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Il était enveloppé d'un grand manteau et coiffé d'un chapeau à larges borda rabattu sur ses yeux, dont la flamme seule était visible. Quand la porte du salon ftit refermée, et quand M. Soudin se trouva seul en présence du nouveau venu, G6lui<-ci défit lentement son manteau et se découvrit :
— Je suis Anthyme de Musse, dit-il d'une voix brisée, et en montrant un tel accablement, qu'avant de lui répondre M. Soudin lui offrit un fauteuil. Le mul&tre s'y laissa tomber ; des larmes ruisselèrent de ses yeux et des sanglots soulevèrent sa poitrine.
— Je vous avais reconnu, répondit M. Soudin«
-*« A mon signalement, n'estroe pas? reprit le mu* làtre avec amertume. Qar je n'ai pas comme les autres le pouvoir de rester ignoré. J'ai un masque que je ne puis arracher et qui m'empôcha de me déguiser. Oui, je suis ce misérable qui a dénoncé G^eorges Berroy.
-« Non, reprit M. Soudin en lui tendant la main,
vous êtes l'ami généreux, mais imprudent, qui a cru sauver Georges Berroy, en immolant son honneur.
«p-ti Quoi? vous savez?... dit Anthyme, en prenant avec hésitation la main que lui tendait l'avocat,
-* Oui, monsieur, je sais tout. N'ayez donc pas de honte. Je vous estime et je vous plains de tout mon eœuF
^ Qui donc m'a trahi ? demanda Anthyme,
^ Personne. J'ai su par la police comment votre prétendue dénonciation lui était arrivée. Le faux
abbé Godard m'a fait deviner le véritable Musse. D'ailleurs vous avez inspiré à Georges une si parfaite amitié que. son inébranlable foi dans votre honneur faisait hésiter mon scepticisme de vieil avocat.
— Ah ! il n'a jamais douté de moi ! pas une minute ! reprit Anthyme, dont le sombre visage eut un rayonnement subit.
Puis la réflexion ramena et épaissit aussitôt les nuages sur son front.
— Hélas ! c'est ce qui Ta perdu. S'il avait pu croire que je le trahissais, il était sauvé. Vous, monsieur, vous auriez donné l'autorité de votre talent et de votre caractère à cette supposition. Suis-je assez malheureux I Je trouve dans l'estime môme que j'ai inspirée l'obstacle à un dévouement qui était ma vie. Je me suis déshonoré, et il est perdu.
— Non, monsieur, vous n'ôtes pas déshonoré. La vérité se saura. Je la proclamerai. Quant à notre ami, s'il est en péril, il n'est pas perdu; et si, comme je l'espère, je parviens à faire casser la sentence de mort, c'est vous, monsieur, qui m'aurez aidé et qui aurez fait à vous seul les trois quarts de ma tâche.
— Moi I dit Anthyme avec un tressaillement de fierté. Comment cela se peut-il, puisque malgré les plaidoiries des autres avocats , ils l'ont condamné ?
— Les juges, reprit M. Soudin, ont, par une interprétation abusive, passionnée , appliqué à des écrits une peine que la loi réserve exclusivement aux
aeies. J'espère que la cour de cassation le comprendra. Mais si le jury a nié les actes, le complot, et a déclaré que Georges n'était pas coupable sur ce chef, c'est vraisemblablement parce que les jurés ont cru à un entraînement, à une manœuvre. Georges ne leur est plusapparuque comme un jeune homme crédule, tombant dans le piège d'un homme habile. Ne regrettez pas votre généreux sacrifice.
— Mais si la cour de cassation confirme le jugement] de la cour d'assises ?
— Alors il faudra aviser à sauver Georges, autrement que par les moyens de la loi.
Antbyme se leva.
i — Vous me redonnez du courage, monsieur. Je suis venu désespéré me confesser à vous, me faire pardonner mon impuissance, et ensuite, selon vos paroles, je me serais livré à la justice, ou je me serais tué.
«— La justice ne vous attend pas et ne vous recevrait pas. Le jugement qui sera rendu dans la dernière audience de la session vous déclarera , sans aucun doute, libre et absdus, comme révélateur. Quant à votre suicide, il ne réparerait rien, pas môme la brèche que vous croyez faite à votre honneur; il ne consolerait, et surtout il ne vengerait personne !
— Ahl si Georges meurt, que m'importe la vengeance !
— Quel patriote ôtee-vous donc? repartit M. Soudin avec autorllé. Et parce qu'un héros, un martyr en« ganglante et sanctifie votre drapeau, vous le déier^ tez? Ahi vous ne savez pas aimer, monsieur i% Musse.
— -Moil rugit le mulâtre, en se frappant la poi^* trine.
— Non^ car vous ne savez pas haïr. Dans quel but faites-vous donu des associations comme celle du Lion dormant, si pour un soldat qui tombe vous ra«^ noncei à la lutte? Ah 1 si Georges m'eût écouté ! s'il était venu à moi, avant d'aller h, vous, je lui aurais montré un autre chemin, à ciel ouvert. Je l'aurais affilié à cette société des patriotes qui n'a pas d^autre formule que la liberté, d'autre but que la liberté, d'autre moyen d'action que la liberté. Vous croyas) aiguiser des épées dans vos conciliabules; vQua n'ai« guisez que la guillotine. Ce gouvernement tombera sous une révolution, et non sous une conspiration.
— Il faut un chef pour une révolution, comme pour un complot.
— Non, monsieur. Les révolutions qui se font avec des cheft se font à leur profit : ce sont des coups d'État ou des restaurations; ce ne sont pas des révolutions. 1789 fut une œuvre nationale; le 18 brumaire fut une œuvre personnelle et par conséquent antinationale. Quand un pays sait ce qu'il veut et le veut bien, il trouve toujours des instruments de son
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émanoipation. Washington reçut sa mission ; il i|e l'imposa pas. Nous conspirons,. nous, pour éclairer l'opinion; yous conspirez pour la violenter. Je comprends que ridée du suicide vous vienne, quand votre espérance est trompée ; parce que vous vous appuyez sur un homme,* et que, l'homme disparu, il ne vous reste rien. Nous ne désespérons Jamais, nous qui servons unQ idée étemelle et invincible.
i--t Vous aurez beau ftiire, reprit Musse avec un sourire, le jour où votre idée triomphera, il faudra rincarner.
mm Pourquoi donc 9 upe Ohàrte nous suffit t «^ Une ehartel dit Musse aveo mépris, vous en ave^ une et vous n*ètes pas content I
— Je suis, au contraire, fort content de l'avoir ; c'est le gage de la Révolution, et le gouvemepent qui l'a Jurée n'a besoin que de la violer pour tomber ; nous n'avons besoin, nous, que de veiller sur elle, pour conspirer. Voilà ee que j'aurais fait oompren^» dre & Georges Berroy. 811 m'eût écouté, 11 serait libre; vous ne parleriez pas de suicide ; et je n'aurais pas le cœur déchiré comme Je ne croyais pas qu'il fût possible de me le meurtrir.
— Monsieur, dit Anthyme avec tristesse, vous voulez me donner plus de remords que je n'en avals déjà.
— Non; je veux que yous vous rattachiez à la vie, pour vous d^abord, qui êtes un homme de cœur, et
qui devez vous dévouer à réveiller la patrie et non à ressusciter l'empire.
— A mon âge, monsieur, interrompit Antbyme en secouant la tète, surtout quand on a été -soldat, on ne change pas de drapeau.
— Le drapeau est le même.
— Et puis, que vous dirais-je? continua Musse; appelez cela superstition, préjugé, faiblesse : ce héros, ce captif, ce martyr de Sainte -Hélène, nous l'aimons d'une tendresse filiale. A-t-il été terrible, funeste? Je n'en sais plus rien. Je sais seulement que c'était un homme et qu'il nous rendait fiers d'être hommes; je sais que de son temps, on vivait et on mourait dans une atmosphère embrasée; et qu'aujourd'hui on étouffe, on languit dans un ciel tranquille. Tenez! c'est bête comme tout ce que je vais vous avouer; mais depuis que je sais qu'il est brûlé par le soleil des tropiques, je sens qu'il m'est plus cher; comme si cet empereur des blancs que les blancs ont laissé vaincre allait devenir l'empereur des mul&tres. C'est insensé! Vous le voyez; on ne convertit pas, on ne guérit pas de vieux fous comme moi.
— On les aime quand même, et on les estime toujours, repartit M. Soudin en prenant les deux mains d'Anthyme. C'est aussi pour notre ami, pour notre enfant, que je veux vous donner du courage. Sauvons-le d'abord; nous nous le disputerons plustanK
— Ne craignez rien, dit Musse avec une énergie sauTage et les narines frémissantes, dussions-nous mettre le feu à la ville, il n'ira pas à Téchafaud.
— Résignez-vous donc, reprit M. Soudin, à continuer ce rôle qui vous pèse, mais qui nous rendra de grands services encore, et quand je verrai Georges, je lui dirai que je vous ai embrassé pour lui ; alors, j'en suis sûr, il m'embrassera de grand cœur pour vous.
M. Soudin, en achevant ces mots, tendit les bras à Antbyme ; et ces deux hommes s'étreignirent, en pleurant des larmes viriles.
La prison de -Troyes, je crois l'avoir déjà dit, est installée dans un ancien couvent de. cordeliers. En 1821, un cours d'eau baignait les murs d'un côté ; le rempart de la ville les dominait de l'autre. Aujourd'hui le rempart est abaissé, le cours d'eau a été enfermé et se déverse clandestinement dans le canal. La prison, avec ses toits immenses, ses paratonnerres, ses murailles, ses fenêtres garnies de hottes en bois, forme la perspective la plus maussade pour le promeneur.
Je n'oserais afQrmer qu'en 1821, la prison fût
trèa-gaie à Tintérieur et très-riante au dehors. Mais les murs étaient moins hauts, des arbres y versaient de l'ombre ; des jardins s'y adossaient et le rempart semblait comme une terrasse de verdure qui récréait un peu les regards des prisonniers. On venait mêmot quand les assises promettaient un criminel intérea* sant, sur le rempart, comme à un belvédère qui permettait d'apercevoir dans la cour de la prison Tob-» jet de la curiosité de la ville. Le concierge des Cot" liehêrs^ auquel cette complaisance profitait, s'arrangeait toujours pour que le prisonnier en vogue sq promenât à certaines heures, dans uneertaiii endroit^ et fournît aux yeux le régal attendu,
La prison est vaste, et rarement remplie. Elle servait jadis de caravansérail aux convois que l'on expédiait de différents points du Nord, de l'Ouest ou du Midi, vers Clairvaux.Le chemin de fer a supprimé l'étape de Troyes et les bénéfices qu'elle procurait à tout le monde, notamment au concierge.
C'était un personnage que ce concierge. On l'appe^* lait volontiers mon$ieur h directeur^ bieu qu'il uq dirigeât guère que la cuisine spéciale des prisonnier^ assez riches pour se permettre les douceurs delà pis-» tôle ; mais c'était, en réalité, un négociant de génie. On avait recours à lui pour toutes sortes de fourni* tures. Le travail des prisonniers lui permettait d'être toujours muni de marchandises, qu'on eût achetées à meilleur compte dans les magasins delà ville, mais
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dont la qualité paraiëisait bien supérieure» eH n'éteni plus garantie par Tétiquette d'un marchand patenté.
Il Tendait des oiseaux qu'ii faisait apprivoiser par les prisonniers et qui nés» instruits en prison» semblaient avoir moins que d'autres l'instinot de la liberté.
Il vendait ded feuilles de mûrier aux écoliers qui élevaient des vers à soie^ et de la volaille, engraissée sans doute aux frais de l'État, aux principaux hôtels de la ville. Le préfet, les jours de gala, et le président des assises à son ordinaire, ne manquaient jamais de se régaler avec les chapons det Cordeliers^
M« Nicole, le directeur-concierge^ n'avait pas l'aspect ftirouche d'un guichetier. Il suspendait le trousseau de des grosses clefs à un clou dans sa chambre et ne 1q portait pas à sa ceinture, ainsi que font les geôliers des mélodrames. Quand il sortait, il s'habillait comme le bourgeois le plus cossu^ et dans l'exercice de ses fonctions, il était toujours fort correctement, quoique très-familièrement vêtu.
C'était un homme de cinquante ans environ qui trouvait sa place bonne, l'embellissait tous les jours, et communiquaitbien un peu de sa satisfaçtionà ses pensionnaires. J'ajouterai qu'il était le père d'une fille de quinzQ ans, grande, forte, alerte, presque jolie, qui semblait avoir grandi, avec hâte, derrière le mur de la prison, comme ces fleurs ou ces plantes qui dans l'ombre montent rapidement vers le soleil.
pour échapper à rbumidité. Mademoiselle Jeanne- Nicole connaissail tous les avocats, les recevait, les renseignait ; elle suppléait son père dans quelques soins intérieurs. Les prisonniers Taimaient, dès le premier jour de leur entrée, et la respectaient jusqu'à la dernière heure de leur séjour.
Ces détails sont nécessaires pour faire comprendre ratmosphère d'hospitalité provinciale qu'on respirait jusque dans cette demeure de Texpiation. La porte, un peu vermoulue, qui passait pour l'ancienne porte du palais des comtes de Champagne, apportée là comme une épave de la féodalité par la Révolution , ne méritait pas l'inscription que Dante a mise au frontispice de Tenfer. On espérait dans cette prison, pleine de bonhomie, quand on passait devant ce logement de M. Nicole, garni de volières, égayé par ces prisonniers chantants, fleuri de roses qui recevaient la rosée, comme si elles se fussent épanouies en plein jardin ; quand M. Nicole se mettait à votre service, comme le majordome d'une vieille maison; quand il prenait son trousseau de clefs comme pour aller vous choisir à la cave sa meilleure bouteille ; quand mademoiselle Jeanne vous souhaitaitla bienvenue, et avec son allure de rosetrémière, se penchait pour vous faire de la tête la seule révérence qu'elle eût apprise.
Georges Berroy, ai-je besoin de le dire ? était l'objet des plus délicates attentions de la part de M. Ni-
cole et de sa fille. Il n'y avait plus de madame Nicole, au moius sur la terre. Tous les adoucissements compatibles avec le règlement étaient offerts à Georges, avant le procès, et quand le secret fut levé, il recevait les visites de sa mère, non dans sa cellule ou au greffe, mais dans la plus belle chambre de l'appartement de M. Nicole, ce qui ôtait à l'entrevue son caractère trop pénible et ce qui pouvait donner l'illusion d'une maison de santé.
Après l'arrêt de la cour d'assises, M. Nicole éprouva une minute d'embarras. On soustrait ordinairemient les condamnés, par une séquestration absolue, aux curiosités indiscrètes de leurs co-détenus. Il est convenable de faire commencer pour eux l'isolement, le retranchement de la vie, et de les préparer au tombeau. Les règlements ont prescrit ce premier deuil, porté par le condamné lui-même.
Mais à Troyes, la chambre des condamnés à mort était,, en 1821 , dans la partie la plus sérieuse, la plus triste de la prison. Georges avait une telle sérénité sur le front, une lumière, pour ainsi dire, si vivante, que le directeur (donnons-lui ce nom, puisqu'il va le mériter) comprit qu'il était cruel d'étouffer sous la voûte d'une ancienne chapelle cette protestation de la jeunesse, de la force, de l'avenir, de l'innocence. M. Nicole, bon par nature, sceptique par état, impartial entre les juges et les condamnés, ne se lais** sait pas plus influencer par les belles paroles du ré-
quisitoirô que par les larmes ou les serments des condamnés. C'était lui qui jugeait en dernier ressort; maié il jugeait pour lui seul, et c'était là le malheur; car il eût, dans bien des cas, réformé fort à propos des Jugements iniques ou réparé le tort fait à la morale par des indulgences scandaleuses.
Depuis plusieurs mois, il avait son opinion faite sur le compte de Georges et Tavait proclamé innocent. Aussi fut-il très-affecté, quand on lui commanda la calèche, ce qui était un symptôme infaillible, et deTint-il très^sérieux, quand il connut^ avant le retour même de la voiture, le résultat du procès*
Sa ûlle Jeanne 1 observait pendant qu'on ouvrait la grande t)orte et que les condamnés entraient dans la cour i il tenait ses clefs à la main, et les remuait machinalement les unes après les autres, comme s'il eût voulu en -chercher une qu'il ne trouvait
•^ J'espère bien que vous n'allée pas déménager Mi Berroj) dit mademoiâelle Nicole*
•^ Je devrais le faire ; mais Je ne m^en sens pas le eouragei
— Nofl} voue no devea pas le faire» M* Berroy n'est pas un assafisân» Ce n'est pas un condamné comme un autre*
^ Tu as raison.
Allumant sa lanterne, M. Nicole conduidt Georges d( fioudttiUe qui éisieai logés, porte à porte, dans le
même couloir. En montant l'escalier» Georges s'arrêta, un peu essoufflé.
— Esi-cB que tous sarez?... dit-il au directeur.
— Oui, monsieur, répondit M. Nicole, gravementi je sais tout.
— Vous attendiez-YouB à cela ?
— Je m'attends toujours à tout> monsieur; j'en ai tant TU 1
Georges, qui aTait repris haleine, graWt quelques marches ; quand il s'arrêta une seconde fois, au second palier, se tournant Yers M. Nicole :
— Vous qui aTez de l'expérience, lui demanda-t-il, croyez-YOUs que la chose aille... jusqu'au bout?
La lanterne trembla un peu dans la main qui la portait.
— Je suis bien embarrassé pour tous répondre» dit d'une Toix hésitante l'honnête M. Nicole.
— Oh! ne tous gênez pas; n'ayez pas peur.
M. Nicole hocha la tête.
— Ce n'est pas la peur de tous attrister qui me re*tient, monsieur Berroy ; car je Tois que tous aTez le courage qu'il faut aToir; mais c'est qu'en Térité je ne sais que dire.
— Oh t TOUS en dites assez. Mon cas est douteux, n'est-ce pas ? Allons ! c'est encore un mois ou deux d'ennui, d'attente.
On était arriTé deTant les portes des deux cellules.
Houdaille, avant d'entrer dans la sienne, tendit la main à Georges Berroy.
— Bonne nuit, lui dit-il, en accentuant son souhait d'un sourire.
— Je crois que je dormirai bien, répondit Georges avec simplicité, je suis brisé de fatigue. Bonne nuit aussi, mon amil
Houdaille fut verrouillé dans sa cellule et M. Ni^ cole précéda Georges dans la sienne.
C'était évidemment une des plus grandes, une des mieux situées de la prison. Elle avait les proportions d'une chambre. Située au troisième étage, elle recevait abondamment l'air et la lumière. Par un hasard que M. Nicole n'avait pas corrigé, les hottes en bois placées devant les deux petites fenêtres, du côté du rempart, étaient plus basses que dans les autres chambres, si bien qu'avec le plus petit effort, en se haussant sur les pieds, ou en montant sur une chaise, on pouvait voir, non-seulement les remparts, mais encore le mail, qui était au delà, et un horizon de verdure, dans une succession de jardins. Les planches ne paraissaient avoir été placées que pour épargner au prisonnier la vue du préau et des toits inférieurs de la prison.
Georges aimait et appréciait sa chambre ; depuis sept mois, il l'avait ornée, arrangée ; il y avait suspendu fies souvenirs, accroché ses pensées. Il s'y retrouva avec bien-être; il lui sembla que rien n'était
encore changé dans sa yie, puisque rien n'était changé dans sa chambre.
— - Je craignais de ne pouvoir dire adieu à tout cela, soupira- t-il en jetant son chapeau, son manteau, sur son lit et en promenant son regard autour de lui. Monsieur Nicole, vous me gâtez.
Le directeur alluma une chandelle, qu'il plaça sur la table de Georges.
— Pourquoi vous aurais-je dérangé, lui réponditil, puisque que vous vous trouvez bien ici?
— Sans doute, mais le règlement?
— Le règlement, monsieur i je le respecte. C'est pour moi comme ces barreaux en fer que je ne puis ni scier, ni desceller pour faire plaisir à un prisonnier, mais derrière lesquels je me réserve de clouer des planches plus ou moins hautes et plus ou moins jointes.
Georges remercia d'un signe de tête. Il alla à la fenêtre. La lune mettait comme un drap d'argent sur le chemin du rempart et miroitait au loin dans les flaques d'eau du canal, alors inachevé.
— La belle soirée 1 dit-il.
— Que faut-il vous monter pour souper? demanda M. Nicole.
— Ce que vous voudrez ! On devrait, au sortir de l'audience, exécuter les condamnés à mort, ne pas leur laisser le temps de trop attendre, d'avoir des préventions contre la guillotine. J'envie M. Gouaultl
4i LA ROMDB DB NUIT
L'encre n'était pas sécbée sur le libellé de sa Bantence, qu'on le fusillait ! Moi, Bi Ton me disait de choisir mon jour et mon heure, je répondrais : tout de suite I à la condition de pouvoir sortir par cette te^ nôtre, d'aller vers un échafaud placé là-bas, dans cette lumière qui fait comme un chemin céleste. Je ne sais pas quel homme je serai dans un mois; mais je sais bien qu'aujourd'hui je suis prêt,
««• Ce n'est pas bien de parler ainsi, monsieur, reprit M. Nicole, avec un tou de paternel reproche ; quand on a votre âge, vos espérances, tant d'années à vivre, et si peu de crimes à expier; surtout quand on a une mère et des amis,..
Georges se sentit mordu au cœur; U quitta la fenêtre, vint à la table, tomba sur une ehaise et s'accouda I des larmes jaillirent de ses yeux,
— Pauvre mère I dit-il. Vous avez raison, M, Ni' eole. Quand on n'est pas seul au monde ; quand on a une mère qui ne vit que pour vous et d'autres cœurs qui vous aiment, il ne faut pas être si fier de s'être fait condamner à mort. Vous ave« raison.
M. Nicole, qui se connaissait en chagrin^ et qui en avait vu de toutes sortes, de toutes qualités et (je toutes sincérités, trouva celui-là salutaire et respectable. Par état, il avait dégusté bien des larmes, afin de démêler celles que l'hypocrisie conseillait aux condamnés. Les larmes de Georges avaient la saveur
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des lî^rmea yraies et fécondes, pluies d\\ eœur qui font fleurir même le désespoir.
Bf^ redescendant, M. Nicole avait k I4 foii l'air attendri et satisfait.
— Comment va-Hl? lui demandî^ sa fille,
^ Bien. C'est un homme, et c'est encore \m enfant. Il ira intrépidement où jl faudra aller, et il pleure, en pensant à sa mère.
r-* Jl doit être Uen beau dans sa douleur, reprit m^dçimoiselle Jeanne avec un petit soupir d'artiste.
M. Nicole savait que les admirations de sa OUq pour les prisonniers ne tendaient aucun piégei h SQ» imiocence. C'était 1^ vertu de son état.
