‹ Les compagnons du Lion dormant: La maison de la rue de l'ÉchaudéChapitre 5 sur 5 · BELLART · texte numérisé non relu

BELLART

Comme on peut le voir, le procureur du roi et le préfet de l'Aube n'avaient pas obtenu le scénario sur lequel ils avaient compté. La pièce qui allait se jouer et se dénouer aux assises de mars n'avait ni proportions spectaculeuses ni chœurs nombreux. La haute censure de la chambre des mises en accusation s'était largement exercée et avait réduit le procès aux proportions d'un fort joli procès politique de province, avec un élément dramatique suffisant et avec quelques accessoires assez sobres.

Quant aux faveurs espérées pour le service rendu à la cause de l'ordre et de la royauté, le garde des

sceaux n'avait pas cru devoir les promettre au procureur du roi, avant le dénouement, et le ministre de l'intérieur, pour sa part, n'avait rien promis au préfet.

Le 19 mars 1821 , la grando salle de l'hôtel de ville de Troyes était trop petite pour contenir Taffiuence de curieux et de curieuses qui venaient sa vourer les émotions du procès.

Le nom de Georges Berroy, sa position dans la ville, sa jeunesse, il faut bien l'avouer, sa beauté, le rendaient sympathique, même à certaines bonnes âmes féminines qui détestaient les libéraux et les bonapartistes.

Le tribunal de Troyes, installé aujourd'hui dans la maison que l'ancien ministre delà justice, Danton, se faisait bâtir, quand Robespierre le fit arrêter, occupait donc en 1821, le premier étage de l'hôtel de ville.

C'est là qu'en 1814 une commission militaire, nommée par Napoléon, qui traversait la ville, avait jugé, condamné et fait fusiller, séance tenante, comme traître à la patrie, un habitant de Troyes,

M. Gouault, coupable d'avoir arboré la cocarde blanohe et de faire des vœux pour la chute de l'empire.

Sans calomnier le procureur du roi, sans prêter aux jurés et à tous les royalistes des sentiments trop féroces, je puis bien dire que l'idée de représailles, que le sentiment secret d'une revanche à prendre contre les meurtriers (qu'on appelait les assassins) de M. Gouault, que l'ambition involontaire d'une sorte de purification de cette salle, profanée par les soudards de Buonaparte, animait et agitait bien des consciences.

Il était impossible que ce procès politique ne fût pas l'antithèse de celui de 1814. Mais fallait-il donc, pour que l'analogie fût frappante, pour que l'équilibre fût rétabli et la morale royaliste vengée, que l'accusé de 1821, moins ou plus coupable que la victime de 1814, méritât la mort et payât de eon sang l'impatience de voir les lis tomber ?

L'imagination de la majorité du public ne s'arrêtait à aucune solution précise et brutale. On ne savait pas; on ne voulait pas savoir ce qui arriverait ; mais on l'attendait avec impatience.

La salle est fort belle. Ornée à une des extrémités d'un médaillon, en marbre, de Louis XIV, offert par le sculpteur Girardon à ses concitoyens, elle a servi, depuis 1830, aux distributions de pris du collège et aux concerts.

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On l'a'restauréé, on a gratté, sur les murs, les aigles, les coqs gaulois, les fleurs de lis, les bonnets phrygiens qui formaient une épaisseur de peinture que le temps éraillait.

Le Louis XIV de Girardon qui a vu passer dans cette grande salle les tribunaux révolutionnaires de la Terreur rouge, les commissions militaires de Napoléon, les cours prévotales de la Terreur blanche, ne préside plus maintenant qu'aux bals de bienfaisance et qu'aux exécutions de la musique à la mode. Son effigie se retrouve, comme dans un Saint-Cyr ressuscité , au coin du foyer paisible et provincial de madame de Maintenon.

Tout près de lui, dans la façade de l'édifice, entre les colonnes qui dominent la place, une statue symbolique a partagé plus sérieusement les vicissitudes du médaillon.

C'est aujourd'hui une Minerve tendant la main pour jurer qu'on ne la démolira plus. Ce Ait autrefois Louis XIV en personne et en jupons antiques. La Révolution lui coupa la tête et lui en remit une autre qui suffit pour modifier le sexe. Après avoir été la Liberté, la déesse de la Raison, et je ne sais trop quoi, la statue, à force de changer de tête, est devenue la Sagesse, la déesse inamovible de l'ordre moral.

Espérons que le gouvernement actuel ne sera pas

cause d'un nouvel accident et ne fournira pas de prétexte pour qu'on la décapite encore une fois.

Pendant que la salle d'audience s'emplissait d'une foule compacte, Georges et ses complices sortaient à huit heures du matin, le 19 mars 1821, de la maison de détention de Troyes, sise dans l'ancien couvent des Cordeliers, et se dirigeaient vers l'hôtel de ville.

Berroy marchait en tête du cortège. Par respect pour lui-môme, par respect pour la justice, autant que par cette loi instinctive de coquetterie qui est comme une floraison de la jeunesse, il était habille avec soin, avec une sévérité que sa grâce rendait élégante. Sa redingote bleu sombre, boutonnée jusqu'au milieu de la poitrine, faisait valoir sa taille. Une haute et épaisse cravate blanche supportait comme un piédouche en marbre sa tête fière et charmante. Une épingle en perle, héritage do son père, brillait comme une larme solide sur un jabot de mousseline, frissonnant à l'air frais du matin. Il portait sur son bras un manteau plié dont les glands pendaient et frappaient les larges plis de son pantalon.

A le voir ainsi paré, ganté, avec un indéfinissable sourire de mélancolie, d'orgueil, de révolte et pourtant de résignation apparente, on eût pris Georges Berroy pour un Werther, un René, un Oberman, un Jacopo Ortis, à la mode du temps, surpris par les

gendarmes a a moment d'accomplir son suicide et ramené par la maréchaussée à sa famille.

La supposition d'un criminel d'État allant se faire juger par la cour d'assises ne pouvait se présenter naturellement à l'esprit de personne.

Les gendarmes, placés à sa droite et à sa gauche, se maintenaient à une distance respectueuse. Us n'oubliaient pas qu'ils escortaient un avocat, un jeune homme riche de la ville, accusé d'un crime qui ne déshonore pas; et malgré le devoir, la consigne, peut-être bien que sous les buffleteries officielles battaient les cœurs d'anciens soldats de Napoléon.

Quand le cortège déboucha dans la cour de l'hôtel de ville, un brouhaha de curiosité et de sympathie lui fit accueil. Quelques personnes battirent des mains ; toutes saluèrent. Georges rendit le salut, et se tournant vers Hippolyte Houdaille, qui marchait immédiatement derrière lui :

— On dirait que nous venons prendre possession de l'hôtel de ville! Si nous avions, réussi, nous aurions eu la môme escorte pour nous conduire et la môme foule pour nous acclamer.

— Peut-être, répliqua Houdaille, jeune officier parisien, de grand courage et de grand esprit, peutêtre irions-nous aussi au même dénomment.

— C'est demain le 20 mars, reprit Georges, quel anniversaire ! Nous le fêterons, en nous tenant droits

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devant ceux qui l'ont renié et qui nous le font expier.

tin élait arrivé à la petite porte de eôté et à l'escalier par lequel montaient les avocats et les accusés. C'est aujourd'hui, les soirs de concert, l'entrée des artistes. Sur le seuil, Georges aperçut M. Delacour, et, appuyée sur son bras, Emilie qui attendait et qui l'attirait h elle par ses yeux démesurément ou-* verts.

Je ne dirai pas qu'en sept mois, Emilie eût vieilli. Elle était loin encore de ces années particulièrement délicates sur lesquelles le chagrin, en pesant, laisse un sillon. Les larmes qu'elle avait versées n'avaient point cette action corrosive des dernières larmes de la vie qui mordent le visage et l'entament comme ferait un burin. Mais elle avait achevé l'épanouissement de sa foroe ; elle avait atteint toute la beauté physique que la nature lui avait dévolue, et toute la vertu féminine que son caractère, son éducation lui avaient promise,

Georges s'arrêta, non ébloui, mais charmé.

Emilie n'avait rien à lui dire, et ne cherchait pas de vaines paroles. Elle le regarda seulement. Mais ce regard, dans sa profondeur et dans sa largeur, répandait tous les conseils, exhalait toutes les exhortations, rayonnait de toutes les tendresses. Elle aussi, avait voulu faire honneur à ce grand jour et s'était

habillée avec soin. Ils se trouvaient doublement beaux, dans leur parure, aussi héroïque que la tranquillité de leur visage.

Georges serra vivement les mains de M. Delatour, qui était très-ému et qui ne put que lui dire :

— Courage ! bon espoir!

Berroy sourit en regardant Emilie, et sa bouche, sur laquelle se tordait avec angoisse le baiser qu'il n'osait donner, semblait dire : •

■*- C'est bien peu de chose le courage quand on s'aime! Qu'ai-je encore à espérer, puisque j'ai vu l'infini?

U passa. Emilie referma les yeux pour faire rentrer en elle toutes les lueurs que ses regards avides avaient recueillies sur le visage, dans le cœur de Georges.

— Maintenant, mon père, dit-elle d'une voix ferme, allons aux places qu'on nous a réservées. Il faut être dans la salle d'audience avant leur entrée.

Le tirage au sort du jury qui est, en définitive, une des opérations les plus sérieuses de la cour d'assises, n'a rien, au premier abord, d'imposant ni de terrible.

Les accusés sont libres à côté dô leurs avocats ; les gendarmes ne semblent assister à cette séance préparatoire que comme curieux; les jurés parmi lesquels le sort doit choisir, sauf le droit de récusation,

douze arbitres de l'honneur, de la liberté, de la vie des accusés, sont des bourgeois de la ville, des propriétaires ruraux, embarrassés de la gravité du mandat qui les menace, prêts à tendre la main aux accusés de bonne naissance qu'ils rencontrent : n'était la présence de gens en robes noires, on se croirait dans un salon de notaire pour la lecture d'un testament, d'un contrat, ou pour une adjudication.

Georges en pénétrant dans cette salle, fort étroite à l'hôtel de ville de Troyes, dut coudoyer un de ses voisins de la rue du Bois, auquel il fit ses excuses, et qui lui répondit en demandant très-poliment des nouvelles de sa santé. Il reconnut, parmi ces Miaos, son ancien maître de pension, le serrurier de sa famille, un président honoraire du tribunal de Barsur-Seine chez lequel il avait dîné plusieurs fois, un marchand de molleton et de ratine de la rue Notre- Dame qui, se trouvant près de lui, ouvrit sa tabatière, et lui offrit une prise.

Il était impossible que ces bourgeois inoffensifs voulussent lui faire le moindre mal et tuer sa mère. Le remords d'une condamnation rigoureuse infligée à un enfant du pays ne devait jamais assombrir ces physionomies placides.

Georges baissait les yeux pour ne pas correspondre avec ceux qui allaient le juger.

M. Soudin devait plaider pour Georges Berroy et Madeleine Martin.

Quatre autres avocats étaient chargés de la défense deHoudaille, Hermann, Dalté, Guillet; mais il avait été convenu que M. Soudin exercerait seul le droit de récusation ; les quatre avocats de Troycs se

soumettaient sur ce point à leur ancien bâtonnier, à leur maître.

M. Soudin usa largement de ce droit jusqu'aux limites que la loi lui donnait. 11 avait sans doute ses documents particuliers, ses observations personnelles ; il en profita. .Une seule hésitation se laissa voir sur son visage x quand le nom du président honoraire du tribunal de Bar-sur-Seine sortit de l'urne. Le procureur du roi ne le récusa pas. C'était peutêtre une raison précise pour que la défense le récusât. Les juges en exercice ne peuvent être jurés. Cette incapacité doit-elle atteindre les juges qui n'exercent plus? La question [paraissait résolue négativement par le ministère public. Pour M. Soudin,

elle était au moins douteuse, et dans le doute, il accepta celui que le procureur du roi n'avait pas repoussé. Sa présence dans le jury pouvait être un cas de cassation, et il n'est jamais superflu de réserver ces chances, si précaires qu'elles soient, contre le grand hasard que la justice humainr, même dans les meilleures conditions, fait courir aux

innocents, ou aux coupables dignes d'indulgences et d'absolution.

- Quand Georges Borroy vint s'asseoir sur le banc des accusés, au-dessus du banc des avocats, où il s'était assis souvent, il ne put s'empêcher de sourire. Après avoir affronté le premier assaut de la curiosité qui le dévorait, il essaya de regarder lui-môme à son tour dans la salle. Tous ses amis et tous ses ennemis aussi étaient là.

11 aperçut, au premier rang de la foule, pressée contre la barrière que le public faisait craquer par instants, la figure rouge et ruisselante de larmes de Suzanne.

Il la salua de loin. La bonne fille, chargée sans doute de cette commission par madame Berroy, mit lés deux mains sur ses lèvres et lui envoya naïvement un grand baiser.

Georges fut troublé par cette démonstration maternelle; il affermit son regard, en le faisant passer sur le dur et froid visage de M. Capitain, assis au banc des témoins avec autant de dignité que s'il eût été dans la cathédrale, le dimanche, assis au banc d'oeuvre, comme un des membres de la fabrique.

A côté de lui, tête baissée, pâle pour la première fois do sa vie, se tenait Pierre Delétang. Le mai* heureux avait peur d'entendre son nom appelé tout haut; il avait peur de traverser le prétoire; il avait

peur de ce qu'on lui demanderait, pair surtout de ce qu'il lui faudrait répondre.

Pierre Delétang n'avait rien d'un héros ; et pourtant, c'était en toute sincérité qu'il regrettait den'être pas assis sur le banc des accusés, à côté de Georges Berroy. U lui semblait qu'il y serait, moins mal à l'aise qu'à sa place ; et puis, Georges et ses amis étaient les personnages principaux, le but del'audience; on ne regardait qu'eux, on les plaignait; et Pierre eût risqué sa vie pour être ainsi, pendant une ou plusieurs journées, un personnage entouré de sympathies, menacé par la justice, défendu par un grand avocat, plaint et absous quand même par lu foule.

D'ailleurs, il pensait bien que le procès aurait unfr heureuse issue. Sa conscience eût trop souffert de la crainte d'un dénouement tragique. 11 ne voulait absolument pas avoir été la cause d'un malheur ; et quand je dis qu'il eût risqué sa vie, je suis forcé d'avouer qu'il ne croyait pas que la vie de personne pût être* réellement en jeu dans un procès pareil ; les jurés, les témoins, les accusés et les juges se connaissaientla chose devait s'arranger ; il n'en était que plus tentant d'être si digne d'intérêt à si peu de frais.

Georges cherchait Emilie. Il l'aperçut enfin derrière les juges, du côté du siège du procureur du roi. De cette façon il pouvait la voir toujours sans»

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paraître la regarder. Il recevrait d'elle, si tremblant, si léger qu'il fût, le rayon de son sourire en même temps que les brutalités du réquisitoire; il pouvait affronter ainsi l'amour en même temps que la haine.

Emilie était là pour souffrir et pour consoler. Elle avait donc le visage calme, les yeux doux, l'àme tendue, et elle défiait la menace du réquisitoire ou la

surprise du jury.

Georges pénétrait de loin dans la limpidité de cette

Ame profonde, comme son œil eût pénétré dans un miroir sans tache. Il ne fit aucun geste, aucun mouvement des lèvres ou des yeux; il la regarda simplement, comme elle le regardait, et le courant paisible, qui s'établit entre eux rafratchit et fortifia encore leurs deux cœurs.

Cependant M. Oscar Perrière, chevalier de la Légion d'honneur, conseiller à la cour royale de Paris, président des assises de l'Aube, avait déclaré l'audience ouverte et procédait aux formalités ordonnées par le code d'instruction criminelle.

Après avoir demandé aux différents accusés leurs noms et prénoms et averti les avocats des devoirs et des conditions de leur mandat, il fit aux douze jurés l'exhortation ordinaire.

