‹ Les compagnons du Lion dormant: La ronde de nuitChapitre 1 sur 3 · MICHEL LÉVY FRÈRES. ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES. ÉDITEURS

RUÉ AUBER, 3, PLAGE DE l'OPÉRA LIBRAIRIE NOUVELLE

BOrLEVARD S£8 1TAL1EK9, 18» AD COIN »E LA nUB DE URAXMOSIT

Droits de reproduction et de traduction résenrte

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Pourquoi le jury qui a le pouvoir absolu de trancher les questions de culpabilité n'a-t-il pas aussi le pouvoir de mesurer la peine? Pourquoi lui est-il interdit de se préoccuper de la loi? Pourquoi les magistrats exercent-ils, après le verdict, une autre autorité que celle de contrôler, de vérifier, de certifier la régularité légale de l'arrêt? Le prétexte d'incompétence est-il suffisant? La loi doit-elle être autre

1. L'épisode qui précède la Ronde de Nuit y a pour titre la Maison de la rue de l'Èchaudé,

chose qu'une formule scientifique mise à la portée de la conscience de douze jurés probes et libres?

Ou bien les articles du code sont inflexibles comme une fatalité, et le jury ne peut commettre la moindre erreur en les appliquant; ou bien le législateur, au contraire, a prévu des atténuations, afin, précisément, de satisfaire jusqu'au scrupule la conscience des jurés. Que ne les laisse-t*on alors achever leur œuvre? Pourquoi éprouvent-ils ces cruels désappointements de voir leurs intentions méconnues et dépassées? pourquoi le jury signe-t-il si souvent des recours en grâce en faveur de coupables qu'il eût voulu, punir, mais que la loi' appliquée par les juges a trop frappés?

Il était de toute évidence que dans le procès de Georges Berroy, le jury de TAube avait cru écarter les circonstances entraînant la mort. Les magistrats sur ce point contredisaient cruellement le jury.

Houdaille était condamné à deux années d'emprisonnement et à cinq cents francs d'amende.

Personne, pas même Houdaille, n'entendit, n'écouta ce qui suivit ces paroles : k condamne à la peine de mort. Emilie était tombée évanouie dans les bras de son père. Le ressort tendu de cette âme taillante s'était brisé.

Georges s'étonna plus tard, naïvement, du calme bizarre avec lequel il avait reçu un pareil choc. Debout, il souriait. Les mots du code, Tarrêt de laloi^

la voix du président ne lui disaient rien. Ce qui l'é* mouvait, c'était celte sympathie turbulente, c'était cette indignation dont le flot le soulevait, en le caressant. Il triomphait dans cette défaite par la dé* faite mêm^, et savourait Tâpre délice des victoires sanglantes.

M° Soudin pleurait dans la nuit, mais en même temps ressaisissait toute sa raison, et lui seul,' dans cet ouragan, écoutait attentivement le président des assises. Quand celui-ci renonçant à dominer, à refréner ou à punir cette révolte du sentiment, se leva pour se retirer, en jetant avec éclat cet avertissement aux condamnés :

— Vous avez trois jours pour vous pourvoir en cassation ;

M* Soudin, d'une voix qui dominait tout, répondit :

— Nous n'attendrons pas trois jours 1

— Oui ! oui ! crièrent tous les avocats, en cassation ! en cassation I

Les jugés allaient sortir de la salle. Madeleine, qui s'agitait furieuse sur son banc, parut vouloir se précipiter sur Testrade.

— Monsieur le président, monsieur le président, s*écrla-t-elle.

Le président se retourna.

— Ce que vous venez de faire est un crime, hurlat-elle, en tendant les poings; il est innocent! je vous

l'ai dit. C'est moi qui ai tout fait. Puisqu'il vous fallait du sang, pourquoi n'avoir pas pris le mien?

— Femme Martin, prenez garde à vous, répondit le président. La loi ne nous laisse pas désarmés contre votre insolence, et je pourrais vous reprendre cette liberté que l'indulgence du jury vous a conservée!

— Ma liberté I que voulez-vous que j'en fasse? Qu'est-ce qu'il vous faut pour que vous m'arrêtiez, pour que vous me condamniez à mort, comme lui? Ah ! je suis libre! Eh bien, à bas les juges! à bas le roil vive l'jBmpereurl

Le président haussa les épaules et sortit de la salle.

— Vous êted des lâches, dit Madeleine en écumant de rage impuissante et en retombant sur son banc.

