‹ Les Compagnons de minuitChapitre 2 sur 9 · M5-* COMPAGNON ; !)■: \M\T* T · texte numérisé non relu

M5-* COMPAGNON ; !)■: \M\T* T

— Il n'y a plus ici de grand -duc, vous le savez bien, poursuivit-i! en cherchant à reprendre le tou de la galanterie. .. Il D’y a même plus de Charles- Frederick... Ne voyez en moi qu’un simple courrier qui vient vous apporter une invita lieu pour le prochain bal de la cour. -

— Un bal... don9 celte saison ?...

— Un bal champêtre, madame la comtesse... Une bergerie semblable h celles qui se jouent à Versailles dans les charmants jardins de Triaoon... Les sœurs du grand-duc ont désiré cette fêle... Elle a lieu dans huit jours, madame la comtesse... Si vous portiez un autre litre a ccue époque, présentez-vous avec votre mari... 11 sera le bien reçu.» Si voua venez seule à ce baL. Ühi pennettez-moi de vous lo dire, Hélène... il y aura un cœur qui battra de Tulle joie sot» la veste en satin cerise du trop heureux Qitandre, le roi des bergers !...

Sur ce, le grand-duc reprit sa cravache et ton chapeau, qu'il avait déposés en entrant sur ua meuble du salon.

— Et maintenant que ma mission est terminée, conclut-il, permctiez-nioi de prendre congé de vous... mesdames... Je me retire... Adieu I...

Avant d’en arriver à ce dernier point d’exclamation, qui se trouve ici marquer un soupir, le pauvre fttaries-Frédérkk tétait arrêté par trois fois, dans i’aueute duo mol qui le retiendrait encore, ou du moins qui lui serait, eu partant, uuo espérance.

liais Bcrlha venait de ressaisir ia main d’Hélène, et la scrrait à le dérobée d une façon qui, bieu cünruuieut, siguilimi : j

— Au nom de Conrad, lais-toi!

La cüinLeaae comprit à merveille) ce langage, et, qurlquo 1 pitic qu’elle se aeuUL au fond du cœur pour le graud duc, il o’obtioi pour toute réponse qu’une des ixrciuonieuacs révérences de ce tcmp8-là.

La porte s'était Couverte devant lui... il en franchissait déjà le seuil.... H allait disparaître.

— Hélène!.. . se récria-t-il tout à coup avec une involontaire explosion de désespoir... Hélène, vous ne me dciuundez rien aujourd'hui pour personne... OhL.. c’est que vous ue me pardonnez pas I

Cette fois, Rerlha ne put retenir ïlélène — Il est vrai qu’elle n’y mit peut-être pas un bien grand effort... Uekrne ne vuuaiteltc pas de murmurer à son oreille :

— C’est pour Wilhem I...

En quelques pas elle fut auprès du grand-duc, en quelques mois file raconta toute la touchante histoire de Wilhem et do Heriha.

— Altesse, conclut-elle en lui tendant la main, c’est vous qui faites les gentilshommes?...

— Ahl... comtesse... soupira Charics-Frédérick... si vous le vouliez bien, ce ne serait plus moi... ce serait vous...

— Prenez garde, interrompit-elle vivement, vous allez oublier de nouveau nos conventions...

— C’est jusioL~ avoua le grand-duc, qui se tut aussitôt, mais qui continua de regarder ardemment la comtesse.

Elle était vraiment adorable ainsi, un doigt sur scs lèvres lo... Y nies.

— j'emporte voire demande dam ma mémoire, reprit-il i enfin. Mais je ne puis pas partir content, si vous me refusez le gage do pardon que vous aviez d’abord semblé vouloir i m'offrir...

Et, à son tour, il avançait la main.

Ce Ifr de la comtesse y descendit lentement... il l'effleura de les lèvres.

Fuis, se disposant à une définitive retraite :

— Heureux Wilhem Arnold I... sourit-il amèrement. Il n’a

besoin que de conquérir un litre, lui et ce Litre, encore,

puisque vous le desirez, il l’aura!

— Permettez-.. permettez... il faut, avant tout, que je le mérite, L.. répondit tout à coup, du bas de l’escalier, la voix | allègre et sonore du jeune médecin, qui arrivait au rendezvous, et se trouva face à face presque aussitôt avec le grandduc.