Emilie, qui entendait pour la première fois ces paroles sacramentelles, en fut alarmée comme d'une

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menace, et le cerele qui tenait son cœur sembla se resserrer, pendant que le président disait d'une voix grave et lente aux douze bourgeois debout et découverts :

« Vous jurez et promettez devant Dieu et devant les hommes, d'examiner, avec l'attention la plus scrupuleuse, les charges qui seront portées contre Georges Berroy, Anthyme de Musse, Pfeuty, Houdaille, Hermann, Dalté, Guillet, Madeleine Martin ; de ne trahir ni les intérêts des accusés ni ceux de la société qui les accuse ; de n'écouter ni la haine ou la méchanceté, ni la crainte ou l'affection ; de vous décider d'après les charges et les moyens de défense, suivant votre conscience et votre intime conviction, avec l'impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre. »

Ce discours, fort beau d'ailleurs, prononcé dans un grand silence, Qt planer sur les auditeurs une crainte religieuse.

Chaque juré, interpellé par son nom, leva la main et dit à son tour :

— Je le jure.

Mais il fut aisé de voir que la plupart des mains levées tremblaient, et que la plupart des voix n'avaient pas leur assurance ordinaire.

— Accusés, dit ensuite le président, soyez attentifs à ce que vous allez entendre. Greffier, lisez l'arrêt de

la cour royale, portant renvoi devant la cour d*assise9 et l'acte d'accusation.

Le greffier fil cette lecture à voix haute, et l'assis tance, quo les premières formalités avaient rendue très-sérieuse, parut abandonner un peu de sa terreur respectueuse, en entendant la série des crimes •et des attentats imputés à Berroy et à ses complices. Des conférences tenues dans un- café, des voyages dans le département, des propos, des rapports écrits, des proclamations, des projets de décrets, c'était tout.

Un soupir d'allégement circula dans toute la salle. Suzanne joignit les mains avec reconnaissance.

M. Soudin, Emilie et Georges restèrent impassibles.

Quand le greffier eut terminé sa lecture, le président répéta les faits saillants de l'accusation, et dit, en s'adressant à Berroy et aux autres:

— Voilà de quoi vous êtes accusés. Vous allez en- 4endre les charges qui seront produites contre vous.

On appela les témoins; on les fit sortir de l'audience, et l'interrogatoire commença: ' Georges Berroy se leva le premier.

— Accusé, lui demanda le président, vous étiez inscrit au barreau do Troyes comme avocat?

— Je le suis encore, monsieur le président.

— Vos collègues eussent peut-être agi prudemment en vous effaçant du tableau, car il résulte de

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l'instruction que voua plaidiez fort peu. Votre honorable profession n'était sans doute pour vous qu'un prétexte pour pénétrer dans la prison, pour connaître et vous attacher l'écume de la société.

Ces paroles agressives du président ne troublèrent pas Georges Berroy, mais elles firent se dresser pour une protestation énergique les jeunes avocats assis au banc de la défense. M. Soudin les arrêta par un geste et leur dit tout bas :

- — Du calme 1 messieurs; ne donnez pas dans le piège !

Georges répondit au président avec une tranquillité parfaite :

— Je n'ai jamais mérité, par aucun acte contre la dignité de ma profession d'avocat, qu'on effaçât mou nom du tableau de l'ordre. Si je plaide moins que d'autres, c'est que la position de ma famille, la petite fortune de mon père, m'assurent une indépendance qui m'ôte toute ambition. Mais sans rechercher des causes, j'ai toujours accepté celles qui ce sont offertes. Je les ai servies de mon mieux* Je n'ai pas voulu me ménager des intelligences dans la prison. Ceux que vous appelez mes complices sont dep honnêtes gens qui peuvent tenir leur front levé à la hauteur de tous les fronts.

— C'est ce que nous approfondirons, reprit le président avec aigreur. Il n'en est pas moins acquis aux

débals, et messieurs les jurés remarqueront que tous avez quitté brusquement, en 1813, vos livres de droit pour tous enrégimenter parmi les soldats de Bonaparte. Le triomphe delà cause légitime vous a rendu bien malgré vous à vos études ; mais au mois de mars 1815, dès que tous apprîtes l'évasion du fléau de t Europe, tous tous empressâtes de tout quitter pour' aller le rejoindre. Est-ce vrai?

— Il est vrai, monsieur le président, que je suis parti une première fois avec les volontaires champenois, pour repousser l'invasion. Je me suis battu au nom de la France que souillaient les étrangers.

— Accusé, modérez votre langage. Ces étrangers étaient les soutiens de la justice et du droit. Sans doute, il est fort douloureux que, pour vaincre l'usurpateur, pour désarmer des sicaires, pour refouler la Révolution, ils aient été contraints d'envahir la France; mais la France sauvée par eux les remercie.. .. En 1815, vous n'aviez plus le prétexte de l'invasion, car tous tous rangiez précisément du côté de l'envahisseur.

— En 1815, comme en 1813, je me suis armé pour l'indépendance de mon pays. *

— Dites pour la cause de Bonaparte.

— Ce n'est pas ma faute si la cause d'un homme s'est trouvée ce jour-là être la cause de la gloire française!

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— Accusé, la gloire est dans la fidélité à ses rois légitimes; votre conduite en 1815 était un crime de haute trahison. D'autres, plus illustres que vous» Vont expié. Le roi, dans sa clémence, a voulu ne voir dans vos pareils que des enfants égarés.

Houdaille assis à côté de Georges Berroy ne put se contenir. Il se leva et dit :

— Je proteste contre ce mot de clémence; au nom de Labédoyèrc et du héros de la Moskowa, judiciairement assassinés.

— Taisez-vous, accusé, reprit le président avec fureur, je ne vous interroge pas encore. Si Ton se permet de chercher à troubler systématiquement l'audience, je ferai reconduire les accusés en prison, et Ton passera outre aux débats, en leur absence.,. Ainsi, Georges Berroy, vous reconnaissez avoir recherché ou saisi toutes les occasions de révolte contre l'autorité légitime?

— Je reconnais avoir toujours voulu combattre pour la France.

— La France, c'est le roi I

Georges eut un air d'ironie si visible, que le président se crut obligé de lui dire :

— Vous êtes un impie, tout autant qu'un mauvais Français ; vous niez le droit divin, dans son auguste représentant.

— Pour moi, dit Georges avec fierté, je ne connais

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que Dieu qui soit divin, et que la liberté qui soit un droit venu du ciel.

Le président se tourna avec un regard de profond •dédain et de pilié du côté des jurés:

— Vous entendez, messieurs.

— Le blasphème est. flagrant, souffla le gros procureur du roi en hochant la tôle avec déférence pour le président, qu'il trouvait d'une grande force dans l'art si délicat de donner des proportions majestueuses aux affaires médiocres.

Le président, flatté, se renversa dans son fauteuil, •et frappant les extrémités de ses doigts l'une contre l'autre :

— A quelle époque avez-vous quitté les armes pour reprendre la toge ?

— Après le licenciement du premier régiment des •chasseurs de la Meurthe dont je faisais partie, c'està-dire le 10 avril 1815.

— Mais avant de vous séparer, n'aviez-vous pas, •entre les soldats de Bonaparte, fait un serment, le serment d'Annibal, contre la société abritée par les

lis?

— Je ne vous comprends pas, monsieur le président, dit Georges, souriant de cette phraséologie prétentieuse.

— Vous me comprenez parfaitement, au contraire, mais vous ne voulez pas avouer que, ne pouvant plus

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vivre de rapines à l'étranger, les officiers de l'aventurier corse ont juré de se partager les dépouilles des bons Français et de bouleverser incessamment l'État

Un murmure de protestation s'éleva dans l'auditoire. Si docile qu'elle fût en apparence à l'ordre de choses nouveau, la Champagne était marquée pour longtemps à la griffe impériale. Elle devait garder cette empreinte pendant plus de trente ans. Aussi les oreilles champenoises ne pouvaient supporter une insulte trop directe aux soldats de Napoléon.

Quant aux accusés, avertis et maintenus par leurs avocats, ils subissaient avec patience ce débordement en quelque sorte officiel de la calomnie.

Le président promena un regard terrible sur l'assistance.

— Je ferai évacuer la salle, dit-il, si un bruit pareil se renouvelle. Les amis et les complices que peuvent avoir les accusés dans l'auditoire ne corn* prennent pas qu'ils aggravent la position de ces malheureux par ces protestations, La conscience de messieurs les jurés ne se laissera pas intimider par 4e pareilles manœuvres.

Puis reprenant l'interrogatoire interrompu :

— Georges Berroy, vous ne nierez pas du moins que vous êtes revenu à Troyes, après le 10 août 1815» nourrissant des pensées de haine contre le gouvernement royal?

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— Je ne le nie pas.

— Qu'en taule occasion t à tout propos, cette haine faisait explosion?

— Je l'avoue.

— Et que tous cherchiez le premier prétexte venu pour traduire en actes séditieux ces sentiments détestables ?

Georges, qui ne roulait rien dissimuler de ses convictions, mais qui ne voulait cependant pas faire à l'accusation la part aussi belle que celle-ci la désirait, répondit avec une courtoisie parfaite :

— Je ne cherchais pas les" occasions, monsieur le président, je les attendais.

- — C'est la même chose.

— Non pas. Quand un gouvernement a été rétabli parles armées étrangères, quand on a des raisons de douter qu'il soit soutenu par la volonté nationale, et quand on garde au fond de l'âme un invincible attachement pour un autre drapeau, on n'a pas besoin de chercher des prétextes, de les inventer : on conspire avec l'esprit de son temps, avec le génie môme de l'avenir; on laisse faire ses adversaires; on compte sur l'indignation publique; on se met l'arme au bras, à son poste et l'on espère 1

Georges s'était échauffé en parlant ; il prononça 4es derniers mots en appuyant la main sur son cœur, en levant les jeux au ciel. 11 élait superbe et éloquent»

Cette fois, l'émotion profonde de l'audience retint les applaudissements. En abaissant son regard sur le tribunal, Georges rencontra les yeux d'Emilie. Celle-là applaudissait par le battement de ses paupières ; et à chaque fois qu'il s'élançait pour ainsi dire, elle le précédait dans son vol.

Le président des assises était violent par tradition» par calcul, autant, sinon plus, que par tempérament. Il lui était donc possible de se modérer, quand la modération lui paraissait plus habile. Il sentait qu'il fallait faire descendre Georges JBerroy des hauteurs qu'il affectionnait, et que, pour commencer, il était utile de ne pas lui donner des ailes.

— Accusé, dit-il, vous prétendez qu'en organisant, qu'en préparant une prise d'armes contre le gouvernement actuel vous. vous conformiez aux tendances de l'opinion. Comment expliquez-vous alors que votre complot, découvert depuis sept mois, n'ait pas eu de continuateurs et de vengeurs? Si la Chambre des pairs a été saisie d'une autre affaire, analogue à celle-ci, nous trouvons dans cette coïncidence une preuve de l'esprit de sédition qui infecte certain*

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•officiers, maintenus par faiblesse» dans l'armée •royale ; mais ces attentais sont des faits isolés, distincts, individuels, dont la justice demande compte, non pas au pays, parfaitement tranquille, mais à des .agitateurs et à des ambitieux comme vous.

— J'ai dit la vérité, reprit Georges; je ne pré- 4ends d'ailleurs décliner aucune responsabilité.

— Vous avez raison. Je souhaite que cette franchise vous conduise au repentir. Accusé, n'est-ce pas -au mois de juin de Tannée dernière, pendant les -quelques jours de tumulte qui ont agité Paris, que -vous avez demandé votre affiliation à une société secrète qui s'intitule la société du Lâm formant?

— Oui, monsieur le président.

— Apparteniez-vous déjà à quelque association illicite?

— Non, monsieur.

— Vous n'étiez pas franc-maçon?

— Non, monsieur.

— A quel propos l'idée yous est-elle venue de tous faire recevoir membre d'une association pareille?

— Je ressentais un grand ennui, un grand découragement. L'inconnu me tenta.

Un jeune avocat, le défenseur de l'ex-garde du •corps Houdaille, se leva alors et se tournant vers la €our :

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— Monsieur le {Mentent veut-il bien demander à M. Georges Berroy si l'ami qui hû cooeeilla de se faire affilier à la société du Lkm dormaml y n'est pas l'accusé Antbyme de Massé?

— Vous entendez la question, Georges Berroy?

veuillez y répondre.

— Il est très-vrai que ce fut mon cher et excellent ami Antbyme de Massé qui me conseilla de me faire af&lier.

~- N'eut-il pas, reprit le même avocat, à vaincre sur ce point les scrupules de M. Berroy?

A cette question transmise par le président, Georges répondit :

— Il est vrai que je manifestai quelque hésitation ; mais ce fut librement que je me présentai.

— N'était-ce pas Antliyme de Musse qui servait de parrain à M. Berroy? fit demander encore l'avocat d'Hippolyle Houdaille.

— • Sans doute, répondit Georges, un peu impatienté de cette insistance.

<— - Messieurs les jurés se souviendront de cette réponse, dit l'avocat.

Le procureur du roi qui, depuis le commence* ment, suivait l'interrogatoire avec une approbation souriante, crut devoir intervenir. Il était un peu jaloux du président; il voulait en tout cas faire montre de son zèle, il se leva :

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— Mous savons, dit-il avec hauteur, dans quel but ces dernières questions sont posées à l'accusé Berroy ; mais nous avertissons la défense que nous ne lui permettrons pas de nous attirer sur ce terrain.

M. Soudin souleva sa toque avec une bonhomie narquoise.

— Je remercie, dit-il, l'accusation de son aveu. Elle reconnaît qu'il est un terrain sur lequel elle se sent mal à Taise et qu'elle veut fuir. Mous nous y fortifierons.

, — La défense affecte de se méprendre à nos paroles, reprit le procureur du roi. Nous ne fuyons aucun terrain ; mais nous tenons à ce qu'on sache bien, au début de ce procès, que nous ne souffrirons pas que l'accusé Anthyme de Musse, parce qu'il a fait des révélations utiles à la justice, soit présenté comme un agent provocateur, chargé sans doute par la police, par le gouvernement, d'organiser, de faire mûrir, de dénoncer ensuite le complot!

M. Soudin allait répondre. Georges Berroy fit à Tavocat un geste suppliant auquel celui-ci se rendit. D'ailleurs le défenseur d'Hippolytc Houdaille était prêt pour la riposte :

— On ne saurait mieux définir que ne l'a fait M. te procureur du roi, dit-il, le rôle que nous attribuons à Anthyme de Musse, et puisque cet incident se pro-

duit, nous prions M. le président de l'éclaircir. Il doit jeter un grand jour sur ces débats.

— Avocat, repartit le président, réservez ces moyens de discussion pour vos plaidoiries.

— Mais, monsieur le président, il s'agit de questions à poser à M. Georges Berroy. L'organe du ministère public a déclaré qu'il ne nous permettrait pas de l'attirer sur un terrain mauvais pour lui. Nous en appelons à votre impartialité de ces paroles téméraires. L'accusation n'a rien à permettre, ni rien à défendre ici. Vous seul êtes le souverain arbitre, vous seul tenez la balance égale et haute. Si nous parvenons à démontrer qu'Anthyme de Musse a attiré Georges Berroy, Ta trompé, l'a séduit, Ta livré, la tâche de la défense sera singulièrement abrégée et le verdict du jury sera facile.

Un murmure d'approbation s'éleva dans l'auditoire. Le président, dont on proclamait l'impartialité, fut indulgent pour cette rumeur. Il sourit de l'attitude qu'on lui prêtait, la balance à la main et la main levée ; il se rendit à cette flatterie :

— Vous entendez, Georges Berroy. Expliquezvous sur vos rapports avec Anthyme de Musse.

Georges était devenu pâle de douleur et de colère; il avait eu de la peine à ne pas interrompre l'avocat d'un de ses coaccusés. Plusieurs fois, avant l'audience, et, dans chacun de ses entretiens avec M. Sou-

<lio f il avait supplié son défenseur, son ami, de ne pas s'associer à ces attaques contre Musse.