Il est difQcile de raconter successivement ces épisodes d'une scène multiple et extraordinaire, et il est impossible de les faire saisir dans leur ensemble. Il faudrait appliquer au drame les procédés de synthèse instantanée de la photographie. Qu'on me pardonne donc de passer d'un point du tableau à un autre et de revenir sur des traits déjà esquissés.

Le procureur du roi allait suivre les juges, quand un juré s'avauçant se permit de le retenir par un bout de sa manche.

— Monsieur le procureur du roi, dit ce brave homme, pâle et tremblant, on n'a pas compris notre

verdict; nous n'avons jamais songé à une condamnation à mort.

— Monsieur, répondit brusquement le magistrat, cela ne me regarde pas. Au surplus, vous avez décidé en votre âme et conscience. Gela vous suffit; ne vous occupez pas du reste.

— Mais, le reste, monsieur, c'est la guillotine t

— Sans doute. Eh bien?

— Mais, monsieur, ma conscience me reprocherait toujours ce meurtre.

— Il fallait y songer plus tôt !

— On nous a trompés.

— Est-ce moi?

Et le gros procureur du roi se redressa.

— Nous protestons tous !

— Protestez 1 Que voulez-vous que j'y fasse l

Et dégageant brusquement sa manche, le procureur du roi suivit les juges.

Le juré, dont le front ruisselait, rejoignit ses col* lègues. Us vinrent tous au banc des avocats, moins le président honoraire du tribunal de Bar-sur- Seine.

— Monsieur, dit l'un d'eux à M* Soudin, nous allons signer un recours en grâce. Nous avons été surpris.

— Je vous avais pourtant prévenus.

— Que voulez-vous? ce n'est pas notre métier. Le président avait l'air si respectable !

M'' Soudin ne les écoutait plus. Les gendarmes

6 I^A ROVDil DB NUIT

avaient attendu quelques minutes avant de faire sortir les condamnés. Ils donnaient maintenant le signal du départ. M'' Soudin s'était tourné vers Georges et lui serrait les deux mains.

— Allons, mon enfant, lui dit-il avec énergie, voilà le moment de donner un grand exemple. Je ferai mon devoir ; faites le vôtre,

— Soyez tranquille 1 Tâchez que ma mère n'apprenne pas tout d'un coup cette nouvelle I Préparezla. Dites à maden)oiselle votre nièce de la préparer. Quant à elle..,.,

— Elle sera votre femme, mon neveu, je VQUS le jure.

— Ah! ne jurez pas, repartit Georges avec un sourire, le destin s'applique à vous rendre parjure.

— Il n'y a pas de destin ; il y a la justice ; et nous obtiendrons justice. Courage et au revoir, mon en^ frfnt. J'irai vous faire signer votre pourvoi demain matin.

— Mon pourvoi! ce n'est pas ici qu'il sera aocueili ; c'est là-haut !

— Là-haut? soit; mais le ciel se fait parfois vi-r sible.

Georges leva les yeux vers le plafond de la salle

qui n'avait pas croulé sur les juges, et se disposa à

sortir.

Madeleine Martin lui barra la route. Elle était

dans le paroxysme, dans l'ivresse, dans la folie du

chagrin et de la douleur. Après son interpellation au président, elle était retombée sur son banc, ron^ géant ses poings, qu'elle ne retirait de sa bouche que pour les enfoncer dans ses cheveux.

Quand elle vit que Georges allait partir, que les gendarmes l'attendaient et que lui, doucement, comme un agneau, se disposait à rentrer dans la prison, elle eut la vision de l'échafaud, et se plaçant devant Berroy ;

— Vous ne vous en irez pas, dit^elle ; il est iiDpos<' fsible que vous sortiez d'ici avec les gendarmes pour retourner là-bas... Non, non, vous ne pouvez pas être condamné et moi déclarée innocente, Dites*donc, vous, cria-t-elle, en se tournant vers le jpûbUci est'Ce que vous le laisserez partir? ËsUce que vous le laisserez assassiner ? Que faut*ii pour vous allumer le sang dans les veines, tas de Champenois? Tenez, je ne suis qu'une femme; eh bien, je défends aux gendarmes de le toucher 1

Le gendarme qui était à côté de Oeorges ne s'émut pas de la menace; il ne toucha pas Georges Berroy, mais il prit Madeleine par le bras pour la maintenir pendant que les condamnés sortiraient. Madeleine, se sentant retenue, baissa la tôte avec la souplesse d'une bote féline et mordit le gendarme à la main. Le soldat poussa un juron de douleur et allait appréhender cette accusée absoute qui se rebellait contre Tautorité, quand Georges s'interposa et dit :

— Sortons !