— C’est bien ainsi que je l’entends, jeune homme, répliqua celui-ci. hachez nani— at-que, désormais, grâce A madame |

la comtesse, vous avez un protecteur qui s'intéresse vivement à votre avenir, et qui ne demande qu’une occasion de combler prochainement vos vœux.

Évidemment Wilhem ne connaissait pas celui qui lui parlait ainsi, car cc fut à Hélène surtout qu’il adressa sa reconnaissance et son salut.

— Travaillez avec courage, poursuivit nonobstant Charles- Frederick, faites adopter par l'université dlleid-riborg le précieux secret que vous rapportez d’Espagne, rendez votre nom c* lebre par do nombreuses guérison», et nous verrons olora h y ajouter ce qui lui manque encore aujourd’hui pour votre bonheur!

Il y avait tant de haute bonté, tant do véritable grandeur dans «es paroles, que Wiibem s'inclina celle fois profondément.

Mais, no croyant toujours avoir affaire qu’à quelque gentilhomme des euvirons, il se contenta de répondra :

— Sùôl que je m’estimerai digne de votre patronage, monsieur, je prierai madame la comtesse de me conduire vert vous pour en réclamer les effets. Quant à vos excellents conseils, dès aujourd’hui je les accepta avec reconnaissance, je m'efforcerai des demain de les meure eu pratique. Four avoir le droit d'obtenir ce que j’nmUilionne, il me faut le temps, avant tout, de me rendra utile à mon paysl...

— J’aime cette fière réponse, conclut en souriant le grandduc, cl je m'en souviendrai!...

Profilant de celle espèce de congé, Wilhem 8c hits de rejoindre tterlha qui l'attendait à l’autre extrémité du salon.

Le grand-duc échangea quelques dernières paroles il voix basse avec la comtesse Hélène, puis, après l’avoir galamment contrainte à ne pas l’accompagner plus loin, U descendit enfla l’escalier. t

Wilhem et Bcrtha étaient assis l’un auprès de l’autre dans on angle déjà rempli d'ombre. Est-il besoin d’écriro ici ce qu’ils sc disaient... Ne le savez-vous pas, vous tous qui avez eu vingt ans, vous tous qui avez aunè !..

Hélène ne voulut pas se mettre en tiers dans leur cotretien. Silencieuse et pensive, elle vint s’asseoir isolement auprès du la haute fcuélre entrouverte.

De là, elle vit le grand-duc remonter à cheval, lui adressât du geste un dernier adieu, et sortir du château.

Il était seul, ainsi qu'il l'avait dit, absolument aeul.

La comtesse ne s'en alarma pas tout d’ab<>rd, pensant que son escorte l'attendait à quelque distance de la.

Lo nuit commençait à venir, mais le crépuscule conservait assez do transparence encore pour qu’on pût distinguer les objets, jusqu'à l'extrémité de la plaine que traversait d'abord le chemin avant de se perdre dans la forêt.

Hélène suivit donc le grand-duc d’un œil rêveur et Iristn, Peut-être! se disait-elle, il m’aime celui-là... il veut m’élever jusqu’à lui... Pourquoi fnut-il qu'un autre amour m’oblige à désespérer ce noble cœur, à payer tant de dévouement par autant d’ingratitude I

« Oh!... UerUia... Lier tlie, c'est en ce moment sur loût.qu au près d'IMcne, Conrad aurait eu besoin de son bon ange!

Mais non, la douce jeune fille, précisément à cette heure, oubliait son frère. Elle était toute à son sauveur, à son fiancé.

Hélène, cependant, regardait toujours sur la route de Curia-

robe.

A quelque distance du château, s'élevait le village.

— C’est là sans doute que Charles-Frédérick aura bissé son escorte? pensait la comtesse. Il ne peut pn» pousser riiéroïsma de la discrétion jusqu’à l’imprudence d'un voyage nocturne et solitaire, à travers ces grands bois infestés pur les Compagnons de Minuit I

Cinq minutes après, le grand-duc reparut à l'autre extrémité du hameau, seul toujours, absolument seul.

