hélène.

Le vogageur seulement alors l’avait aperçue... H s’était mis

en devoir de balbutier quelques parole» d'excuses.

— Je vous pardonne de grand cœur... monsieur... mais à une condition.

— Laquelle, madame ?

— C'est que vous ni'emWMscrcz aussi.

Dame... que voulez- vous !... Le récit dcBcrlhn.la vue surtout de Wilhem, avaient entièrement conquis la comtesse Hélène à la cause de leurs mystérieuses et poétiques amours.

Bien que quelque pou surpris tout d’abord, IVtudinnt nos® le fit pas répéter deux fols. Quelques mots d'extdication s’eosuivirent. lleteue et W'ilbem étaient déjà los meilleurs amis du monde.

Aussi la belle comtesse fit-elle raseoi* le voyageur et h i demanda-t-elle aussitôt le réoit de son expédition lointaine.

D’un geste sujqdiam, la jeune aveugle aussi l'interrogeait.

Gaiement et tendrement tour à tour, sans cesse simplement, Wilhem Arnold raconta l'histoire de ces deux années, comme s'il se hit agi de J' histoire de deux jours, comme s’il arrivait d'une oromunode à la ville voisine.

lk: nn.M de vint t

Et il était allé jusqu’au fond de l’Espagne, cependant t U avait eu bien des obstacles à vaincre, bien des misères à traverser, bien des humiliations à subir ! Le secret du chirurgien cspagnolélail non moins bien garde que les laineuses pommes du jardin des Ilespérides. Wilhein Arnold avait dù se faire, durant dix-huit mois, le valet de cet homme, feindre l’ignorance et la stupidité pour devenir le témoin assidu, le seul aide accepté des prodiges de son art, et, par une dissimulation de toutes les heures, par une patience de toutes les minutes, en arriver eolln à lui ravir son mystérieux talisman, j Comme il avait dù souffrir à ce métier-là i combien il avait dévoré de colères, ce Wilhein si impétueux et si loyal !... Uu I jour môme, un jour, il avait été battu, souffleté !... et il ne seuil pas trahi, lui si fit r et I brava! Celait potr lkrtba t

Et d’ailleurs qu’importait tout cela maintenant, puisqu’il avait réussi I

Oui... tous les aveugles trop pauvres pour dire reçus par ton maître, il lus avait attirés secrètement à lui, sitôt qu'il s\ tait cru quelque chance de leur rendre la lumière. Quelle émotion e® opérant lo premier, seul à seul, sans conseil et sans guide, dans sa misérable mansarde espagnole iw. quelle Colle joie 1... quelles actions de grâces envers le ciel, lorsqu’il avau pu se dire : Non-aeulemcul je ne l’ai pas tué, mais encore : U voit

Depuis ce jour, cent autres opérations, toutes couronnées de succès, lui avaient donne la mesure de sa science et de son pouvoir. Il ne lui restait plus rien à apprendre, il était aussi habile maintenant que lo maître lui-méme i

Wilhein releva donc 1a tôle tout à coup devant le célèbre chirurgien espagnol, et proclama hautement la vérité.

Ce fut là toute sa vengeance.

Dès le lendemain, il était reparti pour rAIlemngno. Durant cette longue roule, il avait saisi toutes les occasions de s’exercer, de se perfectionner encore. Il arrivait, sur de sa main comme de son cœur... Dès que Ocrtba voudrait tenter réprouve, il était prêt!

— A l'instant I s’écria la jeune aveugle, à l’ instant !...

Wilhem Arnold eut un moment d'hésitation.

Ilrlène voulut le traduire, en allcguaul la fatigue du voyage, la première émoliou du retour t

Impatiente et résolue, Bcrlha ne voulut rien entendre.

— Soit! consentit Arnold.

El, d'une main déjà raffermie, Hélène le vil saisir lo terrible instrument d'acier.

— A genoux I fit solennellement Bcrlha, à genoux d’abord tous les trois... et prions Dieu I

lin instant après, souriante et calme, elfe se relevait ia première.

— Wilhein! dit elle alors, ordonne, mon fiancé... je rappariions... Que faut-il faire t

Le jeune opérateur onlr’ouvrit vivement son pourpoint...

U t touffait.

De sa cravate noire, dont il venait aussi de se débarrasser, il lit on bandeau et le donna à tenir à la comtesse Hélène.