Puis, s'adressant à la femme Martin, avec une douceur, et une sérénité qui la calmèrent en l'éblouissant:

— Vous me faites bien du chagrin, Madeleine.

Tandis que vous me donnez en spectacle, on va peut-être annoncer à ma mère que je suis condamné ; la nouvelle la tuera... Vous l'aurez voulu, puisque vous êtes libre, et que vous n'êtes pas déjà auprès d'elle. C'est pourtant le plus grand service que vous puissiez me rendre.

Madeleine reçut ces reproches avec soumission ; elle rajusta son bonnet, lissa ses cheveux, pour ainsi dire à poings fermés, et baisa avec dévotion la main que Georges tendait vers elle, et qu'elle toucha seulement du bout des lèvres...

Les gendarmes emmenèrent les condamnés. A moitié chemin de l'escalier qui descendait de la salle d'audience dans la cour de l'Hôtel de Yille, Houdaille prit le bras de Georges Berroy.

— Monsieur, lui dit-il, excusez-moi d'avoir eu, pendant le procès, quelque défiance de votre caractère. Je vous en voulais de nous avoir laissé pincer. Je m'en veux de n'avoir pas deviné tout de suite votre grand courage ; et je ne regrette qu'une chose,

c'est d'avoir si peu et si mal conspiré avec vous

Voulez-vous me permettre de vous embrasser?

— De grand cœur, dit Georges.

Les gendarmes complaisants s'arrêtèrent pendant une minute. Quand on recommença à descendre, Houdaille demanda :

— Pourriez-Yous bien me dire, mon cher monsieur Berroy, à combien de mois ou d'années j'ai été condamné? J'avoue que j'écoutais mal. On faisait du bruit ; je n'ai pas entendu.

— Excusez-moi, monsieur, répondit Georges, de bonne humeur, mais moi je n'écoutais pas du tout.

— Au surplus, répliqua Houdaille avec philosophie, il faudra bien qu'on me J'apprenne un jour ou l'autre, et, à moins que le brigadier n'ait la complaisance...

— Monsieur, répondit honnêtement le brigadier de gendarmerie, vous êtes condamné à deux ans d'emprisonnement.

— Relativement à monsieur, c'est peu, répliqua Houdaille. Et à combien d'amende, s'il vous platt?

— Cinq cents francs.

— Tant que cela I C'est beaucoup. Les cinq cents francs me gêneront plus que les deux années d'em prisonnement. Aurai-je dans ma prison le droit de me livrer à des travaux d'aiguille ?

— Le jugement dit que vous serez soumis aux travaux de la prison.

— Je m'en doutais. Merci, monsieur le brigadier. Et Houdaille, satisfait du renseignement, descendit avec légèreté les dernières marches.

Dans la cour de l'Hôtel de Ville, la foule était compacte, houleuse ; une évasion eût été possible. Il est probable que l'idée en vint à plusieurs. Mais le président des assises avait tout prévu> et les précautions étaient bien prises. Pendant la délibération môme du jury, sans attendre le verdict, il avait or* donné qu'une voiture fût mise à la disposition des condamnés.

C'était un fait insolite ; les plus illustres assassins condamnés à mort, de mémoire de geôliers, avaient toujours été ramenés à pied du tribunal à la prison ^ et l'on faisait au partisan de Bonaparte un honneur que Bonaparte n*avait pas fait à M. Gouault.

Aussi la prison de Troyes n'avait-elle à son service aucune voiture officielle, et fallut-il aller louer, aux frais des condamnés, chez le seul loueur de voitures de la ville, la calèche même dans laquelle M. le président des assises avait fait ses visites, et qui servait pour les bals, les noces, les tournées de Mgr l'évoque.

Un gendarme prit place à côté du cocher, et deux gendarmes s'installèrent dans l'intérieur. Quand la foule qui s'était écartée avec un respect attendri devaut Georges Berroy, et qui ne s'était pas opposée à ce qu'il montât en voiture, surtout dans la belle voiture dos cérémonies troyennes, flattée qu'on eût pris la peine d'envoyer un char triomphal à son héros; quand la foule vit les chevaux prendre le trot, elle

LA RONDS D8 KUIT U

eut un repentir subit de laisser le condamné aux mains des gendarmes; elle voulut en tout cas lui faire cortège ; et s'élança sur sa trace avec des clameurs qui firent trembler les vitres du cabinet où M. le président dépouillait vivement sa robe rouge et remettait son habit bleu à boutons de métal, pour se rendre au dîner de M. le préfet.