— Tu vas le voir, lui dit-il obligeamn^ent, car tu vas \m monter k souper, ainsi qu'à son voisin»
Quelques instants après, en effet, M. Nicole et ps^ fille portment à Berroy et à Houdaille leur rpp^gi cju soir,
Qeorges fut retrouvé dans la môme attitude. hQ front dan^ les mains, il pleurait doucement,
Jeanne prépara son couvert, sans qu'il s'en appr» ►çût. Quand elle eût Qni ;
— Désirez-vous quelque chose encore ? lui demaU' da-t-elle de sa plus douce voix.
Georges écarta les mains, regarda vaguement et secoua la tête ;
— Ce cjue je désire, vous ne pouvez me, le donner, mademoiselle Jeanne»
— Je puis le demander à Dieu, répondit la jeune
mie.
— Oh i ce n'est pus ce que vous croyez i Mais je sens que je passerais une nuit heureuse, si j'étais rassuré sur le compte de ma mère.
— Ce n'est que cela ! dit Jeanne avec vivacité. Je ferai la commission. Il n'est pas tard, et je serai bientôt de retour. Est-ce tout ?
— Puisque vous êtes si bonne, commença Georges..., puis il s'interrompit, réfléchit... C'est tout, dit-il.
Quand Jeanne et son père eurent quitté la cham-^ bre, Georges murmura à demi-voix :
— M'informer d'Emilie c'était lui faire injure.
Il n'avait besoin que de regarder dans son propre cœur, pour la voir. Il n'avait besoin que de se rappeler les deux journées du procès , pour l'entendre. Pourquoi tout à coup, au milieu de cette évocation, se leva-t-il, transporté, et vint-il à sa fenêtre contempler encore pendant longtemps la belle nuit argentée? Pourquoi avait-il besoin, en pensant à Emilie, en s'imaginant qu'il la voyait, de regarder de la lumière et du ciel ?
Que ceux qui ont aimé, souffert et pleuré, répondent; les autres ne sauraient le comprendre.
Georges resta plus d'une heure à la fenêtre, monté sur une chaise, absorbé dans la vision d'innocence, de bonheur, d'amour et de prière qu'il trouvait dans
cette belle soirée. Il bénissait jusqu'au brouillard léger, argentin, qui lui dérobait parfois le tableau du rempart, du mail et du ciel, et qui lui semblait une image de sa destinée^ incertaine, flottante, suspendue entre le ciel et la terre, entre la yie et la mort, mais pure et blanche, dans sa confusion.
Âu bout d'une heure, il entendit le bruit des verroux qu'on tirait, et se retourna yivement. Jeanne Nicole, une lanterne à la main, les joues colorées par la course, la poitrine haletante, les yeux brillants, la lèvre entr'ouverte par un sourire, venait à lui.
— La commission est faite, dit-elle, (ïeoi^es quitta la fenêtre et pftlit.
— Rassurez-vous , monsieur , madame Berroy dort, paisible. Elle ne sait que ce que Madeleine Martin et Suzanne lui ont dit ; elle croit à deux ans de prison; elle est persuadée que le jugement sera cassé, que vous serez bientôt libre. Dormez en paix.
— Merci, mademoiselle Jeanne. Combien de temps durera Terreur de ma mère?
— Oh i ne craignez rien ! on ne laissera approcher d'elle aucun indiscret, et quand elle viendra ici, ^ nous dirons comme Suzanne et comme Madeleine.
— Oui ; mais cette sécurité peut être suivie d'un terrible réveil, si mon pourvoi est rejeté.
Jeanne se rapprocha de Georges, et levant sa lanterne de façon à en être bien éclairée :
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^ im Gh bieul lui ditrelle eu le regapdwt «yeo deg yeui( fixes fit en montrant aea dents blanches dans un large aourire, attendrez-vous qu'on vienne vqus obercber pour vous conduire à la place du Marché §^ Mé? Si j'étais un homme, il me semble qu'il^me serait facile de passer par cette fenêtre et de monter jusqu'au rempart.
«-r FuirI dit Georgea avec dédain.
« Non, mva s'ei^voler, repartit la jeune'fllle avec un geste charmant, en faisant claquer sea doigts en l'air.
— Vous êtes bonne, mademoiselle Jeanne, je vous remercie.
Il attira la jeune fllje par un mouvement d^efifusion fraternelle, et lui mit sur le front le long et tendre baiser qu'il ne pouvait donner à sa mère et à Emilie'
Jeanne rougit, se recula, toute confuse. Sur le peuil de la chambre, elle s'arrêta i
«n A propos, dit-elle avec un rire enfantin, j'oubliais quelque chose que mademoiselle Suzanne m'a donné pour vous.
^ Qu'est-ce donc?
Jeanne Nicole tira de son corsage un petit bouquet de violettes et, le montrant de loin :
-rr- Yqus ne l'avez pas senti, demanda-t-elle avec une innocente raillerie, quand je me suis approchée de vous? Pourtant il embaume.
Georges tendit la main.
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•^ Qoime Suzanne I murmura-t-il,
Jeanne, par un geste rapide, retira h oUq le \>Q\^^ quet, ay^nt quq Georgeg eût pu le saisir :
-* Attendes;, dit-elle, vous ne connaissez pas en? core toutes les vertus de ces petites fleurs* Qn m'^ bien recommandé de vous dire qu'elles disaient partie d'une touffe qui est dans un vase sur le petit guéridon de marbre du salon; que madame YOtrp mère les a eues près d'elle toute la journée et qu'el-^ les ont été cueillies
Mademoiselle Nicole s'arrêta. Cette fille de geôlier s'entendait aux tortures,
— De grâce ! dit Georges d'un ton suppliant.
— Qu'elles ont été cueillies dans le jardin de madame Délateur par n^ademoiselle Emilie.
Georges s'élança, enleva les violettes des maûui de Jeanne^ et les portant à ses lèvres i
— Merci, merci, dit^il à la jeune fille.
— Me ferez-vous faire encore dea commissions ? demanda mademoiselle Nicole.
— Ah 1 vous êtes un ange, repartit Georges qui était revenu à sa table, et qui semblait vouloir y manger les violettes.
Le compliment ne donna, cette fois, aucune oon*fusion à Jeanne; elle regarda le prisonnier avec un sourire plus sérieux et sortit de la chambre. Derrière la porte, pendant qu'elle fermait aveq précaution la grosse serrure, pour que le pauvre prlSQUMer
n'entendit pas trop distinctement ce bruit odieux, elle m dit à elle-mè me :
— Il m'a repris son baiser pour le donner aux violettes. Mais je ne lui en veux pas I A.h I si j'étais libre, comme il auraitbientôt sa liberté ! *
Et tout en regardant le trousseau de clefs paternel qu'elle avait passé dans le ruban de son tablier, elle descendit rapidement le grand escalier de la prison.
Le lendemain de très-bonne heure, M. Soudin, introduit par M. Nicole en personne, qui se retira aussitôt, entrait dans la chambre de Georges Berroy. L'avocat était plus pftle que le condamné. Ils se regardèrent, n'osèrent s'interroger d'abord sur la nuit qu'ils avaient passée et s'embrassèrent.
— Georges, dit M. Soudin, voici votre pourvoi : signez-le.
— Volontiers; je n'ai nen à vous refuser.
Georges signa le papier qu'on lui présentait. Gomme
il le reudait :
— Vous ne le lisez pas? lui demanda M. Soudin. — A quoi bon?
— Ahl mauvais avocat, vous perdez une belle occasion de prendre une leçon de droit.
— Sérieusement, moDsteur, vous croyez à la valeur de ce pourvoi ?
— Si je crois à la valeur de mon argumentation? Certes, de toute mon âme. Je vous pardonne d'en dduter ; mais je ne me pardonnerais pas de vous suggérer une espérance que je n'aurais pas.
— Espérer I reprit Oeorges, en retenant ce mot sur ses lèvres par une vibration lente et douce. Quel motl comme il est difficile de le chasser de la langue humaine, et plus difficile encore de le déraciner du cœur humain ! Depuis hier, je me le suis répété bien des fois. Je Tai repoussé ; il est revenu obstinément. Oui, j'espère dans une justice plus haute que celle des hommes, qui me punirasi je dois être puni, mais qui n'essayera pas de me torturer ; oui, j'espère dans une vie qui ne dépendra pas de douze bourgeois effrayés, oui, j'espère dans des amitiés qu'on ne pourra pas ternir, et j'espère dans un amour qui ne finira pas I
Après avoir exhalé dans ces paroles enthousiastes, dans cette sorte de prière du matin, l'hymne de son cœur, Georges se calma et continua presque gaiement :
— Si vous saviez, cher maître, comme la première nuit d'un condamné à mort lui sert à rectifier ses idées I comme l'effort qu'il a tenté lui parait mes* quin ! comme la société qu'il a voulu ébranler, en employant toute ses forces, lui parait formidable,
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elle qui, du bout du doigt, lui casse les bras et le rejette mutilé, condamné à mort, sur le caillou ion\ i\ faisait le rocher d'Ëncelade! Quels hommes pn donnerait à la génération future, si Ton faisait passer tous les aspirants à la virilité par une oondamnatioa à mort!
— Je vois, dit M. Boudin, que vous avez peu dormi cette nuit.
— Oe n'est pas de ma faute. Je pepsftis dorpair e\ rôver. Une herbe magique, une petite fleur qn'm m- a envoyée de la maison maternelle, et qui avait été cueillie dans un jardin que vous connaissez, p^'ate^u éveillé toute la nuit et m'a donné de beau^ rèyest Je suis encore dans l'ivresse de mon insomnie. Jq vous en prie, laissez-moi n'en sortir que lentement et exousez*moi de tant bavarder,
^ Ah I cher enfisint, oe n'est pq^^ moi qui (couperai vos ailes. Rêvons ensen^ble; et pour commencer, laissez-moi vous raconter mes songes d'biep au soir.
Georges fit asseoir M. Soudin, s'assit tout contre lui, et, lui prenant les âdux mains ;
— Parlez, dit-il d'une voix haletante.
f^ Ce n'est pas à-elk que je parlerai tout d'abord.
— Oh ! je vous en supplie I
-^ Qu'aurais-rje à vous apprendre que vous ne sachiez déjà? Elle a pleuré, elle a séobé SQS l^ro^es; elle est forte, elle espère.
LA BONDB DH KUIT 51
mmAhl eommd je l'aima I murmura Georges avec
passion.
^ J'ai reçu hier, après l'audieBce, la visite de votre ami Anthyme de Musse.
-^ Lui 1 il est à Troyes? l'imprudent, le malheu-. reuxl
r^ Il est à Troyes où, dans quelques jours, H pourra se promener impunément, absous et accablé de cette absolution.
fn9 Pauvre Anthyma I
nr Ne le plaignez plus ; car il sait que vous n'avez pas douté de lui une seule minute. Il est vequ à iqoi, désespéré, craignant d'avoir livré pour rieii sou honneur en p&ture à l'opinion. Je l'ai rassuré; je lui ai dit, ce qui est vrai, que votre chance de salut vous vient de lui. Que s'il a été imprudent, en vous engageant dans ces affiliations dangereuses, il a fait tout ce qu'on peut attendre de la force humaine pour vous sauver. Je Tai embrassé comme un brave cœuFj un peu fou, mais fou de dévouement et d'amitié, et je lui ai promis de vous embrasser en son nom.
— Merci, merci, dit Georges, en étreignant M. Soudin par un embrassement filial, et en se levant ensuite avec vivacité. La douleur d'Anthyme était mon remords. Vous venez de m'enlever un fardeau pesant. Oui, c'est un brave cœur; vous l'avez bien jugé, Si j'avais douté de lui^ il serait mort ; et si je meurs, il se tuera. Ne puis-je le voir, l'embrassçF?
— C'est impossible maintenant, et jusqu'à ce que je connaisse le sort de notre pourvoi.
— Pauvre Anthyme !... Maintenant, M. Soudin, parlez-moi d'elle.
Au lieu de répondre, M. Soudin regarda Georges en silence, avec des yeux profonds, curieux. Il plongeait dans ce cœur gonflé de tendresse, qu'il allait faire déborder.
— Pourquoi vous taisez-vous ? balbutia Georges.
— Parce que ma vieille bouche d'avocat, mon jeune ami, dirait mal les douces choses que vous brûlez d'entendre, et parce que j'ai amené un orateur qui parlera mieux que moi.
— Elle 1 s'écria Georges qui bondit tout à coup. -— Oui, elle est
Georges s'élança vers la porte ; M. Soudin le retint par le bras :
— C'est une grande faveur, mon ami, que M. Nicole nous accorde.
— Oui, oui, je le remercierai.
— Ne faites pas de bruit ; que personne ne vous entende I Ne rendez aucun malheureux jaloux.
— Ne craignez rien I ne craignez rien ! Je parlerai à voix basse, répondit Georges agité et en baissant la voix, et si vous me défendez de parler^ je m'age* nouillerai devant elle, je la regarderai, je la contemplerai, et cela me suffira; tenez; je reste à cette place, je ne bouge pas ; ouvrez vous-même I
M. Soudin alla à la porte de la chambre, derrière laquelle se tenaient M. Nicole et Emilie.
— Tu peux entrer, maintenant, dit-il à sa nièce. Emilie entra. Un rayon de soleil se précipita
avec elle dans la chambre du prisonnier. Georges lui tendait les deux bras, qu'elle lui tendait aussi. Mais à deux pas l'un de l'autre, une pudeur sublime, une émotion chaste, la peur de leur amour, les fit hésiter et les arrêta. Il leur semblait qu'ils dussent s'anéantir et disparaître dans leur embrassement.
Emilie baissa les yeux, dont les paupières palpitaient; Georges devint pâle ; ils se prirent les mains, les serrèrent en silence ; puis la même source jaillit ; leurs yisages furent inondés de larmes et le premier bruit de leurs lèvres fut un doux et long sanglot.
—C'est vous! c'est vous, Emilie, dit enfin Georges. Je n'avais pas rêvé tant de bonheur.
— C'est moi, votre amie, votre fiancée, et, quand vous le voudrez, Georges, votre femme.
— Ma femme I quel mot avez-vous dit?
— Le mot que j'ai dans le cœur, depuis que je vous connais, et qui ne quitte plus mes lèvres, depuis que vous souffrez.
— Ne le prononcez plus, je vous en conjure, vous m'ôteriez tout mon courage.
— Est-ce donc si terrible d'être mon mari ?
— Votre mari ; je me suis souvenu cette nuit de ce que vous m'avez dit un jour, Emilie. C'était dans
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le jardin des Noôa, sdus la treille ; jq vous tenais les mains, comn^e je vous les tienpi qj\ ce looment, et je vous demandais d'être ma femme. Vous me répondiez que j'avais trop d'orgueil, que je voulais une veuve pour porter triou^pbaleme^t mon deuil, et non une compagne pour une destinée dont je n'étais pas le maître,
^ J'ai eu tort de parler ainsi, Georges, pardoime? moi,
— Non, vous aviez raison ; si j'acceptais aigour^ d'hui, je serais un orgueilleux, un égoïste. Vpvjg, ma femme I pour un mois, pour un jour !
r- Dites pour une éternité, Georges, ™ Quand je serai au-delà de la, vie, dans l'éternité, nos âmes se rejoindront ,Ëaiilie, Jusque 1^ la Q^ienn^
doit expier toute pieule.
— Mais vous croyez donc que vous çiUez mourir et que nous vous laisserons tuerl s'écria l^miUe en se reculant, et en joignant les inains ç^vec un air de révolte et d'enthousiasme,
— Je crois que je puis condamné, dit Georges,
•^ Par des ennemis J c'est une revanche à pr^dre î continua Emilie, et nous la prendronSt — Par des ennemis qui me tiennent pous les yerpoux I -— Défiez-nous de vous arracher d'ici, et vpus verrez I Quand môme votre pouryoi serait rejeté, ils ne youa tiendraient pas encore* Si vous n^^ voulez pas que ce soit votre femm^ qui vqi^s délivre, vous m^
forcerez à braver la calomnie. Vous aurei eu ainsi rbonneur de votre ami et celui de votre fiancée en sacrifice ; serez-vous plus satisfait ?
Georges fit quelques pas dans sa chambre, se tordant les mains, poussant des soupirs ; il revint] à M. Soudin :
rrf- pites-lui donc, monsieur, que je n'ai pas le droit d'accepter son avenir, moi qui n'ai plus d'avenir à lui donner en échange.
— Dites-lui donc, mon oncle, repartit à son tour Emilie, en enlaçant de son bras le bras de M. Soudin, que je n'ai plus d'autre avenir que le sien, d'autres horizon aujourd'hui que cette prison.
-»- Cbers Qnfants, dit M. Soudin, je voua bénis tous les dwx. Vous avez raison, l'un et l'autre ; et l'un et l'autre, vous dépassez la réalité. Toi, Emilie, tu fais bien de lui dire que dès maintenant tu veux être sa femme. C'est par le devoir que l'amour devient une vertu. Vous, Georges, vous avez raison de différer une consécration prématurée. Ne vous hâtez pas, mes enfants, de vous élancer dans l'infini qui vous tente, parce qu'il est la délivrance. Je ne donnerai mon consentement à Emilie, que quand je serai à bout de procédure; et je ne vous forcerai, Georges, à l'épouser, que quand vous sortirez d'ipi.
•^ Sortir I repartit Berroy avec mélancolie. Voilà un mot bien vague. Quand je sortirai d'ici ? Pour quel trajet?
— Taisez-Yous, Georges, dit Emilie avec tristesse.
— Laissez-moi ne pas oublier tout à fait cette condamnation qui me vaut votre visite et un bon* heur immortel.
— Croyez-vous donc, reprit Emilie, que si vous étiez libre, je vous aimerais moins?
^ Si j'étais libre, repartit Georges en redressant la tète, je ne saurais pas vous aimer mieux, mais je saurais mieux vous prouver combien je vous aime.
— Serait-ce en m'obéissant? Eh bien i obéissezmoi^ comme si vous étiez en liberté.
— Que voulez- vous de moi?
— Je veux que vous ne songiez à l'injustice ou à
la cruauté de' vos juges, que pour aspirer à faire casser leur arrêt.
— Je vous ai obéi d'avance; j'ai signé le pourvoi. •— Ce n'est pas assez. Je m'imagine qu'il y a dans
la volonté continue, persistante, une force qui s'impose à travers la distance et les obstacles. Si c'est une superstition, je veux que vous la partagiez.
— Croyez-vous que je sois assez infatué de mon rôle de victime pour ne pas désirer ma délivrance ? Je vous obéirai.
— Je veux, si mon oncle arrivait à douter du succès, que vous me suiviez, quand je vous ouvrirai cette porte, ou quand je vous ferai dire : Suivez l'ami qui vient de ma part.
— Que pourriez-vous faire?
— Je n'en sais rien encore, mais une voix que rien ne fait taire me parle dans le cœur de votre délivrance. Je veux me rendre digne de Tamour d'un conspirateur^ en conspirant à mon tour. M'obéirezvous?
— Je vous obéirai.
— Je n'en demande pas davantage, continua Emilie avec une rougeur charmante, puisque vous m'avez refusé tout d'abord avec obstination ce que je venais vous oQrir^ et puisque mon oncle vous a encouragé dans votre refus. Merci, Georges, merci.
— C'est vous qui me remerciez, et c'est moi que vous comblez?
— Quand vous serez mon mari, reprit Emilie, qui souriait à travers ses larmes, je me rembourserai en vous torturant.
— Ahl ma femme, ma chère femme, dit Georges en tombant à genoux -devant la jeune fille et en lui couvrant la main de baisers.
— Vous l'entendez, mon oncle ! murmura Emilie, triomphante, épanouie et pleurante; vous l'entendez! il m'appelle sa femme I
Elle se baissa pour lui mettre tm baiser sur le front.
Georges, se relevant, la prit dans ses bras et la serra contre sa poitrine.
Il fallut forcément que M. Soudin trouvât dans la
58 LA RONDB DB NlTlT
solennité de celte entrevue une excuse au baiser qui confondit, devant lui, pendant une seconde, les lèvres et les âmes des deux fiancés.
Emilie confuse et enivrée se dégagea doucement de Tétreinte de Georges.
— Adieu, balbutia-t-elle, adieu!
— Vous partez? Déjàl
Emilie leva sur lui ses yeux suppliants, où le reproche se fondait pour ainsi dire dans le feu de la prière»
— Oui, laissez-moi vous quitter. Mon oncle doit partir ce matin; au revoir» Georges.
— Vous me dites au revoir. Quand vous reverrai-je?
— Tous les jourS) là, sur le rempart, je viendrai ;
tnettez^voud à la fenêtre«
— Encore un instant, Emilie; ne partez pas encore I
M* Soudin intervint.
— Il le faut, nion ami* Je n'ai que le temps d'aller déposer le pourvoi au greffe, et de demander qu'on hâte Texpédition du dossier. A midi, la chaise de poste m'attendra, et demain> je le jure, à pareille heure, je serai à Paris. Embrassez-moi^ mon enfant. Je n'ajouterai rien aux recommandations d'Emilie. Je lui écrirai. Selon mes lettres, elle agira*
— Adieu , répondit Georges en embrassant M. Soudin. Quoiqu'il m'arrive maintenanti je vous
detrai une reconnaissance aussi longue que ma vie. Vous m'avez empli le cœur; vous m'avez véritablement sauvé. Au revoir et merci.
Emilie, pendant l'échange de ces dernières paroles, avait gagné doucement la porte. C'était l'effort suprême de son courage ; et quand Oeorges^ reconduisant M. Soudin^ voulut une dernière fois au moins lui parler, elle était dans le couloir de la prison, sous la garde de M. Nicole, qui avait fait très-patiemment sa faction pendant cette émouvante entrevue.
La porte se referma sur le prisonnier avec ses bniits de ferraille et de ver roux; mais elle enfermait avec lui un pan du cieL
(Georges, on se retrouvant seul entre les quatre iHurB de sa cellule^ eut la sensation d'un homme que la marée enveloppe et va noyer.
tl étendit les bras, fit plusieurs fois le tour de la chaise sur laquelle Emilie s'était assise^ puis alla se placer à la fenêtre, s'imaginant peut-être qu'elle était déjà sur le rempart, et finit par rester en contemplation devant l'horizouk
Emilie voulut se contenir devant le directeur de la ][)ri6oni Mais M. Nicole la mit à l'aise. Il prétexta les devoirs de sa charge, une ronde à faire et s'éloigna rapidement dans le long corridor^ laissant M. Soudin et sa nièce seuls devant Tescalier.
— J'ai peur de tomber^ mon oncle, dit Emilie en 4se retenant à Mk Soudin^ j'ai le vertige.
M. Soudin l'enveloppa d'un bras, tandis qu'avec une main il lui caressait le front, pour chasser les nuées qui menaçaient de s'y poser. Emilie, qui avait fermé les yeux d'abord en SQ laissant bercer comme une enfant, les rouvrit peu à peu et dit à son oncle :
— • Gomme vous êtes bon !