Ht lône, à cotte vue, sc redressa tout à coup...

A un mille do là, près d'un petit pont, se trouvait une au berge qui pouvait, à la rigueur encore, servir de lieu d ut tente à quelques cavaliers.

C’étàit un dernier espoir.

Auxicuse et frémissante, Hélène appuya son front brûlant

Dgle

contre Ij vitre glacée.

Quelques arbres s'élevaient à l'entour de l’auberge. Le grand-duc ne tarda pas à disparaître derrière eux.

Puis de nouveau, sur le chemin vert, sa haute silhouette se dessina, mais indécise cette fois, et comme flottant parmi les brumes du soir.

Elle se confondit complètement enfin dans la masse sombre de la forêt.

La comtesse avait eu le temps de distinguer, néanmoins, que personne ne l'accompagnait encore, toujours personne!

— 0 noble cœurl murmura-t-elle avec une admiration attendrie... Nubie cœurl... S'exposer ainsi pour nie voir un < instant, pour que mon honneur ne puisse en recevoir aucune atteinte!... Mais non... Son escorte, probablement, a fait halte dans la forêt... C'est impossible 1...

Et la comtesse quitta vivement le salon, dans l’espérance ! d'obtenir quelque éclaircissement de ses gens à ce sujet.

. Tout entiers à leur amour, ni Wilbcm ni Bertha ne remarquèrent son absence. Eh! mon Dieu, savaient-ils seulement qu’elle eût été là.

Au bas de l'escalier, la comtesse rencontra le domestique qui lui avait annoncé la présence du grand-duc au château. Cet homme, par conséquent, le connaissait bien.

— Frantz? lui dit-elle. Pensez-vous que le grand-duc ait quitté Carlsruhe sans que personne l’accompagnât... pensezvous, surtout, qu’il y retourne en ce moment ainsi?

— Hèlasl madame la comtesse, j’en suis certain t répondit le vieux serviteur, qui lui montra tout à coup un visage non moins douloureusement inquiet que le sien.

Et, malgré le profond respect qu’il avait d’habitude pour sa j maîtresse, il reprit l'espèce de promenade pleine d'agitation qu'il avait un moment interrompue pour répondre.

— Expliquez-vous, l’ranlz? questionna derechef Hélène, ! trop émue dans ce moment elle-même pour s'offenser decetto ; irrevérente banalité.

Frinix, du reste, était un ancien soldat, compagnon d’ar- j mes du oère d’üclèue, et qui jouissait au chaieau de certaines prérogatives familières, hautement justifiées par ses longs services ci par son dévouement à toute épreuve.

De plus, il aimait fanatiquement son souverain; la comtesse le savait.

— Voilà, dit-il en s’arrêtant à cette seconde question, mais immobile celte fois et dans l’attitude d'un soldat allemand au I port d’armes. Voilà, madame la comtesse I D'ailleurs, j'allais monter de moi-mémo pour vous communiquer la chose. Je ne pouvais pas tenir eu place, voyez-vous bien, sachant le j grand-duc en péril de la vie. 11 a été mon générai, ça se comprend!

— Enfin? s'écria Hélène, palpitante d’impatience et de terreur.

— J’étais dans la forêt ce matin, reprit Franlz, à plus do trois lieues du château, lorsque j'ai rencontré tout à coup le grand-duc qui paraissait égaré. « Je vais chez ta maîtresse, m’a-t-il dit, conduis-moi ?» Jugez si je fus content de cet honneur-là! C'est donc moi tout seul qui l’ai amené ici... et mieux que personne j’en puis répondre, il n'avait d’autre escorte que son vieux soldat. Mais ce n’est pas là lo plus effrayant!

Qu’y e-t-il donc... au nom du ciell

«- Tantôt, tandis que le grand-duc reposait en vous attendant, j’eus l’idée d'avoir un peu de gibier à son intention. Je pris donc mon fusil, j'allai jusqu’à la lisière du bois, et là, madame la comtesse, je remarquai certains signes qui no trompent jamais les anciens du pays. Oh I j’en suis bien certain encore de cela. Les Compagnons de Minuit sont en chasse I

— Malheureux! s’écria la comtesse épouvantée. Comment l’as-lu laissé partir!...