M*" Soudin était rentré dans la salle des avocats, le visage pâle, les yeux rouges. Ses jeunes confrères du barreau troyen interrompirent, à sa vue, les félicita*tions qu'ils s'adressaient réciproquement sur leurs plaidoiries, et le saluèrent en silence. Il leur répondit de la tête; et, dénouant son rabat, retirant lentement sa robe, sa vieille robe d'autrefois qu'il avait apport tée par une sorte de superstition, il contempla quel* que temps avec amertume ce harnais de bataille, endossé tant de fois pour des victoires, et qu^il venait de faire servir à la défaite la plus douloureuse qu'il pût redouter; puis reprenant son dossier, il sortit fier et désolé, comme il était sorti, certain jour, de la chambre mortuaire de sa femme.

Sur le seuil de la salle il rencontra Madeleine^ Elle pleurait encore ; mais on eût dit que ses larmes étaient un tribut involontaire de sa sensibilité féminine qui n'affectait pas autrement son énergie.

— Monsieur, lui dit-elle d'une voix ferme jusqu'à la rudesse, M. Georges m'a défendu de le venger ; j'obéis. Mais il m'a donné une commission qui m'em-

barrasse. 11 m'a recommandé sa mère. Qu'irai-je lui dire à cette pauvre femme?

— Il faut lui mentir, d'abord.

— • C'est mon affaire. Pendant une heure, tantôt, ne m'ont-ils pas dit que je mentais, ces menteurs I

— Il faut, continua M* Soudin, non pas la préparer, car on ne prépare pas les mères à ces affreuses surprises ; mais l'entretenir dans une illusion qui ne sera peut-être pas démentie. Ils l'ont condamné; heureusement tout n'est pas dit.

M* Soudin expliqua alors à Madeleine ce qu'elle devait raconter à madame Berroy .

Madeleine, sa leçon reçue et comprise, se dirigea en toute hftte vers la rue du Bois, tandis que M. Soudin, frôlant les murs, courbant la tête, se cachant dans la nuit, évitant toute rencontre, farouche dans sa douleur, rentrait chez M. Delatour, avec une nouvelle inquiétude. Qu'était devenue Emilie, qu'il n'avait ni entendue, ni aperçue à la fin de l'audience?

Madeleine courait. Elle avait peur d'être devancée par les mauvaises nouvelles. Comme elle tournait Tangle d'une rue, elle heurta une femme assise, ou plutôt affaissée au coin d'une borne.

— Dieu vous assiste, ma pauvre femme, dit-elle rapidement, croyant parler à une mendiante.

La femme se redressa.

— Madeleine! murmura-t-elle.

— Quoi I c'est vous, Suzanne?

— Oui. Je n'ai pas eu la force d'aller plus loin ; les jambes m'ont manqué tout à coup.

•» Eh bien! Suzanne, il faut vous relever et avoir de la force ; car vos maîtres, qui sont aussi les miens, ont besoin de nous plus que jamais.

— Ahl les pauvres gens! sanglota la servante.

— Ce que vous dites, je l'ai dit, reprit Madeleine Martin; et si j'avais pu les venger, j'aurais bien étranglé de mes deux mains le président des assises; mais les larmes et la vengeance, c'est bon pour se soulager soi-même ; cela ne soulage pas les autres. M^ Soudin va tenter l'impossible pour sauver M. Georges, et M. Georges m'a chargée de veiller sur sa mère. Si madame Berroy était tuée du coup, son fils ne se défendrait plus guère. Il faut l'empêcher de rien apprendre, Suzanne.

— Comment faire? demanda Suzanne en se levant tout à fait.

— Nous lui ferons croire qu'il a été condamné à deux ans et que M. Soudin se charge de faire casser le jugement.

— Mais d'autres lui diront la vérité.

— Quels autres? Vous ne laisserez entrer personne sans qu'on donne le mot d'ordre ; vous ne laisserez plus sortir madame Berroy sans la suivre. Je serai là, je vous aiderai. Les premiers jours seront difficiles. Les voisins et les amis se mettront bien vite au courant. Madame Berroy aura assez de chagrin pour

n'avoir pas envie de sortir ; noua ne la quitterons plus ; nous serons ses chiens de garde ; nous aboie* rons, lions mordrons, nous étranglerons, s'il le faut. Cela vous va-t-il?