— Priez encore ! lui dit-il en môme temps à l’oreille; priez pour nous deux... Je ne sais... mais je l'aime tant... Il me semble que j’ai peur.

— Courage I mon emf, murmura rapidement Hélène non moins émue... Allons... du courage!

+- Eh bien ? demanda Bcrlha qui ottendait toujours, mais sans trembler comine sans pôrtir.

Au son de celle voix, à l'aspect de celle confiance si sereine, Wilhem Arnold sembla recouvrer spontanément tout son empire sur lui-même, il passa sa main sur son front comme pour en chasser les dernières faiblesses ; il se redressa de toute la hauteur do sa taille énergiquement cambrée; ses traits, bruni» p»r lo soleil d'Espagne, semblèrent rerétir la froide immooilité du bronze. Toute sa vie, tonte sa volonté se cowrelrèrent dans ses yeux, dont le magnétique éclat prit une sorte de puissance surhumaine. 11 devint réellement superbe s voir dons ce moment-h. C’était un opérateur Inspiré* w uVtail plus un amant, ce n’etait plus même nu hornm»! *

— Wilhem t venait de répéter impotiouimcfft Bcrlha ; eh bien dooef.,. Wilhein i

— Me voici ( répondit cette fois te médecin qui déjà s’avançait vers l’aveugle.

H la fit reculer aussitôt jusqu’à la hauto fenêtre et l’assit dans un large fauteuil sur le dossier duquel il renversa so blonde télé en arrière.

Puis, se courbant au-dessus d’elle, U approcha do sou visage le tranchant aigu de l'acier.

Épouvantée, la comtesse Ilèlcno détourna la této.

Mais aussitôt, et pour une tout sutre cause, elle eut un second effroi.

Conrad venait d’arriver sans être entendu ; Conrad était debout sur le seuil.

wtt tfuuiiesjc, un doigt déjà sur les lèvres, l’arrêta par un regard qui disait tout.

Le jeune baron aussitôt obéit; ainsi qu’üélènc, il devin! immobile.

f i silhouette reployée de Wilhem, qui se détachait en noir sur la fenêtre lumineuse, les empêchait entièrement de voit Bcrlha.

Dans la chambre planait un effrayant silence.

Le bras do l'opérateur lit un premier mouvement... la iccao aveugle jeta un premier cri.

Puis, presque immédiatement, un second Et clloae redressa tout à coup, palpitante, éperdue, comme insensée.

Wilhem Arnold, se voilant le visago de scs deux mains, avait momentanément disparu dons l’ombre des rideaux. * Bertlia, d'abord, avait bondi vers la fenêtre ; mais se détournant aussitôt avec un frémissement douloureux., elle venait d accourir jusqu'au milieu du salon.

La porte se trouvait précisément en face d’elle.

Sur le seuil du celle porte, celui qu’elle n'avait pas entendu venir, celui quelle ne savait pas au château, qu’elle ne pouvait pas soupçonner là.

U jeune fille eut une secousse d’étonnement, de fixation étrange.

Puis, s’élançant tout a coup dans les bras qui se tondaient vers elle :

— Conrad I cria-t-elle avec une folle ivresse; Conrad 1... AhL.. mon frêrel

Elle venait do le reconnaitrre... elle voyait... elle était sauvée.

7“ Berlha I voulut demander lo jeune baron qui commcnçail à deviner, mais qui no pouvait comprendre encore.

Dvjà la jeune fille venait d’échapper à l'étreinte fraternelle. Ses regards incertains, éblouis, incrédules encore, erraient éperdument tout à l’eutour du salon.

Ils rencontrèrent en second lieu la comtesse.

— Hélène t sourit-elle avec une ineffable joie; Hélène f... Oh! je te reconnais bien... va... Comme tu es bellcl

Déjà la comtesse s’elait précipitée vers Ocrtha... Mais ce fut rapidemeut qu’elle la pressa sur son cœur. Prenant à deux mains la blonde tôle delà jeune fille, elle s’empressa do tourner scs premiers regarda vers certain angle du salon, oft, comme honteux de son triomphe, se cachuit encore à demi l’autour de ce miracle.

Obi cette fois, Berlha n’hésita pas. Elle rencontrait enfin celui que tout d’abord elle avait cherché. Ses yeux reconnaissaient en lui l’id al do son cœur.