M. Soudin n'avait rien promis; il avait seulement consenti à ne pas provoquer le débat, à le contenir, s'il dépassait la mesure. Disposé à croire à l'infamie d'Antbyme autant qu'il croyait à la candeur de Oeorges, il avait très-cnergiquement réservé sur ce point sa liberté d'action et de parole. *

Berroy répondit d'uao voix que l'émotion faisait vibrer :

— J'en demande pardon à mes amis, je les prie de croire que je veux honorer notre défense commune, au lieu de la restreindre, en refusant de m associer aux injustes préventions dont mon ami An* tby me de Musse est la victime. S'il est vrai que ce soit lui qui m'ait introduit dans la Société du lion dormant; s'il est vrai que plus d'une fois j'ai eu recours à ses conseils, et, pourquoi ne l'avouerais-je pas? à «es exhortations, je jure sur mon honneur et ma conscience, je jure devant le Christ, auquel je erois, •comme à un Dieu juste et bon, que Musse a été, est resté l'ami le plus loyal, l'honnête homme le plus parfait; je jure que je l'aime pour so© amitié frater- ' «elle, que je l'estime pour son caractère, incapable de trahison! Je voudrais qu'Use trouvâtdans cette salle une âme droite et pure que je pusse invoquer en té» ttoignage, si je suis assez malheureux pour que nui

LA MAISON DE LA RJDB DE l'ÉCHAUDÉ 379

parole doit suspecte. Je l'adjurerais de tenir déclarer devant la cour si elle croit le noblo Antbyme de Musse coupable d'une pareille lâcheté.

Involontairement, Georges regardait Emilie en partant ainsi, et il parlait avec véhémence, parce qu'il savait bien qu'Emilie présent? devait souffrir comme lui, et témoignerait au moins devant Dieu, avec lui, de cette monstrueuse supposition.

Mais le visage d'Emilie resta impassible; les yeux de la jeune fille n'eurent aucun éclair de douleur ou d'indignation. Cette impassibilité effraya Georges.

— Mon Dieu ! pensait-il tout bas, est-ce qu'elle douterait, elle aussi?

. L'assistance était fort impressionnée. Le procureur du roi triomphait avec une ardeur indiscrète ; l'agitation était grande au banc des accusés et le président, sentant bien que l'accusation, après tout, ne perdait rien à cet épisode, le laissait complaisamœent se développer.

Il fallait justifier l'éloge d'impartialité dont on l'avait publiquement honoré ; il fallait bien aussi laisser Georges s'enferrer.

M. Soudin prit la parole :

— Permettez-moi, monsieur le président, de dire à messieurs les jurés que j'avais prévu cette douloureuse scission entre mon client et ses amis. Ce n'est pas la première fois que le cœur de Georges Berroy

380 LA* MAISOIf DE LA RUE DE L'eCHAUDÉ

saigne cruellement, à la pensée qae ses illusions généreuses, que ses espérances libérales ont pu être exploitées par un agent ténébreux. Cette douleur m'interdit d'insister. Je défendrai mon client comme il veut être défendu, et je lui laisserai toute la responsabilité, tout l'honneur des imprudences qu'il a commises. Mais la vérité que nous jurons tous de servir, me forcerait à le défendre contre lui-même, si la suite de ces débats fournissait la preuve que ce Musse a été un instrument entre les mains de la police. En attendant la lumière sur cette partie obscure de ma tâche, je me borne à constater l'irrésistible élan du cœur qui, malgré son intérêt, au péril de sa liberté et de sa vie, emporte Georges Berroy vers la justice et la vérité! C'est la même chaleur d'âme qui Ta emporté vers ces rêveries que vous traitez de complots. Interrogez-le encore, monsieur le président, et vous verrez s'il sort jamais de ce cœur sans ténèbres autre chose qu'un sentiment généreux, et de sa bouche autre chose qu'une parole sincère !

L'émotion grandissait dans le public. Quelques jurés eux-mêmes, qui s'essuyaient le front, enlevaient furtivement Une larme au passage. Le président se hâta de reprendre l'interrogatoire :

— Ainsi, accusé Georges Berroy, selon vous, Ànthyme de Musse était de bonne foi, quand il vous introduisait dans la société du Lion dormant?

— Oui, monsieur le président.

— Et tous ne vous associez pas aux récriminations de vos co- ace usés?

— Non, monsieur le président.

— Les avocats croient-ils qu'il soit nécessaire d'insister?

— Nous le croyons, répondit un des défenseurs. Voulez-vous, monsieur le président, demander à M. Berroy, si Anthyme de Musse n'était pas ici, la veille, la nuit même des arrestations?

— Sans doute, répondit Georges.

—Youlez- vous le prier d'expliquer, s'il a quelques notions à cet égard, corn ment Musse, ce Pylade, abandonne Oreste, juste au moment où la fortune de celui-ci prend une face nouvelle, mais équivoque?

I/avocat troyen se souvenait des Grecs et tenait à faire montre, à l'occasion, de son érudition classique.

— Je n'explique rien, répondit Georges, je suis certain seulement qu'Antbyme a bien agi ; s'il m'a quitté, c'est qu'il avait un autre devoir à remplir.

— Mais, repartit l'avocat avec insistance, comment M. Berroy explique-t-il cette dénonciation en régie, ce récit détaillé de l'affaire, qui arrive à la justice, tout à coup, sans que la justice veuille nous dire comment elle l'a reçu?

Le procureur da roi se leva :

— Nous avons dit déjà que Musse avait obéi au re-

382 LA MAISON DE LA RUE DE l'ÊCHAUDB

pentir, ou bien, si vous le voulez, à Tégoïsmè des accusés qui se font dénonciateurs, pour se sauver.

Une angoisse terrible bouleversa les traits de Georges Berroy.

Il se tordit les mains avec désespoir, et, jetant un regard sur ceux qui étaient assis à côté de lui :

— Ah! si j'étais seul en cause, s'écria-t-il avec un accent déchirant, je vous dirais ce que je crois, ce que je pressens, du moins! Mais puisque ce soupçon infâme, qui plane sur l'honneur de mon ami, peut être un argument en faveur de ceux que j'ai entraînés, au nom de mon ami, je vous absous de le garder. Quant à moi, j'en repousse le profit. S'il suffit de tout avouer pour être un agent provocateur, quo ne m'accuse-t-on, moi qui avoue tout, mot qui réclame la responsabilité de tout!

. La scène était dramatique. Frémissant, pâle, le front couvert d une sueur lumineuse, Georges paraissait avoir grandi sur son banc. Emilie porta la main à sa bouche pour s'empêcher de crier, pour retenir l'admiration et la douleur qui la torturaient.

L'avocat n'était pas à bout d'arguments. Le meilleur vint à la fin.

— Nous respectons, dit-il avec une feinte déférence, les illusions de l'amitié, et nous voyons aujourd'hui que M. Georges Berroy, en fait 'd'illusions, était inépuisable. Pour l'instant, nous nous bornons, afin

de clore un débat pénible, à rappeler à M. Georges- Uerroy, et à apprendre à MM. les jurés, qu'il existeau dossier la preuve manifeste des relations d'An* thyme de Musse avec la police.

— Qui donc a glissé celte preuve dans le dossier? s'écria Georges.

— Je n'en sais rien, mais elle y est ; c'est l'essentiel».

— La police n'a pas l'habitude , d'ordinaire, délivrer ses agents, repartit Berroy.

— La police ? non; mais les agents, par dégoût om par repentir, peuvent se livrer eux-mêmes.

— Cette pièce remise par Anthyme et qui accuse- Anthyme m'est suspecte, repartit obstinément Berroy..

Le procureur du roi intervint.

— L'accusé Berroy, dit-il, vient de prouver tout ce qu'il eût gagné à s'en tenir à sa profession d'avocat. Ses arguments me paraissent sans réplique. Dans les affaires du genre de celle-ci, on prétend toujours que la police seule est coupable. Nous repoussons, d'accord avec l'accusé Berroy, cette injure banale adressée à l'autorité. Croyez-en Georges Berroy, messieurs les jurés; lui, n'est pas suspect k ses amis, et c'est foi qui vous répond de l'honorabilité de Musse. Quant à cette pièce du dossier, voici* le sens qu'il faut lui donner. Nos informations sont précises ; nous défions toute contradiction. Le gouvernement voulut, en 1815, éloigner de France les.

officiers en demi-sol Je de nationalité étrangère. On fit venir Anthyme de Massé, natif de Saint-Domingue, à la préfecture de police ; on lui délivra un passeport pour les colonies. A son âge, après une si longue absence, le retour dans la patrie ressemblait à un exil. Musse intercéda auprès du préfet, et insista beaucoup pour rester en France. Le préfet de police se laissa fléchir, et fit avec Anthyme de Musse le pacte suivant : « Vous me semblez un homme d'honneur, lui dit-il, restez à Paris, mais avec ce passe-port pour les colonies. C'est ma sauvegarde. Je ne vous mets pas sous la surveillance de mes agents, je vous place sous la mienne. Venez me voir tous les mois, et je vous renouvellerai cette permission de séjour qui pourra toujours vous être retirée. » — Musse accepta ces conditions faciles à remplir. Un jour que par orgueil, oubli, ou ingratitude, il avait négligé cette visite mensuelle, il reçut du secrétariat de la préfecture l'avertissement d'avoir à se rendre à l'hôtel de M. le préfet de police, pour s'acquitter de la visite obligée qu'il devait; on le menaçait, dans le cas d'un retard, qui serait considéré comme une désobéissance, des armes que l'autorité avait cpntre lui. Anthyme de Musse est resté en France ; c'est la preuve qu'il fit la visite exigée. Depuis, cette surveillance cessa. Voilà, messieurs les jurés, toute la vérité sur les rapports d'Anthyme de Musse avec

LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHAUDÉ 385

la police. Nous mettons les avocats au défi de trouver autre chose dans le dossier; et si l'ami de Georges Berroy que celui-ci ne désavoue pas, a fait, sous rémotion du repentir, des révélations utiles, nous devons les admettre, sans que la personne de leur auteur nous les rende suspectes.

— L'incident est vidé! dit le président.

L'acte d'accusation, en mentionnant la société du Lion dormant, ne donnait pas aux compagnons du colonel Chabert, dans le complot troyen, l'importance que Musse avait sans doute espéré leur faire attribuer. Le procureur du roi et le juge d'instruction, en faisant leur siège, n'avaient puisé dans les détails relatifs à l'association de la rué de l'Échaudé, que des éléments d'appréciation morale ; mais ils avaient voulu très-résolùment reconnaître dans Georges Berroy, le créateur, l'organisateur du complot. Chabert et les amis de Paris étaient pour ainsi dire, et seulement, les augures consultés; Georges représentait l'action.

• Le gouvernement, inspirant les parquets, voulait à la fois, dénoncer les tendances des libéraux, pour

mieux les attaquer en masse, et localiser les tentatives faites contre le pouvoir, pour ôter à celles-ci leur importance et leur trop grand prestige. Aussi le président des assises de l'Aube, après avoir interrogé Georges Berroy sur son affiliation à la société du Lion dormant, eut-il soin de dire au jury :

— Nous avons voulu, messieurs les jurés, y ou s montrer à quelle école do désobéissance et d'impiété la jeunesse va s'instruire. La Société du Lion dormant a versé ses poisons dans le sein de Georges Berroy : nous en verrons bientôt les effets. Nous n'avons pas à juger les membres de cette société secrète, déjà punie et toujours incorrigible. Une instruction est commencée à Paris, devant le tribunal correctionnel. Mais il est bon que vous sachiez que ces héros qui veulent bouleverser la société, ne quittent les antres de la franc -maçonnerie que pour se réfugier dans les cafés.

L'interrogatoire porta, dès lors, sur l'action de Georges Berroy dans le département. Il avoua tout» Les lettres de lui qu'on avait saisies chez Pfeuty, celles que Musse avait livrées et les papiers arrêtés au passage par M. Capitain, ne permettaient pas la moindre contestation. Il était habile de ne rien chicaner sur tout ce qui était préparatif du complot; puisque l'effort de la défense, en ce qui concernait Berroy, devait porter sur ceci : qu'il n'y avait pas eud'exécution»

LA MAISON DR LA RUE DE l'ÉCHATJDE 387

Comme le président le pressai! de se reconnaître coupable d'un attentat contre le roi :

— Oui, dit-il arec énergie, j'ai rêvé un état meilleur pour la France; oui, j'ai voulu préparer un réveil de notre gloire ; oui, je me suis tourné, comme l'Arabe qui fait sa prière dans le désert, vers le soleil lointain; c'est vrai, je le reconnais, je l'avoue. Mais depuis quand est-il défendu de rêver ?Kavezvous pas la preuve que rien n'était fait; puisque, avant d'agir, je soumettais mon plan à mes amis, et puisque je me confessais à M. Soudin, lui demandant de me dire si j'étais un sage ou un foa?

— Cette démarche ne pouvait que compromettre vos amis, repartit le président. La justice aurait pu leur demander compte de la singulière confiance que vous aviez en eux.

— Ils étaient prêts à répondre, monsieur le président, dit maître Soudin en se levant avec solennité :. ils sont prêts encore.

— Avocat, nous n'avons pas l'intention de suspecter votre fidélité au roi.

— Vous avez tort. Pour être choisi comme arbitre par un conspirateur, il a fallu que je fusse regardé par lui, au moins, comme impartial entre la royauté et la révolution.

— Nous vous connaissons, maître Soudin. Nous

savons que tous étiez incapable de favoriser l'esprit révolutionnaire.

— Vous vous trompez, monsieur le président, j'en étais très-capable.

— Avocat, cette plaisanterie est déplacée ! dit le président furieux.

— Ai-je l'air de plaisanter ? reprit maître Soudin en montrant aux jurés son visage sérieux. La cause prête-t-elle à la plaisanterie? J'ai dit ce que je pense. Dans un temps où la piété conseille de violer le secret des lettres, où la fidélité au roi autorise la dénonciation, je suis du parti des honnêtes gens qui se révoltent, contre les honnêtes gens qui se sou* mettent à ces dures conditions. Vous croyez, ditesvous, que j'aurais déconseillé le complot? Pourquoi ne m'avoirpas laissé libre alors de l'étouffer? Pourquoi, par l'intimidation, avoir dévalisé le dépositaire de ma correspondance? Vous fallait-il, à toute force, des coupables, à vous qui reconnaissez que j'aurais conservé des innocents? La base fragile et mince de votre accusation, ce sont ces lettres qui m'ont été dérobées, avant que j'eusse pu les lire. Rendezmoi mon bien ; je l'anéantis ; l'ordre n'a pas été troublé; il n'y a plus de complot; plus de prévenus; il y a la confidence de quelques jeunes hommes inquiets à un homme expérimenté qui leur enseigne la patience. Ainsi, dans votre hypothèse bienveil-

lante, monsieur le président, il suffisait que ces lettres me parvinssent fidèlement pour que Georges Berroy renonçât à ses projets ; mais si vous admettez ce quejo crois admissible, ce que je vous prie d'admettre, que j'aurais encouragé, conseillé, achevé le complot, vous reconnaissez encore une fois qu'il était inachevé, qu'il n'existait qu'en projet et qu'il attendait ma consécration pour avoir sa réalité. Tenez, monsieur le président, cette robe me pèse aux épaules ; j'ai envie de franchir ce banc pour aller m'asseoira côté de ces jeunes gens téméraires, coupables d'avoir cru à la liberté, à l'honneur des serments, et absous d'avance par toute âme vraiment française, par toute conscience vraiment paternelle ! H. Soudin ajoutait par ses gestes, par sa voix, par l'autorité de son caractère, une grande éloquence à ses paroles. Comme M. Soudin avait parlé haut et vito sans qu'on pût l'interrompre, dès qu'il eut fini, le président, qui avait eu peine à se contenir, déborda en ces termes :

— Vous voyez, messieurs les jurés, avec quelles passions redoutables nous avons à lutter. Il est temps d'opposer une digue à un torrent qui ne s'arrête même plus au seuil de la justice ! J'ai vu quelquefois des avocats, entraînés par la chaleur des plaidoiries, manquer aux convenances de l'audience ; il m'était réservé d'entendre aujourd'hui un avocat re-

vendiquer ses droits à la complicité des criminels qu'il est chargé de défendre.

M. Soudin n'était pas homme à accepter la leçon.

— Tant que les actes reprochés à mon client n'auront pas été déclarés criminels par le jury, j'ai le droit, monsieur le président, de les applaudir; et je partage avec tous le devoir de traiter les accusés en iBnocents. Tous trouvez trop étroite la solidarité que je prétends établir entre les accusés et la défense ; je souhaite que MM. les jurés voient dans cette union un témoignage de plus de ma conviction absolue, et me fassent l'honneur de m'estimer pour ma bonne foi, en même temps qu'ils estimeront mon client pour l'amitié et l'estime que je lui garde.