— N'ayez pas peur, Madeleine, personne que moi n'ouvrira la porte; vous, vous irez au marché; moi, je me condamne à ne pas bouger, jusqu'à ce qu'on nous relève de la consigne. Mais» si M* Soudin, qui a perdu sa cause une première fois, la perd encore ; s'il ne peut sauver M. Georges, que ferons*nous?

•^ Ce que nous ferons? dit Madeleine avec une sorte de rugissement , nous lui dirons tout. Si on lui guillotine son enfant, il est tout simple qu'elle eu meure. Je n'aurai pas la cruauté de la faire vivre un quail d'heure de plus«

*- C'est juste, répondit simplement Suzanne.

Et les deux servantes s'appuyant l'une sur rautre, marchèrent rapidement vers la maison de la rue du Bois, s'exhortant en route» par l'échange de braves paroles, se fortifiant le cœur, pour empêcher leur yU sage de les trahir.

Madame Berroy était dans son salon, enfouie dans un fauteuil, veillée par madame Delatour, qui ne l'avait pas quittée de la journée. Les deux amies avaient longuement prié. Toutes les formules, toutes les litanies, tout ce que la crainte d'un malheur a pu inspirer d'invocations à la Vierge et aux saints avait été éptiisé dans cette longue préparation .

A la fin, l6B deux mères qui, sans se confier au* cune espérance, dans une angoisse pareille, et sans vouloir tenter la destinée par des projets d'union, se sentaient associées pour préparer l'avenir de Georges et d'Emilie, lasses de leur inquiétude et de leurs prières, se tenant d'une main, tandis que de l'autre elles laissaient pendre leurs chapelets, renversées dans leurs fauteuils, n'ayant allumé aucun flambeau, attendaient dans la nuit le coup du glaive qui allait percer leurs deux cœurs*

Le bruit de la porte de la rue, ouverte par une clef familière, les fit tressaillir.

— Voilà Suzanne, dit madame Berroy en se sou* levant»

— Elle n'est pas seule, dit madame Delatour* J'entends parler.

— Pas seule I Et madame Berroy se leva tout à fait.

On ouvrit brusquement la porte du salon.

•*-- Qui est avec vous, Suzanne ?

— C'est moi, madame, répondit Madeleine Martin avec un accent de gaieté qui faisait illusion, et en s'avançant.

— Vous, Madeleine, vous I Dieu bon, ils vous ont acquittée. Georges est avec vous ?

Madame Berroy avait toujours pensé que Made* leine Martin, femme d'un mari condamné, était l'ac* cusée principale, sinon la seule qu'on dût accuser.

16 LA nONDp DE NUIT

Puisque Madeleine était libre, c'était la preuve que les autres prévenus étaient acquittés.

— Non, M. Georges n'est pas avec nous, reprit Madeleine d'une voix qui ne trahissait qu'un peu d'ennui; et pendant que Suzanne,, moins prompte à mentir, n'osant encore jouer son rôle, cherchait à tâtons des bougies et le briquet phosphorique pour donner de la lumière.

— Pourquoi mon fils n'est-il pas là ?

— C'est que pour lui, tout n'est pas fini.

— Comment, le procès n'est pas terminé?

— Si, madame, devant la cour d'assises > mais M. Soudin veut aller en cassation.

Madame Délateur tremblait; elle n'osait interroger. Ce fut madame Berroy qui fit la question.

— Mon fils est condamné?

— Oui, mais on va casser le jugement.

— Condamné I à quoi?

Suzanne était parvenue à allumer une bougie, qu'elle tint droite devant Madeleine, comme pour bien éclairer le visage de celle-ci et montrer qu'elle ne dissimulait rien.

— Il en a, provisoirement, pour deux ans, dit Madeleine.

— Deux ans, s'écria madame Berroy, en agitant ses bras, et en retombant dans son fauteuil. Deux ans, luil mon fils. Ah I j'en mourrai! Quel malheur! quelle honte ! Deux ans !

La pauvre femme, fondant en larmes, se laissa aller à cette sorte de demi-évanouissement qui lui était habituel et presque doux, et qui servait d'expression suprême comme de soulagement à sa plus grande ' douleur.