— Comme je suis faible, n'est-ce pas? répondit M. Soudin, avec un hochement de tête indidgent.
— Ah ! mon oncle, ne me grondez pas. Il fallait bien lui donner plus de force que je n'en avais moimême.
M. Soudin n'avait pas envie de gronder. Il ne répliqua pas. Assujettissant le bras de sa nièce sous le sien, il descendit lentement avec elle l'escalier. Au^bas, devant la porte d'entrée, mademoiselle Jeanne Nicole, un peu curieuse, mais se faisant pardonner sa curiosité par son air de bonté, attendait les deux visiteurs.
— Vous n'avez pas de recommandation à me faire? dit-elle à Emilie.
— Aucune, répondit Emilie étonnée de la question.
— Pas même celle d'aller vous demander, de temps en temps, pour lui, des bouquets de violettes?
Emilie regarda Jeanne avec plus d'attention. Les yeux de mademoiselle Nicole étaient grands ouverts, comme s'ils eussent demandé qu'on les interrogeât, en promettant de répondre avec franchise.
— Toutes les fois que vous le pourrez, mademoi*
selle, reprit Emilie, vous viendrez me demander des fleurs.
— Je le puis tous les jours.
Emilie devinait distinctement une offre de com^ plicité. Elle ne voulut, devant son oncle, faire aucun pacte avec la fille du guichetier.
Elle se borna à répliquer :
— Alors je vous attendrai demain.
— Jlrai sans faute vous voir, mademoiselle.
M. Soudin partit le jour même pour Paris, et Emilie, ne sachant plus si elle était heureuse ou désespérée, depuis sa visite à la prison, alla passer le reste de la journée auprès de madame Berroy.
C'était vivre encore près de Georges ; c'était parler de lui, et presquq lui parler, en recevant des réponses; car Emilie avait remarqué que la bonne madame Berroy avait dans la voix certaines inflexions toutes pareilles aux inflexions de la voix de son fils, et en fermant les yeux, elle s'imaginait ou voulait s'imaginer qu'elle l'entendait parler.
Madame Berroy s'apprêtait à aller à la prison. Emilie la retint en lui donnant des nouvelles, en l'exhortant à remettre sa visite au lendemain. Elle
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voulait, croyaitrelle, ménager la sensibilité de Georges et celle de madame Berroy; mais peut-être, au fond de Tâme, une jalousie d'amante et d'épouse l'empêchait-elle de laisser troubler par les émotions maternelles et filiales l'extase dans laquelle Georges était resté.
Madame Berroy se résigna, en écoutant Emilie, et en racontant, avec cette prolixité qui se révèle dans la douleur, les années d'enfance de son fils. De temps en temps, un gémissement interrompait le récit. Quand elle parlait des premiers vêtements blancs dont elle avait habillé Georges, un jour de Fête- Dieu, de ses premiers jeux sur les promenades, de l'admiration de toute la ville pour ce bel enfant, de la terrible chute qu'il avait faite un jour, en roulant dans les fossés du in ail, elle s'arrêtait tout à coup en
disant ;
— Mon Dieu [ était-ce donc pour qu'il fût condamné à deu:!j: ans de prison que je l'ai sauvé, que je l'ai élevé ; que je Tai fait si beau, si brave, si bon I
Emilie frémissait chaque fois que madame Berroy parlait de la condamnation de son fils. La pauvre femme ne tomberait-elle pas foudroyée, si tout à coup la vérité éclatait par une inadvertance? Aussi, s'étudiant avec soin, guettant les questions, affectant de sourire à chaque plainte de la veuve contre Ténormité de la condamnation, Emilie, par un retour cruel, ne peqaait qu'avep plus d'opiniâtreté k cette
LA HOKDE 08 IfUIt 63
«^nteneé de mort qu'elle 'était obligée, à chaque instant, de travestir.
Vert la fin de la journée, ce supplice avait dissipé les illusions qu'elle avait rapportées de la prisoni et quand elle sortit pour revenir chez elle à la nuit tombante avec Madeleine Martin qui l'escortait :
^ Comme j'ai souffert I dit-elle*
— Et moi, cette nuit, il m'est venu des cheveux blancs, répliqua Madeleine avec une colère concentrée. Pourquoi l'ai-je rencontré à Paris, ce pauvre M, (Georges ? Pourquoi lui ai-je dit un tas de menteries pour l'exciter ? C'est moi qui l'ai perdu, mademoiselle.
^ Il ne s'agit plus de cela, Madeleine, reprit Emilie aveô fermeté. Si vous avez des remords, apaisez-les, en m'aidant à le sauver ! .
La condamnation de Georges Berroy» après une journée de stupeur, parut à la bourgeoisie troyenne une catastrophe pour eUe-môme, et un quasi attentat contre sa dignité. C'était le fils d'un ancien fabricant de bonneterie qu'on venait de punir comme le pire des malfaiteurs^ comme un assassin, un incendiaire, ou un faux monnayeur«
Si le flegme champenois n'eût contenu ce soulèvement de la conscience ou de la vanité, une émeute eût été possible.
On se borna à chuchoter l'indignation générale, à
se promettre tout bas de ne plus porter aucun acte à faire chez maître Oapitain.
Un ancien colonel de l'armée de la Loire, qui allait pourtant à la messe tous les dimanches, eut le cou* rage de reprendre ses titres de propriété et son contrat de mariage dans l'étude du notaire.
Une ligue s'organisa parmi les jeunes gens à ma* rier, pour condamner à un célibat perpétuel les deux filles de M. Capitain.
Pierre Delétang , qui s'était réhabilité par son attitude finale à la cour d'assises, et par les derniers termes de sa déposition, fut le plus ardent à susciter cette vengeance.
On avait parlé très-souvent de son union possible avec ime des séraphiques enfants de M. Oapitain : il ne se montra que plus acharné contre elles.
— Si mon. ami Georges Berroy est guillotiné, disait-il en frappant du poing les tables du café de la place d'Armes, et avec des yeux flamboyants, je jure qu'elles porteront son deuil toute leur vie.
M. Oapitain, malgré la hauteur de son orgueil et l'inflexibilité de sa foi, se sentit assez menacé et retrouva au fond de sa poitrine assez de sensibilité paternelle, pour juger prudent de quitter Troyes momentanément. Il avait peur qu'on n'insultât publiquement ses filles. Il partit pour Paris, et alla demander des consolations au révérend père Oapitain, son frère. Le maintien de la condamnation de Oeor-
ges Berroy pouvait être un des éléments de ces consolations précieuses, et le père Capitain avait de Tinfluence. Mais rien n'autorise pourtant à penser que les deux frères agirent activement à cet égard. Le fait a été affirmé, sans être jamais prouvé.
Les clercs du notaire, émancipés par son départ, secouèrent son joug dès qu'il ne fut plus là pour l'imposer, et désertèrent tous l'étude, en prétendant qu'on les exerçait, toute la journée, à y dénoncer les patriotes, et qu'ils passaient leur temps à copier des rapports à la police et au parquet.
Cette fable absurde, cette fuite de M. Capitain procurèrent un grand soulagement à l'indignation publique. On n'osait protester tout haut contre l'arrêt de la cour d'assises ; mais on ne se gêna pas pour accabler le notaire, surtout depuis son absence. Quelques royalistes prudents le renièrent ; et le grandvicaire de l'évêché, qui passait pour libéral, ayant exprimé quelques doutes sur la légitimité du cas de conscience, auquel avait obéi M. Capitain, il n'en fallut pas davantage pour que des dévots eux-mêmes avouassent que leur pitié n'allait pas jusqu'à dresser le trône et l'autel sur le bureau du commissaire de police.
Fort heureusement pour l'orthodoxie religieuse et royaliste dont il était le martyr, M. Capitain était riche. Il supporta comme un saint, qui a des rentes, cette rude épreuve, cet amoindrissement de la va-
IdUr temporelle de son étude ; et quand il apprit à Pari0 que neê panonceaux étaient une cible poui* la haine de ses concitoyens, il suspendit, en rêve, ces insignes de sa profession terrestre comme des exvoto sublimes aux deux piliers en diamant de la porte du paradis. Plus que jamais il crut avoir conquis sa place dans k banc d'œuvre céleste des con* fesseurs de la foi.
Cette sympathie publique à l'égard de Berroy in* quiéta le préfet et le procureur du roi, non au point de vue de Tordre matériel, mais au point de vue, aussi intéressant pour eux, quoique plus restreint, de leur intérêt penionneL Les députés de l'Aube se plaignirent de l'importance qu'on avait voulu donner^ dans leur département, à une affaire toute simple» Le procès du 19 ooâ^ n'était pas commencé devant la cour des pairs; allait-on condamner à mort une quarantaine d'accusés? Youlait-on recommencer la Terreur de I6i5et l8ie?
Les joumaujil ne manquèrent pas de faire remar^ quer combien le rôle d'Anthyme de Musse était reëté obscur. On pouvait supposer qu'il n'y avait au fond de ce procès qu'une audacieuse mandduvre de la police ; et n'avait-on pas le droit d'accuser le ministère de s'essayer, en coupant cette jeune tète, à Vabatù oousidérable qu'il préparait à Paris?
Le ministère^ qui avait conseillé la sévérité, n'hésita pas à la blâmer, puisqu'elle produisait un mau-
vais effet, tout en déclarant arec opiniâtf été qu'il en acceptait les oonséquences. On répondit au préfet, qui avait parlé dans ses dépêches du recoure en grâce projeté par le jury î
«^ La peine sera maintenue $ aucune concession ne sera faite au jury, qu'il faut discipliner ; mais c'est assez pour une fois ; n'y revenez plus 1
La destinée de Georges, on le voit, ne gagnait pas, en réalité^ à cette Aiveur de l'opinion ; et il était à craindre que le gouvernement, s'il était trop visiblement mis en demeure d'être généreux, ne se dépitât^ ne se rôidtt et ne voulût en finir au plus tôt avec cette tête de rebelle, surtout dans un département suspect de bonapartisme» Or, le gouvernement) sans exercer de pression directe ou outrageante sur la plus haute magistrature de la France» avait d'autres moyens d'incliner vers son sentiment la conscience des conseillers à la cour de cassation^
Voilà ce que M« Boudin comprit dès son retour à Paris; voilà pourquoi» en écrivant à sa nièce» il lui conseilla pour elle et pour tous les amis de Oheorges, une prudence excessive t
a Les confrères que j'ai consultés» disait^l dans sa lettre» sont unanimes à reconnaître la solidité du pourvoi. La loi a été violée. ^ Mais» tous les jours, à la tribune, dans son exercice familier» ne la viole-t^on pas, et ne sommes-nous pas dans un temps où la passion domine et règle les devoirs
politiques et les devoirs sociaux? J'ai foi dans ma cause; mais je tremble! J'espère toujours, mais je crains le moindre péril... »
Emilie ne fut pas épouvantée de cette lettre. Elle avait dépassé le désespoir; elle dirigeait toutes ses pensées vers un point fixe : fortifier les intelligences qu'elle avait dans la prison, choisir les intermédiaires qui pourraient faire cette part de la besogne interdite aux femmes, empêcher toute tentative maladroite et prématurée; préparer le grand œuvre et attendre le mot décisif de son oncle.
Jusque-là, elle sourirait à cette caresse de l'opi* nion qui venait^ comme une brise, voltiger aux barreaux de la cellule des Cordeliers ; elle continuerait à envoyer des fleurs hâtives à Georges, qu'elle ne voyait plus que de loin, du haut du rempart ; elle s'attacherait de plus en plus Jeanne Nicole, devant qui elle commençait à penser, à pleurer, à aimer tout haut, et elle veillerait toujours avec Madeleine et Suzaime sur madame Berroy, qui visitait son flis, mais avec une langueur maladive assez alarmante.
Le secret était bien gardé à l'égard de la veuve ; et, chose merveilleuse, il était gardé, pour ainsi dire, par la ville tout entière. Le bruit s'était répandu rapidement que la pauvre mère avait été charitablement trompée, et chacun s'ingéniait à prendre sa part de cette tromperie, il y avait comme une conjuration universelle de bienveillance, qui accom-
pagnait madame Berroy, dès 'qu'elle sortait, qui montait jusqu'au seuil de sa porte et de sa fenêtre^ dès qu'elle rentrait.
C'était à qui trouverait un prétexte pour lui mentir. Quand elle descendait la rue du Bois, afin de se rendre à la prison à certaines heures, connues dans le quartier, la veuve trouvait toujours sur son pas* sage des tisserands qui lui souriaient, en lui di« sant :
— Vous direz à monsieur votre fils que c'est un tel, le voisin, qui lui envoie le boi^our. Bah! deux ans seront bientôt passés !
M. Jeanson, Texcellent commissaire de police, était lui-même enrégimenté dans l'armée du men« songe. Quatre jours après la condamnation, sans le vouloir, mais sans rien faire pour éviter cette rencontre, il se trouva face à face avec madame Berroy, à la hauteur de la porte de Preize.
-— Eh bien t monsieur Jeanson, lui dit la veuve qui s'appuyait au bras de Suzanne, vous m'aviez pourtant bien assuré que ce ne serait rien I Deux ans, monsieur Jeanson, deux ansi C'est bien long!
M. Jeanson huma une forte prise de tabac pour se donner le temps d'improviser sa réponse et dit d'un air bonhomme :
— Pourquoi parlez-vous de deux ans, madame Berroy, puisqu'il y a déjà sept mois d'écoulés?
— Comment, sept mois ?
ÎO LA itoKDB i)Pi Huit
^SatiB 0oute, lei» mois de détention prétôtitire comptent dans la durée de la peine, et il y a déjà sept mois que j'ai eu le regret d'arrêter monsieur votre fils*
— C'est vrai, il y a déjà sept mois! et vous êtes certain^ monsieur Jeanson, que cela lui sera compté I
— Parfaitement sûr,
— Mon fils ne m'a rien dit. Il doit pourtant le savoir.
*- C'est qu'il voulait vous faire une surprise.
— Ah ! le sournois î murmura madame Berroy avec un petit rire de contentement, je vais le gronder.
Bile le gronda en effet. Georges, qui comprit, re* mercia au fond du cœur l'Ingénieuse pitié de Mé Jeanson. Quant au commissaire de policoi il était rentré chez lui, fier de ce qu'il avait imaginé.
*-* Ils n'en ont pas encore trouvé une de cette fbroe-là, se disait-il, en faisant résonner sa canne sur le pavé ; ce qui était la marque et l'expression d'un grand triomphe.
Emilie, ainsi qu'elle l'avait promis, ne manquait jamaiis de venir tous les jours, à certaines heures convenues, surtout le matin, faire, en compagnie de son père ou de sa tnère, une promenade sur le rempart, et de s'arrêter en face de la prison.
Georges se mettait à sa fenêtre; Emilie s'adossait
LA UOVfPM PB NUIT 71
au parapet, et alors commençait une télégraphie, ou plutôt une eoutemplation réciproque qui -se prolongeait aus^i longtemps que le rempart demeurait 4é» sert.
Emilie avait des rivales. Deux femmes de notaires, pour s'associer aux protestations de leurs maris en faveur de la victime de M, Gapitain, une femme de négociant, quelques autres encore, vinrent dans les premiers jours se promener sur le rempart; là, elles manœuvraient de leurs mouchoirs et de leurs châles, pour être aperçues du prisonnier.
Un jour, elles imaginèrent d'apporter des mouchoirs hleus et rouges, en môme temps que l^urs mouchoirs blancs, et, en se tenant trois par trois, elles donnèrent à Georges la vision du drapeau tricolore.
C'était hardi, et bien certainement les maris ignoraient cette démonstration séditieuse de leurs femmes. La police l'aperçut; la police, c'est-à-dire M. Jeanson;et dans l'intérêt de M. Berroy, sans doute aussi pour réserver à Emilie le monopole, du reoipart, M. Jeanson intervint, défendit les rassemblements sur cette partie des promenades et fit ré<trograder les héroines troyennes jusque sur le mail.
Le mail^ derrière la prison, fut dès lors l'endroit à la mode; on ne voyait rien de là que le haut des murs et l'arête des toits; mais on pouvait être en-
tendu. Alors de temps en temps, une voix s'élevait au nom de toutes les bouches et de tous les cœurs, et portait ù travers l'espace, à Georges, qui ouvrait sa fenêtre, un cri, lui mot, un bonjour, un bonsoir, une exhortation.
Emilie, favorisée par M. Jeanson, n'excita aucune jalousie. Son amour, ébruité, en faisait l'héroïne de la ville, comme la condamnation de Georges faisait de celui-ci le héros de Troyes. Dans toute autre circonstance, on eût peut-être médit de cette jeune tille, à la physionomie tranquille, à l'air modeste^ à l'attitude simple, dont la beauté était restée ignorée de tout le monde, et qui, sans grands avantages de fortune ou de position, à l'âge où l'on ne marierait pas encore les demoiselles les plus belles et les mieux dotées de la ville, avait trouvé le moyen de se faire choisir, de se faire aimer par l'un des plus jolis garçons et l'un des plus riches.
Sans doute^ aucune mère de famille raisonnable (et elles Tétaient toutes en 1821, dans la bonne ville de Troyes), n'aurait eu la pensée d'offrir sa fille à un condamné à mort. Passe encore si la coutume de Westphalie eût tenté le dévouement des jeunes filles à marier. Dans ce pays, qui fut administré pen^ dant Tespace d'un rêve, par le roi Jérôme et par Pigault-Lebrun, tout condamné à mort obtenait immédiatement sa grâce, s'il était réclamé en mariage par une jeune fille ou par une veuve. Cette
prime offerte au sentiment faisait dire aux législateurs célibataires du pays que le mariage était une commutation .de peine.
La situation tragique de Georges Berroy donnait seulement un prestige particulier à sa fiancée ; et l'envie féminine, doucement muselée par les incon* , yénients réels de cette situation, se bornait à trouver bien heureuse la malheureuse jeune fille qui ne serait peut-être épousée qu'au pied de Téchafaud.
Chacun s'efibrçait donc de céder le pas à Emilie. EUe faisait partie du spectacle que savourait la sensibilité commune; on la plaignait et on pouvait la plaindre, sans autre réticence qu'un peu de critique sur son attitude froide. Elle ne pleurait pas assez, au goût du public; elle avait môme, par instants, un sourire fort étonnant. Dans les rues, à l'église, comme sur le rempart, elle s'enveloppait d'une réserve mystérieuse qui occupait et taquinait la curiosité.
Bientôt Emilie eut la possibilité de voir de plus près Georges Berroy, et sans avoir à profiter du privilège que la sollicitude du commissaire de police avait établi à son profit.
M. Delatour apprit qu'un des jardins du rempart était à louer. Il le loua, et dès lors Emilie, installée tout à son aise à la fenêtre d'une petite maisonnette qui chancelait au milieu du petit jardin en pente, pouvait presque échanger avec Georges des paroles à demi- voix, aux heures de silence.
Une allée aboutissant à une ruelle, au bas de la muraille de la prison, permettait d'entrer et de sortir, sans être aperçu. Les promenades d'Èmiliô devinrent alors plus fréquentes ; ou plutôt, elle passait là toutes les heures de la journée qu'elle ne con* sacrait pas à madame Berroy, et ce petit jardin, aux allées de buis, aux parterres en friche, au% vieux ceps de vigne qui se tordaient, sans feuille», sur des murs en ruine, devint pour elle le jardin des enchantements. Elle y respirait avec délices. Elle cueillait les premières petites feuilles des lilas, y posait les lèvres et jetait les feuilles au vent, comme si le vent eût pu porter le message jusqu'à la fenêtre de Georges. Georges voyait tout et se promenait avec elle du regard sur cette terre moussue, tournait en enlaçant son bras à celui d'Emilie, autour du petit rond formé par quelques rosiers vénérables qui aUendaient la an de leurs rhumatismes, pour fleurir.
Quand Emilie entrait dans la maisonnette^ Georges palpitait et la suivait. C'est à ce moment qu'il l'eût serrée plus fort contre son cœur, et c'est dans Totn* bre de la petite pièce où se traînaient quelques ustensiles de jardmage, qu'il eût appuyé sa bouche sur le front, sur la bouche d'Emilie. Il lui semblait de loin qu'elle marchait à travers des fleurSi Les Jar^ dins d'alentour n'avaient pas encore soulevé Id houppe grise et froide de Thiver ; mais Emilie promenait avec elle le printemps;
Disons, pour être véridiqud, qu'elle était détenue un peu coquette, pour récréer la vue du prisonnier; qu'elle osait mettre dans le jardin une écharpe de couleurs vives qui voltigeait derrière elle, comme une aile de papillon.
Quand le mauvais temps ou quand la nuit obligeait Emilie à rentrer dans la maison, elle montait au premier étage; elle avait trouvé une mauvaise chaise de paille ; elle s'asseyait à la fenêtre ; ou bien elle se reculait, allumait une bougie et renonçant au plaisir de voir, pour donner au prisonnier la joie dé la contempler tout à son aise, elle se plaçait dans le rayonnement de la lumière et restait là, comme un phare, comme une étoile, jusqu'à ce qu'il fut l'heure de rentrer.
Dans ces rendez-vous délicieux, Emilie n'oubliait pas la tâche qu'elle s'était donnée. En cas d'évasion, la maisonnette pouvait être la cachette d'une heure ou d'une nuit.
La dernière audience des assises est toujours consacrée au jugement des contumaces. Pfeuty, absent, fiit condamné à cinq années de réclusion, et Anthy me de Hussé, en vertu de l'article 108 du code pénal, fut exempt de toute peine, pour avoir, depuU l'imirucHon du proche fourni des renseignements utiles à la justice ; mais usant de la faculté que lui donnait la loi, la cour soumit néanmoins Ajithyme ft la surveillance de la haute police, pendant dnq ans. De toute fa-
76 LA aONBB DE NUIT
çon, il restait flétri pour Topinion publique. Son acquittement était le prix scandaleux de ses révélations, et cette surveillance imposée était la marque d'un mépris profond, ou la précaution de la justice pour dérouter l'opinion sur le compte d'un agent secret.
Anthyme, qui était resté caché dans les environs de Troyes, subit cet arrêt avec courage. Son entretien avec M. Soudin lui avait donné une force nouvelle. Il n'était plus vaincu, depuis qu'il avait encore une lutte à soutenir. Un homme d'honneur l'estimait et répondrait de lui au moment nécessaire.- Georges n'avait pas douté de lui un seul instant ; les compagnons du Lion dormant auxquels il avait exposé sa conduite l'avaient absous. Que lui importait le mépris des inconnus? C'était, disait-il au vieux soldat chez lequel il était logé, un peu plus de noir sur sa peau: mais son âme était blanche.
Les cinq années de surveillance lui adoucirent l'amertume de son acquittement. Il se crut un peu moins malheureux, puisqu'on l'avait jugé digne encore d'un châtiment. Cette chaîne qu'on lui mettait au pied, il n'essayerait pas de s'y soustraire; il en porterait les meurtrissures avec orgueil, il irait bien vite la réclamer dès que Georges serait sauvé.
