DU LA
RUE DE L'ÉGHAUDÉ
Tout le monde sait qu'il plut très-fort à Paris, le 5 juin 1820, vers cinq heures du soir; et personne n'ignore que cette pluie, bienfaisante pour le jardin des Tuileries, fut également acceptée comme bien pensante par les hôtes du Château. En effet, elle mit le désordre dans une formidable démonstration des faubourgs; elle permit à un régiment de cuirassiers de sabrer, sans trop de chaleur, les mécontents ; et comme toute eau répandue sous la Restauration avait chance d'être une eau bénite, les cuirassiers mouillés se crurent autorisés à entrer au galop, et
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sans faire le signe de la croix, dans l'église Saint- Gervais, pour piquer les étudiants qui s'y étaient réfugiés.
S'il n'était pas tombé de pluie entre quatre et cinq heures, le 5 juin 1820, que serait-il arrivé?
L'émotion qui agitait Paris depuis plusieurs jours et qui devait se prolonger encore, eût-elle atteint ce degré de température qui détermine les éruptions? Le sang du jeune Lallemand, tué l'avant-veille par un soldat de la garde royale, eût-il été vengé? Aurions-nous eu la révolution de Juin au lieu de la révolution de Juillet, et la série de nos épreuves spasmodiques eût-elle commencé dix ans plus tôt? C'est là une question que nul n'oserait résoudre.
Ce qui est certain, c'est que la colère était profonde, dans Paris; c'est que les mauvaises lois électorales sont particulièrement funestes aux dynasties, et que ce jour-là on protestait contre une loi odieuse; c'est que la Restauration ne fut pas plus un gouvernement restauré que les Euménides ne sont de bonnes déesses ; et c'est qu'un vieil académicien plein d'expérience, M. de Lacretelle aîné, était venu s'asseoir sur une chaise de la terrasse des Tuileries pour voir passer la Révolution, et avait fini par dire avec
dépit, en consultant pour la vingtième fois sa montre : — Comment? il est trois heures, et les faubourgs n'arrivent pas !
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Cette infraction aux règles classiques était bien involontaire. La pluie fit manquer l'entrée du chœur. M. de Lacretelle aîné ne s'en consola pas, et beaucoup de gens, qui sur ce point avaient, sans s'en douter, des opinions académiques, partagèrent son désappointement.
Faut-il comprendre dans le nombre des Parisiens humiliés par l'averse le beau jeune homme qui sortait vers sept heures du soir du café Lamblin, fumant son cigare, frappant les dalles en marchant, comme un cavalier habitué à faire sonner l'éperon, tendant la jambe à chaque pas, comme pour dégonfler le large pantalon bouffant que de longs souspieds retenaient à des bottes pointues, sa jolie taille bien serrée dans un habit bleu à boulons dorés, la tête couverte d'un chapeau à larges bords posé crânement sur l'oreille ?
Grand, la figure régulière, les yeux bleus, les cheveux bruns, la bouche bien dessinée, le visage pâle, mais envahi parfois par une de ces rougeurs rapides qui sont comme le reflet d'une lumière cachée, ce jeune homme mis, ainsi qu'on peut le voir, avec un goût irréprochable, paraissait avoir vingtdeux ou vingt-trois ans. On l'eut pris pour un poëte, à certains* regards rêveurs et extatiques qu'il envoyait à travers le jardin, vers le ciel encore chargé de pluie ; on l'eût pris pour un militaire, à
certains mouvements rhythmés de tout son corps ; on l'eût pris pour un amoureux, à certains soupirs qui gonflaient sa poitrine et faisaient frissonner son jabot de fine batiste. Peut-être était-il tout cela à la fois!
Qui donc, parmi les jeunes gens, n'avait pas, à cetle époque, respiré la poudre dans une bataille ? Qui donc ne portait pas en lui le cher fardeau de sa mélancolie? Qui donc n'avait pas, dans un désespoir apparent, l'inquiétude d'une espérance prochaine, et n'était pas amoureux de l'amour, par un besoin vague et infini de croire, de vivre, de s'élancer dans l'avenir ?
Notre jeune promeneur se dirigeait, par la galerie Montpensier, vers ce bivouac de l'industrie qu'on appelait le Camp des Tartares. En passant devant le café Foy, il s'arrêta pendant une seconde, regarda dans l'intérieur * puis, se tournant vers les arbres qui avaient fourni à Camille Desmoulins sa première cocarde, il sourit et continua son chemin.
L'affiuence était grande. Les événements de la journée avaient empli le Palais-Royal de flâneurs en quête de nouvelles, et la pluie empêchant qu'on ne se répandît dans le jardin, cette foule encombrait les galeries.
Les nymphes du Palais-Royal commençaient à se hasarder dans ce crépuscule qui devançait l'heure,
froissant leurs belles robes pailletées, leurs épaules nues, leurs verroteries, fripant leurs panaches, et risquant, au jour douteux que faisait le ciel gris, le piteux effet de leurs joues fardées. Dans les boutiques, au Café des Mille Colonnes, on allumait les lampes astrales, les lampes Carcel. Les changeurs, prévoyant une clientèle plus nombreuse que d'habitude pour le 1 13 et pour le's autres maisons de jeu, disposaient leur étalage.
On eût dit que tous les yeux du vice, dans ce bazar qui était son temple , s'ouvraient unàun, comme si la fièvre déçue, la colère trompée, la curiosité mal satisfaite par les événements de la journée, devaient avoir hâte de chercher une distraction, une satisfaction, une déception de plus.
Ce ne fut pas sans de grandes difficultés que notre jeune promeneur atteignit les galeries de bois. On s'étouffait au Camp des Tartares. Les marchands de montres d'occasion qui recrutaient plus de marchandises qu'ils n'en vendaient, les marchands de foulards, de portefeuilles, de parfums, de canifs, les calculateurs de martingales, les gardes du corps des nymphes, les joueurs, les dîneurs, les filous piétinaient dans le sable mouillé des galeries de bois, s'arrêtant aux vitrines des modistes ou des libraires, pour disserter, écouter ou se reposer.
— Je ne le trouverai jamais, murmura le jeune
homme, en se mordant la lèvre et en fouillant du regard les épaisseurs de la foule.
Mais, presque au même moment, il sentit une main se poser sur son épaule, il se retourna vivement, et se trouva en face d'un homme plus grand, plus Agé que lui, au teint fortement basané, à la moustache épaisse, au chapeau rabattu sur les yeux, à la redingote boutonnée jtfsqu'au menton, aux bottes à la Souvaroff.
— Enfin ! dit le promeneur, en tendant ses deux mains.
— Suis-je donc en retard ? répliqua Je mulâtre.
— Non, mais j'étais inquiet. J'avais peur que vous n'eussiez été un peu trop mouillé ou trop chauffé aujourd'hui.
— Je ne suis pas sorti, mauvais plaisant; j'avais consulté mon baromètre.
— Vousôtes un homme prudent, mon cher Musse; décidément, on peut se fier à vous.
— Je suis simplement un homme qui connaît les hommes et les saisons, tandis que vous, mon cher Georges, vous êtes un enfant.
— Un enfant ! un enfant qui porterait sa nourrice à bras tendu, répondit Georges en riant.
— Oui, vous êtes un enfant enthousiaste, héroïque, et vous vieillirez avec ce beau défaut ! Je vous porte envie, mon ami. Heureux qui, dans ce temps de
vieilles loques, de vieilles idées et de vieilles gens, a tout un avenir de jeunesse, de printemps devant lui ! Moi, je suis d'un pays où Ton est vieux le lendemain de sa naissance.
— Vous êtes poète, mon cher Anthyme.
— Bah! c'est de la poésie nègre. Mais sortons de cette foule. 11 est encore trop tôt pour que nous allions là-bas. Entrons au café.
Georges Berroy prit le bras de M. de Musse et tous deux, se frayant de la main et du coude un passage dans -la foule, parvinrent à sortir des galeries de bois et à rentrer dans les galeries de pierre.
A quelque distance du Camp des Tartans, dans la galerie Mon tpensier, ils s'arrêtèrent devant la boutique du célèbre confiseur Berthelemot.
— Entrons la, dit le mulâtre.
— Chez le marchand de dragées? Décidément, mon cher Anthyme, vous me prenez pour un enfant bien sage auquel il faut acheter des bonbons.
— Je ne veux pas vous régaler de cosaques; ce n'est pas dans la boutique , c'est sous la boutique que je veux vous conduire. Il faut des souterrains pour causer d'oeuvres souterraines.
Georges Berroy, suivant l'indication de son ami, regarda mieux et vit à côté de la montre du confiseur, une entrée de cave avec des rochers, sur lesquels on lisait : — Café du Mont-Saint-Bemard.
L'endroit était fréquenté avec délices par les provinciaux, et par ces badauds éternels qui ne se lassent jamais de leur curiosité; mais ce café comptait peu d'habitués. Disposé en forme de caverne, avec des grottes, des stalactites, des couleuvres peintes ; joignant un musée de costumes de tous les pays du monde à cette exhibition minéralogique, le Café du Mont Saint-Bernard était le régal des yeux autant et plus que le régal du gosier. De nos jours, il aurait un aquarium; en 1820, il satisfaisait ses visiteurs avec un bocal rempli de poissons rouges.
Les deux amis s'installèrent dans la grotte d'azur, se firent servir de la bière, et purent alors causer librement, à demi-voix.
Anthyme de Musse, originaire de Saint-Domingue, avait un peu plus de quarante ans à l'heure où nous le rencontrons. A le voir, à l'entendre, à l'étudier, il semblait qu'une grande fatalité pesât sur sa vie. Était-ce le sang d'esclave murmurant dans ses veines, qui lui reprochait d'avoir trahi le drapeau de Toussaint Louverture? Était-ce le souvenir de son père, massacré par les frères de sa mère, la belle négresse, qui le rendait honteux de cette couleur funèbre jetée sur son visage, comme un voile de parricide?
Ce que l'on savait, c'est que amené tout jeune en France, élevé par les soins d'un tuteur, avec les misérables épaves de la fortune paternelle, il n'avait
jamais pu, bien que fort instruit et fort intelligent, se fixer dans une carrière qui fût à la hauteur de son ambition. Après quelques essais oratoires dans les clubs, quelques tentatives littéraires, il s'était engagé et avait essayé d'emplir de bruit et de gloire cette âme démesurée qui embrassait tout et qui ne s'attachait à rien.
Devenu officier d'état-major, démissionnaire en 1814, puis, au retour de l'île d'Elbe, envoyé comme capitaine adjoint à l'état-major de cavalerie du premier corps d'armée, il était revenu à Paris, brisé du coup de foudre de Waterloo, et avait pris, pour vivre, après le licenciement de l'armée de la Loire, un petit emploi chez un banquier; ce qui ne l'empêchait pas d'être en rapport avec les sommités du parti libéral.
Il avait connu Georges Berroy à Nancy, où tous deux s'étaient trouvés en garnison, dans le mois d'avril 1815, pendant que Georges servait comme lieutenant dans un corps franc.
M. de Musse avait été charmé, au premier aspect, par cette belle et sympathique figure de Georges : quelques confidences avaient achevé l'union de ces deux caractères, semblables sur bien des points et assez dissemblables sur quelques autres pour ressentir le besoin de se compléter réciproquement. — Je crois vraiment, disait souvent Anthy me, ave
son emphase familière, à son ami Georges, que vous êtes mon visage blanc. Je me transforme, en me regardant en vous, comme dans mon miroir.
D'autres fois, quand il avait écouté les élégies sans causes de Berroy, il lui frappait doucement sur Tépaule en disant :
— Quel amant vous serez, quand vous aimerez!
Moi, je serai la suie noire de votre flamme. Comptez sur moi, à la vie, à la mort !
Dans ce temps-là, les amitiés étaient ardentes. On se sentait en marche, ou en vedette, pour un combat nouveau, et Ton faisait, comme en 1792, des pactes héroïques avant la lutte. Les tristesses des poètes n'étaient que des impatiences de vivre. C'était l'heure où le lyrisme du siècle préludait à ses hymnes de foi par un cri de désespoir et chantait :
Mon cœur lassé de tout, môme de l'espérance.
Alors, dans ce besoin universel de croiçe, d'aimer, d'agir, on s'étreignait les mains avec transport, pour s'encourager à se décourager .du passé et du présent. Georges aimait et estimait sincèrement M. de Musse, mais pourtant avec une secrète résistance» avec une révolle de l'instinct qui lui semblait parfois un pressentiment respectable, et d'autres fois un préjugé ridicule, une absurde prévention d'Européen contre un homme de couleur.
Il s'effrayait de se sentir attiré, lui qui avait besoin d'être retenu. Il essayait vainement de lutter par l'ironie contre la contagion des grands désirs d'Anthyme ; et quand ils tombaient d'accord sur une idée, ils l'embrassaient. Il n'y avait plus au monde de frein ni de barrière pour l'emportement de ces deux natures généreuses, chevaleresques, gauloises par l'intrépidité, qui se dressaient sous le ciel, comme pour le soutenir de leur front, s'il venait à tomber.
L'entretien dura plus d'une heure. La nuit était tout à fait venue ; la pluie avait cessé, et la lune s'épanouissant dans un ciel bleu invitait vainement les promeneurs à quitter les galeries du Palais-Royal, où la foule était toujours épaisse, pour le jardin, beaucoup trop arrosé.
Anthyme et Georges sortirent du café du Mont- Saint-Bernard par la rue Montpensier et se hâtèrent de gagner le pont des Arts. Comme ils le franchissaient, la splendeur de la soirée éclairant le plus beau point de vue que puisse offrir Paris, des deux côtés, les arrêta tout à coup.
— Quel théâtre pour dos actes sublimes 1 dit Musse avec un soupir.
— Quelle belle nuit! dit Berroy en respirant à pleins poumons.
— Cela signifie peut-ôlre, reprit Anthyme, que vous aimeriez mieux vous promener sur les boulevards que de venir à noire rendez-vous?
— Non, mon ami ; vous avez ma parole, et je voua la donnerais encore.
— Georges, réfléchissez! De grandes déceptions nous sont sans doute réservées; elles ne seront rien si nous les supportons ensemble. Mais si vous doutiez de moi; si vous me reprochiez un jour d'avoir abusé de votre foi, de l'ardeur inoccupée de votre jeunesse; si, attiré par la vie, par l'amour, parle bonheur, vous regrettiez de m'avoir suivi, je vous le jure, mon ami, je ne me consolerais jamais et je me tuerais.
— Ne craignez rien, Anthyme, répondit Georges ; je suis résolu et bien résolu] Je vous ai fait des objections, non sur votre œuvre, mais sur les formes dont votre imagination aime à l'envelopper. Vous avez réfuté ces railleries de mon inexpérience. Le monde est livré aux superstitions; ayons l'air superstitieux pour faire désirer la foi que nous ne pouvons faire proclamer tout haut! Je vous crois, je vous aime, je vous obéis. Je suis impatient de m'u-
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nir à vous et à vos amis par un lien plus solennel, s'il en existe un qui soit supérieur à ma parole et au serment de mon amitié.
Le mulâtre leva les yeux au ciel, et deux grosses larmes roulèrent jusqu'à sa moustache :
— Ah ! mon enfant, je vous aime tant, que j'ai peur!
— Regardez donc, Anthyme, comme les Tuileries ont un aspect lugubre ! Avec ce rayon qui argenté la toiture, on dirait un grand cercueil couvert d'une croix blanche !
M. de Musse tressaillit, regarda au loin, et ses yeux s'allumèrent :
— Puissions-nous, dit-il en serrant les poings, voir un jour le cercueil ouvert et le glorieux ressuscité en sortir!... Marchons.
Les deux amis se dirigèrent vers la rue de Seine. Au moment de franchir le guichet du palais de l'Institut qui sert de passage, Anthyme s'arrêta encore :
— A propos I Et cette femme, n'allons-nous pas la chercher?
— Elle nous attendra toute la nuit, s'il le faut.
— Où donc !
— Dans une chambre de mon hôtel, cour Batave, au Lion d'argent.
— Le Lion d'argent I Avouez, Georges, que le hasard est singulier! C'est presque le blason de notre
étendard. Il y a là une coïncidence, une prédestination!
Georges sourit.
— Décidément, mon cher, vous voyez des rapports mystérieux entre toutes les choses, et vous mettez du symbolisme partout.
— Ne riez pas du symbolisme, reprit le mulâtre en levant la tête; c'est le vase sacré qui défend l'essence éternelle contre les profanations. Le monde entier se conserve par des symboles. Que serait la religion, que deviendraient l'autorité, la justice, la force elle-môme, si les prêtres, les gouvernants, les juges, les militaires n'avaient pas des costumes, des formules, des symboles? C'est le dernier mot des civilisations ; c'en est aussi le premier; et dans leur révolte, les noirs de mon pays avaient inventé toute une franc-maçonnerie primitive qui disciplinait l'enthousiasme. Quant à ces rapports mystérieux entre des choses en apparence bien étrangères les unes aux autres, de quel droit les nier?
— Je ne nie rien; je m'étonne un peu, voilà tout.
— Eh bien ! vous n'êtes pas, ce soir, au bout de vos étonnements ! Promettez-moi de ne pas vous moquer.
— Je ne me moque jamais de ce qui engage la conscience et la vie. D'ailleurs, vous le savez, Anthyme, je suis, dans mon genre aussi, un mystique.
J'ai été élevé par une mère très-pieuse et dans un pays de dévotion. Quoi qu'on fasse et quoi que j'aie fait moi-même, je me souviens de mes grandes extases dans les belles églises de Troyes. Vous voyez que je ne suis pas un ennemi de la piété; la vôtre et la mienne ont un autel commun, la patrie! Déposons nos deux cœurs sur cet autel, et, vive Dieu ou vive l'empereur! souffrons et mourons pour la justice et la liberté!
Ces paroles étaient dites à demi-voix. Le mulâtre serra avec force le bras de Georges.
— Parlez plus bas, malheureux, et hâtons-nous, car il est l'heure.
Deux minutes après, ils entraient dans la rue de l'Échaudé-Saint-Germain et s'arrêtaient au numéro 6, devant une vieille et obscure maison.
La nuit, bleue sur les quais, paraissait noire dans cette rue étroite. La lune, qui découpait des profils de girouettes et de cheminées sur les combles, ne' laissait descendre aucune clarté au-dessous du troisième étage. Toutes les fenêtres de la maison étaient hermétiquement closes. Le réverbère suspendu à quelque distance semblait avoir complaisamment diminué sa lumière rougeâtre, comme pour permettre aux passants de heurter à la porte du numéro 6 sans être aperçus.
Cette porte, d'ailleurs, était placée dans un enfon-
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cernent et s'ouvrait pour ainsi dire dans une guérite. On n'entrait pas dans la maison , on y disparaissait. Deux fenêtres hautes, étroites, garnies de barreaux de fer en treillis, faisaient saillie de chaque côté. Deux larges soupiraux de cave, fermés de volets, et par lesquels le juge Dandin eût pu s'élancer pour courir à l'audience, complétaient la physionomie de ce logis marqué au millésime de 1606. Il avait dû être bâti en même temps que le palais élevé par Marguerite, la première femme de Henri IV, sur les terrains qui s'étendaient de la porte de Buci ou Pré aux Clercs. Le palais n'eut qu'une existence éphémère ; en 1619, ou en vendait les débris. Mais la maison située dans la ruelle du Guichet de l'Abbaye, n'étant pas née d'un caprice, survécut à la mode et vieillit, en regardant tomber les palais et les piloris d'alentour. Pendant le jour une espèce d'enseigne de librairie, et quelques vieux livres collés contre les carreaux * des deux fenêtres, pouvaient faire supposer que la maison servait au commerce. Mais on ne voyait jamais entrer d'acheteurs, ni sortirde commis ou do patron. Dès qu'il faisait nuit, la sombre maison se faisait sinistre. Le pavé gluant, glissant, avec un ruisseau au milieu delà chaussée, paraissait incessamment noirci par la transpiration de cette maison noire. L'imagination ne pouvait rêver un lieu plus ténébreux pour une œuvre de ténèbres.
M. de Musse chercha le marteau de la porte et sur le clou à large tête qui servait d'enclume il frappa discrètement onze coups. Au onzième, la porte s'ouvrit sans bruit, et un couloir plus sombre que la rue s'annonça par une fraîcheur de cave qui saisit les deux amis au visage.
Quand ils furent entrés, la porte se referma d'ellemême, comme elle s'était ouverte, sans que personne apparût. Mais, au même instant, une lueur tombant du premier étage glissa le long d'un escalier à rampe en bois massive, et permit aux deux arrivants de distinguer les murs, les dalles du vestibule et les premières marches de l'escalier.
— Mon ami, dit Musse d'une voix qui devenait plus solennelle, je dois vous laisser ici. Mon devoir m'appelle là-haut. Nous nous reverrons plus tard.
— Mon cher Anthyme, répondit Georges, en cherchant à corriger par un peu d'ironie l'émotion qui le
gagnait malgré lui, i\e pourrait-on abréger lès
bagatelles delà porte ? Répondez de moi à vos amis, et qu'ils deviennent les miens, sans tant de précautions.
— Vous n'avez pas l'esprit de discipline, Georges, vous serez un mauvais chef, répliqua doucement le mulâtre ; inutiles pour vous, ces précautions, ces formalités sont indispensables pour d'autres. Subissez-les, sinon comme une épreuve, du moins comme
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une leçon que vous transmettrez a voire tour. Il faut passer par l'école du soldat avant do commander.
— Soit, et encore une fois excusez-moi, mon cher Anthyme.
— Vous <Mcs pardonné, mon ami. À bientôt, mon frère!
Et le mulâtre s'engagea dans l'escalier. Berroy demeura seul, pendant quelques minutes, avec celte inquiétude nerveuse que donnent l'attente d'un mystère, la crainte d'une surprise, le pressentiment d'une épreuve, d'une sorte de taquinerie inutile.
Tout à coup la faible lueur qui avait apparu un instant s'évanouit. Georges se trouva dans une obscurité opaque. Au même moment une main lui saisit le bras droit, une autre le bras gauche, et une voix qui semblait sortir d'une bouche masquée lui murmura à l'oreille :
— Soyez sans crainte, marchez sans bruit, soumettez-vous sans colère.
Il fit.quelquespas, ainsi conduit, et s'étonna, de chercher vainement avec ses pieds les premières marches de l'escalier ; mais les mains qui l'avaient saisi l'avaient détourné de la ligne droite sans qu'il s'en aperçût, et par une porte qui s'ouvrait sous l'escalier môme, il pénétra dans un étroit couloir aboutissant à une salle basse, que deux bougies placées sur une table éclairaient à peine.
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Quatre chaises distribuées aux quatre côtés de la table, nulle décoration, nul autre ameublement, des boiseries évidées et gonflées par l'humidité se détachant de la muraille, une fenêtre soigneusement barricadée; telle était la disposition lugubre et pauvre de cette salle.
Georges se retourna vers ses compagnons. Ils étaient trois, velus de longues robes noires qui Jes enveloppaient absolument et chacun d'eux portait un masque. Berroy sourit. Le personnage qui lui avait déjà parlé lui dit alors, avec une politesse parfaite, en lui désignant une chaise placée devant le milieu de la table :
— Asseyez-vous.
Lui-même se plaça en face de Georges, tandis que ses deux assesseurs s'installaient à chaque extrémité et se disposaient à remplir l'office de secrétaires.
— Monsieur, reprit le môme interlocuteur, vous demandez à faire partie d'une association d'hommes libres quise connaissent tous entre eux. Vous trouverez légitime que nous vous connaissions, avant d'examiner votre demande et de décider de votre admission. Comment vous nommez-vous?
— Louis-Auguste-Gebrges Berroy.
Les deux secrétaires écrivirent la question et la réponse, ainsi que toutes celles qui suivirent.
— Quel âge avez- vous ?
— Vingt-trois ansf.
— Où êtes-vous né ?
— A Troyes, département de FAube.
— Avez-vous encore vos parents ?
— Je n'ai plus que ma mère.
— Êtes-vous son seul fils ?
— Je suis son seul enfant.
— Alors, dans le cas d'une expédition lointaine, périlleuse, vous vous refuseriez sans doute à quitter votre mère?
— Je ne l'ai quittée que pour la patrie; je la quitterais encore pour le même motif,
— Quelle est votre profession ?
— Je suis avocat ; mais les grandes causes que j'ai défendues jusqu'ici l'ont été par mon bras et mon épée, et non par mes paroles.
— Vous avez servi l'empereur ?
— J'ai servi la France
— Regrettez-vous l'empire ?
Georges allait dire oui : mais puisque la question était une épreuve, il jugea qu'il valait mieux paraître défiant; il garda le silence.
— Vous avez raison, monsieur, de ne pas me répondre, reprit l'homme masqué.
— Alors, vous avez eu tort de m'interroger.
L'homme masqué s'inclina doucement.
— Vous êtes fier et prudent à la fois, monsieur, c'est bien. Vous êtes modeste aussi ; pourtant il nous faut la confidence entière de vos services : veuillez nous la faire, je vous en prie.
Georges, mis à l'aise par l'accent courtois de ces paroles, continua ainsi :
— J'achevais mon droit, quand la bataille de Leipsig me fit jeter les livres pour prendre un fusil. Je partis avec les volontaires champenois. Je n'eus pas le temps d'aller jusqu'à la frontière ; je me battis pour la France sur la terre de France. J'étais à Brienne, à Montmirail ; j'étais aussi à Fontainebleau, j'ai vu pleurer l'homme qui ne pleurait jamais. Mon corps fut licencié et j'étais retourné à Troyes, auprès de ma mère, essayant de reprendre mes études, quand, au mois de mars 1815, un bruit de colère, de vengeance, passa sur nos maisons incendiées parles Cosaques. Je partis à franc étrier au-devant de l'empereur. J'arrivai à Auxerre comme il venait do quitter la ville ; je le rejoignis à Sens et je le suivis à Fontainebleau, où je vis sourire l'homme qui ne riait jamais.
22 LA MAISON DE J,A RUE DE l'ÉCHAUDÉ
Là, je fus incorporé dans la deuxième compagnie du bataillon sacré, autrement dite compagnie de Lyon ; et, six jours après, je passai dans la onzième compagnie de ce bataillon, où je restai jusqu'au 28 avril. A cette époque, je me rendis à Nancy avec une commission de lieutenant dans un corps franc, appelé le premier régiment des chasseurs de la Meurthe. Je servis dans ce corps jusqu'au 10 août. Mais, après Waterloo, j'avais honte de tenir une épée inutile. Soldat d'un jour, désespéré do n'avoir vu que des désastres, je me serais peut-être fait sauter la cervelle, si le roi, en père de famille prudent, n'avait licencié les corps francs et rendu à la mélancolie de l'oisiveté civile les jeunes gens de ma génération, indignes et indignés de l'oisiveté de la vie de garnison. Depuis ce temps, ma vie a été monotone et ne vaut pas la peine d'être racontée. J'ai plaidé dans mon pays ; je viens à Paris attendre, essayer de ne pas désespérer ; et, conduit par mon ami Anthymo de Musse, je me suis adressé à vous, pou r que vous donniez un aliment au feu qui me consume !
— Est-ce bien librement, bien volontairement, que vous vous présentez ?
— C'est librement et volontairement.
— Ne redoutez-vous pas les épreuves physiques ou les obligations morales que nous pourrions vous imposer?
— Je ne redoute rien. Il me paraît puéril de craindre des tortures, et il me semble injurieux pour l'ami qui m'a conduit ici de redouter des engagements contre l'honneur.
Les trois hommes masqués se levèrent :
— Je n'ai plus de questions à vous adresser, monsieur, dit celui qui avait porté la parole. Nous avons lu dans votre conscience comme vous lirez bientôt dans les nôtres. Nous* allons transmettre vos réponses au conseil suprême. Je ne doute pas qu'elles ne lui inspirent le vif désir de vous compter au plus tôt parmi les Compagnons du Lion dormant. Il reste une dernière formalité préliminaire à remplir. Tout homme de cœur qui devientnotre associé donne sa vie comme enjeu d'une entreprise formidable. Vous demandez la lumière d'une vie nouvelle? Qui sait si ce n'est pas la nuit du tombeau que nous vous donnerons ? S'apprêter à combattre, c'est s'apprùter à mourir. Vous allez rester seul, quelques minutes vous suffiront sans doute pour écrire votre testament. Il importe peu que vous disposiez de vos biens; nous vou* Ions seulement savoir comment vous disposez de votre âme. Chacun de nous a fait un acte pareil, a signé déjà ce contrat avec la mort, qui fortifie et qui prolonge la solidarité. Consentez vous à écrire ce testament?
' •*- J'y consens.
24 LA MAISON DE LA RUB DE l'ÉCHAUDÉ
— Voici du papier ; dans un quart d'heure je reviendrai vous chercher.
Les trois hommes masqués sortirent de la salle basse, et Georges resta seul devant une grande feuille de papier blanc qui l'intimida.
Il s'était cru plus fort et plus sceptique. Il avait si bien et si souvent raillé dans ses conversations avec Musse l'inutilité, selon lui, et la puérilité de ces façons mystérieuses et solennelles de faire des adeptes, qu'il se croyait incapable de s'y prêter autrement que par complaisance. Mais la nouveauté de ces allures étranges, de cet accueil pittoresque, les périls, les événements de la journée, l'idée même de se recueillir pour signer un testament auquel il avait pensé plus d'une fois, s'unissaient pour émouvoir son imagination, pour faire faiblir son ironie.
D'ailleurs, la grande mélancolie de l'époque était favorable à tous les rêves mis en symboles. En même temps que le génie du christianisme évoqué depuis dix-huit ans par Chateaubriand sur les ruines gothiques, emplissait l'horizon d'une brume argentée, charmante comme une aurore; tandis que commençaient le murmure des poètes, les invocations à la Muse ; tous les batailleurs inactifs de l'empire se consolaient, par des visions d'Ossian, de leur épopée interrompue, et voyaient distinctement dans le ciel le captif de Sainte-Hélène, enchaîné sur des
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nuées, attendant qu'on montât vers lui pour le délivrer.
Les soldats, ne sachant ni pleurer en vers, ni raconter leurs espérances en style sublime, poétisaient leurs regrets dans des conciliabules, par les signes mêmes que prenait leur deuil, et imaginaient des cérémonies triomphales dans des apothéoses à huis clos. La plupart des généraux de l'empire qui n'étaient pas affiliés à la Congrégation faisaient partie de loges maçonniques. Les plus ambitieux cumulaient; et tandis que l'élément militaire fournissait es pontiles de ce paganisme napoléonien, les libéraux véritables, c'est-à-dire ceux de l'ordre civil, commençaient à étudier en Italie l'organisation de la charbonnerie et à essayer le maniement de la hache des fendeurs.
Georges Berroy subissait à son tour l'influence à laquelle cédait son époque. En franchissant le seuil de la vieille maison de la rue de l'Échaudé, il avait reçu une première initiation. Les cérémonies dont il devait encore être le témoin et l'acteur principal étaient les préludes nécessaires d'un poôme grandiose et invraisemblable, dont l'exécution exigeait autre chose que le sang-froid, le terre-à-terre du sens commun. Ces associations secrètes étaient les écuries des hippogriffes.
Georges écrivit son testament avec une sincérité
26 LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHÀUDÉ
parfaite. Comme il le terminait, un des trois hommes masqués, celui qui avait présidé à l'interrogatoire, rentra dans la salle, prit la feuille et s'inclinant :
— Monsieur, dit-il, j'ai transmis au conseil suprême les réponses que vous m'avez feites; elles sont conformes, aux renseignements qui nous avaient été fournis sur votre compte. Vous allez nous connaître. Je vais vous conduire dans un lieu élevé où la vérité, la justice et l'honneur veillent, en attendant le réveil du lion. Mais le voile des préjugés et de l'ignorance qui vous séparait de nous et qui va tomber doit être figuré par un emblème. Permettez-moi, monsieur, de vous couvrir de ce crêpe.
En même temps, l'homme masqué déplia un grand voile noir qu'il posa sur la tête de Georges; puis, prenant la main du néophyte :
— Appuyez- vous sur moi : demain nous nous appuierons sur vous»
Ils sortirent de Ja salle. I/obscurité avait cessé dans le couloir et dans le vestibule. Une torche embrasée était fixée au mur, dans un anneau de fer. L'homme masqué s'en saisit, et l'élevant de la main droite au-dessus de sa tête, tandis que de la main gauche il guidait Georges :
— Nous n'avons plus de ciel, nous n'avons plus d'étoile, dit-il d'une voix profonde; nous sommes dans le désert et dans la nuit. Il nous faut recourir
à la lumière des catacombes; montons vers le soleil; nous éteindrons cette clarté fumeuse sous le firmament des hommes libres !
Arrivés au premier étage, Georges et son introducteur se trouvèrent devant une grande porte à deux battants, sans serrure extérieure. L'homme masqué frappa onze coups, par cinq, par trois, par un et par deux coups. On entendit à l'intérieur des voix qui interrogèrent ; un verrou fut tiré ; puis un homme masqué, avec une épée contournée en flamme, entrebâilla la porte, posa la pointe de son glaive sur la poitrine de Georges, et demanda ;
— Qui frappe ainsi, au seuil de la tanière, sans respect pour le lion endormi ?
Le compagnon de Georges répondit :
— C'est un voyageur, errant dans le désert, qui a suivi sur lé sable les traces sanglantes du lion blessé et dormant.
— A-fril Tàme robuste ?
— Il a fait ses preuves.
— Est-il prêt à mourir ?
— Il est prêt et voici son testament.
L'appariteur prit le testament, le fixa à la pointe
de son épée et referma la porte.
Après quelques minutes, il l'ouvrit de nouveau toute grande, à deux battants, et dit d'une voix haute : *
— Entrez!
Georges, toujours conduit par l'homme masqué tenant la torche, entra dans une grande salle dont la décoration singulière et somptueuse l'étonna et Téblouit, malgré le voile noir qui le couvrait de la tête aux pieds.
Par sa dimension seule, la salle paraissait déjà un prodige. Le numéro 6 de la rue de TÈchaudé ne pouvait évidemment pas la contenir. On avait dû abattre un mur et prendre cette pièce dans une maison plus vaste de la rue du Colombier.
Le plafond, arrondi en forme de voûte, était bleu, parsemé d'étoiles. Les murs étaient tendus d'étoffe de pourpre avec des squelettes, des têtes et des os de morts brodés sur l'étoffe. Tout au fond, vis-à-vis de la porte d'entrée, un dais de velours rouge abritait un transparent lumineux sur lequel on avait peint un lion dormant. Au-dessous du transparent, sur un véritable trône, était assis, couronne impériale en tête, avec une robe de satin cramoisi bordée de blanc, le chef, le souverain grand commandeur. Il était masqué, ainsi que tous les assistants rangés le long du mur, de chaque côté du trône.
Au milieu de la salle, sur un piédestal quadrangulaire, couvert d'un tapis cramoisi, était une Bible ouverte avec une épée.
Au nord du piédestal, un squelette humain, de-
bout, tenait de la main gauche un drapeau tricolore, et de la main droite un poignard levé, comme pour frapper.
Georges ignorait que ce décor, familier pour une grande partie aux initiés de la franc-maçonnerie, était emprunté au trente-troisième et dernier grade du rite écossais. Les fondateurs du Lion dorman* avaient trouvé sans doute qu'il répondait bien, pour le faste et pour certains détails de son symbolisme, à leur dévotion secrète.
Peut-être aussi avaient-ils ingénieusement pensé que, si la police s'avisait jamais de pénétrer dans leur sanctuaire, il serait plus facile de lui donner le change en lui laissant croire qu'elle avait affaire à une dépendance ou à un schisme de la franc-maçonnerie écossaise.
La salle était brillamment éclairée, et par précaution encore, selon le formulaire maçonnique, par onze candélabres chargés de bougies : cinq à l'orient, deux au raidi, trois au couchant et un au nord.
On conçoit l'effet d'étonnement qu'une pareille mise en scène dut produire sur Georges Berroy qui, ne faisant partie d'aucune loge, n'avait jamais soupçonné cet excès de symbolisme, et qui passait brusquement, sans transition, d'une salle délabrée et noire, dans cette salle étincelante de lumière, de pourpre et d'or.
30 LA MAISON DB LA RUE DB L'bCHAUDB
Un silence solennel accueillit l'entrée du néophyte. Son guide lui fit faire trois fois le tour de la salle; puis le ramenant devant le piédestal qui supportait la Bible et l'épéc, il parla ainsi :
— Souverain, grand commandeur, je vous présente M. Louis-Auguste-Georges Berroy, qui, remplissant les conditions exigées par les statuts de notre Société, sollicite la faveur d'être admis parmi les compagnons du Lion dormant.
— A-t-il fait les voyages nécessaires?
— Il les a faits.
— C'est bien !
Celui qu'on appelait le souverain grand commandeur se leva alors.
— Monsieur, dit-il à Georges, toute société a ses lois, sa discipline. La station que vous avez faite dons une salle basse et obscure, ce voile qui vous couvre, les masques qui vont bientôt tomber, la décoration de cette salle, tout ce que vous voyez est une leçon nécessaire pour ceux qui n'ont pas, comme vous, l'esprit supérieur aux formules. Nous avons d'autres épreuves d'une nature plus sensible, et nous exigeons
souvent de ceux qui se présentent avec plus de bonne volonté que de réflexion qu'ils essayent leur courage. Vous êtes dispensé, monsieur, de nous donner ce témoignage qui offenserait votre fierté. Vous ne voyez donc devant vous ni réchaud fumant poury poser votre main dans un vase rempli de plomb fondu, ni poignaTd, ni poison; et si nous vous avons couvert de ce voile funèbre, c'est pour nous répéter à nous-mêmes une fois de plus, en vous le faisant comprendre par une image, que tout homme de cœur, que tout patriote porte le deuil de notre gloire militaire, de notre dignité nationale. Vous avez traversé, comme nous, la misère, l'obscurité de ces temps d'ignominie. Cette maison de sinistre apparence où nousnous réunissons, c'est la France, enveloppée de ténèbres. Hélas ! cette rue même qui portait, il y a quelques années, un nom glorieux pour nos armes, le nom de la bataille de Durnstein, a été balafrée par des mains souillées du contact de l'étranger, et, pour plaire à l'invasion, on a effacé le nom d'une victoire française. Quant à l'homme qui nous avait faits si grands dans le monde, vous savez comment il expie son génie et notre admiration ! Dans le testament que vous avez écrit et signé, pour satisfaire à une obligation rigoureuse de nos statuts, j'ai lu, avec une émotion que tous nos compagnons vont partager, les termes chaleureux par lesquels vous
34 LA MAISON DB LA RUE DE l'ÉCHAUDB
nous quitte jamais ; elle rayonne au-dessus de nous comme une aurore. Maître des cérémonies, enlevez
le voile qui couvre notre nouveau compagnon!
Éteignez cette torche inutile !
Ces ordres furent exécutés. On emporta la torche . Berroy resta le front découvert. L'orateur reprit :
— Nous avons, monsieur, une double tâche à remplir. L'aigle qui, en 1815, a volé de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame, doit trou* ver des jalons sur sa route, à travers l'Océan. Sainte* Hélène est plus loin que l'Ile d'Elbe. Voilà pourquoi nous voulons fonder à l'extrémité de l'Afrique une colonie qui soit l'avant-poste du retour. Mais il faut en même temps, réveiller en France la fierté nationale, et uu besoin préparer l'interrègne. Êtes-vous prôt, monsieur, en toute circonstance, quoi qu'il arrive, quoi que nous exigions de vous, à nous servi r, et à vous dévouer ?
— Oui ! répondit Georges, d'une voix vibrante,
— Vous le jurez sur l'épée et sur la Bible?
Georges étendit la main et dit :
— Sur la Bible et sur l'épée, je le jure!
— Nous avons une formule de serment que je vais vous lire, et que vous voudrez bien interrompre, si elle blesse votre conscience, ou que vous ratifierez expressément, si elle répond à votre sentiment intime.
Et le souverain grand commandeur, prenant sous le dais une sorte de tableau, lut ce qui suit :
« Moi, citoyen libre, dans la France asservie, en présence de Dieu qui m'entend, et devant mes compagnons qui me jugent, je jure, dût-il m'en coûter tout mon sang, d'employer mes jours, mes nuits, toutes les heures de mon existence au triomphe de la cause qui vient de m'ôtre révélée. Je jure d'aimer mes compagnons plus que moi-môme, de me dévouer pour eux, comme ils se dévoueraient pour moi; de subir la prison, la mort ou l'infamie, quand ils penseront que ma liberté, ma vie et mon honneur leur sont nécessaires. Je consens, si je deviens parjure, à être frappé par le poignard, par l'épée, à mourir dans le mépris, à léguer ma mémoire comme un objet d'éternelle exécration aux vivants ! »
Voilà, monsieur, le serment que chacun de nous a prêté. Voulez-vous le prêtera votre tour?
— Oui, répondit Georges.
— Nous prenons acte de vos paroles. Vous signerez plus tard lé procès- verbal de votre admission. Désormais, Louis-Auguste Georges Berroy, vous êtes un bon compagnon de la société du Lion dormant! Otons nos masques, mes frères, et qu'après avoir reçu de moi l'accolade au nom de tous, notre ami Georges reçoive de chacun de vous, en particulier, l'étreinte fraternelle*
36 LA MAISON DE LARUB DE i/ÉCHAUDÉ
Tous les assistants alors se démasquèrent, et Georges, en lisant sur les visages épanouis l'accueil d'une indiscutable fraternité, reconnut dans l'assistance, des généraux, des officiers de l'empire, des avocats illustres.
Anthyme quitta sa place, vint à lui, le conduisit au président, qui lui donna l'accolade; et l'embrassant ensuite de bon cœur, pour son propre compte :
— Eh bien I jeune railleur, vous moquerez-vous encore de nos simagrées, de nos cérémonies?
— Non, répondit Georges, qui avait cédé au prestige.
— Vous trouvez- vous en mauvaise compagnie?
Voilà la gloire de nos anciennes armées ; voilà l'honneur du barreau français !
La séance se trouvait suspendue.
M. de Musse présenta son filleul à tous ses nouveaux compagnons.
Georges reçutensuite la communication des signes, paroles, gestes et attouchement indispensables aux compagnons du Lion dormant, pour se reconnaître et correspondre entre eux.
Le maître des cérémonies qui lui donna ces instructions complémentaires, qui lui fit ratifier par écrit le serment solennellement accepté, et qui l'avait précédemment interrogé dans la salle basse, était un ancien capitaine d'artillerie de la garde
nommé Pfeuty ; quant au président, à celui qu'on appelait le souverain grand commandeur, c'était le colonel Chabert, ancien aide de camp du général Davignon.
Georges apprit plus tard que le colonel était, avec son ami Musse, le fondateur de la société du Lion dormant. C'était lui qui avait rédigé les statuts, réglé le formulaire. La maison de la rue de l'Échaudé lui appartenait.
Chabert était un esprit ingénieux et énergique. On racontait de lui des faits militaires éclatants, des ruses de guerre bizarres et des actes d'autorité d'une rudesse implacable. Plus d'un compagnon du Lion dormant était persuadé que les termes du serment imposé aux récipiendaires seraient pris très au sérieux par le colonel dans le cas d'une désertion, et qu'il était capable de faire poignarder ou de poignarder lui-même le parjure.
En 1816, il avait fait imprimer une brochure sous ce titre :
Projet d'un nouvel établissement en Afrique, ou Essai sur
les moyens d'améliorer en France la fortune publique
et celle des particuliers de toutes les classes.
C'était le prospectus d'une association politique. Sous le prétexte d'une expédition en Afrique, Chabert tentait d'enrôler, presque publiquement, à la face du gouvernement de la Restauration, un cer-
38 LA MAISON DB LA RUS DB l'bOHAUDB
tain nombre de militaires dévoués à l'empereur, qu'il aurait embarqués et dirigés vers Sainte-Hélène, dans l'espoir de surprendre l'île, d'enlever Napoléon et de le ramener en Europe.
L'intention de la brochure échappa au public et fut parfaitement saisie par la police. Chabert n'eut que le temps de quitter Paris et de passer en Angleterre. De là, il fit un voyage en Amérique, disait-il au retour, mais en réalité sur les côtes d'Afrique. 11 revint inaperçu dans le courant de l'année 1819, apprit que, pendant son absence, deux amis, MM. Holleville et Cugnet de Montarleau, avaient essayé de former une aggrégation politique sous le titre de Société du Lion dormant, pour opérer le rétablissement de la dynastie impériale. Un jugement du tribunal correctionnel en avait amené la dissolution dans la même année.
Le colonel Chabert reprit l'idée d'association abandonnée, mais s'arrangea pour la voiler.
Franc-maçon consommé, ayant fait l'expérience de tous les rites qui se disputaient alors le privilège de l'orthodoxie, il abrita la conspiration sous les voiles constellés de la franc-maçonnerie écossaise ; créa ostensiblement une loge qui tenait ses séances au Prado, et put ainsi facilement, parmi les initiés ordinaires, en choisir, en trier, pour ainsi dire, une élite éprouvée dont il étudiait le caractère, après
avoir scruté les opinions et à laquelle il communiquait ensuite avec' toute sûreté le secret de la rue de TÉchaudé.
Musse était un vieil ami avant d'être le collaborateur de Chabert. A ce double titre, il présenta et garantit Georges Berroy, sans que celui-ci fût obligé de passer par toutes les avenues mystérieuses des trente-trois grades de la franc-maçonnerie écossaise.
Le moment d'agir en province paraissait oppor r tun. Les missionnaires fanatisaient l'Ouest et le Midi. Il était difficile de lutter contre eux dans des provinces où les assassins du général Brune n'étaient pas encore poursuivis, après cinq années de scandaleuse impunité. Mais les départements de l'Est étaient plus propices. La haine des Bourbons et l'horreur du fanatisme étaient telles, parmi les partisans de la monarchie selon la Charte, qu'ils songeaient à offrir la couronne au prince d'Orange. On pensait que sa qualité de protestant ferait passer sur son défaut de prince étranger ; le général Lafayette avait reçu, dit-on, à ce sujet, des ouvertures trèssérieuses.
Les bonapartistes n'avaient donc pas de temps à perdre s'ils voulaient garder des chances pour l'exilé de Sainte -Hélène.
Un Champenois, jeune, enthousiaste, se présentait : il fallait l'initier au plus vite et le lancer dans
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l'apostolat. La Champagne, au lieu de maudire l'homme qui. lavait ruinée, dépeuplée, semblait avoir contracté avec lui d'indissolubles fiançailles à travers la guerre et l'incendie.
Il semblait qu'elle lui fût reconnaissante de son martyre, comme d'une gloire; elle le pleurait sur les ruines sanglantes qu'il avait faites.
Le jeune ami d'Anthyme n'était que momentanément à Paris. Le colonel Chabert s'était empressé de l'enrôler.
Au bout d'une demi-heure, le colonel Chabert rouvrit la séance, afin de la clore selon les formules sacramentelles. C'était d'ailleurs pour Georges Berroy, une dernière leçon. Chacun reprit sa place, mais à visage découvert ; Georges s'assit à côté d'An" thyme. Le grand commandeur, debout sous le dais lumineux, demanda :
— Bon compagnon, premier éclaireur, quelle heure est-il ?
Une voix répondit à l'extrémité de la salle :
— Il est minuit !
— A quelle heure les compagnons du Lion tformant onWls l'habitude de se retirer?
— A minuit.
— Pourquoi?
-»- Parce que c'est l'heure où les rêves descendent dans l'âme, pour y remplacer l'action du jour et y préparer l'action du lendemain ; parce que les lions qui veulent rugir au soleil ardent doivent laisser les ténèbres aux oiseaux de nuit.
— Compagnons du Lion dormant, promettez-vous de vous ranger autour de moi, quand le jour luira ?
Tous les assistants en chœur répondirent :
— Nous le promettons. . ,
— Puisqu'il est minuit ; puisque c'est l'heure de la retraite et du silence; puisque vous vous engagez à être toujours prêts au premier signal, séparonsnous, bons compagnons, en effaçant la trace de nos
pas, jusqu'au jour où nous aurons besoin de marquer leur empreinte avec notre sang !
La voix du colonel avait pris un accent singulièrement tragique en prononçant ces derniers mots. Georges en reçut un choc. On eût dit que c'était à lui surtout que le grand commandeur s'adressait. Chabert le regardait, en rapprochant ses gros sourcils blancs, qui semblaient avoir conservé, comme une menace, la neige de la Bérésina.
— Si je croyais aux augures, dit Berroy à son ami Musse, je jurerais que notre président vient de me condamner à mort.
— Egoïste ! et moi vous oubliez ma part?
On commença à éteindre les candélabres ; et Georges vit s'ouvrir, sous les tentures soulevées, deux ou trois portes qui communiquaient avec des maisons voisines, et qui permettaient aux membres de l'association de sortir de différents côtés, à intervalles réglés d'avance, sans qu'on pût soupçonner, dans les rues désertes du quartier, l'écoulement d'une affluence considérable.
Le colonel Chabert, le capitaine Pfeuty, Musse et Berroy restèrent intentionnellement les derniers. Quand ils furent bien seuls !
— Parlez mon cher Musse, dit le colonel.
— Messieurs, ainsi que je vous l'ai dit, notre nouveau compagnon, M. Berroy, part demain pour Troyes. Il a sur l'état de fermentation de son pays des renseignements intéressants à vous communiquer. Selon l'impression que vous recevrez, il agira.
Chabert et Pfeuty se tournèrent vers Georges, qui répondit :
— Si vous le voulez bien, messieurs, je vous mettrai en présence de la personne même qui m'a fourni ces renseignements : elle est ici ; elle repart demain, en môme temps que moi. Votre expérience saura dégager plus sûrement que moi la vérité. La femme qui nous attend...
LA MAISON DE LA RUE DE L'eOHAUDB 43
— Ah ! c'est une femme I interrompit le colonel Chabert avec un sourire.
— Cela vous étonne ? ajouta le capitaine Pfeuty.
— Messieurs, reprit Georges, avec une rougeur pudique, quand vous verrez Madeleine Martin, vous comprendrez que j'ai dû vous proposer de l'écouter. C'est la femme d'un vigneron de Bar-sur-Aube, une femme extraordinairement. intelligente. Son mari s'est bien battu à la campagne de France ; et, s'il faut en croire les rumeurs des voisins, sa haine contre l'étranger ne s'est pas désarmée pendant les premiers temps de l'occupation. On dit qu'il fut un terrible braconnier pour les ennemis qui s'égaraient le soir dans les vignes, et qu'il connaît le secret de bien des absences de soldats étrangers, comptés comme déserteurs, mais qui n'ont pas quitté le sol de la France. Voyageant dans toutes les parties du département de l'Aube, pour les besoins de son commerce, il s'est fait du tort auprès de la police depuis l'évacuation du territoire. Il bavarde trop. Il a été arrêté et condamné à huit années de bannissement pour ses propos séditieux. Sa femme, qui a été servante chez ma mère, est venue à Paris solliciter la faveur de faire diriger son mari sur Bâle, où elle a de la famille. Je l'ai rencontrée, il y a deux jours, en traversant la cour du Palais de justice. Elle m'a conté son affaire ; elle m'a aussi donné des détails
sur ce qui se passe dans nos campagnes. Je souhaite qu'elle n'ait pas exagéré. A l'en croire, tout était prêt il y a quatre ans, lors du mouvement de Grenoble ; tout pourrait se préparer de nouveau. La Champagne n'attend qu'un signal ; l'incendie couve sous une cendre qui se soulève. J'ai fait donner ce matin à la femme Martin un chambre dans mon hôtel ; je lui ai recommandé de nous attendre ; voulez-vous l'interroger vous-même ?
— Sans aucun doute, dit le colonel Chabert, et pardon, mon jeune ami, de mon exclamation. Vous avez assez bonne tournure pour la justifier. Où fautil que nous allions ?
— Rue Saint-Denis, cour Batave, au Lion d'Argent.
— Si je ne me trompe pas, la cour Batave a un passage qui communique avec la rue Saint-Martin. C'est par là que nous entrerons, Pfeuty et moi. Vous, messieurs, vous entrerez par la rue Saint-Denis. La précaution est sans doute absurde et superflue ; mais, depuis quelque temps, la police est d'une maladresse si invraisemblable que je m'en méfie.
Sur cette recommandation on se sépara. Georges et Anthyme sortirent par la rue de l'Èchaudé, tandis que le colonel Chabert et le eapitaine Pfeuty sortaient par la rue du Colombier.
Nous retrouvons, une heure après, ces quatre per-
sonnages dans une chambre de l'hôtel du Lion d'Argent.
La cour Batave, construite en 1795 par une compagnie hollandaise qui avait des projets magnifiques, passa pendant quelques années pour une des petites merveilles de Paris. C'était un essai dans le genre delà spéculation faite par le duc de Chartres, au Palais-Royal. Les citoyens de la République Batave avaient voulu bâtir, eux aussi, une cité commerçante dans des proportions monumentales. Au sommet d'un petit campanile élevé sur le corps du bâtiment du fond, ils avaient placé une statue de Mercure.
Deux cours régulières, dont la première était entourée de portiques et d'une galerie couverte, garnie de boutiques, formaient la diposition principale. Une arrière-cour, placée de côté et aboutissant à un assez vilain passage, nommé passage de Venise, prouvait que la Compagnie hollandaise avait été interrompue dans son œuvre ; car le plan primitif, avec ses proportions grandioses, eût absorbé cet emplacement.
C'était dans un coin de cette troisième cour que l'hôtel du Lion d'Argent, bâti lui-même sur un facsimilé réduit de la cour Batave, était situé.
Le voisinage du marché des Innocents, de toutes les rues vouées à l'industrie, avait profané bien vite
l'aspect sévère de la cour Batave. Cette lèpre nécessaire des enseignes, qui a respecté jusqu'ici la place Vendôme, mais qui a complètement envahi la place des Victoires, s'était répandue rapidement sur toutes les façades et accrochée à toutes les saillies des édifices.
Une fontaine égyptienne, qui terminait académiquement la perspective, au fond de la seconde cour, s'était métamorphosée en un débit de vin.
Les premiers cris venus de la halle trouvaient leur écho dans la cour Batave. Les éventaires, les petites voitures, les porteurs d'eau, les marchands d'habits, tout le tumulte matinal et fort apaisé, depuis 1820, des industries portatives, donnait sa primeur aux habitants de cette cité ; et, quand les balayeurs nonchalants avaient enfin achevé de débarrasser pour quelques heures à peine la rue Saint-Denis des détritus de légumes, la dernière odeur de verdure, de feuille de choux écrasée dans le ruisseau se réfugiait dans la cour Batave et s'y condensait, comme le parfum de la terre ofiert en hommage à l'industrie.
L'hôtel du Lion <T Argent, pour ces raisons, avait donc une clientèle bourgeoise et marchande. J'ajoute que la proximité du quartier des Bourdonnais, où se trouvaient les dépôts des filatures champenoises, avait fait de la cour Batave, au moins à cette époque,
LA MAISON DE LA RUE DE l'ÉCHAUDB 47
le caravansérail des Troyens. Georges Berroy, fils d'un grand fabricant de bonneterie, n'avait jamais connu d'autre hôtel à Paris, et, par habitude autant que par souvenir filial, il venait s'installer seul, à chaque voyage, dans la chambre qu'il avait partagée autrefois avec son père.