— Wilhein I s’écria-lrcUe avec lo saint enthousiasme de l’amour ; oht Wilhem I

Et, succombant à l’exces môme du bonheur, ello vint tomber évauouie dans ses bras.

Wilhein la reçut à genoux, et, d’une main tremblante, attirant a lui le fauteuil qui avait servi à l'opération, il l’y d’qiosa doucement.

Puis, comme veillant sur elle. il resta ogencu.llé dans une

silencieuse extase.

Par Wilhem, non moins que par Bcrtha, UiLmt et Conrad semblaient complètement oubliés.

La comtesse en profila pour éclairer en partie lo baron. Bcrlha commençait cependant à revenir à elle.

— - Le bandeau! murmura Wdiu&a en se retournant vers Hélène, avec un geste suppliant.

La comtesse s'empressa de remplir son rôle, et lorsque la

ieuno ÛUo eut achevé de reprendre ses sens ; ce fut avec un bandeau sur les yeux qu’elle se réveilla.

— O mon Dieu I gémit-elle avec effroi, c’était donc un rév» ? — Non! répondit vivement la comtesse, nou, Üertha... tout est bien réel... *

— Mais ce bandeau T reprit la jeune fille qui venait de toucher avec fies doigts la cravate noire et qui déjà cherchait a la détacher de son front. •

— C’est p3f ordonnance du docteur 1 déclara gravement Hélène en arrêtant sa main.

— • Eh quoildéjk redevenir aveugle? fit avec une charmante velléité de rébellion la pauvre enfant.

— Il lefaull affirma Wilhcrn avec une tendra autorité. Pendanl huit jours encore au moins, il le faut!

Au son de celte voix, la main de la jeune fille quitta tout 1 coup le bandeau, et, comme guidée par l’instinct de l’àmv, tomba directement dans la main de Wilhem.

— J’olé.sl dit-elle ovcc un doux et pudique sourire. Nu suis-je pas maintenant toute à loi?

A ce moi, qui complétait les explications de la comtes • Hélène, le baron Conrad fronça légèrement le sourcil et s’avança.

C’était un jeune homme du moine âge environ que Wilhem, grand -comme lui, mais d’une toute différente beauté.

Ses traits, d’une irréprochable correction, semblaient comme voilés par une mystérieuse souffrance. Il avait les grands yeux bleus de sa sœur, mais une pensée importune, une sorte de contrainte amère les attristait. Dans les rides prématurées di son front, dans les plis fiévreux que creusait trop souvent sa lèvre hautaine, il y avait quelque chose de sombre et de fatal C'était 1b lélc d’Hamlet. *'

iPour quiconque n’cùt observé que la surface des choses, i h’en était cependant pas ainsi. L’élégant costume de chass que portait le baron Conrad, la poudre dont il était coiffé, le gracieuse disliurtion surtout de ses manières, en faisaient un véritable grand seigneur du dix-huitième siècle, un peu froid peutnétre, sin peu grave, mais assurément accompli.

— Monsieur, dit-il à Wilhcm, vous venez de rendre à notre Camille un ie ces services qui ne se payent pas avec de l’argent. Perjiœiiez-nioi de vous dire, néanmoins, que les Rosentjâl Dut jnzuxaemint une fortune...

A -ce mut, te jeune médecin immédiatement l’interrompit:

— MiOuâisBT le baron, lit-il avoc dignité, votre première phrase suffirait. Pas de questions financières entre nous, je vous en supplie. Avec le secret que je possède maintenant, mol aussi... des que je le voudrai bien... je serai riche...

— Veuillez m’indiquer alors comment je puis vous témoigner ma reconnaissance, reprit Conrad. Elle est profonde monsieur, croyez le bien... elle ne s’eteindra jamais. Fallûl-i ma vie pour vous le prouver, je la donnerais de grand cœur.. Parlez donc sans crainte, parlez I...

Wilhcm, cependant, hésitait encore.

Berlha se résolut courogeuscmcnt à parler à sa place.

Elle se leva donc, et, la main toujours dans la main d( Wilhcm, elle dit è son frère :

— Conrad... il y a deux ans de cela, Wilhom Arnold in'a lait promis de me rendre la vue... Cela étant, moi je lui avais juré d’élre sa femme... U a tenu sa parole, mon frère... * Voulez-vous me permettre de tenir à mon tour la mienne ?