Dès les premiers jours qui suivirent la condamna* tion de Berroy, Musse s'était mis en rapport avec Madeleine Martin. Celle-là n'avait pas de préjugés. Elle comprenait toutes les violences, toutes les ex-
centricités du dévouement, toutes les audaces. L'opinion des autres la troublait peu. Elle trouva juste ce qu'Ânthyme avait fait; elle en eût fait autant et, se chargeant d'être l'intermédiaire eutre le mul&tre et Emilie, elle avait avec Anthyme de fréquents entretiens dans les petits bois qui environnent Troyes.
— C'est nous qui l'avons entraîné, disait-elle à chaque fois qu'elle le rencontrait, c'est à nous de le sauver.
Mais tout en se ménageant un collaborateur, Madeleine espérait bien avoir la gloire d'agir seule.
Un jour, madame Bèrroy, au moment de sortir pour sa visite habituelle à la prison, se sentit prise d'une faiblesse subite et retomba dans son fauteuil, pans pouvoir se soulever.
Suzanne, très-effrayée, courut chercher le médecin, et Madeleine resta seule avec la veuve> l'observant avec plus de curiosité que d'angoisse. Elle l'aimait pourtant; mais toute affection qui ne se doublait pas de haine, et qui ne fournissait aucun prétexte à l'enthousiasme, n'entamait pas son cœur; et dans l'indisposition subite, dans l'accès de madame Berroy, elle voyait confusément un rayon de
salut pour son fils. Georges soufirirait tant dô ne plus recevoir la visite de sa mère, qu'il ne se prète-^ rait que plus facilement à une évasion.
Le médecin parla d'une menace de paralysie» Madeleine voulut entendre Moque ^ et dès qu'on eut porté la malade dans son lit, elle trouva un prétexte pour sortir et pour annoncer dans le voisinage que madame Berroy était paralysée,
Emilie, en apprenant cette nouvelle par la rumeur publique, se bâta d'accourir. Suzanne était au chevet de la malade; Madeleine n'était pas rentrée,
La mère de Georges semblait avoir entendu le médecin, ou mieux encore la femme Martin, et dans sa soumission, dans sa bonne volonté, elle aidait à la paralysie, par son immobilité; elle entrait avec une résignation pieuse dans le rôle nouveau que le malheur lui réservait; mais elle se hâtait trop d'y entrer; si bien qu'Emilie, frappée d'abord par cette apparence de catalepsie, fut bien étonnée quand, se pen< chant pour baiser madame Berroy au front, elle sentit que l'excellente dame tirait ses bras hors de la couverture, et lui prenait la tôte à deux mains, en disant :
^~ Ma chère fille, voilà une nouvelle épreuve. Georges sera bien triste en l'apprenant.
— Ce ne sera rien, chère madame Berroy, il est inutile que Georges l'apprenne I
Au même instant, Madeleine entrait dans la cham-
XiA EOVDH Dl NUIT 79
bre. Sur le fond bistré de son visage, on voyait une flamme rouge, et ses yeux lançaient des éclairs. Elle regarda Emilie, comme pour lui dire :
— Il Ta appris I
émilie ne put se tromper au sens de cette muette révélation. Elle en fut blessée.
— > Ce serait une mauvaise action, reprit^elle, d'a^^ larmer Georges pour une indisposition d'un jour ou deux.
Madeleine eut un sourire de dé& et de protestation.
— Il m'attendait aujourd'hui, murmura la malade. — - Il croira s'être trompé de jour^ répliqua Emilie,
qui se réservait de donner un peu de patience à Georges ; vous irez le voir demain.
-— Oui ; si le médecin le permet, dit sèchement Madeleine.
— Il m'a recommandé le repos, ajouta innocem* ment madame Berroy.
Au bout d'un quart d'heure, Emilie se leva; elle était impatiente maintenant de courir à son poste d'observation, de voir Georges, de le consoler. Elle espérait aussi attirer Madeleine hors de l'appartement et obtenir d'elle un mot d'explication. Mais Madeleine, dès qu'elle vit Émilie reculer sa chaise, dit aussitôt, de cet air doucereux et humble qu'elle savait si bien prendre et qui était sa grande hypocrisie :
— Vous partez déjà, mademoiselle?
— Oui, je n'ai aucun prétexte, moi, pour ne pas
aller le voir.
Madeleine eut une crispation des lèvres, comme
sit elle retenait avec effort des paroles qui voulaient
sortir, en dépit d'elle-même. Elle chiffonna un coin
de son tablier, baissa les yeux et ne répliqua rien.
Emilie, en passant devant eUe, lui murmura :
— Vous n'avez rien à me dire, Madeleine ?
Madeleine parut confuse ; elle releva la tête, et
cette fois, on lisait une supplication presque tendre dans ses yeux.
— Revenez ce soir, répondit-elle vivement; vous saurez tout.
Un peu réconciliée par ce dernier regard suppliant, mais toujours inquiète cependant de ce qu'avait pu faire ou tenter Madeleine Martin, se résignant à attendre jusqu'au soir pour connaître la vérité, Emilie gagna en toute hâte le petit jardin du rempart.
Georges n'était pas à la fenêtre. Que se passait-il donc ? La nouvelle de la maladie de sa mère, exagérée par Madeleine, l'avait-elle rendu malade? Emilie attendit longtemps. Enfin, il parut. Les gestes qu'il fit, les baisers qu'il envoya, les invocations multipliées qu'il semblait de loin adresser au ciel, trahissaient une agitation extraordinaire dans laquelle il était aussi difficile de voir de la joie, que de la douleur. Emilie essaya de Tinterroger ; mais il parut
se refuser à répondre ; et quand les instances devenaient trop vives, il télégraphiait :
— Attendez, ou attends 1 — car la télégraphie, étant muette, pouvait se permettre un tutoiement que le cœur autorisait.
Madeleine Martin n'avait pu prévenir directement Georges de la maladie de sa mère ; mais elle était venue dire à Jeanne Nicole avec toutes les marques d'un grand effroi, après lui avoir annoncé l'attaque d'apoplexie :
— La pauvre chère femme ! elle ne passera peutôtre pas la nuit t Quel malheur pour elle I Une si sainte créature, s'en aller comme une maudite, sans avoir embrassé son fils ! Et quel malheur pour son fils de ne pas fermer lés yeux à sa mère! Il est capable de s'en faire périr, s'il n'en meurt pas tout d'un coup.
Jeanne avait reçu la confidence avec une émotion sincère.
— Pauvre M. Georges I il faudra faire pour lui ce qu'on a fait pour madame Berroy, lui cacherla vérité.
Madeleine regarda de côté mademoiselle Nicole avec un peu de surprise :
— Il n'est pas si crédule que sa mère 1
— Je ne vois pas alors comment nous nous y prendrons, dit Jeanne en cherchant de bonne foi, ou en paraissant chercher.
-r- Ah I si l'on pouvait I reprit Madeleine avec une habile réticence.
82 LA HOlfBS D9 fiVlT
--PI Quoi donc?
— Obtenir du procureur du roi ou du préfdt la permission de le faire conduire par des gendarmes jusqu'à la rue du Bois.
— C'est une excellente idée, dit leutemant n^ade^ moiselle Nicole, qui réfléchissait.
frr N'est^ee pas? Malheureusement nous n'avons personne pour faire la demande. Ce n'est pas moi qui me risquerais i
Madeleine, devant cette supposition d'^U^r lUemfin^e demander quelque chose 4u parquet, pe put s'empêcher de rire, d'un rire un peu groq,
^ Mais M. Delatour ? et roademoigelle BwiUâ ? iu* fiinua mademoiselle Jeapne.
m- Oui, ils consentiraient peutrôtre ii la déiparpbe. Mais on la trouverait suspecte, et je réfléchis qu'ayant d'accorder la permission, on enverrait des médecins pour s'assurer que madame Berroy est très-malftde. Elle aurait le temps de mourir dix fois seins que le médecin, le procureur du roi, les gendarmes et peut-être aussi le préfet eussent donné des ordres.
— C'est vrai, dit mademoiselle Nicole, qui laissait poindre un léger sourire sur ses lèvres,
— Sans compter, ajouta hardiment et fort habilement Madeleine, qu'on craindrait un piège pour Je faire évader, comme s'il était un homme à profiter d'une pareille occasion I
*- Il serait plus simple, n'est-ee pas, Madeleine, que mon père lui permît de sortir?
Madeleine prit son air naïf.
— Dam 1 oui, ce serait plus simple, mais e'est impossible.
— Impossible, non; difQcile, oui. Gela s'est fait quelquefois; il iist vrai que ce n'était pas pour des condamnés à mort.
— Comment! Votre père laisse sortir ses prisonniers? Il n'en résulte aucun désagrément pour lui?
— Aucun. Il n'accorde ces permissions qu'à d'honnotes gens.
— SouB ce rapport-là, M. Berroy en vaut dix autres.
— ,Oui, mais si l'on savait qu'un condamné à mort qui devrait être au secret...
— Comment le saurait-on?
Jeanne regarda Madeleine. La femme Martin subit intrépidement cet examen. Il faut pardonner à une enfant de quinze ans d'avoir pu s'y tromper et d'avoir confondu l'audace et le courage avec la franchise et la loyauté.
— Je parlerai à mon père, dit mademoiselle Nicole avec un sourire d'encouragement.
— Oh! si vous le voulez, il le voudra, continua Madeleine d'un ton de prière, mais sans trop accentuer un vœu déjà exaucé.
— Sans doute, reprit Jeanne, avec un mouvement
de tète qui dénonçait l'habitude d'être obéie par son
père.
— Madame Berroy vous aura bien de la reconnaissance, dit Madeleine.
— La pauvre damel soupira Jeanne.
— Et mademoiselle Emilie aussi i
— Je le crois, reprit mademoiselle Nicole, qui rougit comme devant un rêve qu'elle n'osait régarder.
— Et M. Georges vous remerciera?
— Je l'espère, dit Jeanne, dont les yeux étincelaient.
— Alors, je peux préparer madame à cette visite?
— Sans doute, Madeleine; mais il faut attendre la nuit.
— Je comprends.
— Je ne vous recommande pas le silence.
— Ce serait bien inutile !
— C'est que mon père perdrait sa place I Madeleine ne répliqua pas : elle serra avec force
les deux mains de mademoiselle Nicole et prenant pour prétexte les soins à donner à madame Berroy et la bonne nouvelle à lui apprendre, elle se hâta de quitter la prison.
Si Jeanne avait pu la suivre du regard, pendant quelques instants, elle eût vu la femme Martin, au lieu de descendre vers la rue du Bois, courir, droit devant elle, sortir de la ville, gagner les petits chemins, circulant à travers des canaux et des bouquets
d'arbres qui font une promenade délicieuse et pleine de mystère à la porte même de Troyes, et entrer dans une maison cachée derrière une haie d'épines. Quand elle en sortit, une demi-heure après, le sombre visage de Musse apparut un instant dans l'entre-bèillement delà porte.
Madeleine revint en toute hAte ; et quand elle s'arrêta à la porte de madame Berroy pour reprendre haleine, pour s'essuyer le fronts pour empêcher qu'on ne vit sur son visage la fatigue d'une œuvre dont elle se réservait toute la gloire, elle constata, en entendant sonner l'horloge de l'église Sainte-Madeleine, qu'elle!n'avait pas été absente pendant plus d'une heure. C'était peu de temps pour préparer tant de choses.
Jeanne Nicole, dès que la femme Martin eut quitté la prison, se rendit auprès de son père, lui annonça la maladie de madame Berroy, et lui présenta en même temps la demande d'une permission de sortie pour Georges.
M. Nicole ne put réprimer un soubresaut d'étonnement, de crainte et de douleur. Sa pitié pour Georges, pour sa mère, et l'eifroi pour lui-même, Tagitèrent, puis le tinrent immobile, tête baissée pendant quelques minutes.
— Pourquoi me demandes-tu cela ? dit-il à sa fille d'une voix troublée.
— Parce que je ne veux pas, répondit Jeanne avec
càlinerie, que cette bonne madame Berroy meure, sans embrasser son (Ils?
— Est-ce bien certain qu'elle soit si malade?
— Madeleine me Ta assuré. D'ailleurs ne vaut^ii pas mieux donner à M. Berroy une Joie de trop, qu'un désespoir de plus ?
— C'est un jeune homme d'honneur, n'est-ce pas, Jeanne?
— Vous le savei bien, mon père, c'est aussi un bon fils.
^ O'est égal! un condamné à mort I
— Il ne l'eat pas tout à fait... et sa mare l'est plus sûrement que lui.
<— Ah I mon état est horrible, dit l'honnête geôlier en remuant ses clefs comme s'il eût été tenté de les jeter.
-« Quand on peut faire du bien, on n'a pas de vilain métier.
— Si je t'écoutais, Jeanne, je laisserais mes prisonniers se promener sur les remparts.
— C'est pour cela que vous ne m'écoulez pas, reprit Jeanne. Pensez donc à cette famille, aux bénédictions de cette mère, de son fils, de mademoiselle Emilie Delatour ! Si cette pauvre madame Berroy va> cette nuit, rejoindre ma mère au ciel, elle lui dira: J'ai eu comme vous la douceur d'embrasser mon enfant avant de mourir.
— Ne parle pas de ta mère, dit M. Nicole, d'une voix étouffée.
— Parions-en, au contraire. Ne m'avez-vous pas dit vingt fois, cent fois, mille fois, que j'étais en nourrice, à Barberey, quand ma mère fit sa dernière maladie? Ne m'avez-vous pas raconté qu'elle voulut me voir, m*embrasser au moment de mourir? Alors, vous n'avez pas craint de quitter votre poste, pendant une heure, bien que ce ftlt un Jour où l'on vous avait envoyé trois condamnés à mort! Vous avez couru à Barberey; vous m'avez rapportée, c'était pendant rhiver; enveloppée dans votre manteau, et, sans prendre même la peine de secoue^ la neige, ce qui fit sourire ma mère, vous m'avez mise doucement dans ses bras. Que vous a-t-elle dit alors, mon père? Vous en souvient-il?
— Si je m'en souviens, répondit M. Nicole, qui pleurait; elle me dit : « Sois béni dans ta fille! » Bt elle ajouta : « Ne reflise jamais à une mère la douceur d'embrasser son enfSant. Si elle est prisonnière, elle verra sa liberté dans les yeux de l'innocent; si elle est innocente, elle y verra le ciel! »
— Vous ne pouvez refuser, mon père, dit Jeanne qui pleurait, à M. Nicole qui s'essuyait les yeux. Vous ne pouvez pas hésiter. C'est ma mère qutvous le demande, et c'est moi qui de sa part, pour cette bonne action, vous bénirai.
— J'obéis, répliqua M. Nicole vaincu; advienne que pourrai J'aime mieux manquer à la consigne
des vivants qu'à la consigne des morts. Je vais trouver M. Berroy.
— Et raoi, je n'attends pas votre retour; je vous bénis tout de suite, s'écria Jeanne en sautant au cou de son père.
M. Nicole était grave avec un air de bonhomie engageante pourtant, quand il ouvrit la porte de la chambre de Georges Berroy.
— Monsieur,- lui dit-il, vous ne recevrez pas aujourd'hui la visite de madame votre mère.
— Elle est malade?.
— On parle d'une attaque de paralysie.
Georges tomba sur une chaise, prit sa tôte à deux
mains et resta absorbé quelques minutes dans une douleur sans larmes.
— Ne vous désespérez pçisl continua M. Nicole. Madame Berroy n'est pas d'un âge qui fasse craindre un résultat funeste.
— Pauvre mère, dit enfin Georges en desserrant son front, elle me désire et je ne suis pas là.
— Vous pouvez y être ce soir!
La voix de M. Nicole tremblait un peu, en faisant cette offre hardie.
Georges se dressa d'un bond et regarda M. Nicole avec angoisse ; mais celui-ci baissait les yeux.
— Que voulez-vous dire? demanda Georges.
— Je veux dire que si je vous demandais votre parole d'honneur de rentrer à minuit, quoi qu'il pût arriver, vous me la donneriez.
— Vous me laisseriez sortir sur parole?
— Oui monsieur.
— Vous n'auriez pas peur de cette grande tentation de la liberté etde la yie pour une personne condamnée à mort?
— Je n'aurais pas peur, continua M. Nicole, qui s'affermissait dans sa générosité en entendant Georges lui présenter loyalement des objections.
Il se fit un silence. Georges avait une vision. Il contemplait sa liberté. A travers la brusque ouverture que l'offre de M. Nicole faisait dans le mur de sa prison, il voyait sa mère, Emilie ; il se voyait luimôme, libre, mais promenant fièrement cette entrave invisible de l'honneur qu'il dépendrait de lui de briser et qu'il ne briserait pas. Il mesurait son courage. Aurait-il la force, par défiance de luia même, de repousser cette offre tentatrice? Aurait-il le pouvoir, l'ayant acceptée, de ne pas succomber à l'enivrement de la liberté et de dire un adieu plus cruel à sa mère, à sa fiancée, après ce nouveau baiser, qui renouvellerait la douceur de leur amour et le désespoir de les quitter?
Les véritables héros sont ceux qui s'interrogent et qui délibèrent leur héroïsme. Le devoir ne reçoit toute sa splendeur que de ceux qui le pratiquent avec la conscience de ses difficultés. Georges, qui avait réfléchi^ releva le fr.ont.
— J'accepte, dit-il avec douceur à M. Nicole. Je
90 hX &01fD| PI K0IT
VOUS engage ma parole d*bonnear d'dtre ici à minuit.
— C'est bien, monsieur, youb sortirez des qu'il fera nuit,
M, Nicole se retirait, Oeorges le rappela :
— Monsieur Nicole, quand deux hommes d'honneur font un serment» ils se serrent la main. Us ont besoin de sentir leurs veines battre à l'unisson*
Georges tendait les deux mains, M. Nicole hésitait un peu h donner les siennes. Il était confus de . l'honneur que lui faisait son pensiolmaire ; pourtant il céda ; et quand les mains frémissantes de l'avocat serrèrent ses lourdes mains de geôlier, durcies par le maniement des grosses clefs, M* Nicole fut transporté par son émotion si fort au-delà de son métier qu'il fondit en larmes et qu'il fut prêt à crier :
'— Ne revenez pasi Je voudrais souffrir pour vousl
Emilie resta dans le jardin du rempart jusqu'à la nuit close» Sans rien savoir, elle veillait sur Georges ; elle le gardait, Quand elle ne vit plus que vaguement la fenêtre ; quand éelle-ci môme disparut dans le crépuscule; quand les ténèbres enveloppèrent la prison et l'emprisonnèrent, elle voulut attendre encore, avant de se retirer avec la servante qui était venue la chercher, après l'avoir amenée, que la petite lumière habituelle parût dans la chambre de Georges, Mais elle attendit vainement. Aucune étoile ne perça ce sombre horison que faisait l'ancien couvent des Cordeliers.
Ella allama en mdme temps une bougie ; mais ce signal, ce reproche resta sans eflet.
Emilie, très-étonnée, voulut avant de rentrer, chez sa mère, aller interroger Jeanne Nicole. Bile s'enve«> loppa à la hâte d'un mantelet.
— Partons, dit-elle à la servante.
8'élançant vers la porte du jardin, elle allait en soulever le loquet, quand elle entendit ce mâme loquet agité par une main impatiente, et quand elle discerna que la porte, vivement secouée, s'ouvrait comme sous Teffort d'une tempête. Une ombre sortit de la nuit de la petite allée.
— Georges! s'écria Emilie.
Georges la reçut dans ses bras; et la lune, qui parut tout à coup s'évader de la nuit, sembla bénir en l'éclairant d'un rayon céleste leur chaste et douce étreinte.
— Comment, Georges? c'est vous? en liberté?
— Oui, moi, libre, jusqu'à minuit.
— Qui vous a valu cette faveur?
— La pitié de M. Nicole, quand il a su que ma mère était mourante.
— Mourante ! Mais elle ne Test pas?
— Pourtant elle n'est pas venue me voir, elle est malade?
— Elle a eu aujourd'hui, un peu plus que d'ordinaire, la lassitude de la croix qu'elle porte ; mais je vous jure, mon ami, qu'elle n'est pas en danger.
— Dieu m'épargne ce remords I je le remercie, dit Georges avec effusion.
— Si votre mère était mourante, mon ami, est-ce que je l'aurais quittée, môme pour vous?
— Alors, pourquoi Madeleine, qui est venue prévenir M. Nicole, m'a-t-elle donné cette cruelle émotion?
— Pour pouvoir vous procurer sans doute la joie de ces quelques heures de liberté.
— Cette sortie, reprit Georges vivement, est un piégo I
— Puisque vous le pressentez, vous n'y tomberez pas, murmura Emilie avec tendresse.
Georges, d'une main caressante, tourna doucement vers lui le visage d'Emilie, sur lequel la lune épandait la lumière, et lisant dans les yeux de sa fiancée :
—Vous ne serez pas contre moi, si Ton m'attaque? lui demanda-t-il en souriant.
— Je suis à vous, Georges, et avec vous toujours.
— Vous ne joindrez pas vos larmes à celles que je prévois?
— Pourquoi pleurerais-je?
— Si je faiblissais, en rentrant dans la maison de mon enfance, vous me rappeleriez, n'est-ce pas, que j'ai engagé ma parole d'honneur, et qu'elle est prisonnière à ma place?
— Votre honneur ne sera-t-il pas le mien, Georges? ne dois-je pas l'aimer commeje vous aime?
— Oh ! vous -avez raison , s'écria Georges avec
transport, mon honneur est inséparable de notre amour, je ne puis pas plus y faillir, que je ne puis cesser de vous aimer 1 Allons, ma femme^ allons trouver ma mère I
Ils sortirent du petit jardin par le rempart; c'était la route la plus prudente pour gagner la maison de madame Berroy. Le long de ce chemin, et à pareille heure, ils étaient bien certains de ne rencontrer personne.
Ils allaient doucement, maritalement, échangeant à peine quelques mots ; mais s'entendent sur toute chose sans se rien dire, et se trouvant d'accord, après un long silence, pour échanger le môme regard d'ivresse recueillie, le môme soupir d'espérance, pour s'arrôter ensemble et pour aspirer de leurs deux poitrines rapprochées le môme air du soir qui leur semblait parfumé par cette belle nuit, par ce doux silence, par cette chère liberté I
Derrière eux marchait, comme une ombre, la servante de madame Délateur ; et cette ombre ne gâtait rien dans le tableau ; puisqu'elle y représentait le %er, le ménage, la vie réelle que ces deux amoureux rêvaient à travers leur extase.