La femme que les quatre compagnons du Lion dormant venaient interroger ne paraissait pas habituée à l'attente immobile et silencieuse. Les voyageurs qui logeaient au-dessous d'elle l'avaient entendue toute la soirée piétiner dans sa chambre, en marquant le pas avec des souliers épais. Une bougie placée sur une sorte de guéridon, au milieu de la pièce, était l'astre autour duquel la femme Martin tournait en satellite, avec des allures de bote fauve en cage.
Quand Berroy poussa la porte, elle s'arrêta brusquement et vint tomber haletante sur une chaise, en s'essuyant le front.
— Qu'avez-vous donc, Madeleine? lui demanda Georges.
— Oh f j'ai bien fait dix lieues sans m'arrêter, répondit- elle.
— Il fallait dormir, vous reposer en m'attendant.
— Dormir ? Est-ce qu ? on dort dans Paris ? Je dormirai quand je saurai mon mari en sûreté.
Elle parut surprise de voir trois personnes accom-
48 LA MAISON DE LA RUB DE i/ÉCHÀUDÉ
pagner Georges ; son regard devint soupçonneux.
— Ce sont des amis, dit Georges, des amis auxquels j'ai parlé des nouvelles que vous m'avez données et qui veulent vous les entendre répéter.
— A quoi bon? repartit brusquement Madeleine, je ne tiens pas à ce qu'il m'arrive la même peine qu'a mon mari, et à ce qu'on m'envoie hors de France comme lui.
— Vous ne le suivez donc pas ? demanda Musse fort surpris.
— Eh bien? et les vignes ! qui donc les garderait? Est-ce que je puis les emmener avec moi ?
Et tout en répondant, Madeleine ouvrait de grands yeux. Cet homme au visage presque noir lui faisait un peu peur.
Le colonel Chabert alla prendre une bougie sur la cheminée, l'alluma, la plaça à côté de l'autre sur le guéridon; puis, s'accoudant en se penchant pour ne perdre aucune expression de la physionomie de la femme Martin :
— Ne craignez rien, madame, lui dit-il, nous sommes des gens d'honneur, et ce que vous nous direz ne peut, en aucune façon, vous faire du tort. Je suis un ancien militaire, un colonel de la garde impériale ; ces deux messieurs sont des officiers comme moi.
Madeleine s'était levée.
LA MAISON DE LA RUE DE L KCHAUDjK 49
— Un colonel, dit-elle avec respect ; des officiers de l'empereur I
— Oui, des soldats, qui no savent pas porter de cierges aux processions. Mais, asseyez-vous, calmezvous, parlez-nous avec confiance.
Soit que l'importance de ces messieurs l'intimidât beaucoup, soit qu'elle comprit la gravité que prendraient ses récits, commentés et discutés par des officiers, Madeleine parut embarrassée. Elle passa à plusieurs reprises la main sur son front pour éveiller ou pour effacer ses souvenirs; elle dénoua et renoua les rubans de son bonnet. Ses yeux erraient sur les trois visages inconnus, sans oser se fixer.
— Eh bien! Madeleine, reprit Georges avec douceur, décidez-YOus.
— J'ai eu tort de vous parler de tout cela ; il en arrivera du malheur.
— Ne m'avez- vous pas dit que vous donneriez bien des choses pour que l'empereur revint?
— Oui.j'aiditcelaetje lerépète. Ahl si l'empereur revenait, nous serions bien vengés. Mon mari ne partirait pas. L'empereur, je l'ai vu comme je vous vois, monsieur le colonel. C'était à Lesmont, après la bataille de la Rothière. Le temps < vantable : de la pluie, de la boue, du froi
dans une auberge, pendant qu'on faisait ponts derrière lui. 11 demanda à boire. Qi
50 LA MAISON DB LA EUB DB l'É CHAUDE
eut versé du vin rouge, il prit le verre, le souleva, le replaça sur la table et dit : — Non, de l'eau pure ! — C'est moi qui lui versai de l'eau ; il me remercia par un mouvement de la tête, et but; puis il s'en alla. Je vis qu'il avait laissé de l'eau au fond du verre ; il avait aussi laissé une larme que j'avais vue tomber dans l'eau. Quand il n'y eut plus personne dans la maison, je vidai le verre. Ah ! le pauvre homme! comme il avait l'air désolé! Je crois que cette larme de l'empereur que j'ai bue grossit dans ma poitrine et la gonfle. .. J'ai des étouffements quand je pense à lui. Que voulez-vous de moi, messieurs ?
— Ne m'avez- vous pas dit, Madeleine, recommença Georges Berroy, qu'on s'agitait beaucoup dans certaines parties du département?
— Sans doute, sans doute, balbutia Madeleine.
— Est-ce que ce n'est pas vrai, ce que vous m'avez raconté ?
— Si ! c'est vrai ; c'est-à-dire qu'on en parlait à Troyes... Après tout, cela doit être vrai; cela le deviendra davantage.
Et se levant alors avec une exaltation farouche, en dressant ses poings fermés au-dessus de sa tête :
— Ah ! si je pouvais donner aux autres, à tous les hommes, à tous les enfants, à toutes les femmes, la colère, la haine que j'ai là, la France serait bientôt
LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHAUDÉ 51
en feu, et l'empereur serait bientôt en route. Écoutez-moi donc, messieurs, je vois ce que vous voulez et je serai votre servante pour la besogne qu'il faut faire.
Madeleine Martin avait trente-cinq ans, mais paraissait en avoir plus de cinquante. Le h aie et le travail avaient mis sur son visage un second épiderme que sillonnaient des rides prématurées, balafres héroïques du destin!
Pendant l'invasion de 1814, elle avait suivi son mari, en qualité de cantinière.
A l'éclair de ses yeux, au pli terrible que la colère donnait parfois à sa bouche, on comprenait qu'elle avait pu assister moins pacifiquement le patriote Martin dans quelques-unes de ses expéditions sécrètes contre les Cosaques.
Entêtée, rusée, violente, mais sachant répandre comme une huile sur son rude visage, la douceur et la soumission, quand celles-ci lui étaient nécessaires, Madeleine était bien la fille de cette terre de Champagne, ingrate, laide, insipide au regard, mais qui vendange sur ses froids coteaux l'ivresse du monde
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entier. On eût dit un sarment de vigne, brun, sec, cachant la vie et le feu sous son écorce morte.
— Depuis 1815, dit-elle, en posant son poing sur la table, et en regardant en face le colonel Chabert qui l'observait attentivement, nos pays ne se sont pas calmés. Comment voulez-vous donc qu'on oublie, quand on n'a pas rebâti les maisons, quand on ne peut pas aller aux champs, ou en revenir, sans traverser l'Aube ou la Seine sur les poutres noircies et branlantes des ponts brûlés? Ce que j'ai dit à M. Berroy, qui me connaît bien, lui, c'est que les paysans de la forêt d'Othe tiennent depuis longtemps des conciliabules. A Essoyes, les bûcherons se sont rassemblés dernièrement, et ils ont brûlé. le drapeau blanc. On se prépare à en faire de même aux Riceys, à Barsur-Aube, à Laûdreville, à Chaource. La légion du département s'est mise en marche. Mais je vous certifie que les soldats ont du plomb aux semelles. On a arrêté des femmes, parce qu'on n'a pas trouvé les hommes, qui se sont retirés du côté du département de l'Yonne. Quand j'ai quitté Troyes, on annonçait l'arrivée de onze voitures remplies de ces prisonniers. Voilà tout ce que j'ai à vous dire, messieurs.
— C'est beaucoup, murmura le colonel Chabert, si c'est vrai.
— Ah ! si vous ne me croyez pas, allez-y voir ! repartit brusquement la femme Martin, en baissant
les yeux, pour ne pas laisser fouiller son regard. M. de Musse paraissait convaincu. Le capitaine Pfeuty, esprit froid, sceptique, était absolument incrédule. Georges, qui le matin s'était senti remué par les confidences de la femme Martin, commençait à douter. Quant au colonel Chabert, il réfléchissait.
— Vous nous parlez des campagnes ; mais dans les villes, à Troyes par exemple, que disent les ouvriers ? demanda Chabert, après un moment de silence.
Madeleine haussa légèrement les épaules.
— Ils n'en disent pas plus que les ouvriers de Paris. S'ils regrettent l'empereur, on ne le sait guère ; s'ils le désirent, on ne le sait pas. L'empereur n'est plus l'empereur que dans les maisons de paysans. Les gens en boutique mettent des fleurs de lys sur leurs enseignes. Les gardes nationaux sont décorés d'un ruban gris que le baron deBaussancourt leur a distribué au nom du comte d'Artois, pour qu'ils soient bien sages. Ils s'en contentent...
Madeleine parlait celte fois avec un accent de sincérité et une raison qui frappèrent ses auditeurs.
Le colonel, pensif, secouait la tête.
— Pourtant, dit Musse, quand il revint de l'île d'Elbe, les villes ouvraient d'elles-mêmes leurs portes.
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— Oui, reprit la femme Martin, mais si, au lieu de débarquer dans un petit pays, il avait débarqué dans une grande ville, croyez-vous que les gendarmes, le curé et le préfet n'auraient pas réussi à l'arrêter?
— Peut-être ! dit Chabert avec un faible sourire. Les villes s'entendent aux révolutions ; les campagnes s'entendent mieux aux restaurations. Si nous étions des conspirateurs, au lieu d'être de simples patriotes, affligés du présent, nous attendrions l'occasion d'avoir pour nous les villes et les campagnes, car on aurait besoin des deux. Je vous remercie de vos renseignements ; mais si vagues qu'ils soient, ne les donnez à personne ; ils pourraient entraîner des imprudents, et, en tout cas, ils vous feraient du tort. Je crains qu'on ne vous ait trompée.
— Alors, vous ne me croyez pas? demanda Madeleine avec un sourire de défi et en affrontant le regard du colonel.
— Je crois votre accent plus que vos paroles, répondit Chabert. Les bûcherons d'Essoyes sont capables de brûler une guenille blanche, mais l'heure n'est pas venue pour eux, pas plus que pour d'autres, de tirer le drapeau tricolore de leur poitrine.
Madeleine reprit avec finesse :
— Nous autres, bonnes gens de la campagne, nous sommes plus crédules que des Parisiens ; mais vous avouez vous-même que ce qui n'est pas en-
core arrivé, pourrait arriver... un jour... bientôt.
— Bientôt? je n'en sais rien. Un jour? certainement, surtout si l'empereur est regretté par beaucoup de braves cœurs comme le vôtre.
— Il y en a dans notre pays, je vous les ferai connaître.
— A moi? Ce n'est pas possible; mais à M. Berroy, qui est votre compatriote, à la bonne heure !... Si votre mari reçoit un passe-port pour Bâle, je le recommanderai là-bas à des amis. Il est bon d'en avoir, aujourd'hui, dans tous les coins de l'Europe, puisque nul de nous ne sait où il ira demain porter sa tête.
Madeleine remercia, pour la protection promise à son mari; mais il n'y avait pas autant d'humilité dans son remerciement que dans son offre précédente. Elle comprenait, avec sa sagacité naturelle, qu'un pacte était conclu entre ces officiers de l'empire et la paysanne champenoise capable de leur trouver des complices.
— Que pensez-vous de ma payse ? demanda Georges à demi-voix, avec unpetit rire d'excuse, en reconduisant ses trois compagnons dans l'escalier de l'hôtel .
— C'est une bavarde, dit sèchement le capitaine Pfeuty.
— C'est une créature énergique, capable de bien des choses, dit Musse.
50 LA MAISON DE LA RUE DE l'ÉCHAUDB
— C'est une femme excellente, dit Georges, un peu étonné de ne plus pouvoir faire que cet
éloge.
Le colonel Chabert attendit qu'il fût descendu tout à fait pour formuler son opinion. Il s'arrêta, et rassemblant par un geste les trois amis sous le réverbère suspendu au milieu de la cour :
— Nous sommes des hommes, dit-il, et nous pouvons parler en hommes, c'est-à-dire crûment. Eh bien, nous venons de voir là une excellente chienne de chasse. Elle donnera de la voix et de la dent quand il le faudra et autant qu'on le voudra. Je la crois capable de tenir le gibier en arrêt. Mon jeune ami, servez-vous-en, mais prudemment. Les femmes sont du sexe des Euménides. Celles qui ont vu commettre des horreurs, qui ont encore dans l'oreille le cri des blessés, dans les narines la fumée des incendies, valent deux hommes au jour des représailles. Celle-là est adroite. Je m'imagine qu'elle ne boit pas de l'eau de son puits, de peur de s'empoisonner avec les Cosaques qu'elle y a poussés en 1815. Elle a encore des crispations d'étrangleuse dans les doigts. Je ne regrette pas de l'avoir vue. Nous en tirerons parti.
Georges reconduisit les trois officiers jusqu'à la grille de la rue Saint-Denis. Le colonel acheva, en traversant les différentes cours, de lui donner les
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instructions complémentaires, de lui faire les recommandations indispensables.
Quand il fallut se séparer, Berroy fut embrassé avec une dignité paternelle par Chabert, avec simplicité par Pfeuty, avec une tendresse débordante par Anthyme, qui le tint quelque temps pressé sur sa poitrine, en lui murmurant à l'oreille :
— Georges, si vous vous repentiez de ce que vous avez juré ce soir, ne craignez pas de me l'avouer, à moi. Je prendrai le parjure pour mon compte. Je suis triste de vous voir partir seul ; j'ai peur.
— Peur I (Te quoi donc ? répondit Berroy en se dégageant et en attirant Musse à l'écart pour le gronder ; je vais dans mon pays, je retourne chez ma mère; que voyez-vous là de menaçant?
— Le colonel est un homme terrible; il a rendu cette femme suspecte à mon amitié, par sa façon d'en faire l'éloge. Les chiennes de chasse les meilleures peuvent devenir enragées.
— Ne craignez rien, Anthyme ; ce n'est pas Madeleine qui me mordra.
— Si vous êtes jamais mordu, je veux la moitié du venin. Vous entendez, .Georges. Je vous le répète, c'est entre nous à la vie, à la mort!
M. de Musse embrassa une dernière fois son ami et rejoignit Chabert et Pfeuty qui l'attendaient de l'autre côté de, la grille, au milieu de la rue Saint-
Denis. La solitude du quartier, ou plutôt la rumeur que causait l'arrivée des maraîchers à cette heure de nuit autour de la halle, les rassurait sur la crainte d'être remarqués et observés.
Georges reprit lentement le chemin dé sa chambre. Les instructions données par le colonel, les adieux d'Anthyme, les impressions rapportées de la rue de TÉchaudé Saint- Germain, l'engagement d'agir, la responsabilité d'un rôle nouveau, le tumulte de la journée, l'inquiétude de sa jeunesse : tout l'agitait, allait l'empêcher de se reposer.
Il ouvrit sa fenêtre et resta longtemps accoudé, plongeant le regard dans l'obscurité de la petite cour de l'hôtel, comme dans un puits, le relevant ensuite pour le lancer dans le ciel.
— Ah ! si j'étais pogte! se disait avec un insatiable besoin d'épanchement ce jeune avocat qui avait tenu l'épée et qui n'avait foi ni dans la parole ni dans l'épée.
Il eût voulu enfouir dans une élégie le secret de sa tristesse, dût ce secret ensuite être raconté par les roseaux parlants ! Peu à peu, il mit sa pensée à la recherche des êtres qui pouvaient, dans ce mondé, le comprendre et l'aimer. Il n'en trouva pas d'autres qu'Anthyme de Musse parmi ses camarades, et que sa mère parmi ses parents.
— Pauvre mère! se dit Georges, quel chagrin
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vais-je lui donner? Elle croit que je viens à Paris prendre des forces pour vivre la vie de province. J'y puise au contraire l'horreur de cette vie plate et mesquine que je vais retrouver. Pauvre mère ! si je lui donnais du moins la joie d'une compagnie filiale doublée par le mariage! Mais qui donc voudrait de moi et de qui voudrais-je ? Où est-elle, la femme qui sera ma femme? Il est bien temps qu'elle paraisse! Elle m'arrêterait sur le bord du chemin qui peut mener à l'abîme, ou plutôt elle m'éclaire rai t la route et je ne craindrais pas l'abîme. Où est-elle, cette inconnue?
J'insiste, pour ne plus y revenir qu'à de rare6 intervalles, et pour expliquer les événements qui vont suivre, sur ce caractère de Georges Berroy qui était, je le répète, le caractère dominant de la jeunesse libérale de l'époque. Il y eut, vers 1820, à l'heure où paraissaient les premières Méditations de Lamartine, un souffle de sentiment pur et pourtant maladif, religieux et pourtant sceptique, un souffle de grâce et . de mélancolie qui caressait, sans la tarir, la rosée des larmes sur la tige tremblante des âmes de vingt ans, fleuries à travers des ruines.
Georges était poôte sans le savoir, mais non pas sans le vouloir. La haine politique qui l'avait entraîné dans des conciliabules symboliques et qui allait le pousser dans de terribles aventures, n'était
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au fond qu'un grand besoin d'aimer. Il croyait désespérer, à la veille de ses plus grandes espérances.
Le lendemain de cette journée si agitée, de cette soirée si émouvante, Georges qui avait peu dormi s'éveilla pourtant dans de meilleures dispositions.
Le temps paraissait remis au beau ; le soleil se hasardait au bord des toits, en plongeant dans la rue de grands rayons, comme pour tâter la boue et la menacer. Le rire de Paris, qui se composait alors des refrains de la mansarde, de la roulade aiguë des oiseaux en cage, des cris stridents ou traînards des marchands ambulants, des aboiements de l'homme ou du chien, du trémolo des pesantes voitures, du clic- clac des fouets, du point d'orgue des porteurs d'eau, ce rire de Paris, harmonieux dans sa diversité, plaisant dans son charivari, s'élevait peu à pou, invitant à l'activité, à la vie, au travail.
Georges fit avec gaîté ses préparatifs de départ pour le soir même, et quand il eut fini, il alla s'informer de Madeleine Martin.
Celle-là ne s'était pas couchée, par défiance provinciale des lits parisiens, ou par complot d'écono-
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mie, s'imaginant peut-être qu'on ferait payer le logement moins cher si la couverture du lit n'avait pas été défaite.
Mais son insomnie ne laissait aucune trace sur son rude visage.
Elle convint avec Berroy d'un rendez-vous pour l'après-midi au bureau de la diligence. Devant aller au Palais de justice chercher la permission promise, prévoyant qu'elle aurait peut-être besoin d'attendre longtemps et de se rendre ensuite à la Préfecture de police, elle était tourmentée d'un seul scrupule : ces démarches l'empêcheraient d'aller remercier le patriote considérable, le Champenois retiré à Paris, M. Soudin, dont l'intervention avait été toute-puissante en faveur de Martin.
— Je ne veux pas que ce bon monsieur me croie ingrate ou malhonnête, disait Madeleine.
— Rassurez-vous, lui répondit Georges ; la visite que vous ne pouvez faire, je la ferai.
— Vous? Ah ! que vous êtes bon !
— Vous me fournissez une occasion de remplir un devoir de politesse auquel j'allais manquer. M. Soudin est un ami de ma famille. Quand je faisais mon droit à Paris, j'allais souvent chez lui. Je serai grondé de n'avoir pas été le voir à mon arrivée; mais je serai bien reçu et je ferai accepter mes excuses avec vos remerciements.
— C'est un homme bien capable, M. Soudin, dit Madeleine en secouant la tête. S'il voulait, celui-là, vous donner des conseils pour la politique...
— Lui 1 un sage, uù philosophe, un éternel résigné ou un éternel mécontent! Il n'aimait pas l'Empire, il n'aime pas les Bourbons, mais je crois qu'il ne ferait rien pour renverser les uns au profit de
l'autre.
— J'aurais cru pourtant, à sa façon d'accueillir ma demande, de m'interroger sur mon mari, sur ce qui se passe à Troyes...
— Simple curiosité de compatriote.
— Ah ! sa curiosité ressemblait pourtant tout à fait à la vôtre ; et, quand il a parié de me recommander à un magistrat de ses amis, il avait le môme air que votre colonel d'hier au soir, offrant de recommander mon mari à des amis de Bâle.
— Eh bien, Madeleine, je vous dirai ce soir si vous vous trompez.
— En tous cas, n'oubliez pas de le bien remercier pour moi. C'était dans son temps le premier avocat de Troyes. Quel dommage qu'il ait qui 'é le pay&I S'il avait défendu mon mari, lui qui était toujours sûr de son affaire, il l'eût fait acquitter!
Madeleine Martin disait vrai. M. Soudin avait été la gloire du barreau troyen. Ses plaidoiries étaient restées célèbres ; elles sont devenues légendaires.
On en citait de fort plaisantes, dans le goût du mémoire de Grosley pour Etienne Boyau, garde-malades, contre M. Bourgeois, chanoine de Saint- Urbain de Troyes. On en citait de fort éloquentes et de très-pathétiques.
Cette gloire locale, si prodigieuse qu'elle fût, s'était trouvée tout à coup impuissante à consoler M. Soudinde la mort de safemme, arrivée brusquement en 1810. N'ayant pas d'enfants, possédant une fortune patrimoniale un peu accrue par son travail, il était venu s'installer à Paris dans un vieil appartement de la rue d'Angiviller.
L'étonnement fut profond à Troyes et dans tout le département, quand on apprit que le Mirabeau de la me des Bûchettes, comme on l'appelait, renonçait à ses triomphes oratoires de la cour d'assises, aux perspectives brillantes que les fonctions municipales et le mandat de député pouvaient lui offrir. Comment, à quarante-deux ans, avait-il tant de philosophie?
Les confrères qui se partagèrent la clientèle de M. Soudin ne manquèrent pas de répéter sur tous les tons que c'était l'orgueil qui déterminait ce départ, et que la fleur du barreau troyen, en se transplantant à Paris, espérait embaumer la capitale de la France, comme elle avai arrondissements. Quant à ex solable douleur cette grand sonne dans les quatre cent c
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du département n'y songea et ne fit cet honneur extravagant à l'amour conjugal.
Les parents mêmes que M. Soudin laissa dans le pays, quand on les questionnait à cet égard, répondaient avec un sourire de rancune :
— M. Pierre Soudin n'a pas tant de sensibilité, puisqu'il s'éloigne d'une sœur qu'il aime et d'une nièce qui est son unique héritière.
Un peu de dépit et d'aigreur se mêla donc, pendant les premières années, aux regrets que laissa M. Soudin. Mais quand on sut qu'il vivait simplement, tranquillement, à Paris, en dehors de tout bruit et de tout écho bruyant; quand on acquit la preuve que l'avocat retiré ne refusait jamais un secours, un conseil, une démarche à un compatriote qui venait le trouver; quand on apprit qu'il était pour sa sœur le meilleur des frères, pour sa nièce le plus tendre des oncles, pour son beau-frère le plus courtois des amis, on fut bien contraint de reconnaître que M. Soudin n'était ni un ambitieux, ni un ingrat, ni un égoïste. On le déclara un original fieffé, parce qu'il préférait le voisinage du Louvre au voisinage de l'Hôtel de Ville de Troyes, et parce qu'il aimait mieux respirer à Paris qu'étouffer dans son pays natal.
Cette opinion n'entama guère son prestige que dans l'esprit de quelques bonnetiers féroces. La grande
majorité de ses compatriotes devint insensiblement fière d'avoir dans la capitale un avocat officieux pour tous les besoins de la vanité ou de la vie réelle, et nul ne prenait place dans la diligence de Paris sans avoir en portefeuille l'adresse de M. Soudin, rue d'Angiviller, n° 12.
Georges Berroy apaisait réellement sa conscience en se chargeant de la commission de Madeleine Martin ; car il se sentait coupable. C'était la première fois qu'en venant passer deux semaines à Paris, il avait négligé une visite qui n'était plus seulement un devoir, tant il trouvait à chaque fois plus d'attrait et d'excitation généreuse dans la conversation douce et forte de M. Soudin. Mais les longues conférences avec Anthyme, les projets d'affiliation à la Société du Lion dormant, les agitations politiques de la rue, avaient absorbé Georges pendant son séjour. Toutefois, dans sa loyauté, Georges s'avouait bien à luimême l'insuffisance de son excuse et se disait que c'était aussi un peu volontairement qu'il n'était pas venu courir la chance d'un interrogatoire auquel, d'ordinaire, il n'avait rien à dissimuler.
M. Soudin, qui lui avait parlé plusieurs fois de ses fréquentes relations avec les officiers en demi-solde, eût deviné, pressenti les engagements que son jeune ami voulait prendre; il les eût blâmés et empêchés. Maintenant que le pacte était conclu, Georges n'avait
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plus peur que d'un blâme; or, il savait que M. Soudan n'était pas un faiseur de harangues inutiles et avait eu jadis la réputation (assez originale pour un avocat) de ne plaider que quand il avait encore l'espoir de convaincre.
La rue d'Angiviller, qui fut effacée du plan de Paris en 1853, était une bonne petite rue tranquille, peu attrayante aux regards des étrangers, mais trèsrecommandable au goût des amateurs de vieux et vastes appartements. Elle allait en biais, de la rue des Poulies à la rue de l'Oratoire. Quelques restes du vieil hôtel d'Angiviller et les imposants bâtiments de l'Oratoire, servant alors à l'administration des domaines du roi, ainsi qu'à la caisse d'amortissement, lui donnaient un air de fierté. Le Louvre projetait une ombre sévère sur les cours des maisons ; mais on n'en riait pas moins dans cette rue claustrale puisque Sophie Arnould y demeura. Il est vrai qu'elle y mourut. M. Soudin occupait l'appartement de l'actrice. Ne l'ayant pas pris le lendemain de la mort de cette rieuse invincible, succédant à un successeur de Sophie Arnould, il n'avait pas eu besoin de corriger lui-même l'aspect du salon et du boudoir, ni de faire envoler les Amours dénichés de l'alcôve et du plafond pour établir sa bibliothèque, pour installer le mobilier simple et grave d'un bourgeois richexpii a fait le choix définitif du décor de sa vie.
On pouvait se présenter de bon matin chez l'ancien avocat, qui recevait toujours, comme avant l'heure des audiences du tribunal. Georges connaissait ce détail et fut très-surpris quand le domestique, en lui ouvrant la porte lui répondit, à neuf heures, que M. Soudin était sorti.
— Croyez-vous qu'il rentre bientôt? demanda-t-il avec un désappointement tempéré par la satisfaction de n'être pas grondé.
— Je ne saurais vous le dire.
Au même instant, la porte du salon donnant dans l'antichambre fut doucement entr'ouverte, et une jeune fllle-apparut.
— Monsieur Berroy, dit-elle avec un sourire, si vous pouvez attendre un peu... entrez au salon.
Georges resta pendant une seconde la bouche béante, lçs yeux ouverts, stupéfait, charmé. Cette vision, cet accueil, son nom prononcé par cette jeune fille qu'il ne connaissait pas, l'étonnaient profondément. Par un caprice bizarre de son imagination, par un jaillissement instantané de ses émotions de la veille, comprimées depuis le matin, devant cette porte qui s'ouvrait lentement et avec grâce il revoyait la porte symbolique du Lion dormant. Le rayon de soleil passante travers les fenêtres de l'antichambre et étalant devant lui sur le parquet un sentier d'or qui aboutissait au salon, lui rappelait la torche fu-
meuse de la nuit précédente. Il eut comme le pressentiment rapide, comme la tentation d'une nouvelle et bien différente épreuve. Il s'inclina fort ému, balbutia quelques mots d'excuse, de politesse, et entra dans le salon.
La jeune fille, qui lui présentait un fauteuil et qui s'asseyait elle-même à quelques pas sur une chaise, paraissait avoir dix-neuf ans. Elle n'était ni grande, ni petite, ni mince, ni grasse, ni brune, ni blonde, ni jolie, ni laide ; mais elle avait une harmonie de la taille, du visage, des yeux, des cheveux, qui, ne provoquant aucune admiration banale, ne suscitait non plus aucune prévention. On la trouvait aimable, tout d'abord, avant de se demander ce qu'il fallait aimer en elle. Dans un bal, elle faisait nombre; dans un cercle de famille, elle devait être indispensable.
Berroy ne l'avait jamais vue, pensait-il, mais au bout d'une minute, il ne s'étonna plus de la voir; il ne ressentait que le plaisir de \h contempler, tant elle paraissait être la grâce nécessaire de cet appartement honnête, de cet intérieur décent.
Elle était habillée discrètement, selon la mode la plus indiscrète, qui tendait le corsage des robes sur la poitrine, la robe elle-même sur les hanches, qui écourtait les jupes trop étroites, qui mettait les bras à nu, qui relevait les cheveux sur le sommet de la tête, en un double nœud gigantesque, avec quel-
ques boucles frisées de chaque côté des tempes.
Il faut convenir que quand une femme ou une jeune fille résistait aux toilettes de 1820, elle justifiait un peu d'hyperbole dans les compliments qu'on lui adressait ; car elle avait passé par une épreuve que récuseraient les femmes à la mode de 1873.
Georges regardait la jeune fille avec embarras, et la jeune fille lui souriait avec confiance. 11 comprit pourtant, au bout de deux minutes, que c'était à lui à parler le premier, et, avec un grand effort ;
— Me suis-je trompé, mademoiselle, en croyant vous entendre prononcer mon nom?
— En aucune façon, monsieur Georges.
— Quoi ! vous connaissez aussi mon prénom ?
— Votre mère, monsieur, l'a dit souvent à la mienne, en lui parlant de vous.
— Ma mère! Vous êtes de Troyes?... Oh! pardon de n'avoir pas deviné tout de suite... Mademoiselle Delatour ?
— La nièce de M. Soudin, oui, monsieur, répon^ dit la jeune fille avec une gentillesse un peu maligne. Ce n'est pas bien difficile à deviner, quand on me voit ici.
— Oh! je vous reconnais parfaitement, reprit Georges, en rougissant de mentir.
— N'essayez donc pas, monsieur, dé me faire croire que vous m'avez jamais regardée, reprit vive-
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ment, mais sur un ton plus sérieux, la nièce de M. Soudin. Nos mères sont d'anciennes connaissances, je n'ose dire d'anciennes amies, puisque leurs enfants ne sont pas d'anciens amis. J'ai vu, quand j'étais petite, l'excellente madame Berroy pleurer de votre départ pour l'armée. J'ai été souvent prier avec, elle pour votre retour. Je suis donc pour quelque chose dans la faveur que Dieu vous a faite de vous laisser revenir sain et sauf. Combien de fois n'ai -je pas entendu raconter vos succès 1 Mais moi, qui se serait occupé de ma chétive personne? Je n'ai été ni militaire, ni avocat ; il était tout naturel qu'on ne vous parlât jamais de moi, et je ne vous en veux pas d'ignorer mon prénom.
— Permettez-moi de vous le demander, pour ne plus l'oublier.
— Je me nomme Emilie, et je vous permets, mon sieur, de ne plus vous en souvenir.
— Emilie! répéta Georges Berroy, en retrouvant tout à coup la mémoire ; en effet, il me semble avoir joué autrefois, dans la maison de la rue des Bûchettes, quand M. Soudin habitait Troyes, avec une petite fille qui s'appelait Emilie.
— Et moi, reprit en riant Emilie, je me souviens d'avoir été battue par un camarade qui Rappelait Georges,
— Oh! battue!
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— Oui, monsieur, battue... J'ai bien pleuré. Vous étiez un tyran... vous vouliez faire l'empereur.
— J'avais onze ans !
— Et moi, monsieur, je n'en avais que sept; vous abusiez de votre force.
— Vous souvenez-vous, mademoiselle, du sujet de la querelle ?
— Si je m'en souviens l Les victimes n'oublient pas leurs bourreaux. Vous vouliez que je fusse votre petite femme, à vous, tout seul; et moi, pour ne pas faire de jaloux, je voulais que mon cousin, Pierre Delétang, fût aussi mon mari.
— Eh! mademoiselle, songez-y ! Pierre était un rival redoutable. Il était très-beau, très-grand, trèsrose, très-important, et puis, votre cousin!... Moi, j'étais maigre, pâle ; j'avais raison de l'envier.
Mademoiselle Emilie eut un éclair de malice.
— 11 n'a pas changé, dit-elle, il est toujours trèsgrand, très-imposant; il est toujours mon cousin. Mais il n'y a plus que lui pour proclamer sa beauté.
— Aussi, je ne lui en veux plus, dit Georges étourdiment.
Mademoiselle Delatour baissa les yeux, rougit et sourit. C'était faire entendre délicatement à Georges que son exclamation était prise comme un compliment un peu hardi, mais si involontaire, qu'on le lui pardonnait.
72 LA MAISON DB LA RUE DE L ËCHAUDfe
Georges n'eut pas le temps de se repentir : Emilie lui épargna charitablement un acte de contrition, môme silencieux. Ce fut elle qui s'excusa.
— Si je me suis permis, monsieur, dit-elle avec une simplicité charmante, de prouver que je vous connais et de vous retenir, c'est que mon oncle m'avait bien recommandé d'agir ainsi.
— M. Soudin savait donc que j'étais à Paris?
— Mais oui, monsieur, puisque c'est moi qui vous ai dénoncé. Je suis partie de Troyes le lendemain de votre départ, avec des parents ; et madame Berroy, qui nous a rencontrés au bureau de la diligence, m'a chargée d'une commission pour vous.
— Une commission?
— « Vous verrez mon fils, m'a dit madame votre mère, recommandez-lui de ne pas rester longtemps absent; je suis jalouse de Paris. » Elle avait le cœur gros, je vous rassure, en parlant ainsi. Je lui ai promis de faire sa commission à notre première rencontre. Mais avouez, monsieur, que ce n'est pas ma faute si j'ai bien attendu! Tous les soirs je disais à mon oncle : « • Berroy Mviendra sans doute de-
main matin; » ut tous les matins, à chaque coup de sonnette, j'allais écouter derrière cette porte ; mais inutilement. Après avoir désespéré de m'acquitter de mon message, j'avais fini par espérer que vous étiez parti.
— Je pars ce soir.
— Et vous venez dire, tout ensemble, bonjour, et adieu à mon oncle.
— Je viens m'excuser.
— Vous faites très-bien.
— Mais comment expier mes torts envers vous, mademoiselle?
— Quels torts? Les coups que vous m'avez donnés autrefois? Il y a longtemps que je n'en porte plus la marque. D'ailleurs, faut-il vous l'avouer? je me souviens que je vous ai un peu égratigné, dans ce temps-là.
Georges était ravi. Cette gaité passait à travers les derniers brouillards de sa mélancolie, en les déchirant, comme une alouette qui briserait des fils de la Vierge, en s'envolant d'un buisson.
Cet éclair de jeunesse vraie, sans coquetterie et sans fausse honte , ce rire honnête, cette familiarité mutine, ce reproche caressant do la province qui se faisait si engageante, cette aurore enfin d'une âme printanière qui se révélait à lui après les avances d'une belle matinée, lui mettaient de la lumière plein
le cœur. Pourquoi n'était-il pas venu plus tôt? pourquoi devait-il s'en aller si vite? H n'était que plus pressé de se désaltérer à cette source fraîche qui lui riait tout à coup, de se regarder dans ce miroir naïf de son enfance, et d'y rechercher les traces effacées de son visage heureux d'autrefois*
Mais pourquoi se trouvait-il malheureux maintenant? Que lui manquait-il donc? Avait-il dans son passé d'hier un remords, une faute? et les malheurs publics devaient-ils s'imposer à ce point à son cœur, qu'ils dussent lui interdire à jamais les espérances du bonheur intime? N'était-ce rien que l'appel de la nature, de la vie? Avait-il le droit de pousser l'amour de la patrie jusqu'à la haine de lui* même?
Sans se faire toutes ces réflexions, Berroj les sentait confusément chuchoter en lui : le silence pesant de son âme avait cessé. Un oiseau rieur éveillait des échos longtemps méconnus.
L'entretien, le bavardage d'écoliers, alerte comme un jeu de volant, se continua ainsi entre les deux jeunes gens, redevenus bien vite camarades* Emilie avait peu à peu rapproché sa chaise et Georges s'était levé de son fauteuil. Il s'y appuyait maintenant avec abandon, tendant les mains ouvertes avec une espérance involontaire de rencontrer les petites mains d'Emilie.
Mais en 1820, les modes anglaises n'influaient que sur les coiffures, les étoffes et la toilette. On ne leur avait pas encore emprunté cette habitude du shake handy devenue [complètement française aujourd'hui. Quand on offrait le bras à une femme, on avait soin de le présenter arrondi en cercle, de peur d'un contact trop étroit; quand, dans un bal, on conduisait sa danseuse, celle-ci accordait le bout des doigts; et, comme les gants étaient toujours un peu longs, on ne touchait pas même l'extrémité de la main. Le valseur se tenait à une si respectueuse distance de sa valseuse qu'il eût pu enfermer une colonne de la salle de bal dans le rond exact qu'il faisait en tournant. Prendre la main d'une femme, c'était un préliminaire fort grave, puisqueles doigts étaient sacrés comme la bouche, et que la suprême galanterie n'allait pas, en public, au-delà d'un baiser sur les ongles ; prendre la main d'une jeune fille, c'était, dans ce temps-là, un sacrilège.
Cela n'empêchait pas que Georges, un peu ré va* lutionnaire par tempérament, ne fût violemment lente d'emprisonner pendant une minute au moins ces doigts, menus, espiègles, câlins, qui jasaient aussi, qui soulignaient le dialogue en menaçant, en avertissant, en apaisant, en voletant pour ainsi dire, dans un geste perpétuel de pigeon-voie, entre elle et lui.
Mais Emilie se défiait sans épouvante et se moquait sans cruauté.
Au plus fort de l'idylle, la porte du salon s'ouvrit, et M. Soudin entra. D'un regard il embrassa le tableau; cette fois le mot embrasser peut être pris dans son sens littéral, tant il y avait de bienveillance attendrie dans le sourire de l'ancien avocat.
M. Soudin, nous le savons, était âgé de cinquantedeux ans. De grande taille, avec un front haut, un visage correct, un teint mat, il avait une physionomie placide. Ses yeux abrités, mais non cachés par des sourcils épais, brillaient d'une lumière égale que la réflexion leur donnait et maintenait sans éclipse. Bien que l'ensemble de la figure annonçât de la gravité, on remarquait à chaque extrémité de la bouche une fossette, le moule usuel d'un sourire qui accueillait tout le monde, sans mentir a personne.] Ses] cheveux, grisonnants aux tempes, étaient restés noirs et épais sur le sommet de la tête. Le corps robuste, la démarche précise attestaient la force et la volonté, M. Soudin ne semblait devoir être déplacé nulle part, ni dans aucune fonction, si haute qu'elle fût. Le conseil, l'action, la lutte, la résignation et même, à certaines heures de repos, la le et sans excès des bonnes choses inaient dans cet homme tout bu-
Quand on rencontre ces natures complètes et modestes, on s'étonne que leur universalité ne leur suggère aucune ambition, et Ton craint qu'elles ne restent inutiles en demeurant sans titre officiel. Mais leur force même les éloigne d'une gloire spécialisée. Elles rendent plus de service en demeurant dans la foule. Elles y portent l'étalon métrique des âmes. Chacun peut se mesurer à ces modèles ; ils rectifient les contemporains, viennent en aide à tous les efforts nécessaires, ne découragent aucune illusion généreuse, sans jamaisvouloiren suggérer d'imprudentes.
M. Soudin était le type, devenu plus rare depuis l'infatuation qui a suivi 1830, de cette bourgeoisie, superbe dans sa simplicité, qui fit les grandes choses de la Révolution de 1789, et qui, servant de point d'intersection aux aristocraties descendantes, aux démocraties ascendantes, doit être la modératrice, la règle, mais aussi l'auxiliaire infatigable de toutes les conquêtes entreprises au nom de la liberté.
M. Soudin s'avança en silence ; quand il fut à quelques pas des jeunes gens :
— J'ai peur de vous déranger, dit-il d'une voix douce, qui conservait le grasseiement champenois.
— Au contraire, mon oncle, vous nous tirez d'un grand embarras, répondit Emilie, qui vint offrir son front à M. Soudin ; M. Berroy allait perdre patience, et moi j'avais épuisé les sujets de conversation.
— Est-ce vrai? demanda M. Soudin, en tendant les deux mains à Georges Berroy.
— Mademoiselle se venge de ce que je ne l'avais pas reconue.
— Décidément, mon ami, vous avez peu de mémoire. Qu'on oublie une bambine, je le comprends sans l'excuser; mais moi, me direz-vous pourquoi depuis quinze jours vous feignez de m'avoir oublié?
Georges se mordit la lèvre et garda le silence. M. Soudin prit plaisir à cet embarras naïf; il ne voulut pas cependant en abuser.
— Vous nous raconterez, si vous le voulez, en déjeunant, ce que vous avez fait pendant ce voyage... car vous déjeunez avec nous; je Pexige; c'est ma réparation. Tu entends, Emilie? fais mettre son couvert.
La jeune fille sortit pour donner des ordres. M. Soudin dit alors d'un ton plus sérieux à Berroy :
— Vous êtes allé hier au faubourg Saint- Antoine ?
— Je vous avoue qu'il ne m'a pas été possible d'aller jusque-là, répondit Georges avec franchise, la troupe m'a barré le chemin.
— Je m'en doutais I Je ne vous gronde pas. Prônez garde seulement, une autre fois, mon ami, aux compagnons de route que vous choisirez.
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— Pensez-vous donc qu'il y ait à choisir?
— Oui, je le pense, et votre observation même me prouve que vous avez déjà choisi.
— Je ne comprends pas.
— A votre Age, mon ami, on ne croit aux idées que quand elles ont de la chair, des os, une couronne ou une auréole au front. Il faut avoir vécu, souffert et réfléchi pour se défier des incarnations et pour servir la cause de la vérité humaine sans servir la cause d'un homme. Vous avez fait la campagne de France ; l'empereur vous a brûlé de son regard. Vous êtes bonapartiste ; et vous croyez qu'il faut l'être pour mieux haïr les Bourbons... Paris s'anime, s'exalte; vous êtes venu par hasard, par instinct, par impatience, peut-être même pour obéir à un signal, tàter de l'atmosphère de Paris. Vous avez revu des camarades, fréquenté des officiers en demi-solde ; on a bu à un retour chimérique. Il semble tout naturel que vous ne m'ayez pas pris pour confident. Est-ce vrai? Ai-je bien deviné?
Georges ne put s'empêcher de pâlir.
— Voilà la première fois, monsieur, répondit-il très-sur pris, que vous me parlez ainsi.
— C'est que jamais il ne fat plus urgent de la part d'un homme de sang-froid de donner des conseils à un jeune enthousiaste comme vous. Depuis cinq ans, mon ami, je vois distinctement votre douleur et vos
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regrets. Mais j'espérais que le travail, la vie, l'amour même, dissiperaient ces tristesses. Depuis que je sais que vous êtes à Paris, j'ai de l'inquiétude. L'agitation de ces jours derniers, qui se continue et qui se continuera, redouble mes craintes. Je viens de visiter quelques amis, des patriotes qui ne veulent pas renverser un despotisme caduc au profit d'un despote valide; ils ne m'ont pas rassuré. Quand partezvous?
— Ce soir même.
— Ah )... vous faites bien. Paris est malsain. Mais permettez-moi de m'étonncr que vous agissiez avec tant de prudence.
— Je ne suis venu que pour quinze jours ; ma mère s'alarmerait d'une plus longue absence.
— C'est de la piété filiale bien ponctuelle ; je vous en fais mon compliment. Pourriez-vous encore, mon ami, me promettre de n'emporter ni mandat, ni mot d'ordre?
Georges baissa la tête, pour ne pas laissser regarder dans ses yeux.
M. Soudin reprit d une voix grave, presque attristée :
— Ainsi, mon conseil arrive trop tard? Vous aurez fait sans doute quelque serment?... Je le regrette. J'aurais voulu vous servir de parrain, ailleurs que dans la société de vos officiers en demi-solde!
— Vous monsieur?
— Moi. Cela vous étonne ? Eh bien, moi aussi j'ai des complices qui valent les vôtres. Les miens parlent à la tribune, se manifestent publiquement ; et je puis vous dire leurs noms, qui ne sont pas inscrits au comptoir du café Lamblin, mais qui sont déjà recueillis par l'histoire. Ils se nomment Lafayette, Foy, Casimir Périer, Camille Jordan, Manuel, Benjamin Constant, Laffitte, d'autres encore. Yoilà les chefs que je voulais vous donner. Avec ceux-là, vous auriez combattu pour la liberté et non pour une autre servitude. Ils vous auraient bien accueilli... Mais votre choix est fait... n'en parlons plus... Seulement, n'oubliez pas que j'étais le camarade d'enfance de votre père, que j'ai bien le droit de le remplacer dans certains cas. Ne vous exposez pas sans penser à moi, sans me jeter un cri d'adieu, et si vous étiez jamais en péril, un cri de détresse. Le voulez-vous? mon ami.
— Jele veux bien, répondit Berroy touché jusqu'aux larmes.
Emilie rentrait dans le salon.
— Voilà la muse du déjeuner qui nous annonce que nous sommes servis, reprit M. Soudin avec gaîté. A table. Offrez votre bras à ma nièce, et allons faire tous les trois la paix, en trinquant avec du vin.du pays!
Georges et Emilie obéirent, en se saluant avec une solennité un peu affectée. Tandis qu'ils se dirigeaient, bras dessus bras dessous, vers la salle à manger, M. Soudin qui les suivait, hochait la tête en souriant, et son sourire disait :
— Pourquoi pas ?
Georges, dans les quelques mots échangés avec M. Soudin, avait perdu sa gaîté. La parole de l'ancien ami de sa famille, toujours écoutée avec respect, avait déposé dans sa conscience un ferment de doute. Les enthousiastes ont de ces défaillances rapides; et c'est à cette condition que 1'enthousiasjne n'est pas de la folie.
Cette politique bourgeoise, sans appareil et sans mystère, qui remuait l'opinion à ciel ouvert, qui comptait sur l'honneur des citoyens, sans vouloir les enchaîner par un serment, lui faisait envisager avec un retour d'ironie les bons compagnons du Lion dor mant, masqués, et déguisés, qui remuaient des torches, des épées de féeries, dans un décor d'Opéra.
La première partie du déjeuner se ressentit donc de ce trouble jeté dans l'esprit de Berroy. M. Soudin
ne l'aidait pas à le surmonter. Quant à Emilie, elle veillait sur le service et ne se croyait plus obligée qu'à un rôle bien secondaire, lorsque son cher oncle était là. En 1820, la modestie n'avait pas encore été rangée parmi les préjugés, et les jeunes filles ne parlaient que-quand un encouragement direct de leurs parents les autorisait à parler.
M. Soudinne fit pas trop attendre cette liberté. Il entrait, je ne dirai pas dans ses calculs, dans ses projets, mais dans ses dispositions sentimentales, ce matin-là, de se donner le tableau, peut-être aussi le sujet d'études et d'observations, et à coup sûr le ressouvenir, de deux jeunes cœurs s'épanouissant à l'aise, sans pruderie étroite, sans arrière-pensée, en toute franchise et en toute innocence.
Il voulut qu'Emilie racontât exactement comment elle avait reçu Georges ; et il exigea de Berroy l'aveu de son étonnement à l'apparition d'Emilie. Il révint avec bonne humeur sur l'histoire des coups échangés autrefois entre les deux enfants, dans son petit jardin de la rue des Bûchettes. Il taquina sa nièce sur sa prétendue coquetterie ; il feignit de croire que le cousin Delétang était un cousin dangereux ; il promit de mettre ordre à cela. Il gronda doucement Georges d'avoir oublié la jeune fille qu'il avait battue ; et quand il eut bien montré à son jeune ami tout ce qu'il y avait d'esprit moqueur, mais de sensibilité,
de résolution et de soumission dans le cœur de sa nièce ; quand, en revanche, il eut fourni à Georges un prétexte pour parler avec éloquence de ses travaux, de ses mécomptes politiques, de ses lectures, de ses ambitions, il prit à son tour la parole et ne la laissa plus.
Il charma les deux jeunes gens : il les attendrit ensemble, en peignant son enfance, sa jeunesse, son veuvage; il laissa échapper le secret de sa vie, le chagrin qui parfumait ses pensées, en les élevant, sa fidélité envers la morte qui l'avait poussé à Paris, dans la solitude tumultueuse que les âmes blessées, mais non découragées, recherchent au milieu des foules. Cette partie du récit, bien que touchant à une douleur profonde, ne fut point attristante pour ses deux jeunes auditeurs.
M. Soudin parlait avec une sérénité qui donnait presque l'envie de souffrir aussi bien, pour avoir autant de vertu. Il n'y a jamais d'ailleurs grand péril à évoquer devant des jeunes gens la mort en même temps que l'amour. On les rend tout au plus pensifs pendant quelques instants; on ne les afflige pas. La vie, qui chante si haut dans leurs veines, les empêche de prendre comme une menace le deuil des autres. L'amour en deuil leur apparaît seulement plus religieux : mais c'est toujours l'amour. La mort est pour eux un lointain invisible, derrière le lointain
de la vieillesse. Il leur semble qu'ils n'y arriveront jamais, et dans leur ciel infini, où l'amour brille comme une aurore, ils distinguent à peine la pâle effigie de la mort, comme une lune qui n'ose se montrer en plein jour.
M. Soudin savait bien par quels sentiers il voulait promener Georges et Emilie. Quand il leur eut fait respirer les fleurs nées de la tombe, il les installa, pour ainsi dire, sur la pelouse des souvenirs aimables, et s'assit sur l'herbe, à côté d'eux, et fut intarissable d'anecdotes sur Troyes, sur les belles promenades qu'il avait tant de fois parcourues et qu'il leur faisait parcourir. Il découpa les silhouettes amusantes de quelques-uns de ses contemporains champenois, que Georges fréquentait, qu'Emilie connaissait. Il promit d'aller revoir bientôt ses vieux amis de province; il chargea Berroy de commissions verbales pour sa sœur, pour son beau-frère, et finit par faire boire ses deux convives à la santé de leurs deux familles. En rapprochant leurs verres, les deux jeunes gens rougirent ; mais leurs yeux eurent le même regard et semblaient être à l'unisson de la mèrae joie.
Georges sortit de table avec la fièvre. Chose singulière! il avait à la fois un grand bonheur d'être là et une grande hâte de se retrouver seul. Il ressentait comme une peur enfantine d'être obligé de quitter
son rêve en quittant la maison, et en même temps il voulait s'assurer qu'il pourrait l'emporter avec lui.
M. Soudin l'embrassa de bon cœur.
— Je vous ferai surveiller, lui dit-il à l'oreille. J'ai une police à Troyes.
— J'accepte cette haute surveillance, répondit Georges avec effusion, en regardant mademoiselle Delatour.
— Nous verrons cela. Allons, Emilie, donne-lui la main, et souhaite-lui un bon voyage..
Emilie obéit. Georges n'osa presser dans la sienne cette main qu'il avait tant désirée deux heures auparavant. Il craignit d'être brutal en se montrant poli; d'en trop dire, en n'en disant pourtant pas assez selon son cœur. Emilie retira doucement ses doigts qui avaient à peine été effleurés par les doigts de Georges, et prenant prétexte de quelques ordres à donner, elle balbutia un adieu, fit la révérence et sortit.
Georges revint à l'hôtel du Lion- d 'Argent ', la poitrine gouflée, l'œil en feu. Il ferma son porte-manteau, paya la dépense, ordonna qu'on portât ses bagages au bureau de la diligence, rue du Bouloi, et s'en alla errer dans Paris.
Il lui était impossible d'attendre à l'hôtel l'heure du départ ; la cour Batave lui parut odieuse ; l'odeur de
la rue Saint-Denis et de la Halle lui sembla ce qu'elle était en réalité, une mauvaise odeur. Il avait besoin de parfums, d'air caressant; il courut aux Tuileries, tourna longtemps autour des parterres, des orangers, sous les grands arbres, cherchant la vision qu'il portait en lui, riant tout haut quand il était seul, s'arrêtant avec complaisance devant les enfants qui jouaient, devant les femmes qui causaient, saluant les plus jeunes, tenté d'aborder les hommes de son âge, en quête d'effusion, d'épanchements.
Il atteignit, dans une de ses courses à travers le jardin, l'extrémité de la grande allée; et comme il vit beaucoup de monde sur la place de la Concorde, il s'avança jusqu'à la grille.
Deux détachements de dragons allaient et venaient sur la place, en se croisant. Des curieux montés sur les parapets des fossés regardaient, et par inter- * valles poussaient des cris ; aussitôt les dragons s'élançaient au galop à travers la foule, bousculant les promeneurs, les frappant du plat de leur sabre et quelquefois de la pointe.
Georges vit ce spectacle et ne parut pas le comprendre.
— Que se passç-t-ildonc? demanda-t-il stupéfait à un petit homme dont la figure attestait les instincts conservateurs et dont la petite queue frétillait à chaque mouvement sur le collet de velours de son habit vert.
88 LA MAISON DE LA RUE DE l'ÉGHAUDÉ
— Monsieur, lui répondit cet homme d'ordre, ce sont des séditieux qui crient : « Vive la Charte ! »
Georges n'eût pas, un autre jour, reçu paisiblement une pareille réponse; mais il n'avait plus de colère; l'indulgenco débordait de son cœur; il se contenta de répliquer :
— Est-ce que le cri de Vive la Charte I est défendu?
— Non, monsieur, pas encore !
Ce pas encore, dit résolument et énergiquement parce petit bonhomme de combat, fit sourire Georges Berroy.
— Alors, reprit-il, si ce cri est légal, je ne vois pas pourquoi on maltraite les gens qui le profèrent.
— Ah ! vous ne le voyez pas ! C'est pourtant bien simple ; ce sont des anarchistes.
— Des anarchistes qui défendent la Charte !
— Oui, monsieur, pour tout bon Français, il n'y a qu'un cri, celui de : Vive le roi!
Et le petit homme brandissant sa petite canne, tandis que sa petite queue roidie par le mouvement de sa tête rejetée en arrière se dressait convulsivement vers le ciel, s'égosilla pendant une minute à crier vive le roi I Des protestations énergiques couvrirent sa voix : les cris de vive la Charte! lui répondirent et les dragons s'avancèrent. Georges haussa es épaules et rentra dans le jardin.
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C'est ce jour-là, et c'est peut-être à ce moment même qu'un homme fut frappé mortellement, que plusieurs citoyens respectables furent blessés, et que la fureur des dragons devint épouvantable.
Le lendemain, à la tribune, Benjamin Constant put dire, en parlant de ces violences, et comme on l'obligeait à donner à l'ancienne place de la Révolution le nom de place Louis XV :
— J'avoue que l'on n'épargne rien pour que cette place ne soit plus celle de la Concorde, car c'est là surtout qu'on fait assassiner les citoyens par les soldats.
Georges fatigua son ivresse jusqu'à cinq heures. Quand il arriva au bureau de la rue du Bouloi pour monter en diligence, il vit venir à lui Madeleine Martin, portant son paquet sous le bras.
— Eh bien! lui dit-elle, avez- vous bien remercié M. Soudin pour moi ?
Georges n'osa pas avouer qu'il avait complètement oublié la commission.
— Vous aviez raison, Madeleine, répondit-il avec vivacité, c'est un homme d'excellent conseil et un excellent patriote que M. Soudin !
—N'est-ce pas? Je vous l'avais bien dit! Et elle ajouta à demi-voix, triomphante, en se penchant vers Berroy: C'est un homme dans le genre du colonel de cette nuit»
— Pas tout à fait!