Après ce franc aveu, qui précisait si parfaitement la situation, il y eut un silence.

Le baron de Rosenlhal semblait n’avoir entendu, ou plutôt retenu, que ccs deux seuls mots, qu’il répéta leutement :

— Wilhcm Arnold ?

Puis, se tournant tout à coup vers le jeune médecin :

— Monsieur, lui demanda-t-il, êtes-vous gentilhomme?

— Non , monsieur le baron , répliqua Wilhem. Mais, si

vous y tenez absolument, je puis lo devenir. - ~ J

A celte intrépide et (1ère répartio, Hélène et Conrad firent un mouvement de surprise,

Bertha se cou tenta do presser en silenoe la main de Wil- *em.

— Y tenez-vous ?... ajouta presque joyeusement celui-ci. — Je vous en fais juge, monsieur I... reprit après un temps Con-

rad. Lorsque notre vieux père descendit dans la tombe, nous étions dans un état presque voisin de la pauvreté. Cest le cas plus que jamais de rester fiers, me dit-il à son lit de mort. Jure-moi, inou fils, de no déroger en rien de notre rang !... Jure-moi surtout de ne jamais consentir à ce que ta sœur, dont to voici le maître maintenant, épouse quelqu’un qui c'aurait pas un titre devant son nom. Pour loi, plutôt la mort que le travail, pour elle le couvent, plutôt que la mésalliance! Vous comprenez, monsieur, notre père allait mourir./

— El vous avez juré... parfaitement, monsieur le baron!... .acheva du lui-méme Wilhem Arnold. Eh bien !... soit... qu'à pela ne tienne... Je gagnerai le titre exigé. L’épée seule anoblissait autrefois, la science aujourd'hui peut également anorblir. C’est un nouveau rotard, voilà tout... et, à vous parler 'franchement, j’y avais déjà songé, je le préfère ainsi... Oui, je me sens tout heureux d'entrer pur la grande porte dans ivoire famille, monsieur lo baron de Rosenlhal, et de prouver une fois de plus à mademoiselle votre sœur, qu’il n’est rien tient je ne sois capoblc pour mériter son amour.

Evidemment, ce WiJhem Arnold ne doutait do rien.

Et gardez-vous bien de croire qu'il eut l’air d'un fanfaron vulgaire en parlant ainsi. C’était de la belle et chevaleresque audace qui brillait dans son regard, c’était du noble et saint orgueil qui rayonnait sur son front. La hauteur même du but proposé sembloit le grandir encore. En l'entendant affirmer qu’il allait conquérir la noblesse, on sentait qu’il eu <;Uit déjà digne.

Bien plus encore, il y avait dans toute sa personne urto simplicité si franchement joyeuse, qu’elle eu arrivait presque à devenir une sorte de bonhomie sublime.

A sa façon, c était un Cid.

El, si c cût encore été lo temps des grands coups d'estoc et de taille, Wilhem Arnold eût bien vite rengainé son bistouri, soyez-en certain. C'est par l’épée seulement qu'il eût voulu devenir gentilhomme.

Aussi la comtesse Hélène le considérait-elle avec une croissante admiration.

Bcriha sentait à chaque instant qu'elle l'aimait davantage encore; mais elle ne s'en effrayait aucunement, pourra U -tUe jamais aimer assez Wilhem Arnold?

Conrad lui-môme était ému. Cette vaillante foi, cette communicative chaleur, fondaient rapidement la glace qui semblait immobiliser son visage. Les plis soucieux, les ombres inquiètes s’en effacèrent un instant. Un instant, il redevint le bel et souriant Conrad qu’avait aimé, que, voulait aimer encore aujourd'hui la comtesse Hélène. . .

11 tendit, gracieusement la main à Wilhem; il trouva les plus aimables expressions pour lui témoigner ie regret de no pouvoir exaucer immédiatement scs vœux; tout sou désir de le nommer un jour son frère. Il alla même jusqu'à promettre de ie seconder de tout son crédit. Mais U ne dit pas uo mot cependant pour le retenir à Rosenlhal.

Wilhem, du reste, semblait pressé de partir. .

Les yeux de Berlha n’avaient plus besoin du secours de la science, affirmait-il. Gurder le bandeau pendauj huit jours suffisait. Et les deux derniers encore, à la douce clarté de la lune, U permettait déjà le regard.