Quand ils furent arrivés à la petite porte de la maison de madame Berroy, donnant sur le rempart, Emilie dit à la servante d'aller rue du Bois, prévenir Suzanne, pour qu'elle vînt leur ouvrir, et de retourner ensuite chez madame Delatour, pour la prévenir
94 IiA AONDB PB NUIT
qu6 sa fUle pasderail la soirée chez madame Berroy. Qaant h la sortie de Georges, il était inutile de faire sar ce point aucune recommandation de discrétion à cette fille très-dévouée à ses maîtres, et trop fière d'aroir une part d'un si grand secret, pour le partager avec d'autres*
Madame Berroy, dont l'état ne s'était pas aggravé, semblait assoupie, quand la porte de sa chambre s'ouvrit doucement.
Madeleine, les bras croisés, debout au pied du lit, droite. Immobile, dans la demi-obscurité que faisait onduler la veilleuse, gardait, plutôt qu'elle ne soi" gnait^ la malade.
Le chuchotement des voix , le léger bruit de la porte, l'avertirent de l'approche de Georges. Elle eut un rire silencieux de triomphe ; w poitrine se sou^ leva et chassa, en s'abaissant^ un grand soupir d'allé' gement.
11 est vrai qu'en voyant entrer Emilie, en même temps que Georges, elle trahit par un pincement subit des lèvres sa déflahce et son dépit»
Georges s'avança avec précaution^
^ eomment va-t*elle 7 demanda*t-il tout bas*
-• Ni mieux ; ni plus mal*
— Vous m'avez fait bien peur !
«^ Je roud ai donné la peur que J'atais* Georges était près du lit,
— Elle dort I dit-il à demi-voix.
Madame Berrojr, à (rayera la somnolence qui l'enveloppait, perçut le son de cette voix, que son instinct maternel entendit, avant que sa raison la reconnût.
— Non, je ne dors pas I murmura-t-elle* Georges se pencha sur elle et lui mit un long baiser
sur le front.
Cette fois les yeux s'ouvrirent^ toutes les mémoires s'éveillèrent : la résurrection s'opéra*
'^ Georges I mon Georges I balbutia la malade toute tremblante ; c'est toi ? C'est donc fini î Tu es libre ?
*^ Je suis libre ce soir, chère mère. Je te fais la visite que tu n'as pu me faire.
— C'est vrai. Je n'ai pas pu, j'ai cru que j'allais mourir. Qui t'a prévenu 7 Qui donc a été te chercher ?
Au même moment, Madeleine, qui avait allumé une bougie à la veilleuse^ éclaira la chambre. Madame Berroy aperçut Emilie.
— C'est elle, n'est-ce pas, qui t'a fait ouvrir la prison? qui t'a amené?
Madeleine eut un tressaillement d'orgueil ; mais elle dédaigna de protester. Emilie, embarrassée, don-
nait à son tour un baiser à madame Berroy, qui reprit avec des larmes :
— Ah I mes enfants ! que c'est doux de vous avoir là, près de moi I Le bon Dieu est bon. Je voudrais mourir 1
— Il faut vivre, au contraire, chère maman, dit Georges en soulevant sa mère dans ses deux bras et en l'exhaussant sur son oreiller ; il faut vivre.
— Oh ! je n'aurai jamais la force d'attendre la fin de ces deux ans I
Georges regarda Emilie avec des yeux épouvantés, mais en même temps avec un faible sourire.
— Si tu me parles ainsi, je ne reviendrai plus,
reprit-il avec enjouement.
—Ah 1 si tu pouvais rester I soupira la pauvre mère.
— Patience! patience! Tu vois comme on s'adoucit à mon égard. Ce n'est pas une prison bien rigoureuse, celle qui s'ouvre à la demande du prisonnier.
— C'est vrai I On t'a laissé sortir, on te laissera revenir.
— Il le faudra bien, toutes les fois que tu ne pourras toi-même me faire visite.
— J'ai bien envie de ne pouvoir plus jamais, dit ^ladame Berroy toute heureuse. A quelle heure me quitteras-tu?
— Oh I dans quatre, cinq ou six heures, quand je t'aurai bercée, endormie, et quand je t'aurai donné de beaux rêves pour la nuit.
—Tu ne me donneras pas de plus beaux rêves que celui que je fais en ce moment. Te voir là, avec Emilie, avec ma fille, avec ta femme, c'est tout ce que je peux demander au ciel. Il me semble qu'une existence nouvelle va commencer pour moi. N'estce pas, Madeleine, que je suis une heureuse mère?
— Oui, dit Madeleine, en regardant avec des yeux qui étincelaient de contentement et d'ironie les deux êtres charmants inclinés sur le lit, et appuyés l'un sur l'autre; oui, vous êtes bien heureuse, et ceux qui vous aiment doivent vous conserver ce bonheur-là I
— Je me sens guérie, reprit madame Berroy. Madeleine, je veux me lever pour dîner avec mes enfants.
— Je te le défends, dit Georges. Nous allons faire mettre le couvert ici, dans ta chambre; nous dînerons près de ton lit.
— Je le veux bien, répondit madame Berroy char* mée, et en se renversant avec une sorte de béatitude sur son oreiller.
Madeleine aida Suzanne à mettre le couvert et disparut pendant le dtner.
Georges et Emilie, en s'asseyant, Tun devant l'autre, à cette petite table, sentirent la même ivresse et la même torture mouiller leurs yeiix, tordre leur cœur. Ils pensèrent à la vie intime, au tête-à-tête des époux, que ne dérange pas et que complète la présence
d'une mère. Il» pouvaient B'imaginef qu'ils inauguraient leur repas de ménage. Mais comme ce tableau, si doux au regard, s'assombrissait, quand YàU tention voulait y plonger I
Tandis que madame Berroy, attendrie, oubliait ce qu'elle croyait savoir de la réalité, Emilie et Georges se souvenaient des menaces effroyables de la destinée, et souffraient en proportion des apparences charmantes qu'ils étaient obligés d'animer et d'entretenir avec leur sourire, leurs propos et leur
grâce.
Par instants, Emilie s'interrompait de parler, laissant tomber sa cuiller ou sa fourchette, baissait la tète, et les yeux fixés sur son assiette écoutait un grand bruit de charrette, un cliquetis de sabres, de gendarmes, des clameurs, des cris et par-dessus tout un cri lamentable qui montait au ciel dans un nuage de sang* Elle frissonnait et regardait Georges dont le visage paraissait plus p&le que de coutume, d'une pâleur de condamné ou de supplicié*
Georges était assailli par les mômes visions, et quand ses yeux rencontraient ceux d'Emilie, ces deux enfanta qui jouaient à la vie, au bonheur, au mariage, sur les marches d'un échafaud» échangeaient des adieux, des protestations^ des serments d'un amour infini et désespérée
Madame Berroy, qui s'amusait de les entendre, se méprenait à leurs brusques silences; elle en était
Jalouse. Quand elle les voyait absorbés ainsi, elle leur disait t
— Allons, mes jolis amoureux, ne pensez pas à tant de choses. Vous aurez le temps de savourer votre bonheur. Aujourd'hui donnez-moi vos deux parts.
AlorsL àeorges sortait de sa mélancolie; Emilie baisait la main que madame Berroy tendait vers elle, et ces pauvres enfants riaient pour faire rire leur mère, pour s'empêcher de sangloter.
Quand Suzanne et Madeleine vinrent desservir et enlever la table, Georges et Emilie se sentirent soulagés d'un supplice. Oe souper de fiançailles était funéraire.
Georges fit un dernier effort ; il leva son verre.
— A ma délivrance ! dit*il, en affectant une gaieté qui ne trompa que madame Berroy.
-*• A votre délivrance ! répondit Emilie qui voulut être aussi brave et en soulevant à son tour son verre ; mais quand elle voulut y tremper les lèvres, la couleur du vin lui lit peur, comme si elle eût tenu le verre plein de sang que n'a jamais vidé mademoiselle de Sombreuil. Elle devint pâle, sa bouche Se contracta ; elle faillit s'évanouir.
— A notre amour immortel! lui dit vivement Georges en la couvrant de toute la flamme de ses yeux.
Emilie releva le front.
— Oui, répondit-elle en faisant un mouvement de tète qui prenait la justice du ciel à témoin, à notre amour que rien ne peut rompre !
Souhaitant peut-ôtre qu'il fût empli du sang d'un sacrifice, elle vida son verre.
Madame Berroy était ravie. Elle avait oublié tous ses chagrins ; mais ce ravissement Taccablait. Georges comprit qu'il devait profiter de cette faiblesse pour préparer son retour à la prison. Il s'assit au chevet du lit, tenant d'une main la main de sa mère, de l'autre les deux mains d'Emilie, et, comme il l'avait annoncé, berçant par de douces paroles, par des formules de tendresse filiale régulièrement répétées, par des récits qu'il recommençait toigours, par des murmures enfin, cette obéissante malade qui ne voulait que céder à la fascination, il fit glisser insensiblement madame Berroy dans un sommeil paisible, profond, dont il savoura le spectacle pendant les dernières heures de sa liberté.
Emilie avait appuyé, peu à peu, son front sur l'épaule, puis sur la poitrine de Georges; elle avait laissé ses deux mains dans une des siennes; leurs pensées se plongeaient, se rejoignaient et s'étreignaient dans le silence. Elle eût voulu que cette veillée n'eût pas de fin.
La pendule sonna onze heures ; Georges poussa un faible soupir :
— Pas encore I lui dit Emilie tout bas.
— Je veux être exact, répliqua Georges.
— En attendant, soyez généreux. Votre mère avait raison, mon ami, il serait doux de mourir maintenant.
Georges serra les petites mains qu'il tenait enfermées et attendit. Au bout d'un quart d'heure :
— Je ne puis plus rester, dit-il. Vous m'avez promis d'avoir du courage et de m'en donner, Emilie. Voilà le moment. Je vais partir.
— Faut-il tant de temps pour descendre la moitié delà ville?
— Je songe à l'inquiétude de ce bon M. Nicole. Si j'étais en retard d'une minute, il douterait de moi. Je veux qu'il me trouve digne de sa témérité; en rentrant avant minuit, je le récompense.
— Vous avez raison, Georges. Mais il me semble que j'avais bien des choses à vous dire I
— Vous me les dites depuis une heure, répondit Georges en mettant un baiser dans les cheveux d'Emilie. Croyez- vous que nous ayons encore un secret à nous apprendre ?
— • Non, c'est bien vrai, Georges, je suis une égoïste. Je n'ai pas d'autre prétexte pour vous retenir que la douceur de vous garder.
— Est-ce que nous nous quittons, nous deux, Emilie?
— • Non, c'est encore vrai, Georges. Je suis prisonnière avec vous; vous, vous êtes en liberté avec moi.
Georgei dégagea avec préoautioa sa main qui sou- Boutenalt celle de sa mère ; il se pencha sur madame Berroy, la regarda, Técouta dormir, rembrassa doucement, si doucement que la pauvre femme sourit dans son i^éve, comme sourient les enfants dans leurs berceaux, et, marchant sur la pointe des pieds, il sortit de la chambre avec Emilie.
Au bas de l'escalier, Suzanne attendait les deux jeunes gens.
^ Vous partez? monsieur Georges, dit-ellè avec embarras.
— Sans doute, j'ai promis d'être à minuit à la prison.
^ Il y a là des amis qui veulent vous dire adieu, reprit-elle avec plus de vivacité, en ouvrant la porte du salon.
Georges s'élança ; Emilie le suivait i Suzanne la retint pendant une seconde et lui souffla à l'oreille :
~ Dites comme eux, mademoiselle, aidez-nous à le sauver.
Plus effrayée que rassurée par ces quelques moW, Emilie se dégagea et entra dans le salon sur les pas de Georges 4
Deux bougies, placées sur la cheminée, éclairaient vaguement la grande pièce où se tenaient Madeleine Martin et cinq personnes, parmi lesquelles Georges reconnut tout d'abord Anthyme de Musse,
Les deux amia tombèrent [dans les bras l'un de
LA RONDS DE KUIT lOB
l'autre et s'étreignirent en silence ; puis on entendit le mulâtre murmurer :
— Pardon, Georges, pardon, mon ami.
— Qu'ai-je à vous pardonner, répondit Georges d*tine voix protonde et attendrie, si ce n'est d'avoir voulu vous sacrifier pour moi ? C'est vous, au contraire, c'est vous, Antbyme, qui avee à me pardonner de n'avoir pas protesté avec assez d'énergie contre les soupçons infâmes que votre généreux dévouement a fait naître.
sr- Je vous ai entraîné, Georges.
— Et moi, j'en ai entraîné d'autres, reprit Berroy, en reconnaissant parmi les assistants Dalté, Guillet, Hermann, ses coaccusés de la cour d'assises que Madeleine avait convoqués, en même temps que Musse.
Les trois jeunes gens lui tendirent la main.
-^ Il ne s'agit ni de pardon ni d'excilse, dit Dalté. Nous sommes sortis d'affaire en vous laissant au piège. C'est bien le moins que nous vous sauvions aujourd'hui.
— Merci, messieurs, espérons que mon pourvoi sera admis.
Un murmure léger d'étonnement et d'Ironie se leva et s'abattit aussitôt.
— Georges, dit Musse en prenant son ami par le bras, vous ne retournerez pas à la prison.
— Vous vous trompez, Anthyme, j'y retourne â Tinstant.
— Laisser échapper une occasion pareille serait de la folie I
— Il n'y aurait pas eu d'occasion, mon ami, si je n'avais pas donné ma parole.
~ Les serments prêtés par nécessité à des ennemis n'engagent pas ceux qui les donnent.
— Pourtant, quand ils engagent ceux qui les reçoivent !
— Si vous croyez qu'on vous attend ! s'écria Madeleine.
— Si je croyais que M. Nicole a douté de ma parole, je ne me consolerais pas d'avoir profité de sa générosité. Non, Usait que je reviendrai; je veux revenir.
— C'est faire bien de l'honneur à un geôlier, dit Dalté.
— Mon geôlier, c'est moi, et je m'estime trop, pour m'évader de moi-môme.
— Subtilités 1 chimères ! grommela Musse entre les dents.
— Ne parlez pas ainsi, Antbyme, vous la loyauté mômel
— Moi I je ne suis qu'un parjure ; j'ai violé mon serment.
— Non ; vous êtes un ami sublime que l'amitié transporte au-delà de ce monde ; c'est vous qui poursuivez des chimères. Restons dans la réalité. J'ai promis à M. Soudin ; j'ai promis à d'autres encore
d'accepter la liberté, de la rechercher^ quand j'aurai perdu tout espoir d'un triomphe légal. Je con* sens à fuir la prison et la guillotine ; mais je ne fuirai pas la liberté qu'on me prête.
L'attitude de Georges, la fermeté douce et tranquille avec laquelle il parlait, sa promesse de se prêter à une évasion troublèrent les trois jeunes gens, qui se regardèrent avec embarras, comme s'ils étaient à bout d'arguments. Mais Anthjme n'était pas vaincu.
— La réalité, reprit-il, c'est l'heure dont nous disposons. Vous êtes sorti par la porte ; qui sait si nous pourrons vous faire sortir par la muraille ou par la fenêtre ?
Georges ût le geste d'un homme prêt à se résigner à l'occasion.
— Je vais réveiller votre mère, dit Madeleine avec un accent farouche et en haussant la voix. Je la prendrai dans son lit, je la mettrai en travers de cette porte ; et nous verrons si vous passez par-dessus, pour retourner à la prison !
— Madeleine, répondit Georges avec un peu de sévérité, c'est à vous que je dois ce débat pénible; vous m'avez trompé pour m'attirer ici. C'est assez pour votre zèle.
— Allez-vous vous plaindre de n'avoir pas trouvé votre mère mourante? Vous qui nous faites tous mentir pour lui conserver un souffle, vous ne seriez
que logique en vou8 parjurant pour la sauver.
*-- Je puis la sauver, sans me parjurer,
-^ Ne vous y fiez pas ! un mot, un soupçon la tuerait. Êles-Yous sûr qu'elle n'entendra pas ce mot ? ètes-vous sûr qu'elle n'aura jamais ce soupçon ? Quand vous serez rentré, si vous ne sortez plus que pour aller à la place du Marché, vous serez bien fier, n'est-ce pas, ce jour*Ià, de vous dire : j'étais libre de me faire guillotiner, mais je n'avais pas le droit de tuer ma mère.
Madeleine, formidable d'entêtement, lançait des éclairs j ses mains se crispaient ; elle était prête à lutter plutôt que de laisser Georges sortir du salon. Georges pâlissait ; mais on voyait monter pour ainsi dire, comme une sueur lumineuse à son Aront^ l'orgueil et le courage de son cœur.
-*• Madeleine, j'ai mérité cette torture, dit-il avec solennité, en vous prenant pour complice.
— C'est cela I Reniez-mol maintenant, repartit la femme Martin dont la voix eut tout à coup une vibralion plus tendre, ce n'est pourtant pas ma faute, si Ton ne m'a pas condamnée autant que vous, et à votre place I Ah ! ce n'est pas ma tête que je disputerai i Si l'on veut l'échange, je suis prête.
— Vous m'aimez, je le sais, Madeleine, mais Vous tn'aimen mal.
— Non I je ne vous aime pas. D'ailleurs à quoi sert-il que l'on vous aime ? Vous pouvess bien éora-
LA RONDB DB NCIT 107
ser la vieille servante, vous qui n'avez pas pitié de votre mère. Eh bien I et vous, mademoiselle, que dites-vous ? c'est votre tour de parler.
Madeleine saisit brusquement par la main Emilie Delatour, qui était restée près de la porte du salon, dans l'ombre, comme une sentinelle, et elle l'attira à la lumière*
Emilie avait la même p&leur que Georges sur le visage et la môme sérénité sur le front. Bile ne fut ni intimidée ni blessée d'âtre mise ainsi brusquement et brutalement en demeure de se prononcer. Elle promena les yeux autour d'elle et dit simplement :
— Je pense comme M, Georges.
— Que faites-vous ici, alors, si vous ne venea pas pour le sauver I
-^ Je l'attends pour le reconduire à la prison.
Madeleine eut un éclat de rire terrible. Elle leva les bras en Tair, tourna deux fois sur elle-même, comme une lionne en cage, puis s'arrôtant brusquement :
•*- Est^-ce que je deviens folle? dit-elle avec une Btupeur profonde^ ou bien suis-je au milieu de fous ? Comment I il est en liberté, il n'a qu'un pas à faire pour échapper à l'échafaud, et par politesse pour son guichetier il va tendre le cou à la guillotine .?.*• Je vous dis, moi, que c'est de la folie. Emmenez avec vous M. Nicole et mademoiselle Nicole^ si vous te-
nez tant à leur compagnie. Vous êtes assez riche pour leur faire une pension qui les indemnise de leur place perdue !
— En effet, dit un des jeunes gens, ce sérail un moyen...
— Vous me proposez de déshonorer un homme qui s'est fié à mon honneur? répliqua Georges.
— L'honneur ! repartit Madeleine, toujours l'honneurl Est-ce qu'il y en a un au-dessus du drapeau? Je comprends l'honneur qui fait tout accepter, tout entreprendre pour le triomphe d'une œuvre; je ne comprends pas celui qui fait lâcher la partie. Si c'est comme cela que vous espérez ramener Vautre!
— Souffrir pour sa cause,- c'est la servir, dit Georges.
— J'aime mieux faire souffrir nos ennemis.
Berroy fit un mouvement pour se retirer.
— Adieu, dit-il en tendant les bras à Musse.
— Pas encore, cria Madeleine avec angoisse. Mousieur Georges, je ne vous demande plus rien. Sui-
ycz votre chemin. Allez remplir votre serment. Mais nous, qui ne pensons pas comme vous, il me semble que nous sommes libres aussi d'agir à notre guise; et si nous vous empêchions de partir, si nous vous enlevions, votre conscience n'aurait rien à se repro cher.
— Je vous défie de faire cela, dit Georges en croî sant les bras sur sa poitrine.
-- Ah I il nous défie ! £h bien, c'est tous qui l'aurez voulu!
Georges regarda Anthyme, qui baissait la tète, et les trois jeunes gens qui rougissaient.
— Qu'est-ce que cela signifie ? demanda-t-iU
— Nous avions prévu votre résistance, mon ami, répondit Musse, et...
— Et vous m'avez tendu un guet-apens ? Écoutezmoi, messieurs : je vous jure sur la vie de ma mère, sur mon honneur, sur ce que j'ai de plus sacré au monde, que si vous m'empêchez de rentrer, comme je l'ai promis, à l'heure qui m'a été fixée; que si vous commettez la moindre violence sur moi, je protesterai, je m'échapperai, dussé-je me tuer, pour me rendre libre, et que vous aurez le remords d'un attentat inutile. N'espérez pas user ma résistance.
Anthyme releva la tôte, passa la main sur son front, enleva une larme qui s'obstinait au coin de sa paupière et dit ;
— C'est bien 1 mon ami, vous allez être obéi ; puis, se tournant vers deux des jeunes gens : allez leur dire qu'ils ne nousattendent pas; l'affaire est remise.
Hermannet G uillet sortirent du salon. On entendit que le premier se faisait ouvrir la porte de la rue du Bois, tandis que le second traversait sans doute le jardin et montait à la petite porte du rempart. Pendant leur courte absence, Musse dit à Georges avec une douceur singulière :
110 I.A KONDB ]>S HUIT
— Excveihnioiy QUHiamiy si je suis à ce pnni inférieur à votre courage. J'avais trop écouté mon amitié égo'isle. C'était le sauvage qui se révolts^en moi ; vous l'avez dompté : il n'est plus que votre esclave^ pour vous obéir, pour vous admirer.
— Dites pour m'aimer, reprît j6^e(Nrges ea embrassant Antbyme. Que parlez-vous d'esclave, bofflm« libre, avec un homme libre? je vous retroufve mon bon et fidèle compagnon. Ce qui a trouMé un inslafit votre conscience, je le sais, moi, oi je vais vous le dire: c'est la jalousie de mon sort, c'est le regret de n'être pas avec moi, à côté de moi, en prison ou sur réchafaud.
^^ C'est vrai, dit Anthyme,
— Comme il devine les secrets des autres I soupira Madeleine avec découragement, et en se rapproehant d'Emilie ; il a raison. Si nous étions avec lui, nous ferions peut-être comme lui. Allons, je vois bien, mademoiselle, que je ne lui suis plus bonne à rien. Vous ne me laissez aucune tâche dans la vie, pas même celle de me faire écraser par la voiture qui le rendrait libre. Je n'ai qu'à attendre dans mon coin, en rongeant ma colère, le jour où il faudra mordre.
— Le jour où il faudra fe délivrer, reprit Musse; car vous nous permettez, Georges, de tout tenter pour une évasion?
— Je vous l'ai dit, je veux bien conquérir ma liberté; je ne veux pas l'escroquer;
Ui RONDS DS NUIT 111
•— C'est h reconuoexicer» voilà tout ! conclut An*
Les deux jeunes gens envoyés au dehors rentraient essoufflés.
— C'est fait, dit Hermann, la rue et le rempart sont libres.
— Merci et adieu ! reprit Georges Berroy.
*- JiouB vous accompagnerons, dit Musse.