Georges rompit l'entretien brusquement, sous prétexte d'aller s'assurer qu'on lui avait réservé un des coins du coupé de la diligence. Madeleine monta dans la rotonde ; et à cinq heures le signal étant donné, la diligence s'élançait de la rue du Bouloi, au son de la trompette du conducteur.
Madame Berroy habitait une grande maison adossée au rempart, dans une des plus anciennes et pourtant une des plus larges rues de la ville de Troyes. La rue duBoù est célèbre dans l'histoire locale. Grosley a écrit un mémoire spirituel, mais de haut goût rabelaisien, sur un ancien usage de cô quartier, qui incommodait fort les passants. La rue du Bois, en 1820, commençait à perdre un peu de ces désagréables coutumes. On pouvait s'y promener le jour, sans que la vue et l'odorat fussent choqués : et, la nuit, l'approche des maisons n'exigeait plus autant de précautions.
Il faut dire, à la décharge des tisseurs et des bonnetiers de la rue du Bois, conservateurs énergiques de cette antique habitude, qu'ils travaillaient dans
des caves et que toutes les occasions leur étaient bonnes pour venir respirer Tair de leur large rue. Plus tard, ils prirent leur récréation sur les remparts; depuis que les remparts sont démolis, ils font comme tout le monde, et vont se promener dans les ruelles, au-delà des mails.
Madame Berroy, veuve d'un fabricant de bonneterie, était née à Troyes, y avait toujours vécu, et n'envisageait rien de plus terrible, quand elle croyait sentir s'éveiller l'ambition de son fils, que le danger possible d'une installation à Paris. Elle serait morte, s'il lui eût fallu quitter sa vieille maison, son quartier, la paroisse où elle avait son banc fermé à clef, ses amis de la rue de la Corterie, de la rue des Filles, son petit jardin, hors la ville, ses belles promenades dont elle était si fière. Elle serait morte, mais résignée ; depuis longtemps la résignation était le fond de son âme. Elle s'attendait toujours à de grands malheurs et vivait dans des transes continuelles, qui avaient fini par lui être nécessaires.
Mariée en 1790, elle avait été mère pour la première fois dans les années terribles de la Révolution. Elle croyait, de bonne foi, avoir perdu ses deux premiers enfants sous l'influence de la Terreur. Georges était né dans des temps plus calmes; aussi la bonne madame Berroy, qui s'imaginait avoir été royaliste, découvrit qu'elle était bonapartiste pen-
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dant que son dernier fils grandissait sous l'empire. Georges se trouva donc voué à l'empereur par celte mère excellente, comme il eût été voué à la Vierge, dans des temps plus religieux.
La mort de M. Berroy, l'invasion qu'elle vit passer à travers l'incendie des faubourgs de Troyes, les dangers que son fils dut affronter, les événements de 1815 frappèrent de nouveau madame Berroy, qui se reprit tout bas à redevenir royaliste, sans oser contredire Georges, resté fidèle au vaincu.
C'était à l'église, au confessionnal, dans l'intimité de quelques femmes de son âge que la veuve épanchait sa nouvelle ferveur, en demandant un miracle pour convertir à la Restauration, son fils qu'elle n'osait catéchiser. Elle admirait avec une sorte d'effroi cet aiglon qu'elle voulait ramener sous ses ailes de poule couveuse, et dans l'espoir de gagner un jour le droit de lui donner un conseil, d'avoir un quart d'heure d'influence sur lui, elle lui cédait en toute chose, s'extasiant dans la torture qu'elle ressentait, ne sachant pas au juste si elle eût voulu échanger l'inquiétude perpétuelle dont elle vivait contre la sérénité d'autres mères de famille.
On s'est demandé, pendant longtemps, si le fond de la mer recelait la vie ; et l'on supposait que des animaux prodigieux avaient seuls des chances de se mouvoir sous l'effrayante pression des eaux. Des
découvertes qui se continuent ont commencé à résoudre ce problème, mais en sens contraire. On a acquis la preuve que le poids formidable de l'Océan est supporté par des êtres fragiles, délicats, par des atomes formant un limon vivant, par des espèces qui furent témoins des premiers déluges et qui dureront autant que la création.
Madame Berroy pouvait être comparée à un de ces infiniments petits sur lesquels roule la vaste mer, sans les écraser, mais en les maintenant dans les régions sans lumière, sans air. Sa vie avait une régularité automatique. Une messe matinale, entre son café au lait et son déjeuner; une petite promenade entre le déjeuner et le dîner, une station au salon dans son grand fauteuil, devant la fenêtre de la rue, avec un ouvrage qui le plus souvent était un tricot, quand elle rentrait, ou quand elle ne pouvait sortir; puis, enfin, si Georges était là, un repos béat, un évanouissement de sa volonté, pour mieux écouter, pour boire la moindre parole de son fils : telle était l'existence monotone de madame Berroy.
Il ne faut pas conclure de ce portrait qu'elle fût sans intelligence. Non, Georges qui respectait et qui aimait fortement cette douce créature, savait bien que , quand il avait la patience d'attendre ses tentes réflexions, de provoquer sur un fait imprévu une appréciation qui ne fût pas un axiome banal, il
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obtenait des remarques ingénieuses, quelquefois môme, dans les grands jours, des petites malices assez fines, dont elle riait avec lui.
C'était une provinciale, incrustée depuis sa naissance dans le lit de la province ; le flot de la vie passait sur elle, la roulant ou l'immobilisant sous son poids, sans lui permettre d'initiative. Elle s'était soumise docilement à son fils, après avoir été soumise à son mari, ayant conscience de son infériorité, souffrant de ne pouvoir réagir contre cette faiblesse ; toujours prête, ainsi que je l'ai dit, pour une douleur; mais ayant accepté comme une vocation cette sensibilité chronique qui n'avait plus guère d'accès aigus. Le départ, l'exil loin de Troyes, seul, eût été pour elle une crise mortelle ; et c'était véritablement son unique crainte, quand elle voyait Georges triste et rêveur. Voilà pourquoi elle trouvait bon qu'il allât de temps en temps à Paris se distraire ; mais dès qu'il montait dans la diligence pour s'éloigner, elle avait i peur que Paris ne le gardât ; elle faisait brûler des petits cierges à l'église Sainte -Madeleine pour le prompt retour de son enfant.
Georges avait annoncé son arrivée. Madame Berroy , à chaque fois que son fils revenait de voyage, commandait un petit dîner extraordinaire avec un plat sucré de sa façon. Il fallait bien faire honneur à ce Parisien, l'empêcher de regretter la bonne cuisine de Paris.
Ces grandes circonstances étaient aussi l'occasion de grandes toilettes. Georges devait avoir dans les yeux Féblouissement des toilettes parisiennes; sa mère ne voulait pas lui paraître trop vieille, trop laide, trop étrangère à la mode. Alors, elle tirait de l'armoire une robe bleu de ciel, à corsage en forme de draperie, s'ouvrant un peu pour laisser voir un fichu qui se terminait par une double ruche montant presque jusqu'aux oreilles.
Madame Berroy, ronde, petite, replète, avait un peu plus de cinquante ans. En temps ordinaire, elle paraissait en avoir un peu plus de soixante. Les jours de l'arrivée de Georges, elle n'avait guère que son âge. Pour accompagner la robe, on ^prenait le tour de cheveux des dimanches, d'une soie parfaite* Madame Berroy eût pu se coiffer avec ses cheveux naturels; mais la mode imposait les tours, qui avaient l'immense avantage d'être indéfrisables.
Sur cette double grappe suspendue au front, elle posait son bonnet de cérémonie, en forme d'éventail, fait de blonde, garni de rubans variés, de fleurs et de fruits, un dessert d'été, mêlé à un bouquet de printemps, pour couronner l'automne.
La diligence, partie de Paris la veille au soir, n'arrivait à Troyes que le lendemain vers midi. C'était un bien grand progrès. Quelques années auparavant on couchait en route, et on ne mettait pas moins de
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trois jours pour franchir les quarante lieues. Veis onze heures., madame Berroy était prête à recevoir son fils. Elle traversa le fossé verdâtre qu'on appelait le jardin et que dominait le rempart et monta sur les vieilles fortifications, pour entendre de loin rouler la voiture et l'apercevoir à travers les arbres du mail quand, sortant de la route de Paris, elle tournait à l'angle de la ville. Si elle n'eût écouté que son cœur, madame Berroy eût été attendre son fils au bureau même ; mais Georges avait absolument interdit une pareille démarche; et madame Berroy, si faible qu'elle fût dans sa soumission, avait gardé certaines notions distinctes su d'étiquette de la famille et savait qu'il était plus digne de sa position de rester chez elle, de ne donner aucun témoin à ses premiers épanchements.
Comme midi sonnait, elle descendit, essoufflée, et frappant à la fenêtre de la cuisine qui donnait sur le jardin.
— Vite, vite, Suzanne, voilà la diligence. Tu n'as que le temps de courir.
La cuisinière souleva la guillotine de sa fenêtre, et passant la tête :
— Surveillez ma casserole, dit-elle pour toute réponse.
Puis, rabattant les manches de sa robe sur ses bras, retroussant son tablier, Suzanne, une robuste
fille de Lusigny, qui avait succédé dans les fonctions de cuisinière à Madeleine, s'élança dans la rue.
Une demi-heure après, Georges, suivi de la femme Martin et accompagné de Suzanne, arrivait à la maison et embrassait sa mère, qui s'émerveillait de sa bonne mine.
— Je ne regrette plus que tu sois resté si longtemps, dit madame Berroy, en essuyant sur sa joue une douce larme qui ne tarissait jamais.
— Mais, maman, répondit Georges en riant, je suis resté juste les quinze jours permis.
— Vraiment! Il me semblait que tu étais resté un mois ! Vous étiez donc aussi à Paris, Madeleine ?
— Oui, madame ; j'ai été chercher un passe-port pour mon homme; il l'attend; il faut que je le lui porte.
— Où donc?
— A la prison des Cordeliers.
— \h ! c'est vrai, ma pauvre Madelon, je l'avais oublié, reprit madame Berroy, avec une expression compatissante. Le chagrin ne vous a pas épargnée, vous non plus !
— Bah ! madame Berroy, le chagrin, c'est comme la gelée blanche dans les vignes. On ne meurt pas d'une récolte perdue. Une aulre fois, les bourgeons poussent plus solides, et l'on fait double vendange.
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— Vous allez prendre quelque chose, Madeleine, avant de vous en aller.
— Non, madame, je boirai là-bas à la cruche de mon homme.
— Mais vous reviendrez, au moins, nous dire adieu avant de retourner à Bar-sur-Aube?
— Si vous le permettez, je mangerai ce soir la soupe avec la Suzanne. Car mon intention, si je ne puis accompagner Martin, auquel les gendarmes feront sans doute politesse jusqu'à la frontière, c'est de m'en aller chez nous, ce soir, à la fraîche.
— Comme vous le voudrez. Au revoir, Madeleine. La mère et le fils restèrent seuls et entrèrent dans
la salle à manger.
— Je n'ai pas faim, dit Georges.
— Tu es trop fatigué, n'est-ce pas? Veux-tu te coucher jusqu'au dîner? Tu verras ta chambre ! Ton lit, tes rideaux, tout cela est blanc, frais et sent bon! Il faudra pourtant que tu fasses honneur à ma gourmandûe ! Je t'ai confectionné un certain plat (fùe tu aimes bien!
— Bonne mère, quand cesseras-tu de me gâter?
— Quand une autre femme se chargera de te gâter à ma place.
— Ohl une autre femme !...
Georges rougit, prit la carafe et se versa un grand verre d'eau.
— T'es-tu bien amusé à Paris? lui demanda Madame Berroy.
, — Non ; je vous apporte des compliments de M. Soudin.
— Il ne nous oublie pas ?
— A propos, maman, pourquoi n'ai-je jamais rencontré ici mademoiselle Delatour?
— C'est vrai! Tu as dû la voir, là-bas, chez son oncle. Comment la trouves-tu?
— C'est une aimable personne.
— Et active ! ménagère ! Elle vient quelquefois ici avec sa mère; mais quand j'ai une visite, tu ne veux jamais entrer au salon. C'est ta faute, si tu ne la connais pas.
— La connaissance est faite maintenant et bien faite. Je suis chargé de commissions pour sa mère.
— Suzanne les fera.
— Non, non; il est plus poli que j'y aille moimême ; et le plus tôt sera le meilleur.
Georges fit un pas vers la porte.
— Tu vas déjà sortir! et madame Berroy eut une petite moue suppliante i Tu ne me raconteras donc pas ton voyage?
— Mais si, tout au long, à table, en mangeant de votre gourmandise.
— Ainsi, tu ne veux rien prendre maintenant?
— Non, rien. J'ai déjeuné en route.
100 LA MAISON DE I.A HUE DE l'ÈCHAUDÉ
Suzanne entrait avec un plat fumant.
— Regarde, pourtant, comme ce ragoût a bonne mine. Est-ce que tu es malade?
— Non, ma mère, je me réserve pour ce soir.
Georges embrassa encore une fois madame Berroy
et sortit de la salle à manger pour monter dans sa chambre. La veuve restée seule devant la table servie soupira :
— Ce n'est pas naturel qu'il ait si peu d'appétit!
— Il a pourtant l'air bien éveillé, dit Suzanne. Depuis la diligence jusqu'ici, il chantait entre les dents et je lui trouve l'air bien plus gai qu'au départ.
— C'est vrai; il est content de nous revoir. Mais ordinairement, quand il arrive, il ne sort pas; il reste à la maison. Quel besoin a-t-il de faire tout de suite cette commission chez M. Delatour?
— Si mademoiselle Emilie était ici, reprit la cuisinière, on pourrait croire que c'est à cause d'elle.
— Mais il l'a vue à Paris, Suzanne; c'est elle qui lui a donné une commission.
— Vrai ? Oh alors, madame, ne soyez plus inquiète. Quand un joli garçon comme notre monsieur s'empresse tant à obéir à une jolie fille, on sait pourquoi il n'a plus d'appétit. Je parierais que M. Georges
t bien en train de devenir amoureux.
crois, Suzanne?
îs le verrons bien quand elle sera de retour.
— Ah! je n'aurai jamais ce bonheur-là!
Et madame Berroy, repoussant son assiette, joignant sur la table les deux mains, comme pour prier, s'absorba dans une longue rêverie, qui dura jusqu'au moment où Georges, lavé, habillé, ganté, fut entré dans la salle à manger pour donner encore une caresse à sa mère, au passage, avant de sortir.
Quand il eut quitté la maison, Suzanne revint dans la salle à manger, et, se plaçant les deux poings sur ses hanches, devant sa maîtresse :
— Eh bien! qu'en dites-vous, madame?
— Tu as peut-être raison. Je vais aller jusqu'à l'église, car tu ne t'es pas aperçue, Suzanne, que j'ai manqué la messe, ce matin, pour faire ma crème. Je ne veux pas que cela me porte malheur... Ah ! si tu disais vrai !
Georges Berroy était avocat, inscrit au tableau. Il possédait en toute propriété une belle robe neuve qu'il eût pu utiliser pour des cérémonies, dans une succursale du Lion dormant. Mais rien ne l'étounait plus que la visite d'un client, et son ennui habituel prouvait bien que ses occasions d'être étonné étaient fort rares, Il entrait quelquefois au Palais de Jus-
102 LA MAISON DE LA RUB DE l'ÈCHAUDÉ
tice pour parler à un camarade, et n'avait jamais de prétexte pour y séjourner pendant toute une audience.
Dans son cabinet, où quelques anciens volontaires du régiment de la Meurthe venaient, de temps en temps, fumer et causer avec lui, son sabre de lieutenant était suspendu à la place d'honneur, et nul ne s'avisait de le prendre pour le glaive de la loi. Riche, n'ayant pas besoin de rechercher les grandes affaires civiles, qui procurent des gains considérables, si Georges était quelquefois appelé au greffe de la prison et recevait le dossier d'un malheureux menacé de la police correctionnelle, ou de la cour d'assises, il ne devait cet honneur qu'à sa fortune. Le gardien, qui le connaissait pour un cœur généreux, le recommandait aux coquins qui ne pouvaient payer, et aux innocents probables qui auraient besoin d'un subside après l'acquittement.
Personne n'avait fait demander Georges pendant son absence. Il fut bien aise d'avoir ce prétexte pour se recueillir et pour s'interroger. Il ne se repentait ni du mandat accepté, ni des promesses faites à son ami Ânthyme ; il haïssait toujours les mêmes ennemis delà même haine, et il aimait la même cause avec la même ferveur. Seulement le premier devoir d'un conspirateur, c'est la prudence.
Georges se jura d'être prudent. Avant de se hasar-
LA MAISON DE LA RUE DE l'ÉCHATJDÉ 103
der, il était essentiel de tâter le terrain, et, pour reculer le hasard, il ne tàtait encore rien. Il attendait.
Cette placidité du pays natal qui, trois semaines auparavant, exaspérait Berroy, le calmait au retour de Paris.
Il reconnut cette influence, dès son arrivée, après la visite qu'il dut faire pour obéir à M. Soudin et à sa nièce. M. et madame Delalour lui parurent de très-estimables gens. Quant à ces vieilles rues, à ces maisons honnêtes, elles étaient si tranquilles, chacun avait si peu l'air occupé des agitations de Paris, qu'il se demanda s'il ne fallait pas une témérité, une ambition bien cruelle, pour troubler un pareil repos, pour donner à ces braves gens, sous le prétexte d'une conscience politique plus subtile, des droits à l'inquiétude, à la douleur, sans leur garantir pour toujours la liberté.
11 fit une courte apparition au café de la place d'Armes. Troyes ne possédait pas encore de cercles. Les bourgeois les plus corrects dans leurs habitudes, les jeunes gens les mieux famés allaient tous les jours passer une heure au café pour lire les feuilki. Il est bien vrai que cette habitude trahissait cependant une certaine émancipation de l'esprit, et que les libéraux surtout fréquentaient le café de la place d'Armes.
Georges alla donner des poignées de main à deux
officiers en demi-solde qui jouaient à l'impériale, mais qui, malgré cette audacieuse occupation, ne parurent pas curieux de savoir ce qui se passait à Paris. On l'interrogea à peine sur son voyage ; il répondit par des généralités et sortit avec un certain soulagement; car, enfin, si un complot était impossible à Troyos, avec toute la bonne volonté du monde il ne pouvait y devenir conspirateur.
Au bout de quelques jours, il en était arrivé à considérer son affiliation à la société du Lion dormant comme un épisode pittoresque, comme une curiosité de son voyage à Paris, qui ne tirait pas à conséquence et qui ne l'obligeait qu'à conserver vive et chaude son amitié pour Anthyme de Musse. Lg colonel Chabert, évoqué à cette distance, dans le jour faible de la maison de la rue du Bois, perdait son caractère de franc-juge.
Bien qu'il se crût fidèle à son serment et qu'il eût l'intention de n'y point manquer, Georges souriait parfois à l'idée des poignards dont on menaçait les traîtres. Il se voyait devant le squelette, la main étendue sur la Bible, pour une formule terrible, et il croyait entendre alors derrière lui le rire frais, argentin, d'une bouche moqueuse de jeune fille.
Il redoutait plus la surveillance aimable dont M. Soudin l'avait menacé que les rugissements du lion symbolique.
Un des derniers jours du mois de juin, Georges
était enfermé, après déjeuner, dans sa chambre, et,
les deux coudes appuyés sur son bureau, l'œil fixé
sur son grand sabre mélancoliquement pendu entre
le portrait de son père et celui de sa mère ; il pensait
qu'après tout, s'il le voulait bien, il pouvait par la
parole, par l'étude, par la plume même, servir la
liberté sans rien déranger à la paix de son intérieur,
en introduisant tout au plus, dans cette retraite, une
jeune femme, modeste, soumise aux conditions de
la vie de province. S'il était fait pour un peu de
gloire, pourquoi n'essayerait-il pas d'en obtenir, au
barreau de Troyes, en recherchant les traces effacées
de M. Soudin? Quel modèle, que ce bourgeois au
cœur aimant, qui s'était mesuré l'ambition quand
le ciel lui a* ait mesuré le bonheur, et qui n'avait pas
voulu emplir son Ame de fumée le jour où la mort
l'avait rendue vide d'un amour sacré !
— Je ferai comme lui, se disait Georges, j'aimerai, je me marierai, je travaillerai, et quand je serai las de ma tâche, j'irai, en emportant avec moi toute ma famille, jouir, à l'automne de ma y ie, des joies plus fières et plus délicates de i Paris.
Au beau milieu de son rêve, Suzanne frappant à la porte, vint lui annoncer qu'un ecclésiastique de* mandait à lui parler,
Georges parut surpris ; mais une réflexion rapide lui fit trouver la raison de cette visite :
— C'est ma mère qui me l'envoie pour quelque œuvre de charité, se dit-il en lui-môme.
Il se leva; et comme il allait descendre, il se trouva face à face avec le prêtre inconnu qui avait gravi rapidement l'escalier derrière Suzanne.
— Monsieur, dit le nouveau venu, en s'inclinant avec humilité, je suis un missionnaire...
— Un missionnaire, interrompit Suzanne avec une grande émotion, et en voulant se mettre à genoux.
Ç Le prêtre se tourna vers la dévote servante avec un sourire :
— Oui, mon enfant, mais je ne prêcherai peutêtre pas à Troyes. La semence de la bonne parole a été répandue avant moi, et je sais qu'elle est tombée dans une terre excellente. J'ai vu les croix de la Mission plantées tout autour de la ville et j'ai été très-édiflé.
— Alors nous ne vous entendrons pas ? balbutia Suzanne, tremblante de regrets.
— Non, mon enfant. Mais, pour que vous vous souveniez de moi dans vos prières, comme je me souviendrai de vous dans les miennes, laissez-moi vous donner cette sainte image.
Tirant de la poche de sa soutane un portefeuille
gonflé de petites gravures, le prêtre en prit une au hasard.
Suzanne fit une révérence et un grand signe de croix, mit la pieuse image dans sa poilrine et descendit en toute hâte prévenir madame Berroydu grand honneur arrivé à la maison.
Pendant ce temps, l'abbé était entré dans la chambre, refermait lui-même la porte avec beaucoup de soin, et se tournant vers Georges :
— Bon compagnon, êtes-vous à votre poste? lui demanda-t-il d'une voix ferme.
Georges recula stupéfait. Le prêtre lui fit les signes et prononça les mots de passe qui devaient le faire reconnaître comme un associé du Lion dormant.
— Que signifie ce costume? demanda Berroy.
— Cet habit, monsieur, n'est pas tout à fait un déguisement. Je le portais quand l'invasion me fit quitter le séminaire; je l'ai repris comme un uniforme de deuil, en attendant la revanche. Il me sert à parcourir les campagnes sans éveiller les soupçons. Nul, dans ce temps de récipiscence universelle, n'oserait porter la main sur moi. Il est vrai que, si j'étais arrêté, les amulettes comme celle que je viens de donner à cette bonne femme ne me sauveraient Pas. Car si j'ai dans la poche ces saintes images, j'ai «telles -ci sur le cœur.
108 LA MAISON DE LA RUE DE l'ÊCHAUDB
En parlant ainsi, il tira de sa poitrine une petite gravure représentant Napoléon, l'impératrice Marie- Louise et le roi de Rome.
— Dans mes tournées champêtres, continua le missionnaire de la religion de Sainte-Hélène, je donne Tune ou l'autre de ces images, selon le goût des gens, quelquefois je donne les deux.
Georges écoutait avec un embarras visible. Sa foi politique et sa foi religieuse étaient également choquées par ce travestissement. Il gardait le silence.
— Vous vous défiez? reprit le faux prêtre.
— Non, monsieur, mais je suppose que vous venez me donner des renseignements. Je les attends.
— Je viens vous en demander aussi. Depuis plus de quinze jours que vous avez quitté Paris, il ne nous est rien parvenu qui confirme, qui détruise ou qui ajourne les espérances que vous nous aviez inspirées. J'assistais à votre réception. J'ai été le témoin de votre enthousiasme ; tout ce feu s'est-il éteint si vite? Où en êtes-vous?
Georges ne chercha pas à dissimuler son inaction.
— Prenez garde, monsieur, dit le faux prêtre en secouant la tête, votre inertie peut compromettre une victoire qui s'annonce comme très-prochaine.
— Serait-il vrai? s'écria .Georges, secoué par un remords subit.
— Notre organisation dans la région de l'Est est
achevée désormais. Votre département seul est en retard. Dans un mois ou deux, il faut que les insurrections locales coïncident avec le mouvement projeté à Paris. Il faut que dans chaque ville quelques hommes de cœur, de résolution, meltent le feu aux poudres. Nous aurons le fort de Vincennes quand nous le voudrons, la garnison est à nous. Il sera facile de couper les communications entre les deux parties de la ville, à la hauteur de la place de Grève. Le vieux Paris révolutionnaire se lèvera alors, chassera les nobles et les prêtres, ces étrangers ramenés par l'étranger. Pendant ce temps, voici ce que Troyes, ce que Belfort, ce que Mulhouse, ce que d'autres villes doivent faire : enlever la nuit, à l'arme blanche, sans tirer un seul coup de fusil, les postes des .casernes des légions et les désarmer; monter dans les chambres, désarmer les soldats, qui se laisseront faire pour la plupart; désarmer également et démonter la gendarmerie; remplacer les postes, s'emparer des autorités civiles et militaires, de tous les papiers, de toutes les caisses; mettre un planton au bureau de poste; le matin, assembler la garde nationale, une partie prêtera main-forte pour désarmer l'autre; afficher des ordres du jour énergiques; menacer de mort quiconque essayerait d'expédier une dépêche ; maintenir ou licencier les corps d'officiers selon les engagements qu'ils récuseraient
110 LA MAISON DE LA HUE DE l'ÉCHAUDÊ
ou qu'ils voudraient prendre; pour le reste, attendre des ordres.
— Est-ce tout? demanda Georges avec irotrfe. Et vous ne doutez pas qtïe je ne puisse, à moi tout seul, créer, organiser dans ce département, cette véritable armée de la révolte?
— Si le colonel Chabert atait pensé que votfs pussiez suffire, il ne m'aurait pas envoyé pour vous aider.
— Ah! et vous croyez que vous et moi, à nous deux, nous soulèverons le département ?
— Certes, reprit le missionnaire avec autorité, je le crois. En quittant le séminaire pour me faire soldat, j'ai gardé de mon premier état l'opiniâtreté du désir, comme une vertu qui perce les montagnes. Je ne suis pas un renégat de la virilité chrétienne. J'aurais, au temps des martyrs, étranglé les lions dans l'arène. Je veux les réveiller aujourd'hui.
L'homme qui parlait ainsi avait environ trente ans. Ses yeux noirs prirent une expression farouche; sa lèvre se plissa en un sourire orgueilleux; son menton, indice d'un entêtement terrible, s'avança pour ainsi dire avec menace.
Georges fut à la fois exaspéré et dompté. Il détesta et admira dès cette première entrevue le visiteur inflexible qui venait le prendre au piège de son serment, le ramener dans la voie fatale, d'où il eût peut-être essayé de s'écarter;
LA MAISON DE LA RLE ÙB L'ÉCMAUOÉ Kl
Il l'écoute, le subit pendant une heure, et gwand lo feux prêtre prit congé de lui, Berroy était résolu à se mettre le lendemain même à l'œuvre, tant ce missionnaire avait su le convaincre de la facilité de la victoire, de la nécessité de l'action.
11 était Convenu que le distributeur d'images parcourrait les campagnes, se mettrait en rapport avec les personnes dont Georges lui donnerait lés nOms. Sa robe lui facilitant l'entrée de bien des" maisons, par les femmes il connaîtrait et au besoin If susciterait l'opinion des hommes.
Georges fut forcé d'accepter pour Te jour de la lutte la direction du mouvement dans le département ; c'était lui qui défait rédiger les proclamations et qui, le moment venu, se substituerait à l'autorité préfectorale.
Ce plan fera sourire, mais il est absolument authentique. Doit-il d'ailleurs paraître puéril à ceux qui ont vu depuis, essayer les criminelles folios de Strasbourg et de Boulogne ? Tous les conspirateurs, en 1820, se souvenaient de ftlallet qui, avec si peu ' d'instruments et si peu de bon sens appar— * failli pourtant si bien réussir.
En se retirant, le faux prêtre dit à Georgt
— A propos, je ne vous ai pas donné me guerre^ Je suis l'abbé Godard, au besoin sionné par les abbés de ïlauzan et de
112 LA MAISON DB LA RUE DE l'ÉCHAUDÉ
Janson, les grands organisateurs des missions en France.
— Vous ne craignez pas que cette supercherie ne fasse tort à notre œuvre ?
— De quelle supercherie parlez-vous , monsieur ? reprit Godard avec un air de supériorité dédaigneuse. Je porte un nom qui est le mien, et une soutane que j'ai portée au séminaire. Je suis un quasi-abbé comme vous avez été un quasi-soldat. Je ne fais servir l'hypothèse de mon apostolat que dans une intention patriotique. Suis-je donc Tartufe ? Sixte-Quint, si je me confessais à son ombre, me briserait-il ses béquilles sur le dos ? Donnez donc sans scrupule la main à l'abbé Godard, votre compagnon. J'ai pris un déguisement ; votre visage ne va-t-il pas en prendre un autre ? Puisque conspirer c'est mentir, subissons l'épreuve du. mensonge. Nous serons absous par notre triomphe ou par la mort.
— Vons êtes un casuiste habile, reprit Georges avec un faible sourire.
— Cela prouve que j'ai les vertus de ma robe. Berroy reconduisit Vabbê Godard. En passant
devant la porte du salon, il la vit entr'ouverte : madame Berroy, prévenue par Suzanne, se tenait debout au milieu de la pièce, attendant sans doute le missionnaire pour lui demander sa bénédiction. Godard allait s'arrêter et satisfaire la piété de
LA MAISON Dfi LA RUE DE L'eCHAUDÊ 113
madame Berroy. Georges lui murmura à l'oreille : — Je vous en conjure, monsieur, c'est assez de la
servante. Ne mêlez pas ma mère à cette mascarade. Le faux abbé sourit, salua la veuve avec un grand
geste du chapeau qui pouvait ressembler à une vague
bénédiction, ne prononça pas une parole et sortit.
C'en était fait. Georges était pris dans l'engrenage. Il n'avait encore ni écrit un mot suspect, ni fait une démarche irrévocable ; mais il comprenait bien que le lendemain, il lui faudrait écrire, agir. La main froide de Chabert l'étreignait à distance. Cette fantasmagorie de la rue de PÉchaudé devenait une réalité. Les explications précises données par Godard enlevaient à la conjuration son voile mystérieux et romanesque. Georges se trouvait devant ce dilemme brutal : risquer sa vie ou la fierté de son honneur.
Quand Godard fut parti , Georges, qui craignait les questions de sa mère, un peu jalouse de l'image donnée à Suzanne, et qui craignait surtout de se retrouver seul, sortit à son tour après un quatf d'heure.
Comme H descendait la me du Bois, sans savoir tu juste où il voulait aller, il aperçut au loin, vers le premier tiers de la ni* de la Corterie qui continue la rue du Bois, une (construction en planches, une espèce d'échafaud, qui barrait Le passage ; des échelles étaient dressées tout autour ; des étoffes rouges dépliées mettaient comme une nappe de sang sur une portion des tréteaux.
— Si je ne savais pas que c'est demain, dimanche, la Fête-Dieu, se dit Georges, je croirais qu'on commence à demander des comptes aux associés du Lion dormant
Cette plaisanterie lugubre le mit en belle humeur. A cet âge, on pardonne tout à Charles I er frappant de sa badine la hache du bourreau; et ce fut avec un air de bravade que Georges s'approcha de l'écha» faud.
Pendant que les tapissiers déroulaient les tentures pour le reposoir, les dames importantes de la paroisse fronçaient des mousselines pour orner le devant de l'autel. Un peu à l'écart, autour d'une table, des jeunes filles paraissaient occupées à une œuvre dont le but échappa aux premiers regards de Geor-
Elles prenaient des feuilles de fleurs dans d'immenses corbeilles et semblaient les déposer une à une sur une grande planche enduite d'un mortier
fraîchement répandu. La directrice de ce ce joli atelier en plein vent tournait le dos à Berroy. Avertie par ses compagnes qu'un curieux, qu'un indiscret les observait, elle voulut le voir et se retourna. Une double exclamation retentit.
— C'est vous, mademoiselle! s'écria Georges, avec une joie naïve, en reconnaissant Emilie.
— Moi-même, monsieur, qui suis revenue tout exprès pour travailler au reposoir.
— Que faites-vou6 donc là?
— Nous faison* un ange.
— A votre image? mademoiselle.
— A l'image de l'humanité, répondit finement mademoiselle Delatour ; un fonds de terre glaise qui salit les doigts, des fleurs qui dureront l'espace d'une cérémonie, pour parer la boue : voilà notre idéal.
Georges s'approcha encore ; les jeunes filles s'écartèrent pour le laisser regarder. Dans les découpures d'une planche de grande dimension, on distinguait le profil d'un ange agenouillé. Avec de petites feuilles de roses, nuancées comme les laines d'une tapisserie, les pieuses artistes, se conformant à un modèle de mosaïque, avaient peint la figure ; des pétales de bluets et de marguerites habilement combinés donnaient des ailes d'un blanc azuré, à cet ange de Pénélope, que l'on recommençait tous les ans.
110 L\ MAISON PB LA RUB DE l/ÊCHÀUDÉ
De près, il faut bien l'avouer, l'image était grossière. Mais quand elle serait placée au sommet du reposoir, elle devait infailliblement produire beaucoup d'effet, sans perdre entièrement sa ressemblance fatale avec un de ces grands pains d'épice recouverts de petits bonbons de couleurs qui étaient déjà de mode à cette époque.
Georges fit son compliment à ces demoiselles, n'osa offrir ses services et mourait pourtant d'envie de fouiller aussi dans ces corbeilles de roses, de bluets et de marguerites. C'eût été la purification de son âme, assombrie et ternie par la visite qu'il venait de recevoir. Il était singulièrement troublé, ne pouvant s'en aller, ne sachant que dire pour rester, et restant cependant.
Emilie, de son côté, n'osait le mettre à l'aise. Un tête à tête public, tout innocent qu'il dût être, serait devenu bien facilement un scandale devant ces demoiselles. Quelques-unes se sentaient lasses de porter la bannière de la Vierge aux processions et étaient enclines à la médisance. Emilie voulut se remettre au travail et parut s'absorber dans l'attention avec laquelle elle poussait du doigt chaque feuille dans la terre , sans l'écraser.
Georges comprenait bien qu'il gênait autant qu'il était gêné ; mais il prenait racine entre les pavés, comme un des arbres que l'on plantait à quelques
pas de lui, pour soutenir le dais du reposoir. Il mettait une obstination presque superstitieuse à obtenir encore un mot, une parole d'Emilie. Ce sectaire qui venait de le quitter, qui peut-être le suivait, l'observait, lui était apparu comme un mauvais génie. Il voulait lui opposer ce bon génie qui effeuillait des roses ; et, sans rien raisonner, sans rien calculer, il cherchait, il quêtait, il espérait un oracle.
Emilie n'avait plus tourné la tête de son côté, mais elle se sentait obstinément regardée. La coquetterie lui était inconnue. Après avoir eu peur de susciter quelques réflexions malignes parmi ces demoiselles de la confrérie, elle eut peur de paraître avoir peur ; et comme sa droiture lui donnait autant de courage que sa raison charmante lui donnait de modestie et de prudence, elle interrompit son travail sans empressement et sans dépit, et d'un ton simple, naturel :
— Monsieur Berroy, voulez- vous nous donner un conseil ?
— Moi, mademoiselle, très-volontiers, mais il sera mauvais, je vous en préviens.
— Je ne crois pas. Mon oncle Soudin m'a dit que vous aviez du goût. Quelle direction faut-il donner au regard de notre ange ?
— Georges, abasourdi, craignit qu'on ne se moquât de lui. Mais tout l'atelier suspendant l'opéra-
118 LA MAI80N DB LA RUE DB l'ÉCHAUDÉ
tion du piquage des fleurs, parut attacher une importance trè6 -réelle à la question d'Emilie.
— Je crois que tous les regards angéliques sont également bons, répondit l'avoeat sans se compromettre.
— Sans doute, mais, dans ce cas particulier, au moment d'une bénédiction, ne faut-il pas choisir? M. le curé nous avait demandé de représenter l'extase.
— Quoi, mademoiselle, avec ces fleurs, vous oseriez entreprendre des regards si expressifs ?
> — Certainement. J'avoue cependant que M. le curé nous demandait ce qu'il y a de plus difficile. Mais une autre raison nous touchait. N'est-il pas plus convenable que l'intermédiaire entre la créature qui s'égare et la vérité éternelle, laisse tomber un rayon de compassion, de pitié, sur l'humanité ? Les malheureux mortels supplient et regardent en haut pour invoquer le secours ; les bienheureux qui surviennent en aide regardent doucement en bas.
Georges qui avait écouté d'abord en souriant eut besoin d'un effort pour empêcher une larme de monter à ses yeux. Emilie lui parlait d'une voix si douce, et cette réflexion pouvait être une réponse si directe à ses angoisses qu'il recueillit ces paroles comme un baume.
Il reprit, en inclinant la tête pour approuver, pour emerpier :
«— Il est encore, mademoiselle, une troisième façon de regarder! L'ange qui se dévoue et qui intercède peut plonger les yeux devant soi, dans l'infini, en cherchant à percer le mystère que l'orgueil, la présomption ou la faiblesse ne lui avoue pas.
Emilie parut surprise à son tour du ton 6érieux avec lequel Georges avait parlé. Un nuage rose passa sur son visage. Elle se hâta de répliquer.
— C'est bien subtil, monsieur, ce que vous nous dites là. Les anges savent tout et n'ont pas besoin de chercher loin, ni longtemps. On ne les trompe pas. Il n'y a pas de mystère pour eux. D'ailleurs, ajouta-t-elle en riant, j'ai un argument irrésistible : Tannée dernière, l'ange regardait au ciel. Cette année, nous ne pouvons pas faire la môme chose. L'ange regardera vers la terre, n'est-ce pas, mesdemoiselles ?
— Sans doute, reprit le chœur avec gaieté.
— Yoilà une excellente raison, et bien féminine, repartit Georges.
— C'est une raison, monsieur, qu'on trouve au fond de toutes les révolutions !
— On dirait que vous connaissez des révolutionnaires, mademoiselle?
-— Non, monsieur, je n'en connais pas, et je ne veux pas en connaître. Je les déteste.
Berroy n'eut pas le temps d'opposer un bouclier
d'ironie, d'orgueil, à ces flèches qui lui étaient lancées par un hasard bien ingénieux et bien adroit. Car Emilie è'empressa de lui dire :
— Si nous ne profitons pas de votre conseil, nous pouvons profiter de vos deux bras. Voulez-vous, monsieur, nous aider à placer, un instant, notre ange sur le reposoir? Nous voulons juger de l'effet de notre mosaïque avant de la terminer.
Georges ne redoutait aucun piège ; pourtant, quand il essaya de soulever la planche plantée , il s'aperçut que l'ange était formidablement lourd; que ce n'était pas trop du concours des deux tapissiers occupés à clouer des étoffes, pour remuer ce colosse d'argile, et qu'il devenait lui-même un des ouvriers volontaires de la paroisse, à la grande édification des passants et pourl^i plus grande gaieté des malicieuses dévotes.
11 prit son parti en brave ; toute la rue du Bois ainsi qu'une grande portion de la rue de la Cortwie pouvait raconter le soir que M. Berroy, l'avocat, l'ancien officier des corps francs, le bonapartiste avéré (ce qui voulait dire l'ennemi des prêtres) avait travaillé au reposoir de la Madeleine. Comment nier, après cela, les bienfaits de la Restauration, au point de vue de la morale et de la piété ?
Je ne sais si l'on glosa beaucoup dans la ville ; Georges s'inquiétait peu d'ordinaire de l'opinion de ses compatriotes ; mais je sais que, comme il était
monté au sommet d'un marchepied pour suivre et soutenir l'ange fleuri dans son ascension, il aperçut, en se retournant, Y abbé Godard qui, les mains jointes, avec un sourire approbateur, le contemplait du milieu de la chaussée.
Georges devina un sarcasme impitoyable dans ces yeux si indulgents, un mépris hautain dans cette humble attitude ; il descendit avec vivacité, et oubliant tout pour parer une injure, il marcha droit au faux missionnaire :
— Vous vous moquez de moi, n'est-ce pas ? lui dit-il d'un ton sec.
— De vous? en aucune façon, mais de moi, oui,
un peu.
— Que voulez-vous dire ?
— Que j'ai été bien cruel de troubler l'innocence de votre dévotion ; ce n'est pas du Lion dormant, c'est de l'Agneau pascal que vous êtes l'associé.
— Prenez garde, monsieur Godard.
— A quoi donc? Allez-vous me dénoncer? Ce serait aller bien vite en dévotion. Est-ce un Achille pour notre cause que vous voulez découvrir parmi ces belles demoiselles ?
— Trêve de plaisanterie, monsieur.
— Vous avez le caractère mal fait, monsieur Georges, si vous vous fâchez parce que je vous ai vu sur les tréteaux bénits» Vous reconnaissez main-
tenant qu'on peut être un bon patriote en prenant un rôle dans la sacristie. Ma soutane 6e venge. Voilà tout.
Georges se mordait les lèvres, du dépit de paraître jouer un personnage ridicule devant Godard, et de la fureur de ne pouvoir éclater à son aise. Provoquer lo faux abbé, c'était le dénoncer.
~ Nous nous retrouverons, monsieur, lui dit-il en le saluant.
— Demain, à la procession? demanda Godard en rendant la politesse.
Georges lui tourna le dos brusquement et revint au reposoir. On avait remarqué l'entretien, sans entendre les paroles échangées à demi-voix, et la curiosité de ces demoiselles était fort éveillée. On trouvait un air imposant à cet ecclésiastique inconnu : c'était sans doute un personnage arrivé pour la procession générale. Emilie se chargea de la question qui tourmentait tout le monde.
Berroy répondit que l'abbé Godard était un missionnaire de passage à Troyes, qui était venu lui rendre visite de la port de quelques amis de Paris. Au surplus, il ne le connaissait pas, ne pouvait donner aucun renseignement sur son compte. Puis, comme il se sentait observé et interrogé encore par le silence de mademoiselle Delatour, il se recula en saluant.
LA MAISON DB LA RUE DE i/ÉCHÀUDE 123
— Vous ne me demandez pas des nouvelles de mon oncle Soudin, lui dit vivement Emilie.
— Je pensais aller ce soir vous prier de m'en donner.
— Oh ! je puis vous épargner cette peine, et vous dire tout de suite qu'il se porte bien. Que faudra-til lui écrire de votre part?
— Que j'ai bien besoin de la surveillance dont il m'a menacé, dit Georges d'un air doux et repentant.
Emilie, qui avait légèrement froncé le sourcil, eut un sourire de pardon.
— Je lui écrirai cela. Au revoir, monsieur. Ne venez pas ce soir, à moins que ce ne soit pour travailler encore avec nous ; car nous ne devons nous quitter, n'est-ce pas, mesdemoiselles, que quand tout sera fini?
Georges se tint pour averti. Il remonta la rue du Bois, agité toutautant que quand il Pavait descendue, mais autrement agité.
— Mère, dit-il, eu entrant, à madame Berroy, tu iras demain h la procession générale?
— Bien certainement.
— Je te recommande le reposoir de la Madeleine, r- C'est toiyours le plus beau,
— Oui, mais, cette année, il aura, je l'espère, un charme de plus à tes yeux. J'y ai travaillé.
— Avec l'abbé de ce matin ?
— Non, avec les demoiselles de la confrérie.
— Toi?
— Oui, moi, ma mère; ton garnement de soldat! Demande plutôt à mademoiselle Delatour.
— Elle est donc revenue ?
— Depuis hier ou depuis ce matin ; tu la verras demain à la procession.
— Certainement. Pourquoi dis-tu toujours que tu es un garnement, mon bon Georges ? Tu ne le crois pas au moins ?
— Je ne le crois guère, c'est vrai.
— Ah ! si tu voulais me rendre heureuse !
— Que faudrait-il faire?
— Il faudrait... il faudrait...
Madame Berroy tenait son fils par les deux mains etle regardait fixement dans les yeux. La bonne dame eut comme une perception confuse de ce qui se passait dans Tâme de Georges. Il avait tant de rayonnement dans les yeux qu'elle fut éblouie, et qu'elle le sentit heureux.
— Il faudrait avoir toujours ce regard et ce bon visage, continua-t-elle en s'apprêtant à pleurer de joie.
— Eh bien ! ma mère, je tâcherai de les avoir souvent d'abord et toujours ensuite.
Georges ne mentait pas. Il rapportait, sans se dire encore pourquoi, un encouragement, et une force nouvelle de sa promenade.
£A MAISON PE LA RUE DE i/ÉCHAUDÉ 125
Il trouvait maintenant le plan transmis par Godard tout simple. Enlever une ville, était-ce donc plus difficile que d'enlever un arçge, pour le mettre sur un reposoir ?
Georges avait en lui le commencement de cette foi universelle qui réchauffe toutes les croyances, promet toutes les victoires. Quelque chose de l'ardeur des preux qui couraient àla bataille après avoir été armés par une châtelaine lui gonflait la poitrine. La comparaison pèche pourtant par un point.
Emilie Delatour avait reçu la mission de l'empêcher de courir à la bataille. Il se croyait invincible par le pouvoir de celle qui voulait au contraire lui retirer ses armes.
La correspondance d'Emilie Delatour avec son oncle Soudin, ou plutôt, le journal rédigé par elle et expédié quinze jours environ après la scène du reposoir, mettra le lecteur au courant des événements accomplis pendant cette période et me dispensera d'une présentation minutieuse de quelques-uns des personnages secondaires de cette véridique histoire.
Je me hâte de déclarer qu'Emilie remplissait un
devoir et ae satisfaisait aucune vocation de bel esprit, en écrivant ainsi h son oncle, sur un sujet qu'il lui avait donné à analvser.
Supérieure à la province, par son extrême simplicité de caractère (car le naturel est une vertu beaucoup plus parisienne qu'on ne le suppose d'ordinaire), Emilie gardait toutefois dans l'épanouissement de son intelligence, sous le clair rayon de M. Soudin, un respect si fier et si pieux de sa dignité féminine, qu'elle refusait toute espèce de gloire, même la plus chaste, de peur de paraître usurper les domaines réservés aux hommes.
Elle montrait volontiers ses talents dans la couture , dans les rangements intérieurs du ménage, dans la cuisine, parce qu'ils rapportaient un compliment à sa mère. Nous avons vu également que, quand il s'agissait de l'art de fabriquer des mosaïques avec des fleurs, elle ne poussait pas la modestie jusqu'à l'immolation de ses mérites. Elle voulait être estimée de ses bonnes amies de Troyes, en faisant estimer en elles leurs vertus, mais rien que leurs vertus.
Si elle ajoutait, par échappées, quelque peu de son esprit individuel à la masse de l'esprit obtenu par une cotisation équitable entre elle et ses amies, elle se gardait bien de laisser croire qu'elle fût capable d'écrire de longues lettres, des rapports, comme
peux que son oncle lui avait commandés. C'était un secret entre elle et loL
La province est une geôlière féroce; elle ne pardonne pas qu'on se fasse des ouvertures dans le mur épais dont elle nous enveloppe ; elle est plus indulgente pour les évasions. Cette correspondance de l'oncle et de la nièce était la fenêtre qu'Emilie ouvrait sur l'horizon.
Elle venait y respirer un air plus vif, y regarder de plus haut et de plus loin, non pas avec une arrière-pensée romanesque, mais avec un désir honnête de trouver dans cette communication incessante avec son oncle Soudin un redoublement de force pour bien pratiquer sa vie de jeune fille et de femme.
Il y a des vocations pour le devoir, comme il y a des vocations pour la révolte , des enthousiasmes pour la règle à subir, comme il y en a pour la liberté sans frein; et c'est un préjugé absurde de n'adjuger le prix de poésie qu'aux imaginations qui méconnais* sent la sérénité, la régularité, l'harmonie.
Emilie Delatour se croyait prosaïque et voulait rester confinée dans le domaine de la prose. Elle dédaignait les ailes, n'estimànten fait d'appareils angéliques que ceux qu'elle fabriquait en terre glaise recouverte de fleurs, les jours de la Fête-Dieu. Mais elle atteignait parla perfection môme de sa soumission à un sommet héroïque.
Sa seule poésie, avant le drame qui commence, c'était son oncle Soudin. Toute petite , elle avait admiré le grand avocat de province, le parent illustre ; plus tard, elle devina seule la plaie fermée, mais douloureuse encore, de cette belle intelligence. Elle essaya, non de lui faire oublier la femme parfaite qu'il avait perdue, mais de la lui rappeler, et de prendre pour modèle, sous la direction d'un maître infaillible, cette tante si regrettée, qu'elle avait peu connue, mais que M. Soudin évoquait volontiers devant elle.
M. et madame Delatour se prêtaient volontiers à cette quasi-adoption de leur fille par son oncle. Toutes les fois que celui-ci la désirait, on la lui envoyait à Paris, et la correspondance entre Emilie et M. Soudin était respectée comme un confessional .
Ces explications étaient indispensables pour garantir Emilie de la méfiance qu'inspire dans une femme et surtout dans une jeune fille la vocation épistolaire. Pour une adorable Sévigné, combien de Se vignes exécrables !
Voici, sous le bénéfice de ces précautions oratoires, ce qu'Emilie écrivait à M. Soudin :
« Mon cher oncle, » Vous m'avez demandé un rapport. Je vous en-
LA MAISON DE LA RUE DE l/ÉCUAUDÉ 139
voie le cahier recopié de mes impressions de chaque jour. Avant que vous en lisiez la première ligne, laissez-moi vous embrasser; vous répéter que vous êtes le meilleur, le plus paternel des oncles ; et que, quand je repasse dans ma tête nos conversations de Paris, je me trouve bien heureuse de vous avoir pour oncle et bien fière de vous comprendre.
» Oui, je vous ai compris. Vous voulez élever et allumer en moi l'autel que voua aviez trouvé tout allumé dans une autre. "Vous voulez qu'un homme choisi par vous, estimé de vous, aimé par moi, refasse sous vos yeux le chemin que vous avez fait; vous voulez que je vous aide à retrouver les morceaux brisés du miroir de votre jeunesse, et que vous puissiez vous revoir dans les deux cœurs unis de votre nièce et de votre neveu. Eh bien! mon oncle, j'ai accepté; je vous obéis.
o Je sais qu'avec vous je ne cours aucun risque. Vous éclairez ma raison ; vous conseillez mafaiblesse. Vous m'avez fait entendre que la volonté ne devait jamais rester inactive, et que, si notre bonheur ne dépend pas de nous, nous devons du moina ne laisser aux hasards ou aux épreuves que Dieu nous envoie que des chances étroites de nous décevoir et de nous faire rougir de nos douleurs.
i L'essentiel en ce monde c'estnon pi reux, mais de mériter de l'être. Voilà
130 LA MAISON DB LA RUE DE l'ÉCHAUDÉ
gueilleuse des humbles; vous më l'avez donnée; je l'ai gravée dans mon cœur. Je tivrai, je souffrirai, je mourrai avec elle.
» Dans mon dernier Voyagé à Parte, voué M'avez interrogée sur un sujet absolument intertJil aux jeunes filles, par la mode française, mais permis aux oncles de tous les pays. Vous avez voulu savoir sf je pcnsaiâ quelquefois au mariage; et je Vous ai répondu bien sincêremefit que, û'ayatit pats là Vacation du cloître, j'avafé celle delà famille erf de* îa farmille au complet.
n Alors, mon oncle, vous avez été plus audacieux, où plutôt, vous avez été meilleur encore, et vous avez voulu que je vous fisse le portrait de votre futur neveu, pour vous préparer d'avance à l'aimer. Pour-* quoi avez-vous trouvé quelque ressemblance entre mon petit croquis et certain monsieur dontnousr par* lerons tout à l'heure 7
» Pourquoi avez-Votfs pensé que votre nièce était destinée à fendre sagfc, soumis, paisible ce jeuiïe cœur en demi-»solde ? Pourquoi ûfavez-Vôus dit:
jr *-* Applique-toi à pt ëndre dé Tinfluefâce su? lui. Pais ton rêve de son bonheur et ton espoir de" sa guérison, car il est malade de trop de jeUiieSêe, dé trop d'élan vers tout ce qui est grand, beau, désirable. Modère cet amour de l'amour^ pouf eir être sim-
pleraent aimée. Si j'étais ton père, c'est ce fils que je ehoisifsis ; c'est le neveu que je yeux avoir \
» Pourquoi, mon cher oncle," avez-vous conçu ce projet? Pourquoi me I'àvez-vous communiqué, si ce n'est parce que vous savez mieux que moi ce qui se passe en moi ; parce que je suis inoins votre nièce, la fille de votre sœur, qu'une demipetite sœur, si vous tee permettez celte ambition?
» Ah ! mon oncle ! biefc des fous crieraient à la folie, en vous voyant, avec tant de sagesse, préparer l'avenir, assigner une tâche à ma vocation de femme , décider que deux êttes si parfaitement étrangers l'un à l'autre, et si différents l'un de l'autre, seront, par une loi logique, destinés à vivre un jour de la même vie réelle et idéale I
» On voudrait, sans doute, vous effrayer des tem* pêtes qu'un pareil projet peut soulever dans le cœur d'une jeune fille. Les mamans, qui 3e croient prudentes en ne prévoyant rien, ne voudraient pas d'un oncle qui parle ainsi de faire des conserves de ménage avec le fruit vert et défendu.
it Mais, nous deux, nous savons bien que le danger est nul. Quoi qu'il arrive, je serai toujours de totre race, une petite fille de bourgeois, faite pour la peine, la modération, le sacrifice, le devoir. Si j'étais capable de comprendre quelque chose à la politique, je voudrais être madame Rolland ; je ne voudrais pas
être Charlotte Corday. J'aurais bien assez de courage pour affronter la mort, je n'en aurais pas assez pour la donner...
» Mais je rae laisse aller à bavarder au lieu d'entrer en matière. Je m'imagine que je suis encore à Paris, dans votre beau cabinet, quand, le soir, nous causions des rumeurs du dehors, et quand vous m'enseigniez le secret pour les femmes de panser les blessures de la politique sans les envenimer ; quand vous me donniez sur le compte du jeune malade dont j'entreprends la guérison votre opinion de praticien... Ah! cher et bon docteur I je crois le mal bien grand et nous aurons fort à faire! mais, j'ai de la patience, etvous n'êtespas aubout de votre science.
» Je vous envoie la copie exacte de mon journal. Je ne cforrige rien. Votre nièce veut être jugée en même temps que son indocile client. Depuis mon retour, chaque soir, je résume ma journée, j'inscris les événements, sans réflexions. Vous devinerez les soupirs que je n'ai pas notés ; mais verrez-vous aussi les endroits où une larme est tombée entre mes doigts et s'est glissée sous ma plume? Ne me consolez pas, et ne me la reprochez pas, mon bon oncle. Apprendre à aimer, ce doit être apprendre à pleurer ; et vous me l'avez dit-vous-même : « Le bonheur, comme les plantes, a besoin d'arrosement, pour s'enraciner dans les âmes. »
LA MAISON DE LA RUE DE l'ÉCHAUDB 133
» Maintenant, maître Soudin, le grand avocat de Troyes, de Paris, de tout l'univers, parcourez ces notes de votre petit clerc, avant de juger l'affaire Emilie Delatour contre Georges Berroy (ainsi que Ton dit dans votre grimoire).
journal d'émilie delatour
» Vendredi, 23 juin 1820.