Le président avait bien envie de. suspendre l'audience; mais il craignit de laisser le public et le jury sous l'impression des dangereux paradoxes de M. Soudin. Il aima mieux terminer l'interrogatoire presque inutile de Berroy et passer à celui dHippolyteHoudaille. Celui-là ne donnerait lieu sans doute à aucun épisode trop émouvant.

Houdaille, qui n'avait jamais mis le pied à Troyes avant le procès, avait été arrêté à Paris dans la caserne des gardes du corps de Monsieur. Sa complicité, au premier abord, paraissait invraisemblable. Il ne connaissait pas Georges Berroy; il n'était pas membre

de la Société du Lion dormant A quel titre se trouvait il impliqué dans l'affaire?

L'accusation prétendait que Pfeuty, l'ancien capitaine d'artillerie, désigné dans toutes les correspondances de Berroy, comme le chef des forces militaires dans le département de l'Aube, avait demandé pour aide de camp ce jeune soldat de dix-huit ans dont l'histoire, à peine à sa première page, jetait déjà l'éclat d'une vie fameuse.

Hippolyte II oudaille, très-grand et très-fort, avait trompé ses compagnons d'armes sur son Age, quand il s'était enrôlé en 1815. 11 n'avait que treize ans; il s'en était donné dix-huit. Cavalier accompli, soldat par vocation, gamin de Paris de naissance, il ne doutait de rien, paraissait tout savoir et réussissait dans presque toute chose. Il fut à Waterloo l'écume légère qui Yoltige sur le flot lourd et sanglant. Pourquoi ne fut-il pas tué, lui qui se battit comme un lion? Pourquoi revint-il, après cet effrayant baptême, la tête haute, rame bronzée, comme si tous les sacrements du soldat, qui s'obtiennent par une succession d'efforts, lui avaient été communiqués en une fois?

Quand il reparut parmi les débris du corps franc, où il s'était, je crois, lui-même nommé lieutenant, il fut reçu comme le dieu de la guerre en personne. Ses opinions, je dois le confesser, tenaient peu de place dans son bagage, et son bagage tenait dans le *

fourreau de son sabre. Il s'était battu pour Napoléon, pour la France, mais surtout pour se battre. On lui offrit d'entrer dans les gardes du corps de Monsieur. Il accepta, reçut un bel uniforme et perdit son grade. Pfeuty le connaissait et l'appréciait. C'est sur ces sauvageons que l'on greffe les aventuriers, pour en faire, après la victoire, de grands hommes de guerre. Berroy l'inscrivit de confiance dans l'étatmajor qu'il voulait former, et Houdaille, auquel on proposa un rôle dans la conspiration, répondit :

— Je veux bien, à condition que je serai colonel. Vous m'avertirez, quand il en sera temps!

Sa complicité se bornait, donc à son adhésion; quant aux détails du complot, il les avait toujours ignorés. Il paraît cependant que Pfeuty, profond et ingénieux organisateur, avait voulu lui soumettre les termes de la grande proclamatioa dont une copie se trouvait dans les papiers saisis, afin qu'au jour de l'action, Houdaille eût la tête meublée, l'imagination habillée des mots et des sentiments qu'il s'agissait de faire applaudir des populations.

L'idée n'était pas mauvaise. Houdaille était orateur comme il était soldat, en vertu de son diplôme de gamin de Paris. Il avait fait sur le texte proposé d'abord des observations justes, et dans les dernières lettres que M. C a pi tain avait livrées, Georges cédant aux critiques, demandait à Pfeuty de soumettre une

LA MAISON DE LA RUE DE i/ÊCHAUDB 393

dernière fois le texte de cet appel à la révolte, à son jeune aide de camp, Hippolyte Houdaille.

.Berroy et le garde du corps s'étaient donc rencontrés pour la première fois dans la prison. Le premier éclair de leurs yeux, en se croisant, avait allumé entre eux une antipathie de race et d'éducation. Georges était offusqué de cet air triomphant d'aventurier qui se voyait sur le front d'Hippolyte Houdaille ; et celui-ci à son tour ressentait la répugnance du Parisien pour tout ce qui est sérieux, mélancolique, voilé. Cette insouciance et cette foi profonde juxtaposées se heurtaient. La plus vierge des deux âmes était la moins jeune; et à mesure que par l'interrogatoire, par les réponses de Berroy, le farouche Hippolyte était initié aux détails du complot, il haussait les épaules avec un dédain qu'il ne craignait pas de laisser voir à tout le monde, et il semblait dire :

— Quelle pitié que cette conspiration! Et c'est làdedans qu'on a voulu me fourrer I

L'interrogatoire de Houdaille fut bref. A toutes les questions, quand il ne répondait pas : — Je ne sais rien! il répondait : C'est possible! D'ailleurs, hautain, goguenard, persifleur, il semblait assister à un spectacle ennuyeux qu'il avait la bonne volonté d'égayer.

Le président lui ayant demandé pourquoi, connaissant le complot, Une l'avait pas révélé, Houdaille .

tressaillit et fit un geste de colère ; puis, un rire le désarmant, il répondit :

— Cest sans doute parce que je ne vais pas à confesse?

L'allusion à M. Ca pi tain, le grand dévot, était directe. Elle n'était qu'indirecte contre Ànthyme de Musse; caria défense ignorait absolument qu'un abbé Godard s'était fait l'intermédiaire de la révélation : le secret avait été fort bien gardé.

Pfeuty et Massé, absents, devaient être jugés par la cour, sftns l'assistance du jury. Il ne restait donc plus à interroger que les complices, disons plus justement les comparses champenois.

Le président jugea que l'audience avait assez duré, surtout à cause des deux ou trois bouffées de tempête qui avaient traversé et troublé l'atmosphère; il remit la fin des débats au lendemain, pour la fin des interrogatoires et l'audition des témoiiis.

M. Sou dm, quand il eut retiré sa robe, se hâta de quitter l'hôtel de ville; et, fendant la foule qui s'écoulait lentement, ne roulant pas se laisser arrêter ou rencontrer par personne, il marcha, tête baissée,

LA MAISON PB LA RUE SB h ÉCHAVBB 395

d'un pas rapide, jusqu'à la maison de M. Delà tour; là, il remonta dans sa chambre, jeta ses papiers sur \iœ table, tomba dans un fauteuil, prit sa tête à deux mains et réfléchit.

Cet homme fort se sentait tout à coup pris de faiblesse. A tous les points de vue il était mécontent de l'audience. Il regrettait ce qu'il avait dit, surtout ce qu'il aurait dû dire. Pour la première fois de sa vie, il se sentait agité, hésitant, plus qu'il ne l'avait été à son début, devant le dossier de sa première cause.

Comme Talma qui déclarait, après une représentation, avoir été inférieur à lui- môme, parce qu'il s'était senti ému en jouant, M. Soudin s'était trouvé médiocre, à cause des quelques paroles d'émotion qui lui étaient échappées.

Il se remit à lire, lentement, avec une attention profonde, les différentes pièces de son dossier, à parcourir la copie des papiers saisis, les premiers interrogatoires de l'instruction.

— Évidemment, dit-il, ce procès dévie. 11 était absurde en apparence; il devient dangereux. Le terrain légal, rationnel, celui sur lequel je voulais me tenir, se dérobe, à chaque instant, sous mes pas; et il semble que par une alluvion qui se produit à l'audience, un terrain nouveau, inconnu, se gHsse sous l'accusation ; il faudrait empêcher cela 1 Quand il quitta sa chambre pour rejoindre m

396 LA MAISON DE LA RUE DE l'ÉCHAUDB

famille, M. Soudin avait repris sa physionomie magistrale. Emilie vint au-devant de lui.

— Êtes-vous content, mon oncle? lui demandât-elle en lui présentant le front.

— Non, répondit simplement M. Soudin en lui donnant un baiser.

— L'auditoire m'a paru pourtant très-ému, les jurés aussi. Vous avez parlé noblement et lui, no trouvez-vous pas qu'il ait fait son devoir ?

• — Oui, tout cela est vrai ; mais le public ne s'intéresse qu'à un spectacle; le jury a le temps de reprendre sa revanche; moi, j'ai pris la fièvre de mon malade, et je trouve que la madadie se complique ; quant à Georges, il fait merveilleusement les affaires de M. Houdaille et des autres, mais il gâte les siennes.

— Que faudrait-il, mon oncle, pour que tout allât bien?

— Il faudrait d'abord que l'affaire qui se dissout en nuées pour tous les autres, ne prît pas corps exclusivement autour de Georges; il faudrait encore que nous fussions d'accord, lui et moi, sur un point très-important : le rôle véritable de cet Anthyme'de Musse.

: Emilie ne put réprimer assez tôt un tressaillement qui frappa M. Soudin : l'oncle prit sa nièce par les tfeux mains et, essayant de lire dans ses yeux :

LA MAISON PK LA tCI M i/ÉCaAUDK 397

— Ta as loojoars refusé de me dire ce que ta savais sur le compte de ee mulâtre ; ta as pourtant ton opinion laite, Emilie!

— Oui, mon oncle, répondit la jeune fille, en se redressant et ai rentrant pour ainsi dans son ar~ irure.

— Ne peux-tu, aujourd'hui que les circonstances sont graves, que la situation est critique, me dire ton avis?

— Non, mon oncle; pas plus aujourd'hui qu'hier, je ne le puis.

— As-tu fait quelque serment? quelque promesse? Voyons, donne-moi un indice, un seul; faut-il combattre les illusions de Georges? Sont-ce des illusions?

— Je ne puis rien vous dire, mon oncle.

— Ah! chère entêtée, s'écria M. Soudin en lui lâchant les deux mains, pourquoi as-tu tant de courage? Tu es sublime et tu me désespères. Malgré toi, je saurai la vérité, mais tu m'auras causé bien de la peine. x

. Emilie baissa la tête. Le fardeau de son secret lui

pesait lourdement.

Le diner de famille fut silencieux et triste. M. De-

latour respectait les préoccupations de son beauirère. Madame Delatour réglait avec une obéissance naïve sa physionomie sur celle de sa fille et restait

nome, absorbée comme Emilie. Quanta M. Soudin, il était resté songeur. Au dessert, on entendit retentir la sonnette de la grand'porte ; car, au mois de mars, le soir, la porte à claire-voie qui fermait à moitié l'entrée de la maison ne fonctionnait pas encore.

— Si quelqu'un me demande, un avocat ou quelque autre personne de la ville, dit vivement M. Soudin à la servante, répondez que je ne puis recevoir ; je vais sortir.

La cuisinière alla ouvrir et revint :

— C'est Suzanne, dit-elle, qui vient de la part de madame Berroy.

— Ah ! la pauvre mère I s'écria M. Soudin, en se levant tout à coup et avec un accent de douleur qui glaça toute la famille, on vient chercher de bonnes nouvelles; n'est-ce pas, Emilie? Eh bien, mon enfent, toi qui sais te contenir beaucoup plus facilement que ton oncle, essaie d'en donner !

Et M. Soudin sortit de la salle à manger en tirant derrière lui la porte avec violence.

— Qu'a donc mon frère ? demanda madame Délateur.

— Je crois qu'il est irrité contre le président des assises, répondit son mari.

Emilie sortit pour rejoindre Suzanne, qu'elle irouva dans l'ivresse d'un espoir insensé.

^A MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHAUDÉ 399

— Ah ! mademoiselle, comme notre monsieur avait bonne façon ! comme il a bien parlé ! Et M. Soudin i quelles belles choses il a dites, comme il les a fait trembler? Il est bien certain, n'est-ce pas, mademoiselle, que tout sera fini demain et qu'il sera acquitté ?

— Suzanne, Dieu seul sait aujourd'hui ce qui se passera demain, repondit Emilie d'une voix sans inflexion, d'une voix qui n'était plus sa voix.

— C'est bien vrai, mademoiselle ; mais le bon Dieu ne peut vouloir que le bonheur des braves gens ; et ma maltresse doit faire pitié au ciel, comme à la terre. Je lui ai raconté, à cette chère dame, ce qui s'est passé à l'audience, et ce que l'on disait autour de nous; et puis, nous connaissons des jurés.... Qu'est-ce que pense M. Soudin?

— Je ne saurais vous le dire au juste, Suzanne.

— Ah ! reprit la fidèle servante de madame Berroy, très-désappointée; alors je n'ai rien de nouveau à emporter d'ici?

— Rien, absolument rien, ma bonne Suzanne.

— Et vous, mademoiselle, quelle est votre idée, à vous?

— Moi, répondit Emilie en laissant paraître dans ses yeux un peu de la flamme qui lui brûlait le cœur et avec un rire qui vibra sur ses lèvres, je suis de celles qui ne se lassent pas d'espérer.

400 LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHAUDK

— Ah ! je dirai cela à madame ; cela va la rassurer encore, repartit Suzanne, qui prit congé de madame Del a tour.

Emilie, restée seule, se traîna jusqu'à sa chambre et s'y enferma, non pour pleurer, pour prier, pour rêver; mais pour se reposer dans une torpeur absolue, dans un anéantissement de tout son être, de cette sérénité qu'elle avait portée toute la journée sur son front, dans ses yeux, sur ses lèvres. Quand assez tard, dans la soirée, elle entendit rentrer son oncle qui était sorti immédiatement après le dîner, elle était affaissée sur le plancher, la tête appuyée contre le bois de son lit, les mains jointes machinalement, sans lumière, et s'obstinant à regarder, dans l'obscurité, un point de sa chambre ; comme si l'effort devait aboutir à percer les ténèbres, et comme si cette nuit, sensible aux yeux, eût été la nuit de l'âme qui l'enveloppait

Le bruit que fit son oncle en rentrant la réveilla. D'où venait-il? Quel secours, quelle force nouvelle avait-il été chercher ? Emilie écouta. Il lui sembla que M. Soudin marchait avec l'assurance d'un homme qui a désormais ses idées arrêtées. A chaque degré de l'escalier, il posait le pied fermement, sûrement ; il dut passer devant la porte de la chambre d'Emilie, et parut vouloir s'y arrête^. Oa m^rojure, un souffle bruyant qui n'était pa« un soupir traversa

le trou de la serrure ; puis M. Soudin, jugeant sans doute inutile de •troubler le repos de sa nièce, qu'il pouvait croire endormie, continua son chemin et rentra chez lui.

M. Soudin ne rapportait de sa promenade qu'une angoisse de plus ; mais une angoisse différente ; et le pas retentissant qu'Emilie avait pris pour un pas triomphal n'était que la démarche d'un champion qui voit plus distinctement son ennemi, et qui, sans être certain de le vaincre, se prépare à le frapper plus sûrement.

Voici ce qui s'était passé.

Dans son embarras, M. Soudin s'était souvenu de M. Jean son. Il était arrivé chez le commissaire de police comme celui-ci achevait de dtner et lui avait dit:

: — c'est vous qui m'avez prévenu tout d'abord dos révélations faites par Anthyme de Musse.

— C'est vrai. J'ai été indiscret, ce jour-là.

— Non, vous avez été, ce jour-là, ce que vous êtes toujours, un brave homme, un fonctionnaire intelligent qui sait bien que le zèle inutile est la première conspiration contre le pouvoir.

— Vous me flattez, monsieur Soudin. Vous voulez me demander quelque chose.

— Je ne vous flatte pas. Je dis ce que je pense. Oui, je viens vous demander quelque chose. Rassu-

402 LA MAISON DB LA RUE DK l'ÉCHAUDB

rez-vous. Votre pudeur de magistrat n'a pas à s'alarmer. Vous n'avez jamais assisté,jKonsieur Sou* din, à la torture d'un avocat pour qui tous les arguments ne sont pas bons , qui veut mettre d'accord sa plus intime conscience avec ses affections et avec ses devoirs professionnels. Eh bien, je viens vous révéler ce supplice, cette agonie, et je veux que vous m'aidiez à en sortir. Faut-il vous faire la promesse d'une discrétion absolue?

— Non, monsieur Soudin. Que voulez- vous de moi?