— Eh 1 fit le vieux soldat, Dieu m’est témoin que j’ai fait tout mon possible pour le retenir, ou du moins pour l’accompagner. Mais il n’a voulu rien entendre. 11 m’a commandé de rester de planton ici... Vous comprenez encore... Ça n'est pas mon grand-duc seulement, c’est aussi mon générait...

— Mais maintenant... maintenant...

— Oh I je ne demqjide nas mieux que de brûlei la consi-

gner... s'écria Franlz. Et j’allais précisément en deiuâiiu\.r l’autorisation à madame la comtesse.

— A l’instant! interrompit Hélène. Ne perds pas une minute... Il y a deux autres de mes gens ici... Qu’ils partent ovcc toi...

— Malheureusement nonl grommela Frantz en frappant du pied. Et c'est ma faute encore I

— Comment cela ?

— Pensant que le grand-duc allait un peu rester ici, j’avais expédié Karl et Muller aux provisions... Mais... bah 1... seul, je suffirai peut-être, avec l'assistance du bon Dieu... Je m’en vais seller mon cheval !...

— Selle deux chevaux I commanda vivement Hélène. Toi, du moins, tu ne partiras pas seuil

Et, sans s’expliquer davantage, elle remontait en courant les marches de l’escalier.

— Qui diable ma maîtresse va-t-elle me donner pour chef de file? pensa Franlz. N’importe! il sera le bienvenu. Nous pouvons encore rejoindre le grand-duc en un temps de galop... l'escorter de loin, s'il n'est pas nécessaire de sc montrer... et, terteiffie I veiller sur lui.

Et le vieux soldat se précipita vers l’écurie.

La comtesse, cependant, arrivait au seuil du salon

Déjà Wilhem se disposait à partir. 11 était debout devant Bertha, qui, une main dans sa main, de l'autre main lui tendait un bouquet de wcrgciss-mcin-nichts, et lui disait :

— Sou viens-toi que je t’attends et que jo t'aime I

— Wilhcin Arnold! s'écria tout à coup la comtesse Hélène, le ciel vous envoie peut-être une occasion de fortune inespérée. Celui qui vous offrait il n’y a qu'un instant sa proleoliun court un grand péril à cette heure... Il est seul dans la forêt, dans la nuit, déjà peut-être en butte aux coups des brigands... Courez à son secours 1

— Très-volontiers, madame la comtesse. Indiquez-moi seulement le chemin, dit tout d'abord le brave Wilhem.

Mais, par une de ses boutades habituelles, il no put se défendre d'ajouter :

— Do protégé que j’étais, mo voilà devenu protecteur.

— Malheureux! interrompit noblement Hélène, ne plaisantez pas... Celui dont vous allez peut-être sauver la vie, c’est votre souverain... c’est lo grand-duc Charles-Frédêrick !

Cinq minutes plus lard, Wilhem Arnold était à cheval.

La Forét-Nolrc?

En apercevant Wilhem, le vieux Frantz avait fait une assez pileuse grimace.

— Un étudiant d’Heidelberg, avait-il pensé, quelque futur médecin... quelque avocat en herbe... Fichue compagnie pour un ancien soldat !

A la façon, cependant, dont le jeune homme s'élança en selle, le vieillard ne put retenir un geste d'approbation.

— Comment i s’écria tout à coup Wilhem qui venait en un rapide coup de main d'inspecter le harnachement de sa monture, comment! mon brave, rien dans les courroies... les fontes sont vides !... Penses-tu donc qu’une campagne dans la Forêt-Noire doive se faire rien qu'à l’arme blanche ?...

Le vieux Franlz n'avait pas inéuie pris le temps d'entendre cette dernière plaisanterie.

— C’est ma foi vrai ! avait-il franchement reconnu, dès les

premiers mots de son compagnon d’aventures; où diable donc ai-je la tête t *

Et il courait déjà vers l’arsenal, en ajoutant tout bas :

— Heureusement qu'il parait en avoir pour deux, celui-là.

Un instant après, il reparut avec deux mousquetons, quatre

pistolets et une formidable provision de cartouches.