» Si j'étais superstitieuse, je ne commencerais pas ce journal un vendredi; mais je n'ai rien à enregistrer, et le néant n'a pas peur. Je suis arrivée trèsfatiguée. Tout le monde se porte bien à la maison. J'ai retrouvé ma chambre bien petite et les maisons bien basses. Quand on revient de Paris, on croit toujours avoir grandi. Je suis convoquée pour demain, par la présidente de la confrérie, pour travailler au reposoir de la Madeleine.
» Samedi, 24.
» Jour important dans ma vie.
» J'ai travaillé toute la matinée sans vouloir penser à autre chose qu'à l'ange du Saint-Sacrement. L'année dernière on l'a trouvé fort laid ; je veux
134 LA MAISON DE LA RUE DE l'ÉCHAUDB
cette année qu'on le trouve fort beau. C'est toujours le même patron d'ailleurs; seulement M. Arnaud, le professeur de dessin de la ville, nous a peint un plus joli modèle.
» Dans la journée, grande rencontre t
» //a paru très-surpris de me voir. Je crois pour ma part avoir suffisamment conservé mon sangfroid; peut-être même l'ai-je exagéré; car il m'a semblé que j'avais eu plus d'esprit que je ne voulais en avoir. Ces demoiselles en étaient étonnées... D'où me venaient ces belles choses que j'ai dites? Il a été poli, obligeant, embarrassé; il a peur des demoiselles.
» Je m'accuse de l'avoir fait monter à un grand marchepied pour qu'il aidât à placer notre ange. Il a obéi gentiment ; mon oncle lui-même n'obéirait pas mieux! Comme il était juché tout en haut, il a aperçu un prêtre et s'est hâté de descendre.
» Quel est ce prêtre qui l'intimide plus que nous? Ils ont échangé quelques mots à demi- voix. Je l'ai questionné; il m'a répondu que c'était un missionnaire qu'il a connu à Paris.
» Il se peut qu'il connaisse des prêtres, mais je ne sais pourquoi il m'est désagréable qu'il connaisse celui-là. J*ai bien vu qu'il ne mentait pas tout à fait en me répondant, mais il ne me disait pas non plus tout ce qu'il eût pu médire*
LA MAISON DE LA RUE DE l'bCHAUDB 135 {
» Dimanche 25.
» Grande procession, grande toilette ; la journée est belle; la ville est en blanc: les ruisseaux, emplis de feuillages et de fleurs, embaument. Toutes les autorités: le préfet, le général, les soldats, la gardo nationale, le tribunal, les avocats, les notaires, les avoués et les huissiers suivaient et précédaient le cortège.
» Lui n'y était pas, ni son prêtre de la veille non plus. Où étaient-ils tous les deux? Est-ce qu'ils faisaient à eux deux une procession ?
» Notre reposoir était magnifique. L'ange s'est maintenu très-frais, avec un léger accident au visage. Les roses qui formaient la bouche s'étaient détachées; on voyait un peu de terre glaise. L'ange avait l'air de tirer la langue et de narguer l'impiété.
» Mais les impies n'étaient pas là, eux seuls manquaient. Madame Berroy a suivi la procession. Elle s'est placée près de moi. Elle m'a fait beaucoup do compliments à propos du reposoir. Elle m'a parlé de son fils; elle m'a parlé de moi. Le cœur me battait un peu. Jamais madame Berroy n'a été si communicative. Est-ce qu'elle aurait, elle aussi, son projet, son complot?... »
» Enfin il est venu. Enfin, il est parti ! car j'ai souhaité son départ autant que j'avais souhaité sa visite.
» C'était ce soir, après le dîner. Nous étions dans le jardin. Mon père arrosait sa collection de rosiers, la plus belle de Troyes. Ma mère, assise à côté de moi, sur un banc, interpellait de temps en temps mon père, qui répondait du bout du jardin.
» — Monsieur Delatour, as-tu été chez le couvreur? S'il survenait un orage, le grenier serait inondé.
» — Oui, répondait mon père.
» — Monsieur Delatour, que dit le baromètre pour demain? Pourrons-nous aller nous promener du côté des Noos?
» — Il fera beau, répondait mon père.
» — Monsieur Delatour, tu as bien tort de réchauffer ainsi.
M — cela fait du bien à mes rhumatismes.
» — Monsieur Delatour, tu vas te mouiller.
» — Cela me rafraîchira.
» Toutes les cinq minutes, une question partait, et la réponse arrivait. Seulement la voix de ma mère, d'un timbre doux, égal, tempéré, résonnait toujours la même, et la voix qui répondait était forte ou basse, voilée ou sonore, selon que mon père en parlant était debout ou baissé, derrière ou devant une corbeille, tourné vers la pompe ou le nez dans son arrosoir.
» Moi, les yeux en l'air, je contemplais un gros chat qui se promenait sur l'arête du toit de la maison
et qui regardait, en haut, en bas, devant lui, dans toutes les directions que nous avions discutées, à propos du regard des anges. J'attendais.
» La petite sonnette de la porte à claire-voie attachée sous la porte cochère retentit tout à coup. Je tressaillis.
» Ce n'était pas encore lui. C'était M. Capitain, le notaire, avec ses deux filles. M. Capitain que tout le monde admire ici, comme le type de la loyauté, de la probité, du royalisme, de la dévotion, et qui marche toujours entre ses deux demoiselles, comme un officiant entre deux cierges, ne me plaît pas.
» J'ai presque peur de cet homme long, froid, glacé, qui a de la prose de testament dans la bouche, et qui ne sourit que quand il apprend qu'on a condamné à mort un soldat de Bonaparte, comme il dit.
» Mais cela ne m'empêche pas d'être polie et de bien recevoir ces deux jeunes filles, deux anges, celles-là, qui ont peu de terre glaise, pas du tout de roses, et qui sont destinées à conserver leur pâleur pour l'étude d'un notaire, le cabinet d'un juge, ou le parloir d'un couvent.
» Pierre Delétang arriva une demi-heure après.
» Ce pauvre Pierre, je le reçois d'ordinaire assez mal. Ce grand indolent nous encombre toujours. Je fus heureuse ce soir de sa visite. Il devait m'aider à recevoir M. Georges. Enfin, à neuf heures, comme
le jour baissait, la sonnelte retentit pour la troisième fois , et le beau ténébreux parut avec les ténèbres.
» Mon père et ma mère furent aimables. Ils savent que mon oncle l'estime et ils l'estiment de confiance. Pierre fut assez surpris, et à chaque instant il était tenté de dire à son ancien camarade^ — Qu'est-ce que tu viens faire ici où l'on ne t'a jamais vu?
» M. Capitain fut ce qu'il est toujours, et ce qu'il était avant l'entrée de M. Berroy, très-solennel. Moi, je m'efforçai do mettre M. Georges à Taise ; il me sut gré de cet effort ; mais la conversation se rompait à chaque instant.
» Il fut impossible de trouver un sujet qui intéressât tout le monde à la fois. Ma mère parla processions. M. Berroy resta bouche close. Mon père lui demanda des nouvelles de Paris. M. Capitain insinua un tranquille anathème contre la Babylone moderne. Mon cousin Pierre voulut parler de la pluie et du beau temps ; mais il hasarda des opinions si saugrenues, qu'on le terrassa avec les prédictions de tous les almanachs. Enfin, M. Berroy, un peu sollicité, un peu poussé par moi, risqua deux ou trois mots sur les grands discours qui se débitent à la Chambre des députés et à la Chambre des pairs.
» Un silence glacial l'avertit qu'il faisait fausse route. Mon père, en sa qualité d'ancien directeur des contributions* sous l'Empire, s'abstint de parler
LA MAISON DR LA ROI DU L'écHACDB 139
en mal ou en bien de la Restauration. Pierre méprise la politique. M. Capitain prit un air dédaigneux ; c'était l'air le moins hostile, el regarda de haut ce téméraire qui trouvait de l'éloquence an général Foy.
n Je commençais à être au supplice, et je voyais distinctement que lui-même s'étonnait, s'impatientait. Pour comble de malheur, Pierre, qui, pendant un grand quart d'heure, s'était caressé les favoris un soin scrupuleux, interrompit maladroitement avec cette occupation inuffensive pour demander à H. Berroy s'il avait eu la chance, pendant son séjour à Paris , de voir exécuter Louve!.
» Je crus devoir pousser un petit cri d'horreur pour avertir M. Georges el l'obliger à reculer sur ce terrain fatal ; mais il ne comprit pas, et voulant sans doute rendre hommage à ma sensibilité, il répondit gravement :
» — Non, je me suis privé de cet abominable spectacle. On dit qu'il est mort avec courage.
» M. Capitain se leva, frémissant de majesté :
s — Les assassins n'ont pas de courage; elle châtiment des assassins, dit-il, ne saurait être un abominable spectacle.
» — A vez-vous jamais vu guillotiner" '-" * J ~ M. Berroy d'un air doux.
» — Non, monsieur, pas encore !
" — Ces mots, « pas encore », dits t
et hautain, me firent presque trembler. Pierre avec l'innocence que son âge n'excuse plus, voulut faire le bel esprit :
» — Moi, dit-il, j'ai vu, en 1814, ici, sur la place du Marché-au-Blé, fusiller M. Gouault K Ce fut bientôt fait!
» M. Capitain le regarda d'un air de compassion : » — y ous parlez, mon ami, de la mort d'un martyr. L'ogre de Corse, au milieu des meurtres et des incendies de l'invasion, a voulu se donner cette bonne mesure de sang humain; il a fait assassiner M. Gouault, par une de ses commissions militaires. Celui-là est mort en brave. C'était un beau spectacle de le voir tomber sous les balles des sicaires bonapartistes, en criant : Vive le roi!
» M. Georges était pâle. On distinguait la blancheur de son visage dans la nuit qui croissait.
» — M. Gouault n'était pas plus innocent que Louvel, dit-il imprudemment. Son crime est différent. Voilà tout.
» —Prenez garfle, monsieur, vons insultez à la m ; moire d'un vieil ami.
— Louvel, Dieu merci n'était pas mon ami, repi t vivement M. Georges; mais je pense que le royaliste qui, en pleine invasion, quand il s'agissait
1 Voir la Cocarde blanclie.
de la patrie, ne songeait qu'à sa cocarde et sollicitait une restauration royale de la générosité des Cosaques, je pense que celui-là était un mauvais Français, un assassin comme l'autre, qui poignardait la France par derrière. Sa mort est juste.
» — Voilà bien les théories des révolutionnaires !
» — Pardon, monsieur, le révolutionnaire en 1814, c'était M. Gouault, puisque Napoléon était le gouvernement.
» — Dites l'usurpation !
» — Usurpation ! Restauration ! les mots se valent quand le pays les ratifie, j'entends le pays libre, non le pays envahi.
» — J'aurais beaucoup de choses à vous répondre, monsieur, répliqua M. Capitain avec une politesse terrible; permettez-moi seulement un conseil que mon âge autorise. Gardez pour vous vos théories. Il peut être dangereux de les professer tout haut et ailleurs que dans cette maison.
» — Vous avez raison, dit M. Berroy avec une grâce un peu fière et légèrement ironique. Il faut se défier de l'écho, dans le temps où nous sommes r)f
» — Les murs ont des oreilles, ajouta mon co^ in Delétang, qui voulait absolument exprimer une opinion incontestble. i
% — Oui, de longues oreilles, murmura M. Berroy; et la conversation cessa tout à coup.
142 LA MAISON DE LA RUB DB l'ÉCHAUDK
» Nous restâmes dans ce silence que protégeait et qu'augmentait pour ainsi dire la nuit tombante. J'avais le cœur serré, la tête pleine de bourdonnements ; je cherchais, sans le trouver, un mot qui ne fût gônant pour personne; je pensais en moi-même:
» — Une reviendra plus! il aura eu trop de cette soirée!
d Ce fut lui qui se retira le premier. Je fis un coup de tête, et quand il se leva, je me levai, comme pour le reconduire. Ma mère que mon audace entraînait et qui voulait la corriger, en s'y associant, se leva de même et parut avoir une commission à lui donner pour madame Berroy. Mon père tint compagnie à M. Capitain et à ses filles. Pierre n'avait besoin de personne.
a En entrant sous la voûte qui va du jardin à la porte cochère, je dis à M. Georges à demi-voix :
» — Mon oncle Soudin, s'il vous avait entendu, vous gronderait.
» — S'il avait été là, mademoiselle, je n'aurais pas mérité d'être grondé.
» — Sans doute; mais comme il n'y sera pas davantage une autre fois, soyez prudent.
» — J'essaierai !
» — Promettez-le-moi.
» — Je vous le promets !
» — J'accepte cetle promesse, répondls-je.
LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHAUDÉ 143
» Par un mouvement plus rapide que la pensée, j'étendis un peu ma main, qui toucha la sienne. Dans l'obscurité nos deux mains se joignirent. Je crois que j'ai bien fait d'agir ainsi; je l'ai consolé et je l'ai engagé à revenir.
» En retournant au jardin, j'entendis M. Capitain qui disait sentencieusement à mon père :
» — Ce jeune homme est dans une voie funeste. Je plains 6a mère ; s'il continue, il est perdu.
» Le soupir glacial qui accompagna ces dernières paroles traversa l'air en le refroidissant. Je ne sais ce que mon père répondit. Je croîs qyi'il plaida un peu la cause de M. Berroy. Je n'écoutais plus, mais je me jurai de le sauver.
» M. Capitain s'en alla, commeil était venu, solennel, cérémonieux, escorté de ses deux grands cierges qu'on avait oublié d'allumer, pendant toute la soirée. Mon cousin Pierrre, qui ne se sachant bon à rien, ne se eroit, en revanche, nuisible à personne, le suivit, satisfait, après avoir demandé une rose à mon père, qui n'aime pas à défleurir ses rosiers, mais qui n'osa refuser»
*> Je montai bien vite dans ma chambre; je viens d'écrire le récit de cette soirée tragique, et maintenant je vais prier.
* Mon Dieu, ne soyefc pas de la religion dé M. Capitain,. et, pour cette fois, protégez Fimpic î
144 LA MAISON DB LA RUE DE l'ÉCHAUDÉ
SUITE DU JOURNAL d'ÉMILIE
» £7 juin, mardi.
» Quelle nuit j'ai passée! Moi, qui me suis toujours moquée des songes de tragédie, j'ai eu le mien, un songe tragique, et mademoiselle Duchesnois ferait trembler, en le racontant.
» Mais, depuis que j'ai été rendre visite à madame Berroy, tantôt, avec ma mère, je n'ai plus peur. Je suis persuadée que les rêves sont des réminiscences, et non des avertissements.
» N'avais-je pas rêvé qu'on installait sur l'échafaudage, resté debout, du reposoir de la Madeleine, un véritable échafaud, puisqu'il faut écrire le mot en toutes lettres, la guillotine enfin ! M. Georges y montait, conduit par le prêtre inconnu. J'étais là; il me regardait; il se plaçait dans la posture de l'ange et me disait :
» — M. Capitain sera content, j'aurai une belle mort!
» Je me suis réveillée malade, oppressée. Je suis descendue bien vite au jardin. Mon père y était déjà. Nous avons causé des exagérations de M. Ca-
LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHAUDÉ 145
pitain, des imprudences de M. Berroy. Au fond, papa est resté un tantinet bonapartiste, et depuis qu'il n'est plus fonctionnaire, pour n'être pas indigne de son beau-frère Soudin, il est libéral.
» J'avais une envie terrible d'aller voir madame Berroy. J'ai cherché pendant toute la matinée un prétexte pour décider maman à cette visite, et, après le déjeuner, je me suis avisée de cette idée bien simple que je n'avais pas besoin de prétexte ; qu'il me suffirait d'exprimer ce désir. Pourquoi serais-je embarrassée d'agir, quand je n'ai aucune mauvaise pensée dans Ta me?
» Il était sorti. Ce prôtre est encore venu le voir. Peut-être se sont-ils donné rendez-vous dans la ville. Madame Berroy se persuade que M. Georges fait les honneurs des églises à ce missionnaire qui ne connaît pasTroyes.
» J'ai tenu à savoir si M. Georges était triste ce matin. Nullement. Il ne nous garde pas rancune de la soirée d'hier. Il n'a pas eu de mauvais rêve. Il • chantait, ce matin, jusqu'à la visite du prêtre, et sa mère nous assura qu'elle ne l'avait pas entendu chanter depuis cinq ans I
n Pendant que ma mère causait avec madame Berroy, je regardais ce vieux salon delà rue du Bois que je connais pourtant bien.
» Je l'interrogeais ; je lui demandais s'il avait assez
de souvenirs pour retenir, pour charmer toujours cel imprudent rêveur.
» J'aurais voulu laisser un peu de mon âme dans les coins du plafond, entre ces deux grosses poutres qui supportent le premier étage ; j'aurais voulu que mon cœur eût fait là son nid !
» Il est vrai qu'il vient rarement dans lé salon. La bonne madame Berroy seule s'y tient toute la journée, et ce n'est pas elle que j'ai besoin d'influencer. J'ai eu tout à coup la tentation folle de voir sa chambre, à lui.
» Je me suis mêlée à la conversation de ces deux dames. J'ai fait l'éloge de la maison, du jardin; je me suis montrée un peu jalouse d'une si belle, d'une si tranquille habitation. Notre maison de la rue du Bourg-Neuf a moins d'air, d'espace.
» Madame Berroy, tout heureuse de me voir ravie de la maison qui sera la dot de son fils, n'a pu s'empêcher de nous dire :
» — Quand Georges sera marié, on peut lui faire là-haut un très-bel appartement.
» Maman, qui ne sait rien, écouta sans émotion, et moi qui ne veux rien savoir, j'ai souri d'un air complaisant, en me défendant bien de rougir»
» — Vous ne connaissez pas le cabinet de Georges? nous demanda madame Berroy.
» — Non, dit ma mère.
» Moi, je ne dis rien : il était convenable que jô gardasse le silence. Nous montâmes.
» Ce que Ton appelle lé cabinet, iné paraît être bel et bien sa chambre; maïs Suzanne met tout en si bo'û ordre, que là pièce est officielle comme le âânôtUaire d'un avocat.
«Singulier âvûôât! j'ai VU déufc pistoletë accrochés de chaque côté de la pendule, Un grand sabré suspendu au beau milieu dû mur, des éperons dans la bibliothèque. 11 est vrai qu'on voit aussi quelques livres de droit.
» J'ai regardé, j'ai flairé, j'ai scruté tout avidement. Je n'ai rien vu de positivement suspect, inàis rien non plus de rassurant, "pas de portrait de l'eîtipereur, mais pas de testament de Lôuié XVl encadré, comme partout. Une carte du département de l'ÀUbe était déroulée sur son bureau. Pourquoi cette carte? A-til indiqué l'itinéraire d'une mission à l'abbé?
» 11 ne travaille pas, ses livres n'étaient pas ouverts. Àhl si je pouvais entendre ce qui se dit ici entre ces deux hommeè!
» Madame Èerroy, en noua assurant que son fils est revenu de Paris en meilleures dispositions qu'à son départ, se félicite de ce qu'il parait disposé à renouer avec d'anciens camarades de la ville qu'il avait fort négligés. Elle est irès-heureuse qu'il aille au café ; je crois qu'elle serait moins enchantés S'il
allait aux églises. Je saurai quel café il fréquente. Je saurai quels sont ses amis. Je ne lui en recommande qu'un, mon cousin Pierre Delélang; celui-là ne le compromettra pas et ne lui fera pas faire de sottises. Mais, en revanche il lui en débitera quelques-unes.
» En descendant du premier étage, une inspiration m'est venue. J'ai laissé ces dames rentrer au salon et je suis entrée à la cuisine. J'ai dit bonjour à Suzanne, qui est une personne considérée; elle me fit beaucoup d'amitiés. Je commençai par admirer ses casseroles et j'arrivai bien vite à la faire jaser sur son maître.
» Je fus punie de ma curiosité, car Suzanne s'y méprit, et me dit en riant :
» — Mademoiselle Emilie, vous êtes jalouse 1 » J'essayai de protester; elle repartit :
» — Ne vous en défendez pas ! je vois ce que je vois. La première course de notre monsieur, en revenant de Paris, a été pour faire vos commissions. Il ne tient plus en place depuis que vous êtes ici. * — x i tout, qu'est-ce que le bon Dieu et les hommes eraient à redire à cela?
[ m'a bien fallu laisser à Suzanne son opinion, mon premier sacrifice. Mais j'ai parlé des eni, des envieux que M. Georges peut avoir dans ys. Sans nommer M. Capitain, j'ai répété ses
paroles. J'ai persuadé enfin à cette brave fille qu'elle devait m'avertir de la moindre fréquentation extraordinaire, du moindre incident qui troublerait le silence de la vieille maison.
» Mon pacte conclu, j'ai rejoint ces dames, et je suis rentrée à la maison, espérant qu'il viendrait ce soir. Il n'est pas venu.
» 28 juin, mercredi.
» Encore, une journée perdue 1 Je n'ai rien su, je n'ai rien vu. Qu'il vienne! qu'il vienne! car cette absence me donne des angoisses insupportables. Je pense trop à lui, quand je ne le vois pas.
» 29 juin jeudi.
» J'ai rencontré Suzanne. Le prêtre a fait une absence de deux jours et est revenu. Il a passé deux heures à raconter son voyage de quarante-huit heures. M. Georges va beaucoup au café de la Placed'Armes.
» L'ancienne cuisinière de madame Berroy, Madeleine Martin, est aussi installée rue du Bois. Pourquoi n'a-t-elle pas suivi son mari, qui est banni de France? Pourquoi ne reste-t-elle pas à Bar-sur- Aube? Je me souviens que Madeleine a failli passer aux assises pour des propos séditieux. Mon oncle
150 J,A JIAISOK DE IjA RUE DE h ÉCHAUDB
Boudin» qui s'est intéressé à, elle, l'appelle une tri-
coteme, » Si je pouvais rencontrer ou attirer Madeleine!
» M juin veqdredii
» Mon père Ta rencontré tantôt presque à notre porte, et il s'est laissé amener. Peut-ôtre n'osait-il pas entrerl C'était vers trois heures de l'après-midi; le ciel était lourd, la chaleur accablante ; nous n'attendions aucune visite, Ma mère faisait sa sieste dans le salon. Moi, j'étais dans le jardin, cousautet rêvant.'
» J'ai été bien contrariée d'être surprise dans une toilette que j'avais fait faire pour rester seule.
» J'achevais, avant de la donner au blanchissage, une robe rapportée de Paris, une robe de jaconaa blanc, décolletée, sans manches, une robe qui peut aller au bal,
» Je me suis trouvée honteuse quand, s'avançant sous les arbres, vers le berceau où j'étais assise, il été devant moi. 11 a regardé mes brasnus, ot ivres bras, qu'on trouve assez blancs d'oren ont rougi de confusion. H a regardé mon las I on la voyait trop! Si j'avais pu prévoir ndraità cette heure-la, j'aurais pris un fichu,
LA MAISON DE LA RUE DE h ECHAUDE 151
une écharpe. Ses yeux étaient vraiment d'une impertinence que je résolus de punir,
» — Il va ni'accuser de coquetterie, me dis-je in* térieurement. Quel dommage de ne rien entendre à la coquetterie pour me venger et pour avoir ses secrets!
»* Je lui montrai une chaise près du banc. U s'y assit et nous parlâmes dç choses indifférentes. Au bout de deux minutes mon père se leva et nous laissa. Les pères ne sont que des introducteurs imprudents. Ah ! si Ton n'avait pas des oncles pour vous conseiller! Je dois avouer que, pour me venger de ses regards satisfaits, je le regardais aussi, et qu'il me parut être dans un jour de rayonnement et d'éclat. Quel dommage qu'il ne veuille pas devenir un grand orateur, car il a une bouche expressive!
» Je le grondai, comme si je ne l'avais pas vu depuis six mois. Il fut forcé de me rappeler que nous étions au vendredi et qu'il était venu le lundi soir. C'était vrai; mais, après le réquisitoire de M, Capitain, ne devait-il pas accourir le lendemain, pour s'excuser d'avoir été un peu provoquant ou pour nous permettre de nous excuser de l'avoir laissé provoquer ?
» M. Georges parut sensible à mes reproches et les repoussa timidement. U était heureux d'être grondé; il voulait que je grondasse davantage. Je
152 LA MAISON DE LA HUE DE l'ÉCHAUDÉ
tombai dans le piège en croyant l'y pousser, et j'entamai, en riant, mais avec des mots sérieux, le chapitre de ses mauvaises fréquentations.
u Le remords voila doucement son visage. Je voulus en profiter et je lui demandai brusquement ce que c'est au juste que ce prêtre qui vient si souvent le voir. Il me répéta ce qu'il m'avait déjà dit une fois, que c'était un missionnaire.
h — Présentez-nous-le ; qu'on l'entende à domicile, puisqu'il ne se fait pas entendre dans les églises.
« — Il part demain.
» — Pour ne plu3 revenir?
s — Pour ne plus revenir.
» Fallait-il me réjouir ou m'alarmer de ce départ annoncé d'une voix grave? Ce missionnaire a sans doute terminé sa mission. Qu'emporte-t-il à Paris? Quelle parole décisive? Quel gage?
» — Madeleine Martin est à Troyes, dis-je tout h coup.
» Il parut surpris et répondit.
h — Sans doute, mademoiselle; lui est-il défendu 18, de voir ma mère qu'elle a servie?
urément; mais Madeleine est trèspuis l'affaire de son mari, et très-
r, en tout cas, me répondit-il, n'aura nps : elle part demain.
» — Elle aussi ! c'est un départ général.
» — Plus que vous ne le pensez ; car je viens de louer un cabriolet pour un petit voyage.
» Je poussai un cri et je me levai toute droite, devant lui.
» — Où allez- vous? je veux le savoir.
» M. Georges étonné de mon interruption, de l'accent avec lequel j'avais parlé, prit mes deux mains dans les siennes et me regarda avec des yeux si profonds, si grands ouverts, qu'il me sembla que je descendais par eux jusque dans son âme.
» — Pourquoi avez-vous cette curiosité? balbutia-t-il.
» — Parce que j'ai promis à mon oncle de yous empêcher, autant que je le pourrais, de commettre une imprudence, et que vous me paraissez sur une pente dangereuse.
» — Pour un voyage de trois jours au plus! dit-il, en me regardant fixement avec un sourire.
» — Où allez-vous? répétai-je.
» — Ne savez-vous pas que nous avons une ferme du côté d'Estissac? Je vais la visiter.
» — Seul? sans votre mère?
» — Ma mère sort peu et ne voyage jamais.
» — Jurez- moi que vous n'allez que là, et que vous y allez uniquement pour la ferme?
» — Pourquoi vous ferais-je ce serment?
» — Parce que je vous le demande.
» —Mais, reprit-il en souriant davantage et en pâlissant, de quel droit me le demandez-vous?
» — • Du droit que mon oncle m'a donné, que vous lui avez reconnu.
» — Si je ne le reconnais plue ce droit-là? dit-il en approchant ses yeux des miens;
h — Jo voulus dégager mes deux poignets serrés dans ses deux mains, il continua :
» — Mais, si j'étais prêt à vous en donner un autre ?
» — Je n'en veux pas d'autre ; repris-je avec obstination et sérieusement épouvantée. Dites-moi que vous n'éles dans aucun complot?
» — Dites-moi d'abord que ce n'est pas seulement par obéissance que vous me parlez ainsi.
» — Quand ce serait par amitié 1
» — Ce ne serait pas assez !
» —Vous vous trompez; ce serait trop pour celui qui me juge indigne de sa confiance.
furieuse et désolée ; je me débattis pour deux mains; il se mit à rire, mais il avait dans les yeux. Tout à coup il souleva lains, et après les avoir serrées contre sa me parut brûlante, il s'éloigna presque
LA MAISON DE X<A RUB DE h ECHAUDE 155
» 10 juin, jeudi.
» Il est parti! Que fallait-il faire pour le retenir? Ai-je manqué de coquetterie? ou plutôt n'ai-jo pas été trop coquette? Fallait-il lui promettre plus que je ne puis ou que je ne veux lui donner?
a Ah ! si mon oncle était ici I Je n'ai personne que je puisse consulter. Ma mère est certainement la meilleure, la plus sage des mères. Je n'ai le droit de douter ni de sa raison, ni de sa tendresse, mais elle n'est pas dans tfion secret; elle ne.connatt pas cette part de ma vie que mon oncle s'est réservée. Je l'étonnerais, je l'effrayerais, sans qu'elle pût me donner un conseil.
» Mon père est également un homme bon et juste. Mais pourquoi le troubler? il blâmerait Je projet conçu par mon oncle. J'ai toujours eu l'arrière-pensée que, sans oser me le dire, ni se le dire, peut-être, à lui-même, il caressait le projet de faire de moi la femme de mou cousin Delétang.
» Pierre est très-riche ; il est orphelin ; c'est un bon parti et un beau garçon. Mais le parti est trop bon et l'homme est trop beau; je n'en veux pas. M. Capitain, le notaire, le tuteur, le confesseur de
156 LA MAISON DB LA RUE DE l'ÉCHAUDB
Pierre, a trop de probité pour vouloir conserver ce mariage avantageux à une de ses filles. Il met son point d'honneur à conseiller cette belle affaire, et mon père l'écoute.
» Je n'ai aucun secours à attendre. Je suis seule, et je dois rester seule dans cette entreprise, dans ce combat.
» J'ai prié hier, j'ai prié celle nuit, j'ai prié ce matin. Je me sens forte, et tout n'est pas désespéré.
» Oui, il est parti ce matin, de très-bonne heure, après une dernière conférence avec l'abbé Godard et avec Madeleine qui se sont rencontrés chez lui.
» Suzanne, que j'ai vue au marché, où je suis allée avec ma mère, m'a raconté cela. Il a promis d\Mre de retour dans trois jours.
» Suzanne suppose qu'il ira jusqu'à la forêt d'Othe. Je n'ai pas voulu alarmer la brave fille, en lui disant tout ce que je crains.
» Trois jours 1 Que vais-je faire pendant ces trois jours?
» Et lui! l'imprudent, que ne fera-t-il pas ! Il parait que les gens d'Aix-en-Othe sont de mauvaises têtes. Voilà plusieurs fois qu'on envoie de la troupe de ce côte* Si l'arrivée de M. Georges devait être un signal! Il est éloquent, on me l'a dit; je le crois. S'il les regarde avec ces yeux ardents que je lui ai vus hier, le feu peut prendre aux poudres !
LA MAISON DB LA EUR DE l'ÉCHAUDK 157
I « Trois jours sans nouvelles ! Qui m'assure d'ailleurs qu'il ne restera que trois jours?
» 30 juin, vendredi.
» Je veux que mou cousin Pierre me soit bon à Quelque chose. Je lui ai demandé s'il allait au café de la place d'Armes. Car je sais que les libéraux, les officiers en demi-solde se réunissent là. Il m'a avoué que non. J'ai piqué sa curiosité ; je lui ai assuré qu'on recueillait la des nouvelles très-intéressantes, venant en droite ligne de Paris, et qu'il pouvait se faire un mérite et un honneur de me les apporter.
» Mon Dieu 1 votre sagesse est infinie ! On se demande souvent à quoi servent les sots dans le monde. J'ai trouvé le secret de leur utilité providentielle. Pierre a tout ce qu'il faut pour me rendre de grands
» Suzanne est venue nous emprunter je ne sais quel ustensile de cuisine. J'ai pu lui parler. Il est arrivé deux lettres de Paris pour M. Georges, deux grosses lettres. Je regrette que pn™««« «» '<« «f* pas apportées. Je les aurais rega te mystère s'en serait peut-être év;
» J'irai rendre visite à madame je veux voir ces lettres.
» l" juillet, samedi.
» Une nuit d'orage, une matinée pluvieuse. Le ciel a pleuré sur les misères de la terre, et je me suis mise à F unisson du ciel.
» En me levant je me suis placée devant ma table pour écrire à mon oncle. Je voulais lui dire ceci ou à peu près :
» Mon cher oncle,
» Il n'est pas bien certain que je fasse un jour le % bonheur de M. Georges Berroy, mais je vous atteste qu'il commence à faire mon malheur. Pourquoi?
» Vous et moi, nous nous sommes mis en tête de le sauver, mais s'il ne veut pas être sauvé? s'il rêve, au contraire, l'affection d'un être aussi fou que lui, pour tomber tous les deux dans le même abime? Quelle raison sérieuse ai-je donc de m'attacher à cet entèlé, de lui attribuer la part de dévouement qu'il repousse et qui ferait la joie, la gloire d'un autre t homme? Il poursuit son rêve ; pourquoi garderionsnous le nôtre? Il est temps encore d'enlever de ma pensée le souvenir de ce compagnon de jeunesse qui m'avait oubliée, qui m'oubliera ctenaain. L'épreuve
LA MAISON PS LA RUE DS h ECHAUDB 159
est suffisante : en la continuant, je me bletee, sans* le guérir...
» Voilà ce que je voulais écrire, et puis, en relisant ce brouillon de lettre, je l'ai trouvé dur, égoïste, prétentieux.
» Il vous sied bien, mademoiselle Emilie, d'ôtre lasse à la première lutte, et dépitée, parce qu'au premier mot, au premier regard, ce beau monsieur n'est pas tombé vaincu, prosterné à vos pieds? 11 vous oubliera? c'est possible. L'oublierez-vous facilement? Avouez donc que bien longtemps avant d'avoir causé de lui avec votre oncle, vous l'aviez remarqué, quand il passait; vous l'écoutiez quand il parlait : vous aviez de l'ennui, quand il quittait la ville. Dédaigneux des demoiselles de son âge, qu'il prenait toujours pour des petites filles; croyant avoir seul grandi, il passait devant vous indifférent, étranger. Mais vous étiez heureuse que vos corn* pagnes fussent écrasées comme vous par ce vainqueur, et, sans aspirera l'honneur d'ôtre choisie par lui entre toutes les demoiselles de la ville, vous auriez été bien malheureuse s'il en avait choisi une autre.
» EsUce vrai, ma pauvre Emilie? Déchire donc cette lettre. Ton oncle a bien pensé, bien agi. Continue de lui obéir, et si tu ne parviens pas à préserver de tout péril le téméraire qui t' écarte de sa route
pour courir au danger, résigne-toi à périr de sa chute !
» Suis-je bien juste envers lui, quand je prétends qu'il m'écarte de sa route? Je sens encore sur ma main le feu de son baiser. Eh bien, c'est là ce qui me révolte et ce qui m'indigne.
» Que. signifie ce baiser galant sur mes doigts, ces façons de beau monde? Pourquoi me fait-il Finjure de me traiter comme une coquette? Si c'est un aveu, pourquoi, après me l'avoir fait, s'est-il évadé, comme s'il me haissait?
» J'ai été voir tantôt madame Berroy; je ne prends plus de prétexte. Elle est de plus en plus ravie de l'animation, de l'activité que montre maintenant son fils. Elle croit de bonne foi qu'il ne fait son voyage que pour s'occuper de la ferme d'Estissac, et s'il pousse jusqu'à Aix-en-Othe, c'est pour chercher à acquérir quelque autre ferme de ce côté.
» J'ai laissé ma mère et madame Berroy s'extasier sur ces goûts de propriétaire qui se développent dans la tête de M. Georges, et avec Suzanne, je suis montée dans sa chambre. J'ai vu les deux lettres.
» Aucune des deux ne vient de mon oncle. De qui sont-elles? L'adresse de l'une est d'une écriture serrée, ferme. Je n'ai jamais vu de correspondance de soldat ; mais un militaire doit écrire de cette façon.
L'autre lettre a pour cachet une tête de nègre. L'écriture de l'adresse est longue, irrégulière, pleine de grands gestes. Ah ! si j'avais pu à travers l'enveloppe lire un mot, un seul !
» On dit que les femmes sont curieuses. Ce n'est pas vrai ; puisque je n'ai pas brisé un de ces cachets.
» Quand il reviendra, je trouverai le moyen de lui parler de ces deux lettres, et de me les faire montrer.
» 2 juillet dimanche.
» Quelle différence entre cette journée et celle de dimanche dernier ! C'est pourtant la même fête dans l'Église et dans la rue. On célèbre l'octave de la Fête- Dieu. Chaque église fait la procession à son propre reposoir. J'ai suivi la bannière de sainte Madeleine avec ces demoiselles, mais je ne la suivais plus avec la même allégresse. Je n'ai pas voulu travailler au raccommodage de notre ange. Il m'a paru terriblement fané depuis dimanche, malgré les arrosements ingénieux de la semaine et la précaution prise de le retoucher.
» Est-ce que les anges que nous dressons tout debout dans nos cœurs se flétrissent aussi vite? Bien que la procession m'eût paru longue, fatigante, après
J62 fcA MAISON PB ïiÀ RUE PP l/ÊCHAUDÉ
le dîner, j'ai voulu sortir, entraîner mou père sur les mails, J'avais besoin do mouvement, La solitude me pèse, Je voudrais aller tous les jours chez madame Berroy, et je n'ose pas.
» Mon père m'a fort obligeamment donné son bras, et nous avons fait consciencieusement la promenade du monde élégant, pendant au moins une heure ot demie, depuis la porte de Preize jusqu'à la porte de Paris. A la fin, pour m'empêcher de penser, je comptais les arbres. Il y en a cent vingt sur le bord du fossé. Je n'ai compté que ceux de ce côté-là, parce que je n'ai regardé que de ce côté. Au delà du rempart, on aperçoit le toit, les lucarnes de la maison de madame Berroy. Je m'attendais à découvrir, à la dernière fenôtre dans la toiture, une apparition, un signal. J'ai gardé cette folie jusqu'à la nuit close, et quand j'eus entendu sonner neuf heures, successivement, à tous les clochers qu'on voit du Mail, je me déclarai fort lasse et je voulus rentrer.
» Ma mère avait des visites, M. Capitain et ses deux filles. Je me plaignis d'un violent mal de tête, ce qui n'était pas absolument un mensonge, et je me retirai bien vite dans ma chambre, le cœur triste, Tàme lourde.
»' Je orois par instants que je suis une vieille, re« venue dans le corps d'une joune, et que j'ai tout le
JuA MMSOtf P3 J.A RUE P» h SCtfÀUPE 163
fardeau d'une exigence de femme, de mère, de veuve à soutenir.
» 3 juillet, lundi.
d Ce matin, j'étais dans la salle à manger, aidant
la servante à mettre le couvert pour déjeuner. J'ai vu entrer Madeleine Martin. C'est la première fois, depuis qu'elle n'est plus la cuisinière de madame Berroy, qu'elle met les pieds à la maison; et comme je désirais la voir, je fus frappée de ce hasard ou de cette intervention miraculeuse qui me l'amenait.
» Etait-ce une adversaire? une alliée? En tout cas elle ne pouvait être un personnage indifférent dans la lutte que je veux soutenir, Madeleine était parée, presque armée en guerre ; elle avait un bonnet neul, un air cossu. Elle déposa un gros paquet plein de choses inconnues sur le plancher,
» Je parus sans doute fort étonnée.
» <•- Vous ne vous attendiez pas à ma visite, pas vrai? dit la femme Martin en répondant à mon regard comme à une question.
» — D'autant moins, répondis-je, que je vous croyais repartie, depuis trois jours seulement, pour Bar-sur-Aube.
p — Ah I vous savez cela?
164 LA MAISON DB LA RUE DE l'ÉCHAUDÉ
» Madeleine eut un éclair de soupçon ou de me* nace involontaire.
» Je répondis négligemment :
» — C'est par hasard que je l'ai appris de madame Berroy...
ù — Madame Berroy ou Suzanne? interrompit vivement Madeleine.
» Je parus surprise de sa vivacité et je continuai :
» — Suzanne ou madame Berroy, une des deux, m'a dit que vous veniez d'arriver et que vous repartiez.
» — Ah ! dame! je n'ai pas le temps de séjourner, maintenant que je suis seule, pour suffire à tout, et que Martin n'est plus là.
» — Avez-vous de ses nouvelles?
» — Vous êtes bien honnête, mademoiselle ; oui, il est à Bâle, il y travaille ; on l'a bien reçu. C'est même à ce propos que je viens vous voir. Vous saviez, mademoiselle, il y a un mois, quand vous m'avez vue à Paris, ce que j'allais y demander. Votre oncle, M. Soudin, qui est bien la crème des hommes, nous a rendu là un fameux service. Il m'a fait obtenir le passe-port que je voulais avoir. Aussi Martin n'est pas ingrat, et si jamais il fallait se faire tuer pour votre oncle...
» — Oh ! j'espère bien que cela n'arrivera jamais.
» — Je l'espère bien aussi, mademoiselle. En at-
tendant, j'ai un remords. J'ai peur que M. Berroy, que j'avais prié de remercier M. Soudin, n'ait pas fait suffisamment ma commission. Il m'a avoué qu'en vous trouvant chez M. voire oncle , il a pensé à autre chose. Cela se conçoit. Mais je voudrais à l'occasion envoyer un souvenir à M.
Soudin. J'ai apporté des œufs, du beurre, de la petite volaille, de ces fraîcheurs qu'un Parisien qui a habité la province aime toujours et qu'il ne trouve jamais à Paris, où les fruits sont toujours talés, et les légumes fatigués.
» — C'est bien, Madeleine ; j'enverrai cela à mon oncle. Je vous remercie pour lui ; et je suis bien sûre qu'il vous gronderait. Quand il oblige quelqu'un de son pays, il ne veut pas qu'on soit trop reconnaissant. Il se paye par le plaisir d'obliger. » — Ah ! je ne suis pas quitte, dit Madeleine. » — A moins que vous n'ayez encore un service à lui demander ?
u — C'est possible t
» Je compris, au regard que Madeleine jetait sur la servante occupée du couvert, qu'elle n'avait pas dit tout ce qu'elle avait à me dire.
ii II entrait d'ailleurs dan:
causer.
» — Voulez-vous venir ui demandai-je.
166 LA MAISON DE LA HUE DE i/ÉCHAUDÉ
» — Je Veux bien, mademoiselle.
» Elle me suivit, après avoir radiasse Son panier, qu'elle déposa ensuite à la cuisine.
» Le cœur me battait fort. Je ne doutais pas tjuô Madeleine ne connût tous les sécrète de M. Georges; Elle les connaissait tous, eh effet, ear je fils bientôt épouvantée de ce qu'elle Savait ôU de te quelle croyait savoir.
» Quand nous fùmeâ dâûs le jardin :
» — Je vous écouté, dis-je à Madeleine, avec Uhe émotion que je crus bien cacher.
» Madeleine sembla chercher âeâ ttlôtg*
» — Je croyais cela plds facile à dire, mùrmurât-ellë ; je ne voudrais ni vous offenser ni vous effrayer, mais il faut pourtant que vous sachiez totit.
» — Ne prenez pas tant de précaution, Madeleine j répondis-je en souriant, mais lé cœur serré. Si les choses que vous avez à me dire me regardent réellement, j'ai assez de raison et de courage pour tout écouter de sang-froid ; si elles ne tné regardent pas, je né suis pas curieuse.
» — Oui, vous êtes une brave demoiselle, réprit Madeleine, en secouant la tète avec un air de sympathie et presque de protection. Je m J y connais, et c'est pour cela que j'ai eu l'audace de venir et que j'aurai l'audace de vous parler.
» — Allons! Madeleine, ne me faites plus attendre.
» — Votre oncle, mademoiselle, à dû dire devant vous que les choses ne vont pas bien à Paris et dana les départements. On se plaint, on souffre, on sirrite. Il faudrait un rien pour que tout fût en l'air. Est-ce votre avis ?
» — Je n'ai pas d'avis à exprimer, Madeleine. Nous autres, jeunes filles, nous ne nous mêlons pas de cela. Mon oncle est un hotnme prudent qui ne conseillerait aucune démarche hasardée; voilà ce que je sais.
» Madeleine parut contrariée de ma réponse. Ses sourcils se contractèrent; elle froissa ses mains l'une contre Vautre et melançaun coup d'oeil presque irrité»
» — Les jeunes filles de ce temps-ci, reprit-elle d'une voix brutale, ne songent donc pas à devenir des femmes ? A avoir un jour des tnaris qu'on ne puisse pas chasser hors de France* ou garder ici» en prison, pour leur couper le cou 1
» Je pàiis sans doute* car Madeleine adoucissant la voix continua :
» — Je ne suis qu'une paysanne, Une mal-apprise, je dis bêtement ce que je sens. Il ne faut pas m'en garder rancune. Mais au fond, mon intention est bonne. Je voudrais que les femmes eussent sur toutes les affaires les mêmes idées que les hommes. Les idées s'en porteraient mieuxj et les hommes ne s'en porteraient pas plus mal.
» — Vous avez raison, Madeleine; c'est pourquoi j'esgaye de penser comme mes parents, n'ayant ni frère, ni mari à écouter et à consulter.
» — Ah ! mademoiselle, vous vous défiez de moi. Quel gage faut-il que je vous donne, pour que vous me parliez, comme je vous parlerai, à cœur ouvert?
» — Je ne vous comprends pas.
» — Je crois bien plutôt que vous me comprenez trop ; mais votre bon cœur ne vous empêche pas d'être une fille de bourgeois qui refuse de laisser voir ses secrets à une fille de paysan, à une ancienne domestique. Je les fanerais, n'est-ce pas, en y touchant? Est-ce que des brutes comme moi sont faites pour se connaître en sentiment? Nous avons des maris, des enfants : mais ils sont d'une autre espèce que les vôtres, pas vrai ? Ah ! misère de Dieu, mademoiselle, si M. Soudin, votre oncle, était ici, lui qui sait tout, il me jugerait mieux ; il vous dirait que je vous offense moins par ma curiosité que vous ne m'offensez, vous, par votre discrétion.
» Je m'étais juré depuis que Madeleine parlait, de la laisser s'épancher, fût-ce même en injures. Qu'avais-je à craindre? Je me préparais à tout entendre, en me défendant de rougir bu de pâlir ; je gardai le silence. Elle continua.
» — Puisque vous ne le savez pas, ou puisque vous ne voulez pas en convenir, je vous apprends, ou je
vous rappelle, qu'il y a, ici, à Troyes, mademoi selle, quelqu'un qui vous aime et qui va se perdre parce que vous l'aimez mal, et que vous le conseillez de travers.
» Je ne bronchai pas. Dieu m'est témoin pourtant que ces paroles de Madeleine me frappaient au cœur et au visage même comme des lanières. Je me sentais déchirée, insultée, provoquée. Je répondis, sans laisser voir mon ressentiment ou ma peur :
» — Je ne crois pas que si mon oncle était là, vous vous fussiez permis de me parler ainsi ; mais vous êtes chez mon père ; que cela vous suffise pour me respecter.
» Madeleine me regarda bien en face, parut surprise de ma tranquillité apparente et continua :
» — Je ne vous manque pas de respect, mademoiselle, en vous croyant digne d'un honnête homme et capable de perdre ou de sauver une grande cause.
» A mon tour, je fus frappée de la dignité réelle, de l'excellente façon de parler de cette femme.
» Je lui répondis plus doucement :
» — Je ne suis digne que d'une chose, c'est de la confiance de mes amis et de l'estime de mes parents. Je veux garder Tune et l'autre. Mais il n'y a P er " sonne à Troyes, personne, entendez-vous bien, Madeleine ? qui puisse se vanter d'avoir tiré d e paroles et de ma conduite d'autre assurance que
colle d'une amitié simple ; et si je me permettais des conseils sur un sujet difficile, c'est que j'aurais reçu ees conseils pour les transmettre. Je n'ai donc, par moi-môme, aucune influence directe à exercer, et vous avez tort de me rendre responsable de malheurs que j'ignore.
o Je faisais la brave, en parlant ainsi» Mon adversaire, une fille des champs, rusée comme une Parisienne du grand monde, s'en aperçut bien. Elle n'insista pas et parut se recueillir pour mieux m ? attaquer.
» Je me tenais sur mes gardes, Appas avoir sou* haité ce tête-à*tête avec Madeleine, j'en étais attristée. Je sentais que je pouvais en sortir victorieuse, ou du moins invaincue, ruais que je garderais une blessure. La fierté, la pudeur de ma conscience avaient subi un affront. Les suppositions de Madeleine descendaient dans mon cœur plus loin que je ne veux encore y descendre* Elle osait; cette vivan* dière, me parler, à moi, en face, dans la maison de ma mère, d'un sentiment qu'elle précisait avec arrogance, et qui n'était pour moi qu'un rêve vague* incertain, flottant; elle voulait m'arracher un aveu, piquer, pour ainsi dire, ma vanité au jeu el l'obliger à des avances 1
rt Je devais en vouloir à cette profanatrice, Mais j'éprouvais, à travers mon irritation, une sympathie* una aamtaanoe, Une euriasité violente.
I,A HA1I0K DE LA RUE DE L'hCHAUDÉ 171
» J'allais enfin, par elle» savoir tout ce que je voulais savoir ; et la lumière imprudente qu'elle agitait sur mes georets, j'espérais bien la retourner, la rejeter brusquement sur les siens.
» ««■ Ad mettons que Je me sois trompée., .en parlie, reprit Madeleine j vous me permettreïau moins, mademoiselle, de Vous dire que je vous oonsidère comme Une personne qui réfléchit. Monsieur votre oncle, qui a été le premier avocat de ce para et qui est maintenant une dos notabilités de la capitale, n'a pas perdu boa temps» quand il voua a fait l'esprit a l'image du sien. Il me semble» à moi, qui ne suis qu'une femmede paysan, que si j'étais Une demoiselle instruite, courageuse comme vous» nièoe de M. Soudin, je voudrais m'intéresser à tout ce qui se prépare de grand dans mon pays, et que Je ne laisserais pas des compatriotes, des amis, s'engager dans des affaires où ils peuvent risquer leur tête, sans leur donner une bonne parole, sans leur envoyer un petit sourire ou une petite larme.
m — Ainsi Vous conspires» ma pauvre Madeleine I ii -« Je ne sais pas si ce?" •'"""""" -.nr..™™.reprit*elle avec énergie» maie venger de ceux qui ont conda qui ont trahi l'empereur ) je s 1ère dans toutes les veines et penoisne s'est pas refroidi de
» — Et vous me proposez un rôle dans votre complot ?
» — Non, ma petite demoiselle, il y a de la besogne trop dure à entreprendre et qui n'est pas de votre âge. Mais je vous demande de ne pas décourager ceux qui sont dans de bonnes dispositions.
» — Je vous ai déjà dit, Madeleine...
» — Que M. Berroy ne vous est rien de rien ?
reprit Madeleine, en posant ses deux mains sur ses hanches, c'est convenu ; nous le savons ; mais lui ne le sait pas. Je n'ai pas eu besoin de l'écouter, de le regarder, de l'espionner longtemps pour voir qu'il a plus peur de vous que de toute la gendarmerie du département. Pourquoi donc a-t-il pleuré, il y a trois jours, en vous quittant ?
» Madeleine s'arrêta, guettant l'effet de ces paroles; mais je tenais mon cœur à deux mains pour l'empêcher de battre, et je dissimulais dans un sourire l'orgueil et l'angoisse qui m'agitaient. Elle continua:
» — C'est une très-grosse partie que celle qui va se jouer. Le gain en paraît sûr. M. Georges est le plus exposé. S'il hésite, il est perdu ; s'il agit mal, il nous perd tous avec lui. Je viens vous demander de nous sauver.
» — Vous êtes folle, ma bonne Madeleine.
» — C'est possible, mademoiselle ; on le verra plus tard.
» — Vous me prêtez une influence que je n'ai pas.
» — Que vous aurez du moins, quand vous le voudrez.
» — Si je ne le veux pas 1
» Madeleine hocha la tête.
» — Ce serait bien de la cruauté, mademoiselle.
» — Serait-il plus généreux d'encourager des projets que j'ignore ?
» — Croyez- vous donc que j'en sache beaucoup plus que vous ? Mais ce que je sais, je puis vous le dire...
» — Non, je ne veux rien entendre.
» — De moi, vous avez raison, mais d'un autre?
» Je ne répliquai pas. Madeleine continua.
» — Oh ! vous êtes une bonne tôle de Champenoise ! s'écria-t-elle avec un rire sans méchanceté. Eh bien, j'aime cela!
» — Oui, repartis-je résolument en voulant rompre l'entretien, je suis entêtée, et voilà mon dernier mot : je n'ai jamais conseillé à M. Berroy que la prudence ; c'est encore la seule chose que je veuille lui conseiller à l'avenir. Mon oncle a une grande amitié pour lui; qu'il s'ouvre à mon oncle de tous ses projets ; qu'il se confesse à M. Soudin et j'accepterai ensuite de mon oncle la mission qu'il voudra me donner.
» -* Ah ! si Cela dépendait de moi, il f a longtemps que cette confession serait faite !
» — Que puis-je alors?
„ — Tentez, je vous en conjure, un demie** eflfart. Voulez-vous le fond de ma pensée? Éh bien, je crois que si M. Soudin se mêlait de l'affaire, il ilGUS porterait bonheur à tous». Envoyez Mi Berroy à Paris.
» — 11 est peut-être lié par un serment, Madeleine.
» Madeleine eut un sourire que je n'oublierai jamais, accompagné d'un imperceptible mouvement
d'épaules et dit:
» — Oh ! si VOUS le vouliez bien, mademoiselle !
» — D'ailleurs, rêpliquai-je, émue de ce singulier sourire, aurai-je le temps 1 Vous me dites que tout est prêt I
» — On ne bougera pas avant un mois d'ici. •
» — Vous êtes bien certaine qu'avant uhmois ?.. .
» — Je vous le jure.
» — Vous faites Un serment, Madeleine, et vous n'en exigez pas de moi 1 vous venez pourtant de me dire des choses qui, si elles étaient répétées;..
m •— Et vous, mademoiselle, ne venez-vous pas de me prouver que vous gardez bien un secret?
» Je n'eus pas le temps de répliquer à ce compliment ou à cette épigramme. J'aperçus mon père et ma mère qui m'attendaient pour déjeuner* et qui,
prévenus de la présence de Madeleine* s'avançaient du-devant de flous.
» 4 juillet, hiardi.
» Je âtiis restée hier toute la journée, dans Uile Sorte de stupeur, ft la suite de la visite et de l'étrange confidence de Madeleine. Je nie sUiS bornée le soir à relater les paroles échangées entre nous. Toute la huit, j'y ai réfléchi, et la réfletioti ajouta de l'épouvante à tnon étonfcement.
» Ainsi, je île m'étais pas trompée! C'est uti ôomplot. Il paraît en être le fchef, au moins dans ce département, et ces tous terribles ne cachent infime pas leurs démarches. Ce faux prêthë a dû être remarqué par la police. Madeleine est suspecte â tout le monde. Ce voyage à Estissac, à Aix-en-Othe a dû donner l'éveil. Il est impossible qu'on puisse impunément, dans une ville tranquille, où tout se Voit, se sait, se remarque, tenir des réunions, redevoir dès émissaires.
a Un complot! je l'avais prévu. PouVaiS-je l'empêcher ? PUis-je le faire ajourner? J'ai peur de ce que je dirai à M. Berroy pour le calmer. Si je l'arrache â cétle conjuration, ne vais-je pas le jeter dans un autre péril 1 Ces Soldats de Bonaparte otlt des violenceëde fânaliques ! N'ai-je pas entendu racohter
par mon oncle, qu'à Lyon, des conjurés, il y a trois ans, tuèrent un des leurs qui voulait s'évader du complot?