Madeleine lança un regard à Suzanne :

— Elle est sauvée I semblait dire ce coup d'œil ; la vérité l'eût tuée.

Madame Belatour plaignait son amie, déplorait cette condamnation; mais elle se sentait pourtant soulagée d'un grand poids. Son frère et Emilie lui avaient fait redouter de plus grands chagrins.

Elle exhorta madame Berroy, qui ne s'interrompait de gémir que pour dire naïvement à Madeleine :

— Comment ont-ils eu le cœur de le condamner et de t'acquitter ?

Cette question revenait comme, un refrain, après chaque strophe de gémissement. Mais les douleurs qui prennent un rhythme ne sont jamais périlleuses* Rassurée sur les premiers effets de la nouvelle^ madame Delatour put quitter Suzanne. Quand elle fut sortie du salon et près de la porte delà rue, Suzanne, qu'elle remerciait, lui dit à l'oreille :

— Madame, vous nous aiderez à cacher la vérité. Ce n'est pas à deux ans qu'il est condamné, c'est à mort!

Madame Delatour allait pousser un cri, mais Su-

18 LA aOMDB DB NUIT

zaïme, plus prompte, lui avait d^à mis la main sur la bouche en lui disant :

— Prenez garde I Si elle vous entendait i Madame Belatour fit un geste de soumission.

— Condamné à mort 1 balbutia-t-elle en tremblant. Ah t ma pauvre Emilie, comme elle doit souffrir!

Et avec un élan naïf d'égoïsme maternel, elle se précipita hors de la maison de madame Berroy.

La grande salle de l'Hôtel de Ville s'était vidée . 611e avait repris son silence et elle allait apaiser dans la nuit les échos qui vibraient encore des clameurs de l'audience.

Deux personnes étaient seules restées, l'une, im«* mobile au banc dqs témoins, l'autre accoudée contre le banc des avocats.

Monsieur Capitain, soigneux de sa dignité et ju* géant qu'il était au moins inutile de s'exposer aux manifestations de la foule, attendait dans sa gravité ordinaire que la cour, d'un côté, et que la place, de l'autre, fussent entièrement évacuées, afin de pouvoir rentrer simplement et tranquillement chez lui. Quand sa prudence estima que le moment était op-

portUB, et quand il fit un mouvement pour sortir, Fautre personne, qui semblait l'observer, s'approcha de lui :

— Ah! c'est vous, monsieur Jeanson, dit monsieur Capitain de sa voix ordinaire.

-«- Oui, monsieur, j'ai cru qu'il était de mon devoir de rester pour vous accompagner.

— Vous croyez que j ai besoin de votre escorte ?

— Je crois qu'il n'est pas inutile de prendre cette précaution.

Monsieur Capitain s'était levé. Il alla à une fenô^ tre, regarda d'un air indifférent dans la cour :

^^ Tout est parfaitement tranquille de ce côté, monsieur Jeanson ; — puis, traversant la salle, il alla regarder du côté de la place i — et de ce côté éga-' lement ; les braillards sont au café ou au cabaret. Je vous remercie de vos bons offices. Les honnêtes gens peuvent encore rentrer chez eux, sans que la police les accompagne. Gardez votre sollicitude pour d'autres. Je n'ai pas peur,

— Cependant, vous avez attendu—

— Comme j'attends toujours, quand la rue est encombrée. Je hais la foule.

M. Jeanson, que cette froideur et cette ironie provoquaient dans sa sensibilité bourgeoise, ne put résister à la tentation de se venger, M, Capitain se di* rigeait vers la porte de sortie ; il lui jeta ces mots en le suivant ;

— Est-ce que vous dormirez cette nuit, monsieur Capitain ?

M. Capitain se retourna à demi.

— Pourquoi ne dormirais-je pas, monsieur Jeanson, puisque j'ai la conscience tranquille ?

— Moi, monsieur, qui ne suis qu'un instrument passif de la loi, qui n'ai dénoncé personne, j'avoue que je ne dormirais pas.

M. Capitain dédaigna ce reproche, cette épigramme et continua son chemin. Sur le seuil de la salle, il se retourna tout à fait.

— Étiez-Yous à Troyes, monsieur Jeanson, quand mon ami Gouault sortit de cette salle, par cette porte, descendit l'escalier que je vais descendre et, la cocarde blanche sur le cœur, alla ofirir sa poitrine aux sicaires de Bonaparte ?

— Non, monsieur.