— Bravo ! applaudit Arnold qui s’assura tout d’abord si les armes étaient convenablement chargées, puis les disposa sur

Sceau. . - Typ. cl aWr. M. oi P.- K. Nantir*

K*îl« LES COMPAGNONS DE MINUIT 1 0 centim*.

OIÀNS POUR TOUS F.r C.L.. Dimi ROMANS POUR TOUi

C Ho üc l*i comtesse y descendit lentement... il l'effleura doses lèvres. (Page 15.)

a selle avec une promptitude tellement orthodoxe uue le 'ieux militaire ne put s'empêcher de lui dire :

— Ah çàl mais, monsieur l'étudiant, vous avez donc été en ;uerre?

— Quelquefois déjà, sourit le chevaleresque jeune homme Mis jamais encore pour une cause aussi belle.

Et, après avoir une dernière fois salué de la main Hélène : Bertha, qui, toutes les deux, étaient descendues jusque dans i cour, afin de l'encourager par un suprême adieu, il sortit » premier du château.

l'ranlz ne conservait plus qu'un seul doute ; son companon savait-il assez savamment activer un cheval pour re- •iodre le grand-duc qui était parti un train d'enfer et qui evait avoir sur eux plus d'une heure d'avance.

A peine la poterne dépassée, Wilhein prit le galop en si arfrit cavalier que Franlz ne conserva plus aucune crainte à •'t égard.

— Hurraht fit-il, c’est un vrai capitaine de hulanst

Le jeune homme ne répondit pas à ce compliment naif. Vnchê sur le col de son agile monture, il songeait.

U* grand-duc de Bade était déjà son protecteur... Il allait

— ut-étre lui sauver la vie... C’étaient là certainement de jrt heureuses chances, et la fortune évidemment se déclarait n faveur de ses amours. Mais fallait-il en conclure que la trompeuse tant désirée s'ensuivit comme conséquence imnidiatc et toute naturelle d’un si beau commencement?... ^•rtes oon... Lui-méme, il n’y aurait pas consenti... Pour ntrer parla gronde porte dans la famille de Rosenthal, ainsi [u'il l’avait dit à Conrad, il fallait non pas obtenir une de ces ■anales faveurs qui s’accordaient assez facilement à cette épo- |ue de décadence aristocratique, mais bien gagner la vraie lohlesso auxapplaudissements de tous, par quelque éclatant ervice rendu à la science ou à la patrie. Ce n’était pas l’œu- *re d'un jour... Or, Wilhem avait revu Bertha... Il se Avait nuvè, nou plus seulement par reconnaissance... Lui-méme,

Lit COMPAGXOM DI MINCIT 3.

plus que jamais, il était amoureux... Celait bien triste d’avoir encore à attendre I... Hélas 1 ce serait peut-être bien long !

Au moment même oit l'impatient jeune homme en arrivait à celte conclusion amère, il dépassait les derniers monticules qui jadis avaient été les formations du château; il allait pouvoir distinguer de nouveau sa masse sombre au milieu de la nuit, maintenant complète et noire.

11 se retourna donc sur la croupe de son cheval, afin d'adresser un dernier regard, un dernier soupir à la demeure habitée par Bertha.

Au même moment, une lumière brilla inut à coup et fut agitée dans l’espace assurément par une main amie.

A cette vue, Wilhem se sentit ranime soudain. Dans celte lueur, il y avait comme une réponse à scs tristes pensées, comme un rejaillissement nouveau d’espérance et de courage.

— C’est ma bonne étoile ! se dit-il. Hurrah I

Et, pressant davantage encore sa monture, il repartit d'un tel galop que le vieux Franlz eut cette fois toutes les peines du monde à le rejoindre.

Il y parvint néanmoins, et désormais galopant à ses côtés :

— Mein Goth 1 Fit-il, est-ce que vous êtes tous comme ça, à runivcrsilè d’Heidelberg?

— A peu de chose près, repartit allègrement Wilhem.

— El quel est le nombre des étudiants?

— Environ douze cents.

— Terteiflle !... ça ferait au besoin un fameux régiment, surtout si vous en étiez le colonel t

— Tiens 1 fit Wilhem, c'est une idée.

Et il la logea en cette qualité dans un coin de son cerna»*, le coin des grandes ressources.