» Je n'ai pas assez fait pour attirer M. Georges ici dès les premiers jours de mon arrivée. J'aurais dû revenir plus tôt de Paris, revenir en même temps que lui. C'est pendant qu'il était seul qu'il s'est livré à Madeleine et à ce faux prêtre.
» Quel horrible secret ! Je m'étonne que mon père et ma mère ne s'aperçoivent d'aucune pâleur sur mon visage, d'aucune agitation inaccoutumée dans tout mon être ; car je sens que j'ai la fièvre.
» Si je partais pour Paris bien vite, demander à mon oncle un conseil ! Mais pendant mon absence ne peut-il arriver un malheur?
» Si je suppliais mon oncle d'accourir? Mais sa présence serait commentée, mettrait peut-être sur la trace du complot ! Qui sait si la médisance ne le ferait pas bientôt le complice de ces fous? Que dirait le blême M. Capitain?
» D'ailleurs, dois-je abuser d'une confidence pareille ? J'ai promis à Madeleine de voir M. Georges, de le déterminer à se confier à mon oncle. Jusqu'à ce qu'il m'ait refusé ou accordé ce que je lui demanderai, je n'ai pas le droit de dire un mot, de faire une démarche ; à peine même s'il est prudent que je confie au papier mes impressions. Si l'on savait...
LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHAUDE f77
» Mais qui s'aviserait de feuilleter ce cahier?
i> Je l'attends. Il doit être revenu de son voyage. Que lui dire pour l'émouvoir, sans lui dire ce qu'il voudrait peut-être entendre? S'il me raille, s'il ne m'écoute pas, quelle ressource aurai-je encore? Et s'il cède, au contraire, ne prendrai-je pas une responsabilité qui engage mon âme, plus vite et autrement que je ne voudrais l'engager?
» Je suis impatiente de lui parler, et pourtant je voudrais que cette conversation pût être indéfiniment ajournée! Je lui en veux des confidences qu'il a faites à Madeleine ; car il a parlé de moi à cette femmo. Il Ta autorisée à me tenir le langage étrange qu'elle m'a tenu. Ce que je ne me suis pas dit encore à moimême, ce que je n'ai pas écrit, ce que je ne veux pas admettre, elle meTa jeté en plein visage ; elle me l'a dit. D'autres que Madeleine pourront le dire ot l'écrire !
» C'était bien assez des douces insinuations do madame Berroy, des suppositions de Suzanne. Il faut que je subisse encore l'humiliation de ce sourire do Madeleine m'adjugeant le cœur de M. Georges.
» Son cœur! Ah ! si je le tenais, comme j'en arracherais les ambitions vulgaires, les préoccupations malsaines, les complots vains et dangereux! comme je le calmerais; comme je lui apprendrais à accepter la vie avec soumission, à se détourner de ces fréquentations bruyantes et compromettantes!
» PouNant, s'il m'était prouvé qd'il est vraiment le soldat d'une grande cause, que son projet a plus d'héroïsme que de folie, je ne sais si j'oserais le re* tenir et si je n'aimerais pas mieux l'exhorter, renier mon Ame dans la sienne* marcher au combat, pour vaincre ou pour mourir avec lui I
XVî
» è juillet tneettfedi.
» M. Georges est venu nous voir ; mais il m'a été impossible de lui parler à l'écart, ni même de lui faire comprendre que je désirais cet entretien. D'où vientil) et à travers quel feu d'artifice a-t-il donc passé? Il a comme des flammes autour du visage, dans les 3 r cux, sur les lèvres* Pendant une demi-heure que dura sa visite, il s'est assis et levé plus de vingt fois.
» Je m'attendais à un mot qui eût fait allusion à la façon dont il m'a quittée il y a quatre jours* Mais il semblait que nous nous fussions vus la veille*
a Pierre est survenui J'ai été étonnée de découvrir entre lui et M, Georges plus de familiarité que leurs caractères dissemblables n'en pouvaient faire supposer. Ils sont partis ensemble, voulant rejoindre, disent-ils, des amis au café de la Place-d'Àrmes,
» Quand il nous a saluée, de ee môme air dégagé, exalté, enivré, qu'il avait en entrant, j'ai fait à M. Georges une muette révérence. J'ai laissé marnera loreconduire;j'ai entendu qu'elle le chargeait d'avec tir madame Berroy que nous irions demain la pren. dre toutes deux, pour une promenade & notrejardin de la ruelle des Noës. 11 a promis de faire la commission, mais il se gardera bien de venir.
a û juillet, jumli.
» Je n'oublierai pas, aujourd'hui surtout, que ce journal, sincère comme une confession que l'un fuit à Dieu, est écrit pour mon oncle. Je veux qu'il connaisse le moindre détail extérieur de ma vie, le moin' lire mouvement intérieur de ma pensée. Dans sa sa> gesse et su prudence, il pourra mieux me dira ensuite s'il m'approuve, et si je n'ai pas failli à la tâuhe qu'il m'a confiée.
» Nous sommée allées, vers deux heures de l'aprèsmidi, chercher madame Berro •->!--»-noua au jardin. L'excellente i que pour se rendre à l'église mais sur les promenades, éta patiente de sortir, on .dirait plue de soleil dans la vieille f
rue du Bois, et que ces rayons font danser des atomes autrefois immobiles. La bonne madame Berroy, toujours si dolente , est rassérénée, rajeunie. Mon Dieu, préservez-la de tout chagrin, car il me semble qu'elle aurait maintenant moins de docilité, moins de résignation pour supporter les événements!
»> M. Georges était sorti.
» — Il est très-occupé, nous dit sa mère avec une candeur touchante. Je crois qu'il aura beaucoup d'affaires à plaider aux prochaines assises. Nous irons l'entendre, n'est-ce pas, ma petite Emilie?
» Je ne répondis rien. Je connais sa clientèle. Les gens qui viennent le voir et qui émerveillent madame Berroy sont, en effet, des clients de la cour d'assises. » Mon oncle se souvient-il de notre grand jardin de la ruelle des Noos? Il borde le chemin; la haie est faite de paquets d'épines dressés entre des sureaux. On se croirait bien loin de la ville. Comme il n'y a pas de ce côté de cours d'eau qu'on puisse salir par des teintures et des lessives, on ne trouve ni teinturerie ni filature, ce qui est bien rare dans nos petites promenades. Des maisons à larges toits de chaume descendent jusqu'à terre, des puits à tourniquet entre chaque maison, de grands paniers à fromages suspendus comme des lanternes; une bonne
odeur de fleurs, d'herbe, et aussi d'étable; toutes les deux secondes, un petit grincement qu'on prendrait
LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHADDÉ 181 ■
pour le cri d'une sauterelle et gui est le bruit d'un métier de bonnetiers : tel est le tableau, le parfum, l'harmonie dece paysage. Est-ce bien cela, mon oncle? Vous reconnaissez-vous un peu? Trouvez-vous suffisant le croquis fait par votre nièce ?
» En 1814, lamelle des Noea a souffert; on a brûlé des maisons, et le pavillon de notre jardin porte encore sur ses pierres blanches des taches de feu ; les poutres calcinées sont encore couchées dansl'herbe. Mon père a fait les réparations indispensables; mais, au fond, il n'est pas assez royaliste pour effacer ces cicatrices de la guerre : il aime à les montrer. .
n Le jardin n'a pas changé d'aspect. 11 renferme toujours une pépinière de rosiers dans un coin. Il est toujours divisé en croix, par de grandes treilles formant berceaux, et couvertes à l'automne de raisins admirables ; il a toujours un champ de groseillers, de hautes bordures de buis, une sombre allée de tilleuls, où des conspirateurs pouraientse cacher, et deux superbes lauriers roses, dans des caisses à chaque côté de l'entrée du pavillon.
o Quand m'y proménerai-je au bras de ir bien-aimé, lui racontant, mieux que je n< faire aujourd'hui, car il m'aiderait, les émc cette journée?
» Madame Berroy et ma mère, après tours dans les allées, s'installèrent sur un
fond d'un berceau. Mais le Soleil qui ruisselait de feuille en feuille, laissait tomber sur leur front, sur leurs mains, de grosses gouttes de lumière fondue qui les brûlait. Alors sans ce concerter, sans âe rien dire, par un accord instinctif, elles Se levèrent; et ffià mère, tout en causant, madame fierroy qui n'avait pas oublié son tricot dans son sa<3, tout en tricotant, elleâ se réfugièrent dans la salle basse du pavillon. Les volets en sont toujours clos ; il y fait assez frais ; deux grands fauteuils dû temps de Louis XV offrent des sièges plus agréables que les bmcÊ de bois.
» Ma mère, régulièrement, a chaque visité, fait une petite sieste d'une heure ou deux dans ie pavillon. C'est, au fond, le grand charme de ce qu'elle appelle ses promenades au jardin. Madame Ëerroy n'était pas femme à refuser sa partie dans ce duo de sommeil.
» Je me trouvai heureuse de rester seule, sous cette voûte de verdure qui filtrait le soleil.
» On dit que les jeunes filles senti mentales adorent la lune, les étoiles. J£ dois croire que je nai pas
beaucoup de sentiment, car je préfère le jour ; et je ne cède à la mélancolie que quand le soleil m'écrase ; ce qui n'arrive pas au premier rayon. Si j'avais été une fille de Niobé, iî eût fallu plus d'une fléché du dieu du jour pour me tuer;
tk Maison dé là rué de l*echaùdé 183
» Comméfit cette côiriparalsôh poétique se trouvet-elle dans ma prose *l Je n'en sais rien ; mais je né veux pas l'effâcéf : elle est juste, ^'ailleurs, tantôt, sous le berceau du jardin des Noos, pendant que, la tête appuyée contre la treille, leS yeux perdus dans les feuilles, je buvais cet aif ôhaud qui me dilatait le cœur, je sentais un papillon de poésie toltigef autour de tnoi en m'appôrtaiït lé parfum des roses.
» A qui pensais-je 1 II me Semblé que ce n'était pas à lui; et potif tarit j'étais dans un état de douce anxiété, d'attenté mystérieuse. ÏI ne m'avait rien dit, rien promis ; mais j'espérais. Depuis une heure, j'étais dans cet engourdissement qui donne du charme, même à la douleur.
» Mes yeux, Saris que je voulusse dormir, se fermaient par iftstânts, comme pour faire mieux rentrer en irioi la provisiori de lurriière douce qui les inondait.
» ïout à coup j'entendis tin léger bruit sur ïé sable. Je regardai, c'était lui. Lé traître I il est bieri fait pour côrisplfer, car il avait admirablement combiné l'heure, la minute, l'instant de sori apparition f Quelcftte clhosé eu hofcri tressaillit, là lâcheté saris doute que toute femme prend pour de là bonté* quand les coupables ont cette figure, Cette démarché, cette grâce.
» Si je n'avais écouté que cette voix secrète et perfide , je me serais levée pour courir à lui, ou bien je l'aurais attendu, avec le sourire que j'envoyais au soleil. Fort heureusement je ne suis pas habituée à ces mollesses, à ces complicités de la nature. Je
me souvins que j'avais un grand danger à prévoir, un grand malheur à empêcher.
» Je me réjouis de cette solitude qui me permettait de lui parler à cœur ouvert, et, quand je me levai de mon banc, je me dis tout bas :
» — Il ne sortira d'ici que sauvé !
» Il me fallait commencer par veiller sur moi.
» Je ne cherchai pas à me composer un maintien, à lui laisser croire que je le boudais. La mauvaise humeur eût été une coquetterie aussi dangereuse que la familiarité. Je m'efforçai d'être simple; je fis quelques pas au devant de lui ; je ne voulais pas qu'il s'assît à côté de moi sur le banc. Il n'était pas fatigué, pour une si petite promenade ; et s'il avait le front rouge, ma férocité feignit de croire que c'était uniquement de repentir.
» — vous venez chercher madame votre mère ?
lui demandai-je.
» — Je viens la rejoindre, si vous voulez bien le permettre.
» — Elle est là dans le pavillon.
» — Je m'en doute.
» Il sourit et s'avança davantage vers le fond du berceau.
« Je ne pouvais lui barrer la route; je marchai doucement, pour ralentir son pas. Après une minute de silence :•
» — J'avais hâte, me dit Georges d'une voix un peu hésitante, de me retrouver seul avec vous, mademoiselle. J'ai des excuses à vous faire ; je vous ai désobéi.
» — Désobéi! le mot n'est pas juste, monsieur; puisque je n'avais pas le droit d'ordonner, vous ne pouviez être exposé à désobéir.
» — En tout cas, je vous ai fait de la peine. » — Je l'avoue.
» — Me pardonnez-vous ?
» — Si vous vous repentez!
» — Je voudrais un pardon sans condition.
» En parlant ainsi, sa voix devint haletante. » — Pour mieux dire, vous voulez que je m'excuse de vos torts, lui répliquai-je, un peu alarmée de ce début.
» — je veux, dit-il, en posant sur mon bras sa main dont la chaleur traversa ma manche de mousseline ; je veux que vous m'aimiez, comme je vous aime !
» L'attaque était brusque. Je ne m'attendais pas à cette déclaration... de guerre. Je reculai, moins
186 £4 RAISON PE L^ QUE PE l/gCHAUDÊ
indigne qu'effrayée. k§ malheureux! il allait m'empêcher de lui parler avec abandon. Il me vij pâlir, il srut que je chancelais, et il étendit la* bras pour -m 'enlacer et me soutenir; je Tapotai, » crispant
mes doigts autour de ses poignets, et je lui dis :
» *~ Moniteur Georges, je vous en conjure, parlez- moi, comme §i nos deu* mères étaient là pour nous entendre* Ne me forcez pas à les appeler.
» — Appelez-les, reprit-il vivement; Tune des deux sait déjà mon secret, et je suis impatient de savoir ce que l'autre en dira.
» Il secoua la tête d'un air de défi. Je baissai les yeux pour ne pas voir le rire éblouissant qui éclatait sur ses lèvres. Pourtant je voulus rester intrépidement à mon poste. Je répliquai :
» — Est-ce pour m'enrôler dans la conspiration, que vous me demandez de vous écouter ?
» — Ne me rappelez pas ce que je viens oublier ici!
9 *» Pourquoi roublierie&rVQus, quand il y va de votre honneur? Souvenez-vous, au contraire, que ypus n'avez plus d'avenir qui soit h yous, et que vous n'êtes plus libre, avant de demander à une jeune fdle de vous aimer, à une famille de vous confier l'avenir de son enfant.
)) *™ vous parlez avec bien de la sagesse, dit-il doucement.
hK K4ISOX pg li. RM PB fcgGiUUPS 187
» ~ C'est peut-être parce que je parla avef, bien de la trôtespe.
» — Pourquoi tous attrister? Si vous ne m'aimez pas, laissez s'envoler la parole indiscrète qui m'est échappée; et si vous m'aimez, j'aurai tant de joie, que vous n'aurez pas de regret.
i) Est-ce l'abbé Godard qui nous mariera? lui demandai-je encore, bien résolue à ne pas céder.
» II frappa du pied ;
» — Je vois qu'on vous a parlé, qu'on vous a prévenue. Qui s'est permis ?...
» — Croyez-vous qu'il faille trouver un traître parmi vos amis pour dénoncer la folie que vous poursuivez?
» -~ Une folie comme celle-là, reprit-il impétueusement, donne une gloire immortelle si l'on triomphe, et le martyre si l'on succombe,
» ~~ Ou le ridicule, si la mâche s'éventa avant l'explosion.
» U me regarda avec un air de menace, puis ses yeux s'adoucirent aussitôt :
» — J'allais vous dire, mademoiselle, que vous êtes bien impitoyable; j'aime mieux vous dire encore, .toujours, que vous pouvez me meurtrir, me désespérer, sans empocher que je vous aime.
» — À cela, monsieur, je n'ai rien à répondre. Quand je saurai quels liens vous attachent à des
hommes que je ne suis pas forcée d'aimer, je pourrai m'interroger devant vous. Jusque-là, vous êtes pour moi le mystérieux ami de ce faux missionnaire, le complice de Madeleine Martin, l'agent de je ne sais quelle affiliation, un homme qui se cache, que je ne connais pas, qui ne peut se faire connaître, et qui mentirait à sa femme, comme il ment à sa mère.
» — . c'est parce que ce mensonge me pèse, reprit Georges, que je suis venu vous trouver et arracher devant vous ce masque sous lequel j'étouffe.
» — Oh! si vous pouviez ne l'avoir jamais mis!
» — Quand je vous ai vue, mademoiselle, quand vous m'êtes apparue pour la première fois, il y a un mois, à Paris chez votre oncle, j'étais déjà lié par un serment à des hommes d'honneur. Mon cœur était vide ; ma tête était pleine d'ardents désirs de combat et de sacrifice. Je croyais que je devais me dévouer tout entier à la haine; je ne devinais pas que j'étais réservé tout entier à l'amour. Pourquoi ne vous ai-je pas vue, reconnue plus tôt ! Je suis revenu de Paris avec une ambition nouvelle, celle d'être aimé de vous, avec un doute de plus, celui de la cause que j'avais embrassée d'abord avec enthousiasme. J'ai lutté, contre l'attrait que je voulais pourtant subir; mais j'avais peur en vous sacrifiant des idées pour lesquelles je serais mort librement il y a
LA MAISON DB LA RUE DE l'ÉCHAUDÉ 189
un mois, de perdre à vos yeux mêmes les titres que je puis invoquer pour vous mériter. Vous êtes une intelligence trop noble, une âme trop haute , pour estimer l'homme qui, dans ce temps d'agitation politique, se détournerait de l'action, de la lutte, du devoir, en ne demandant qu'un bonheur égoïste, sans péril, ot qu'un amour sans gloire. J'ai tout fait, je vous le jure, pour n'avoir plus, dans ce qui se prépare, qu'un rôle modeste, secondaire. Mais quand mes amis ont insisté, au nom de la patrie et de la liberté ; quand je suis entré en communication plus étroite avec les gens qui souffrent d'un gouvernement funeste, l'enthousiasme m'est revenu. Je me suis dit que je n'avais plus à choisir; qu'il fallait donner toute mon énergie de patriote à la patrie, et toute l'énergie de ma jeunesse au sentiment doux et pur que vous m'inspiriez^ Si l'invasion recommençait, et que je courusse prendre un sabre et un fusil, est-ce que vous me répondriez : Je ne veux pas être votre femme, parce que vous allez faire votre devoir de citoyen!
» Il s'arrêta, attendant une réponse. Ses sophismes me paraissaient séduisants. Sa voix avait une éloquence entraînante. Mon cœur battait fort en l'écoutant ; mais il ne se doutait pas qu'en m'attirant à lui, il m'attirait vers l'héroïsme, et qu'il me défiait d'être aussi résolue que lui.
190 LA MAISON DE LA RUE DE i/kCHÀUDE
» -~ Le devoir de se battre pour son pays, répondis-je, est un devoir absolu qui n'a pas besoin d'être excusé, expliqué, défini. L'homme qui le refuse est un lâche ; la femme qui ne le comprend pas est indigne d'être aimée.
» — Ah I je savais bien que vous pensiez ainsi ! s'écria-t-il.
» —Oui, continuai-je avec fermeté, je pense ainsi, et je n'ai pas de mérite à partager l'opinionde toutes les honnêtes femmes. Mais, s'il est beau pour tout le monde d'aller se battre contre l'étranger, qui vous garantit que vous faites bien d'aller vous battre contre les gendarmes, les juges et les lois de votre pays?
» -*- J'ai pour garants, reprit-il avec fierté, ma conscience, l'opinion unanime du pays, l'honneur de mes amis.
» -— Soit, mais la conscience la plus loyale peut se tromper sur les moyens de se satisfaire. Le pays vous a-t-il donné un mandat? Les hommes d'honneur, vos amis, sont-ils vos égaux ou vos supérieurs en intelligence, en raison?
» — Je me suis dit tout cela, mademoiselle, et je suis prêt à vous raconter les débats de ma conscience avec moi-même, avec mes amis. Je n'ai rien dissimulé à ceux qui m'ont choisi pour être un de leurs compagnons. Ils ont répondu à toutes mes objections. Ils n'ont respecté en moi que mon amour,
LA MAISON PB LA BUE DE l'kOHAUDB 191
parce qu'ils ont senti qu'il était la moitié de mou
» — Quoi ! lui dis-je en rougissant, mon nom a élé prononcé dans ces conciliabules. Je croyais avoir fait honneur à Madeleine de sa pénétration ; mais il parait que vous l'aviez consultée !
» — Ne raillez pas, mademoiselle. Cette ironie sied mal à votre bonté. Oui, je l'avoue, j'ai confié à des amis qui savent lire en moi, à ceux qui sont solidaires de ma vie et de ma mort, le secret de mon âme. Avant de vous faire aucun aveu, avant de solliciter l'adhésion de vos parents, j'ai dit & un homme que vous connaîtrez bientôt, que vous estimerez, qui m'avait souvent prédit que j'étais destiné à l'amour, j'ai dit à ce cher compagnon, combien je vous aimais. Il m'a exhorté. Ce cœur viril, jaloux de toutes mes autres affections, s'est incliné avec piété devant celle-là. Il me l'a montrée comme une inspiration suprême et comme une récompense. Je vous ferai lire ses lettres. Quand vous aurez entendu Authvme de Musse , vous me pardonnerez d'avoir été indiscret. Je D'en ve ! elle a surpris mon secret. Mi passionnée, dévouée, brutali
» — Non, monsieur, elle qu'on me supposait une iof
Elle craignait que je ne fusse capable de vous arrêter, à la veille d'une folie, et elle voulait m'enrôler pour m'en rendre complice.
» — Et que lui avez vous répondu ?
» — Ce que je vous dis à vous, monsieur ; que je ne vous ai pas donné le droit de me parler autrement que comme un-ami de mon oncle, ou comme un ancien camarade d'enfance, si vous le voulez; qu'il serait aussi téméraire à moi de rien tenter contre vos projets que de les encourager, que je suis à l'écart, et que je veux y rester.
» Je m'efforçais de parler avec froideur, avec dignité. Mais j'avais peur de lui paraître bien dure, bien cruelle. Il essaya de me prendre les mains; je me reculais toujours. Nous étions arrivés insensiblement tout contre le banc d'où je m'étais levée à son entrée sous le berceau. Il reprit d'une voix suppliante qui vibre encore dans mon souvenir :
» — Si vous deviez rester étrangère à ma vie, pourquoi m'êtes-vous apparue ? Si vous vouliez rester à l'écart, pourquoi m'avoir offert votre amitié? Si vous vouliez ne rien savoir, pourquoi m'avoir mis sous votre surveillance ?
» — Avouez que cette surveillance a été bien inutile.
» — Non, car dans tout ce que j'ai fait, je n'ai songé qu'à être digne de vous; car, si vous laissiez tomber
LA MAISOH DE LA ICI »E LEClir:E 1*3
votre main dans la mienne, en médisait : « Gwr*?es, je vous aime et je serai votre femme, 1 je sens que j'aurais à la fois toute la sagesse et Unité la fonce qui font les infailli Mes et les victorieux.
» — De sorte, que si je ne tous reponds pas, tous serez vaincu?
» — Peut-être f me dit-il d'une toèx graTe.
» — c'est mal, m'écriai-je avec des larmes dans les yeux, c'est mal de me parler ainsi, de vouloir me contraindre par la menace. Orgueilleux implacable ! Ce n'est pas une amie qu'il tous faut, ce n'est pas une fiancée : c'est une veuve pour porter triomphalement votre deuil !
» Je me laissai tomber sur le banc. Georges me prit les mains, qu'il couvrit de baisers.
» — Emilie, me dit-il, je vous en conjure, ditesmoi que vous m'aimerez.
» — Si je vous le disais, renonceriez- vous, aujourd'hui, à l'instant, pour toujours, à ce complot ?
» — Non, répondit-il en se relevant tout à coup et en se tenant debout comme un archange ; car ce serait renoncer à votre estime en renonçant à la mienne et déshonorer mon amour !
» — Alors encore une fois, à quoi bon m'interroger?
» — C'est vous, mademoiselle, qui avez un orgueil implacable !
104 LA MAISON DI LA RDI DE l'bOHAUDH
» — Moi, qui ne fais qu'obéir à la volonté de mon oncle i
» — Votre oncle, s'il était entre nous, voua dirait que vous dépassez peut-être ses conseils.
» Je vis que je touchais enfin à mon but. Je me levai à mon tour ; prenant cette fois les mains de Georges, le regardant dans les yeux avec toute la flamme de mon cœur :
» — Voulez-vous le prendre pour arbitre ? deroandai-je.
» — Je le veux bien, me répondit-il.
» — Vous lui confesserez votre projet? Vous lui direz tout?
» Georges baissa la tête, réfléchit, et reprit ensuite d'une voix tremblante d'espoir :
» — » Si je vous disais qu'il n'y a en France, à l'heure qu'il est, qu'une seule et unanime conspiration dont votre oncle fait partie, comme moi, vous douteriez et vous supposeriez que j'exagère, pour mieux vous convaincre. La vérité, pourtant, c'est que toutes ces artères d'un volcan qui bout et qui va faire explosion, aboutissent à un foyer central. Il existe à Paris un comité directeur qui a Lafayette et Manuel à sa tête, pour ne vous citer que les plus illustres, en qui se résument tous les autres ; et ce comité, dont M. Boudin est membre, fournit des subsides à tous les combattants de la liberté. Un plan général
est adopté. Le renversement de cette domination de congréganistes et d'émigrés est arrêté en principe. Quant au drapeau que chaque fraction de ce grand parti national adopte, aucune décision n'a été prise. Vous le voyez, la folie que vous blâmez a enrôlé bien des sages.
• Etait-ce un piège que me tendait Georges, môme dans un élan de franchise ?
» — Je vous crois, lui répondis-je. Mais puisque mon oncle est déjà votre complice, pourquoi hésiteriez-vous a lui soumettre les détails d'exécution d'un plan qji'il approuve ?
» Si j'étais seul, je n'hésiterais pas. Je lui ai promis
qu'à l'heure de la crise j'invoquerais son amitié ; je
vais obtenir de mes amis le droit de lui faire cette
confidence.
» — Vous êtes certain d'obtenir d'eux cette autorisation ?
» —Au point où en sont les choses, je n'en doute pas.
» — Demandez-la donc. Je dois vous prévenir d'ailleurs que mon oncle saura la conversation que nous venons d'avoir, comme il connaîtra celles que nous avons eues déjà. Il sera donc prévenu de votre démarche.
» — Je vois que mon bonheur se décidera à Paris, dit Georges en soupirant, moi qui croyais l'emporter d'ici !
» Son soupir me troubla beaucoup. Je cherchais quelle parole d'encouragement qui ne fut pas un aveu, je pourrais lui donner. Je n'en trouvai pas. Je voulus au moins le regarder avec confiance et en souriant. Hélas ! ce fut une imprudence ; car il donna à ce sourire plus d'éloquence que je n'en avais dans l'esprit, et, avant que je pusse me reculer, il m'avait prise dans ses bras.
» Je vous jure, mon oncle, que je courbai la tête et que son baiser fut déposé dans mes cheveux ; à peine s'il effleura mon front ; mais il ne descendit pas au delà.
» C'était assez. C'était trop. Heureusement la porte du pavillon s'ouvrit. Il était temps. Je me dégageai bien vite, je ramassai mon chapeau de paille que j'avais déposé sur le banc, et j'allai au-devant de madame Berroy et de ma mère qui ne se doutaient guère du rêve terrible et charmant que j'avais fait pendant leur sommeil.
» Georges me suivait, je ne me retournai pas une seule fois vers lui, tant que nous fûmes sous le berceau. Bien que je fusse curieuse de savoir quel air de triomphe, de dépit, ou de recueillement il gardait de notre entretien !
» Vendredi 7 juillet.
» Ai-je besoin de compléter le récit de la journée d'hier?
» Ne puis-je garder pour moi, toute seule, une parcelle de souvenir qui échappe à l'analyse, qui se dérobe aux exigences de mon oncle ?
» Je vous ai rendu fidèlement, monsieur Barbebleue, la clef de mon cœur que vous m'aviez prêtée. Cherchez bien : vous n'y trouverez pas de tache accusatrice. Peut-être, tout au plus, une petite rouille, grosse comme la tête d'une épingle, ce qu'une larme peut laisser en tombant.'
» Madame Berroy parut enchantée de la présence de son fils dans le jardin de la ruelle des Noos. Ma mère, pour la première fois, a semblé concevoir un soupçon en nous voyant sortir du berceau. Elle nous a regardés avec un air d'étonnement, doux et ravi, qui a failli achever la déroute de mon pauvre courage. J'ai trouvé quelques minutes après un prétexte pour ejnbrasser de tout mon cœur cette excellente maman , qui m'a dit en souriant :
» Cette lettre est adressées à un père Solly, an. cien pépiniériste, et la réponse doit arriver à une veuve Villain, qui exisle aussi réellement que le père Solly, qui est une amie de Madeleine et qui ne se doute pas du rôle qu'elle joue.
» Levoyagedanslaforêtd'OtheadonnéàM. Berroy la certitude d'un grand mouvement.
» Il m'a raconté toutes ces choses, ce soir, à demivoix, sans que j'osasse lui en demander davantage, ni l'empêcher de me dire tout. Ma mère s'absentait souvent et ne se mêlait jamais à la conversation. Je vous la dénonce, mon oncle, je crois bien qu'elle conspire aussi. Mon père était sorti.
» Pierre Delétang est venu ; il recherche beaucoup Georges ; il vise à l'honneur d'être son inséparable. J'ai quelques remords d'avoir poussé mon cousin vers le café de la place d'Armes ; car il n'en sort plus guère. Il porte après lui une odeur de café, de tabac et d'absinthe, qui doit vraisemblablement scandaliser M. Capitain, le tuteur de Pierre ; et puis, sans être affilié au complot, Pierre hume, respire l'opposition.
» Il parle à tout propos de Manuel, du général Foy,
comme s'il avait fait leur partie de billard. » Excellent Pierre! qui m'eût prédit que j'en ferais
la mouche bourdonnante d'un coche dans lequel il n'entrera jamais et dont le chargement l'épouvanterait, s'il venait à le connaître !
LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHAUDÉ 201
» — N'avez- vous pas peur, dis-je à M. Berroy, qu'il ne commette quelque indiscrétion ?
» — Il ne pourrait redire que ce qu'il invente, me répondit Georges ; on ne lui confie rien; et vous savez s'il est capable d'inventer quoi que ce soit. Il m'est utile. Je sais par lui, sans qu'il s'en doute, ce qu'on pense dans le quartier du Cloître et de la place Saint-Pierre, et il m'empêche d'être soupçonné.
» J'oubliais, pour être exacte, de mentionner qu'il n'a pas été question autrement que pour lire la lettre de la veuve Vilain, de notre fameuse discussion d'hier au Jardin de la ruelle des Noos ; car il paraît décidément que ce fut un combat à outrance ; mais nul des deux ne garde rancune.
» Je crois, mon cher oncle, que vous êtes maintenant très-amplement renseigné sur la position, les forces et les intentions des belligérants. Je crois aussi qu'il est inutile, sinon dangereux, que je continue ce journal* Non pas que je redoute la curiosité de M. Jeanson, notre commissaire de police ; mais c'est ma conscience même que je ne veux plus alarmer, en cherchant à me rappeler minutieusement, tous les soirs, mes impressions de la journée.
» Vous me comprenez, n'est-ce pas, mon cher oncle? Je n'ai plus qu'à attendre, qu'à serrer bien fort, au fond de moi-même, le secret qui n'en sor-
202 LA MAISON DE LA RUE DE ï/ÊCHAUDÉ
(ira jamais, si vous iné défendez de lé laisser sortir, et qu'à espérer tout bas.
» Quand je votis aurai fait mie copié lisible de mon griffonnage raturé, et, quand elle Sera partie pour Paris, je brûlerai Ce cahier. Je ne teut pas avoir à le relire, plus tard ; je îîe Veux pas être tentée d'y ajouter des appendices, des îioteS, dëS rectifications, des réflexions.
» D'ailleurs, je dois le confesser, et c'est votre faute, mion oncle , depuis que j'écris ce journal, je négligé terriblement et Scandaleusement ië sain de la maison. Ma mère croit cfué j'ai perdu le goût des occupations domestiquée ; rrton père s'en étonne. Si je continue, je ne serai plus bonne à être ttrfSe en ménage, et vous savez, mon cher oncle, que le ménage, c'est mon grand complot, que dis-je 7 c'est notre grand complota tous ïeS deux.
» Je vous envefraf ce Cahier par fa voie que vous m'avez indiquée. Vôtre fermier doit venir dans deux jours, prendre nos commissions* Il Sera persuadé, tant je les lui recommanderai, que ce sont là des papiers précieux; des titres de propriété. Né rietf pas f ce sont les titrés de inës châteaux en Espagne.
» AllesJ-vous les déchirer et me ruiner?
» Quoi que vous fassiez, quoi que vous décidiez, mon oncle, soyez béni. C'est votre volonté qùé je
La Maison de la rue de i/échaude 203
veux faire. Elle ressemble si souvent a la mienne ! C'est vous que j'aime d'abord et au-dessus de tout ; car c'est vous quî m'avez ordonné d'aimer.
» Si maintenant vous alliez me défendre ce que vous m'aviez prescrit !
» Répondez-moi bien vite. Comment vais-je faire jusqu'à votre réponse ? »
FIN DU JOURNAL d'ÉMILIE DBLATOUR.
Six jôtttê après avoir écrit ces lignes, Emilie recevait de M. Soudin une lettre Courte, expressive, complète dans son laconisme.
LWle était Charmé, mais inquiet toutefois. Il n'avait pas trop présumé du bon sens, du courage dé sa nièce ; mais il rië voulait pas que l'idylle du jardin des Noès se continuât safls son intervention. Il était prêt â accueillir' les confidences de son jeune* ami Ëefroy ; il les réclamait, Cotntné l'àccrf m plissement d'une promesse.
En posi-SCriptum, il reéommaiidâit tin usatge discret dé la poste aiùx! lettres, (juî n'inspirait pas uîiéf confiance absolue.
204 LA MAISON DE LA RUE DE L ÉCHAUDg
Emilie se fortifia de cette approbation. Dès qu'elle revit Georges, elle lui fit part de tout ce qui le concernait, dans une lettre qu'elle se garda pourtant de lui montrer. Georges répondit par une autre confidence.
— J'ai reçu, dit-il, mieux qu'une lettre. Mon ami Anthyme de Musse est arrivé ; je voudrais bien vous le présenter.
— Rien de plus simple, répondit Emilie, présentez-le à mon père.
— Cela n'est pas si facile que vous le croyez. Anthyme est d'une taille, d'une allure et d'une couleur à ne pas passer inaperçu dans les rues de Troyes. C'est pour le coup, si l'on me voyait avec lui, qu'on se souviendrait avec plus d'acharnement encore que je suis un soldat de Napoléon!
— Alors, comment faites-vous pour le recevoir?
— Il est entré hier au soir, chez moi, par la petite porte du rempart; c'est par là qu'il est sorti.
— Il n'habite donc pas chez vous?
— Non, ce serait imprudent, il est logé au faubourg de Preize, chez un de nos amis, un ancien sergent-major, devenu bonnetier, depuis la restauration. Il se fabrique tant de bonnets de coton, chez Dalté, que la police ne soupçonne pas qu'on puisse y fabriquer un gouvernement. Vous savez que toutes les maisons du faubourg de Preize
LA MAISON DE LA RUE DE l'bCHAUDÉ 205
d'un côté, ont une sortie à travers des jardins sur la chaussée du canal. C'est commode pour dépister les curieux.
— Est-ce que vous voulez que ma mère me conduise demain chez votre fabricant de bonnets de
coton ? Je vous avertis que je n'ai aucun prétexte pour en acheter. ,
— Non ; mais pourquoi, demain, si le temps est beau, ne feriez-vous pas, avec M. Delatour, une promenade le long du canal, au delà du pont brûlé ? Dans la semaine, et de ce côté, l'endroit est toujours désert. Nous nous rencontrerons par hasard ; vous vous serez vus, et mon vœu sera rempli !
— Quel enfantillage I dit Emilie en rougissant.
— C'est plus qu'un enfantillage , mademoiselle, c'est une superstition. Je crois que vous me porterez doublement bonheur, quand vous aurez échangé vos regards. Anthyme était mon meilleur ami en ce monde; vous lui prenez une grande part de mon âme, et il n'en est pas jaloux. Les chercheurs d'aventures ont leurs étoiles. Anthyme est l'étoile des nuits sombres. Vous êtes l'étoile des nuits claires. Je marcherai avec plus de confiance sous le ciel, quand vous aurez, pendant deux minutes, rayonné ensemble, au-dessus de moi.
— Vous êtes poète, monsieur Georges, dit Emilie avec émotion et en essayant de sourire.
206 la Maison db la hue de l'écJïaudé
— C'est parce que tous êtes la poésie, mademoiselle.
r- Vous vous trompez ; je suis la prose, l'humble prose de tous les jours. Voilà pourquoi je devrais me refuser à ce caprice. Mais les femmes de mé* nage ont leur défaut : elles sont curieuses, elles veulent tout savoir. Je désire voir votre ami ; et puisque c'est dans les bois que vous le montrez, cet homme sauvage, je vais conspirer pour que mon père tne conduise demain vers le bois de Fouchy.
*-* Merci, mademoiselle.
Le lendemain, en effet, Emilie réclama le brdâ de son père pour une promenade, en lui faisant reproche de sa paresse. Elle se garda bien de désigner la chaussée du canal; mais, tout naturellement, M. Delatour se laissa conduire, et, sans qu'elle parût le diriger, sa fille lui suggéra l'envie d'aller voir si les jardins qui bordent le canal avaient, par impossible, d'aussi beaux rosiers que les siens.
Au delà du pont brûlé, souvenir de 1814 qui ne fut effacé que longtemps après 1830, M. Delatour, qui se flattait d'avoir une vue excellente, aperçut au loin, presque à la lisière du bois de Fouchy (une des plus jolies promenades des environs de Troyes), son jeune ami Georges Berroy. Emilie n'osa pas douter de l'infaillibilité des yeux pateniels ; mais elle parât étonnée de ce qu'ils découvraient.
£A MAISON DB J,A RUE DE h «CHAUDE §07
<r-r C'est bien lui, dit M, Delatour, mais avec qui
do»§ 00 proïpèpa-Ml ?
Une fois la curiosité de M. Delatour éveillée, il n'y avait plus à craindra qu'il s'arrêtât an chemin ; la rpQcoplrp eut donc toute* les apparences du hasard.
Georges présenta son ami» Emilie n'eut besoin que d'un regard que personne ne saisit au passage, et qui traversa ses paupières baissées, pour deviner à la fois dans Anthyme l'enthousiasme et le dévouement, Ce feu qu'elle cachait avec tant de soin au fond de spn cœur, elle en vit tout à coup le flamboiement dans les yeux, sur le front du mulâtre. A son tpur, elle ne fut pas jalouse d'Anthyme, mais plie se dit s
— Je comprends qu'il ait vpulu me connaître, et je suis aise de l'avoir vu.
Anthyme, tout en répondant aux formules polies de M. Delatour, contemplait avec une sorte d'avidité religieuse cette jeune fille qui lui disputait 6on ami, le néophyte initié par lui. Il semblait étonné de cet air calrne, posé, de cette physionomie harmonieuse ; il Tétudiait, et à mesure qu'il pénétrait le charme de cette force tranquille et sereine, sa bouche s'ouvrait pour sourire.
Il raconta qu'il traversait Troyes ; qu'il avait voulu serrer, au passage, la main d'un ancien compagnon
d'armes> et qu'il était ravi de la délicieuse promenade que Georges lui avait vantée si souvent, quand il parlait du pays natal.
On continua de marcher du côté du bois ; Emilie, pendant les salutations, avait quitté le bras de son père ; elle jugea inutile de le reprendre.
Georges s'arrangea de façon à absorber l'attention de M. Delatour, et fit avec lui quelques pas plus rapides, qui isolèrent bientôt en arrière Anthyme et Emilie.
Le mulâtre se trouva tout à coup embarrassé. Il tordait sa moustache crépue ; de grosses gouttes de sueur roulaient sur son front.
Emilie en eut pitié ; ce fut elle qui commença :
— Puisque ce pays vous plaît, monsieur, pourquoi n'y restez-vous qu'un jour?
— Je suis attendu à Chaumont.
— Par des amis ?
— Non, mademoiselle, par des soldats.
Emilie leva vivement la tête ; son père était déjà trop éloigné pour entendre. /
— Reviendrez-vous ? demanda-t-elle.
— Oui, dans dix jours.
— Pour retourner à Paris ?
— Non, pour rester ici d'abord.
L'accent énergique donné à ces derniers mots fit tressaillir Emilie.
— Je croyais, dit-elle, que vous deviez faire auprès de mon oncle Soudin, une commission de la part de M. Georges ?
— Un autre la fera. Je suis plus nécessaire ici que là-bas.
— Vous approuvez cette démarche , n'est-ce pas ?
— J'approuve tout ce que vous conseillez, mademoiselle.
— Le conseil ne vient pas de moi ; je l'ai transmis : voilà tout.
— En y ajoutant l'éloquence qui devait le faire suivre ?
— En n'y ajoutant rien, monsieur, dit Emilie avec fermeté.
Anthyme regarda la jeune fille.
— Bien, mademoiselle, vous êtes digne de lui! Emilie ne voulut pas se troubler de ce compliment. — - Si mon oncle blâmait M. Georges, demandât-elle, que devrait faire son ami ?
— Le cas est prévu, répondit le mulâtre, en montrant ses dents blanches dans un large et beau sou* rire, je prendrais sa place et je lui dirais d'être heureux.
— Mais ce serait une désertion ! s'écria loyalement Emilie.
— Vons croyez ? Alors monsieur votre oncle ne la lui conseillera pas.
810 LA MAISON DK LA RUE DE l'eCHAUDÉ
Anthyrae et Emilie marchèrent pendant quelques minutes en silence. Emilie se baissa, cueillit une fleurette dans l'herbe : c'était une marguerite.
— Vous n'avez pas besoin de consulter l'oracle, dit Musse d'une voix caressante, en montrantes pétales de la fleur.
Emilie, par un geste rapide, jeta la marguerite. Anthyme la ramassa.
— Je vous en prie, mademoiselle, à moi, vous pouvez bien avouer que vous l'aimez ?
Emilie leva les yeux vers les yeux de Musse.
Elle voulait montrer sa fierté dans un regard impassible ; mais Anthyme avait un tel éclair de tendresse dans la prunelle, que la pauvre enfant se sentit dépassée et vaincue par cet homme étrange. Un flot de sang monta à ses joues. Elle saisit dans ses deux petites mains tremblantes la main du mulâtre, comme elle eût saisi la main de son père, et, chancelante, s'appuyant le front contre le bras d'Anthyme :
— Je ne veux pas le lui dire encore, murmura-telle. Je ne veux pas qu'il pense à moi, quand il ira se battre pour son pays ; je lui ôterais du courage.
— p Chère enflant, répondit Musse avec enthousiasme, soyez bénie. Je voudrais être la terre sur laquelle vous marchez. A Saint-Domingue, .quand un homme de ma race est vaincu, il se prosterne et met
LA MAISON DE LA RUE DE l'bCHAUDÉ 211
sur son front le pied de Bon vainqueur : je suis votre esclave, comme j'étais le sien.
— ■ Gardez-moi le secret, monsieur de Musse.
— Est-ce qu'on peut garder de la lumière du soleil
enfermée entre ses doigts ?
— Vous l'aimez bien, monsieur de Musse !
«- J'ai fait de mon mieux, mademoiselle, en vous attendant.
Emilie regarda le ciel ; sa figure resplendit.
<— Je suis inquiète, dit-elle, mais je suis bien heureuse aussi !
— « Moi, reprit Musse, je n'ai plus d'inquiétude.
Georges et M. Delatour s'étaient arrêtés. 11 fallut se résigner à les rejoindre. L'éclat du visage d'Emilie, que celle-ci essayait vainement de voiler, l'air radieux d'Anthyme firent comprendre à Berroy ce qui s'était passé. Il remercia ses deux étoiles par un simple mouvement de la tête ; on échangea encore quelques propos insignifiants; puis les deux amis prirent congé de M. Delatour et de sa fille.
Musse, en saluant, porta naïvement à ses lèvres la petite marguerite qu'il avait trouvée. Emilie, dans un eoup d'oeil suppliant, le conjura une dernière fois de l'épargner.
Tandis que Georges et Anthyme s'éloignaient en affectant de continuer leur promenade, M. Delatour et Emilie revenaient lentement, paresseusement,
silencieusement à la ville. Quand ils arrivèrent à la porte de Preize :
— Ma foi, dit M. Delatour, tu avais raison, Emilie, cette promenade m'a fait du bien.
— Elle m'a un peu fatiguée, dit Emilie, en sortant de sa rêverie.
Sous le prétexte de lassitude, dès qu'elle fut rentrée, elle monta dans sa chambre, et, tombant sur une chaise, pendant une heure, elle pleura les plus douces, les plus abondantes larmes qu'elle eût jamais versées.
Quand elle descendit pour dîner, toute trace de fatigue avait disparu. Elle avouait, elle aussi, que la promenade avait été charmante.
— Nous la recommencerons, dit M. Delatour.
— Je le veux bien, répondit Emilie avec un indéfinissable sourire.
Parmi les aphorismes trompeurs dont la sagesse des nations s'est enrichie, il faut noter celui-ci : a Tout se sait en province et rien ne se sait à Paris. »
Ne serait-il pas temps de retourner cet axiome et d'affirmer qu'à Paris la moindre indiscrétion, réper-
mtée rapidement par des milliers d'échos, devient en une journée plus grosse que le monstre apocalyptique de Basile ; que les esprits, toujours aiguisés, ne perdent jamais leur pénétration ; et que, quand on ne trouve pas un prétexte plausible de médisance, voire de calomnie, nul lieu n'est plus propice que Paris pour l'inventer ?
Les exemples abondent, et la politique, à elle seule, nous en fournirait tour à tour de grotesques et de terribles.
En province, la curiosité est vive; les commérages sont ardents; les langues ont plus de loisir pour travailler ; mais, si méchantes qu'elles soient, elles ne font jamais que de la médisance sans art, de la médisance de ménage. Parfois le plat est parfait ; la médisance tombe juste; l'esclandre ne laisse rien à désirer. La plupart du temps, le lieu commun sert de moule à la calomnie ; l'observation est nulle ou imparfaite ; les gens vivent ou meurent sur la réputation qu'on leur a faite ; mais il est bien rare que la réputation soit méritée, et que le bien ou le' mal répandu soit le mal ou le bien légitimement dû.
J'en appelle au souvenir de tout observateur parisien qui va passer trois jours en province. N'a-t-il pas bientôt fait de découvrir des abîmes sous des renommées éclatantes, et d'honorer des martyrs dans les victimes propitiatoires que la méchanceté
214 Li. MAISON DE LÀ RUE DE l'ÉCHAUDÉ
s'est offerte sans examen? Combien d'adultère g enracinés et verdoyants qui m sont pas soupçonnés des vojpips éternellement assis à leur ombre, et qui se révèlent avec candeur au Farisiei} le plus inconnu? ! A Paris, on parait blasé ; mais on ne Test en réalité 0UP aucune niftlicp. En province, tout s'ankylose dans cette atmosphère routinière, môme l'envie. Chacun Pûgapde volontiers dans le pot-au-feu de son voisin, mais croit y voir ce qu'il y met, et n'y découvre jamais le gibier clandestin qu'on y fait cuire.
Georges Berroy, connu pour bonapartiste, accusé de fréquenter des ennemis du gouvernement, était donc suspect à tout le monde ; mais on avait tellement pris l'habitude de le soupçonner d'intentions hostiles, qu'on ne songeait plus à s'alarmer de ses allées et venues, de ses fréquentations, et qu'on deyait un jour se trouver bien étonné de découvrir que oe conspirateur avait conspiré.
Les précautions légères que prenait Georges étaient donc pour la plupart bien superflues, et les imprudences qu'il commettait était bien excusables. La défiance des gens de province tient moins, au fond, à la peur d'un danger réel, qu'à des habitudes précautionneuses. Ils ferment leurs maisons et leurs armoires, par manie, plus souvent que par la crainte des voleurs.
Georges, dans la semaine qui suivit le départ d'An-
LA MAISON DB LÀ RUH Dfi i/ÉCltÀUDÉ 215
thjme, alla régulièrement au café de la place d'Armes et put faire quelques excursions dans le département, sans que M* Jeanson, le commissaire de police, qui avait des notée sur lui, constatât jamais autre chose, dans ses rapports au parquet et à la préfecture, sinon que c'était un jeune homme mal pensant.
Mais M* Oapitain, le notaire, suffisait à lui seul pour réparer l'insuffisance de la police. Ce Champenois, qui avttit étudié dans sa jeunesse, à Paris, et qui conservait, dans les incessants conciliabules de la congrégation, ld sagacité acquise au quartier latin, comme on conserve un poignard biefi huilé dans sa gaine; ce notaire aiguisé sur l'autel était un véritable génie méconnu. Les libéraux le traitaient d'hypocrite. Ils le calomniaient. Sectaire méthodique, bourgeois de mœurs irréprochables, père de famille exact, ayant ses heures d'épanchement, régulières comme des récréations -*- sans eu avoir augmenté le nombre depuis la mort de sa femme, et malgré l'abandon dans lequel restaient ses filles, — notaire intègre, il était incapable d'un mensonge, et il offrait hautement à Dieu, dans Ses prières du matin et du soir, sa haine implacable contre les bonapartistes et les libéraux.
M. Capitâin disait très-souvent à M. Jeanson, le commissaire de police :
— Vous ne surveillez pas assez le café de la place d'Armes : c'est un repaire.
M. Jeanson saluait avec respect, souriait d'un air complaisant, mais ne répondait rien. Les hommes de police n'aiment pas la concurrence, la raillent volontiers et se croient obligés d'être sceptiques, pour paraître habiles. S'ils accueillaient naïvement tous les rapports que la rancune, l'émulation policière, la vénalité, la haine et la sottise leur apportent , ils auraient bientôt fait d'arrêter toute une ville. Tenant d'ailleurs au monopole des découvertes, ils ont pour principe de supposer toujours le contraire de ce que leur révèlent les policiers amateurs.
M. Jeanson était persuadé a priori, que les Champenois sont incapables d'une dissimulation continue, et faisant du zèle, au rebours des dévouements ordinaires, il mettait son point d'honneur à ne trouver jamais rien de suspect ; comme si son optimisme dût être une garantie pour l'ordre.
Une sorte de gageure tacite, de duel, mettait donc à chaque rencontre M. Capitain aux prises avec M. Jeanson. Ce n'était à vrai dire qu'un choc de fleurets. Le sourire du notaire frôlait comme un aciérie sourire poli du commissaire, et les choses en restaient là.
Pierre Delétang, sans le vouloir, fut l'occasion du fameux coup droit que M. Capitain porta un jour
en pleine poitrine à son adversaire, M. Jeanson.
Le notaire constatait, depuis plusieurs semaines, un relâchement effroyable dans les mœurs de celui qu'il continuait d'appeler son pupille.
Pierre n'était plus régulier aux offices le dimanche, ne venait plus faire le tour de la ville avec son ancien tuteur, entre la messe et les vêpres, parlait trop souvent de Georges Berroy, sentait la .pipe, et allait régulièrement à la comédie.
Après avoir mûrement pesé les chances d'une admonition bien sentie, et avoir reconnu qu'elle ne produirait aucun effet durable, M. Capitain résolut de prendre l'enfant prodigue, au piège même de ses dissipations mondaines.
— Pierre, lui dit-il un jour, vous paraissez vous ennuyer !
-Moi?
— Oui. Je vous trouve de la tristesse ; vous avez bâillé hier, toute la soirée, en jouant au loto avec mes filles. Il vous plaît de ne rien faire d'utile à la société. Je ne puis vous contraindre ; vous êtes majeur, libre ; et ma tutelle se borne maintenant à l'administration de votre fortune, administration que vous avez bien voulu me laisser. Je n'ai donc qu'un conseil à vous donner : à votre place, je ferais un voyage.
Pierre regarda M. Capitain avec stupeur.
Le notaire souriait d'un sourire, pâle comme un
218 LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHÀUDÈ
rayon de lune sur un glacier. Mais il était évidemment dans des dispositions excellentes* —Où me conseillez-vous d'aller? demanda Pierre,
— Pourquoi n'iriez- vous pas passer à Paris huit jours, quinze jours?
La proposition était si imprévue, si exorbitante, et l'on peut dire, si scandaleuse, que Pierre, de plus en plus stupéfait, balbutia :
— Avec vous, monsieur? Vous partez pour Paris?
— Non, non, sans moi, répondit M. Capitain touohé de cette question qu'il prit pour un appel naïf à sa protection morale.
•—Alors tout seul? murmura Pierre, épouvanté des abîmes de joie qu'on ouvrait devant lui.
•— Tout seul, répéta M. Capitain.
Delétang essaya de réfléchir; mais outre qu'en tout temps, cette opération de l'esprit lui était difficile ; dans le cas particulier et devant son tuteur, elle lui était absolument impossible.
Il resta quelques secondes abasourdi, écoutant déjà le grelot des chevaux de la diligence, entendant dans sa tête monter le premier flot du brouhaha, du tumulte des rues de Paris.
— Est-ce que cette proposition vous contrarie? demanda M* Capitain, en piquant son regard comme une épingle, dans la pelotte des grosses joues rubicondes de son pupille.
LA MAISON DE LA RUB DE i/ÈCHAUDÉ 219
— No», monsieur, elle m'étonne.
— Je ne pense pas que vous ayez à Troyes des habitudes, des amitiés que vous ne puissiez quitter pour quelques semaines... Le café de la place d'Armes se passera bien de vous pendant quinze jours.
Pierre était prêt à renier tous ses camarades du café.
— Oh ! sans doute, balbutia-t-ih
— Vous savez, Pierre, que vous n'avez pas besoin de descendre à l'hôtel en arrivant à Paris. Mon frère a une chambre à vous offrir.
— Votre frère?
— . Oui, mon frère, un des hommes les plus spirituels, les plus gais, parce qu'il est aussi un des plus purs et des plus fervents serviteurs de Dieu et du roi ; le père Capitain. Ah 1 yous verrez défiler chez lui, je vous en préviens, tout ce que la littérature, l'armée, la magistrature, la cour et le clergé ont de plus illustre. Vous ne vous ennuierez pas. Vous ferez bien d'emporter de la toilette, Mais j'y songe I à Paris, vous vous habillerez à la dernière mode. Mon frère est de toutes les fêtes ; et si vous voulez vous marier, ne yous gênez pas. Le père Capitain fait plus de mariages que je ne rédige ici de contrats.
Pierre prenait goût à cette énuraération des plaisirs parisiens. Si l'hospitalité offerte chez un membre de la congrégation avait pu lui déplaire au premier
abord, il se souvenait, avec assez d'à-propos, de ce qu'on débitait au café de la place d'Armes sur la morale facile des jésuites, et il était trop sensible à ridée de voir des gens de la cour, de s'habiller à la dernière mode, de rencontrer peut-être à Paris quelque belle et riche demoiselle à marier, moins difficile ou plus juste que sa cousine Delatour, pour ne pas boire à longs traits cette coupe tentatrice, que M. Capitain emplissait avec adresse et lui tendait avec art.