Georges regarda Emilie avec une si naïve exprès*
sion de regret, q[ue le mulâtre comprit et continua en souriant :
•^I^ous vous suivrons... de loin.
Georges sortit avec ses amis : quand il tendit la main à Madeleine Martin, qui s'était assise dans un ^n^e du salon, elle eut un dernier gémissement.
Elle prit la main de Georges, la porta ardemment à ses lèvres et tomba à genoux, ne sachant ni ne Toulant prier, mais succombant à un invincible besoin de prendre l'attitude des humbles, des vaincus» devani une force morale qui l'avait absolument 4eimptée.
VIIÎ
. La servante de madame Delatour, armée d'une f(^AÛdabIa lanterne, attendait avec Suzanne, sous laivo4t(B de la porte cochère, l'isj3.ue'de cette confé-
rence , pour ramener sa jeune maîtresse. Emilie s'approcha d'elle et, lui désignant le phare domestique qui étincelait au bout de son bras:
— Il faut éteindre cela, lui dit-elle.
— Mais, mademoiselle, la nuit est bien noire.
— Nous rallumerons la lanterne à la prison, s'il le faut.
— A la prison ? dit Suzanne en joignant les mains avec effroi ; monsieur y retourne donc ?
— Sans doute, Suzanne, répondit Georges en souriant.
— Qu' est-ce que me chantait Madeleine ? Elle était si sûre de son fait !
— Elle s'était trompée. Ce sera pour une autre fois. Adieu, envoyez-moi tous les jours des nouvelles de ma mère. Soignez-la bien. Si elle tardait à venir me voir, je reviendrais.
Sur ces derniers mots, qui coûtèrent un eflbrt à sa loyauté, car il n'y croyait pas, Georges se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et mit le pied hors de la maison maternelle avec plus d'empressement qu'il n'en avait montré, en quittant la prison.
La rue était obscure; Georges se retourna vers
Emilie :
— Allons, mon étoile !
Emilie prit son bras, et marchant devant le groupe des amis, ils s'avancèrent tous deux d'un pas rapide, dans cette longue avenue noire que faisait la rue du
BoiSf allégés pour ainsi dire d'un fardeau, délivrés et marchant à la prison, comme à la liberté. Ils voyaient distinctement leur route, que leurs compagnons cherchaient.
Anthjme, les trois jeunes gens et la servante suivaient de loin, silencieux, préoccupés, courbant la tête sous une tristesse mêlée d'admiration qui leur faisait paraître lugubre ce chemin que les deux amoureux trouvaient facile et glorieux. De distance en distance, des réverbères, qui devaient s'éteindre d'eux-mêmes vers l'aurore et qui commençaient à agoniser dès dix heures du soir, répandaient sur le pavé une lumière rougeâtre, comme celle d'une lanterne pendue à la voûte d'une prison, et rendaient ensuite plus opaques les intervalles de ténèbres qu'il fallait traverser.
Quand Georges et Emilie furent arrivés à la porte des Cordeliers :
— Enfin ! dirent-ils ensemble et avec un soupir de satisfaction, comme s'ils eussent touché au port, après une périlleuse traversée.
— Emilie, dit Georges, en posant les lèvres sur le front de la jeune fille, vous m'avez donné ce soir la preuve d'amour la plus grande et la plus belle que je puisse rêver; je vous en bénis.
— Et vous, Georges, vous avez justifié ce soir toute ma tendresse. Je serai plus heureuse, sans doute, quand libéré par la loi ou délivré par nous, vous
!14 LA RONDE Dï NUtf
quitterez cette prison; mais je serai moins fière queje^^ ne le suis, en vous y ramenant, pour affronter la mort.
— Il était convenu, reprit Georges, que ce vilain mot ne serait jamais prononcé entre nouê.
— J'achève de Tuser, mon amî.
L'horloge de la cathédrale sonna gravem0nt te premier coup de minuit.
•— Je suis presque en retard, dit Oeoi^çes, qui frappa, comme pour imiter l'éâio, plusieurs ooups^ avec le marteau de la grande porte.
Pendant ce temps, ses amis hâtaient le pas pour lui donner un dernier adieu.
-^ Emilie, dit Georges prmpitamment, empôcbec-^ les d'arriver jusqu'ici. J'entends M. Nicole; je ne veux pas qu*il puisée les voir. Il croirait que j'ai €U besoin de lutter contre eux pour tenir ma prom^se^ Je veux rentrer aussi simplement que je suis sorti. Adieu, à demain!
El après un nouveau baiser, repoussant presque Emilie qui le comprit, il vint se coller contre te porte, impatient de la voir s'ouvrir, et ne voulut pa& tourner la tête en arrière*
On entendait M. Nicole manœuvrer ses grosses clefs dans la double serrure et tirer les verroux, après avoir regardé par le guichet. Emilie avait re* joint Anthyme :
— Silence ! lui dît-elle en l'arrêtant par une près* sion de la main, ne vous montrez pas. .
LA mOir^B BB Nt7ZT 11$
— Mais, répondit Musse tofiUbfts, je TMdrais poctrtant, encore une fois...
— C'est ifiiHite.*.*
Le lirait de la lourde porte femte qni gémisBrit sur ses gonds et qui se referaaait loordemeiitt derrj^^ Geoiiges comsie si eUe eût été nepoossée a¥ec énergie, l'interrompit :
— Et c'est trop tard I ajoatt4<ile»
Anthyme tressaillit :
— Trop tard ! pourra qùSm jDor je ne wus cKse pas à mon tour : il est trop tard, quand voos bm demanderez de le sauver t
-^ Quand le devoir est •aooompli, jusqu'au bout, moflisteur, oe mot-là ne fut pas penr.
^--* N4»a, mads il peut vous tuer!
•-^ Sh bien I est-ce un si grand mal? repartit Éaw lie, avec une sorte de gaieté.
Antfayme ne répliqua ip&s. Il n'avait plus d'objec*» tien à faire. Il remercîa les jeunes gens qm s'étaient associés i lui, et qui, depuis le verdict de la cour d'assises, éclairés sur son r61e, avaient pour lui ait*^ tant <['esilime qu'ils lui avaient montré de iift^)ris à r^Hidience. Pendant qu'il leur donnait quelque rendez-voms secret pour Tawair, la cuisinière de «a* daa»e Délateur disait à Emilie avec un groSHlésap* poiiftement :
--Et ma lanterne, mademoiselley vous n'avez pas dismandé qu'on biraUunAt?
— Je n'y ai plus songé.
— Gommeht allons-nous faire?
•— Comme nous avons fait en venant jusqu'ici. On trouve toujours son chemin, quand on veutle trouver.
— Mais nous serons toutes seules.
— Seules I dit Anthyme qui avait entendu; non, rassurez-vous, je vous suivrai.
— J'accepte, dit Emilie. J'avoue, ajouta-t-elle en prenant le bras de sa servante, que je ne suis plus aussi brave que tout à l'heur».
Musse les accompagna jusqu'à la porte de la maison, sans qu'un seul mot fût échangé.
Emilie était grave, pensive. Elle songeait qu'après avoir sauvé Thonneur de son hérosj il lui fallait sauver le héros lui-même. Elle était satisfaite de s'être senti le cœur ferme et à la hauteur de sa tâche ; mais, après tout, c'était une tâche qu'elle avait remplie ; et, si le devoir provoque des joies infinies, ne rend-il pas plus douces, plus attrayantes, plus désirables encore les joies fiévreuses de la jeunesse, de l'amour? A mesure qu'elle entrait par le dévouement dans la voie féminine et terrestre, sur ce sol qu'elle ensemençait de vertus, elle sentait germer les fleurs du désir qui parfument la vie, et en se résignant à souffrir, elle n'aspirait que plus ardemment vers le bonheur qui lui était dû. Elle se félicitait d'avoir si stoïquement quitté Georges, au seuil de la prison, mais elle s'étonnait presque de ne pas
le retrouver au seuil de la maison paternelle; et quand elle remercia Musse, sa voix était tremblante.
— Est-ce que toutes yos précautions étaient bien prises? lui demanda-t-elle.
— Oui, répondit le mulâtre.
— Est-ce que vous pourriez les reprendre aussi bien une autre fois?
— Je le crois.
— Cachez-vous avec soin, monsieur de Musse. Où vous trouverais-je, si j'avais besoin de vous?
— Madeleine Martin connaît ma cachette.
— La bonne ûlle I nous lui avons fait bien du chagrin ce soir; mais il le fallait I
Anthyme soupira; ce n'était pas une contradic* lion.
— Oui, je vous l'affirme, monsieur de Musse, répéta Emilie; il le fallait.
Et toute rêveuse, elle rentra chez elle. Anthyme demeura quelques minutes immobile ; puis, secouant la tête, il s'enfonça lentement dans la nuit, qu'il semblait épaissir, à travers les petites rues de Troues.
M. Nicole et sa fille avaient passé la plus grande partie de leur soirée dans un profond silence.
Ordinairement Jeanne, tout en travaillant à quelque objet de couture, chantait àdemi-vôix, pendant que son père fumait, faisait ses comptes ou lisait.
Mais ce soir-là, à partir de neuf heures, ils étaient devenus si préoccupés , et ils étaient si résolus à ne
118 LA &OKDB Ibfi NtiT
rien avouer de teurs préoccupations Bec^ètes, <ïtfil& affectaient d'être l'un et l'autre plongés dans leur besogne. Jeanne raccommodait le vêtement d'un prisonnier; M. Nicole préparait une de ses plus belies cages. Il s'était aperçu, dans la jouraée mômequ*mi, de ses oiseaux les plus rares avait tenté dQ -s'-évader.
Vers onze heures du soir, mademoiselle Jeanne eut des lassitudes ft^équentes. Elle interrompait -son ouvrage, paraissait écoutiîr, regardait, pendanlquelques minutes, marcher l'aiguille de llverloge ; puis quand son père, qui se trouvait aussi le poignet fatigué, s'arrêtait et tournait par hasard la tête de soti côté, elle avait peur d'être surprise en flagrant délit d'inquiétude et elle se courbait de plus belle sur sa tâche, cousant, et comptant méthodiquement tes points, comme si chaque point dût correspondre au tic-tac de l'horloge.
Quand il fut plus de onze heures et demie, le père et la fille parurent définitivement vaincus de fatigue, et restèrent inertes , Toreille au guet, l'œil perdu au plafond, aspirant les moindres bruits du dehors, obérant ou désespérant. Au premier tintement de minuit, qui se confondit avec les coups de marteau frappés par Georges, ils se levèrent par une commotion électrique. Jeanne courut à son père, i^embrassa en disant :
— Je vous Pavais bien dit!
LA RON.DB a>«^KUIT U9
U. Nicole^ irès-ému, cberchaat ses cleâ, eUamant sa lanterne, répondit :
— ^ a'ai jamais doulé de kûl
Minuit coiitiinMît à sonaar, et les Iwles vtbratiottB de la ^ophe de Saiol-Pierre prenaîatt, daiisle4iilence absolu de cette nuit, l'éclat et la solenuté d'4Bi6 ^soB&erie iriona^bale. Les a^mbreused églises de Troyes se mâlèreAt, oamme on choeur d'airwi, à oes l^iDBes de ^cteire, ^ <2l«orges, qui a¥«4 trop de ibis, daas lasoi<^ att^du «t compté les Inrures, fùUT n'avoir pas trop aiguisé ses facultés de percep* lion à cet égard, s'imagina que les horloges perdaient la mesure et rescortaieat d'un formidable «ariUoiu
Ce fut lui qui repoussa ia grosse porte de la rue, quand il eut franchi le seuil ; ^ comme M. Nicole, avant <le lui parler, donnait un ilouble tour de clef aux serrures et mettait soigneusement les vetroux ^
— Oui, fermez, fermez, dit Berroy avec une gaieté nerveuse ;' des inaUaileurs «n'auraient qu'a vouloir entrer.
Làd mot était plaisant, à propos d'une prison* M. Nicole avait besoin de rire ou de pleurer : il rit ; puis, voulant rétablir l'équilibre et satisfaire l'autre disposition de son âme, il redevint sérieux «t dit à Georges :
— Oe matin, monsieur, quand je vous «i deoiandé iiotra j^arole d'hoianeur., vous avez voulu «m serrer
la main; permettez-moi, à mon tour, ce soir, de solliciter cette faveur.
— Volontiers, répondit Georges, qui donna une vigoureuse poignée de main à son geôlier.
— Merci, monsieur, merci, dit celui-ci d'une voix troublée.
— De quoi me remerciez- vous, monsieur Nicole ? Serait-ce par hasard, de ce que je n'ai pas trahi mon serment? M'auriez-vous fait Tinjure de douter?
— - Non, je vous attendais ; mais c'est égal ; parce qu'un acte de courage est prévu, assuré, ce n'en est pas moins un acte de courage.
Tout en causant, Georges et M. Nicole étaient entrés dans l'espèce de greffe ou de parloir qui faisait communiquer la porte de la rue avec la porte • intérieure de la prison, en formant le vestibule en quelque sorte de l'habitation parliculière de M. Nicole. Jeanne était postée sur le passage du prisonnier.
— Comment I Vous m'attendiez aussi ? demanda Georges sur un ton de reproche; décidément, mademoiselle Nicole, je crois quo j'avais causé de l'inquiétude.
Jeanne rougit et sourit, en disant:
— Je voulais avoir des nouvelles de madame votre mère. Comment l'avez-vous trouvée?
— On nous avait un peu trop effrayés. Elle est souffrante ; mais je ne crois pas qu'il y ait du danger.
LA aOMDB DE NUIT 121
— Ah ! tant mieux, répliqua Jeanne avec un air de sympathie, au fond duquel on sentait du désappointement. Nous la verrons bientôt?
— Je ne sais si elle pourra venir prochainement.
— Vous allez trouver le temps bien long, alors, reprit vivement mademoiselle Nicole.
— Jeanne, dit son père en intervenant, tu fatigues M. Berroy.
— Papa, répondit résolument la jeune fille, vous voulez m'empêcher de faire espérer à M. Georges une nouvelle permission de sortie? Pourtant, il Ta bien méritée !
— Non, non, dit Georges, ne m'offrez plus de sortir; je refuserais. C'est assez d'une fois; je ne veux plus vous exposer !
— Vous ne m'exposez qu'à vous estimer davantage, répondit courtoisement M. Nicole.
— Eh bien! je ne veux plus m'exposer, moi, non pas à des tentations, mais à des ivresses qui peuvent se changer en poison. Je vous en prie, monsieur Nicole, remplissez exactement, strictement à mon égard les devoirs qui vous sont imposés. Votre bonté me rend trop prisonnier, et si je pouvais m'échapper d'ici, je ne le voudrais pas, tant votre confiance me met de chaînes aux pieds et aux mains.
Le père et la fille relevèrent la tète, regardèrent fixement Georges, dont le front était coloré par une faible rougeur, se regardèrent avec l'ébauche d'un
122 LA &ONDB X>S VfVtt
sourire; paîs M. Nicole dit presque gaieaaeat:
— Comme voas le voudrea, cmm^ur BeiToy»
Mettez votre conscience eit repos. Pour commeneer^ je vais vqus boucler dans votre cellule, comme si vous étiez le fameux baron de Trenck, dont Jeanne m'a lu l'histoire. Vous connaissez eertainement des gecas d'esprit ; vous ne devez même connaître que «euxlà ; mais il faudrait à ceux qui tenteraient de tous délivrer beaurcoup de malice, je vous en p^évieiis ; car je suis sur mes gardes.
Et tout en faisant oes menBces, avec Inmiie humeur, M. Nicole invitait du geste Berroy à entrer dans rintérieur de la prison.
Georges salua Jeanne d*un adieu amkal et BMrrcha devant M. Nicole.
Quand le directeur, au bout de vingt minutes, redescendit, 'Ct rentra chez lui, fl trouva sa fille debout devant la grande cage à laquelle il avait travaillé toute la soirée. Jeanne avait une larme au bout d-es cils qu'elle n'osait temuer.
— A quoi penses-tu, fillette? lui demanda M. Ni* cole avec douceur. Tu admires mon travail ; si mes oiSfeaux s'échappent, ils seront bien malins î
— C'est ce que vous venez de dire à M. Berroy,. répondit Jeanne en soupirant. Pauvre jeune hcMumel
— A1-je eu tort de lui dire cela ?
^— Non.
— Crois-tu qull songe... à quelcpie choseT
— Je efois, tm tout cas, qa'on y soo^e pour lai.
— Prends garde de rien savoir de ce qu'on tenter^Biit, J^mine I
— N'ayet pas peur ; je ne verrai rien, et je n'entendrai rien I
— C'-est Fessentiel l Quant au reste, à la grâce de Dieu !
— Pourvu qu'il réassisse !
—Veux-tu bien te taire, imprudentel — M.Nicole, moitié riant, moitié grondant, était sincèrement attendri — est-ce que la fille d'un directeur de prison doit parler ainsi? Si l'on t'entendait I Tu trahis le métier.
— C'est que je n*ai pas le cœur au métier 1
^— Allons I tout est en ordre, repartit M. Nicole que cette conversation gênait; j'ai fait ma. ronde, j'ai fini ma cage ; il est tard. Allons nous coucher I
Jeann» restait immobile ,' eHe jouait du doigt avec les barreaux légers que son père avait réparés ; elle s'amusait à les tordre. M. Nicole la contempla deux ou trois nrinul«s avec une tendresse un peu inquiète; puis il lui dit :
— Allons, Jeanne, dis-moi bonne nuit ou bonjour^ car îi est bientôt une heure du matin I
Jeanne se retourna, mit les deux bras autour du cou de «on père, appuya la tète sur sa poitrine et fondit en larmes :
— S'il ne réussit pas à s'en aller, s^il n'a pas sa
grâee, s'il doit sortir d'ici pour... je sens,papa^ que j'en mourrai !
— Jeanne, es-tu folle ? reprit M. Nicole épouvanté et en pressant sa fille sur sa poitrine. Si tu t'intéresses à ce point à mes prisonniers...
— Oh ! celui-là n'est pas un prisonnier comme les autres I
— C'est vrai, repartit M. Nicole en observant sa fille, mais ce n'est pas une raison pour te faire tant de chagrin. Regarde mademoiselle Emilie Delatour quidevait se marier avec lui... Tu le sais, n'est-ce pas?
M. Nicole semblait guetter un éclair de jalousie dans les yeux de sa fille ; mais celle-ci répondit avec une innocence parfaite qui montrait jusqu'au fond de son pœur :
— Oui, je le sais 1 Us s'aiment tous les deux ; ils sont pareils ! Elle est si bonne ; il est si beau ! c'est pour mademoiselle Emilie autant que pour lui que je souffrirais.
— Eh bien, mon enfant, reprit M. Nicole fort surpris mais fort édifié par celte pitié candide, je suis certain, moi, que mademoiselle Emilie, qui a plus de motifs que toi de se désespérer, aurait moins de désespoir.
— C'est possible, papa. Ils sa vent bien, eux, qu'ils se retrouveront toujours.
— Espérons que tout finira bien, fillette, et que
nous irons à leur messe de mariage autre part que dans notre triste chapelle !
— Je le souhaite de toute mon âme, dit Jeanne, en joignant les mains avec ferveur.
Ce furent les derniers mots de cette étrange conversation.
M. Nicole, qui dormait ordinairement sans rêver, eut un rêve dans lequel il voyait sa ûUe glisser sa main sous son oreiller et lui enlever, pendant son sommeil, son trousseau de clefs qu'il paraissait avoir mis dans cette cachette. Ce qui effraya le plus M. Nicole dans ce rêve menaçant, quand il y songea le lendemain, ce fut qu il rêvait avoir feint de dormir, pendant la soustraction de ses clefs, et s'être ainsi rendu le complice de Jeanne.
Quel rêve récompensa Georges Berroy de son courage 'et de sa loyauté? Peut-être, malgré le bon oreiller que lui offraient sa conscience tranquille, son courage satisfait, ne dormit-il pas!
Quelques jours se passèrent. Emilie avait repris l'habitude de ses visites au jardin du rempart et transmettait télégraphiquement à Georges des nouvelles de l'état de santé de sa mère. Madame Berroy gardait toujours le lit. Sa faiblesse continuait; mais le médecin, tout en redoutant une complication, ne Tattendait pas immédiatement, et connaissant le caractère languissant de sa malade, donnait à penser qu'il la soupçonnait d'aggraver les apparences, par
lH LA R0N1>E X>8 KUIT
celte soi^e de sensualité béate <iu'elle tnmTait à souffrir, à être plainte et k s'ensevelir «Ue-méme tous les jours unpra.
Quant aux nouvelles concernant le pourvoi de Georges, elles n'étaient ni assez précises, ni surtout assez rassurantes peur qu'Emilie ne se fît pas scru* pute de les transmettre à Berroy. M. Soudin doutait moins que jamais de son droit, mais il doutait de la justice des hommes. Il s'alarmait des dispositions dans lesquelles les événements extérieurs pouvaient mettre les magistrats de la cour de cassation. Sans calomnier les consciences des juges, il savait qu'elles s'imprégnaient forcément de l'atmosphère politique et sociato au milieu de laquelle on leur demandait de se. tenir impartiales. Ily a en justice, comme en médecine, comme en toute chose, des épidémies pendant l^quelles la sévérité tait ses victimes.
Précisément, on était dans toute la rigueur d'une de ces contagions. Jamais les débats à la Chambre des députés n'avaient été plus orageux. La tribuAe servait à d'incessantes provocations. Manuel, in-^ jurié, menacé du poing, en appelait vainement à la pudeur de ses adversaires. Le général Foy devait soutenir à chaque séance une attaque à fond de train contre la Révolution française, reniée par la France, disait la droite, acceptée par tous les Français, répondait la gaut^he.
LA IBLOWE DE ITUIT * 127
l^es rôyaliâtes ne sapportaient plus de frein» et mttrdsient jusqu'au timoa qu'ils s'eflforçaieat de diriger. Si l'on ne parlait pas de relever les écbalbuds de 1816, on ne se privait pas de dénonciations odieuses, qui appelaient tous les défenseurs du trône et
de l'autel à une sorte de battue furieuse contre les libéraux.
La conférence de Leybach donnait une forme diplomatique au réquisitoire interoatio&al contre la li1»erté; et M. Jacquinot Pampelune,!e procureur général chargé du procès du 19 août, protestait par sa démission contre les indulgences de la chambre des mises en accusation, qui ne renvoyait pas devant la Oour des pairs autant d'accusés que cet ardent vengeur de la cause des lis en demandait. De là une rumeur menaçante pour tous les malheurwîx ^e la justice avait arrêtés. Il fallait des exemples; ^l puisqu'on ne pouvait envoyer en prison tous les députés libéraux, tous les générault illustres qui conspiraient, oh devait les intimider du moins par le spectacle d'une inflexible répression.