Puis, d’un tout autre ton, il reprit :

— Parlons sérieusement, mon brave... Il est temps, ce me semble, d’arrêter entre nous un plan de campagne.

— Bien dit, mon officier, c’est par là toujours qu'il faut commencer.

— D abord, celle roule est bien celle qu’a prise le framlduc?

— Indubitablcmentr.. je la lui ai moi-même montrée ce malin... D'ailleurs, jusqu'à l'entrée de la foret, il n’y en a point d’autres.

— Parfait. Maintenant, voyons un peu... Ta maltresse m’a dit qu'a certains signes connus de toi seul tu "avais que les Compagnons dfTMinuit étaient en chasse ?

— Oui... je sais cela... et bion d'autres choses encore, par nia foi ! aur les Compagnons de Minuit.

— Ah çà I mon vieux brave t est-ce aue par hasard tu at» rais de la bande?

Frantz se renversa en arrière sur la croupe de son cheval et sc prit à rire.

— Pas tout à fait, répondait-il en même temps, mais on a des amis partout, et, comme vous le verrez peut-être tout à 'heure, ça peut servir dans l’occasion.

— Des amis ?...

— Un du moins.. , un ancien soldat comme mol... On ne se bat plus... faut savoir comprendre ça... Tout le monde n’a pas la chance d’une bonne maison où bien vivre en temps de paix... Je suis devenu domestique, U s'est fait brigand... Nous nous sommes d’abord perdus de vue... puis, un beau jour, ou plutôt un beau soir, nous nous sommes rencontrés dans la forêt, moi chassant à ma façon, lui à la sienne. Au demeurant, c'est un très-brave garçon, que j’aime beaucoup... On s’est promis de ne pas se contrarier mutuellement, on se revoit de temps à autre, on vide ensemble quelques bouteilles de vin du llhin... Vous comprenez... faut pas être d’une vertu trop farouche à l’endroit du prochain... c’est commandé par f Evangile. O

— Eh bien I rit à aon tour Wilhem, vol' b de la philosophie, ou je ne m’y connais pas... Mais continue.

— Rien n’est bavard comme le vin du Rhin, poursuivit Frantz, et mon ancien camarade m'a révélé bien des petits mystères touchant les Compagnons de Minuit. Ne croyez pas que je vais vous les apprendre, au moins, mon oIRcier... Les indiscrétions de la bouteille, c’est sacré pour moi... Je vous en ai déjà trop dit, peut-être... Mois, outre que vous m'inspirez toute sorte de confiance, il était bon de vous prévenir a Un que vous ne vous étonniez de rien, et que vous me croyiez sur parole... Assez causé maintenant... Nous arrivons è la lisière de la forêt ! -

Ce fut en vain quo Wilhem s'efforça d’arracher à son original compagnon de plus amples éclaircissements.

— Ça ne vous servirait de rien, répondait-U avec obstination. Et d’oilleurs, ça ne m’appartient pas, ce sont les secrets de Jack t

Tel était apparemment le nom de l'honorable ami du vieux Frantz.

Quelques minutes plus lard, les deux cavaliers pénétraient dans la Forêt-Noire, qui, jamais mieux quo cette nuit-là, n'avait mérité d'être appelée ainsi.

Malgré la largeur de la route, à peine la distinguait-on maintenant au milieu do la profonde obscurité, qu'augmentait encore de toutes parts l'épais feuillage des grands arbres sinistrement agites par le vent.

A ce bruit, bientôt sc mêla le murmure d'un ruisseau.

— Halle I fit à voix basse ie vieux Frantz.

— Pourquoi? voulut demander Wilhem.

Son compagnon ne lui répondit qu'en s'arrêtant lui-même, et en descendant de cheval.

Le jeune homme aussi s’arrêta.

Le bruit du fer contre le caillou, quelques étincelles qui jaillirent aussitôt dans l'ombre, apprirent à Wilhem quo Frantz battait le briquet.

Au moment même où derechef il allait demander pourquoi, une torche s'alluma tout à coup daus les ténèbres.

A la lueur de celte torche, Wilhem vit Frantz se pencher attentivement sur l’autre rive du ruisseau.

— Que diable cherches-tu donc là ? lui cria-t-ü.