Quant à lui-méme, il n’avait pas une minute à perdre pour entrer en campagne. Muiuionaut qui! connaissait la condition de son bonheur, et qu'il l avait résolument acceptée, il lui tardait de songer aux moyens de la remplir le plus promptement possible.

Néanmoins, au moment de s’éloigner... qui sait... pour bien longtemps peut-être, Wilhem Arnold se sentait au cœur un impérieux désir de revoir une fois encore Bcriha, de cimenter par quelques douces paroles murmurées à l’oreille les chastes fiançailles qui les unissaient déjà, de lui répéter la main dans la main: Je l’aimet... de s'entendre répondre avoc celle douce voix dans laquelle ü puiserait une force surhumaine : Je l’aime I Wilhem, et je t'attends 1... *

Hélas I le baron de Rosenlhal était là maintenant.

Bien plus, il s’était rapproché de sa sœur, il semblait évidemment ne plus la vouloir qyûRer avapi le déugrl de Wilhem Arnold»

Heureusement Hélène ne s'était pas éloignée, elle venait de* se promettre d’ôtre la providence des deux amants.

Profilant donc de l'instant où Conrad s excusait auprès de sa sœur à l'autre extrémité du salon, elle attira près d’elle Wilticm comme pour le remercier à son tour, et lui jeta rapidement ces quelques mots à l’oreille :

— Ce soir... chez moi... à deux lieues d’ici... Vous y trou* rez Berlha î

L'impétueux jeune hommo put à peine retenir un cri de folle joie.

Courad venait de se retourner vers lui.

Uu regard d'Hélène rauocla Wilhem à la prudence

— Adieu donc 1 reprit-il aussitôt avec la joyeuse confiance qui lui était familière. Adieu, monsieur le baron... ou plutôt au revoir!..

Conrad eut un dernier encouragement, une dernière promesse de la loyauté vraiment seigneuriale desquels il n'élait pas permis de douter.

Après s'être silencieusement incliné devant le frère, le jeune médecin fit un pas vers la sieur.

— A bientôt, mademoiselle de RosciUhall... dit-il simplement. A bientôt I

— A ce soir... ajouta-t-il tout bas, en prenant congé do 1# comtesse Hélène par un élégant et gracieux salut.

Puis, après avoir repris dans l'antichambre le ceinturon de butlle auquel pendait sa grande épée universitaire il sortit à la hâte du château de RosenUiaL

Un protecteur.

— Conrad, avait dit la comtesse au baron presque aussitôt après la sortie de Wilhem Arnold, je reste huit jours dans ce pays. Pendant ces huit jours, je vous demande la permission d'emmener avec moi Berlha?

— Hélène I avait balbutié Conrad dont le front déjà s’étail recouvert de nuages. Hélène, pourquoi ne demeurez-vous pas plutôt ici... dans ce chuteau?...

— Après ce qui c'est passé entre nou-, ce matin, répondit avec dignité la comtesse, c’est impossible. Conrad, ne m’interrompez pas. Il y a quelque chose d étrange entre nous... uu obstacle, un abiine... Je ne cherche pas à deviner, je pressens... Ch bieut ce nouvel obstacle... je vous donne cette semaine pour le vaincre; cet abime inconnu, vous avez ces huit jours pour lu combler... S'il en est ainsi... et je ne vous le cache pas, Conrad, je le souhaite vivement... revenez alors chercher voire sœur... S'il en était autrement, ne reparaissez pas... Ce sera me dire que tout est fini, je comprendrai... Précisément ce jour-là votre sœur aura recouvré le libre usage de ses yeux, elle pourra reveuir seule ici... Quant à moi, je partirai... Nous ne nous reverrons jamais 1

— Hélène I...

— Plus uq mot... ue sera ainsi, Conrad... Ou votre femme dans huit jours... ou bieu uu éternel adieu!

En même temps, la comtesse avait frappé sur un timbre eien lissant. - :

Un domestique parut.

— Faites atteler , dit-elle. Je retourne à l'instant chez moi.