Voilà' ce que M. Soudin écrivait. Il est vrai que d'un Jour à l'autre la situation pouvait changer. Le roi, moins royaliste que ses amis, pouvait se dégager de rétreinte d'une camarilla aveuglée par la haine et par la peur. Mais ce souffle de clémence allait-il attiédir l'atmosphère avant que la Cour de cassation se fût prononcée? Multipliant les visites, les démarches,
les consultations, M. Soudin ne se reposait pas et trahissait par la fièvre même de son activité l'inquiétude qui le gagnait.
Un malin, Emilie fut très-surprise, en arrivant dans le petit jardin du rempart, de ne pas voir Georges Berroy apparaître à la fenêtre de la prison, à l'heure et au signal convenus. Elle attendit; elle craignit d'avoir devancé l'heure ; elle multiplia les signaux télégraphiques ; elle osa appeler, chanter ; la fenêtre resta close, et la prison demeura sourde, aveugle.
Épouvantée, n'obéissant qu'à la terreur, Emilie franchit en quelques secondes l'intervalle du rempart à la prison; elle heurta à la porte, et quand un guichetier lui eut ouvert, elle s'élança dans la chambre de mademoiselle Nicole.
— Eat-ce qu'il est malade ? Est-ce qu'on l'a emmené? demanda- 1- elle en prenant la main de Jeanne.
— Non, répondit la fille du geôlier en secouant la tôle et en laissant voir qu'elle avait pleuré ; mais on Ta changé de chambre.
— Pourquoi?
— Il est dans la cellule des condamnés à mort, dit-e]le d'une voix basse et tremblante.
Emilie eut peur de tomber morte, en entendant cette réponse. Ellese retint aux deux mains de Jeanne, qu'elle serra avec force.
— Pourquoi? balbutia4-elle, enrépétantla question.
— Itf on père a reçu des ordres ; il a dû obéir.
— Ah 1 Est-ce tout ?
— • Oui, mademoiselle.
— On n'a rien dit de plus ?... rien ordonné ? Il n y a eu aucun apprêt?
Emilie était horriblement pftle ; Jeanne, comme un miroir, reflétait cette pâleur.
— Non, mademoiselle ; d'ailleurs, tant que le pourvoi n'est pas rejeté...
— Ah I le pourvoi I c'est vrai, il y a le pourvoi. Puis, tout à coup, un soupçon affreux se glissa
dans la pensée d'Emilie. Si le pourvoi était rejeté ! Si son oncle^ par pitié, lui avait caché cette nouvelle I Si les inquiétudes des dernières lettres n'avaient été qu'une ingénieuse préparation à la découverte de la vérité l
Elle eut un regard si ardent qu'elle fit reculer Jeanne.
— Il va mourir, dit-elle avec un frémissement de tout son corps.
— Ne croyez pas cela, mademoiselle, répondit Jeanne dont les dents claquaient.
130 hà RQHDI KB NUIT
— Pourquoi ae le eroirais-je pas ? Vous le croyez bien, vous. .
— Moi, je ne crois rien.,« je ne sais rien... j'ai peur. Emilie avait communiquô sa fièvre à Jeanne; et
Jeanne moins héroïque luL donnait de safaibtoSM; les deux jeunes fiUes tocabèrent dans les braa L'une de l'autre, en sanglotant.
M. Nicole entra. Il était soueieux.. En apercavant le groupe éploré, il se mordit la lèvre> fronça les sourcils, prit un siège et garda le silence.
Jeanne l'avait entendu venir; elfe se dégagea av^ eflFort:
— N'est-ce pas, meapère^ que tout n'est pas dé* isespéré?
— Tout? Je ne crois pas. Mais je ne eomprends rien à ce qui se passe.
Emilie eut la force de dire :
— Saves-vous si la pourvoi ?. .•
— On n'en a pas de nouvelles,
. — Voyez-voius bien, reprit Jeanne, en s'adreasant à Emilie , tant qu'on n'a pas de nouvelles, on peut espérer.
— Que signifient alors les ordres reçus? denanda Emilie.
— Peut'ôtre, reprit HI. Nicole, a-»t-on su que M. Berroy est sorti un soir, et veut-4m m'atertir, eoi àggravcmt la respoasabilité t
— On vous eiit. grondé; ce n'est pas oelal Mr
hA ROVDIS 9S NUXT 131
prît YmoB«Qt Emilie. Qui VOUS adonné cet ordre? ^ M. J^fXïSoaDL était cbargé de me le tranftmettre.
— Ce n'est pas un méchant homme ; il s'intéresse à M. Berroy. Était-il triste» en vous pariant?
— Il était sérieux*
— Il ne vous a rien fait pressentir ?
~Rienw
Emilie» en interrogeant» reprenait un peu de cou* ragQ ; ^le faisait travailler sa peusée» pour relever son c0Hir,
-^Est-ce tout ee que vous savez» monsieur Nicole?
^ A peu près! dit l'honnôte geôlier avec un embarras dans la physionomie» qui ne put échapper aux regards d'Emilie.
— Monsieur Nicole» dit-elle en joignant les maiûs, vousme cachex quelque chose. Je vous en conjure, ditee-^moi tout,
M. Nieole gardait le silence.
— Mon père» dit Jeanne à son tour» parlez.
— Eh bien, j'ai été prévenu que le condamné recevrait aujourd'hui ou demain la visite d'un prêtre, envoyé par Tévéché.
Les deux jeunes filles se redressèrent avec des expressions d'étonnement bien différentes.
— Pourquoi n'est-ce pas M. l'aumônier de la prison? demanda Jeanne qui s'effrayait de celte démarche solennelle.
— Connaissez-Yous le nom du prêtre? demanda Emilie, qui entrevoyait une lueur dans cette obscurité.
— Non.
— C'est étrange 1 murmura la fiancée de Georges, qui sentait la chaleur rentrer dans ses veines.
Quant à Jeanne, elle trouvait un augure sinistre dans cette visite. Elle était habituée à ne voir entrer daus la prison que des prêtres, pour absoudre, au nom du ciel, ceux dont la terre ne voulait plus. Avocats d'un tribunal suprême, ils ne se présentaient que quand les pourvois humains avaient été repoussés... Aussi, pendant qu'Emilie Delatour sortait de la prison, sinon rassurée, du moins curieuse de percer le mystère qu'on lui annonçait, Jeanne, plus terrifiée, se remettait à prier.
Dès qu'elle fut rentrée chez sa mère, Emilie envoya chercher Madeleine Martin et lui annonça les mesures récentes prises à l'égard de Georges.
— Qu'en pensez-vous? lui demanda-t-ellfr.
Madeleine ne parut pas effrayée.
— Je pense que la justice fait bien de doubler ses grilles et ses verroux, puisque le moment de les attaquer semble arrivé.
— L'entreprise est bien difficile maintenant ! Madeleine eut un regard de reproche sans colère :
— Dame ! mademoiselle, quand elle était toute simple, vous n'avez pas voulu l'essayer l La porte était
ouYerte, vous Tavez fermée ; on j met un cadenas ; c'est votre faute.
Emilie parla du prêtre, que Tévôcbé devait envoyer.
Cette fois, Madeleine ne put se contenir ; elle eut un sourire de triomphe.
Ëmiiie la regarda avec attention.
— Madeleine, si vous avez une espérance, vous seriez bien cruelle de ne pas me la faire partager.
— Le partage avec vous , mademoiselle, ne nous a pas porté bonheur. Si vous l'aviez voulu, M. Georges serait libre !
— Ne parlons plus de cela.
— Dites-moi seulement, mademoiselle, si vous croyez que le moment d*agir soit venu.
— Je le crois, répondit Emilie.
— Êtes-vous résolue à conseiller M. Georges dans ce sens-là?
— Oui.
— Si je vous demandais un mot d'encouragement pour lui, me le donneriez-vous ?
— Sous la condition, Madeleine, que vous ne forciez M. Berroy ni à un parjure ni à un meurtre ; oui, je vous le donnerais.
— Eh bien! je vais tout vous dire, mademoiselle, reprit Madeleine avec solennité. Mais, prenez-y garde! c'est notre meilleure chance que je vous confie, et c'est aussi la dernière que nous puissions avoir! Le
134 LA RONDB D£ NUIT
bourreau ne nous laisserait plus le temps de recommencer I
Nous n'assisterons pas a la conversation de Madeleine Martin et de mademoiselle Delatour. Nous saurons bientôt à quelles conclusions elles en arrivèrent; elles étaient parfaitement d'accord en se quit* tant.
Emilie devait, le soir même, avoir une conférence avec Anthyme de Musse, pour recevoir de sa bouche l'assurance que toutes les précautions annoncées par Madeleine étaient bien prises.
En attendant, elle alla visiter madame Berroy et leurrer la docile malade par des nouvelles un peu imaginaires, en mêlant indirectement à ses pieuses intentions l'espérance réelle qui commençait à lui dilater le cœur.
Georges avait interprété, comme Jeawe Nicole, son changement de cellule.
En quittant la chambre qu'il occupait depuis bientôt huit mois, il perdait définitivement la liberté ; le ciel, le rempart, le jardin étaient la vision et la caresse incessante de ceux qu'il aimait.
Comme Emilie, il demanda à M» NicolQ :
— Est-ce que Ton a des nouvelles du pourvoi?
Mais la réponse négative de M. Nicole ne le rassura ^n aucune façon. D'un inatant à l'autre on pouvait l'appeler au greffe, lui lire l'arrêt fatal, et lui proposer de signer une de ces ironiques demandes en
grâce, qui satisfaisaient la conscience des justiciers, sans embarrasser celle du roi.
Il était quant à lui, bien résolu à ne pas fléchir; et H la pensée de sa mère ou d'Emilie s'offrait à son esprir, il se roidissait devant cette double évocation, ou plutôt il s'imaginait qu'il emporterait avec lui à travers la sombre avenue dans laquelle il allait s'élancer, ces deux images sacrées; comme Énée avait emporté son père et ses dieux à travers les décombres de son Ilion I
Quand il redtscendait par un effort sur la terre, pâle, frémissant, il s'en voulait d'avoir si mala* droitement défié cette société, à laquelle son imprudence faisait commettre une cruauté.
M. Nicole , dans le courant de la journée, lui annonça qu'il recevrait bientôt la visite d'un prêtre,
— Déjà? dit-il.
Puis il ajouta :
— Il sera le bienvenu.
Et, avec une soumission de chrétien, ce fier patriote repassait sa vie pour la confesser et pour la faire absoudre.
L'ecclésiastique annoncé se présenta le lendemain de bonne heure à la prison. 11 était accompagné de l'aumônier ordinaire, qui le recommanda aux égards de M. Nicole, et qui se retira, après l'avoir salué avec respect.
La recommandation était inutile. M. Nicole professait, pour tout homme vêtu d'une robe noire, qu'il fût juge, avocat, huissier ou prêtre, une vénération en quelque sorte officielle ; et, dans son for intérieur, le scepticisme que la fréquentation de la justice humaine pouvait lui suggérer, l'inclinait à accorder plus d'hommages aux prêtres qu'aux magistrats. Les jugements prononcés par ceux-là, outre qu'ils étaient la plupart du temps des absolutions, échappaient du moins à sa critique. Leur indulgence flattait sa sensibilité. Toutes les foi? que Taumônier visitait un condamné, il iétail bien rare que ce dernier, par conversion ou par calcul, ne devînt pas aussitôt docile et poli et ne méritât pas les adoucissements compatibles avec la règle de la prison.
D'ailleurs, le prêtre inconnu qui venait s'entretenir avec Georges Berroy commandait de lui-même la soumission. Son regard annonçait l'autorité infaillible, sa bouche, la volonté inflexible. Il était jeune, grand, robuste. Mais sa jeunesse semblait seulement la parure d'une âme qui s'est immobilisée dans le temps ; et sa force extérieure semblait l'arme d'un apôtre toujours en mission.
Il interrogea M. Nicole sur l'état moral du condamné, et parut satisfait des renseignements. Il ignorait sans doute la séquestration plus étroite or; donnée depuis deux jours ; car il promit, s'il avait lieu d'être confirmé par son entretien dans la bonne
opinion qu'il concevait d'avance du caractère de Berroy, d'obtenir de l'autorité un adoucissement à ce régime rigoureux.
Sa promesse étaitfaited'un air qui en garantissait le résultat, si bien que M. Nicole, ravi pour son cher prisonnier, ne douta pas de la puissance universelle de ce missionnnaire, et lui offrit même son appartement, pour y entretenir Georges Berroy; prenant sur lui cette dérogation à la consigne qui ne ferait que précéder, dit-il, les faveurs promises par M. l'abbé ; mais le missionnaire refusa.
— Noii, non, dit-il, respectons la règle.
M. Nicole voulut prouver qu'il avait dans la prison un certain pouvoir discrétionnaire.
-^ Eh bien ! nous en userons plus tard avec discrétion, dit le prêtre, qui voulut adoucir son refus par cette sorte de calembour.
M. Nicole s'inclina, et, la casquette à la main, ac* compagnale prêtre jusqu'à la cellule des condamnés*
C'était une pièce étroite, basse, humide, qui avait dû
être autrefois la sacristie de la chapelle des Cordelières.
Pendant que le geôlier en chef ouvrait la porte, le
prêtre perdit quelque chose de son impassibilité. Il
soupira :
— L'endroit me paraît malsain.
— Oui, monsieur, répondit M. Nicole, confus, bien qu'une petite fenêtre s'ouvrant sur la cour laisse entrer un peu de soleil.
13S tsk RONDS DB KUIT
— > HeureuBement, reprit le missionnaire atec grà- Tité, M. Berroy ne restera pas longtemps dansHset
in-pace.
Le mot heureusement parut bizarre à M. Nicole ; le prêtre songeait-il à la liberté étemelle qui est au-delà de la mort? ou bien croyait-il que Geoi^s serait heureux d'un adoucissement momentané? ou bien enfin, avait-il des renseignements sur une heureuse issue du pourvoi en cassation?
M. Nicole n*eut pas le temps de satisfaire sa curiosité. La porte s'était ouverte.
Georges, debout au milieu de sa cellule, la tête appuyée sur la main droite^ le coude reposant dan& la paume de sa main gauche, réfléchissait en se te- . nant dans la bande étroite de soleil qui passait par sa petite fmêtre et qui séchait momentanément la dalle verdie^ à ses pieds. Il n'entendit pas qu'on entrait. M. Nicole dut lui toucher doucement le bras pour le tirer de «a rêverie.
Georges, les yeux éblouis du rayon de scdeil qu'il se plaisait à recevoir depuis une heure, se retourna sans rien voir qu'mw grande ombre. Il sahia, présenta Tunique chaise de sa cellule, se recula,^ jusqu'à son lit, pour se réserver de s'y asseoir, et at-^ tendit.
Quand M. Nicole se fut retiré, le prêtre sortit vitement de Tombre, prit les mains de Georges, l'attira dans la lumière et le regardant en face, avec uti
LA HONDB BB KUlT 13^
rire qtd fit craqueler et tomber en miettes son masque de missionnaire :
— Bonjour, bon cotripagnon du Lion Dormant, lui dît-il à voix basse.
Georges stupéfait allait pousser un cri ; mais un geste et un regard rapide tournés vers la porte l'avertirent à propos :
*-* Vous, Godard, vous? murmura-t-il.
— Oui, moi, qui viens vous sauver.
— Sens ce costume?
— Pourquoi pas?
'— Vous n'avez pas renoncé à vos déguisements, dit Ôeorges avec une amertume subite. ^
— J'y renoncerais moins que jamais, puisqu'ils me procurent le moyen d'entrer ici, la joie de vous voir et la satisfection de conscience de vous trouver obstiné dans vos idées et même dans vos préventions.
Georges fronça le sourcil. Était-ce une prévention,, en effet, qui lui rendait pénible ce travestissement, cet abus du costume sacerdotal? Il pensait à ses méditations, à ses préparations pieuses de la veille et du matin.
C'était bien la peine d'avoir épuré son cœur, d'avoir rompu, un à un, tous les liens qui le retenaient dans ce monde, et de se tenir à la disposition du lïiedsager qui devait l'avertir du départ, en lui montrasit le ciel, pour retomber tout à coup en pleine mascarade de conspiration, dans les bras de cet an-
140 l'A RONDB DB HUIT
cien séminariste qui exploitait a^ec une habileté sacrilège ce rôle doublement sacré pour Geoi^es, chrétien sincère et condamné prêt a la mort
— • Que me voulez-vous, enfin? demanda Georges avec une certaine brutalité.
— Je vous l'ai dit, vous sauver.
-» Est-ce de mon âme que vous parlez?
-^ Nous en parlerons, si vous le voulez, répondit Godard en soutenant fermement le regard de Georges; car je vous jure que, dans cette cellule et devant vous, je mesensTamour et la vertu d'un prêtre. C'est une comédie que je joue? soit; mais elle peut tourner brusquement au drame, et je vous l'atteste, je ne retirerais pas ma tête de l'enjeu. Cette robe que j'emprunte au vestiaire de ma première jeunesse, <;royez-vous que je la déshonore, quand elle me sert pour un acte de justice et de charité? Dieu est avec nous, mon ami. J'ai mis ses insignes sur mon habit; mais, lui, je l'ai dans le cœur.
Georges était ému. Comment résister aux paroles vibrantes de Godard ? au feu qui jaillissait des yeux du faux prêtre ? N'y a-t-il pas une complicité permanente entre les hommes de vingt ans, faciles à s*unir, quand ils aimantent leurs cœurs avec les mots les plus doux et les plus beaux de la langue humaine ?
— Pardonnez-moi, dit Georges d'un ton adouci. Je ne vous attendais pas, et j'en attendais un autre.
— Un autre qui vous eût préparé seulement à la
résignation; moi, je viens vous chercher pour l'espérance, pour la vie, pour la lutte, pour la patrie que vous pouvez encore servir, pour la vieille mère qui vous attend, pour la fiancée qui m'envoie.
— Emilie ! Elle connaît votre démarche?
Le faux missionnaire Jtira de sa poitrine un papier qu'il tendit à Georges. Celui-ci lut ces trois lignes.
«Georges, ayez confiance. Obéissez-lui; obéissezmoi. Cette fois-ci, l'honneur est sauf, gagnez la liberté et la vie. Je compte les heures etje prie pour nous^
n Ebulib. »
Georges relut deux foix ce billet, en baisa chaque ligne, et dit à Godard :
— Je ne me défends, plus; que faut-il faire ?
— Il faut d'abord, mon ami, me pardonner cette cellule. Il paraît que vous étiez mieux, là-haut, làbas, je ne sais où. Vous aviez l'air, le soleil, la vue surtout!
— C'est vous qui m'avez fait perdre cet horizon?
reprit Georges en soupirant. Je vous pardonne. Mais comment avez-vous eu assez d'influence?
— Enfant, avec cette robe, ne peut-on pas tout ce que l'on veut? Je me tenais depuis quelque temps prêt à agir, quand un avis d'Anthyme m'a obligé d'entrer en scène. On dit que le chevalier d'Éon, pour avoir servi d'agent politique sous un déguisement
I4d LA ItOKDlS I>« HUIT
féminin flil condamné à porter une robe de femme jusqu'à la fin de sa vie. Moi. je parais destiné à mourir dans ce costume que je voulais sottement jeter autrefois aux orties. Il est vrai que quand on songeait à faire de moi un prêtre, je n'en avais ni l'esprit d'intrigue, ni le désir de dévouement et de sacrifice. Depuis que j*ai été soldat, la vocation m'est venue, et je vous affirme qu'il s'en faut do peu que je sois un vrai missionnaire. Il n'y aurait absolument que l'objet spécial de la mission à ehsfnger. DepuSs^ . que nous nous sommes quittés, j*ai fait mon chemîA par la congrégation et dans la congrégation. Ne froncez pas le sourcil, mon ami, et n'ayez pas Tair de me reprocher d'avoir trompé des trompeurs. Je n'ai sur la conscience que le mensonge de mon respect pour des hypocrites. Je n'ai £réquenté et surtout je n'ai jamais trahi que ceux-là. Toutes les fois que je me suis trouvé en présence d'une vertu authentique^ d'une foi pure, même intolérante, je l'ai honorée, en m^n détournant. C'est ici, depuis deux jours> que j'ai, pour la première fois, rusé avec de braves gens, et c'est un eSbrt sur moi, qui me sera compté ; mais^ à Paris, dans tous les salons où ce costume me don* nait accès, derrière tous les écrans de douairières>^ où j'entendais se former la pieuse ligue des faux dévots contre la liberté, ah ! je l'avoue^ j'ai menti sans vergogne, avec délice, à ces missionnaires de la contre- révolution. Je suis aujourd'hui unepuissance.
hA aONDÇ PB HUIT 143
Oane isaitoi à quelle parciage, ni à quelle coufrériei m k quel diocèse j'appartiens. On me dispense de toute manifestation professionnelle dan^ leségliseSt «et l'on me oharge dans le monde dévot de toutes les •commissions profanes. J'ai promis de préparer les éleetions prochaines dans ce département, et j'ai mis en avant Toceasion de votre salut spirituel pour avoir «n prétexte de m'installer dans ce pays. Je suis fort Wen avec révoque de yroyes. Le procureur du roi «e souvient que j'ai été le confesseur d'Anthyme et ^'attend à quelques révélations- de votre part, sous mon influence. L'aumônier de la prison, si modeste qu'il soit, espère bien que je l'aiderai à devenir chanoine; et votre geôlier, au bout de cinq minutes de conversation, m'avait offert son appartement pour y causer à l'aise; un peu plus, il m'eût offert ^es clefs. Je les attends.
— Grâce pour lui, dit GeorgQS en souriant. C'est un si excellent homme !
— Oui, je sais ce qu'il a fait, et c'est précisément pour ne le compromettre en rien que j'ai voulu le tromper complètement. Quand on saura qu'il vous a tenu dans cette cellule, on ne pourra l'accuser de rconnivence.
— Je vous remercie pour M. Nicole, dit Georges, •en regardant autour de lui.
— Vous pouvez me remercier aussi pour vousmême, mon ami ; les pierres des tombeaux n'empri-
sonnent pas lésâmes que le prêtre chrétien vient dé* livrer. J'ai réclamé voire ensevelissement poiv mieux vous ressusciter. Dans votre cellule banale, Tau* mônier banal pouvait suffire ; dans ce cachot exceptionnel, le missionnaire envoyé de Paris^ recom* mandé par Saint-Acheul, a seul le droit de pénétrer et d'agir. Nous ne craignons, vous, aucun importun^ et moi, aucun concurrent.
— Ainsi, on n'espère plus rien de mon pourvoi ?
— M. Soudin n'a pas renoncé à tout espoir ; mais il serait dangereux d'espérer indéfiniment. Quand vous serez en sûreté, vous vous donnerez ce plaisir lout à votre aise.
— Et comment sortirons-nous d'ici ?
— Vous sortirez de la façon la plus simple, la plus élémentaire : par cette porte, par le long couloir qui est derrière, par la petite cour qui est au bout du couloir, et par la porte qui sépare la cour de la rue.
— Quand ? aujoud'hui ?