— Quand faudrait-il partir? demanda cet ingénu obéissant.
— Mais quand vous le voudrez, mon ami, demain, par exemple. Faites vos préparatifs; allez retenir votre place, et venez demain chercher de l'argent (car vous allez sans doute en dépenser beaucoup), ainsi que ma lettre pour mon frère. Quelque chose s'oppose-t-il à ce que vous partiez demain?
— Non, monsieur.
— A demain donc, et puisque vous ne voulez être au monde que pour vous amuser, amusez-vous bien à Paris.
Pierre Delétang salua, confus, ravi; et en sortant, il gonflait sa poitrine, comme s'il eût essayé déjà le bel habit qu'il allait se faire faire à Paris.
M. Capitain était en pleine débauche de malice et d'esprit. Il regarda s'éloigner son pupille avec un
LA MAISON DE LA RUS DE l'ÉCHAUDÉ 221
reste de belle humeur et une pointe toute nouvelle de cette gauloiserie qui ne répugne pas aux vrais dévots :
— Mon frère saura bien me dire ce qu'on a fait avaler à ca dindon, pour qu'il ait un si gros jabot!... Le pauvre garçon, je suis certain que je l'empêche de commettre quelque sottise I
Une heure après, tout le monde, au café de la place d'Armes, savait que Pierre Delétang partait le lendemain pour Paris.
— Si vous avez des commissions, je m'en charge, disait-il à chacun.
Il alla retenir sa place, la meilleure, dans le coupé. En sortant du bureau, il rencontra Georges.
— Je pars demain pour Paris, lui dit-il ; si tu as des commissions...
— Certainement j'en ai. Te chargerais -lu d'un dossier d'affaires pour M. Soudin?
— Sans doute, M. Soudin est mon cousin ; j'irai le voir dès mon arrivée.
— Je t'avertis que ce sont des papiers importants ; ne va pas les perdre, les oublier ici, les laisser trnlnerl
— Ah I ça, pour qui me pre:
au fond de ma valise, sur mon
— Non, mets-les dessous ; i
— Quand faut-il aller les ch<
— Demain matin tout sera prêt. A demain.
— A demain.
Georges rentra chez lui très - enchanté d'avoir trouvé une si bonne occasion de faire tenir à M. Soudin les papiers qu'il devait lui envoyer. Il passa une grande partie de la nuit à écrire, à recopier ce qu'il avait annoncé à Pierre Delétang comme un dossier.
C'en était un, en effet, le sien.
Dans la soirée, Pierre, qui ne pouvait tenir en place, alla faire ses adieux à M. et à madame Delatour, ainsi qu'à la cousine Emilie. Il répéta sa fameuse formule :
, — Si vous avez des commissions!...
— Merci, lui dit Emilie, je ne confie rien à un étourneau de ton espèce.
— Un étourneau! Tout le monde n'est pas de ton avis, et mon ami Georges te dira s'il m'a pris pour un étourneau, lui.
— Il t'a donné une commission ?
— Je le crois bien, tout un dossier pour M. Soudin.
— Voyons-le 1
— Si je l'avais, mademoiselle, je ne vous le montrerais pas, dit Pierre avec solennité. Un dépôt, c'est sacré ; mais je ne l'ai pas. Georges me le remettra seulement demain matin.
Emilie n'ajouta pas un mot. La peur la tint silen-
cieuse. Le secret de Georges, le secret de sa liberté, de sa vie, de son honneur, défendu seulement par une frêle enveloppe, et confié à ce messager! N'y avait-il pas là de quoi trembler d'épouvante? Et pourtant, après le premier moment de terreur, elle se demanda si la candeur même de Delétang n'était pas une garantie. Il ne soupçonnait rien, puisqu'il se chargeait du dépôt. Il eût été aussi incapable d'accepter sciemment des papiers dangereux, qu'il était incapable de violer le secret d'une enveloppe. Georges avait peut-être fait preuve d'une grande habileté en le choisissant. C'était, après tout, un fort honnête garçon. On reconnaissait même ordinairement, en famille, que sa seule aptitude sérieuse, éprouvée en mainte occasion, était celle d'un bon commissionnaire. S'il entre de la folie dans l'héroïsme, pourquoi la sottise serait-elle incapable de probité chevaleresque?
Emilie, qui ne songeait qu'à Pierre Delétang, ne s'effrayait que de lui et fut complètement rassurée, quand, après l'avoir étudié en imagination, elle ne le trouva bon, en définitive, qu'à servir de boîte au* lettres.
C'était le hasard qui rendait Pierre dépositaire de tous les papiers concernant le complot. Georges n'avait pu terminer que ce jour-là les plans, les proclamations, les nominations projetées de fonctionnaires et d'officiers qu'il voulait soumettre au capitaine Pfeuty, à son ami Musse, après les avoir fait lire préalablement par M. Soudin.
Le temps pressait; le mouvement était décidé dans toute la France pour le 10 août, et l'on était dans les derniers jours de juillet.
Si Georges n'avait pas rencontré Pierre, juste au moment utile, il eût été obligé de confier à un des affiliés de Troyes ce message délicat; mais il crut voir un augure favorable, une indication providentielle dans l'offre de Delétang. Celui-ci professait une admiration respectueuse pour M. Soudin, et Ton pouvait être certain qu'il se ferait un scrupule de lui remettre exactement les papiers reçus.
Il était fier d'être bon à quelque chose. Plus tard, lors du procès que ce fameux dossier concernait, n'aurait-il pas le droit de se vanter d'avoir eu dans sa valise des pièces importantes?
Il y a des ânes dans le monde dont la vocation est de porter des reliques. Georges pensait que son camarade Pierre eût été à l'occasion un magnifique chambellan, et qu'une clef d'or dans le dos lui eût été un appendice superbe, comme une queue de paon.
Il se félicitait donc de l'avoir rencontré; et ce fut sans aucune appréhension que le lendemain, il lui remit le fameux paquet, en lui renouvelant, bien
entendu, les recommandations de la veille.
Georges, pas plus qu'Emilie, ne songeait à M. Capitain. Pierre Delétang faisait si complètement la roue qu'on ne voyait que lui, sans apercevoir personne derrière lui.
J'ajoute, pour dernière excuse de cette gigantesque étourderie, que Georges se proposait d'aller dire encore adieu et faire une recommandation suprême à son ami Pierre, au bureau de la diligence. Emilie, de son côté, se réservait d'assister au départ de la voiture, et de porter précisément à la dernière minute une lettre pour son oncle, qui garantirait encore mieux la remise immédiate du paquet, dès l'arrivée de Pierre à Paris.
Pierre n'avait pas dormi de la nuit. S'il l'eût osé, il serait parti, avant le jour, pour faire un premier relais à pied, en devançant la diligence et en trompant sa fièvre. Il est vrai qu'alors il serait parti sans
emporter les commissions de personne et sans avoir reçu de M. Capitain les fonds nécessaires à ses frais de représentation dans la capitale.
Sa première visite fut pour son ami Berroy ; mais la destinée entière de Georges eût été changée, si Pierre avait commencé ses courses par M. Capitain. Pour avoir fait passer le sentiment avant l'argent, Pierre causa de grands malheurs; tant il est vrai que chez les sots tout tourne à la sottise, et qu'ils font autant de mal, sinon plus, avec leurs bons mouvements, qu'avec leur méchanceté.
Georges avait remis à son ami un pli solidement cacheté. Il eût fallu, pensaït-il, une lame bien criminelle ou la pointe même du glaive de la loi pour entamer cette épaisse enveloppe et pour faire sauter ces cachets sacramentels.
11 était absurde et odieux de se méfier de Pierre; il était insensé également de ne pas s'abandonner à cette providence de la jeunesse, du courage, des nobles entreprises, qui veut qu'on se hasarde un peu pour mériter la victoire ou la gloire.
Pierre partit de la rue du Bois, triomphalement, la tête haute, le corps cambré, la main sur la poche de côté de sa redingote pour sentir toujours le fameux dépôt. Il arriva à la place Saint-Pierre, chez maître Capitain, le front cramoisi, ne s'aperçevant qu'il venait de faire une assez longue course au
soleil, que quand la fraîcheur claustrale de la grande maison du notaire l'eût saisi dès son entrée, sous la voûte de la porte cochère.
M. Capitain était dans son cabinet, qu'il maintenait, pour ainsi dire par sa seule présence, dans une température au-dessous de zéro.
La pièce, vaste et haute, avec des boiseries de couleur grise, des rideaux gris, des cartonniers sévèrement dressés de chaque côté de la porte, un grand crucifix entre les deux fenêtres faisant face au portrait du roi, et le testament de Louis XVI lugubrement encadré de noir, ressemblait à la salle d'audience d'un tribunal ou du moins au cabinet d'un juge d'instruction. Il eût fallu peu de chose pour qu'elle ressemblât à une salle de torture, M. Capitain ayant déjà la figure d'un tortionnaire et répandant le reflet de sa physionomie sur les objets environnants.
Son bureau était armé, aux quatre pieds, de griffes en cuivre qui semblaient égratigner le plancher. Son fauteuil avait des têtes grimaçantes au bout de chacun de ses bras, et, toutes les fois que M. Capitain posait la pointe de son coude sur une de ces faces aplaties de lion ou de tigre, on croyait voir le masque accentuer la grimace. Les pieds se terminaient également par de grands ongles féroces auxquels M. Capitain heurtait fréquemment ses talons, comme à
228 LA. MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHAUDÉ
des éperons naturels. Sur la cheminée, Saturne brandissait une faux, inoffensive partout ailleurs, mais qui, dans ce cabinet, paraissait réellement tranchante ; toutes les fois que M. Capitain regardait l'heure à la pendule, il affilait la lame dorée.
Ce parfait notaire avait les yeux bleus, de cette vague couleur de faïence qui cache ou décèle aussi bien le fanatisme béat que l'indifférence, l'insensibilité stoïque que la résignation moutonnière ; ils s'éclairaient souvent, sans s'allumer jamais. Toute Ténergie de cette figure froide et d'un mat blanc, résidait dans sa bouche, mince, sans ondulations, une bouche sans art et sans réalité humaine, une coupure dans la peau, sans lèvres. On eût dit que l'artisan de cette tête ne s'était avisé qu'au dernier moment, son oeuvre achevée, de donner la respiration à la statue par un coup de canif. Le menton carré offrait comme une petite stalle en marbre à l'invisible et permanente volonté qui siégeait sur la face rigide de M. Capitain. Des favoris grisonnants, qui ne descendaient pas plus bas que/la ligne droite de la bouche, contournaient à demi les os maxillaires, pour cacher décemment les creux énergiques que l'ascétisme de sa vie ou que l'habitude de retenir son souffle et d'attirer au-dedans de lui son visage avaient imprimés à la physionomie de M. Capitain.
Le front itait grand, plutôt long que large; les
rides n'y paraissaient que dans les instants de réflexion ; mais on peut, sans diminuer la hauteur de son intelligence, affirmer que M. Capitain ne réfléchissait guère. 11 avait si bien son code et son formulaire tout grands ouverts dans sa conscience, qu'à tout propos et en toute circonstance il appliquait le texte d'une décision sans appel sur la difficulté présentée par d'autres ou soulevée par lui. Il fallait des cas bien extraordinaires pour embarrasser ce chrétien absolu, ce royaliste tranchant, cet honnête homme pétrifié dans Sa probité.
Il était de ces malheureux dont les mathématiques ont faussé le jugement, et qui, trop convaincus de la nécessité de la ligne droite, la font passer à travers les actions humaines, sans s'inquiéter des sinuosités nécessaires que l'éducation, les relations et les passions imposent. Des êtres pareils peuvent être des saints dans leur for intérieur; ils ont autant de chances de devenir des monstres quand ils se mêlent activement à la vie des autres; mais, quoi qu'ils fassent, haïs ou vénérés, comme ils ont agi par devoir et par principe, ils gardent, à travers le mépris ou l'admiration, une conscience sans remords, une sérénité sans faiblesse. Ils brisent les autres et ne sont jamais brisés.
M. Capitain, quand il vit entrer Pierre Delétang, et pendant que celui-ci, tout en le saluant, lui deman-
230 LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHAUDÊ
dait des nouvelles de sa santé, se leva de son fauteuil, sans dire un mot, alla à une petite armoire ouverte dansle mur à côté de la cheminée, en tira un petit sac garni d'une étiquette, revint à son bureau, se réinstalla dans son fauteuil, et répondit alors à son pupille:
— Merci, je vais bien. Voici pour vos dépenses ordinaires et extraordinaires. Comme je ne veux pas vous charger, voici moitié de la somme en argent et moitié en billets de banque. Je vous engage, quand vous changerez les billets, à vous adresser à mon frère ; un changeur vous tromperait. Au surplus, vous ferez bien, dès votre arrivée à Paris, de tout confier au père Capitain ; il est aussi excellent comme caissier que comme confesseur. Vérifiez... comptez !
Pierre était ému. Le rêve prenait des proportions énormes; il fit semblant de compter la somme en deux lots, que M. Capitain avait placés sur un angle de sonbureau, et dit, avantd'avoirachevél'examen:
— C'est exact.
— Voici, reprit le notaire, un mot pour mon frère. Je le charge de stimuler un peu votre paresse pour la correspondance.
re avait besoin de serrer les billets de banque jttre au père Capitain dans un beau portedont il avait fait l'acquisition pour le voyage.
LA MAISON DB LA RUB DE l'ÉCHAUDB 231
Il porta la main à la poche de côté de sa redingote, et par nécessité, ou pour faire montre de son importance, il tira, en même temps que le portefeuille, la grande enveloppe remise par Georges Berroy, qu'il déposa sur son bureau.
— Vous avez déjà reçu des commissions? lui dit M. Csrpitain, dont le regard tomba sur l'enveloppe comme une sonde de douanier.
— Oui, répondit Pierre avec un air modeste que faisait éclater son orgueil caché, ce sont des papiers pour M. Soudin, mon cousin.
Le notaire avança la main, prit l'enveloppe, la regarda, la retourna, la soupesa :
— Voilà de bien gros cachets I dit-il. M. Delatour vous compromet. Si la poste savait que vous lui faites concurrence et que vous emportez des lettres de cette dimension, cachetées, vous auriez un procès. Remarquez que là lettre que je vous donne pour mon frère n'a pas de cachet.
— Ce sont des papiers d'affaires, répondit Delétang, un peu embarrassé, et faisant un mouvement pour reprendre le paquet.
— Papiers d'affaires ou lettres de famille, peu importe ! M. Delatour est imprudent.
Tout en formulant ce jugement, M. Capitaux tendait l'enveloppe pour la rendre.
— Ce n'est pas M. Delatour qui t» #a doimé cette
commission, dit Pierre, par ce besoin irrésistible des sots de donner des explications inutiles.
— Qui donc ? demanda le notaire en retirant son bras.
— C'est mon ami Georges Berroy.
— Ah!
M. Capitain, sans plus s'émouvoir, ramena à lui l'enveloppe qui avait effleuré les doigts de Pierre
Delétang.
Il se fit un silence. Le notaire, l'œil abaissé sur les cachets, les amollissait pour ainsi dire à la lumière lente et continue de son regard. Il palpa l'enveloppe, sentit distinctement qu'elle en contenait plusieurs autres. Évidemment le paquet enfermait une provision de lettres qu'on chargeait M. Soudin de distribuer dans Paris.
M. Soudin! Ce nom était une révélation, mais compliquait le devoir à remplir. Le notaire silencieux n'aimait pas le grand orateur; le royaliste militant gardait rancune à ce libéral qui, dans les questions dynastiques, s'était toujours réservé. Mais en môme temps M. Capitain était trop équitable pour confondre un théoricien comme ce bourgeois considérable, avec un brouillon comme Georges Berroy et les libéraux du café de la place d'Armes.
S'il y avait quelque chose de suspect sous cette enveloppe, jusqu'à quel point M. Soudin était-il com-
promis ? Et comment croire que cette enveloppe ne renfermait pas des menaces contre le trône des lys, quand on savait qu'elle était adressée par un soldat de Bonaparte à un ami de Lafayette ?
M. Capitain posa sa main à plat, comme un marbre, sur les papiers, et regardant Pierre Delétang étonné, vaguement inquiet :
— Mon ami, lui dit-il, de son ton de voix naturel, vous ne vous chargerez pas de cette commission.
— Mais, monsieur, j'ai promis.
— Vous avez eu tort de promettre ; je dégagerai votre parole.
— Je ne croyais pas avoir mal fait.
— Je le pense bien. Aussi, je ne vous accuse pas; quoique vous dussiez savoir qu'il est défendu de se charger de lettres cachetées.
— Oh ! si ce n'est que cela, Georges enlèvera les cachets.
— J'en doute. Pourquoi les a-t-il mis, sinon par défiance de votre curiosité ?
Pierre devint rouge et commençait à en vouloir à son ami Georges.
M. Capitain continua:
— D'ailleurs, l'infraction aux lois et règlements concernant la poste est le moindre délit que je soupçonne.
Pierre passa du rouge au blanc, et ouvrit la bouche
234 LA MAISON DE LA RUE DE L'ÉCHAL t DÊ
pour une exclamation que le notaire imperturbable ne lui laissa pas le temps de proférer.
— Je crains, mon ami, qu'iln'y ait là-dedans dequoi faire condamner à mort quelques-uns de vos amis.
Pierre chancela et fut forcé de s'appuyer à un fauteuil.
— A mort I balbutia-t-il d'une voix étranglée.
— À moins pourtant que tout ne se borne à des griffonnages d'avocats sans cause, à des commérages d'officiers désœuvrés. Je ne vous l'ai pas dit hier, mais j'avais encore un motif pour vous faire faire ce voyage de Paris : c'était la crainte de vous voir arrêté quelque jour avec tous vos amis du café de la place d'Armes.
— Arrêté! moi! dit Pierre épouvanté; mais pourquoi?
— Comme conspirateur !
— Je n'ai jamais conspiré.
— En êtes-vous bien sûr?
— Oh! je vous le jure, monsieur.
— Soit ; mais avant d'être reconnu innocent, vous pouvez être compromis. Il ne faudrait pas avoir accepté beaucoup de commissions- comme celle dont vous vous êtes chargé aujourd'hui, pour pouvoir vous vanter toujours de ne courir aucun risque.
— Ainsi, vous croyez, monsieur, que ce paquet n'est pas un dossier?
LA MAISON DE LA RUE DB l'HCHAUDB 235
— Je De forme que des conjectures. C'est la justice d'ailleurs qui vérifiera les faits.
— La justice ! s'écria Pierre avec un élan involontaire et suprême de son courage et de son amitié. Vous remettriez cela à la justice, monsieur? Vous dénonceriez Georges Berroy ?
M. Capitain ne parut ni offensé, ni troublé de cet éclair de sensibilité juvénile. Il garda le même air impassible.
— Je ferai mon devoir, mon ami.
— Ab ! monsieur, quelle honte pour moi !
— Rassurez-vous, Pierre, il n'y a de honte que pour ceux qui mentent à Dieu et qui désobéissent au roi. Vous avez fort imprudemment, sans y songer, voulu rendre service à un camarade. Je vous empêche, malgré vous, de poursuivre cette œuvre, au moins périlleuse. Le reste ne nous regarde pas. Si ces papiers, comme je le craies, renferment la preuve d'un crime, la loi fera son œuvre ; s'ils sont inoffensifs, vos amis ne courent aucun danger. Dans tous les cas, votre conscience doit être en repos.
— Est-ce que vous allez décacheter cette enveloppe? demanda Pierre avec anxiété.
— Je ne crois tranquillité, être a Il me suffit d'an Quoi que je fasse
ami, quo je ferai ce qui sera juste. Il est mal de se vanter d'être un honnête homme : c'est un péché et une action ridicule. Mais dans ce temps- ci, le péché a son excuse et devient véniel. Je vous affirme donc que j'agis comme un honnête homme, fidèle à loi, à Tordre, à la société.
M. Capitain n'en disait jamais aussi long; mais le besoin de rassurer Pierre le fit sortir cette fois de ses habitudes laconiques; il y rentra bientôt, dès qu'il vit Pierre convaincu.
Pierre, la tête penchée, les oreilles pleines de tintements lugubres, comme s'il eût entendu déjà des gémissements de condamnés, aussi effrayé d'ailleurs du péril qu'il avait pu courir, que de ceux qu'il prévoyait pour ses amis, se sentait incapable d'un acte de volonté. Pourtant, il rassembla toutes ses forces, et soulevant sa lourde tête creuse :
— Me permettez- vous , monsieur, de prévenir mon ami Georges ?
— De quoi le préviendriez- vous ? de mes soupçons? S'il est innocent, vous l'affligeriez; s'il est coupable, vous vous feriez son complice.
— Pourtant, il va croire que j'emporte ses lettres!
— Je me charge de prévenir M. Soudin.
— Si je rencontre Georges, s'il me fait de nouvelles recommandations, il faudra donc mentir?
— Non, il ne faut jamais mentir; mais il est bon de prévenir des questions embarrassantes. Vous resterez ici, jusqu'à l'heure de votre départ. Je vous conduirai à la voiture , et personne ne vous adressera de questions ou de recommandations devant moi.
— Pauvre Georges! il a eu confiance en ma loyauté !
— Vous ne l'avez pas trahie ; c'est lui au contraire qui a abusé de la vôtre.
— S'il arrive un malheur à Georges, on me l'imputera !
— Vous n'avez de comptes à rendre qu'à la justice et à Dieu. De ce côté, ne redoutez aucun reproche.
— Que deviendra sa mère?
— Vous avez plus de sollicitude que lui. A-t-il songé à sa mère, quand il s'est jeté dans ces intrigues ? Qui nous dit, d'ailleurs, que les choses sont aussi graves que nous les redoutons? Remettonsnous en à celui qui tient dans sa main le cœur des mères et la vie des enfants !
Pierre n'avait plus un mot à dire. Il soupira et fit un mouvement pour sortir du cabinet.
M. Capitain le rappela :
— Prenez donc votre argent que vous oubliez, mon ami. Allez m'attendre dans le salon. Je vais envoyer chercher votre valise. Est-elle prête?
— Oui, monsieur.
238 LA MAISON DU LA RUB DE l'ÉCHAUDB
— Nous dînerons ensemble et je vous conduirai à la diligence. A propos, il est inutile, vous m'entendez bien, d'aller tout d'abord chez M. Soudin, en arrivant à Paris. Vous aggraveriez la situation au lieu de sauver vos amis. C'est par moi que M. Soudin doit être prévenu de ce qui se passe, si je juge nécessaire de le prévenir. Allons, Pierre, c'est une tâcbe virile, que le ciel vous impose; soyez un homme. Vous resterez à Paris jusqu'à ce que cette affaire soit éclaircie. Mon frère vous tiendra au courant. Qui sait, mon Dieu, si les fous qui vous prenaient pour dupe, ne vous remercieront pas un jour !
Pierre secoua la tête et sortit du cabinet du notaire pour entrer dans le salon, dont les volets étaient fermés et où il se jeta dans un fauteuil, heureux de s'ensevelir dans la nuit pour une heure et de se débarrasser enfin de ce regard inflexible, immuable, qui lui avait percé le crâne, fouillé la cervelle et qui le brûlait encore dans l'obscurité.
M* Capitain, resté seul, examina avec soin l'enveloppe mystérieuse, n'eut pas une seule fois la tentation d'en briser le cachet, se leva, alla enfermer cette pièce de conviction dans l'armoire où il serrait les testaments, retira la clé, revint à son bureau, se prit le menton dans la main, appuya son coude sur une des têtes de tigre du fauteuil et se permit la faiblesse d'un sourire;
La maison db la bcb db lbcuacdê 239
— Cette fois, murmura-t-il, je crois bien que M, Jeanson a perdu.
Le départ de la diligence de Troyes pour Paris était encore un événement d'importance en 1820. On n'était pas blasé sur le spectacle de cette lourde machine, tournant sans verser, et transportant en moins de trente heures, vers la capitale, les élus qui avaient besoin, peu d'années auparavant, de trois jours entiers pour franchir ces quarante lieues*
Les gens timides, qui ne goûtent au progrès que quand le plus grand nombre s'en est rassasié, venaient, à chaque départ, contempler les audacieux voyageurs et ne manquaient jamais de remarquer que les chevaux étaient indociles, que le postillon n'avait pas tout son sang-froid, que la voiture paraissait inégalement chargée, et que, sans doute, il arriverait un accident en route.
Les hommes de mouvement, au contraire, les libéraux, venaient fièrement assister à cette manifestation quotidienne d'une victoire récente de l'industrie et de la civilisation;
Ils examinaient jeux aussi les roues* le timon, et
palpaient la caisse de la voiture, depuis le coupé jusqu'à la rotonde, pour constater publiquement combien l'œuvre était solide et offrait de garanties.
Les gens de l'avenir et les gens du passé se rejoignaient, pendant l'appel des voyageurs, à la portière de chaque compartiment, pour savoir et pour raconter ensuite comment chacun était placé, pour donner des poignées de main attendries aux gens que l'on ne saluait pas toujours dans la rue. Mais le départ prenait de cette façon une telle solennité qu'il remuait les entrailles les plus égoïstes. On enviait ou on plaignait ceux qui allaient partir; les recommandations se multipliaient, et jusqu'au moment où les cinq chevaux, enlevés par le fouet du postillon, faisaient jaillir du feu des pavés pointus de la place du Marché, les commissions arrivaient haletantes, affairées, de tous les points de la ville pour le conducteur.
Il devait rapporter du poisson de mer, des huîtres, des chapeaux à la mode; quand la diligence s'ébranlait, des voix suppliantes montaient encore vers ce messager tout puissant qui promettait à tout le monde et tenait parole au plus grand nombre.
Ceux qui n'avaient pu aller au bureau de la diligence, attendaient la voiture au passage et n'hésitaient pas à la faire s'arrêter, pour mieux donner leurs instructions au commissionnaire universel.
Jusque fort avant dans le faubourg, et sur la route, à des interruptions dans le roulement écouté de la diligence, on devinait de loin que le conducteur prenait encore des commissions, et le clic-clac du fouet annonçait que la commission était prise.
Il était donc tout naturel qu'Emilie Delatour fût venue avec son père, assister au départ de la diligence, et rien n'était plus simple, plus ordinaire également que la curiosité de Georges Berroy.
Mais quand Georges vit venir Pierre Delétang sous la conduite de M. Capitain, il trouva au moins inutile de s'avancer et de faire, devant un témoin si gênant, les recommandations qui lui avaient paru si ' nécessaires. Il rabattit sqn chapeau sur ses yeux , se tint à l'écart, se dissimulant derrière les curieux.
Emilie fut moins embarrassée, avec une contrariété égale; mais elle le fut cependant assez pour laisser dans son sac la lettre qu'elle avait écrite à son oncle. Elle se contenta de pousser doucement son père au-devant des deux arrivants.
Pierre était redevenu rouge. Mais comment savoir que cette couleur assez habituelle trahissait autre chose que sa vanité, son contentement d'être vu à son départ pour Paris et le travail régulier de sa digestion ?
M. Capitain, dont les yeux bleus possédaient surtout la faculté de voir ce qu'ils ne paraissaient pas
242 LA MAISON DIS LA RUE DB l'ÉCHAUDB
regarder) avait reconnu de loin Georges Berroy, et avait parfaitement compris la retraite prudente du jeune avocat. Il se laissa aborder par M. Delatour et par sa fille, échangea avec eux quelques paroles insignifiantes, tout en conduisant Pierre vers le coupé de la diligence ; engagea son pupille à monter le premier, pour qu'il n'eût pas à réclamer ensuite contre l'usurpation de sa place ; se tint en sentinelle à la portière, ne s'écarta que quand la voiture prit son élan et envoya alors d'un geste de la ttiainj solennel comme s'il eût été armé du goupillon, un dernier adieu, une bénédiction, un avertissement.
Emilie se sentit soulagée, quand la diligence eut gravi la place du Marché» pour gagner la porte de Paris. Elle n'avait pu dire que trois mots à Pierre :
— Reviendras-tu bientôt ?
A quoi Pierre avait répondu :
— Je ne sais pas.
Mais, ni l'un ni l'autre n'avait prononcé le nom de M. Soudin.
Quand M* Delatour se retrouva seul avec sa fille et M. Capitain* au beau milieu de la place, il dit tout à coup :
— Emilie, tu as oublié de donner à Pierre ta lettré pour ton oncle.
Étnilie eût préféré que son père attendît jusqu'au retour ou du moins jusqu'au tête-à-tête^ pour faire
XiA MAIgON DE LA, RUE DE L ÉCHAUDÉ 243
cette remarque; mais elle répondit bravement, à tout hasard, en regardant M, Capitain :
— Je n'ai pas oublié, mon père ; je me suis mé fiée de l'étourderie de Pierre,
M, Capitain parut surpris de oette réponse. Une imperceptible lueur glissa sur ses lèvres imperceptibles.
— Vous avez tort, mademoiselle, dit-il lentement. Pierre est un messager très-^exact, et je suis certain que les lettres qu'on lui confie doivent arriver à leur adresse, à moins d'une attaque de voleurs, ou d'une visite de la police. Mais, ajouta-t-il après un repos, la police cette fois arriverait trop tard. Je vois M. Jeanson, qui vient, comme d'habitude, jeter son coup d'œil aux voyageurs, quand la diligence est partie.
Était-ce le hasard qui meitait cette allusion dans les paroles de M. Capitain? Involontairement Emilie avait tressailli et regardé du côté do la porte de Paris pour s'assurer que la diligence montait toujours vers la route et n'avait pu ou ne pouvait être arrêtée en chemin; rassurée par le roulement de la voiture, elle sourit , non de contentement, mais par une sorte de bravade instinctive, et ne répliqua rien.
Le notaire n'abusait pas de l'ironie. C'était une forme de supplice mesquine, indigne d'un inquisi-
teur comme lui et trop insuffisante contre un ennemi de la foi. Il redevint donc subitement sérieux,
— Monsieur Delatour, dit-il au père d'Emilie en le saluant pour prendre congé, voulez-vous me faire l'honneur de passer chez moi, ce soir, après dîner, ou demain malin; nous avons à causer.
— S'agit-il d'un héritage pour ma fille? répliqua M. Delatour en plaisantant.
M. Capitain ne plaisantait pas. Il répondit :
— D'un héritage? je n'en sais rien; tout au plus d'un testament.
Et s'inclinant encore une fois devant le père et la fille, il leur tourna le dos, pour aller au-devant du commissaire de police.
M. Delatour restait cloué au pavé, stupéfait.
— Un testament, qu'est-ce que cela veut dire ? Devines-tu, Emilie?
La pauvre enfant était pâle ; elle saisit vivement le bras de son père :
— J'ai peur, dit-elle.
— Peur ! de quoi ? que sais-tu ? que se passe-t-il ?
— Prenez garde, mon père ; ne faites pas un geste, ne dites pas un mot, M. Capitain nous entendrait; et d'ailleurs on nous regarde, rentrons.
M. Delatour, alarmé, n'osa plus adresser de question à sa fille; il lui serra doucement le bras et, la tête penchée, se creusant l'esprit pour découvrir pu
pour pressentir le mot de cette énigme, il ramena doucement Emilie à la maison. Quand ils furent sous la porte cochère :
— Me diras-tu maintenant, mon enfant, ce qui t'alarme ?
— Je vous en prie, mon père, ne me demandez rien avant que vous ayez été au rendez-vous de M. Capitain ; je me suis peut-être trompée !
— Emilie, as-tu donc des secrets ?
— Je n'en ai aucun que je ne puisse vous avouer, et dont j'aie à rougir. Faites-moi seulement crédit, mon père, pendant deux ou trois heures encore.
— Ah ! mon enfant, je ne redoute que ton chagrin; pour le reste, que puis-je craindre?
— Rien, en effet, mon père, répliqua Emilie en redressant la tête.
— Après tout, M. Capitain est un ami de la famille.
— Croyez-vous qu'il aime mon oncle Soudin?
— Ton oncle! Quel tort peut-il lui faire? D'ailleurs M. Capitain est un honnête homme.
— Hélas I oui, dit Emilie avec une sorte de découragement.
Emilie rentra dans sa chambre jusqu'au dîner, qui fut triste, silencieux.
Madame Delatour, mise au fait de l'incident, n'osa
pas interroger sa fille plus que ne l'avait osé son mari. Aucun des trois ne mangea. Quand on se leva de table, M. Delatour regarda Emilie et sembla lui demander s'il était temps d'aller faire sa visite.
— Pas encore; dit doucement Emilie. M. Oapitain n'aurait pas fini de dîner, lui ; à moins que vous ne fassiez le grand tour par les mails.
— Si tu venais avec moi ? dit tout à coup M. Delatour.
Emilie fit un mouvement pour se lever; puis ses yeux se voilèrent ; elle retomba sur sa chaise :
— Non ! non ! répondit-elle en frissonnant, je ne veux pas le voir, tant que j'espère encore !
M. et madame Delatour se regardèrent étonnés de ce langage et de cette terreur que ne justifiait en rien l'intègre réputation de M. Capitain.
Quand M. Delatour fut parti, Emilie s'occupa de ranger le couvert, et le couvert enlevé, elle alla de la salle à manger à la cuisine, de la cuisine au jardin, craignant de s'arrêter, de peur de penser, ne voulant pas rencontrer les yeux de sa mère, de peur de ne pouvoir résister à leur muette supplication, et de confier ses épouvantes, avant de savoir si elles étaient justifiées.
M. Delatour revint tard de sa visite chez le notaire.
Il était nuit, et depuis longtemps Emilie, les mains
jointes sur la table du salon, priait et pleurait, tandis que sa mère, de son côté, sans rien savoir, sans insister pour rien apprendre , s'était retirée dans sa chambre et, de confiance, pleurait et priait également.
Au tintement de la sonnette, la mère et la fille se rejoignirent en allant au-devant de M. Delatour.
— Eh bien ! demanda la mère, qu'y a-t-il ?
Emilie n'interrogea pas, mais elle saisit la main
de son père et la sentit moite, tremblante.
— Ce qu'il y a, je n'en sais rien au juste, dit M. Delatour en rentrant avec sa femme et sa fille mais je suis comme Emilie, j'ai peur.
— Il a lu les papiers? demanda Emilie.
— Ah ! tu sais qu'il y a des papiers? Non, M. Capitainn'a rien lu; mais il m'a affirmé qu'il avait retenu une correspondance fort suspecte adressée à notre frère de Paris et qu'avant d'en faire usage, par déférence pour nous, il tenait à s'assurer qu'elle ne compromettait pas Soudin.
— Je le pensais bien, murmura Emilie avec un sanglot à demi-étouffé , que c'était une folie de se confier à Pfèrre Delétang !
— Peux -tu nous dire maintenant, mon enfant, comment tu étais au courant de cette correspondance ?
— Je ne l'ai pas lue, mon père ; mon oncle seul
devait la lire ; je savais seulement qu'elle renfermait de grands secrets.
— Ainsi les soupçons de M. Capitain sont fondés, c'est une conspiration ? tu connais les conspirateurs, et ton oncle se trouve compromis!
— Mon oncle ne court aucun danger; mais M. Berroy est perdu, si l'on décacheté ces lettres. Elles sont adressées à M. Soudin ; il faut que mon oncle les réclame, qu'on les lui restitue. M. Capitain n'oserait pas résister à mon oncle ? Que vous a-t-il dit ? Que veut-il faire ?
Emilie, à mesure qu'elle parlait, c'est-à-dire qu'elle agissait, refoulait ses angoisses. Son âme vaillante, qui se préparait, et qui s'armait depuis plusieurs semaines, sentait la lutte prochaine et osait montrer ses armes. Elle avait un accent d'autorité simple qui intimida et rassura en même temps M. Delatour.
— J'ai trouvé, dit-il, M. Jeanson, le commissaire de police, dans le cabinet de M. Capitain; j'avoue que la présence de ce témoin ne m'a pas rassuré d'abord. — Mon cher monsieur Delatour, m'a dit M. Capitain, le hasard, ou plutôt la Providence a remis en mes mains une enveloppe qui porte l'adresse de M. votre beau-frère; je ne vous demanderai pas si vous êtes autorisé à décacheter cette lettre: ce serait vous tendre un piège qui répugne autant à
LA MAISON DE LA HUE DE l'ÉCHATJDÉ 249
mon caractère qu'à moa estime pour vous et pour M. Soudin. J'ai de graves raisons de supposer que ce paquet renferme la preuve d'une conspiration. Est-ce le rêve seulement de quelques jeunes officiers? Ou bien les hommes imprudents qui, sous le prétexte de liberté, enseignent à la jeunesse la désobéissance aux lois, ont-ils vraiment organisé un complot sérieux ? C'est ce que je ne sais pas, et c'est ce que je ne veux pas savoir encore.
Emilie, qui pourtant était bien résolue à ne pas interrompre son père, ne put s'empêcher de dire :
— * Puisqu'il hésito, rien n'est perdu. Ah ! si mon oncle était ici !
— Hésitera-t-il longtemps? reprit M. Delatour. — M. Jeanson intervint et offrit à M. Oapitain, pour rassurer sa conscience, de lui obtenir un mandat du procureur du roi. — M. Capitain répondit avec douceur, mais avec fermeté: — Monsieur Jeanson, vous êtes incrédule comme saint Thomas, et c'est dans l'espoir de me démontrer mes erreurs que vous voulez faire intervenir la justice. Je vous répondrai que ma conscience n'a pas besoin d'être rassurée ; que si je croyais utile de briser le cachet de cette lettre, au nom de Dieu et du roi, je le briserais sans hésiter ; mais il me platt de faire attendre ceux qui doutent, et je veux mettre d'accord mon devoir envers la justice avec mon devoir envers Tamité. Ce
950 LA MAISON DE LA RUE DE l'ÉCHAUDU
paquet egt enfermé dang l'armoire où je place mes dépôts. Il n'en sortira, à moins d'une intervention directe de la magistrature^ qu'après l'assurance formelle de M. Soudin qu'il n'est compromis en rien dans cette folie. — Àh ! çà, demanda M. Jeanson, qui le raillait, vous êtes un singulier ca suis te, monsieur Oapitain ; de quel droit faites-vous des exceptions ? Est-ce que par hasard , si M. Soudin s'avouait coupable, vous anéantiriez ces preuves? Et pourquoi si M. Soudin est innocent, nous livreriez* vous des innocents que ne couvrirait pas cette complicité ? — Je me suis fait à moi-même cette objection, répondit M. O pitain. Mais que voulez-vous ? on ne peut éteindre en son cœur le souvenir des jeunes années. J'ai été étudiant avec M. Soudin ; j'ai été son notaire; j'ai rédigé son contrat de mariage; j'estime sa famille; j'aime sa nièce ; nous sommes maintenant ennemis politiques ; nous n'avons été d'accord que pour haïr Bonaparte. Voilà bien des raisons pour que j'hésite à vous le livrer. Je lui dois des égards dont il ferait profiter la paix publique ; mais que dois-je à cette jeunesse folle, impie, pestiférée, que nous ne connaissons pas, qui nous calomnie, mauvaise herbe bonapartiste qu'il faut laisser faucher sans colère, mais SÊjns pitié? — M. Jeanson ne parut pas convaincu, et quand nous sortîmes ensemble, il me dit sur la place Saint-Pierre : — Monsieur Delatour, faites en sorte
là Maison dé la fiûB de l'échaudb 251
que M. Soudin se compromette un peu. Il sauvera des étourdis que cet inquisiteur perdrait. M. Capitain est le Sain fc-Just du Saint-Esprit. Il me fait froid dans le dos quand il me parle ; il dénoncerait le genre humain tout entier avec une parfaite simplicité de conscience; et c'est un bonheur pour bien des fous qu'il ait ce scrupule inexplicable, ce reste de Sentiment à l'égard de M. Soudin* Profitons-en bien vite. — Voilà ce que me dit M. Jeanson d'un air ému. En somthe le paquet n'est pas oiivert. M. Capilain nous a donné sa parole d'attendre quelques jours, à moins d'un péril public. Que faut-il faire ? Si j'écris à Soudin de se rendre un peu coupable, n'es^ce pas lui mettre un pied dans l'abîme? S'il donne la preuve de son innocence, combien de malheurs pour d'autres, à commencer par notre ami (Jeorges f QUe fttut-il faire ?
— Il n'y a pas à hésiter , mon père ; il faut que quelqu'un parte pour Paris et ramène înoii oncle». Plus de lettrée ; voua voyez comme elles sont dangereuses; on les égare; on se les laisse prendre; elles ne disent pas tout. Mon oncle fera eiitehdre raison à
M. Capitain. Oht qtiel excellent homme que M. Jeanson!
— N'est-il pais bon d'avertir M. Berroy ? dit madame Delâtour en tremblant.
— Noti, reprit Emilie avec force. ÎI faut qU*ii reste ; saftrite le perdrait; tie lui disons rien,
— Mais qui donc envoyer à Paris, à moins que je ne parte moi-môme?
— Non, répéta Emilie avec autorité. Mon père, j'ai besoin de vous. Comment saurions-nous ce qui se passe chez M. Capitain? Qui donc oserait y aller? J'ai un autre projet. Quelle heure est-il?
— Dix heures sonnent à Saint-Remy.
— C'est bien tard pour aller rendre visite à madame Berroy.
— A cette heure-ci elle est certainement couchée.
— Je l'espère bien; mais Suzanne est debout. .
— Quoi ! c'est à Suzanne que tu penses ?
— A elle-même ; elle ne laisserait pas dévaliser ses poches, celle-là; on la tuerait plutôt.
M, Delatour ne faisait, en général, que peu d'objections aux projetsde sa fille ; dans ce cas particulier, il accueillit avec empressement une solution qui ne l'obligeait à aucune autre démarche que celle de conduire Emilie à la maison de madame Berroy,
M. Delatour n'était ni un égoïste, ni un indifférent; c'était un fonctionnaire en retraite, qui croyait de bonne foi que quand on n'a plus de fonction, on n'a plus besoin de prendre un rôle actif dans les affaires humaines. La culture des rosiers était le charme et la grande occupation de sa vie. Le peu d'opinions politiques qu'il avait gardé lui servait dans des petites conversations intimes, sans amertume, sans pas-
LA MAISON DE LA RUE DE l'bCHAUDB 253
sion: mais il croyait avoir passé l'âge des opinions militantes.
Il était dix heures et demie du soir, quand M? Delatour, accompagné d'Emilie, ou plutôt accompagnant sa fille, frappa discrètement à la grande porte de la maison de la rue du Bois. Ce n'était pas une petite affaire d'être entendu de Suzanne et de n'être entendu que par elle. Le3 coups assénés par le gros marteau étaient pleins de précaution. Il y avait danger à les rendre plus bruyants et plus précis.
— Suzanne est couchée, dit Emilie en soupirant, après trois tentatives infructueuses.
— Veux- tu que je frappe plus fort?
— Non, mon père, vous éveilleriez toute la maison, à commencer par M. Georges qui ne doit rien savoir. — Nous reviendrons demain matin.
— Hélas ! toute une nuit perdue !
— Ce n'est pas notre faute, mon enfant ; viens, rentrons.
Emilie ne voulait pas rentrer encore. Elle se rapprochait au contraire de la maison ; elle s'appuyait à la grande porte; elle appliquait les yeux et la bouche à la serrure, comme pour murmurer un mystérieux
254 LA MAISON DE LA RUE DE l'ÉCHAUDÂ
Sézame, ouvre-toi, qui fût sorti des profondeurs de son âme : ou bien, se rejetant en arrière, elle lançait au eiel des regards suppliants, comme pour de m an der desailesqui l'emportassent au-dessus decette maison. Tout à coup elle tressaillit :
— J'entends du bruit, dit-elle à son père; on marche dans la cour; on entre dans le vestibule; j'aperçois une lumière ; Suzanne n'est pas couchée; frappez encore tout doucement, elle entendra.
M. Delatour obéit, et, après deux coup nets et précautionneux, il perçut distinctement le murmure de deux voix derrière la porte ; puis on s'approcha de l'entrée et, par la serrure, Suzanne.étonnée, inquiète, demanda :
— Qui est là?
— C'est moi, ma bonne Suzanne, moi, Emilie, avec mon père; de grâce, ouvrez-nous bien vite»
Suzanne poussa une exclamation. La clé tourna dans la serrure ; la porte s'ouvrit
— Vous, mademoiselle, à pareille heure, avec M. Delatour? Que se passe-t-il ?
Emilie, avant de répondre, ferma doucement la porte d'entrée. Suzanne avait posé à terre, pour ouvrir plus facilement, sa lampe de cuisine en étain ; elle la reprit, et l'élevant à la hauteur du visage de mademoiselle Delatour :
— Comme vous êtes pâle, mademoiselle 1
— Ce n'est rien ; je suis lasse et j'avais peur que -vous ne nous entendissiez pas. Il y a près d'un quart •d'heure, sans reproche, que mon père a frappé pour la première fois.
— Excusez-moi, mademoiselle, et tous, monsieur, •c'est que j'étais dans ma cuisine à causer et nous ne tous avons pas entendus.
— Qui donc était avec vous, Suzanne? nous avons besoin de vous parler, à vous toute seule.
— Cest quelqu'un que vous connaissez bien, mademoiselle.
— Cest moi, dit Madeleine Martin, en émergeant •de Tobscurité.
— Vous, dit Emilie en reculant avec un mouvement d'effroi. Ce n'est pas vous que je viens chercher ; •c'est Suzanne.
— Comme vous me pariez, mademoiselle! demanda Madeleine étonnée.
Emilie ne jugea pas à propos de s'excuser.
— Tout le monde dort-fl dans la maison ? dit-elle -à Suzanne.
— Tout le monde, mademoiselle. Madame s'est
•couchée avant neuf heures, et monsieur, qui avait passé la nuit dernière, a éteint sa bougie depuis un «quart d'heure. Moi-même, si Madeleine n'était pas ■arrivée un peu tard ce soir, je ne vous aurais pas enr tendus frapper, * ' . .
— Suzanne, nous venons vous demander de rendre un grand service à vos maîtres. Il faudrait partir le plus vite possible, cette nuit même, pour Paris.
Madeleine en avait assez entendu pour comprendre ou pour deviner. D'ailleurs, l'hostilité qu'elle avait surprise dans les yeux d'Emilie l'avertissait et la défiait: elle poussa Suzanne, et se mettant en face de mademoiselle Delatour :
— Ce n'est pas à Suzanne qu'il faut donner cette commission-là, dit-elle d'une voix basse et ferme.
— Vous n'êtes plus au service de madame Berroy, répliqua Suzanne en essayant de reprendre sa place. S'il s'agit de mes maîtres, cela me regarde seule.
Madeleine haussa les épaules, et, s'adressant à Emilie avec des yeux ardents :
— Dites-moi donc, mademoiselle, pourquoi je ne mérite pas de faire cette commission?
— Parce que tout ce que vous avez fait, tout ce que vous avez conseillé jusqu'à présent a porté malheur à M. Berroy.
— Il fallait, vous, de votre côté, lui porter bonheur, mademoiselle ; vous n'avez pas voulu.
Emilie rougit d'entendre devant son père cette allusion à la conversation qu'elle avait eue avec Made. leine, dans le jardin de la maison. Mais l'heure des . petites réticences était passée.
Emilie était résolue à tout braver, à tout laisser dire, à tout avouer; elle reprit:
— Les papiers que M. Georges envoyait à mon oncle, sont entre les mains de M. Capitain, le notaire, qui veut les livrer à la police.
— Le scélérat! s'écria Madeleine en levant ses deux poings, j'irai les lui reprendre et je l'étranglerai, comme un cosaque qu'il est !
— Taisez-vous, malheureuse, interrompit M. Delàtour, si l'on vous entendait)
— Ah ! ils nous provoquent, ces gueux ! continua Madeleine en grondant, mais en baissant la voix. C'est bien ! on déchaînera le lion un peu plus tôt. Voilà tout.
— Voyons, mademoiselle, dit Suzanne avec douceur et soumission, en s'adressant à Emilie, ditesmoi ce que j'ai à faire, et mon paquet sera bientôt prêt.
Mais Emilie réfléchissait. Ne valait-il pas mieux éloigner de Troyes Madeleine Martin, confier à sa sagacité, à son dévouement cette mission qu'elle remplirait aussi bien que Suzanne? D'ailleurs, une difficulté, qui préoccupait Emilie depuis une heure, se trouverait résolue. Comment expliquer à madame Berroy et à Georges l'absence de Suzanne? N'étaitil pas facile et presque superflu de justifier le départ de Madeleine?
— Ma bonne Suzanne, merci, reprit Emilie, je savais bien que vous n'hésiteriez pas. Mais votre tâche ne peut être remplie ici, et le départ de Madeleine pour Paris sera [moins remarqué que le vôtre.
— Ah! vous vous rendez enfin, dit Madeleine, vous reconnaissez qu'il est plus juste que ce soit moi qui parte! Vous voulez que j'aille à Paris porter quelque lettre à M. Soudin ?
— Non, lui dire seulement ce qui se passe et le ramener.
— C'est bien simple ; je pars tout de suite.
— A pied ? demanda M. Delatour.
— Oui, à pied. Ne vous inquiétez pas, je sais où je trouverai une voiture ; à huit lieues d'ici sur la route de Sens, j'ai des amis. Ils me conduiront à la rencontre d'une diligence de Bourgogne allant vers Paris. On ne verra point mes traces sur la route ordinaire de Troyes. Si vous n'avez rien de plus à me dire, je prends mon paquet et je pars.
— Mon père va vous raconter ce que lui a dit M. Capitain, reprit Emilie, pour que vous rapportiez tout exactement à mon oncle.
M. Delatour répéta en effet à Madeleine ce qu'il avait déjà dit à sa fille et à sa femme. Madeleine écoutait avecune attention profonde et se gravait chaque détail dans la mémoire. Pendant ce temps, Emilie et Suzanne causaient à demi-voix à quelques pas.
LA MAISON DE LA EUE DE l'ÉCHAUDÉ 259
— C'est donc un très-grand malheur qui les menace? demandait Suzanne.
: — Oui, un très-grand malheur.
— Et vous croyez que la femme Martin saura mieux les préserver? Je les aime pourtant mieux! enfin, vous êtes juge.
— Vous, Suzanne, vous veillerez avec soin. Si l'on venait pour fouiller dans les papiers de M. Georges pendant son absence, ne donnez pas la clef. Regardez bien les figures qui rôderont par ici et que vous ne connaissez pas. Prévenez- moi de ce que vous découvrirez d'extraordinaire et ne dites rien à M. Georges de notre visite ni du départ de Madeleine.
— Ne craignez rien, mademoiselle, je suis un ben chien de garde ; c'est de la politique, n'est-ce pas, mademoiselle, qui lui fait courir ce danger?
— Oui, Suzanne.
— Je m'en doutais. M. Capitain est donc un méchant'homme? Ah! notre pauvre dame! si l'on doit faire de la peine à son fils, elle en mourra.
Madeleine, mise au courant par M. Delatour, avait accepté l'argent que lui offrait le beau-frère de M. Soudin. Elle comprenait que, dans une affaire pareille, il importait de trouver à tout prix des moyens de transport rapides, de renverser les obstacles.
— Toute seule, lui dit-elle, j'aurais usé mes semelles, sans aller assez vite. Vous me donnez des ailes.
S'approchant d'Emilie, elle la salua par une sorte de génuflexion :
— Je pars, lui dit-elle avec gravité. Priez pour moi. Je ramènerai votre oncle, et je vous prouverai que, si je porte malheur aux gens, je me mets devant eux, quand le malheur les frappe. Vous ne me chargez d'aucune commission particulière pour M. Soudin?
— Eh bien! dit Emilie vaincue, je vous charge, si vous l'osez, de donner à mon oncle ce baiser-là.
En même temps elle embrassait la femme Martin sur les deux joues.
Madeleine était de ces rocs qui n'ont besoin que d'être touchés pour livrer leurs sources. Elle ne répondit rien d'abord, mais elle tomba à genoux en suffoquant, et mit un baiser, ardent comme une morsure, sur chacune des deux mains d'Emilie, puis elle se releva, et rassérénée, presque belle :
— Maintenant, dit-elle, qu'un ange m'a bénie, je suis sûre de faire un bon voyage. Suzanne, vous direz à M. Georges que l'on est venu me chercher, que j'ai été forcée de partir ; soyez tranquille, il n'en demandera pas davantage.
Quelques instants après, la maison de madame
Berroy était rentrée dans le silence, et Suzanne, accoudée sur la table de sa cuisine, devant sa lampe, essayait de deviner la nature du danger qui menaçait son jeune maître.
Pendant ce temps Madeleine qui, dans la matinée du même jour, avait fait quatre ou cinq lieues pour venir à Troyes, se dirigeait vers la route de Sens d'un pas ferme, rapide, s'enfonçant dans la nuit avec tranquillité, n'ayant qu'une idée fixe, Paris, qu'un but, M. Soudin, et ne voulant pas songer aux périls qu'il s'agissait de conjurer, de peur de leur accorder trop d'importance et d'être inquiète, plus qu'il ne le fallait, pour garder toute sa présence d'esprit pendant le voyage.
M. Delatour et Emilie qui avaient conduit Madeleine jusqu'à une porte de la ville rentrèrent silencieux et tristes.
Emilie ne put dormir un quart d'heure pendant toute la nuit.
Elle faisait en esprit le voyage de Madeleine ; elle s'imaginait qu'à sa place, elle courrait sur les chemins; elle planait pour ainsi dire sur la voyageuse, elle interrogeait la nuit, pour lui demander d'être sans orage ; elle regardait les étoiles, en se disant que, par une belle nuit étoilée, les routes étaient plus sûres que par une nuit obscure ; et, quand le matin vint la surprendre, elle se trouva si torturée, s ;
effrayée de n'avoir vécu que quelques heures dans cette torture, qu'elle se demanda comment elle pourrait faire pour vivre jusqu'à l'arrivée de .son oncle.
Georges Berroy se croyait bien près de son but. Le mois d'août commençait. Encore quelques jours, et le signal donné dans toute la France par les compagnons du Lion dormant allait armer les haines que le gouvernement de la Restauration n'avait pas voulu ou n'avait pas pu, sans doute, empêcher.
L'organisation dans le département de l'Aube paraissait complète ; il ne manquait plus aux nominations et aux proclamations diverses que l'assentiment du colonel Chabert. Car, tout en donnant, avec une prudence excessive dans les détails, une liberté apparente à chaque groupe engagé dans ce complot universel, de façon que, si les conspirateurs d'un département étaient compromis, les conspirateurs d'une autre section départementale pussent continuer leur œuvre et compenser l'échec partiel, les chefs du Lion dormant se réservaient la direction suprême.
Georges ne doutait pas d'un acquiescement de Chabert à tous ses projets. L'entreprise lui semblait facile. A Troyes, l'apathie des bourgeois, la petite quantité de nobles et de royalistes, la pression exercée par les paysans et les ouvriers, au nom de Napoléon, lui garantissaient un prompt triomphe.