— Votre opinion sur Anthyme de Musse?

— Je crois qu'il a trahi ses associés par intérêt.

— Voilà tout? Vous ne croyez pas à sa vénalité, à son infamie?

M. Jeanson fit un mouvement des lèvres qui exprimait son doute à cet égard, mais un doute assez dédaigneux.

— Quelle valeur donnez-vous à cette lettre établissant que Musse a eu des relations avec la police ?

— Ce n'est rien, ou c'est beaucoup. L'interprétation qui nous est venue de Paris est peut-être la vraie ; mais si ce mulâtre rend des services au gouvernement, vous comprenez que celui-ci ne met pas la preuve de ses bons offices à la disposition de tout le inonde.

— Qui a placé cette lettre dans le dossier?

— Lui, sans doute, pour inspirer confiance au parquet

— C'est vous qui avez reçu les révélations de Musse?

— C'est moL

— De lui, directement?

— Non, d'un intermédiaire.

— Où est-il cet intermédiaire, que j'aille l'interroger à mon tour?

— Il n'est pas ici ; il n'a fait que traverser Troyes.

— Pouvez-vous me le désigner? me le nommer?

— Ceci est plus grave, reprit M. Jeanson. Il tenait beaucoup, à cause de son caractère, à ne pas figurer

' dans le procès, à n'être pas nommé. Mais je vous ferais injure, monsieur Soudin, si j'hésitais à vous faire partager une confidence aussi bien garantie par votre parole que par mon honneur. Je n'ai pris d'engagements qu'en vue de la publicité de l'audience. C'est un prêtre qui a fait le voyage pour m'apporter ces papiers.

— Un prêtre! S'est-il nommé?

— Oui, c'est un certain abbé Godard.

— Godard ! s'écria M. Soudin en dressant la tête, je connais ce nom-là !

— C'est un missionnaire délégué par l'abbé de Rauzan.

— - Oui, oui, reprit l'avocat en levant les mains et

404 LA MAISON DE LA RUE DE l'ÉCHAUDB

avec un mouvement qui ressemblait à l'épouvante, c'est cela! j'y suis... Ah! monsieur Jeanson, pourquoi n'ai-je pas su cela plus tôt? J'aurais dû. m'en douter, le deviner.

M. Jeanson, à son tour, paraissait fort étonné et attendait une explication. M. Soudin devina l'interrogation qui jaillissait des yeux du commissaire de police. - — Oui, lui dit-il, je connais ce Godard ; mais je ne puis vous le faire connaître. Ce qui éclaire ma conscience troublerait la vôtre.

M. Jeanson n'insista pas pour recevoir une confidence en retour de celle qu'il avait faite. Il laissa partir M. Soudin, et quand il eut reconduit l'avocat jusque dans la rue, le bon commissaire de police riait sous cape :

— Il peut être bien tranquille. Si je rencontre cet abbé Godard, je ne lui demanderai plus son passeport; mais je ne lui demanderai pas non plus l'absolution. Et dire qu'un ancien avoué comme moi, un vieux renard, devenu chien de garde, n'a pas flairé la fraude! Excellent M. Soudin, pauvre M. Georges Berroy !

M. Soudin, en rentrant, avait eu la tentation de dire à sa nièce :

— J'ai tout découvert.' N'aie plus peur que je veuille te rendre parjure !

Mais, après réflexion, il crut inutile d'agiter d'une

émotion nouvelle ce cœur vaillant, dont il connaissait mieux que personne les douleurs et les victoires pénibles. D'ailleurs, sa découverte ne simplifiait les choses qu'en le mettant d'accord avec Georges. Mais la défense n'en devenait que plus délicate. Il fallait trouver ailleurs que dans le système précédemment adopté l'argument décisif; et l'isolement de Berroy dans cette accusation qui ^allégeait pour tous et qui s'alourdissait pour lui, obligeait son défenseur à des précautions infinies.

Il entra dans sa chambre, prit le journal d'Emilie, et lut les pages consacrées à la rencontre de l'abbé Godard. Cette lecture acheva de lui faire pénétrer le plan conçu par Musse. Fallait-il, sans se rendre complice de ce dévouement, laisser les autres avocats l'exploiter au profit de leurs clients? ou bien, par un coup d'éloquence qui était dans le tempérament oratoire de M. Soudin, fallait-il révéler tout au jury, émouvoir, stupéfier ces douze Champenois, mystérieux comme des sphinx, et leur arracher, dans un transport d'attendrissement et d'admiration, l'acquittement de Georges et de ses amis?

Ce dernier moyen plaisait à la droiture de M. Sou* din, à sa fierté. Mais cet avocat scrupuleux craignait, en y cédant, de flatter son propre goût pour l'éloquence difficile, de faire acte d'orateur plus que de conseiller prudent.

— J'aurais dû lui donner Dupin pour défenseur, se disait-il, et garder pour moi le rôle d'auxiliaire. Jecomprendsmaintenant pourquoi, quand il s'agit d'euxmêmes ou d'un des leurs, les chirurgiens les meilleurs ont recours à un confrère. Ils ont peur de s'estropier ou d'estropier ceux qu'ils aiment. Yoilù au juste mon embarras.

M. Soudin veilla use partie de la nuit. Le matin, de bonne heure, il se rendit à la prison.

— Georges, dit-il à son jeune ami, en lui tendant les bras, je Tiens toi» demander pardon de vous avoir attristé si souvent en paraissant croire à l'indignité de votre ami Musse.

Georges sauta au cou de M. Soudin.

— Vous ouvrez la prison dans laquelle étouffait mon cœur, lui dit-il. Que m'importent les railleries, les insultes de l'audience? Je suis heureux, puisque vous croyez comme moi à l'amitié.

Puis, s'assombrissant tout à coup :

— Hélas I pourquoi faut-il que cette foi ne soit pas partagée par une autre!

— Détrompez-vous, Georges. Emilie est sans doute la complice de votre ami Musse.

— Elle ! Pourtant, à l'audience, quand on le calomniait, je l'ai regardée ; elle n'a pas eu un éclair de douleur, de colère.

— Non, parce qu'elle avait juré de laisser croire

à la bonté et à l'infamie de votre ami. Vous ne savez pas ce qu'il y a de force dans cette petite fille 1

— Je le sais! Gomme Dieu est bon, comme les gens qui vont, tout à l'heure, m'accuser d'impiété, vont blasphémer 1 Je plains ceux qui n'ont jamais souffert ! Ils ignorent les profondeurs de l'amitié, les grandeurs du dévouement, les piétés de l'amour pur 1 Cher monsieur Soudin, je puis perdre ma cause devant les hommes ; je vous jure que je la gagne devant Dieu, et que si le bourreau me prenait aujourd'hui, il enverrait là-haut une âme qui connaît déjà le ciel.

— Calmez-vous, Georges, mon ami, dit M. Soudm ému de cette émotion. Ceux que vous aimez vous donnent un exemple qu'il faut suivre. Vous n'avez pas le droit de manquer de sang-froid.

— J'en aurai à l'audience, je vous le promets ; mais ici, dan3 ma prison, je suis bien libre de savourer ma joie.

En quittant la prison, M. Soudin se rendit à l'hôtel de ville et attendit les avocats des autres accusés.

— Messieurs, leur dit-il, dès qu'ils lurent arrivés,

vous m'aviez fait l'honneur de vous en rapporter à

moi pour la direction à donner à la défense. Je vous

remets l'autorité dont vous m'aviez investi. 11 m'est

devenu impossible de pallier le désaccord entre mon

client et les vôtres ; et ma conscience m'interdît do

m'associera votre système, non-seulement parce que

Georges Berroy le repousse, mais parce que je ne

o crois pas fondé sur la réalité. ■ •

L'audience commença à la même heure que la

veille, avec la même afQucnce de public; Emilie et

son père avaient repris leur place ; les curieux, les

in "-" n,i stesdu cru, avides de constater les traces

n sur le visage des accusés, furent frappés

adieux de Georges Berroy.

impossible qu'il n'eût pas l'assurance d'être

Le courage seul ne met pas ce sourire sur

i, ce rayon dans les yeux, cette Bérénité sur

Un chuchotement que la voix des huissiers

LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHAUDÉ 409

eut quelque peine à réprimer, répandit dans l'auditoire la nouvelle que le procès allait peut-être finir par suite d'une révélation fort inattendue ; le procureur du roi allait sans doute renoncera l'accusation; et les accusés allaient être immédiatement congédiés.

Celte rumeur folle, qui s'était élevée devant le visage rayonnant de Georges, comme une brume matinale que le soleil fait naître, se dissipa bien vite, quand le président annonça la reprise des débats et la continuation des interrogatoires. Le secret de cet épanouissement resta entre Berroy et M. Soudin.

Hermann, le troisième accusé présent, était un ancien condisciple de Georges Berroy. Un soir, au café de la Place d'armes, Georges avait oublié sur une table son portefeuille. 1, 'accusation prétendait que l'oubli avait été volontaire; mais Georges dédaignait de réfuter une si pitoyable insinuation. Hermann, pour connaître le propriétaire du portefeuille, l'ouvrit, lut quelques brouillons de proclamations qui l'intéressèrent, parla à François Guillet de sa trouvaille, et finit par découvrir que le portefeuille appartenait à son ami Berroy.

Tout naturellement, en lui restituant son bien, Hermann questionna Georges et lui avoua l'indiscrétion qu'il avait commise. Georges lui demanda son avis, le mit au courant de ses projets, le consulta

410 LA MAISON DE LA RUB DE l'ÊCHAUDK

plusieurs fois sur des détails do rédaction, le chargea de lui trouver des adhérents parmi les jeunes gens de Troyes employés comme lui dans les diverses ad* ministrations, l'inscrivit sur la liste des nouveaux fonctionnaires à nommer en cas de révolution ; mais ne lui parla ni de Pfeuty, ni de Musse, ni de la société du Lion dormant; et quand. Hermann fut arrêté comme conspirateur, il eut un étonnement si naïf, si profond, que l'agent de police ne put s'empêcher d'en rire et de consigner cet ébahissement d'un criminel sans le savoir, dans son rapport à son supérieur. A toutes les questions, Hermann répondit qu'il n'avait pas conspiré et qu'il regrettait d'avoir donné quelques conseils littéraires à son condisciple.

— Mais, lui dit le président, vous saviez bien que Georges Berroy conspirait.

— Je m'en doutais.

— Eh bien, vous êtes coupable de n'avoir pas fait part de votre soupçon aux magistrats.

Hermann ouvrait de grands yeux et ne comprenait pas comment, n'étant pas complice d'un attentat, il en devenait responsable, pour n'avoir pas trahi, dès le premier mot, la confiance de son ami. On a fait disparaître du Code cette provocation effrontée à l'espionnage ; mais combien a-t-eUe fait do victimes sous la Restauration, en comptant ceux qui dénonçaient avec ceux qui étaient dénoncés ?

Balte, le fabricant de tonnellerie do lau bourg de taize, n'avait pas des comptes beaucoup plus seieuxà rendre à la justice. Georges et Musse avaient Ké des compagnons d'armes ; des officiers en demi* Kride se rencontraient chez lui ; mais n'était-ce pas out naturel ? Il avait fait des voyages dans la région i'Aix-en-Othe, dans la portion du département la plus facile à agiter, la plus favorable à un mouvement séditieux; mais c'était aussi le pays des bonnetiers, et Dalté allait visiter les métiers qu'il faisait travailler par là. En somme, on lui reprochait surtout d'avoir connu les projets de Georges Berroy et de ne les avoir pas dénoncés.

François Guillet ne figurait pas pour autre chose sur les bancs de la cour d'assises. Il avait entendu la lecture des pièces trouvées dans le portefeuille dfr Berroy ; il avait dit tout haut, dans le café, qu'un* conspiration aurait des chances : il avait mémo ajouté qu'il connaissait à Troyes une centaine de jeunes gens prêts à se faire tuer pour le drapeau tricolore.

Guillet, comme Dalté, comme Hermann, n'avait jamais entendu parler du Lion dormant, ni des conspirateurs de Paris. Sans la funeste rencontre qu'ils avaient faite de Georges Berroy, au café, ils seraient tous les trois libres et n'auraient jamais été dénoncés par cet infâme Musse. Antbyme et Georges étaient

donc les deux auteurs de leurs chagrins ; par une pente fatale, ils les associaient dans leurs reproches.

L'interrogatoire de ces trois accusés ne suscita aucun incident, n'offrit aucun intérêt dramatique. Ce fut le désert de l'accusation, et l'accusation y maigrissait en le traversant.

Aussi le président qui voyait l'auditoire bâiller, les juives se regarder avec un sourire d'étonnement, devant ce complot qui s'affaissait comme une outre dégonflée, pressa-t-il vivement le passage de cette steppe et se borna-t-il à enregistrer les réponses brèves faites à des demandes fort courtes.

Il ne restait plus à interroger que Madeleine. L'accusation, en lui reprochant aussi de n'avoir pas dénoncé le complot, la rendait responsable également de propos alarmants et mensongers tenus en différents endroits du département.

Madeleine paraissait avoir ardemment souhaité ce grand jour de l'audience. Le soupir de satisfaction qu'elle poussa en défripant son tablier et en décroisant ses mains, trahit les longues attentes et les fureurs silencieuses de la prison. Enfin ! elle allait donc pouvoir parler, leur en dégoiser tout à son aise, leur dire leur fait, en pleine audience, en face, à ces gens en robe noire, à ce présidant en robe rouge, à ces jurés qui la regardaient comme une bête fé-

foce, à ce public qui la regardait comme une bète curieuse.

Braver la justice, 1 autorité; se venger des années

de bannissement de son mari, des mois de prison qu'elle avait subis elle-même ; satisfaire sa haine ; c'était pour elle une victoire et comme une réussite du complot. Elle se souciait bien de se sauver 1 Elle n'était là que pour mordre et égratigner. Son banc était une barricade et elle n'avait pas plus peur des magistrats qu'elle n'avait eu peur des Cosaques.

L'attention, assoupie, se réveilla, quand le président dit :

— Femme Madeleine Martin, levez-vous et t6pondez.

Un ah! de satisfaction, de curiosité, de plaisir, circula dans la salle. Madeleine entendit ce murmure flatteur et s'y montra sensible, comme une virtuose dont l'entrée est saluée par des applaudissements. Elle lança un regard vers le prétoire et sembla dire :

— Patience ! vous serez contents de moi.

— Femme Martin, disait le président, vous êtes accusée de n'avoir pas révélé le complot dont vous avez eu connaissance. Qu'avez-vous à répondre à cela?

Madeleine voulait s'amuser en se vengeant. Elle prit subitement l'air humble, soumis, sournois ;

— Dame, monsieur, je ne savais pas que les honnêtes gens eussent à faire pour rien le métier qui se paye dans les bureaux de la police.

Un éclat de rire voltigea sur l'auditoire. Le président frappa son pupitre :

— Huissier, faites faire silence ! Mettez hors de la salle ceux qui troubleraient la majestéde l'audience. Femme Martin, quittez ce ton plaisant. Ma question est très-sérieuse. Vous avez connu les détails du complot?

— Oui, monsieur le président.

— Vous saviez qu'il s'agissait de renverser le roi*

— Oui, monsieur le président, interrompit Madeleine, qui ne laissait pas achever la question.

— ... De changer l'ordre de successibilité au trône?

— Oui, monsieur le président.

Madeleine eût été fort embarrassée de s'expliquer sur Tordre de successibilité au trône, mais elle était décidée à dire oui, obstinément, quand même, à toute question. Elle ressemblait à ce gamin qui, pour mieux se confesser, copiait tout le questionnaire et se donnait, parmi les péchés mortels, celui de simonie.

— - Comment se fait-il, demanda le président, gêné par la bonne volonté même de Madeleine, comment

se fait-il que vous ayez connu tous ces secrets? A quel titre vous a-t-on fait ces confidences?

— Mais, monsieur le président, c'est moi qui aï 1 inventé toute l'affaire ; on ne m'a rien confié, et je n'avais pas besoin d'écouter aux portes*

— Accusée, vous voulez abuser la justice. On n* vous reproche pas d'avoir organisé le complot.

— On a tort.