— Eh bien , j'y étais , moi. J'ai vu s'accomplir ce meurtre infâme. J'ai vu le sang du martyr rougir la neige, blanche comme sa cocarde. J'évoque ce souvenir, quand je crains de faiblir dans l'accomplissement du devoir.

. — On s'en est aperçu tantôt à l'audience , reprit monsieur Jeanson. Cette fatale conservation sur monsieur Gouault et Louvel que vous avez rapportée, a pesé terriblement dans la balance.

— Peut-être, repartit monsieur Capitain, qui descendait posément le grand escalier et dont le pied^ à

chaque marche, faisait le bruit d'un pied de marbre sur la pierre.

On eût dit la statue du Commandeur rentrant dans le tombeau, après avoir touché la main de don Juan.

— Ah ! je ne me pardonnerai jamais, repartit vivement le bon commissaire de police, d'avoir aidé à une si abominable vengeance.

— Dites, monsieur le commissaire, à une expiation!

— Heureusement, Tarrêt peut être cassé.

— Tant pis ! dit M. Capitain,,d'un ton sec et tranchant comme un couperet.

Ce fut le dernier mot de cet entretien ; le notaire était au bas de l'escalier. Il sortit dans la cour, absolument vide, et prit le chemin de la place Saint- Pierre. M. Jeanson, qui s'était arrêté un instant devant la porte, se dit tout bas :

— Je vais le suivre tout de même. Quoi qu'il en dise, on pourrait Tinsulter ou le frapper... ce serait bien fait ; mais je ne dois pas le laisser faire. Je vais le suivre à distance.

La précaution fut superflue. Aucun vengeur ne se dressa sur la route du notaire, qui put rentrer chez lui la tête haute et l'âme roide.

M. Soudin et madame Delatour arrivèrent à peu de distance l'un de l'autre. Emilie, quand son oncle entra le premier, était étendue sur un canapé dans le salon, et sortie à peine du long évanouissement

pendant lequel son père Tavait rapportée, elle commençait à se souvenir. Avec la mémoire qui réveillait sa douleur, revenait son amour qui réveillait son courage.

Quand elle yli entrer son oncle, elle fit un dernier effort pour se lever, et lui tendant la main :

— Je veux la vérité, lui dit-elle d'une voix brève, fiéveuse.

— Quelle vérité ? tu sais tout.

— Oui, je sais ce qui s'est passé là-bas, mais la suite ? la fin ? Que prévoyez-vous ?

— • Calme-toi, d'abord.

— Je me calmerai, mon oncle, quand j'aurai pris une résolution, et j'attends votre parole potir me décider.

— Je ne puis te dire qu'une chose et te TafSrmër. Cet arrêt viole la loi, la jurisprudence, autant que rhumanité.

— Sera-t-il cassé ?

— Je l'espère.

— Vous l'espérez, tout autant que vous espériez l'acquittement de Georges.

— Je l'espère davantage.

— Vous n'avez pas de certitude ?

— Peut-on en avoir quand on compte sur les hommes ? Si les passions implacables qui ont dominé aujourd'hui la justice montent jusqu'à la cour suprême, Georges est perdu ; si la loi peut encore

être entendue de ceux qui en ont la garde, Georges est sauvé. Voilà ce que je puis te dire.

— Combien de temps durera cette incertitude ?

— Un niiois, six semaines environ.

— Et pendant ce temps, mon oncle, il vivra avec ridée de réchafaud ? Il sera seul, dans sa prison? Non, non, cela n'est pas possible.

— Mais que prétends-tu faire, mon enfant?

— Il sait que je Faime. Cet aveu, je ne l'aurai pas fait inutilement pour lui; mon amour le sauvera, ou lui. embellira si bien la mort qu'il la verra venir comme Punion éternelle de nos deux âmes.

— Malheureuse enfant ! s'écria M. Delatouf, tu veux te tuer, s'il est perdu !

Emilie se tourna vers son père, et les yeux brillants:

— Non, je ne me tuerai pas ; maïs je mourrai. Bn ce moment, madame Délateur entrait dans le

salon.

Elle entendit les derniers mots de sa fille.

— Mourir, s*écria-t-eHe en se précipitant vers Emilie, qu'elle enlaça de ses bras, je te le défends.

— Tu es une femme chrétieune, maman. Pourquoi donc as-tu peur de la mort pour ceux que tu aimes et qui doivent trouver le bonheur et l'amour au delà du tombeau ?