UL MAISOH DB LA RUB DK L ÉCHAUDB 263
Sa confiance éclatait dans ses paroles, dans ses allures. A peine maintenant s'il se gênait pour par* 1er en plein café do jour prochain où la liberté renverserait ce gouvernement de hobereaux et de cou-
Au moment même où M. Capitain abaissait sa main glacée sur les pièces relatives au complot, et épiait avec son œil impassible les imprudences des ennemis de son Dieu et de son roi, où M. Jeanson, le ptœ commode et le moins soupçonneux des commissaires de police, commençait cependant à mieux regarder et à soupçonner davantage, Georges, que nul n'avertissait, se trahissait lui-môme.
Il n'avait rien trouvé d'extraordinaire dans le brusque départ de Madeleine; il attendait le retour do son ami Musse qui s'était promis de l'assister au jour de la lutte. En attendant, il venait régulièrement tous les soirs chez M. Delatour. Mais Emilie n'était plus jamais seule, et comme la conversation, malgré l'effort de chacun, était toujours banale ou contrainte, il se retirait de bonne heure, en soupirant, non de tristesse, mais d'impatience. Vienne la réponse de M. Soudin, vienne l'approbation de Chabert, et Georges saura bien ramener le sourire, la confiance dans les yeux d'Emilie ! Il ne doute ni de lui, ni d'elle^ ni de la -destinée. Il est à l'heure où la présomption devient nécessaire; où là jeunesse, l'amour 1
266 LA SAISON D* LA RUE D* l/ÉCHÀUDB
trouva devant la porte de sa maison le commissaire de police qui l'attendait.
M. Jeanson était un peu pâle et avait l'air grive. 11 salua le notaire, qui fut bien forcé de s'apercevoir de cette tristesse :
— Qu'avez-vous donc, monsieur Jeanson? Auriezvous reçu la nouvelle de votre destitution ou de votre changement ?
— Non, monsieur ; et, si Ton m'a dénoncé, je n'ai pas encore souffert de cette dénonciation.
— A la bonne heure ! Je n'insiste pas. Vous veniez me voir?
— Oui, monsieur.
— Entrons !
Montrant le chemin, le notaire passa devait le commissaire de police. Dès qu'ils furent arrivés dans le cabinet que nous connaissons :
~ Je vous écoute, monsieur Jeanson, dit M. Capital, qui désigna un fauteuil à son visiteur et qui prit place lui-môme sur son siège symbolique.
M. Jeanson avait mis sa canne entre ses jambes et faisait tourner son chapeau sur sa canne avec embarras.
— Vous parliez, dit-il au notaire, de madestitutîon et de mon changement. Je vous avoue que j'aurais été ce matin en bonne disposition pour subir
LA MAISON PE LA. RUE DE i/ÉCHAUDÉ 2
l'un ou l'autre ; je n'aurais pas à remplir un devoir douloureux*
— J'espère bien que vous ne venez pas m'arréier, demanda M. Capitain, avec un de ces sourires aigus et fugitiis qui refoulaient la gaieté des autres, sans faire croire à la sienne.
M. Jeacson s'inclina et ût un geste de protestation ; l'excellent homme n'eut pas la force de protester autrement.
— Monsieur, dit-il au notaire, avez-vous gardé les papiers dont vous m'avez parlé, cette enveloppe portant le nom de M. Soudin?
— Depuis quand, monsieur Jeanson, peut-on me soupçonner de perdre ou de livrer à des mains suspectes un dépôt de cette importance ?
— L'importance de ces papiers nous est encore inconnue !
— D'ici un jour ou deux nous saurons à quoi nous en tenir.
— Non, monsieur, plus tôt que cela, à l'instant même, dit le commissaire de police.
— Il y a donc du nouveau ?
— J'ai reçu de M. le procureur du roi la mission délicate de prendre connaissance de ces papiers et de les lui remettre, s'il y a lieu» ; ; . f .
— Ah 1 dit M. Capitain, avec un soupçon dans la voix, vous avez parlé de ce dépôt ?
268 LA MAISON DE LA RUE DE l'ÉCHAUDK
— Dieu sait que j'aurais mieux aimé n'en soufflei mot au parquet Je vous avoue qu'il me répugne de servir la justice par cette surprise et de frapper pat tricherie des concitoyens même dangereux !
— Frapper ! Mais ce n'est pas nous qui frappons I monsieur Jeanson; nous crions au feu quand nous soupçonnons un incendie ; tant pis pour les incendiaires. D'ailleurs, vous le dites, ces papiers sont peut-être bien innocents.
— Je le souhaite de tout mon cœur, ne put s'empêcher de dire avec élan ce singulier commissaire de police ; mais je crains bien que vous n'ayez vu mieux que moi.
— Vous convenez que j'avais raison?
— Je conviens que les présomptions sont fortes. Depuis quelques jours, les allures de M. Berroy sont d'une imprudence, d'une audace!... J'ai su qu'il se tenait au café de la place d'Armes des propos fort peu équivoques.
— Et c'est pour cela que vous venez chercher ces papiers?
— Non, monsieur. Mais le préfet a reçu de Paris des nouvelles alarmantes. Il paraît que le gouvernement est sur la trace d'un immense complot qui devait éclater ces jours-ci sur tous les points du territoire à la fois. On m'a demandé un rapport sur les libéraux suspects dans ce département. Je l'ai pro-
mis pour ce soir. J'ai dit au préfet que j'avais conçu des soupçons ; j'ai demandé au parquet un mandat pour pouvoir me livrer aux investigations nécessaires, et je viens, au nom de la loi, réclamer l'ouverture de cette enveloppe, que M. Delétang eût bien mieux fait de déchirer t
M. Gapitain se leva, alla droit à l'armoire, en tira l'enveloppe en question, montra les cachets intacts et dit en se rasseyant :
— Pourquoi ne portez-vous pas directement cette enveloppe au procureur du roi? C'est à lui qu'il appartient d'en briser les cachets.
— Je vous le répète, monsieur, je suis autorisé par mes supérieurs à la démarche que je fais. A quoi bon embarrasser le parquet et la préfecture de papiers inutiles, si cette correspondance est innocente? D'ailleurs, ajouta M. Jeanson, après une pause, et avec un air de courtoisie qui cachait mal l'amertume et l'ironie de ses paroles, vous avez eu l'honneur des premiers soupçons ; je veux vous laisser l'honneur de la découverte entière.
M. Capitain sentit la raillerie et n'en fût pas blessé. Il glissa son long doigt dans un coin de l'enveloppe ; mais ayant de commencer à briser les cachets, il dit :
— Ainsi, nous n'attendons pas la réponse de M. Soudin?
270 LA MAISON DR LA EUB DE l'ÉCHAUDE
— C'est impossible, monsieur. En me faisant la confidence de cette confiscation de papiers vous m'avez provoqué à remplir mon devoir. Si pénible qu'il puisse être, je le remplirai. Vous n'avez pas eu pitié de la jeunesse et de létourderie; pourquoi aurais-je pitié d'un homme de raison et d expérience ? Nous pouvions le sauver hier, en épargnant les autres, c'est-à-dire en anéantissant ces papiers. Aujourd'hui la justice m'a donné un mandat à remplir, je n'ai plus qu'à l'exécuter. Le sang et la honte ne peuvent retomber sur moi.
Les yeux bleus de M. Ca pi ta in prirent une teinte plus foncée. Ce fut la seule trace d'émotion que les paroles hardies de M. Jeanson parurent lui laisser. Il glissa son doigt plus avant dans l'enveloppe et par trois coups secs, fit sauter les trois cachets.
Le commissaire de police ne put s'empêcher de pâlir devant cette violation placide du secret des autres, devant cette investiture de justicier que se donnait M. Capitain. Celui-ci retira lentement les enveloppes ; elles étaient au nombre de trois, adressées, Tune à M. Soudin, l'autre au capitaine Pfeuty, l'autre à Anfthyme de Musse. Aucune des trois n'était cachetée. Le notaire passa tous les papiers à M. Jeanson.
— Vous n'êtes pas curieux de les lire? demanda le commissaire de police.
— La curiosité, monsieur, déshonorerait l'acter que je viens d'accomplir. C'est à vous et à la justice à vous assurer de l'importance des documents que je vous remets.
M. Jeaason ouvrit d'abord la lettre d'envoi à M, Soudin, et la parcourut rapidement.
— M. Soudin n'est pas compromis, dit-il ; il ne savait absolument rien.
— Tant mieux ! répondit froidement le notaire. Puis le commissaire lut les lettres et les papiers
contenus dans les deux enveloppes. A- mesure qu'il lisait, on voyait de grosses gouttes de sueur perler sur son front. La lecture fut lente. M. Capitain, impassible, attendait, et dans le silence du cabinet, le bruit du balancier de la pendule paraissait le bruit de la respiration de M. Capitain.
Quand M. Jeanson eut terminé son examen, il réunit tous les papiers dans l'enveloppe, plaça l'enveloppe dans sa poche de portefeuille et se leva :
— Faut-il vous donner un reçu? demanda-t-il au notaire.
— Si vous avez besoin de prendre cette précaution contre vous-même, contre les élans de votre sensibilité, je le veux bien, répondit M. Capitain*
— Eh bien ! oui, je suis sensible, tout commissaire de police que je suis, s'écria enfin l'excellent M. Jeanson, en laissant les larmes lui venir aux
yeux; je ne me défends pas de cette infériorité sur vous. Pour des gens du monde, pour des hommes qui comprennent l'entraînement de la jeunesse, les passions politiques, les flèvres de la liberté, il n'y a rien d'absolument criminel dans ces papiers. J'y vois des projets, rien que des projets. Peut-être que M. Soudin consulté aurait dissuadé ce téméraire.
— Vous oubliez le grand complot ourdi dans toute la France, interrompit M. Capitain.
— Quand les complots prennent de ces proportions-là, répliqua le commissaire de police, en secouant la tête, il ne suffit plus d'avoir des juges, des gendarmes et la guillotine pour les désarmer; il faut un changement dans la politique ou un changement dans le gouvernement.
— Vous parlez comme un révolutionnaire, monsieur Jeanson.
— Dites plutôt comme un homme qui a vu des révolutions 1
— Si la monarchie était servie par beaucoup de fonctionnaires accommodants comme vous, elle serait bien près de sa perte. i
— C'est au contraire parce qu'elle a dans ses conseils supérieurs beaucoup de royalistes intraitables i comme vous, monsieur Capitain, que je la crois en péril. ,
— En tous cas, monsieur Jeanson, les royalistes
comme moi ne trompent la confiance de personne.
— Tandis que moi, n'est-ce pas? je trahis mon gouvernement.
Le silence glacial de M. Capitain ratifia les paroles du commissaire de police.
— Eh bien ! monsieur, pour être un royaliste logique, reprit M. Jeanson, il faut me dénoncer.
— Si je ne pensais pas que yous écoutez avec plus de complaisance que d'habitude des raisons sentimentales, je devrais peut-être, en effet, vous dénoncer, dit M. Capitain avec un admirable sang-froid.
— De quelle argile êtes- vous donc pétri? demanda le commissaire de police avec véhémence, pour que vous ne compreniez pas la douleur d'un bon père de famille forcé de jeter le désespoir, la honte dans des familles qu'il connaît, qu'il aime et qui n'auraient besoin peut-être que d'un avertissement?
— Je suis pétri de la même argile que vous, monsieur le commissaire de police, mais le feu du ciel a séché ma boue.
— Dites qu'il vous a desséché !
— C/est possible, et je l'en remercie : rien ne trouble ma foi !
— Je regrette, dit le commissaire de police exaspéré, que M. Georges Berroy qui est un joli garçon, un bon parti, n'ait pas inspiré de l'amour à une de vos filles ; votre sérénité paternelle serait peut-être
274 LA MAISON DE LA RUE DE l'ÉCHAUDB
plus accessible à la pitié que Totre sérénité de royaliste.
— Je ne le crois pas, monsieur. En lont eas, 'permettez-moi de vous faire remarquer que mes filles n'ont rien à voir dans ce que nous disons.
— Je sais bien qu'il ne s'agit que des enfants des autres.
-— Il s'agit de la société qui se défend, et dont tous êtes le défenseur un peu hésitant.
— Je n'hésite pas, monsieur, repartit M. Jeanson -avec dignité, quand le péril est certain, quand le -crime est flagrant. Mais, dans ce cas particulier, je me demande si les malheurs que nous allons causer ne dépassent point de beaucoup Tes serrices que nous allons rendre.
— Déchirez ees papiers, dit froidement M. Capitain, je ne tous dénoncerai pas ; mais tous prendrez l'engagement de tous Ktiot plus tard, comme comïflioe.
— Il y a quatre jours, je les aurais brûlés arec joie.
— Vous auriez eu tort.
— ATec quel chagrin aujourd'hui fai raison! Ne craignez rien, monsieur, ces papiers seront remis an procureur du roi, et M. Delétang pourra reTenir dans <pielques mois, Toir ses amis partir pour le bagne on monter sur l'échafaud, à moins que (fîci là...
LA MAISON DB LA RITE DB l'bCHAUDB 275
M. Jeanson eut une réticence séditieuse qui fit se cabrer M. Capitain. Mais, comme, après tout, le commissaire de police avait suffisamment déchargé son cœur pour la satisfaction de sa conscience, et n'avait que trop parié déjà, pour la sécurité du fonctionnaire, il jugea prudent de couvrir sa retraite.
— A moins que d'ici là, continua-t-il en souriant, l'enfant que l'on espère, l'enfant du miracle, et qui •doit être l'ange de la miséricorde, n'obtienne la grâce de tous les Français égarés.
M. Capitain parut être légèrement adouci par cette évocation.
— Le fils de la duchesse de Berry, dit-il...
— Ou la fille, interrompit avec un peu de malice M. Jeanson.
— Ce sera un fils, monsieur, reprit avec autorité le notaire royal. Le fils d'un prince assassiné n'est pas envoyé par Dieu, seulement pour pardonner, mais pour encourager la justice.
— J'ai peine à croire, conclut M. Jeanson, qu'il tienne si à propos, pour décourager les mères et porter malheur aux enfants.
Le commissaire était à la porte du cabinet ; il sa* ha une dernière fois et sortiU
M. Capitain revint lentement à son bureau et s'arrêtent devant le portrait de Louis XVIII :
— L'empire, dit-il, en se croisant les bras, a
profondément démoralisé ce pays. On n'a plus la notion exacte du devoir ; on n'a plus la foi.
Fortifié dans l'estime de lui-même par cette réflexion, il passa dans son étude, avec la solennité d'un prôlre qui sort de la sacristie, pour entrer dans son église et pour y officier.
M. Jeanson s'est peint tout entier dans sa conversation avec M. Capitain. Les ombres, les nuances que j'essayerais d'ajouter à cette silhouette naïve ne diraient rien de plus sur son caractère.
Rond, autrefois blond, grisonnant, grossissant, faisant de la police en bon père de famille, connu de tout le monde, allié à quelques grands industriels du pays, enfant du département, n'ayant jamais arrêté que les voleurs qu'on lui amenait, et redoutant par-dessus tout d'être jamais chargé d'un commencement d'instruction dans une affaire politique, M. Jeanson était moins un commissaire de police qu'un juge de paix.
Ancien avoué dans un chef-lieu d'arrondissement, il avait vendu sa petite charge dans les dernières années de l'Empire, et, après la Restauration, on lui
avait offert la place de commissaire de police à Troyes, comme une sorte de retraite ; l'emploi ne se présentait guère à l'imagination que sous l'aspect d'une flânerie perpétuelle, la canne à la main, à travers la ville, sur les promenades, et d'une familiarité charmante avec tout le monde, depuis le maire, le greffier, les propriétaires de café jusqu'aux directeurs des troupes de comédie.
Avoir sa place réservée aux audiences du tribunal, dans les processions, au théâtre; être toujours trèsbien servi chez le boulanger, le boucher et dans les marchés; être salué par tout le monde ; ne faire peur qu'aux gamins{; lire les journaux gratis et donner des nouvelles aux journalistes, tel était le tableau des félicités ajoutées, en même temps que de jolis appointements, à sa vie de rentier.
M. Jeanson devint célèbre dans le pays, uniquement par sa bonté, ce qui est rare pour tout homme en ce monde, et ce qui serait impossible aujourd'hui pour un homme de police. On le savait un si excellent homme qu'on le proclamait un admirable commissaire, sans qu'il eût jamais fait autre chose que de signer les rapports de ses agents; que de mettre à l'amende les gens de la rue du Bois, enclins à renouveler en plein air un ancien usage malséant ; que de condamner les cuisinières qui balayaient mal ou trop tard le devant des maisons; que de parler à
-278 LA MAISON DE LA RUE BB l'ÉCHAUDÉ
-chacun rondement, gatment ou sévèrement, mais, ^n tout cas, franchement, selon son humeur.
Il était entré avec tristesse chez M. Ca pi tain, il en sortit avec un grand trouble. Pourtant, en dépit de ses inquiétudes, il était bien décidé à faire son devoir; mais à le remplir strictement, sans l'exagérer, comme un devoir, enfin, et non comme un plaisir.
Voilà pourquoi quittant la place Saint-Pierre, pour se rendre à la préfecture, il prit le chemin le plus long, afin de réfléchir, et pourquoi il se borna à assurer au préfet qu'il croyait être sur la trace de «quelque chose, ressemblant à un complot, sans -qu'il pût déjà préciser la valeur des indices; et "voilà pourquoi, de la préfecture, il se rendit au parquet du procureur du roi, en prenant le chemin des -écoliers. Chose singulière ! le chemin des écoliers passait devant la maison de M. Delatour. Personne n'étant sur la porte, M. Jeanson n'osa pas s'arrêter; -et force lui fut d'entrer au palais de justice alors confondu avec l'hôtel de ville, sans avoir subi la tentation qu'il espérait, de se montrer un peu indiscret. Il est permis et presque banal d'évoquer l'image 'd'un mouton à propos d'un Champenois. Je ne puis, ^malgré ses fonctions, et malgré l'intérêt tragique -qu'elles donnent à cette histoire, m'empêcher de -comparer ici le commissaire de police de Troyes, •dans sa bonhomie anxieuse, à un de ces gros pou-
tons que leur toison tourmente, et qui frôlent volontiers les buissons pour laisser de leur laine à la pointe des épines.
M. Jeanson ne pouvait aller raconter de porte en porte les choses graves qu'il voulait faire tomber dans les oreilles de quelques-uns ; mais il eût été ravi que certains buissons se fussent trouvés à propos sur son passage, pour égratigner sa toison de commissaire*
M. Jeanson, entrant dans l'hôtel de ville, était bien persuadé qu'il entrait uniquement pour porter au procureur du roi les papiers décachetés par M. Capitain. Mais le procureur du roi lui parla tout d'abord d'autre chose ; il était impatient de se rendre à l'audience, et il lui assigna précisément un rendezvous, pour le soir, afin de causer des dépêches reçues de Paris. Si bien que le commissaire de police sortit du tribunal, comme il était sorti île la préfecture, sans avoir fait le dépôt fatal, après lequel la justice n'avait plus qu'à fonctionner.
M. Jeanson, ayant consacré sa matinée à la sécurité du royaume, rentra chez lui pour déjeuner, déjeuna lentement, et fit ensuite sa promenade, comme il l'aimait, le long des Mails; puis, sa promenade faite, il entra par la rue du Bois, regarda de loin, avec une véritable palpitation de cœur, la maison de madame Berroy, craignaol
<ie s'en approcher de trop près, et s'imposa l'obligation de passer encore une fois devant la maison de M. Delatour.
Cette fois, avec un peu de bonne volonté, il fut facile à M. Jeanson d'être aperçu par le père d'Emilie qui travaillait ou plutôt qui s'amusait à ses rosiers, il lui fît signe de venir lui parler, en mettant sur sa fcouche le doigt qui avait fait le geste de ralliement.
M. Delatour vint, sur la pointe des pieds, jusqu'à la porte cochère. M. Jeanson était entré et se dissimulait dans l'angle obscur formé par la lourde porte. Sans se laisser interroger, ce qui eût été plus ^gênant, il dit à M. Delatour :
— Avez-vous des nouvelles de Paris ?
— Non; nous attendons mon beau-frère d'un instant à l'autre.
— Vous croyez que M. Soudin ne viendra pas par 4a diligence ?
— Il arrivera en chaise de poste. Ma fille est persuadée qu'il arrivera avant ce soir.
— Que le ciel vous entende ! Je reviendrai ce soir. Et craignant les questions, même banales, de
M. Delatour, il s'esquiva, haletant de cette espérance :
— Si M. Soudin arrivait avant ce soir, il trouverait peut-être le moyen de m'empêcher de déposer ces papiers au parquet.
Machinalement il alla faire un tour du côté de la poste aux chevaux. Aucune chaise de poste n'était annoncée.
Il alla se placer à l'entrée du faubourg Saint- Martin, regardant au loin s'il ne verrait pas surgir un tourbillon de poussière, croyant toujours entendre le claquement particulier d'un fouet de postillon.
Mais la demi-journée se passa dans cette attente qu'un observateur superficiel eût sans doute mal interprétée. Combien de gens eussent dit d'après l'apparence : M. Jeanson guette le gibier ; tandis qu'au contraire, c'était en réalité le chasseur, avec sa gibecière pleine, attendant qu'on vint lui prendre son gibier.
Quand la journée fut près de finir, le commissaire de police,' ayant épuisé tous les prétextes de retard, se trouva en présence de son devoir et n'hésita plus. Il alla droit au cabinet du procureur du roi, et froidement, sans ajouter un mot, pour aggraver ou pour alléger les charges, il raconta les soupçons de M. Capitain, l'histoire des lettres interceptées, qu'il remit alors à son supérieur judiciaire.
Le procureur du roi parcourut avec délices ces éléments d'un procès politique retentissant. Les lauriers de M. le procureur général Bellart bruissaient au souffle orageux des réquisitoires passionnés de
283 LA MAISON DE £A RT7X »* t BCHAiUDB
l'époque, dans tous les rfives de la magistrature du parquet.
Il prenait des notes rapides - r il dressait une liste»
— Il faut arrêter tous ces gens-là , à l'instant môme, dit-il.
La liste comprenait une vingtaine de noms. M. Jean* son fit observer au procureur du roi qu'une partie des personnes désignées habitait Paris; qu'il avait besoin, quant aux personnes domiciliées à Troyes r de quelques précautions. Il fallait les suivre, les guetter,' les empêcher de se prévenir; il réclamait toute la nuit pour disposer ses agents et promettait de faire au point du jour les arrestations sans bruit, sans scandale, et sans laisser échapper un seul des» coupables.
— Je m'en rapporte à vous, dit le procureur du roi satisfait; le flagrant délit est constant. Je vaisfaire préparer les mandats. Revenez les prendre daus la soirée...
M. Jeanson avait promis une seconde visite à M. Delatour. Il se hâta de la rendre. La nuit était venue ; mais rien n'annonçait que la chaise de poste fût arrivée. En poussant la petite porte à claire-voie, qui barrait un des côtés de la porte cochère, M. Jeanson mit la main sur le battant de la clochette, pour empêcher celle-ci de l'annoncer aux habitants, de 1* signaler aux voisins.
Il semblait d'ailleurs que la maison eût pris des précautions analogues. Elle était absolument sombre. On n'avait allumé ni une lampe, ni une bougie. Troublés par la première visite de M. Jeanson, que M. Delatour avait racontée à sa femme et à sa fille,, inquiets de cette sollicitude du commissaire de police, frémissants d'impatience, les hôtes de cette demeure obscure et silencieuse étaient assis, tous les trois, au fond du jardin, l'œil fixé sur la porte de la rue, l'oreille aux aguets, s'attendant à chaque minute à apercevoir une ombre dans la découpure de la porte, ou à entendre résonner les grelots d'une voiture de poste.
Dès que l'ombre fut signalée, M. Delatour s'avança, rapidement. Il rejoignit le commissaire de police au milieu de la cour.
— Eh bien? lui demanda-il.
— Eh bien, mon cher monsieur, M. Soudin arrivera trop tard.
— Quoi 1 les papiers ?
— M. Capitain les a décachetés.
— Il avait pourtant promis...
— C'est moi, au nom de la loi, qui l'ai délié de sapromesse.
— Vous, monsieur I
— Oui, moi, qui ai reçu des ordres du préfet, du parquet. Lorsque je vous ai vu tantôt, j'avais dansma poche ces papiers funestes.
— Et maintenant ?
— Ils sont entre les mains du procureur du roi.
— Mais mon beau-frère expliquera les choses, n'est-ce pas? s'il arrive cette nuit ou demain?
— Je vous ai déjà dit, reprit le commissaire d'une voix étranglée, que M. Soudin arrivera trop tard.
— Qu'entendez-vous par là ?
M. Jeansôn, que la nuit ne rassurait pas assez, se pencha à l'oreille de M. Delatour :
— On prépare les mandats d'arrestation, dit -il presque à voix basse. Au point du jour M. Berroy sera arrêté.
Un cri terrible sépara tout à coup M. Jeanson et M. Delatour, comme une lame de feu qui aurait passé brusquement entre les deux visages. Le commissaire de police se recula. Emilie, qui avait tout entendu, lui saisit les poignets :
— Au point du jourl dites-vous? arrêté!... lui, Georges ?
— C'est exact, mademoiselle.
— Je le sauverai !
Et avant que son père, qui faisaitle geste de la retenir, eût pu l'enlacer de ses bras; avant que sa mère, qui venait du jardin, eût pu se mettre devant elle, Emilie s'était élancée, nu-tête, vers la porte de la rue. Le tintement de la clochette annonça qu'elle avait franchi le seuil de la maison.
— Èmiliel Emilie! dit M. Delatour, en voulant courir après elle.
M. Jeanson l'arrêta :
— Laissez-la faire; elle réussira peut-être!
— Je vais la rejoindre, dit madame Delatour suffoquée; ma fille à une pareille heure, nu-tête, dans les rues !
— Ne craignez rien, madame, reprit M. Jeanson, les anges ne font pas de mauvaises rencontres. Mais, j'ignorais... pardon de la question... Elle aime donc M. Berroy ?
— Oui, répondit madame Delatour en sanglotant.
— Il paraît que mon beau-frère avait rêvé ce mariage, dit M. Delatour en soupirant.
— Pauvres enfants! pauvres parents i reprit le commissaire de police. Moi qui regrettais que Georges Berroy ne se fût pas fait aimer d'une des filles de M. Capitain, pour que cet amour fût notre vengeance! Je ne medoutais pas qu'un autre amour rendrait le malheur plus profond, mon devoir plus douloureux et le triomphe de cet exécrable notaire plus implacable! Allez, madame, allez rejoindre votre fille ; allez l'aider à sauver, à cacher cet étourdi, que je chercherai mal 1
Madame Delatour prit un chàle, un chapeau, et se dirigea vers la rue du Bois. M. Jeanson et M. Delatour restèrent encore quelques instants à causer;
286 LA MAISON J>n LA RUE DB L'BGKAUDB
puis, ils se quittèrent avec tristesse, et, en serrant la main do M. Délateur sous la porte cochère, te commissaire de police dit avec un gros soupir :
— L'amour et la jeunesse devraient pourtant avoir pour eux le ciel, même contre les dévots !
Emilie courait, effleurant à peine les pavés. Avec ses cheveux légers que la course dénouait, avec sa robe de mousseline claire, elle glissait sur les mu* railles noires, comme le reflet rapide et pâle d'une lumière qu'on eût promenée au ciel. Elle ne s'arrêta pas une fois, jusqu'à la porte de la maison de la rue du Bois.
Suzanne prenait le frais devant la porte, dans une attitude de sentinelle. Emilie s-'arrêta, ou plutôt, au bout de son yoI de colombe, elle s'abattit devanl elle :
— Suzanne, lui demanda-t-elle d'une voix entrecoupée, est-il là?
— Oui, mademoiselle.
— Seul ?
— Avec un ami dé Paris qui est arrivé tantôt.
— C'est bien»
LA MAISON BB LA RUE DE l'ÉCHAUDÉ 287
Emilie passa sous la voûte obscure, s'engagea dans l'escalier, sans qu'on entendit son pas sur les marches, poussa la porte, et, voyant Georges debout qui .se promenait dans la chambre et qui, au bruit de la •clef dans la serrure, s'était retourné vivement ; elle •lui sauta au cou, s'y suspendit, ouvrit la bouche pour parler, ne put trouver un mot, un cri, et fit de «es lèvres un appel muet et désespéré que Georges prit ou reçut comme un baiser.
Anthyme était là. Il eut le pressentiment d'un aialheur. Georges, lui, ne comprenait que le bonheur présent, réel, inespéré, Emilie dans ses bras, Emilie lui tendant toute son âme dans un baiser.
Ce fut elle qui dissipa le rêve* Les lèvres ardentes -de Georges, en la faisant tressaillir, rallumèrent l'énergie dç son cœur défaillant.
— Georges, dit-elle en se dégageant et en tombant =sur un fauteuil, il faut fuir ; on va venir vous arrêter!
— M'arrêter! c'est impossible, on n'a pas de soupçon.
— Je vous dis que tout est découvert ; que les papiers remis à Pierre ont été pris par M. Ca pi tain; que le procureur du roi les a maintenant; et qu'au point du jour vous serez arrêté.
— Que signifie cette histoire ? Je ne comprends pas.
—Ne comprenez qu'une chose, mon ami, reprit la jeune fille en se levant, c'est que le danger est réel, que je le sais, que je Yeux vous sauver, que je vous aime et qu'il faut m' obéir.
— Oui, vous m'aimez, répondit Georges en s'agenouillant devant Emilie qu'il contraignit à se rasseoir, je le vois, je le sens, vous m'aimez et je suis bien heureux ; que me fait le reste?
— Le reste ! c'est votre vie, c'est celle de votre mère; c'est la mienne; Georges, fuyez. Vous avez toute la nuit encore. M. Jeanson, qui nous a prévenus, ne reviendra que quand vous serez parti.
— Partir! répéta Georges avec un mouvement des sourcils qui révélait son étonnement naïf, mais je ne puis partir ; c'est impossible; ce serait une lâcheté, un déshonneur : n'est-ce pas, Anthyme?
Musse, les bras croisés, l'œil plein de flammes, réfléchissait depuis l'arrivée d'Emilie ; il ne répondit pas, mais de grosses larmes roulèrent le long de ses joues.
— Vous voyez bien, reprit Georges en se relevant, qu'Anthyme est de mon avis.
— Georges, vous vous perdez \
— Il y a longtemps que j'ai fait le sacrifice de ma vie ; je ne ferai jamais celui de mon honneur.
— Si je vous le demandais, pourtant!
— Vous, Emilie ! vous !
LA MAISON DE LA RUE DE l'É CHAUDE 289
Georges attira doucement Emilie vers la lumière posée sur son bureau, la regarda dans les yeux, et avec un sourire sublime :
— Je vous défie bien de me le demander.
— C'est vrai, répondit-elle avec un élan de passion héroïque, je ne vous demanderai rien qui vous fasse moins digne de mon amour.
— Ah! c'est comme cela et pour cela que je vous aime, Emilie.
— Georges, reprit la jeune fille, ne parlons pas de moi; l'aveu que je vous devais et que j'aurais voulu garder encore, je ne le rétracte pas. Je vous aime, mon oncle le sait ; mes parents s'en doutent ; mais personne ne m'a autorisée à vous le dire. Quoi qu'il arrive, je serai votre femme; j'aurai aulant de courage que vous. Voyons I est-ce que je pleure? et pourtant mon cœur se déchire ! C'est moi qui vous ai conseillé d'écrire ces fatales lettres. Je suis votre complice ; et si l'on ne veut pas de moi devant les juges, on voudra bien de moi devant Dieu. Faites votre devoir, mon ami, mais tout votre devoir, c'est-à-dire agissez avec prudence, avec réflexion. Faites disparaître au moins tout ce qui deviendrait une arme contre vous ; et si vous avez ici, quelque part, des papiers, des documents qu'il faille garder à tout prix, confiez-les moi, ce sera votre cadeau de fiançailles.
Emilie devenait belle à mesure qu'elle parlait. La
290 LA MAISON DR LA RtJE DE l'ÉOHAUBB
simplicité ordinaire de son visage, de toute sa personne, était le fond préparé sur lequel devait se détacher, au jour et à l'heure de l'inspiration, le génie de cette nature faite pour le dévouement et le sacrifice. Sa grâce s'éclairait ; l'harmonie discrète, voilée, qui servait d'enveloppe à l'hymne de ses facultés, s'élargissait et grandissait; la femme forte de l'Évangile, l'épouse de l'esprit et de la chair se dégageait du calice de cette modestie, comme la divinité de l'Inde qui sort de la fleur mystérieuse du lotus.
Georges ne pensait pas à son danger ; il ne pensait qu'à son bonheur. Les mains jointes, dans une attitude d'admiration et d'extase, il regardait Musse, pour le prendre à témoin de cette indissoluble union.
Anthyme n'avait pas besoin qu'on le mît au défi de
s'extasier.
Mais il réfléchissait aussi, et la trace de sa méditation était visible sur son front penché, sur sa sombré figure. U se demandait comment il lui serait possible d'égaler cet amour naïf. Il ne voulait pas que son amitié fût dépassée. Lui aussi, lui surtout, avait une responsabilité redoutable dans les dangers qui menaçaient Georges. Lui-même devait être un des premiers arrêtés; mais il ne lui suffisait pas. d'être le complice de Berroy, il voulait lui prendre son crime tout entier. C'était son ambition.
—» ajademoiselle, dit-il à Emilie d'une voix profonda, c'est moi qui ai fait de notre ami un criminel d'État. Si nous ne parvenons pas à le sauver, je saurai me punir.
— Vous punir, de l'avoir aimé ? reprit Emilie, ce serait blasphémer un sentiment sacré. Vous saviez qu'il avait l'âme d'un patriote, vous lui avez fourni l'occasion du patriotisme ; c'est tout simple.
~ Si j'avais prévu qu'il dût aimer un ange comme vous, mademoiselle, je me serais bien gardé de lui parler d'honneur et de patrie. Vous l'eussiez conduit par une autre voie, moins ténébreuse, moins équi* vogue, au même but, — - C'est vrail répondit simplement Emilie, •"- AhJ mes amis, s'écria Georges, ne vous reprochez rien et laissez-moi vous remercier tous les deux. J'aurai connu, par vous, tout ce qu'il y a de générosité dans le cœur de l'homme ; tout ce qu'il y a de force sublime da us le cœur de la femme. Je suis fier de vous deux, et je sens que je mérite d'être un peu torturé, pour tant de joie et pour tant d'orgueil.
Georges fut interrompu par un petit coup frappé à la porte. C'était Suzanne qui venait avertir que madajne Delatour était arrivée et qu'elle attendait sa fille.
— A-t-elle vu ma mère? demanda Georges vivement
292 LA MAISON DB LA RUE DE l'ÉCHAUDE
Il pensait à sa mère, maintenant, selon l'ordre logique de l'égoïsme, ou plutôt de l'émancipation humaine, après avoir réglé son compte avec les affections libres qui ne devaient pas leur prestige à l'obéissance.
— Madame Delatour n'ose pas entrer chez madame Berroy sans savoir au juste ce qu'il faut lui dire, répondit Suzanne, qui paraissait avoir déjà pleuré.
— Il faut lui dire la vérité : elle la saura par moi. Anthyme, reconduisez ces dames, je veux rester seul avec ma mère. Je la connais. Le premier coup sera bien dur, mais il sera donné sur une place déjà meurtrie. Elle m'a vu partir deux fois pour la guerre, en tremblant de ne pas me voir revenir. C'est encore pour une bataille qu'on viendra me chercher.
— Ah ! monsieur, dit Suzanne en sanglotant, cette fois-ci elle en mourra.
Georges se mordit les lèvres.
—Vous êtes cruelle, ma bonne Suzanne; mais vous avez raison. Je suis impitoyable envers ma mère. Mes amis, laissez -moi pleurer et prier avec elle. La douleur de ma mère sera le seul remords que j'emporterai d'ici.
Suzanne sortit. Emilie, avant de quitter la chambre, la parcourut d'un regard rapide ; elle en voulait l'empreinte ineffaçable dans sa pensée.
— Quand nous reverrons-nous? dit-elle à Georges d'une voix tremblante.
LA MAISON DE LA RUE DE L'eCHAUDÂ 293
Georges répondit par un léger haussement d'épaules. Il n'en savait rien. Emilie, qui redevenait pour un instant faible et peureuse, craignit d'éclater; elle dégagea ses mains que Berroy couvrait de baisers, et murmura en sortant :
— A bientôt, Georges, à toujours ! puis elle descendit rapidement l'escalier, pensant bien que, si elle hésitait, que, si elle s'arrêtait à lajpremière marche, il lui serait impossible de continuer ensuite. Au bas de la rampe, dans le vestibule, elle trouva sa mère très -agitée, qui voulut l'envelopper d'un grand châle.
— Pauvre maman, lui dit-elle, tu as couru après moi.
— Eh bien? demanda madame Délateur, va-t-il fuir?
— Non ; il reste.
— Et madame Berroy?
— Il est inutile que nous la voyions, ma mère ; il se réserve de lui apprendre tout, de la préparer.
— Ah ! mon enfant, les pauvres mères sont toujours préparées à souffrir.
— Et à pardonner, n'est-ce pas, maman? demanda Emilie en passant son bras autour du cou de madame Délateur, et en lui donnant un gros baiser.
— Est-ce que j'ai jamais quelque chose à te pardonner, moi?
294 LA MAÎSOtf DE LA ÏIÙE DÉ L'IôffAtJDé
Tout en parlant, la mère et la fille, reconduites par Suzanne, sortait de la maison. Madame Berroy, dans sa chambre, n'avaient rien entendu. Quand madame Delatour fut dans la rue, elle aperçut, en se retournant, Anthyme de Musse, et ne put s'empêcher de pousser un petit cri de frayeur, à lavuede cet homme, grand, ûoir, terrible, dont on voyait briller seulement les yeux dans les ténèbres.
— Mesdames, dit le mulâtre en s'inclinant, permettez-moi de vous accompagner.
— Maman, c'est le meilleur ami de M. Berroy, dit Emilie.
— Un ami ! alors, monsieur, tous aussi, vous cou* rez de grands dangers?
— Je serai arrêté également, oui, madame; mais comme on ne me croit pas à Troyes, on va me chercher d'abord à Paris.
— Ainsi, monsieur, vous ne voulez pas profiter de l'avertissement que nous à donné ce bon M. Jeafison?
— Pardon, madame, je Veux en profiter, au contraire, reprit Anthyme avec un redoublement de solennité. Georges va faire disparaître tout ce qui ajouterait un document au dossier saisi. Quant à moi, qui Serai libre un peu plus longtemps que lui, croyez que je vais faire tout ce qui est humainement possible pour que l'accès de sensibilité de M. le commissaire de police de Troyes ne soit pas perdu.
Tout en causant, Àntbyme avait fait accepter son bras par madame Delatour. Ils descendaient la rue du Bois.
— Vous tous moquez de M- Jeanson, lui dit Emilie, tous avez tort.
— • Je ne me moque pas d'un tressaillement de la conscience humaine, si léger qu'il soit, reprit Musse. Mais M. Jeanson n'a pu que nous avertir, et je ne lui sais gré que de son avertissement.
Le mulâtre laissa tomber sa tête sur sa poitrine et fit quelques pas en silence. Au bout d'une minute, il reprit :
— N'est-ce pas une église qui est là à notre gauche?
— Oui, monsieur , répondit madame Delatour ; c'est Sainte-Madeleine.
— Elle est fermée, n'est-ce pas?
— À cette heure, sans aucun doute.
— Je le regrette; j'aurais voulu prendre le crucifix à témoin de mes paroles ; et vous, mesdames, qui êtes de fidèles chrétiennes, vous auriez pu me prêter un serment^ en face de l'autel.
— Dieu est partout, interrompit Emilie, et nos âmes peuvent en tous lieux, à toute heure, lui servir d'autel. Que voulez-vous jurer, et quel serment exigez-vous de nous ?
Anthyme se redressa. La lune qui projetait sa sil-
houette sur les murs de l'église, le fit paraître gigantesque.
— Écoutez-moi, saintes femmes, dit-il avec l'exaltation que lui donnait le feu de la terre natale, j'entreprends une tâche où l'honneur de mon nom va périr, mais qui peut, qui doit sauver Georges. Je jure d'aller jusqu'au bout, heureux de souffrir, d'être méprisé, avili, si l'homme en qui j'ai mis tout mon honneur et toute mon ambition est sauvé. Il me suffira, pour ne pas succomber sous l'horrible fardeau que je vais prendre, de me savoir estimé de loin, dans l'ombre, en secret, par deux êtres purs comme vous deux qui prierez pour moi. Jurez sur votre salut, quoi que vous entendiez dire, de ne jamais me défendre; dût mon ami Georges, mon frère, me méconnaître et me renier, ne le détrompez pas. Laissez-lui l'erreur salutaire que je vais susciter. La prison, l'échafaud, la marque au fer rouge ou les balles ne méritent pas la peur d'un soldat, la pitié d'un passant. Je veux affronter d'autres supplices. Je m'en suis choisi un qui, je vous le jure, épurera ma vie ; laissez-m'en la gloire et jurez-moi, jusqu'au dénouement, de ne pas me trahir, d'être pour moi comme sera la foule, comme seront les avocats et les juges, c'est-à-dire sans pitié. Jurez-le devant Dieu.
— Monsieur, dit madame Delatour, surprise et
X*A MAISON DE LA RUE DE l'bCHATJDÉ 207
blessée dans sa dévotion, je ne sais si une chrétienne doit prêter un pareil serment. J'ignore votre but; mais avec une bonne intention, vous voulez évidemment tromper la justice.
— Je veux lui épargner un malheur ; et vous, mademoiselle, voulez- vous jurer ?
Emilie frissonnait, comme si un vent d'orage l'eût enveloppée.
— Que feriez-vous, répondit-elle, si je refusais de jurer ?
— Aussi vrai que voilà une église, je me tuerais. Madame Delatour poussa un cri d'effroi.
— Je m'en doutais, reprit Emilie, et je sais que
vous tiendriez parole. Oh ! je vous devine, et s'il faut
vous l'avouer, monsieur de Musse, je vous envie.
Quoi que vous fassiez, je vous garderai inviolable-
ment l'amitié que je vous ai donnée. Je jure en mon
nom et au nom de ma mère, qui a confiance en moi,
de respecter votre secret, si pénible qu'il soit pour
vous et qu'il soit par conséquent pour moi. Je jure
de ne pas dire un mot, de ne pas faire un geste qui
puisse abréger ou adoucir l'épreuve que vous vous
imposez. Êtes-vous content, mon frère ? suis-je digne
d'être votre sœur?
Anthyme regarda au ciel.
— Ah lies martyrs qui voyaient Dieu devant le bûcher, n'étaient pas plus fiers que moi, dit-il ; merci.
298 LA MAISON DÉ LA RUE DE t/ÊCtfATJDÉ
Il marcha quelques pas encore à côté de madame Delatour. Il s'arrêta devant la rue du Bourg-Neuf.
— Au revoir, monsieur, lui dit Emilie. Nous avons tous besoin de courage; je vais penser au vôtre pour fortifier le mien, <>
— Adieu, mademoiselle, je crois bien que je ne vous reverrai plus.
— Pourquoi donc? Désespérez-vous du succès?
— Qui sait !
— Si vous échouez, monsieur de Musse, reprit la jeune fille d'une voix douce, ce n'est pas une raison pour douter de nous revoir.
— Hélas ! vous savez bien, mademoiselle, ce que je ferais alors.
— Oui, mais je sais aussi ce que je deviendrais, moi. Je vous dis au revoir, monsieur de Mùssé; d'une façon ou d'une autre,» nous sommes certains de nous retrouver.
Ils se serrèrent la main, Emilie et sa mère entendaient du bruit et voyaient des lumières devant leur porte.
— Mon oncle est arrivé, dit la jeune fille, en pressant le pas.
Anthyme demeura deux minutes à l'angle de la rue. Quand Emilie et sa mère eurent disparu dans la nuit :
— Allons, dit-il en s'essuyant les yeux, je crois
LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHAUDÉ 299
que cela sera plus facile que je ne l'avais pensé. J'aurai pour moi la prière de cet enfant.
La chaise de poste de M. Soudin était en effet arrêtée devant la porte de M. Delatour. Madeleine Martin accompagnait Pavocat. Elle s'élança la première dans la maison, pour dire à Emilie ; — Ètes-vous contente? ai-je bien fait ma commission ? — Mais elle fut très-surprise de ne pas trouver Emilie et de ne rencontrer que M. Delatour.
En deux mots, M. Soudin, après avoir embrassé son beau-frère, fut mis au courant de la situation.
— Je m'en doutais, dit-il simplement.
Et se tournant vers Madeleine :
— Ma brave femme, il vous reste quelques heures pour fuir ou vous cacher ; car je crains bien que votre nom ne soit 'sur la liste.
— Cela me fait beaucoup d'honneur, monsieur.
Je ne m'en irai pas, et je ne me cacherai pas. Il y aura dans le nombre des gens arrêtés pas mal de conscrits. Ils auront besoin qu'on leur donne du cœur. Je serai la vivandière du peloton de la cour d'assises.
Emilie et sa mère arrivaient en ce moment. La jeune fille s'élança vers son oncle :
— Enfin ! lui dit-elle, en l'embrassant à plusieurs reprises.
La Toiture de poste congédiée, Madeleine partie pour la rue du Bois, où elle avait son domicile naturel chez M. Berroy, on conduisit M. Soudin dans la salle à manger, et là, pendant qu'on le contraignait à souper, bien qu'il déclarât n'avoir pas faim, autour de la table s'installa une sorte de conseil de famille. Ce fut Emilie qui commença :
— Mon bon oncle, dit-elle avec une gravité charmante qui était, non pas une affectation de sa dignité, mais une manifestation religieuse en quelque sorte de sa conscience un peu troublée, je veux que vous sachiez, avant toute chose, ce qui s'est passé ce soir, et ce que j'aurais raconté à mon père et à ma mère. Quand j'entendis parler des arrestations qui se préparent, je n'ai plus été assez forte pour garder mon secret, que vous pressentiez, mon oncle, mais que je voulais cacher encore. Une immense douleur m'a transportée ; j'ai couru me jeter dans les bras de Georges, et lui dire que je l'aimais, avant de l'avertir du danger qui le menaçait. Si je n'ai pas agi comme une jeune fille décente, pardonnez-moi, ma mère ; si je n'ai pas attendu votre volonté, pardonnez-moi, mon père.
LA MAISON DB LA II CE DB l'bCHACDB 301
M. Délateur n'eut pas la force de dire un mot II sourit en inclinant la tête.
— Je t'avais devinée, chère enfant, murmura madame Delatour en suffoquant.
M. Soudin, le regard brillant, écoutait sa nièce avec ses yeux plus qu'avec ses oreilles ; Emilie continua :
— Cette démarche de ma part fixe ma destinée. Je ne vous dirai pas que demain peut-être tout le quartier saura que mademoiselle Delatour s'est échappée de la maison paternelle comme une folle pour aller sauver M. Berroy. Si je n'avais obéi qu'à la pitié et qu'à l'amitié, je m'inquiéterais peu de ces commentaires du voisinage, et je ne leur sacrifierais rien de ma conscience. Mais en avouant spontanément à Georges l'amour d'une honnête jeune fille qui sera une honnête femme, je me suis fiancée ; j'ai acquis le droit que je veux rendre public de lier mon sort au sien. C'est mon mari, vous entendez, mon oncle, c'est mon mari qu'il faut sauver. Si votre talent est moins puissant cette fois que la haine des hommes, je suivrai dans sa prison, dans son exil, le compagnon que j'ai choisi; -et enfin si on le condamne à la mort...
— Ah 1 ne parle pas de cela, s tour en se voilant les yeux.
Emilie; très-pale, continua :
302 LA MAISON DB LA RtJfi DB l'ÊCHÀUDA
— Il faut tout prévoir, ma mère ; si demain Georges partait pour se battre, je devrais songer qu'il peut être tué.
—Dieu merci, il n'est pas question d'une pareille extrémité, dit M. Delatour en frémissant.
— Nous n'en savons rien, n'est-ce pas, mon oncle?
— C'est vrai ; mais à moins de complications formidables, je ne crois pas que l'affaire prenne des proportions tragiques.
— D'ailleurs, nous prierons tant le bon Dieu ! murmura madame Delatour,
— Oh ! vous ne le prierez pas aussi souvent que M. Çapitain, ma mère ! Mais vous voyez que je suis bien la femme prédestinée d'un conspirateur. Je m'attends à tout. Georges, s'il est arrêté dans quelques heures, ne pourra venir vous demander ma main. C'est moi qui la demande pour lui. Mon oncle, est-ce que le procès peut empêcher qu'on nous marie?
— En aucune façon, ma nièce. Maintenant, mon frère, et toi, ma sœur, écoutez-moi bien. Emilie s'est confessée. J'ai aussi ma confession à faire. Je suis, vous le savez, pour quelque chose dans l'éducation, par conséquent dans le caractère d'Emilie. Vous m'avez accordé sur cette enfant une autorité dont j'ai peut-être abusé; puisque en définitive elle a abouti
Her votre intérieur, à vous mêler indirectement
et directement à des scènes de cour d'assises. Je
vous dis donc à mon tour : si j'ai eu tort, pardonnezmoi.
— Ah ! mon oncle, mes parents devraient vous remercier, s'écria Emilie toute palpitante, comme un oiseau qui sent enfin la région du ciel où ses ailes vont se déployer à l'aise; car vous m'avez donné du courage pour la vie et des espérances pour le lendemain de la vie.
— Ce que vous avez fait, mon frère, reprit M. Délateur, vous l'avez fait pour le bonheur de ma fille ; pourquoi vous en voudrais-je, même en cas de malheur?
— Mon ami, tu m'as souvent rendue jalouse, dit madame Delatour ; voilà mon seul grief maternel.
— Sans moi, reprit M. Soudin, Emilie eût peutêtre aimé M. Georges Berroy, et réciproquement M. Georges eût peut-être aimé mademoiselle Emilie. Mais j'avoue que cet amour m'a plu, et qu'il me plaît encore. Je crois ces deux enfants dignes de donner à notre génération l'exemple d'un couple héroïque. Je leâ ai bénis dans mon cœur depuis longtemps, je les bénis encore. Ils vont souffrir, c'est pour s'aimer davantage ; les cœurs qu'on écrase rendent tout leur parfum.
Emilie glissa sur la table sa main jusqu'à la main de son oncle pour la serrer.
— Oui, ma chère Emilie, reprit M. Soudin, quand je t'ai exhortée à cette surveillance amicale, j'avais mon but. Je l'ai atteint ; tu m'as aidé; je n'ai pas de remords. Quant à la politique, — puisque nous sommes entre nous, et que M. Capitain n'a pas d'oreille ouverte derrière la porte, je puis parler en toute franchise ; — eh bien ! en politique, je ne saurais condamner Georges, sans renier les plus ardentes aspirations de ma conscience. Georges Berroy est de la jeunesse de son temps, de celle qui a l'impatience de nos futures destinées. Il est regrettable qu'il ait été affilié à je ne sais au juste quelle association bonapartiste qui a pu l'engager dans des entreprises folles, avec toutes sortes de gens. Mais ce qu'il a rêvé, c'est le rêve de la liberté. Combien d'autres de son âge ont fait ce rêve ! Combien se repentiront un jour dô ne l'avoir pas fait! Ce qu'il a organisé, comploté, entrepris, bien que j'ignore les détails, n'est pas une action dont il faille rougir. Son triomphe eût été celui de la France entière. Qui sait même si, avant la fin ou l'ouverture du procès, sa cause n'aura pas été gagnée ailleurs! Il est coupable d'avoir interprété et devancé l'opinion publique. Le danger n'en est pas moins sérieux; mais ce n'est qu'un danger, et nous avons pour nous autant de chances de succès que le parquet peut s'en attribuer. Ne laissons donc voir ni crainte ni faiblesse ; mais n'affectons pas non
plus un héroïsme qui serait pris pour une provocation. C'est à toi que je m'adresse, Emilie. Tu as beaucoup de courage, beaucoup de tendresse et beaucoup de raison. Montre donc beaucoup de patience. Laissée celui que tes parents et moi nous acceptons comme ton fiancé, le rôle exclusivement viril et politique qu'il doit avoir. Fais ton apprentissage de femme, d'épouse, de Française, par l'attente silencieuse, par l'inquiétude, vaillamment soufferte. Nous serons tes confidents ; mais soyons les seuls. Madame de Lavalette en faisant évader son mari, après la condamnation, a joué son rôle à propos. Réserve-toi pour l'évasion, si nous n'avons que ce moyen ; mais laisse-nous soutenir comme des hommes l'effort de la bataille humaine. C'est bien entendu, n'est-ce pas? Tu m'as bien compris?
— Oui, je vous ai compris, mon oncle, répondit Emilie, en éteignant, sous le battement de ses paupières, le feu qui avait un instant brûlé son regard. Je mets mon âme en prison, et vous serez le guiche- . tier. Vous serez content de moi.
— Mon frère, demanda M. Délateur, n'irez-vous adresser aucun reproche à M. Capitain ?
— A quoi bon? M. Capitain est un royaliste orthodoxe. Je ne le convertirais, ni je ne l'attendrirais pas. Je lui dois sans doute un remerciement pour la petite faiblesse qu'il a manifestée à mon égard. Je
306 LA MAISON DE lA RtJB DE i/ÉCtf AUDB
le remercierai à l'audience. Jusque-là, je n'ai aucun reproche à lui adresser, aucun renseignement à lui demander et à lui fournir.
— Et M. Jeanson ?
— Ah f celui-là, mes amis, soyons publiquement ingrats à son égard, c'est le meilleur service que nous puissions lui rendre. M. Jeanson n'est ni un adver* saire ni un allié. C'est un honnête homme qtri a eu de la compassion et qui a adouci son devoir sans l'oublier. Quand nous le rencontrerons à l'écart, nous lui serrerons la main, voilà tout.
M. Soudin se leva. C'était lever le conseil de guerre. Sans qu'il eût donné aucune espérance positive, sans qu'il eût précisé les chances de salut, par le fait seul de sa présence et de sa parole, le grand orateur avait remis en équilibre tous les esprits heurtés par les événements.
Emilie, en particulier, sentait une forcé nouvelle lui venir, comme une eau glacée, d'un réservoir élevé, et circuler dans ses veines. l*out bas, elle pensait que cette influence ne se bornerait pas à la famille, et pouvait s'étendre au dehors. La gloire est aussi une magistrature ; et quand on saurait que le grand orateur, M. Soudin, le défenseur des justes causes, était venu tout exprès de Paris pour tenir tête à l'accusation, on trouverait l'accusation bien menacée.
la Maison de la rûë de l'écéàudé 307
Pour elle, la lutte se personnifiait, d'un côté, dans M. Capitain, assisté d'un fonctionnaire étranger au pays, et probablement sans influence ; de l'autre côté, dans son oncle, aimé, estimé, admiré, cru sur parole par toute la ville et par tout le département.
Sans oublier d'ajouter à ces raisons la bonne re-* nommée de Georges Berroy et peut-être les bases peu solides de l'accusation, n'y avait-il pas des motifs d'envisager les événements avec plus de calme, avec une anxiété moins vive ?
3e ne garantis pas que la confiance allât jusqu'à procurer du sommeil à Emilie, à ses parents et à M. Soudin lui-même ; mais je puis affirmer que quand très-tard, vers minuit, M. Jeanson, qui sortait du cabinet du procureur du roi, passa devant la maison de la rue du Bourg-Neuf avec les mandats d'arrestation dans sa poche, il trouva une physionomie tranquille, rassurée et rassurante à cette maison, et qu'il soupira d'allégement.