— Mais on vous reproche, le connaissant, de ne l'avoir pas révélé. On vous accuse, en outre, d'avoir, à diverses reprises, dans le but de troubler la paix publique et d'exciter les citoyens, répandu des bruits mensongers, malveillants.

Madeleine partit d'un éclat de rire bruyant, qui mit en fuite son air de soumission ; et, posant hardiment ses deux poings sur la hanche, elle se tourna vers l'auditoire :

— ■ Vous l'entendez! secria-t-eUe,jene le lui fais pas dire. C'est lui-même qui reconnaît que j'ai voulu exciter les mécontents.

— Accusée, parlez au tribunal ou à MM. les jurés ^ mais ne vous adressez pas au public.

— • Pourquoi laissez-vous entrer le public, si cfr n'est pas pour qu'il entende et qu'il juge, à son tour,, ceux qui vont nous juger? Au surplus, je veux bien vous parler, messieurs. Yos robes noires ou vos robes rouges ne me font pas peur; et si je ne répon-

416 LA MAISON DE LA RUE DE l'bCHAUDÊ

dais qu'à vos questions, vous ne sauriez pas tout. Je vais vous en dire plus que vous ne m'en demandez!

— Accusée, laissez à votre avocat le soin de la plaidoirie.

— Mon avocat vous dira autre chose. Il est là pour me défendre; moi, je suis venue pour m' accuser.

— Nous n'avons que faire de votre verbiage.

— Alors vous voulez empêcher la vérité de se manifester ! Messieurs les jurés, prenez garde à cela ! Puisque vous m'avez trouvée bonne comme gibier de cour d'assises, maintenant que j'y suis, laissezmoi parler. J'en dirai moins long que M. le procureur du roi, et je jure Dieu que ce sera plus vrai. C'est comme si je le disais par devant M. Capitain, votre notaire. Vous pourrez enregistrer mes paroles!

Un rire de sympathie et de curiosité agita toute la salle. Le président fronça les sourcils :

— Gendarmes, emmenez l'accusée, dit-il avec un geste de colère.

Le procureur du roi intervint :

— Nous demandons à la cour toute son indulgence pour cette malheureuse, fanatisée par des doctrines perverses. Le cynisme de son langage et de son attitude ne peut offenser la dignité des magistrats, la sainteté de la justice. 11 est bon que mes-

sieurs les jurés voient par eux-mêmes les progrès accomplis, même dans l'esprit des femmes de la campagne, par cette propagande qui ne respecte rien. Nous prions M; le président de laisser toute liberté aulangage de la femme Martin. Quant à nous, notre parti est pris. Elle peut tout dire, tout se permettre ; nous ne déposerons contre elle aucune conclusion nouvelle, à propos des délits qu'elle commettra sans doute à l'audience.

Le président avait eu le temps de se remettre et de comprendre.

— Parlez ! dit-il à Madeleine.

Madeleine aussi avait compris. On voulait faire de ses paroles un argument contre Georges Berroy ; car toute la cause pour elle, comme pour tout le monde, se personnifiait dans Georges. Mais elle n'était pas assez maladroite pour tomber dans le piège, dès qu'elle l'avait aperçu. v

— Je vous ai promis la vérité, dit-elle d'une voix radoucie. Je vous la donnerai.* Mais je pense bien que M. le président et M. le procureur du roi ne feront pas un crime à une pauvre femme de campagne d'ignorer le beau langage. Je ne suis jamais venue dans les villes que pour y travailler; je n'y ai pas appris à bien parler, et quand j'ai fait le voyage de Paris, au mois de juin de l'année dernière, ce .n'était pas pour aller me perfectionner dans les belles

manières; c'était pour obtenir la permission de faire envoyer mon mari à Bâle, mon mari, qui a été condamné à huit années de bannissement, pour avoir gardé la haine des Cosaques et de leurs amis ! •

La voix de Madeleine prenait des inflexions presque tendres. Elle avait des larmes dans la voix. Toute femme, si inculte qu'elle soit, possède le génie de l'éloquence, parce qu'elle possède, plus facilement que l'homme, le génie de la passion. Il avait suffi de cet exorde pour calmer l'auditoire, pour le rendre attentif, sérieux, et pour le prédisposer à l'émotion.

Madeleine reprit avec un soupir :

— Si vous croyez qu'on a le cœur gai, l'humeur facile, quand après avoir aidé son homme à faire son devoir pendant la guerre, à bien se battre, à tuer, en conscience, le plus d'ennemis qu'il a pu, on le voit mettre en prison, chasser de France, parce qu'il a jasé, comme je l'ai fait depuis, à tort et à travers ! Martin m'a laissée seule, avec de la colère ; je suis franche; et cette colère, si vous voulez qu'elle s'éteigne, si vous voulez me l'enlever, il faudra me fouiller joliment le cœur, pour me l'arracher. J'ai été à Paris; j'y ai rencontré M. Berroy; j'y ai rencontré d'autres gens qui ne sont pas ici, et qui devraient y être, s'ils avaient autant de courage qu'une femme. A Paris, je ne me suis pas retenue : j'ai dit ce que je savais, ce que je pensais, ce que je souf-

frais. Paris d'ailleurs ne m'avait pas l'air tranquille ; on y bousculait les passants, ee qui n'est pas la preuve qu'on soit plus content, plus heureux dans la capitale que dans les provinces. Ai-je menti dans tout ce que j'ai dit? C'est possible. Mais c'est ce que j'ai dit qui a fait croire qu'on pouvait organiser un mouvement. C'est parce que j'ai raconté là-bas que des bûcherons de la forêt d'Othe n'étaient pas satisfaits, que les Champenois n'étaient pas guéris de leurs brûlures, qu'on a songé à ce que vous appelez un complot. Est-ce un complot que de souffrir, que d'avoir le douil dans l'âme, la rage dans la tête? que de craindre d'être dénoncés, même par les notaires? Alors, nous avons tous comploté. Mais ceux qui nous prennent nos hommes, qui nous laissent dans notre misère, ceux-là aussi sont du complot, et les plus coupables, je vous le dis. On me reproche mes propos malveillants! Pourquoi donc y faitesvous attention, si ce ne sont que les propos de cette bavarde de Madeleine Martin ? Mais c'est parce que vous savez bien que ce que j'ai dit, d'autres le pensent et le disent, que vous me faites un crime d'être moins timide que les autres. Eh bien I M. Georges Berroy a eu pitié de ce que je disais. Il m'a plainte, il m'a fait plaindre, il m'a crue sur parole. Je lui ai dit : adressez-vous à ceux-là ! Il s'est adressé à ceux que je lui indiquais. Qu'il ose me démentir, lui qui

est véridique comme l'Évangile, si je ne dis pas la vérité toute Traie ! Voilà, monsieur le président , voilà, monsieur le procureur du roi, voilà, messieurs les jurés, voilà, vous tous, qui m'écoutez et qui, au fond, pensez comme moi, voilà comment, jamais, au grand jamais, le complot n'aurait eu lieu, si je n'avais pas été là; si je ne l'avais pas planté, fumé, arrosé! C'est peut-être humiliant pour les hommes qu'une femme ait fait leur besogne; mais c'est la réalité. Condamnez-moi donc comme l'auteur de la conspiration, et non pour des bavardages qui sont inoffensifs, s'ils n'ont pas produit la conspiration! Ou bien, s'il vous répugne d'avoir dérangé les gendarmes, les jurés et la police,, pour aboutir à ne condamner que Madeleine Martin, renvoyez-nous tous chez nous; vous ferez moins d* ennemis au gouvernement! Mais, lie vous avisez pas d'en condamner un seul sans moi, et d'en condamner un plus que moi; car alors, je le jure par le bon Dieu que voilà, et qui vous jugera, vous commettriez une grande, la plus grande injustice.

Madeleine avait atteint la beauté par l'élan de son cœur. La main tendue vers le Christ suspendu audessus de la tôle du président, les yeux illuminés, le corps dans une attitude de pythonisse, la figure dorée, pour ainsi dire, par ce soleil intérieur qui la traversait de ses rayons avant de se répandre au

LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHAUDÉ 421

dehors, elle était devenue, malgré ses traits tailladés et hàlés, malgré ses rides, formidablement belle, d'une beauté que le public admira d'instinct, en battant des mains, et qui fit peur à la Cour.

Le président lança un regard de reproche au procureur du roi et prit la parole en ces termes :

— Tout ce que vous avez dit, femme Martin, ne fait que confirmer l'accusation, sans la déplacer. Vous avez été le prétexte du complot, mais vous n'avez pas ourdi le complot.

— Mais puisque sans moi il n'existait pas ?

— Qu'en savez-vous? Georges Berroy n'avait pas attendu vos propos pour se faire affilier à la Société du Lion dormant*

. — Leur lion pouvait bien dormir longtemps sans moi, reprit Madeleine avec dédain. Je l'ai réveillé, je lui ai aiguisé les griffes, et je l'ai fait s'élancer. Si vous croyez le tenir, d'ailleurs, vous vous trompez.

— Nous devons faire remarquer à MM. les jurés, dit le président, que la femme Madeleine Martin a été autrefois au service de la famille de Georges Berroy, et qu'il faut s'en souvenir, quand on l'entend.

Madeleine, à cette remarque, se dressa comme si elle eût voulu franchir son banc et s'élancer sur le président. Elle croisa les bras sur sa poitrine, qui Jbaletait, et, d'une voix vibrante de colère, de douleur et de tendresse :

AÎ2 LA MAItON DB LA RtJB OB l'bCHAUDÉ

— Eh bien, oui, dit-elle, j'ai été la servante de madame Berroy et de son fils. Est-ce une raison pour que M. Georges ne m'ait pas écouté facilement? •C'est au contraire pour cela que j'ai pu tout lui confier. Je l'ai élevé; je n'ai pas été sa nourrice de lait, puisque je n'ai que du fiel à donner; mais j'ai • été sa nourrice de haine et de vengeance ! Vous avez bien fait, monsieur le président, de donner ce renseignement à MM. les jurés : j'allais l'oublier !

Et toute grondante, Madeleine Martin s'assit après avoir promené son regard chargé de tempêtes sur l'auditoire, comme pour semer le feu dont sa tête -était le brasier.

Les interrogatoires étaient terminés. Il s'agissait 4Baintenant d'entendre les témoins. Ils étaient nombreux, mais insignifiants. Leur insignifiance même -avait contraint le procureur du roi à les multiplier; il voulait verser tous ces grains de sable dans la iwdance, ne pouvant y jeter un poids solide.

M. Capitain pourtant était un témoin d'importance. On comptait beaucoup de part et d'autre sur lui. L'accusation prétendait se fortifier de son auto* rite morale; la défense se réservait de l'attaquer sans merci, et de lui faire chèrement expier ses singuliers scrupules de conscience.

Ce ne fut pas lui qu'on appela le premier, Pierre Delétang commença la série.

Quand on rit ce grand gaillard, rouge de bonté et de santé, s'avaqeer comme un écolier en faute, lemépris de la force extérieure, le sentiment de la force morale se révélèrent à la foule. On comprit distinctement que M. Pierre Delétang, le riche jeune homme, l'oisif ravie, était au-dessous de Madeleine- Marlia la manouvrière. On compara le balbutiement de ce bourgeois, qui ne courait aucun danger, à la parole énergique, provoquante de cette patriote invincible qui défiait la justice, et le dédain se traduisit par une sorte de susurrement aigu et voilé, comme un bruit de sifflet étouffé par la main.

Pierre baissait la tête. Il eut de la peine à arriver jusqu'à la place que l'huissier lui désignait. Quand on lui demanda de jurer, on remarqua que sa main* tremblait, comme agitée par le vent ; et ce fut d'unevoix étranglée qu'il répondit aux premières questions sur son nom et sur son âge. Quand on lui demanda encore s'il était parent ou allié d'un de& accusés, il fit un effort et se crut obligé de répondre t.

— J'étais le camarade d'enfance de Georges Berroy.

— Cela ne vous empêche pas de déposer, répliqua le président avec obligeance.

Interrogé sur ses relations avec les conspirateurs, il répondit qu il n'avait jamais cru à un complot.

424 LA MAISON DE LA RUE DE l'ÉCHAUDB

Il allait au café de la place d'Armes. On disait du mal du gouvernement, pour passer le temps; mais personne n'en disait du bien, et il disait comme tout le monde.

• On lui demanda s'il avait soupçonné, en les acceptant, le contenu des lettres dont son ami Georges Berroy l'avait chargé pour Paris. Il répondit qu© non.

Le président insista sur les dangers que pouvait avoir sa complaisance au point de vue de l'ordre social, et voulut savoir s'il se repentait d'avoir cédé à un premier mouvement. Le pauvre Pierre ne comprit pas la question, ou plutôt le remords qui le gonflait le fit mal écouter et mal entendre. Il crut qu'on lui demandait s'il se repentait d'avoir donné les lettres à M. Capitain. Alors, assemblant toute son énergie, il répondit, en osant regarder le banc des accusés :

— Ohl oui, je me repens bien; et si c'était à recommencer, je me ferais tuer, plutôt que de livrer des papiers qu'on m'a confiés.

— Ce n'est pas cela que je vous demande, interrompit le président.

Mais Pierre, heureux de se réhabiliter, et audacieux comme les timides qui perdent leur équilibre, continuait :

— Car j'ai bien reconnu depuis que j'avais commis

une lâcheté; Georges, et vous tous, je vous en demande pardon!

Le public, qui avait été disposé à siffler, quelques minutes auparavant, était disposé maintenant à applaudir. Mais le président une fois de plus frappa du poing sur son pupitre, et dit d'un air si terrible à Pierre Delétang : Allez vous asseoir! que l'assistance fut intimidée.

Pierre alla s'asseoir, en se dégonflant un peu, et quand il fut à sa place, de véritables larmes coulèrent silencieusement de ses yeux, trop fiers d'habitude pour pleurer.

Quand le nom de M. Capitain fut appelé, il se fit un grand silence, et dès que le notaire apparut, un vent froid entra dans la salle et figea subitement l'auditoire. La haine ou le respect stupéfiait l'at. tention. A cet homme de marbre, il fallait ur.e avenue de marbre. Il passa la tôle haute, le regard assuré, plein de sérénité, de confiance, comme il entrait à la cathédrale. Il s'inclina devant le président, en portant ses yeux de myosotis sur le crucifix, pour associer la Divinité au salut respectueux qu'il donnait au magistrat, et quand il tyt invité à lever la main, après avoir décliné son nom, on sentit que cette main de squelette invoquait la mort et portait témoignage contre la vie* • Le président mit une onction particulière dans ses

426 LA MAISON DK LA RUB DE l'bCHAU DB

paroles. H paraissait interroger un supérieur. C'était prudent. Par ce temps de congrégation, on ne garait pas au juste si l'on ne s'adressait pas en effet à un supérieur dans l'ordre congréganiste. Chaque question était accompagnée d'un geste arrondi, d'une salutation de la main, pour ainsi «dire, comme si le pré* sident des assises eût offert le goupillon à M. Capital n. Celui-ci, en retour, inclinait doucement le front, en terminant chaque réponse.

Après le récit fût par M. Capitain, en termes bref» et modestes, de l'interception des lettres, le président se crut obligé de dire :

— Monsieur, les fidèles et loyaux sénateurs du roi vous remercient. Vous avez rendu un grand service à la cause du trône.

— Je n'accepte pas ees remerciements, monsieur le président. J'ai fait mon devoir,

M. Soudin se leva»

— Il est bien certain, dit-il de sa voix grave et pénétrante, que M. Capitain a cru faire son devoir, en se permettant, sans la connaître, d'intercepter une correspondance qui pouvait être bien différente de ee qu'il supposait, et de briser le cachet d'une lettre adressée à un ami, à un avocat. Quand on est \ro homme d'honneur, un père de famille, on n'assume pas une pareille responsabilité sans se croire obligé par un devoir sacré : je le reconnais et je le proclame.

M. Capitain se tourna vers le banc des défenseurs, pour receroir en face le trait que M. Soudin allait sans doute lui décocher. Cet exorde par iasinuatkm ne pouvait amener qu'une attaque.