Puis, dès que le domestique fut sorti, regardant de nouveau

lonrad :

— Reste seulement à savoir, reprit-elle, si vous voulez l>ien me confier votre sœur... Mon amitié ne saurait que lui être utile et ehêre durant sa dernière semaine de cécité. Durant ma dernière semaine de doute, j’ai peut-être besoin de l’avoir auprès de moi pour me répéter saus cesse que mon indulgence pour vous n’est pas une insigne folie, et que, malgré toutes les apparences qui tendent à me prouver e contraire... Conrad... vous in'aimez encore I

# A ces derniers mots , le sombre jeune homme eut un sou- ’ain élan d’amour et de désespoir.

— Hélène I s’écria-t-il du fond de son àme pleine de ténèires et de mystères.

Et l’on eût dit qu’il allait se précipiter aux pieds de la oeile comtesse, afin de lui crier : pardon et pitié... je t’aime I

Mais, so roidissant tout à coup et plus que jamais dans son inexplicable contrainte :

— Soit... partez toutes les deux I articula-t-il avec le douloureux accent d’une résolution suprême et farouche; partez I

Cinq minutes après, l’élégante calèche de la comtesse emportait ■apidemenl les deux jeunes femmes à travers les grands bois.

Toutes deux restèrent d’abord silencieuses et pensives.

Hélène, cependant, releva la tête la premièro; et, après voir contemplé durant quelques minutes avec étonnement sa euue compagne :

— Est-ce donc à moi d tire la consolatrice ? se prit-elle à murmurer amèrement N’es-tu pas la plus heureuse de nous deux, Berlha 7... n’as-tu pas la certitude du moins d’être

aimée 7

— Quand le revcrrai-je I fit plaintivoment Berlha.

Hélène aussitôt se prit à sourire :

— Egoïste que je suis! reprit-elle; j'oubliais de te dire tout d’abord pourquoi je t’emmène avec moi.

Puis se penchant à son oreille, et avec une délicatesse infinie dans la voix :

— Cs soir! ajout, -t-cHe tout bas,

— Grand Dien I fit la jeune fille dont le front charmant sa prit à rayonner aussitôt d’espérance.

Dans cette espérance, cependant, quelque doute restait encore.

— le lui ai dit que tu serais là-bas I expliqua tendrement Hélène. Il doit venir... il viendra...

— Oh! merci I... merci 1... s’écria joyeusement Berlha qui couvrait de baisers enfantins les mains et le visage de la comtesse.

Puis, avec une Irrésistible joie :

— Tu os raison, cent fois raison, mille fois raison f repritelle. je n'ai plus le droit d’être triste aujourd'hui. J’ai retrouvé i!' ■< veux!... je l'ai vu, lui 1... Je sois qu’il m'aime, et qu’il est d:.v 0 de mon amour!... Comme il est beau, n’esl-ce pas?... Ci'juuo il est vaillant et fier I... 11 sera bientôt gentilhomme, j’cu suis certaine... il lest déjà... Oh! mon noble Wilheml... Et je vais le revoir, lui parler... tout à l’heure I... C'est trop de félicités dans un jour!... Et j’étais triste il n’y a qu’un instant... Ingrate, val... ingrate envers Dieu !... ingrate envers toi surtout, ô ma chère Hélène I... c’est à moi de te consoler, lu disais vrai... ou plutôt, nonl... Cousolcr... fi donct... lé vilain mot !... Est-ce que vous êtes de celles qu’on console, ma belle comtesse I... Allons donc!... j'ai à te prouver tout simplement que tu n’es ni moins aimée ni moins heureuse que moi-môme !...

— Me prouver cela... chère enfant... ce serait bien difficile 1

— Pas le moins du monde.

— Que me dirais-tu donc ?

— Moi... rien du toult... mais je laisserai parler à ma place tout ce qui nous environne... Oui... bien que j'aie encore un bandeau sur les yeux, je sais que nous traversons en ce moment la vieille forêt témoin des jeux de notre enfance. Il n’est pas un de ces buissons, pas un de ces arbres, pas un do ces sentiers, pas une de ces roches, qui ne te jette au passage un doux souvenir du passé, qui ne te montre en souriant une preuve de l’amour de Conrad I... Regarde donc, Hélène... ou plutôt... écoute le vent qui fait frissonner les branches, les feuilles mortes qui roulent sur les cailloux sonores, le murmure du ruisseau aous les vergciss-mein-nicht et sous les pervenches, tout... jusqu’à la chanson de l'oiseau... tout ne te dit-il pas : Garde-toi bien de douter du compagnon de les jeunes années, du fiancé fidèle de tes premières amours?... Tiens... voici le vieux chêne au pied duquel on s'attendait chaque matin... voici la place où il 1e sauva la viel... Hélène, mon Hélène 1 prête l’oreille à la voix do ia nature, et laisse-la doucement redescendre dans ton cœur... Cette voix-là, c’est la foi, c'est

l'espéra ne©... Or, espérer et croire... pour nous autres, pauvres femmes, c’est être déjà presque heureuses!