— Allons, j'ai bien fait de les prévenir, dit-il, M. Soudin est arrivé. Georges Berroy est sans doute parti,.. Je puis aller chercher les gendarmes.
A cinq heures du matin, pendant que ses agents opéraient dans les divers quartiers de là ville, et notamment au faubourg de Preize, les arrestations ordonnées, M. Jeanson, qui s'était réservé la capture principale, heurtait à la maison de la rue du Bois.
Suzanne, qui ne s'était pas couchée et qui avait les yeux rouges, vint ouvrir la porte.
— Entrez, messieurs, dit-elle au commissaire de police et aux gendarmes qui l'escortaient, sans qu'elle parût le moins du monde surprise de leur présence.
Cet accueil confirma M. Jeanson dans la pensée que son avertissement n'avait pas été perdu.
— M. Berroy est-il ici? demanda-t-il avec la certitude d'une réponse négative.
— Oui, monsieur, répondit Suzanne.
M. Jeanson crut avoir mal entendu ; il répéta la question :
— Je vous ai demandé si M. Georges était ici ?
— Et je vous ai répondu qu'il y était, répliqua Suzanne.
M. Jeanson ouvrit de grands yeux et dit seulement :
— Ah!...
Puis, après une minute :
— Conduisez-moi vers lui.
Suzanne ouvrit la porte du salon, et M. Jeanson vit Georges assis à côté du fauteuil de sa mère : il attendait.
Madame Berroy n'avait pas voulu se coucher.
Après bien des larmes, bien des désespoirs endormis, charmés, narcotisés par de douces paroles, par des assurances de liberté prochaine, par des prières, elle s'était obstinée à rester là, pour voir la figure du commissaire de police, pour le questionner, pour se faire une opinion.
M. Jeanson était une connaissance ; il paraissait monstrueux qu'un malheur irrémédiable entrât par lui dans la maison.
A l'aspect du commissaire de police, Georges se leva, tenant dans sa main la main de sa mère. Il était sérieux, un peu pâle, mais ferme sans bravade. M. Jeanson avait plus d'émotion que lui.
— Au nom du roi, dit le commissaire de police, monsieur Georges Berroy...
Il ne put achever sa phrase : Georges, qui redoutait pour sa mère l'effet de certains mots, l'avait interrompu avec un sourire :
— Votre mandat est-il bien en règle, monsieur le commissaire de police ?
M. Jeanson tira de sa poche un papier qu'il tendit au jeune avocat.
Celui-ci parut l'examiner minutieusement :
— C'est parfaitement légal, dit-il, en le rendanî au commissaire de police; monsieur, je vais vous suivre.
Madame Berroy se leva alors de son fauteuil :
— Comment ! monsieur Jeanson, dit-elle d'une voix plaintive , qu'elle voulait faire ironique, c'est vous qui m'arrêtez mon fils?,.. Vous me le rendrez, n'est-ce pas ? Georges m'a dit qu'il n'était pas trèscoupable ; que tout cela s'expliquerait. Ce n'est pas comme en 93, où l'on ne pouvait pas s'expliquer,.. Je pourrai le voir en prison, n'est-ce pas? En prison! lui Georges ! Ah i je ne croyais pas cela possible !
La pauvre femme commençait à sangloter, Georges la prii dans ses bras, l'embrassa sur le front, sur les yeux, tout en la grondant ;
-*- Eh bien! maman, c'est comme cela que tu tiens ta promesse ? Tu avais promis d'avoir du courage, du sang-froid. Tu veux donc que je m'en aille désolé? Et puis, lui dit-il à voix basse, si l'on te voit pleurer, on croira que tu as peur, parce que je suis coupable.
— C'est vrai ! c'est yrai 1 mon bon Georges. Je
La maison de la rue de i/kchaudb 31 1 devrais être habituée aux séparations. Pardonnemoi, regarde, je ne pleure plus. Monsieur Jeanson, on aura bien soin de lui, n'est-ce pas ?
Georges replaça doucement sa mère dans son fauteuil, lui mit encore un baiser sur les joues et les deux mains, et dit au commissaire de police :
— Je suis prêt !
— Voulez-vous, monsieur, nous conduire à votre chambre ? Madame Berroy, j'ai à remplir une formalité assez désagréable pour une maîtresse de maison ; mais rassurez-vous. Nous ferons le moins de dérangements possibles. Veuillez nous confier vos clefs.
— Mes clefs ! dit la provinciale, avec' un mouvement d'effroi, mes clefs !
— Suzanne va s'en charger et ouvrira toutes les armoires et toutes les chambres, dit Georges.
Suzanne, qui roulait avec fureur l'ourlet de son tablier dans ses doigts, s'avança à rappel de son jeune maître.
M. Jeanson ^confia à son secrétaire le soin des perquisitions générales et sortit du salon, en suivant son prisonnier qui lui montra le chemin.
Tous les papiers, et les livres, tous les tiroirs de l'avocat furent visités, feuilletés et fouillés. M. Jeanson eut du moins la satisfaction de ne rien trouver de suspect. Une fois sa certitude acquise à cet égard,
312 LA MAISON DB LA RUE DB l'bCHAUDÉ
le commissaire sembla mettre un acharnement terrible à recommencer ses recherches. Ce fut alors qu'un des gendarmes lui dit :
— Monsieur le commissaire, regardez donc dans la cheminée; on a brûlé des papiers.
Des cendres noires étaient en effet amoncelées dans l'àtre.
M. Jeanson parut ravi de la découverte. Il affecta d'y attacher une grande importance.
— Quels sont les papiers que vous avez brûlés ? demanda-t-il avec une maladresse si naïve qu'elle paraissait l'accomplissement d'un devoir du métier.
Georges sourit :
— J'ai brûlé des papiers inutiles.
Le commissaire, avec le bout de sa canne, remua les cendres légères, qui se mirent à voler comme des papillons noirs, sans laisser apparaître aucun point blanc.
— Je vois, dit-il ensuite à Georges, en le regardant en face, que vos précautions ont été bien prises. Nous ne trouverons rien... que vous!
— C'est assez, monsieur le commissaire de police.
M. Jeanson put se permettre un geste de désappointement qui parut aussi clair aux gendarmes qu'à Georges Berroy : bien que chacun l'interprétât différemment.
L'A MAISON DB LA RUE DE l'ÉCHAUDB 313
— Nous n'avons plus rien à faire ici, dit le commissaire avec un faible soupir, partons !
Georges regarda sa chambre, que le jour naissant emplissait d'une lumière bleuâtre, vaporeuse, douce comme l'atmosphère d'un rêve. Il lui sembla qu'il retrouvait dans cette visite de l'aurore, comme une vision de la visite d'Emilie. Il courba la tête pour cacher aux gendarmes une grosse larme involontaire qui démentait son stoïcisme, et suivant M. Jeanson, il descendit.
Au bas de l'escalier, le commissaire de police trouva Madeleine Martin qui, son petit paquet sous le bras, l'attendait. Étonné de l'attitude provoquante de Madeleine, M. Jeanson demanda :
— Quelle est cette femme ?
— Une ancienne servante de ma mère, répondit Georges.
— Une complice de son fils, reprit vivement Madeleine.
— Que signifie ?... dit M. Jeanson, qui trouvait décidément beaucoup plus de gens à arrêter qu'il n'avait pensé en rencontrer.
— Cherchez dans les instructions que vous avez reçues, continua Madeleine. Vous devez avoir mon nom, inscrit sur un papier quelconque : Madeleine, la femme de Martin, un condamné au bannissement, Madeleine, qui déteste autant les émigrés
que les Cosaques? Si M. Capitain m'a oubliée parmi ceux qu'il dénonçait, il m'a fait injure et il vous a fait tort.
— Je n'ai point de mandat contre vous, répondit M. Jeanson. Si la justice doit vous chercher, elle ira sans doute à votre domicile. Je ne suis pas chargé de yous arrêter; vous être libre.
— Et si je ne veux pas être libre?
Involontairement M. Jeanson regarda Georges
comme pour lui demander si c'était lui qui avait communiqué à Madeleine cette fièvre, ce besoin de se faire arrêter. Dans toute autre circonstance ee regard de l'excellent commissaire eût été fort comique. Dans le cas présent il avait un sens douloureux qui n'empêcha pourtant pas Georges d'y répondre par un sourire.
Madeleine continua :
— Que faut-il faire pour pouvoir m'en aller avec vos gendarmes et suivre mon jeune maître? Faut-il crier : vive l'empereur ? à bas le roi?
Georges intervint.
— Madeleine, si M. le commissaire de police prenait à la lettre les paroles séditieuses de votre dévouement, il serait forcé de m'en attribuer l'inspiration. Vous me feriez plus de mal que n'a pu m'en faire M. Capitain»
. Madeleine sentit la justesse du reproche ; elle ee " Ql ma tout à coup.
LA MAISOtt DB LA RUB DE i/bOHÀUDE 315
-*- C'est bien, monsieur Georges, j'attendrai I et sans quitter son paquet, elle s'écarta un peu pour laisser passer M. Jeanson, les gendarmes et Georges Berroy.
La perquisition faite dans toute la maison avait été aussi inutile que la perquisition faite spécialement dans la chambre de Georges.
Il ne restait plus qu'à se mettre en route. M. Jeanson, malgré ses efforts pour rester impassible, se sentait rougir et pâlir, et fut obligé de s'essuyer le front, pendant que les gendarmes prenaient position de chaque côté de Georges.
Madame Berroy s'était traînée de son fauteuil à la porte du salon. Brisée et n'ayant plus l'énergie des grandes douleurs, elle assistait béatement à ce départ de son fils, trouvant un motif d'espérer dans Tinutilité des perquisitions.
— Vous n'avez rien déoouvert ? dit-elle à M, Jeanson.
•- Rien, madame,
— Je le savais bien, Vous voyez qu'il est innocent. Georges enveloppa sa mère de ses deux bras.
La berçant, pour ainsi dire, pendant une minute sous des caresses paternelles, il acheva de l'enchaîner dans ce somnambulisme pieux qui lui épargnait le contact trop immédiat des réalités. Elle ne savait plus au juste, dans les douceurs de oet em-
316 LA MAISON DE LA RUB DB i/eCHAUDÊ
brassement, si son fils bien-aimé partait pour un voyage ou pour la prison.
Georges la recommanda à Suzanne, qui s'était mise à genoux, comme devant le passage d'un convoi funèbre.
Il fallut pourtant que M. Jeanson se décidât à franchir le seuil de la maison. La rue du Bois était déserte. A peine deux ou trois tisserands, debout sur les premières marches de leurs caves, aspiraient-ils les lueurs du matin. Ils regardèrent passer le cortège sans le comprendre.
Georges marchait d'un air si fier, si dégagé, si libre, au milieu des gendarmes, qu'on ne démêlait pas au juste s'il conduisait l'escouade ou s'il était conduit par elle. Le plus embarrassé, c'était évidemment M. Jeanson.
Les autres arrestations, faites avec plus de brutalité, avaient causé un certain tumulte dans différents quartiers de la ville. Des voisins, des ouvriers, des gamins, peut-être même des complices, avaient suivi les gendarmes; un véritable attroupement obstruait la petite rue de la prison.
— Place! place! dit M. Jeanson en frappant le pavé de sa canne.
La foule s'entr'ouvrit avec des chuchotements.
— Qu'est-ce que cela veut dire? demanda un bonnetier, on arrête les avocats, maintenant ?
Madeleine Martin avait suivi le cortège, son paquet sous le bras, et s'était efforcée plusieurs fois encore, pendant la route, d'entrer dans le carré que formaient les gendarmes, pour pouvoir marcher à côté de Georges. Elle entendit l'exclamation et se tournant brusquement vers celui qui la proférait :
— Oui, dit-elle d'une voix stridente, on arrête les avocats, depuis que les jésuites s'en mêlent.
Une pareille réponse était fort imprudente, sous la Restauration.
Mais il plaisait à Madeleine de se compromettre ; et, à tout hasard, elle cherchait des explosions; elle croyait avoir réussi.
— À bas les jésuites ! dit un gamin, un élève de l'école des Frères.
Ce cri séditieux fut répété en sourdine.
— C'est M. Capitain, le notaire de la place Saint- Pierre, repartit Madeleine avec violence, qui s'est fait le pourvoyeur de la prison. Il a une prime par tête de patriote arrêté. C'est lui qui a dénoncé M. Berroy, et qui en dénoncera bien d'autres.
Un mouvement d'indignation et de fureur agita les groupes.
Madeleine allait continuer; mais M. Jeanson s'était approché d'elle.
— Vous tenez donc bien à être arrêtée? lui demanda-t-il à demi-voix.
318 LA MAISON DE LA RUE DE l'AoHAUDÊ
Elle le regarda d'un air d'ironie, comme une puissance méconnue qui prend sa revanche.
— Je n'y tiens plus autant.
~ Vous avez tort. Car si vous restez libre, si vous continuez, si vous tentez la moindre chose contre M. Capitain, si vous causez le moindre désordre dans la rue, vous aggravez la position de ceux qui viennent d'entrer.
Madeleine fronça le sourcil, baissa la tête; puis, cherchant à lire sur la physionomie de M. Jeanson :
— Vous avez peur que je ne fasse enfoncer la porte?
Le commissaire de police sourit et haussa les épaules.
— Je n'ai peur que d'être obligé de la rouvrir pour y faire entrer tout ce monde*là,
— C'est votre faute, repartit la femme Martin avec dépit. Il fallait m'accorder ce que je vous demandais là-bas. Quand j'ai certaines idées dans la tête, je ne suis pas bonne à laisser en plein air. Tenez, emmenez-moi 1
•— Maintenant que vous m'avez fourni un prétexte pour vous arrêter, je ne demande pas mieux.
Madeleine se redressa et marcha devant M. Jeanson.
Le commissaire de police, quand il vit la femme Martin franchir le seuil de la prison , se retourna
LA MAISON DE LÀ RUS DB i/àdHAUD* 319
brusquement vers les curieux, fort surpris et assez désappointés.
— Rentrez chez vous , leur dit-il , et gardez-vous bien de répéter ce |que vous a dit cette pauvre femme : elle est folle )
L'attitude, les gestes et les paroles de Madeleine rendaient l'assertion vraisemblable ] la foule s'en rapporta à M. Jeanson. Elle se recula avec un mur* mure accentue d'étonnement et de compassion; mais elle resta dans la rue , attendant de nouveaux incidents.
Pour ce matin, le spectacle était terminé. M. Jeanson entra dans la prison, fit faire les écrous nécessaires, et ressortit avec les gendarmes, qui se dirigèrent vers leur Gaserne , tandis que lui s'en allait rendre compte de sa mission à ses supérieurs, le préfet et le procureur du roi.
Le groupe des curieux s'obstina pendant une heure encore. Le mur d'une prison a un prestige. C'est l'obstacle le plus solide auquel paisse, en général, se heurter la curiosité, et c'est toujours cependant celui qu'elle espèrt voir tomber, s'entr'ouvrir, ou qu'elle contemple, môme sans espoir, avec le plus d'avidité. Mais peu à peu cependant il fallut bien se rendre à l'évidence ; le groupe s'émietta , s'en alla, par fragments, raconter dans la ville les événements de la matinée. A sept heures, il ne restait
320 LA MAISON DE LA RUE DB i/ÉOHAUDB
plus devant la porte de la prison que deux femmes et trois gamins. Les femmes causaient de toute autre chose, et les gamins jouaient aux billes.
Du reste, la ville s'éveillait avec sa placidité ordinaire. Si elle recelait un volcan, il fallait qu'il fût bien caché sous la craie. La main froide de M. Capitain et les scellés de la police avaient suffi pour museler à jamais le cratère.
Il était tout simple que madame Delatour et sa fille fussent les premières à visiter madame Berroy dans son affliction. Elles trouvèrent la veuve, comme son fils l'avait laissée, affaissée, répandue, pour ainsi dire, dans sa douleur.
Elle pleurait doucement, facilement; mais le moindre mot établissait un petit barrage dans le cours régulier de ses larmes, et elle parlait alors de choses fort étrangères à son grand chagrin. Pendant la visite de ces dames, on lui en annonça une autre» moins intime, une de ces visites, moitié charitables, moitié curieuses, qui ne manquent jamais au malheur.
— Suzanne, dit madame Berroy d'un ton un peu fâché , pourquoi ne m'as-tu pas mis mon tour et mon bonnet neuf? Tu devais bien penser qu'on viendrait me voir.
Le mot serait odieux', s'il n'était d'une admirable candeur. Les âmes pressurées., comme celle de
I*A MAISON DE LA RUE DE l'bCHAUDE 321
madame Berroy et pour qui le gémissement est une sorte de vocation, sont toujours tentées, surtout en province, de faire décemment les honneurs de leur deuil.
Les grands repas qui succèdent aux. funérailles dans certains pays tiennent à cette étiquette et à ce besoin instinctif dans toute créature humaine qui se sait intéressante d'adopter la meilleure attitude, pour présenter son désespoir aux visiteurs, dirai-je aux admirateurs ?
Madame Berroy avait trop pleuré dans sa vie pour ne pas connaître les bons usages de ceux qui pieu* rent ; et son amour absolu de son fils , pas plus que la sincérité de son chagrin, ne pouvait être mis en doute, malgré cette intention de coquetterie. Offre-ton moins pieusement le sacrifice, parce qu'on aime à parer l'autel ?
Emilie, de son côté, avait préparé, pendant la nuit, le rôle officiel et difficile de son amour. La recommandation de son oncle l'avait vivement frappée et lui avait indiqué nettement un but sublime à atteindre, à travers les flammes et les abîmes de son inquiétude.
— Si j'étais la femme de Georges, s'était-elle dit, j'appliquerais uniquement ma pensée à le sauver, à susciter des arguments pour sa défense, à veiller sur la dignité de son maintien devant le public, sur la
gloire de sa cause. Ce que je n'ai pas le droit de faire comme sa femme, je yeux le tenter comme sa fiancée. Je serai digne de lui. Je ne veux pas perdre un quart-d'heure de sang-froid : ce serait livrer un quart-d'heure de sa vie à ses ennemis.
Aussi, après avoir pleuré toute seule le matin, dans sa chambre, pendant que M. Jeanson s'en allait avec lps gendarmes frapper à la porte de madame Berroy, Emilie était-elle sortie, les yeux secs, déterminée à ne pas laisser surprendre une larme dans ses yeux. Elle pensait :
— Ceux qui ne savent pas que je l'aime n'ont pas besoin d'apprendre mon secret* Ceux qui le sauraient, ou qui le devineraient, en me voyant stoïque, me croiront rassurée,
En allant, avec sa mère , rendre visite à madame Berroy, elle avait le maintien grave, mais à la me-> sure de la gravité de tout le monde ; et pourtant, quand elle abaissait les yeux sur les pavés de la rue du Bois, ep route, elle se disait qu'il avait passé là, conduit par des gendarmes , et elle eût voulu s'agenouiller sur sa trace, baiser les pavés de cette voie douloureuse.
Quand elle entra dans cette grande maison vide, ejle sentit comme une morsure au coeur; mais elle sourit et écouta avec beaucoup d'attention le récit rapide que lui fit Suzanne de l'arrivée, du séjour, du départ de M. Jeanson,
La maison bb la rue de i/écHAuDÉ 323
Elle prolongea sa visite auprès de madame Berroy ; elle trouva d'excellentes raisons pour persuader la pauvre mère, qui ne demandait qu'à la croire, du peu de durée de la détention. On ne découvrirait pas de complot sérieux ; son oncle se chargeait d'en unir bien vite avec cette affaire.
En revenant, pendant la route, madame Delatour, que cette énergie douce émerveillait et qui n'était pas encore remise de l'explosion de la veille, lui dit, en lui serrant le bras sous le sien:
— Bien, ma fille, je suis contente de toi.
— Je fais des progrès, n'est-ce pas, maman? Vous me verrez à l'audience I
M. Soudin n'avait pas perdu sa matinée. Il était sorti de fort bonne heure ; il s'était informé du nombre des arrestations faites, avait rendu visite à quelques-uns de ses anciens confrères, les avait intéressés à leur jeune camarade, Georges Berroy. Sans attaquer absolument M» Capitain, il avait fait comprendre aux principaux avocats de la ville, tous plus ou moins libéraux, que cette dénonciation était un défi jeté au barreau troyen; qu'il fallait le relever, surveiller l'instruction de l'affaire, mettre vivement le parquet en demeure de se prononcer.
Quand il rentra pour déjeuner, il était presque de bonne humeur.
— Je ne regrette plus d'être venu, dit-il à sa nièce*
324 LA MAISON DE LA RUB DB l'bCHAUDK
— Quoi ! mon oncle, vous aviez des regrets?
— J'en avais cette nuit. J'avais peur d'arriver avec un à-propos compromettant pour les prisonniers. Je crois aujourd'hui que ma présence va stimuler les avocats, gêner le parquet, encourager l'opinion. L'affaire, jusqu'ici, ne me semble pas avoir de grandes proportions. Le procureur du roi et le préfet auront de la peine à la grossir.
M. Soudin disait vrai. Au moment même où il rassurait ainsi sa nièce, le procureur du roi était en grande conférence avec le premier fonctionnaire du département et se repentait presque d'avoir décerné si vite des mandats d'arrestation.
— 11 est bien certain, disait-il, en secouant la tête, et en examinant une fois de plus la liste des gens arrêtés, que nous n'avons que du fretin.
Le préfet mâchonnait le bout de sa plume et réfléchissait:
— On m'annonce toujours la prochaine découverte d'un grand complot parisien, disait-il; il sera peutêtre facile alors de rattacher notre affaire à celle-là.
— Sans doute, monsieur le préfet; mais alors nous n'avons plus qu'un épilogue à offrir.
— C'est évident.
— Et j'avais l'orgueil de mettre sous les yeux de Son Excellence une action principale.
— Ah ! cela vaudrait bien mieux!
LA MAISON DE LA RUE DE i/ÉCHAUDÉ 325
— Pour l'effet politique, monsieur le préfet.
— Pour l'effet moral, monsieur le procureur du roi.
— Pour tout le monde, monsieur le préfet.
— Pour tout le monde, vous avez raison.
Le procureur du roi était un gros bel homme qui ne s'était bouffi jusque-là que par obstruction de vanité et d'espérance, et qui craignait de se gonfler par un trop long séjour en province. Le préfet, au contraire, petit, sec, vii, nerveux, fait pour les sauts périlleux et les escalades rapides, rêvait de détendre ses nerfs dans la Capoue d'une préfecture de premier ordre, et de s'enfler, quand il n'aurait plus à monter.
Dévoués tous les deux au gouvernement de la Restauration, qui devait les restaurer, ils étaient proba- : btement incapables d'inventer un complot pour faire montre de leur zèle ; mais ils avaient le plus naïf r désir de ne pas laisser échapper l'occasion de celui - qu'ils découvraient et de ne négliger aucun horsr d'oeuvre dans son assaisonnement.
; — Ce jeune avocat est bien jeune, disait le préfet, en soulignant d'un coup d'ongle le nom de Georges Berroy.
— Je le sais bien, monsieur le préfet.
— Voici, parmi ses complices, un ex-garde du corps de Monsieur, âgé de dix-huit ans, un employé
dans les bureaux du domaine qui n'a que vingt-deux ans. En vérité, monsieur le procureur du roi, on dirait que nous composons une pièce pour un théàlre enfantin. Voyons, trouvez-moi des rebelles d'un âge plus effrayant.
— Monsieur le préfet en parle bien à son aise!
— J'ajoute, monsieur le procureur du roi, que quand vous aurez rendu forcément au café de la place d'Armes les deux ou trois nigauds qui s'y sont fait prendre, et relâché les autres comparses, il vnus restera tin chef d'opéra-comique, deux ou trois con« fidents, et une vivandière !
— - Vous oubliez, monsieur le préfet, que des arrestations seront faites à Paris, que là se trouvent quelques-uns de nos acteurs principaux.
— Eh bien I alors la pièce se jouera à Paris, et c'est nous ici qui seront joués. D'ailleurs, ces officiers de Bonaparte sont de vieux renards. Je ne sais s'il sera facile de les arrêter. Je crains bien que, malgré toute votre bonne volonté, monsieur le procureur du roi, vous ne puissiez parvenir à donner à votre complot cette solidité d'aspect, cet air imposant qui font la gloire du parquet...
— Et la fortune de l'administration * insinua le pro» cureur du roi, avec un sourire*
Les deux collaborateur* se séparèrent sans qu'aucun pacte eût été conclu, mais ils étaient tombés parfai 1
tement d'accord sur la gravité que le complot découvert à Troyes avait pour eux... au point de vue de leur double avancement. '
Le ciel, qui favorise parfois les ambitions les plus légitimes, parut se mettre dans le jeu de M. le préfet de l'Aube» La découverte à Paris, ou plutôt la dénonciation faite par le commandant Bérard, de la grande conspiration militaire dite du 19 août, donna immédiatement une importance considérable au complot de Troyes.
La mine pressentie était enfin mise à jour. Le gouvernement ne pouvait plus douter d'une organisation formidable, qu'il avait soupçonnée long* temps. /
Quand le procureur du roi et le préfet reçurent un pressant avis d'avoir à transmettre au plus tôt leurs renseignements à M. Jacquinot Pampelune, chargé des fonctions de procureur général près la cour des Pairs, il sembla à ces deux dévoués serviteurs des lis que leur fortune politique montait à son apogée* Le procureur du roi renonçait à l'orgueil d'ouvrir la porte majestueuse de son cerveau, que battait l'aile d'un réquisitoire impatient, depuis l'arrestation de Berroy et de ses complices. H immolait ^t aiglon au procureur général de la cour des Pairs* bien persuadé qu'un pareil sacrifice \m serait compté.
Le préfet s'était jeté en chaise de poste et galopait vers Paris.
Pendant ce temps, Georges était tenu au secret; madame Berroy végétait dans l'ombre et dans l'humidité de sa douleur. Emilie, calme en apparence, ne laissait rien paraître au dehors de la fièvre que devinait son oncle; et M. Soudin, rassuré d'abord, redevenait inquiet.
Le grand avocat, qui faisait partie du comité directeur de Paris, n'avait jamais eu aucune relation directe avec des conspirateurs ; mais il savait, aussi bien que ses collègues, à quel usage étaient destinés les subsides que des patriotes lui apportaient et que d'autres patriotes venaient chercher. Il avait même entendu parler vaguement de la date du 20 août, et il pensait bien que l'exécution du complot, dont Georges élait le lieutenant, devait coïncider avec l'explosion de Paris. Voilà pourquoi il ressentit de très-vives alarmes, quand il apprit la dénonciation du commandant Bérard, les arrestations faites, et l'importance que le gouvernement voulait donner à cette découverte.
Cependant, au bout de quelques jours, M. Soudin, qui vivait très-enfermé dans la maison de son beau-frère et qui trouvait le moyen de savoir tout ce qui se passait au dehors, apprit que le préfet était revenu fort penaud ; que le procureur du roi avait
LA MAISON, DE LA RUE DE l'ÉCHAUDB 329
été invité à poursuivre l'enquête sur la conspiration champenoise, sans se préoccuper de celle de Paris, et que le parquet et la préfecture avaient donné des ordres pour des perquisitions, des arrestations et des appels à la dénonciation dans tout le département.
Puisque le complot provincial était jugé indigne de figurer devant la cour des Pairs, il fallait à tout prix lui donner une importance, un éclat qui fissent pâlir M. Jacquinot Pampelune, ce coryphée du drame parisien.
M. Capitain, au milieu de ces émotions diverses , conservait sa placidité. Il n'était ni fier, ni attristé, ni inquiet du résultat de son acte de parfait royaliste. Il avait appris l'arrestation de Georges Berroy et de quelques vauriens de la ville, en revenant de la messe, et il s'était borné à soupirer : — Ainsi soit -il.
•Il avait bien remarqué ce jour-là quelques figures de canuts de la rue du Bois et de la rue de la Corterie devant sa porte et il avait môme cru entendre l'épithète de mouchard voltiger et bourdonner devant ses fenêtres entr'ouvertes. Mais toute la vindicte du populaire troyen s'était bornée à cette chétive démonstration.
330 LA MAISON DE LA RUE DE l'ÂCHAUDB
Il est vrai que le lendemain, en rentrant de la cathédrale, le notaire avait lu, écrit sur la porte, avec de la craie, ces mots : Capitain, jésuite l Mais Capitain était bien son nom. Son frère faisait partie de l'illustre compagnie, et lui-même était un membre zélé de la congrégation.
Ce fat donc sans colère et uniquement par bienséance, pour que sa porte ne restât pas contaminée, que H. Capitain avait fait effacer l'inscription. Mais, s'il eût osé, lui-même, il l'eût fait graver entre les fleurs de lis qui décoraient ses deux . panonceaux de notaire, ou bien il l'eût clouée à côté de sa plaque d'assurance.
Le seul changement apparent que l'arrestation de Bérroy amena dans les habitudes de M. Capitain fut d'interrompre les visites que ses filles rendaient à Emilie Delatour. Il pensa qu'il était peu convenable à lui d'aller, comme autrefois, familièrement, dans la maison qu'habitait M. Boudin, l'avocat, le complico de Georges.
Non que M, Capitain eût redouté pour lui le moindre embarras d'une rencontre avec l'oncle d'Emilie; quand on avait rempli son devoir comme il se flattait de l'avoir fait, on ne redoutait personne. Non qu'il gardât rancune & l'avocat, de ce que celui-ci avait négligé de le remercier pour sa bonne intention; M. Capitain, par vertu chrétienne, savait faire
le bien sans espoir de récompense, et par expérience philosophique, il savait qu'on ne peut compter sur la reconnaissance de personne.
C'est le seul point sur lequel ce dévot était philosophe.
M. Jeanson, dans sa sphère modeste, était bien le type des fonctionnaires disposés à servir honnêtement, prudemment, avec humanité, autant qu'avec honneur, dont le bon sens trottine sur la grande route du devoir officiel, mais se venge, en se cabrant à l'écurie.
Il déplorait les efforts du parquet et de l'administration pour donner à ce procès une importance qu'il n'avait pas.
En somme, tout se bornait, en apparence du moins, à des conciliabules, à des écrits. Il fallait tancer devant la police correctionnelle les écrivailleurs, empêcher les conciliabules, s'en tenir, selon lui, à cette apparence et ne pas trop vouloir la percer. Car si l'on ne trouvait rien derrière, on courait le risque d'un ridicule; si l'on découvrait un filon de lave, on mettait à nu devant le pays, qui pouvait s'en émouvoir et s'en embraser, le cratère d'un volcan.
Voilà pourquoi, les arrestations finies, les perquisitions opérées, M. Jeanson avait repris ses promenades paisibles à travers la ville, ayant l'air de fure-
332 LA MAISON DE LA RUB DB L BCHAiy>B
ter et he découvrant jamais rien, rendant visite quotidiennement à M. le procureur du roi, dont il confessait et dont il aggravait le désappointement.
Un jour, pourtant, l'excellent commissaire de police parut avoir fait, bien malgré lui, une grande trouvaille. Il avait, en se rendant au parquet, un air fort sérieux et il portait un assez volumineux paquet de papiers sous le bras.
— Monsieur le procureur du roi, dit-il en entrant, je vous apporte le secret de nos conspirateurs.
— Est-ce qu'ils n'auraient point conspiré? demanda le magistrat avec un naïf mouvement d'effroi et de dépit.
— Rassurez-vous, monsieur, ils ont parfaitement conspiré. Voici les noms des véritables organisateurs
'de l'affaire. Voilà le plan, voilà Y alpha et Voméga.
— Comment avez-vous ces papiers ? Est-ce encore M. Capitain?
— Non, cette fois, nous montons dans la hiérarchie des dévouements. C'est un prêtre, un missionnaire, qui m'a remis ces pièces.
— Un prêtre ! Il fallait me l'amener.
— Je n'ai pu ni le décider à venir jusqu'ici, ni obtenir qu'il vous attendît. Il était d'ailleurs trèspressé. Il paraît qu'il a d'autres malheureux à dénoncer dans d'autres départements.
— Voyons, racontez-moi cela.
— Hier au soir, chez moi, assez tard, je reçus la visite d'un prêtre arrivant, disait-il, de Paris, pour remplir auprès de la justice un devoir de conscience. Je commençai, comme la prudence l'exigeait, comme mon devoir de commissaire de police me l'ordonnait, par exiger respectueusement de mon visiteur la production d'une pièce officielle constatant son identité. Je dois vous dire, monsieur, qu'il satisfit pleinement, à cet égard, à ma légitime curiosité. C'est un missionnaire. Il avait sur lui des espèces de lettres d'obédience signées de l'abbé de Rauzan. Il avait de plus un passe-port parfaitement régulier et enfin, il portait sur lui, comme un scapulaire, une petite lettre émanant d'un des grands officiers de la couronne, qui le recommande expressément aux égards des fonctionnaires de Tordre judiciaire et de l'ordre administratif.
— Voilà un missionnaire bien pourvu. Je regrette de ne l'avoir pas interrogé moi-môme. Comment se nomme-t-il ?
— L'abbé Godard. Il m'a raconté qu'ayant reçu, dans le secret de la confession, l'entière confidence du complot, il avait si chaleureusement supplié son pénitent de l'autoriser à éclairer la justice , que le pénitent avait fini par consentir, et, pour obtenir l'absolution, par tout avouer, tout confier à l'abbé Godard avec permission de tout dénoncer.
334 LA MAISON DB LA RUE DE l'ÂCHAUDÉ
L'abbé Godard a seulement exigé que son nom ne fût prononcé sous aucun prétexte dans le cours du procès.
— Cela se comprend. Avons-nous le nom de son pénitent dans notre dossier ?
— Certainement, monsieur le procureur du roi. C'est un personnage, d'ailleurs assez suspect, dont on ne connaît pas très-bien les antécédents, qui était ici dernièrement et qui s'est enfui la veille des arrestations, comme s'il les eût prévues, pour pouvoir ensuite, plus à l'aise, bénéficier de l'article 103 ou de l'article 108 du Code pénal, relativement aux révélations. C'est un nommé Antbyme de Musse, un mulâtre de Saint-Domingue, un ancien officier d'État-major, aujourd'hui commis chez un banquier.
— Et vous supposez que ce négrillon, ce sabreur de bonapartiste a éprouvé un beau jour le besoin de se confesser et d'obtenir l'absolution?
— Je ne suppose rien, monsieur le procureur du Foi ; je constate. D'ailleurs, si vous voulez bien vous rappeler que dans les pièoes saisies, dans les lettres de M. Georges Berroy, le sentiment religieux se môle à chaque instant au sentiment politique, et que ces bonapartistes font de Napoléon à Sainte-Hélène
ne sorte de Christ au calvaire, vous conviendrez que ; conspirateurs pouvaient avoir leurs heures de
dévotion. M. Georges Berroy avait préparé une proclamation au clergé; il insiste dans toutes ses lettres sur la nécessité de ne pas froisser la piété des Campagnes. Anthyme de Musse était son ami intime ; c'est Anthyme de Musse qui paraît l'avoir entraîné ; c'est Anthyme de Musse qui recevait ses confidences : pourquoi dès lors Anthyme de Musse ne serait* il pas aussi dévot chrétien que son ami ?
— Soit, monsieur Jeanson, continuez votre récit,
— L'abbé Godard a donc obtenu de M. de Musse la remise des papiers que je vous apporte. Vous verrez que l'idée première de ces complots de province sort d'une société secrète, déjà poursuivie, le Lion dormant, dont le siège est à Paris. M. Berroy a été affilié à cette société, au mois de juin dernier. Il y entrait béat ; il en sortit conspirateur.
Le procureur du roi, pendant que M. Jeanson parlait, feuilletait les papiers apportés par le commis* saire de police.
— Oui, oui, disait-il, vous avez raison. J'examinerai d'ailleurs les choses à loisir. Il est fâcheux que nous ne puissions poursuivre ici les membres de la société du Lion dormant. Mais puisque ce négrillon, qui veut noircir maintenant ses amis, est couvert par la loi et ne peut encourir aucune peine, pourquoi se cache-t-il? pourquoi ne se laisse-t-il pas arrêter? pourquoi n'a-t-il pas le courage de venir confirmer
et compléter par sa parole les aveux que cet estimable missionnaire lui a arrachés ? Nous aurons besoin de lui à l'audience !
— Peut-être, monsieur le procureur du roi, le décïdera-t-on à y venir. Il paraît qu'il lui en coûte d'être confronté avec Georges Berroy, qui était son ami. Il n'a pas l'audace d'affronter le regard de ses victimes ; et puis... nous le savons, ajouta l'excellent M. Jeanson avec un sourire, nous trouvons tous les jours des auxiliaires de la police qui veulent bien nous obliger, mais qui ne tiennent pas à ce que nous leur adressions publiquement nos remerciements. Us font la chose; ils ont peur du mot.
— Cependant, si celui-là n'obéit qu'au remords ?
— Vous trouverez, dans le dossier que je vous remets, monsieur le procureur du roi, une lettre assez ancienne, qui prouve du moins que M. de Musse a eu jadis d'amicales relations avec la police. Je ne sais si ces relations se sont continuées depuis ; elles suffiraient, en tous cas, à expliquer l'embarras que ressent M. de Musse.
Le front du procureur du roi se rembrunit un peu.
— S'il en est ainsi, reprit-il vivement, profitons des renseignements que nous envoie ce Musse. Ne le faisons pas venir. Je n'aime pas les reproches publics adressés aux prévenus repentants, qu'on traite alors d'agents provocateurs.
— Que gagnerez-vous, monsieur, à ce qu'on fasse ce reproche à Musse, en son absence ?
— C'est moi qui tiendrai l'audience, monsieur Jeanson, et je ne permettrai pas qu'on accuse la justice d'avoir inventé ce complot ou de l'avoir exagéré par ses agents.
M, Jeanson ne répliqua pas; mais il hocha doucement la tête, comme s'il doutait respectueusement de l'efficacité de cette prétention du parquet.
— Quoi qu'il en soit, reprit le procureur du roi, je vous remercie, monsieur Jeanson; avec ces documents, mon siège est fait. ..ou à peu près.
Cette restriction modeste, à peu près, revendiquait la part réservée au talent oratoire, au génie personnel de M. le procureur du roi. Il avait obtenu l'essentiel ; l'accessoire, le complément le regardait, et l'on sait que danstoutes les affaires humaines qui ont besoin d'être faites avec art, le superflu artistique est presque toujours la chose nécessaire.
M. Jeanson avait rencontré plusieurs fois M. Soudin. De part et d'autre, l'abord avait été discret, et l'on s'était tenu dans les termes d'une réserve absolue ; mais il ne fallait pas grand'chose pour que M. Soudin comprît, et M. Jeanson ancien avoué avait l'habitude des sous-entendus.
Par un hasard, comme il en arrive toujours aux hommes de bonne volonté, M. Soudin, qui avait vu
passer le commissaire de police se dirigeant vers le palais de justice, se trouva sur son passage comme il en revenait.
— Eh bian ! monsieur Jeanson, lui dit-il, quand pourrai-je communiquer avec mon client ?
— Comment, monsieur Soudin, le secret n'a point encore été levé pour vous ?
— Non, pas encore , et je m'en effraye un peu ; l'imagination de Georges est prompte à s'exalter.
— Je ne pense pas que cela puisse tarder maintenant. L'instruction me paraît s'avancer.
— On aura bien de la peine, monsieur Jeanson, à faire de cette échauffourée provinciale un complot sérieux.
M. Jeanson ne répondit rien. Il se sentait interrogé, il se réservait.
— Si l'on n'a pour tout élément que les lettres que j'aurais dû recevoir !... continua M. Soudin.
— On a autre chose, se hasarda à dire le commissaire de police.
— Ah!
— Je puis bien vous l'avouer à vous, monsieur Soudin, qui comprenez la portée des mots, le procureur du roi n'avait jusqu'ici que la sauce de son civet, il a maintenant son lièvre.
— Qui le lui a rabattu? Vous, monsieur Jeanson?
— Non, certes ! reprit imprudemment l'excellent commissaire de police.
— Serait-ce encore M. Capitain?
— Non, c'est simplement un des complices jaloux de se sauver.
Et M. Jeanson expliqua les déclarations d'Anthyme, sans parler toutefois du rôle de l'abbé Godard.
— Pauvre M. Berroy, dit-il comme conclusion, il aura de la peine à se tirer de là !
— Qui sait î reprit M. Soudin. J'aurais désespéré de sa cause, s'il n'avait eu que des honnêtes gens pour complices ! Puisque nous tenons un coquin, nous avons des chances. Un mouchard dans un complot, c'est une crevasse dans le mur de l'accusation. Nous la démolirons par là.
— M. le procureur du roi était déjà de cet avis, dit M. Jeanson avec une feinte maladresse.
~ Il sent bien que c'est là le péril pour son réquisitoire ! AhJ! si je pouvais avoir la preuve que ce Musse a eu des rapports avec la police !
M. Jeanson ne répliqua rien ; mais il eut un clignement d'yeux que M. Soudin comprit. — Cherchez ! voulait dire le commissaire de police. — Je chercherai! sembla répondre l'avocat, par la façon dont il donna une poignée de main.
Quand il revint chez sa sœur, M. Soudin dit à Emilie, devant M. Delatour :
— Ce pauvre Berroy était encore plus dupe que héros : voilà ce que je démontrerai à la cour d'assises.
— Comment l'entendez-vous, mon oncle? répondit Emilie, blessée de la réflexion.
— Parbleu, j'entends dire et j'entends démontrer que notre ami Berroy et quelques autres n'étaient que des marionnettes aux mains de la police qui tenait les fils; c'est prouvé ; un des prévenus qui fait des aveux, s'est trahi par son empressement à vouloir être innocenté.
— Qui donc ?
— Une espèce de mulâtre, Anthyme de Musse.
— Lui? dit M. Delatour, un homme qui paraissait si bien !
— Il ne paraissait bien que pour tromper plus facilement son monde. C'était un agent provocateur. La chose paraît prouvée. Je suis bien content de cette découverte.
Emilie ne dit rien. Son cœur s'était horriblement serré.
— Voilà donc, disait-elle tout bas, le rôle qu'il voulait jouer; il se voue à l'infamie pour laisser croire à un piège. Qu'est-ce que mon amour à côté d'une pareille amitié ? Faut-il souhaiter qu'il réussisse ?
— Eh bien ! lui demanda son oncle, tu ne dis rien, Emilie ? connais-tu M. de Musse ?
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— Sans doute, mon oncle.
— Quelle idée t'en faisais-tu ?
— L'idée d'un être extrême et passionné, capable de bien des choses !
— Tu ne te trompais pas; il est capable de tout!
Emilie ne répliqua pas, ne protesta pas ; elle commençait à tenir son serment à Anth y me et à laisser immoler dans son honneur celui qui voulait pousser jusque-là le dévouement.
Ce fut le jour de la Saint-Michel, le 20 septembre 1820, que vingt-quatre coups de canon annoncèrent à Paris et au monde la naissance du duc de Bordeaux.
Chateaubriand, pensant plus tard avec mélancolie à cette naissance qui semblait une aurore, bien qu'elle fût environnée de déclins, et qui paraissait un printemps, bien qu'elle vînt en automne pour réchauffer d'un rayon fugitif les espérances de vieillards à demi glacés, Chateaubriand a écrit, à propos de ce grand événement :
« Ne disait-on pas que l'archange allait mettre le dragon sous ses pieds? 11 est à craindre au con-
traire que l'épée flamboyante n'ait été tirée du fourreau que pour faire sortir l'innocent du paradis terrestre, et pour en garder contre lui les portes. »
Chateaubriand a été souvent prophète, et s'il vivait aujourd'hui, il serait fort mal vu par les chevaulégers de la légitimité. De tous les miracles promis à cet enfant de douleurs, de souvenirs et de regrets , selon l'expression du nonce, parlant en 1820 au nom du corps diplomatique, le miracle le plus différé et, vraisemblablement, le plus impossible est celui de son installation par la grâce de Dieu et la volonté du peuple ou des Cosaques, sur le trône que son père n'a pas occupé.
Mais quand les fêtes de la ville et les fêtes populaires, renouvelant l'enthousiasme de 1811, saluèrent l'éclosion de ce bourgeon sur la branche mutilée, il y eut dans le cœur des mères, des femmes et des filles, dont les fils, les maris ou les pères étaient en prison, une ivresse d'espérance.
Personne ne demanda de grâce, mais chacun en attendit. Le jeune archange ne versa des fleurs que sur le seuil de deux condamnés à mort, Gravier et Bouton, coupables d'avoir allumé des pétards à proximité de l'appartement de la duchesse de Berry, quelques semaines avant son heureux accouchement. La princesse mit une obstination
touchante à réclamer une commutation de peine que Louis XVIII accorda. Ce fut tout. Les prisons restèrent remplies et les poursuites commencées continuèrent avec autant de rigueur que si le ciel n'avait pas jeté un défi miraculeux aux prétentions anarchiques.
Les dames de Troyes avaient brodé je ne sais quelle ingénieuse bonneterie, qu'elles envoyèrent à la duchesse de Berry ; et la pauvre madame Berroy, qui ne consulta pour cette démarche ni son fils, ni Emilie, ni M. Soudin, avait glissé dans le cadeau une supplique désolée que le ouré de la Madeleine s'était flatté de rendre irrésistible.
On ne sut jamais si le placet avait fait tort à la bonneterie, ou si la btmneterie avait nui à l'éloquence du placet; mais on ne reçut à Troyes aucune nouvelle du double envoi ; ce qui mortifia le royalisme champenois ; et les fêtes du baptême se passèrent sans interrompre ni attendrir les juges d'instruction ni les divers parquets en fonction.
Madame Berroy espéra longtemps, contre toute vraisemblance, et elle attendit les relevailles, les actions de grâces, le premier sourire, les étrennes, sans se lasser de reculer toujours les échéances de cette réponse attendue d'une mère bien heureuse à une mère bien infortunée.
Je dois dire que toute la ville de Troyes avait partagé pendant un certain temps l'illusion de madame Berroy. Il était impossible que le chef-d'œuvre de bonneterie fleurdelisé ne méritât pas cette faveur. Les bonnes femmes superstitieuses de l'intimité do madame Berroy trouvèrent plus tard la raison de cet échec. Les deux filles de M. Capitain avaient travaillé au fameux eouyre-pied. Elles avaient sans doute tissé de la haine paternelle avec la soie et l'or de la broderie. Dès lors, celle-ci ne pouvait porter bonheur à Georges Berroy.
M. Soudin, dès qu'il put communiquer avec son jeune client et prendre communication des pièces incriminées, se mit au travail, non pour préparer sa plaidoirie et tailler d'avance les flèches de son carquois, mais pour étudier surtout, au point de vue des espérances libérales, l'organisation, la logique ou la folie de ces complots, toujours gâtés à ses yeux par leur prétention bonapartiste.
Quand il allait voir Georges à la prison, et quand on les croyait tous deux uniquement en conférence sur les points de droit à soutenir ou à combattre, ils passaient des heures entières à regarder l'avenir, à juger le présent, à chercher les raisons de croire, quand môme, à la liberté, après
la Terreur, après l'Empire, après la Restauration.
Georges devait se présenter aux assises, véritablement repentant ; c'est-à-dire que les horizons nouveaux ouverts par M. Soudin , les mâles vérités que ce grand bourgeois lui expliquait prenaient peu à peu la place de ses. jeunes chimères et de ses visions poétiques, et lui donnaient le repentir de n'avoir pas su mieux préparer la bataille inévitable.
— Ah ! si c'était à refaire ! disait Georges en prenant à deux mains les barreaux de sa fenêtre.
— C'est à refaire, mon ami, lui répondait M. Soudin, et ce jour-là, Georges, je combattrai à côté de vous.
— Oui, si je suis libre.
— Vous le serez.
Il y avait tant d'assurance, tant d'autorité sereine dans M. Soudin, que Berroy, par instants, n'osait plus même faire le stoïque en parlant de son procès, et l'attendait, comme l'heure d'une délivrance et d'un recommencement.
Emilie n'allait jamais à la prison. Mais son oncle dans un mot aimable, dans une parole redite à propos, dans un sourire, y portait son sourire, son reflet charmant, Tout à coup, au milieu d'un entretien sérieux, Georges trouvait le visage de M. Soudin
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si rayonnant de bonté qu'il l'interrompait pour lui dire :
— Comment va-t-elle ?
M. Soudin lui serrait la main et se bornait à répondre:
— Elle va bien.
Cela suffisait. Georges avait de la joie pour longtemps ; et, quand il revenait chez M. Delatour, bien qu'il n'eût reçu qu'une étreinte de la main, M. Soudin disait à Emilie en l'embrassant sur le front :
— Tiens ! voilà de sa part.
Ce qui était vrai, malgré le mensonge.
Les jours, les semaines, les mois même passèrent ainsi, sans tristesse, sans exaltation. La seule chose dont M. Soudin et Georges ne parlassent jamais entre eux, c'était le procès. Berroy s'en rapportait parfaitement à son avocat.
Deux ou trois fois, pourtant, il fallut aborder ce suj et et l'aborder par un côté douloureux. Quand M. Soudin affirma à Georges Berroy que Bon ami Anthyme était un personnage plus que suspect, tin agent provocateur, Georges bondit de douleur et d'indignation. Il accusa la justice de calomnie; il parla avec admiration du mulâtre.
— Vouloir me faire douter de lui, dit-il,- c'est votfr loir me faire douter de Dieu.
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M. Soudin n'était pas philosophe jusque-là. Quand il voyait son ami Georges trop ému, il n'inBistait plus ; mais dans les conférences qu'il avait avec les autres avocats, et quelquefois avec les autres détenus, il ne se gênait pas, et peu à peu, par une pente naturelle, le système de la défense s'établit, se fortifia sur cette idée : — charger Ànthyme de tout le poids de l'affaire ; profiter de sa délation pour le rendre le bouc émis* saire de l'accusation.
M. Soudin était de bonne foi, en croyant Musse plus coupable à lui seul que tous les autres ; quant aux autres, qui adoptaient cette idée, ils la trouvaient trop avantageuse pour ne pas s'y prêter un peu.
Cinq prévenus dénoncés par Musse furent distraits de l'affaire principale et renvoyés devant le procureur du roi de la Seine, sous l'inculpation d'avoir fait partie de l'association du Lion donnant
Le colonel Chabert était à la tête de ces inculpés* »afe il avait quitté Paris fort à propos et ne put être arrêté*
Godard ne figura, ni comme laïque ni comme abbé dans aucune des deux catégories.
Pfeuty eut Fhoûneur d'être poursuivi à la fois comme compagnon du Lion dormant et comme conspirateur champenois ; mais lui aussi fut poursuivi sans être atteint.
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Tous ceux que Musse accusait spécialement avaient disparu comme lui et ne se retrouvèrent pas.
Les gens d'Aix-en-Othe , de Bar-sur- Aube, du faubourg de Preize avaient été heureusement relaxés au cours de l'instruction, et la chambre des mises en accusation ne renvoya en définitive devant le jury de l'Aube que huit prévenus, dont voici les noms, le signalement, dans Tordre où nous les a transmis l'acte copié au greffe du tribunal de Troyes :
« 1° Louis-Auguste-Georges Berroy, né à Troyes, département de l'Aube, âgé de vingt-trois ans, avocat, ex-officier de corps francs, taille d'un mètre soixante - seize centimètres , cheveux et sourcils bruns, yeux bleus, bouche moyenne, visage ovale.
» 2° Stanislas-Anthyme de Musse, natif de Saint- Domingue, âgé de quarante et un ans, ex-officier de corps francs, actuellement commis de banque, demeurant à Paris, quai Pelletier, n° 18. Taille d'un mètre soixante - dix - neuf centimètres, yeux noirs, sourcils noirs, cheveux crépus, nez large, bouche grande, visage ovale, teint mulâtre. (Absent.
)> 3° Pfeuty, ex-capitaine d'artillerie, chevalier de
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la Légion d'honneur, âgé de trente-six ans, natif de Romainville, demeurant à Paris, faubourg Saint- Honoré, n° 118. Taille d'un mètre soixantè-dix centimètres, nez aquilin, bouche petite, cheveux et sourcils noirs, peu de cheveux. (Absent.)
» 4° Hippolyte Houdaille, ex-officier de cavalerie, ex-garde du corps de Monsieur, frère du roi, âgé de dix-huit ans, natif de Paris, y demeurant, rue de la Sourdière, 6. Taille d'un mètre soixante-dix-sept centimètres, cheveux et sourcils châtain foncé, yeux bleus, nez gros, menton rond, visage ovale.
» 5 Q Mathieu - Marcel - Charles Hermann, âgé de vingt-deux ans, natif de Troyes, y demeurant, exemployé dans les bureaux du domaine.
» 6° Jean-Baptiste Dalté, âgé de vingt-quatre ans, natif de Troyes, y demeurant, ex-sergent major du douzième régiment d'infanterie légère, actuellement fabricant de bas, faubourg de Preize.
» 7° François Guillet, âgé de vingt ans, né à Barberey, demeurant à Troyes, commis dans les bureaux de l'enregistrement.
» 8° Madeleine, femme de Pierre Martin, âgée de
trente-cinq ans, native de Vitrynsur-Marne, manouvrière, demeurant à Bar-sur-Aube. »
Nous passons, bien entendu, les parties de l'arrêt que nous connaissons ou que nous connaîtrons plus tard, pour arriver aux conclusions que voici :
« Dans ces circonstances,
» Louis -Auguste - Georges Beitoy, Stanislas- Anthyme de Musse (absent)* Pfeuty (absent), sont ac* cusés :
» 1° D'avoir, dans le courant de mil huit cent vingt, formé un complot, résultant d'une résolution d'agir, concertée et arrêtée entre eux, lequel complot avait pour but de détruire ou changer le gouvernement ou Tordre de successibilité au trône, et d'exciter les citoyens ou habitants à s'armer contre l'autorité royale.
» 2° D'avoir, par suite, et pour parvenir à l'exécution dudit complot, commis un attentat, en composant de concert une proclamation contenant des pro-
vocations directes au renversement du gouvernement.
i) Et Berroy est accusé en outre d'avoir commis un autre attentat, en communiquant cette proclamation à plusieurs personnes, en excitant ces personnes à seconder F exécution du complot, en adressant un projet d'organisation pour le soulèvement des citoyens contre l'autorité royale,
» Hippolyte Houdaille est accusé :
» De s'être rendu complice des crimes de complot et d'attentat commis par Berroy, Musse et Pfeuty, en adhérant sciemment à la résolution d'agir concertée et arrêtée entre eux, en provoquant par des machinations coupables Berroy et Pfeuty à rédiger la proclamation, et en promettant à Berroy son as-. sislance pour l'exécution du complot.
» Mathieu Marcel Charles Hermann, François Guillet, Jean-Baptiste Dalté, et Madeleine Martin sont prévenus :
» De n'avoir pas révélé aux autorités administratives ou de police judiciaire, dans les délais prescrits par la loi, ledit complot et ses circonstances, après en avoir acquis la connaissance ;
» Et ladite femme Martin est prévenue, en outre, d'avoir répandu, à diverses reprises, des nouvelles alarmantes et tendant à ébranler la fidélité des citoyens.
» Crimes et délits prévus par les articles 87, 88, 89, 103, 108 du Code pénal, et par les articles 8 et 10 de la loi du 9 novembre 1815.
» Fait au parquet de la cour royale de Paris, le 17 février 1821.
» Signé :