— Les chrétiennes, ma fille, se soumettent, supportent la vie, sans désirer de mourir.

— C'est ce que je fais, maman. Je ne désire pas la mort ; mais la mort peut me désirer.

M. Soudin avait pâli.

L'amour d'Emilie était pour lui comme un miroir sans tache, où son cœur retrouvait les traits effacés de celle qu'il regrettait toujours.

Ces aspirations d'un jeune cœur vers l'inflni lui rappelaient des adieux déchirants et peut-être un rendez-vous donné auquel il était infidèle en vivant.

— Tais-toi, lui dit-il d'une voix troublée ; tais-toi, je t'en conjure, Emilie, tu me fais mal.

Emilie ne ressemblait plus à la jeune fille que son père avait rapportée évanouie et mourante dans ses bras. Ses yeux avaient repris instantanément leur douceur ; sa bouche n'avait plus de frémissements nerveux. La sérénité, comme une lumière qui, pénétrant à travers des nuages, les dissout sans les déchirer, faisait s'évaporer le désespoir qui avait envahi par surprise cette nature vaillante. Le ressort brisé s'était ressoudé; la force rentrait dans son cœur. Elle vint offrir son front à M. Soudin.

— Je ne veux pas vous attrister, mon cher oncle, lui dit-elle avec douceur ; mais il est bon de tout prévoir, et maintenant j'ai tout prévu. Vous allez partir pour Paris. Je m'en rapporte à vous. Ce qui

sera humainement possible pour obtenir que cet ar-> rêt soit brisé, tous le ferez. Mais les juges, à Paris comme à Troyes, sont des hommes: le président des assises vient de Paris. Vous échouerez peut-ôtre. Je veux rester en face de cette idée. Ne craignez rien, moD oncle ; elle ne me fbra plus la peur qu'elle m'a faite, en se présentant à Timproviste. Je penserai, j'agirai comme si tout espoir devait être perdu, et j'aurai peut-être la joie, l'orgueil de le sauver.

Un éclair passa dans les yeux d'Emilie. Son père et sa mère la regardaient avec étonnement, l'écoutaient avec inquiétude. Que pouvait-elle vouloir? Son oncle l'avait comprise.

«— Chère enfant, lui dit-il en l'attirant à lui, tu me porteras bonheur, et moi, je bénis d'avance tout ce que tu peux vouloir. Les murs de la prison seront moins durs à percer que les cœurs des juges. Prends garde seulement à M. Capitain : et ne va pas prier dans les mêmes églises que lui !

— Ah ! mon oncle, comme vous me devinez toujours I Mais j'ai une demande à vous faire. Demain, vous irez à la prison : emmenez-moi.

— Y songes-tu? s'écria madame Delatour.

— T'afQcher ainsi? dit monsieur Delatour d'un ton plus indulgent.

— Cher père, reprit Emilie, c'est mon oncle luimême qui m'a affichée, aujourd'hui, en plein tribunal, et qui, devant toute la ville, Di'a proclamée la

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fiancée de M. Berroy. Il û*y a plus à revenir làdessus. Georges ne peut tous demander ma main ; je vous demande la sienne* Qu'il vive ou qu'il meure ; qu'il soit libre ou prisonnier ; â partir d'aujourd'hui, je me regarde comme sa femme, et je veux agir avec le droit qu'avait madame La Valette de sau^ ver son mari*

Monsieur et madame Delatour ne savaient que ré* pondre à ce langage doux et ferme . Ils s'épouvantaient de cette résolution qu'ils ne pouvaient combat^ tre qu'en invoquant-la situation de Georges Berroy, c'est-à-dire les raisons mêmes dont se fortifiaient Ta^^ mour et le dévouement d'Emilie.

M. Soudin réfléchissait :

•^ Tu viendras demain à la prison avec moi» dit-^il à sa nièce, apràs un intervalle de silence.

>^ Merci, mon oncle, répondit Emilie : et mettant ses deux mains sur sa poitrine, portant pour ainsi dire son cœur rempli, qu'elle semblait craindre dé laisser déborder, elle sortit du salon. Au même moment la servante vint annoncer qu'un monsieur dont elle ignorait le nom insistait pour parler immédiate^* ment à M. Soudin.

Mé et madame Delatour passèrent dans la salle à manger, où le dîner attendait inutilement des convives depuis plus de deux heures, et la servante, sur un signe de M. Soudin, introduisit le mystérieux vi* siteur.

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