Ces ferventes paroles, le tendre enthousiasme avec lequel elles étaient prononcées, les fantômes surtout qu’elles faisaient tourbillonner autour du rapide équipage, ramenèrent le calmo peu à peu dans l'ame endolorie de la comtesse Hélène. Elle finit par oublier la réalité, elle se laissa doucement bercer par le rêve, en véritable Allemande qu’elle était. Le soleil commençait il descendre à l’horizon ; certaines parties de la forêt s’assombrissaient déjà, les aulnes semblaient enflammées comme par une fantastique Illumination. Tout se taisait & rapproche de la nuit, tout prenait un aspect étrange. C’était l’heure où s’éveillent les ombres. La ronde des souvenirs, la vivante ballade des illusions, entraînèrent la comtesse Ildèno dans un enivrant tourbillon, où Conrad lui donnait, en souriant, la main. Un instant aussi, cite fut heureuse. Bcrtha, d'ailleurs, n ’élail-elle pas auprès d’elle... Bcrtha, caressante fée dont la vois semblait une chanson... Bcrtha, qui se sentait en ee moment assez de félicité dans l'âme pour en communiquer à tout ce qui l’environoait sans s’apauvrir eiloméuie.

La voiture ne tarda pas à s'arrêter. Les deux jeunes filles en descendirent, presque aussi lestes maintenant, presqno aussi joyeuses l’une que l’autre. Celle-d, cependant, était encore aveugle ; celle-là pouvait se croire encore oubliée I

— Bah! avait dit joyeusement Bcrtha, dans huit jours nous pourrons ôter, toutes les deux, notre bandeau, moi de nies yeux, loi de ton cœur I

Ce fut dans ces dispositions d’esprit qu'on monta le perron

Mais, au moment où la belle châtelaine allait guider ellemême sa jeune amie dans la chambra quelle lui èesuuaii, un domestique accourut devant dlo avec un empressement étrange.

— Il y a ou salon, dit-il, quelqu'un qui déjà depuis plus do dota heures attend impatiemment madame la comtesse.

— Quelqu’un... de oc pays? demanda -t— elle, étonnée.

— Non, madame la comtesse... quelqu’un qui nous a suivis de là-bas?

— Qui donc cHa ?

— Son Altesse le grand-duel

Ces derniers mots o raient été prononcés à voix basse. Au tressaillement subit de la main d’Ueleae, Bertha devina néanmoins la vérité.

— C’est lui I murmura-t-elle vivement à l'oreille do la comtesse.

Et des deux mains, en meme temps, eflo la retenait à La taille.

— Ah f ah I sourit Hélène. To voici dans ton rôle déjà, bon ange de ton frère?

— Bon ange de ton propre bonheur! répondit avec uno sorte de solennité Bertha.

11 y eut un moment de silence.

— Eh bienl reprit la comtesse, viens, cc sera p!us loyal, et pour tout le monde, je l'espère, cela vau Ira mieux ainsi !

Et elles entrèrent toutes les deux au salon.

Un homme, qui s’y promenait à grands pas, s'avança tout à coup au bruit de la porte qui venait de s'ouvrir.

Ot homme, c’était le grand-duc.

Charics-Frédérick, r intelligent réorganisateur du grandduché de Bade, avait alors quarante ans. Celait un véritable souverain, digne mémo d’une plus importante couronne que la sienne. Haute taille d’uno rare élégance, noble vidage respirant à la fois l’cnergie et la bonté, façons palriarcalctncnl royales, tout contribuait à faire de iui le plus aimable cl le plu< aime de tous les princes allemands.

A l’aspect d’Hélène, il avait légèrement rougi.

Promptement revenu de cette première émotion, fl s’àvança rapidement vers cite, et s’inclinant avec les marques du plus profond respect :

— Madame la comtesse, dit-il, fal tout d'abord à vous demander pardon d’une démarche qui peut vous surprendre, mais qui ne saurait on aucune façon vous compromettre. Per* aonne ne soupçonne ce voyage. J'ai quitté Corisrube, seul, avant le jour; seul, je compte y rentrer cette nuit!