— Chut! fU impérativement le vieillard. On ne parle plus Ici... on ne se sert que de ses yeux... Si vous voulez voir, venez.

Pousse par une curiosité toute naturelle, Wilhem doscen dit à son tour de cheval, et rejoignit ia torche toujours ei raule sur l'autre rive du ruisseau.

Au bruit de ses pas, le vieux Frantz devint immobile. San doute, il avait enfin trouvé ce qu'U cherchait.

— Regardez ! dit-il à voix basse, en approchant davanlag encore sa torche du chemin.

Sur la terre humide et molle en cet endroit, Wilhem « connut les récentes et profondes empreintes du sabot d u cheval, évidemment lancé au galop, car elles étaient fût éloignées les unes des autres.

Toujours muet, toujours promenant la lumière au ras <t aol, Frantz avança de quelques pas pour montrer à Wilhes que ces traces continuaient dans la direction au’ils auivaieu eux- mêmes.

— C’est bien la route qu’a prise le grand-duc, murmura t alors d’un souffle presque imperceptible. Nous en somme deux fois certains maintenant I

— En ce cas, répliqua Wilhem sur le même ton, remonte* à cheval I

— Attendez, fit le vieux soldat, et regardez ericore.

En même temps, il revenait vers le ruisseau, au bord méa duquel ia torche ne tarda pas à s'immobiliser de nouveau.

Sur le terrain qu’elle éclairait, Wilhem aperçut une longs ligne fraîchement tracée; trois autres lignes transversales croisaient presque à égale distance.

— Que signifie cela ? demanda-t-il, mais cette fois ave une instinctive inquiétude qui lui fit baisser la voix presqa autant que le vieux Frantz lui-même.

— Que c’est là le chemin également des Compagnons <i Minuit, expliqua celui-ci... qu’a près la bande principale, île est déjà passé eesoir par ici trois autres bandes.

— Avant ou après le grand-duo ? interrogea vivement i fiancé de Bertha.

— La première, celle du chef, avant... car* ainsi que v« pouvez le voir, le sabot du cheval écrase la grande ligne ses deux extrémités... Les trois autres escouades après, ci ia marque de leur passage se trouve parfaitement intacte.. Et de plus, voyez, sur celte première empreinte du cavatig il y a une croix... ce qui, pour moi, signifie clairement : ceis là n'est pas des nôtres I

— Et ils lo savent dans la forêt ? frissonna Wilhem. i devant lui, il y a la principale bande t Ne perdons pas as minute... En selle, Frantz, et ventre à terre... morbleu!., ventre à terre jusqu’à ce quo nous l’ayons rejoint, pour !i faire rempart de nos deux corps I

— Bien dit!... approuva le vieux soldat. Mais, comme c’d assez déjà du bruit de nos deux chevaux, soyons muets. \ de la prudence î

Wilhem ne répondit cette fois qu’en serrant avec énerri la main de Frantz... La torche s’élcignlt... et les deux etn liera repartirent au galop.

La brusque disparition de la lumière rendait momentané ment l'obscurité plus épaisse encore autour d’eux. Ils étais littéralement aveuglés par les ténèbres. Ils n'entendaient .pi le souffle du vent, qui redoublait à chaque minute de violera et commençait à faire douloureusement gémir les invisibk profondeurs de la forêt comme h l'approche d’un orage.

Wilhem et Frantz n’en dévoraient pas moins l’espace aw une rapidité de ballade allemande.

Mais voilà que tout à coup une voix humaine s'élève t travers du chemin.

— Halte t

Déjà Wilhem enfonçait les éperons dans lo ventre de i monture, afin do passer outre au galop.

D’une prompte main, Frantz saisit vigoureusement la brM Le cheval, sc cabrant sur place, n'avança plus.

Déjà celui du vieux 60ldat était immobile, déjà d’une dj forte il répondait :

— Les chasseurs d’or ne s’arrêtent jamais sur 1q piste j leur gibier !

— Quelle heure est-il t cria-t-on de nouveau,

— Minuit! répliqua Frantz.

— Ou nous retrouverons -nous tous?

— Chez Salq

— Que feut-il pour y arriver?

Place au clair (le la lune I

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