— Je n'aurais pas, pour ma part, cette vertu, je leconfesse, continua M. Soudin, et j'aurais comprisautrement mon devoir. J'aurais averti l'imprudent qui comptait sur l'inviolabilité d'un cachet. Je me serais souvenu que c'était un entant du pays, le filsd'un homme dont j'avais serré la main, et j'auraisessayé de le ramener à la sagesse, à la modération. J'aurais voulu lui épargner les angoisses de la prison,, et j'aurais en peur do rencontrer à l'église, à l'heurede mes dévotions, sa mère en larmes, venant protester devant Dien desdouleurs imméritées dont on accable sa vieillesse. Voilà ce que j'aurais fait, sij'avais été à la place de 14. Capitain, et j'aurais eu la conscience aussi tranquille que H. Capitain peut l'avoiraujourd'hui qu'il s'est fait l'auxiliaire delà police t

— Maître Soudin, s'écria le président, ceci est dela discussion. Si vous avez des questions à adresser au témoin, veuillez me les transmettre ; mais je nevous laisserai pas continuer ces commentaires.

M. Capitain eut un sourire de u faisait trembler,

— Je réclame, dit-il, toute liberté p ne me sens pas offensé.

— J'ai, en effet, une question à adresser à M. Capitain, reprit M. Soudin. C'est pour la préciser que je me suis permis cette déclaration dont s'offusque M. le président, mais qui n'est qu'un hommage à la piété du témoin. Il a cru remplir, il a rempli son devoir. Soit; mais, sans doute, avant et après cet acte de parfait dévot et de royaliste fidèle, M. Capitain s'est interrogé, est descendu jusqu'au fond de sa conscience. Je voudrais savoir de lui si, en s'interrogeant scrupuleusement, comme un chrétien doit le faire, il n'a pas surpris en lui un mouvement, une tentation, une vibration de haine ou de colère, à laquelle il aurait accordé... ce qu'il appelle l'accoinplissement d'un devoir.

— En d'autres termes, maître Soudin, dit le président avec un peu d'impatience, vous voulez savoir si M. Capitain n'a pas cédé à un mouvement de haine ou de colère contre M. Georges Berroy.

— C'est à peu près cela, monsieur le président.

— Vous entendez M. Capitain, veuillez répondre.

— Je répondrai franchement, monsieur le président. J'ai cédé à la haine des mauvaises doctrines, des idées subversives; mais je n'ai pas obéi à un sentiment personnel.

— Comment se fait-il, alors, reprit maître Soudin, que la haine des doctrines funestes n'ait pas rendu M. Capitain impartial; et que, voyant mon nom sur

l'adresse de ces lettres subversives, il ait hésité d'abord, prévenant ma famille, et ne voulant livrer les lettres que si elles compromettaient seulement Georges Berroy? Je suis un adversaire des idées, des principes, de la foi politique de M. Capitain, plus ancien que Georges Berroy ; j'ai lutté, plus que celui-ci, contre les amis de M. Capitain. J'avais donc le droit d'être plus suspect que Georges. Pourquoi cette exception, cette pitié dont je n'étais pas digne et que je repousse comme un affront? Pouvez-vous prétendre à une exécution stricte d'un devoir, quand vous avez ainsi voulu choisir votre victime?

L'attaque était directe, loyale, sérieuse. Elle provoqua un frémissement généra d'acquiescement, suivi d'un silence complet.

M. Capitain sourit encore:

— - Je suis étonné, répondit-il, d'entendre parler de choix et de victime. Je n'avais pas à choisir et je n'ai pas à frapper. J'ai signalé des papiers qui me semblaient suspects, et si j'ai hésité d'abord, par faiblesse pour de vieux souvenirs, je n'ai pas attendu ce moment-ci pour me repentir. Je devais, en effet, n'avoir égard à personne et dénoncer tout le

monde.

— M. Capitain eût-il osé arrêter des lettres que j'aurais remises moi-même à M. Pierre Delétang, à l'adresse de M. Georges Berroy? demanda M. Soudin.

430 LA XAISOH DB LA KUB I>X l'bCHAUDB

M. Capitain réfléchi! pendant quelques secondes, avec une candeur tragique, et dit ensuite :

— Ma conscience m'oblige à déclarer que je n'aurais pas, vraisemblablement, intercepté ces lettres.

— Il est étrange, repartit maitre Soudin, que la jeunesse, les illusions de vingt ans, les regrets d'un patriotisme impatient, aient eu moins de force sur Tâme de M. Capitain que n'en auraient eu les vieux souvenirs dont il parle.

— Que prétendez-vous faire prouver , mettre Soudin ? demanda le président.

— Simplement ceci : qu'on a moins horrevr des prétendus attentats que de ceux qui les commettent, et que les restaurateurs do passé ont déclaré une guerre implacable à l'avenir. Il faut tuer les générations futures qui ne veulent pas se courber. Ces* le mot d'ordre. Voilà ce que je tenais à démontrer ; voilà ce qui ressort, d'une façon éclatante, de la déposition de M. Capitain. Si j'avais écrit ces lettres compromettantes, elles eussent été à leur adresser pas dedénonciation, pas d'arrestation, pasde procès. Vous entendez, messieurs les jurés, pas de procès t Malheureux Georges Berroy I II a vingt-trois ans, de la fortune, du talent, de l'ardeur pour les grandes choses. Il croit à la liberté, à la justice.; il a le cœur débordant d'amour; dès lors, il est suspect; on le

X*A maison 1>B la rue de l'échàubé 431 dénonce, sans hésitation, et, si l'on se repent aujourd'hui d'avoir eu peur de me dénoncer, moi, dont la vie est finie, on ne se repent pas de l'avoir livré, lui dont la vie commence à peine !

M. Soudin parlait avec chaleur. Sa voix enflée par l'indignation passait comme un vent d'orage sur le cœur des assistants. M. Capitain ne plia pas.

— Ce que j'ai fait, je le ferais encore, mais je le ferais plufi vite, dit-il avee calme.

— Je le sais bien, repartit maître Soudin, et c'est pour cela que vous êtes une fatalité !

Le président intervint.

— Monsieur Capitain, vous nous avez déclaré, en commençant votre déposition, que depuis longtemps vous aviez le soupçon d'un complot tramé par Georges Berroy et ses amis dans des conciliabules de café. Pouvez- vous dire sur quel indice M. Berroy ▼ous est devenu suspect ?

— Je savais, comm e tout le monde, que M. Berroy était un de ces illuminés que Bonaparte 1 avait enrôlés pour ses œuvres d'extermination... et, puis, certains propos entendus avaient complété ma douloureuse information.

— Quels propos?

— Je ne sais si je dois répéter à la cour des cou* versatâons de salon, ou plutôt des conversations di& jardin ; ear je veux être précis en toute chose 1

— Vous devez toute la vérité au tribunal.

— Je le sais, monsieur le président; aussi, je suis aux ordres du tribunal. Je me souviens que, vers la (in du mois de juin, me trouvant avec M. Georges Berroy dans une maison amie , je l'entendis comparer l'exécution de Louvel à l'assassinat qui fut décidé ici, dans cette salle même, en 1814, et soutenir que M. Gouault, le martyr troyen que nous pleurons, avait été aussi coupable et aussi justement frappé que le meurtrier du duc de Berry !

A peine M. Çapitain achevait-il de parler que des gris d'horreur partirent de différents points de la salle; les juges levèrent les mains au ciel, les jurés ondulèrent comme sous une rafale. Dans l'auditoire, une partie fut scandalisée du propos rapporté, une autre fut indignée contre le rapporteur. Personne ne resta indifférent.

Georges voulait répondre : M. Soudin lui mit la main sur le bras, l'empêcha de parler et dit avec tristesse :

— Je ne sais si M. Çapitain croit cette fois avoir rempli son devoir, en citant un propos isolé, sans expliquer dans quelle circonstance il a été proféré. Mais ce que ce que je sais bien, c'est que le propos en lui-même était innocent et indiquait des délicatesses de conscience que je souhaite à ceux qui s'en

scandalisent. Georges Berroy a osé dire et a dit, que

raitentat contre la patrie équivalait à l'attentat contre un prince, et que poignarder la France était un crime aussi grand que de poignarder son roi. Pourquoi frémir de ce propos? Je m'étonne que ceux qui ont applaudi aux condamnations de Ney et de Labédoyère, n'applaudissent pasà cette sentence. On veut vous émouvoir, messieurs les jurés, par l'évocation de l'ombre ensanglantée de ce pauvre M. Gouault. Ah! si elle pouvait réellement apparaître, tout à coup, dans cette salle, où l'arrêt de mort fut prononcé, elle ne de. manderait pas vengeance, messieurs, cette ombre d'un homme de bien que j'ai connu, mais justice et pitié ! Elle vous dirait : Je suis un déplorable exemple des réactions politiques, des représailles des vainqueurs l Souvenez-vous de moi pour ne pas imiter mes juges 1 — Elle voudrait arracher de vos mains les armes \ qu'on essaie de vous donner, et arracher de vos cœurs les sentiments de haine qu'on vous inspire. J'aurais tort d'en vouloir à M. Capilain. 11 a bien fait d'évoquor le spectre de M. Gouault. C'est sous sa protection que je place Georges Berroy 1

L'effet des déplorables paroles du notaire parut réparé. Quelques timides applaudissements accueillirent même les chaleureuses protestations de M. Soudin.

' M. Capitain avait fini. Il alla s'asseoir, satisfait, imperturbable.

Les dépositions qui suivirent n'offraient, je l'ai dit, qu'un intérêt secondaire : des propos répétés, de prétendues tentatives d'embauchage, des renseignements souvent contradictoires, selon l'humeur et l'opinion politique du témoin sur la moralité des accusés ; tout ce bavardage provincial s'épancha pendant trois quarts d'heure encore pour faire la bonne mesure.

Après une courte suspension d'audience, le procureur du roi eut la parole.

Son réquisitoire, pompeux dans l'exorde, long dans les développements, devint violent vers la péroraison. Ainsi que M. Soudin s'y attendait, les paroles de Georges Berroy sur Louvel et M. Gouault fournirent la principale pièce d'artifice et d'artillerie, si bien que l'on pouvait se demander ce que le réqui-

sitoire aurait eu à dire si Georges n'avait pas commis l'imprudence de comparer ces deux crimes et ces deux expiations. Les intérêts de la société, ceux du trône, ceux de l'autel furent successivement et surabondamment invoqués.

Les jwrés pensifs levaient les yeux au ciel comme pour demander la force d'accomplir de si grandes tâches et de sauver à la fois ce monde-ci et l'autre, la dynastie fragile des Bourbons et la dynastie divine, qu'ils avaient regardée jusque-là comme immuable dans son éternité.

Le procureur du roi se garda bien de parler des peines qui pourraient atteindre les coupables. Il se radoucit sensiblement en jouant avec les articles du code. On eût dit qu'il ne s'agissait que d'une simple réprimande, et que là réponse affirmative des jurés devait avoir pour seul'et unique résultat de soulager leur conscîence en faisant infliger une leçon à des imprudents égarés. Le procureur du roi fit un appel si fréquent à l'honneur, à la vertu, à la religion du jury, qu'il sembla que chacun des bons bourgeois qui le composaient dût traîner ensuite de longs remords, et comme la honte d'une déchéance s'il s'avisait de faiblir.

Quand le procureur du roi, essoufflé, suant et pleurant, se fut assis, en jetant un dernier regard de supplication au jury, M. Soudin prit la parole.

Il s'efforça d'être simple au début, et d'intéresser, d'attirer à lui, par une sorte de familiarité cordiale et tout humaine, ceux que le procureur du roi avait épouvantés'. Il racontâtes débuts, la vie, les premières espérances trompées de Georges Berroy ; il expliqua l'entraînement fatal qui avait dû jeter ce jeune patriote déçu dans des rêves de conspiration. Maïs le complet existait-il? pouvait-on établir la matérialité du fait? Les projets jetés sur le papier, ees confidences qui lui étaient adressées à lui, Soudin; et auxquelles il tf avait pas répondu, suffisaient-elles

pour faire condamner à des jpeines sévères ce jeune compatriote dont la famille était honorée, dont l'avenir au barreau de Troyes était une promesse de gloire pour son pays?

Sans presser, plus que ne l'avait fait le procureur du roi, les articles du code, M. Soudin laissa entrevoir aux jurés que la justice leur demandait un blanc-seing, et, qu'ensuite, on frapperait, de façon à les épouvanter eux-mêmes du verdict qu'ils auraient rendu, ce jeune homme qu'une fatalité faisait seul responsable des chimères inventées par d'autres.

M. Soudin parla à peine d'Ànthyme de Musse ; il effleura cet incident douloureux pour mettre en lumière la générosité de son client, et s'échauffant peu à peu, s'introduisant lui-même dans le débat, il en vint à considérer Georges comme son enfant; à demander qu'on lui laissât l'orgueil d'achever pour laFrance, qui avait besoin d'hommes, ce héros qu'il avait adopté. Entraîné par ses tendresses toujours contenues et qui débordaient tout à coup, provoqué par Emilie qu'il apercevait de loin, M. Soudin jura, que s'il avait une fille, il ne rêverait pas pour elle d'autre mari que ce jeune homme, enthousiaste, éloquent, prêt à accomplir de grandes choses ; et il laissa entendre qu'il trouverait bien dans sa famille une compagne à la hauteur de cette grande âme. : M. Soudin, par cette allusion, avait atteint aux

sources mêmes de l'éloquence pathétique. Devant un auditoire de police correctionnelle, ou devant un public parisien, peut-être ce mélange de tendresse paternelle et de sympathie politique eût-il semblé étrange, équivoque ; peut-être n'eût-il pas produit

son effet ! Mais en province, mais dans sa ville natale, mais devant des jurés qui le connaissaient, et qui devaient répugner à jouer un rôle abstrait, cette peinture des joies qu'il attendait d'un acquittement, était un trait de génie, un argument d'ailleurs irréfutable, puisque le procureur du roi ne pouvait y répondre.

La plaidoirie de M. Soudin fut un chef-d'œuvre. Il ne laissa rien dobout de l'accusation à laquelle il répondait, tout en semblant la dédaigner ; et le dénouaient devait être un cri, une effusion du président, des juges, des jurés.

Par malheur, maître Soudin n'était pas seul, et quand ce flot éloquent s'arrêta, les avocats de Troyes ouvrirent leur robinet.

Ils n'étaient pas de ceux qui sacrifient un plaidoyer, et surtout un plaidoyer politique. Les occasions étaient trop rares à Troyes pour n'en pas profiter ; un bon plaidoyer, dans certains cas, est un commencement de profession de foi électorale, et bien des gens sont devenus candidats, sans avoir pour cela sauvé leurs clients.

M. Soudin n'osa leur conseiller de se taire. Pourtant, le juste sentiment qu'il avait de sa puissance et de l'effet produit» l'encourageait à penser que son plaidoyer avait suffi à couvrir tout le monde. Il voulut donner une leçon indirecte à ces téméraires qui venaient refroidir l'atmosphère échauffée par lui et, se relevant après qu'il s'était assis, il feignit de s'apercevoir qu'il n'avait rien dit au sujet de Madeleine, dont la défense lui incombait également.

— Mais je crois, dit-il, qu'elle s'est défendue ellemême, mieux que je n'aurais pu le faire, et si vous déclarez que Georges est innocent, Madeleine rentrera tout naturellement derrière son jeune maître dans la maison de madame Berroy.

Cette leçon fut perdue, et les trois avocats se crurent obligés, par amour-propre professionnel, de parler beaucoup et de se livrera des considérations d'une si haute portée politique qu'ils s'éblouissaient eux-mêmes à ces hauteurs et qu'ils se donnaient le vertige.

Cette grêle de paroles, de raisonnements, de malices, d'épigrammes, qui sifflait dans l'air qu'elle refroidit, déchira les douces nuées que M. Soudin avait répandues ingénieusement sur les parties délicates de la défense, dissipa toute émotion et fit succéder une bise aiguô, agaçante, à ce souffle de bonté et d'indulgence qui inclinait le jury. Ces avo-

cals n'oubliaient rira, répondaient à tout, consultaient leur noies, faisaient songer à des arguments de l'accusation d$à oubliés, en Rappliquant trop à les réfuter, piquaient, harcelaient les témoins, s'eserimaient contre M. Capitain, et frappaient si fort sur Musse qu'ils forcèrent plusieurs fois Georges à se lever et à protester contre eux, ce qui ne contribua pas à adoucir la situation.