— Je remercie Votre Altesse de celte preuve d'estime, répondit Hélène avec une froide dignité; quelle me permette de lui faire observer, cependant, que tout peut se savoir, et que le mystère lui-même devient quelquefois une circonstance ! aggravante.

— Qu’à cela ne tienne, répliqua galamment le grand-duc. Vous savez bien, belle comtesse, que je suis to .1 prêt à ré- ; parer.

( — Nous n’en sommes pas là, Altesso ! interrompit vivement

• Hélène.

| — Malheureusement! soupira Charles-Frédérick.

j — Dana tous les cas, ajoulaildéjà la comtesse, je me trouva fort à propos avoir ouprès do moi roadmoisetJe Bertha de Uosenlhal, qui témoignerait, au besoin, de la parfaite innocence de l'entretien dont veut bicu m'honorer aujourd'hui , Votre Altesse sérénissime.

Elle présentait en meme temps sa compagne, qui fit une

, gracieuse révérencj

. — Mademoiselle I salua de son côté le grand-duc, avec aoo

habituelle courtoisie.

Mais il s'éloit mordu les lèvres avec un secret éèpit, puis comme il remarquait, en se redressant, le bandeau uoir qui recouvrait les yeux de Bertha, il crut pouvoir risquer un geste de malicieuse menace à l'adresse de la comtesse Hélène.

Celle-ci sembla no rien avoir vu. Mais, approchant un siège avec la grâce la plus charmante, elle ajoute :

— Maintenant que cc petit protocole est bien établi entre I nous, (jue Votre Altesse sérénissime veuille bien permettre à , sou humble et toute dévouée sujette de s'acquitter envers ©lie , des devoirs de l'hospitalité.

Le grand-duc s’assit, en disziPMilant assez mal un premier mouvement de colore.

Cette fois encore, Hélène ne psrul s'apercevoir de rien. Parfaitement maîtresse d'cUe-uicuie, elle continuait son rôle de châtelaine recevant l’honneur d’une visite royale avec la sérénité la plus souriante, avec le pius respectueux empressement.

Contraint à faire contre mauvaise fortune bon cœur, le grand- duc répondait sur le mémo ton de haute cérémonie, ü avait accepté une légère collation, il l'avait même égayée par j une apparente bonne humeur; maintenant encore il cherchait à la prolonger le plus possible. A vrai dire, il espérait que Bertha finirait par se retirer. Mais Bertha n'en avait garde. Ainsi que l'avait dit Hélène elle-même, elle veillait pour son frère.

— Comtesse, dit tout a coup le grand-duc, H me prend fantaisie de préciser à mon tour notre situation respective. C'est Charles-Frédérick seulement qui vous rend visite, tenezvous-le pour dit, et soyez assez bonne, dore nova ut, pour ne plus répondre qn'b Charles- Frederick.

— J'accepte d'autant pius volontiers, reprit incontinent Hélène, que je n’attendrai même pas qu'H m’interroge. Il y a longtemps déjà que j'ai grande envie de hii rappeler qu i! in'av&il donné sa paroi© do gentilhomme d’observer certaines conventions arrêtées entre nous, et que, des le lendemain, par cette même visite, il a manqué à son serment... ce qui n'est pas loyal, Chartes- Frederick I

El la comtesse Hélène so releva, souriante toujours, mais superb© de résolution et de fierté.

Le grand-duc la contempla durant quelques secondes avec I une silencieuse et profonde admiration.

? Puis, prenant en brave son parti :

— Allons! reprit-il avec uno franche humilité, je m’arouo deux fois vaincu, deux fois coupable... Comme souverain, j ava» promis de vous laisser huit jours do pleine et entière liberté... coinmo homme, j’avais juré do no plus vous importuner de mon amour... Eh bien!... soit... comtesse... jo ne vous en parlerai plus , jo ne vous en parle pas... Agisse] comme vouliez le foire, noble et loyate femme, comme vous me l’avez franchement avoué In veille de votre déport. Si U passé vous est fidèle, restez fidèle an passé...

— Altesse! voulut interrompre Hclene, émue par lu profonde et généreuse douleur qui avait accentué ces demie res paroles.

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