Au bout de deux heures de ces plaidoiries acides, le gouvernement de la Restauration parut plus menacé que jamais, et le procureur du roi n'eût eu qu'à répliquer en quelques mots pour montrer aux jurés que les avocats avaient merveilleusement prouvé les crimes de leurs clients.

Mais le procureur du roi fut plus habile. 11 garda le silence pour ne pas donner à M. Soudin un prétexte de parler de nouveau et de réparer la maladresse de ses confrères*.

D'ailleurs le président allait faire son résumé.

Il parait que certains pays nous envient notre organisation judiciaire ; et des juges fort compétents, en dehors des juges officiels qui portent la robe,

affirment, en effet, que notre façon d'exercer la justice est une des moins imparfaites de l'Europe. Cet hommage doit flatter notre vanité nationale, sans décourager nos aspirations au progrès; et parmi les réformes que l'avenir nous tient en réserve, espérons la suppression du résumé présidentiel.

En théorie, rien ne semble plus équitable; mais dans la pratique, et par une influence qui se mêle aux désirs les plus sincères d'impartialité, ce résumé devient, dans bien des cas, un second réquisitoire, le dernier, le décisif. Combien de fois n'a-t-fcn pas constaté que si le président accordait, dans son résumé, Irois quarts d'heure aux arguments de l'accusation, il n'accordait qu'un quart d'heure aux arguments de la défense. Sceptique par état, inclinant par dignité professionnelle du côté de la société qui attaque, n'admettant pas, au même degré, le droit de l'accusé qui se défend, homme enfin, avec tous les préjugés humains, il laisse toujours, souvent malgré lui, quelquefois de propos délibéré, transparaître quelque chose de son opinion intime.

Le président fit donc son résumé. Il le fit d'un autre ton, mais dans le même sentiment que l'interrogatoire; et quand il eut terminé, l'accusation avait un corps; la défense n'était plus qu'une ombre diffuse, impalpable, volant encore au-dessus des cœurs tendres. Quant aux larmes que M. Soudin avait fait

verser, elles s'étaient évaporées ou séehées depuis longtemps.

La nuit venait. Les dernières lueurs du jour passant à travers les petits carreaux des hautes fenêtres venaient colorer, comme une dernière et faible espérance près de s'éteindre, le visage, le front de Georges Berroy. Les deux extrémités de la salle commençaient à s'emplir d'obscurité. Au moment où le concierge de l'Hôtel de ville entra avec des bougies, on ne distinguait plus au-dessus des juges que la blancheur livide du Christ. Le divin supplicié semblait la menace visible et persistante du réquisitoire et du résumé à travers la nuit de l'audience et dans la nuit. des âmes. En face, à l'autre bout, le médaillon de marbre de Louis XIV veillait aussi, avec une blancheur sépulcrale ; et les accusés, le public, les jurés, les avocats, confondus dans la môme ombre, entre ces deux effigies de l'autel et du trône, attendaient, silencieux, oppressés par la terreur qu'inspire toujours la faiblesse humaine, quand elle emprunte la majesté du destin pour décider de la vie, de la liberté, de l'honneur des hommes.

On posa trois bougies devant les juges, une devant le greffier, une devant le procureur du roi, deux devant les jurés. Ce fut tout. Une espèce de lanterne de corps de garde accrochée au fond de la salle suffisait au public. ,

Le président approcha de la lumière la grande feuille sur laquelle les questions soumises au jury étaient écrites, et les lut d'une voix forte qui soulignait les accusations les plus graves, en semblant accentuer déjà la réponse affirmative. Six questions concernaient spécialement Georges Berroy.

1° Avait-il accrédité des nouvelles tendant à ébranler l'autorité?

2° Avait-il proposé à plusieurs personnes l'organisation d'un complot?

3° Avait-il formé ce complot?

4° Avait-il rédigé une proclamation provoquant à renverser le gouvernement?

5° Cette proclamation était- elle la conséquence du complot déjà formé?

6° Avait-il communiqué cette proclamation à plusieurs personnes?

Deux questions étaient posées relativement à Boudai lie:

1 ° Non-révélation d'un attentat connu.

2* Complicité d'un complot concerté*

Quant à Hermann, Guillet et Balte, leur discrétion était leur seul tort. Pour Madeleine Martin, on ajoutait à ce tort-là l'accusation d'avoir répandu des bruits alarmants.

— Si bien, murmura-t-elle à son voisin, après avoir écoulé la lecture des questions, que je suis à la fois

accusée de n'avoir rien dit et d'avoir trop parlé. C'est ma langue qui serait embarrassée, si elle voulait profiter de la leçon I

Après avoir averti les jurés des précautions qu'ils avaient à prendre pour que leur décision fût irréprochable, le président leur remit les questions; ils se retirèrent dans leur salle et l'audience fut suspendue.

En se levant de son banc, Georges chercha une dernière fois, avant que son sort fût accompli, le regard d'Emilie. Personne autre ne l'eût trouvé. Il le vit distinctement, dans cette nuit plus épaisse que rejetaient derrière les fauteuils des juges les trois bougies espacées sur le bureau. Emilie s'était levée ; elle appuyait la main sur le dossier d'un des fauteuils qu'un juge en se retirant avait reculé vers elle*

— Ne craignez rien, disaient ses yeux; à nous deux sous vaincrons la méchanceté des hommes et l'injustice du sort.

— Je ne crains rien, répondait Georges par son sourire, puisque tout ce que j'endure sert à me prouver que je suis aimé.

U sortit avec ses coaccusés, et le bruit des conversations particulières soulagea le public de la contrainte que cette dramatique audience lui avait imposée.

La délibération du jury fut longue. Elle dura plus

d'une heure. Il faisait nuit au dehors, et presque nuit dans cette grande salle où neuf bougies n'essayaient même pasdelutter contre l'ombre envahissante. On eût dit do petites étoiles que la dévotion allume dans une veillée mortuaire, et la table des juges couverte d'un drap vert qui paraissait noir, donnait l'illusion d'un catafalque.

Peu à peu, les conversations particulières se ralentirent; la sagacité de chaque spectateur se fatigua, s'émoussa, s'épuisa, et attendit impatiemment des émotions nouvelles pour se retremper. Des exclamations, des soupirs ou des bâillements plus sonores, marquaient la décroissance de ce vol de la parole. Lés chauves-souris commencèrent à s'élancer de la haute corniche et des écussons qui leur ' servaient d'abri, et à tournoyer dans la salle, descendant parfois jusqu'au front des assistants, qu'elles effleuraient de leurs ailes ou faisant palpiter, comme si elles eussent voulu les éteindre, les lumières qui tremblaient dans une obscurité tragique.

La sonnette du jury fit tressaillir le silence de la nuit. L'attention s'ouvrit comme un gouffre, pour * la proie que les jurés venaient lui livrer. smarqua que le chef du jury n'était plus le

résident honoraire du tribunal de Bar-surî remplaçait.

Ce changement parut de mauvais augure. Le verdict avait-il effrayé un simple bourgeois, et avait-on voulu laisser à un ancien magistrat l'honneur et le fardeau de l'apporter à l'audience?

Debout à leurs places, attendant que* la cour rentrât, les jurés gardaient autant qu'ils le pouvaient une physionomie impassible. A peine, d'ailleurs, les distinguait-on dans cette pénombre. Ceux qui promenaient un regard hésitant, embarrassé, dans la salle, paraissaient plus curieux que satisfaits ou attristés : ils attendaient la consécration de leur verdict et l'écho qu'il pouvait avoir.

Quand l'huissier annonça la cour, le silence devint solennel. On n'entendait que le léger bruit des chauves-souris se heurtant aux vitres et symbolisant le battement de tous les cœurs dans les poitrines. La robe rouge du président parut plus rouge. Les plis en étaient sanglants. Quant à lui, il avait un air presque féroce.

— Messieurs les jurés, dit-il, veuillez faire connaître à la cour le résultat de vos délibérations.

Le chef du jury se leva, et la main placée sur son cœur, il dit :

— Sur mon honneuf et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes : Quant aux questions relatives à l'accusé Georges Berroy :

» Sur la première question, oui, l'accusé est coupable;

» Sur la seconde question, oui, l'accusé est coupable ;

» Sur la troisième question, non, l'accusé n'est pas coupable. 9

C'était la question concernant la réalité du complot Un soupir de soulagement passa du banc des défenseurs aux rangs pressés du public.

a Sur la quatrième question, 0*1, l'accusé est coupable;

» Sur la cinquième question, non, l'accusé n'est pas coupable ;

■ Sur la sixième question, oui* l'accusé est coupable. »

— - U est sauvé l dit-on à voix basse, à côté de M» Soudin.

C'était M. Je ans on, le commissaire de police, qui s'était glissé là et qui voulait donner cette marque de sympathie à M. Soudin et à son client»

M. Soudin, pâle et grave, répondit :

— Les jurés ont voulu le sauver; mais les juges le sauveront-ils?

Le chef du jury continuait à lire la déclaration.

HoudaiUe était reconnu- coupable de n'avoir pas révélé les projets de complot ; mais il était déclaré innocent du complot

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Hermann, Guillet, Balte, Madeleine Martin étaient , déclarés non coupables.

Rappelons en passant que le jury n'avait pas eu i se prononcer sur Musse et PJfeuty, absents. La eour devait les juger par contumace.

Pendant qu'on portait au président, pour qu'il la signât, la déclaration du jury, et pendant qu'on faisait rentrer les accusés, un léger murmure d'adhésion fit le tour de l'audience. U semblait à tous que le verdict n'était point injuste. Ces bonnes gens du jury avaient bien voulu qu'on condamnât un peu Georges Berrqjr, coupable de n'avoir pas leur patience et leur philosophie ; ils n'avaient pas voulu aller jusqu'à l'acquittement, de peur de désobliger sans doute M. le procureur du roi et M. le président. Mais ils avaient mis la cour à m&me de prononcer une peine relativement douce» et ils croyaient bien avoir déchargé leur conscience de ce lourd fardeau d'un verdict pouvant entraîner la peine capitale. Ils avaient transigé avec l'accusation.

Cette transaction, qui plaisait à l'assistance, effrayait précisément M. Soudin.

Quand Georges Berroy parut, il se vit accueilli par des sourires. Alors, il pensa à sa mère et remercia Dieu de eette pitié inspirée aux jurés; mais lorsqu'il fut venu à sa place, l'attitude réfléchie de M. Soudin a son espéranee.11 se tint debout et attendit.

sont conférés par l'article 358 du code d'instruction criminelle, déclarons Charles Hermann, Jean-Baptiste Dalté, Madeleine Martin, acquittés de l'accusation portée contre eux; ordonnons en conséquence, qu'ils seront sur-le-champ mis en liberté, s'ils ne sont retenus pour une autre cause ;

» En ce qui touche Georges Berroy et Hippoljte Houdaille, vu la déclaration qui les concerne, portant:

» 1 • Que Louis-Auguste-Georges Berroy est coupable d'avoir, aux mois de juin et juillet mil huit cent vingt, répandu et accrédité des nouvelles tendant à alarmer les citoyens sur le maintien de l'autorité légitime et à ébranler leur fidélité;

b 2° D'avoir fait, à la même époque, à une ou plusieurs personnes, la proposition, qui n'aurait pas été agréée, de former un complot dont le but était de détruire ou changer le gouvernement ou l'ordre de successibilité au trône, ou d'exciter les citoyens à s'armer contre l'autorité royale;

» 3° Qu'il n'est pas constant qu'il soit coupable d'avoir aussi, dans l'année mil huit cent vingt, formé en effet le complot dont il Vagit en concertant et arrêtant la résolution d'agir avec d'autres individus;

» 4° Qu'il est coupable d'avoir commis un attentat, en composant une proclamation contenant des provocations directes au renversement du gouvernement

mais qu'il n'est pas constant que ee soit par suite de l'exécution d'un complot concerté avec d'autres personnes ;

5* Qu'il est coupable d'avoir commis personnellemeBt un autre attentat, en communiquant celte pro clamation à plusieurs personnes, en les excitant à seconder l'exécution de ses projets de eomplots, et en dressant un projet d'organisation pour le soulève* ment des citoyens contre l'autorité royale ;

» Sur les questions relatives à Hou d aille :

» Qu'Hippolyte Houdaille, autre accusé, est coupable:

» 1° De n'avoir pas révélé les projets de complot, les attentats projetés par Berroy contre la sûreté intérieure de l'État, de n'en avoir pas fôût la déclaration, et de n'en avoir pas révélé les circonstances,, connues de lui, dans les vingt-quatre heures qui ont suivi ladite connaissance ;

« 2° Sur la seconde partie de la question : qu'il n'est pas constant qu'il s$ soit rendu complice du complot ou attentat commis par Berroy et autres, en adhérant sciemment à la résolution d'agir concertéeet arrêtée entre eux, en provoquant notamment

Berroy, par des machinations criminelles et en lui promettant son assistance pour leur exécution ;

» Après avoir entendu les accusés en personne, et par l'organe de leurs conseils respectifs, en leurs observations ;

». Le procureur du roi en son réquisitoire, et après en avoir délibéré conformément à la loi ;

» Attendu que les faits déclarés constants par le jury constituent à l'égard de Georges Berroy un crime emportant peine capitale »

A ces mots, une clameur arrachée par l'horreur et la suprise contraignit le président à s'arrêter. Dans cette grande obscurité que faisait vaciller la tremblante clarté des bougies, des sanglots, des imprécations, des cris se mêlaient et se confondaient.

Emilie, pétrifiée, les yeux agrandis par l'épouvante, ne criait pas, ne pleurait pas, et attendait la foudre. Georges avait pâli, et comme M. Soudin s'était tourné brusquement vers lui dans un élan de désespoir et de fureur, Berroy lui donna la main.

Les jurés n'étaient pas les moins bruyants. Ils s'interpellaient, protestaient, suppliaient. Ce n'était pas cela qu'ils avaient demandé. On violentait leur

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honneur et leur conscience, on les faisait complices d'un assassinat juridique.

Madeleine Martin, comme une bête fauve qui va rugir et qui cherche sa proie, ne voyant encore qu'une menace dans ces termes généraux, aiguisait sa colère en interrogeant ses voisins par questions saccadées : Qu'y a-t-il? est-ce possible? Allons donc! ils n'oseront pas! Les huissiers effarés, et moins scandalisés du tumulte de l'audience qu'ils n'étaient affectés de ce dénouement tragique, réclamaient le silence presque à demi voix.

Seul, M. Capitain gardait son attitude immobile, souffrant tout bas de voir combien peu on respectait la justice en Frane.

Le président eut un spasme de fureur. Il en avait appelé aux huissiers, il en appela aux gendarmes; puis, craignant d'agir et de faire agir dans cette obscurité favorable aux coupables, il prit son parti et, sa \oix aiguô devenant presque douce dans cette rumeur, il continua :

»... Et, à lëgard d'Hippolyte Houdaille constituent un délit punissable par voie de policé correctionnelle, lé tout prévu parles articles 12, 87, 88, 90, 103, 105, 49, 36, 53, 55 du code pénal'et 365 du code' d'instruction criminelle. »

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Alors, pendant plus d'un grand quart d'heure, le président lut le texte de chaque article, feuilletant le code, se trompant quelquefois, se reprenant, et enfonçant chaque ligne comme un clou dans la chair de celui qu'il crucifiait.

Quand il eut marmotté toutes les formules sacramentelles, il fit une pause, referma brusquement le code, prit le papier sur lequel était le libellé de l'arrêt, et lança d'une voix qui eut tout à coup une vibration de trompette ces mots terribles :

a En ce qui louche Louis-Auguste-Georges Berroy, le condamne à la peine de mort, et conséquemment ordonne que l'exécution se fera sur la place publique ordinaire de cette ville. »

F1JÏ DE LA MAISON DE LA RtJB DE l'ÈCHAUDÊ *,

1. Le deuxième épisode des Compagne™ du Lion formant^ qui suit et termine La Maiêen de la Rue de VÉchaudi, a, pour titre : La Bonde de Nuit.

D. Thiéry et O., — Imprimerie de Lagny»

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