— Non, demain ou après-demain. Il faut que j'habitue M. Nicole à mes visites, et que je ne le mette plus en sentinelle derrière cette porte. Je n'ai pas voulu profiter immédiatement de ses offres. Demain,, je les lui ferai renouveler.
* — Et quand vous aurez obtenu ce que vous sou* haitez ?
— Alors, j'arriverai le soir ici, un peu plus gras que je ne le suis maintenant ; j'aurai deux soutanes.
Vous en prendrez une ; nous sommes de la même taille ; avec ce chapeau rabattu sur les yeux et l'attitude que je vous enseignerai, vous passerez, bénissant et béni.
— Jamais ! je refuse, dit Georges qui s'était assis sur son lit et qui se leva brusquement.
— Vous avez peur de revêtir cette robe ?
— J'avoue que ce déguisement me répugne.
— En êtes-vous donc à votre premier travestissement ? Quand vous endossiez votre robe d'avocat, pour implorer d'hommes, auxquels vous n'accordiez guère votre estime, une sentence qui n'était pas toujours juste, en faveur de clients qui révoltaient souvent votre probité, est-ce que vous n'étiez pas déguisé ? Supposez qu'au lieu d'être un prêtre de compagnie franche, je sois un prêtre de l'armée régulière : estce que, ^i je vous offrais ma soutane, comme saint Martin donna la moitié de son manteau, vous me refuseriez? Soldat volontaire ou régulier du Christ, l'uniforme est le même ; et, je vous l'atteste, mon ami, à l'ordination près, le cœur est pareil.
— Mais, vous, Godard?
— Moi, il est bien évident que je vous laisserai sortir seul, d'abord.
— Voilà précisément ce que je ne veux pas.
— Pourquoi?
— Parce que ce serait une lâcheté de ma part. Je consens à ce que vous partagiez mes dangers, mais
146 iLA ROKDS SB «fUITT
à ce que yova les premez .pour vom seulT^on..
— Groyez-vouB donc, repartit Godard, en se croi« Bant les brae, que l'on me guillotinerait à yotre place ?
— Non; mais l'on se demanderait quel motif tous a fait agir. On ordonnerait une enquête.
— Eh bien? après? On saurût qu'un prêtre a re* nouvelé par charité l'ayenture de madame de Lavalette. On prendrait des informations sur l'abbé Godard. Au premier jésuite qu'on interrogerait, les rQnseignemaits seraient tels qu'on s'exeuserait de les avoir sollicités. Voilà pour le cas le plas improbable et le plus périlleux. Mais crojez-rous donc que les choses iraient jusque-là ? Qu'on n'étoufferait pas l'affaire, dans l'intérêt même de la religion et . pour ne pas donner aux aumôniers de prison l'envie de m'imiter? D'ailleurs, me serait-il bien difficile de sortir après vous? de persuader que j'étais rentré^ à ceux qui croiraient m'avoir vu sortir? M. Nicole,, sa fille, tout le personnel de la prison ne me lais* sera-t-il pas demain aller et venir, comme je le voudrai? Allons, Georges, avouez que vous n'avez plus d'objection.
Georges garda le silence, et fit un geste de la tôte* pour assurer qu'il n'était pas convaincu. Godard eut un imperceptible plissement du front qui trahit son éépit et son impatience. Il se rapprocha du condaniDté :
— Je VOUS ai {larlé jusqu'ici comme eût parlé ub prêtre. YoulesK-vous que je ¥0U8 dise maintenant ce que le compagnon du Lion dormant^ ce que le pa* triote ajouterait? Soldat d'une cause à laquelle yous vous êtes dévoue par un serment solennel» obéissez ; Bt quand on veut vous relever de votre faction^ sentinelle, rendez votre arme, sans discuter.
— On m'a d^ pris mon arme, repartit Georges»
Blessé dans la bataille^ je suis plus voisin des morts que des vivants. Votre consigne est une inspiraticm de dévouement personnel, et non un devoir d'opinicm.
— Qu*«n savez'vous? dit Godard avec un air presque féroce, à force d'entêtement Je vous trouve bien présomptueux de supposer que je me hasarde uniquement parce que vous êtes jeune, joli garçon et que l'on vous aime. Je vous trouve modeste de croire que vous n'êtes plus utile à votre œuvre. Vous craignez de disposer de moi? Mais de quel droit disposez-vous de vous-même? Quand vous êtes venu, librement, saus contrainte, frapper à la porte de la maison de la rue de l'Ëchaudé, vous avez prêté un serment que vous pouviez refuser, mais qui vous engage. C'est pour l'honneur de ce pacte que vous avez été persécuté, et après lui avoir fait le sacrifice de votre liberté, de votre vie même, vous refusez de lui faire le sacrifice de votre orgueil ?
~ Plaidez I plaidez I murmura Georges avec une
148 LA RONDB DE MUIT
ironie qui cédait cependant quelque chose à l'admiration et à l'attendrissement. Vous passeriez aussi iacileroent pour un avocat, que vous passez pour un prêtre.
— J'ai fait aussi le métier de soldat, et je m'en souviens, repartit Godard avec énergie. Je n'ai donc peur ni d'une blessure, ni de la mort. J'ai promis, j'ai juré de vous sauver : je vous sauverai. Si vous . refusez, je vous rends responsable de mon parjure ; je me dénonce à la police; je veux que l'on sache que les compagnons du Lion {/orman/ n'abandonnent pas volontiers leurs amis dans le malheur; et je veux que mes efforts servent la gloire de notre association. Antbjme s'est déshonoré pour vous. Nous lui avons permis cet excès de dévouement. Moi, j'ai la permission de me faire connaître à vos juges, à vos geôliers, à ceux qui se flattent d'être vos bourreaux. J'exige donc que vous promettiez, à l'instant même, au nom de celle que vous aimez, au nom de votre mère et de votre fiancée, comme au nom de «eux que vous haïssez , au nom de la patrie et de votre serment, de faire ce que je veux, de mettre •celte robe quand je vous l'offrirai, de fuir cette cellule, qui est la coulisse de 1 echafaud, et de marcher sans regarder en arrière, m'estimant assez adroit pour croire que je saurai me tirer d'affaire tout seul. Me le promettez-vous?
Georges regarda Godard et vit une telle résolution
dans ses yeux, une volonté si implacable dans toute sa physionomie, qu'il comprit l'inutilité de ses refus. Il était défié sur une hauteur à laquelle les générosités vulgaires n'atteignaient pas. Pour y parvenir, il fallait accepter simplement ce qui paraissait simple à ce caractère surhumain.
• Georges, après une minute de délibération avec lui-même, tendit la main à Godard et lui dit :
— J'obéirai.
— Sans réticence? sans objection?
— Aveuglément.
— ^^ C'est bien. Je ne vous imposerai pas longtemps cette contrainte. Dans deux jours, je vous rendrai votre parole; vous serez libre de toute façon.
— Libre d'être ingrat? voulez-vous dire.
— L'ingratitude ! Je ne sais pas ce que c'est, reprit Godard. Voilà un mot que vous feriez bien de rayer de votre dictionnaire. En politique, il ne signifie rien : et dans le monde, on lui donne trop d'importance. Les peuples qui se conduisent en vertu d'un plan supérieur et providentiel, dont le secret nous échappe, sont ingrats par essence, par devoir et par logique. Les hommes ont inventé la reconnaissance, afin de consacrer mieux l'effet de leurs petites actions, et de prêter leurs bienfaits à un taux usuraire. Quant à moi, je sers une idée impersonnelle, à laquelle je me dois tout entier, et je sers les hommes pour l'amour de cette idée. Celui
qui m'aime un peu m'encaurage ; son indîfiérence ne saurai! me décourager. Si mon idée triomphe^ je suis pajé; â ^le est Taîncae, rien ne peut me rembour»ser de mes peines perdues; et la reconnaissance dés hommes me parait une ironie qui augmente TiGHner* tume de la défaite. Yoilà mon sentiment; ne parions donc pas de ces liens factices que les hommes établissent entre eux, pour s'empêcher de se duper réciproquement et de se trahir. Nous combattons pour la même cause. Vous êtes tombé au premier rang, je vous relève et je vous dis de marcher, en vous montrant le drapeau. C'est lui qu'il faut suivre, qu'il tàvtk aimer. L'ingratitude, à son égard, s'appeile trahison. Je ne cr»ns pas que vous soyez un tr£^re ; cela suiïït pour ma conscience.
Godard parlait avec une autorité , et en même temps avec une expr^sion de cordialité humaine qui s'imposfflent et qui charmaient tout à la ftds^ sans amollir le cœur.
Georges> comme tous les caractères enthousiastOB et délicats qui procèdent par coups d'ailes, meis a»ssi par réticence ; qm se dévouent, msus qui sont tsnVém de se reprendre*, quand Tenvers de la giohre leur aipparatt, Georges^ prompt au mar^e, parée qu'il était prompt à la douleur, enviait les nata!«s inflexibles; et quand il les trouvait sur sa roule, il en ét&it bientôt séduit. Sa première résistmiee n'était que la» pudeur de sa foi, ^i frémfesmt ton*-
Lài HOKBB: Um KUIT 151
joum, quand Fadoiiratiim allait l'emporter et te mettre ènu.
Y<Hlà. pourquoi, après atoir réfisté autant qu'il l'avait! pu auK offres de Godard, Berroy finit pal* s'abandonner à eet étinanga compagnon^ moins par rmioncement de sa volonté que par un effort, un cedoublom^t de virilitc. Ils convinrent des précautions à prendre; et quand Godard* quitta sa cellule, le oondeMBué se trouva avec étonnement l'&me aussi rafraiohie, la conscience aussi fortifiée, l'espérance aussi exhaussée, que s'il avait neçu la- visite d'un vMtable prêtre venu pour le détacher de- la terre et l'attacher au ciel.
Ml Nicole était resté dans le corridor de la prison, «nais en se tenant à une certaine distancede la celr - lide. Quand il entendit qu'on frappait pour qu'il ouvrit au missionnaire, il s'élança, iGdrt empressé et d'exeusa, en refermant la^ ponte, d'avoir pu fûM atitendre pendant une seconde un personnage aussi •considémble que M. l'abbé* Une curiosité bienveiblante se mêlait à ces* témoignages de respect. Godard ie s^tit et voidut: eui profiter.
--* Cestv moi^ monsieur le directeur, répoodit-il :av0C cette grftne hautaine das^ gens qui rafiisent un homnmge,.tauten lesavouranty c'est moi qui' ai des ^couses à yonft faire pour le dérangement que je vous cause et que je vous causerai encore.
-«• Ah i moiasîeur L'abbé doit revesûr?
— Je reyiendrai demain, peut-être de bonne heure, sans préjudice d'nne visite vers le soir.
— Monsieur l'abbé, nous sommes à vos ordres.
—En vérité, je suis tenté de vous demander un logement, repartit le missionnaire, en daignant sourire avec une courtoisie qui dilata le cœur de M. Nicole. Je n'aurais pas tant de chemin à faire et je vous dérangerais moins.
On arrivait à ce passage vitré qui faisait communiquer le logement du directeur avec la prison. Jeanne se trouva là^ comme par hasard. Elle atten* dait la sortie du prêtre, sans avoir le projet de l'interroger.
Godard était fort au courant des sentiments de mademoiselle Nicole; mais il ne convenait en aucune façon à son rôle et à son costume de s'arrêter, pour donner autre chose qu'un regard paternel et un salut pastoral, à cette brebis gardienne d'un troupeau de loups ; il la bénit d'un sourire et continuant de parler à M. Nicole, mais sans plus se contraindre, puisqu'on s'éloignait des échos de la prison :
— M. Berroy vous serait très-obligé, dit-il au geôlier, de le laisser à ses méditations, après chacune de mes visites. Oh f je sais combien vous êtes bon pour lui; mais cette bonté même l'agite et l'empêche de s'isoler. Vous lui faites aimer sa captivité.
«M. Nicole comprit cette invitation délicate. Il en
fut .troublé, s'inclina et ouvrit la porte extérieure. Godard renouvela son excuse du dérangement qu'il causait. v
— Je devrais faire faire un passe-partout, dit-il, si mes visites devaient durer plusieurs semaines; mais, ajouta-t-il, comme s'il ne voulait pas, même en plaisantant, échapper à la règle, vous ne me permettriez pas de m'en servir, et vous auriez raison.
Godard sortit avec majesté de la prison.
Quand le geôlier revint auprès de saûUe, il lui dit, en l'embrassant :
— Si tous les missionnaires avaient cette douceur^ le monde aurait bientôt fait de se convertir!
Jeanne approuva de la tête, mais sans prononcer une parole.
— On dit que c'est un homme tout-puissant à la grande aumônerie. S'il le voulait bien, peut-être qu'au lieu de donner à M. Berroy tant de résignation, il pourrait lui apporter sa grâce et sa liberté !
Jeanne élargit lentement son regard en levant les yeux sur son père, et un indéfiniësable sourire vint illuminer ses lèvres :
— À quoi penses-tu? lui demanda M. Nicole.
Elle hésita, sembla chercher ses mots, et dit enfin
d'un ton rêveur :
— Je pense que je voudrais bien me confesser à cet abbé de Paris.
— Toi, à quel propos ?
154 £A KOIIX)^ DB. HUIT
— Haie... à* propos de PèqueB, qui arrive daoBS <iainze jouis.
— Voyez- vous, celle petite fille, dit M. Nicole, qui veut un oonEasBeur venu tout exprès de 1& oapitele !
— Tout exprès ! non pas, puisqu'il est wnu'.poue M. Geoi^s Berroy !
-*Eh bien ! présente-lui ta requête^ demammatin^ «t oflnra-lui d'être ton aumônier..
— J'esayaraLI repartit- Jttnne-..
Godard revint le lendemain dans la matinéoi Mus Jeanne parut avoir oublié son* vœu de i& veille; et son père jugea sans^ doute inutile de le lui rappdflru Elle se oontenta de regarder, d'observer aveo- une profonde attention, mais en se tenant un peu* à l'écart, le iJsiteur à son entrée et à sa sortfe^de^la prison.
M. Nicole, sans confier au missaonnaire som tlmis^ seau de clefs, sans fitirefabriquerde passe-partout à son usage, le laissa entrer dans'la^oelhilede' Gemmes et en sortir, sous la seule condition de temr>l€i*porte poussée^ de manière à faire' croire qu'elle élait^ pendant et après sa visite, aussi rigoureusemreiit Umaée que l'exigeaient les règlements. LegeMier, efffiùsant
LA SONDH DB NUIT 16i
sademière tournée, se réservaiMe remettre les choses «aiordra.
La besogne allait donc vite, si vite que Godard, en homme exrpert^ jugea prudent de ne pas prolonger inutilement réprouve. Si les facultés dîévasion s'aug^
«entaient encore, le^ficrapuleB pourraient revenir au prisonnier.
Axissi, quand^ assez'tard, dans la journée, aux ap<- Itfoches de la nuiti le faux abbé revint auprès de Cteoi^es:
— C'estf ponrc88oir,luidit4Ienlui serrant la m aia.
Georges futtenté de renouveler rexclamation qui lui était échappée précédemment et de dire :— DéjaJ Il avait peur pour Godard ; pui»v la pensée deTévasion froisflaitteujourstin peuson ambition héroïque : il désertait devant l'apothéose.
*- C'est bien ! dit^l d'un air résigné.
Godard^ commença par placer prudemment runi«que table delacrilule devant la porte pour empêcher qu:k>n n'ouvrit pendant le travestissement nécessaire. Lançant ensuite son chapeau sur le lit, il déboutonna avec une vivacité toute soldatesque sa première sour tane, l'enleva, la jeta à Georges d'un ton joyeux :
— Allons, conscrit 1 endossez l'uniforme I
Georges se déshabilla et se travestit en silence ^mmd il eut revêtu la soutane :
*^ E8t«<^e bien ainsi? demanda^ t*il d'une voix 9we à son compagnon*
Godard affecta de l'examiner :
— Vous êtes déguisé*à ravir, ou plutôt/mon beau papillon, vous êtes rentré dans votre chrysalide naturelle. Ce costume vous sied mieux qu'à moi, qui me flatte pourtant d'en connaître les entournures. Si BOUS avions le temps do discourir, je vous demanderais une allocution, un sermon, un de ces exercices oratoires qu'on exigeait de nous au séminaire. Supposons que vous rencontriez une dévote, ou un dévot,, comment vous y prendriez-vous pour saluer?... et un prêtre ? Oh ! ceci estjgrave : il faut savoir les gestes, signes et attouchements de cette société secrète.
— Par pitié, Godard, ne plaisantez pas ainsi.
i— Que voulez-vous, mon ami? reprit Godard en le prenant dans ses bras, je suis heureux, j'ai le pressentiment d'une grande joie. Nous allons jouer un bon tour à la justice ; je me suis dédoublé, et je vois un Sosie qui me fait honneur. Je n'ai pas souvent de ces bonnes occasions d'épanouissement. Laissez-moi me dégonfler et, si vous ne voulez pas rire, eh bieni pleurons ensemble; mais dépêchons-nous, car voici le crépuscule.
Cette gaieté, moitié feinte, moitié naturelle, qui faisait servir la joie vraie du libérateur à entraîner plus rapidement vers la liberté celui qu'il faUait sauver, émut Georges, en dépit delui-même. Il se sentit tout à fait gagné par ce dompteur et ce char-
meur des âmes et, s'approcbant de lui en souriant à son tour :
— Ne rions pas et ne pleurons pas, lui dit-il. Soyons hommes. Quand vous reverrai-je, mon ami ?
— Dans cinq minutes, si nous échouons, ou dans huit jours, en Hollande, si nous réussissons.
— Avec un homme comme vous, Godard, les remerciements sont superflus. Je ne vous dis donc pa& merci, mais au revoir. Si ma fuite vous met dans un danger sérieux, je reviendrai.
— Ne parlez pas de cela ! je vous le défends. Je ne cours aucun danger. Au revoir, Georges, et maintenant, de la prudence. Ayez pour cinq minutes toutes les grâcesde cette robe. Je vous ai dit comme il fallait vous coiffer, tenir les bras, les mains, marcher, saluer, agir. N'oubliez pas d'aller, en sortant d'ici, tout droit à la cathédrale. Vous entrerez par la porte de la place, vous sortirez par la porte latérale. Montez dans la voiture qui stationne et qui vous attend ; et fouette cocher I Le reste vous appartient, l'espace est devant vous.
Georges se prêta aux répétitions successives que Godard lui demandait. Quand il fut certain de marcher avec onction, d'être abrité convenablement du grand chapeau et de donner l'illusion d'un prêtre véritable, il se disposa à sortir.
La nuit était tout à fait venue, et la cellule s'emplissait d'une ombre épaisse dans laquelle ces deux
{rrandsfantôme» noire^'eDlaeèrentet s'embreaEiènmt. •Georges et Godard retirèrent la table qui barricadait la porte ; pois ce domier dit au condamné, en lui iserrant une dernière fois la; main :
— Courage, mon ami.
— Et ?oœr, Godard?
— Moi, je sertirai sans doute, sur vos talons. Dépdchez^fous!
J'ai dit que M. Nicole ne tournait pas la clé dans la serrure et ne mettait aucun verrou, pendant les •conffirenees du missionnaire avec Geor^^s Berroy. Ce dernier n'eut donc qu'à pousser la lourde porte pour se trouver dans le corridor.
Il le parcourut lentement, d'un pas mesuré. Un ■gardien, portant une lanterne, se croisa avec lui et le salua. Georges s'inclina ; mais la lumière apparaissant brusquement avait contraint le fugitif à fermer les yeux. Il ne les rouvrit pa» assez tôt pour ^'apercevoir d'une marche qu'il fallait descendre, avant de pénétrer dans le vestibule. Georges fit un faux pas et manqua de tomber. Un bras le soutint tout à coup : c'était le bras de M. Nicole.
— Vous ôt^vous fait mal, monsieur l'abbé?
Geoi^es répondit par un mouvement: de tète né*
gatif, et ne put s'empêcher de dégager vivement son bras. Le directeur de la prison attribua à un élan de fierté ou à une protestation du confesseur, absorbé dans sa ré verte et qui noYOïtlaitpasêtre trou-
LA KOHDF DB ITUIT 1S9
t)lé, ce geste de peur ; il se recula avec respect, et laissa passer Georges, en se dismtqoed'eiitretiien da .prfitreetdu condamné avait été sans dente particulièrement douloureux, pour que l'abbé emportât ce âurerott de mélancolie.
Georges entra dans l'espèce de parloir qui unissait l'habitation de M. Nicole à la prison. Là, un autre •danger l'attendait. Jeanne, qui n'avait pas osé, dans la journée, adresser. la moindre parole à l'abbé Go* 4ftrd; se sratait adhardie par la nuit tombcoite, par lasolitude; et pressée, d'ailleure, par une vague an<- ^oisâe qui l'avertissait que la destinée de Georges ^ouobait à ime crise suprême, elle guettait le passage du confèffîeur, bien résolue cette ibis à l'interroger. Quand elle vit venir dans cette ombre crépus- •eolaife l'ombre du prêtre, elle s'avança au milieu 4a passage.
Gèoi^es tressaillit, s'arrêta net et attendit :
— Mt^neur l'abbé, balbutia, la jeune fille, je Nvoudrais vous demander... pardonnez-mol.«. nous lui portons tant d'intérêt.
I9e se senlant pas encouragée par le prêtre immo- Ifiè dont la contenance lui parut imposante, Jeanne iiésîta> trembla, sHiiterrompit; baiss» la tête. Geor* ges qui n'bsait bouger, parier, ni passeroutre, crut ent&ndre monter un sanglot dans un long soupir de Mrjeune'ffllë: Il eut peur de manquer dé courage, et involontairement à son tour, il soupira.
Jeanne se crut autorisée, par ce soupir qui répondait au sien, à continuer.
— Monsieur, reprit-il à voix plus basse, est-il impossible de le sauver?
Georges, dont le cœur palpitait, fit un mouvement de la tète qui pouvait sembler un signe d'incrédulité.
— Oh! monsieur Tabbé, rejtartit la jeune fille, se trompant à cette apparente dénégation ; si vous vouliez m'entendre...
Georges fit un pas en avant. Jeanne, pour le rete* nir, s'empressa de reprendre, en joignant les mains
— M'écouter en confession? ' Georges était profondément troublé. Il tourna vi*
vement la tête pour voir si M. Nicole n'allait pas le rejoindre.
Le directeur de la prison grondait un gardien qui n'avait pas allumé assez tôt le réverbère du passage, et qui avait exposé ainsi M. l'abbé à un faux pas. Mais on entendait sa voLy qui se rapprochait. Il était dangereux de l'attendre.
— Laissez-moi, murmura Berroy.
Jeanne ne reconnut pas la voix du condamné dans ces deux mots à peine distincts ; mais elle reconnut un grand attendrissement; et certaine d'une sympathie que la réserve ecclésiastique empêchait de déborder, elle tomba à genoux, levant un regard suppliant vers cet homme noir, s. lent à lui accorder sa confiance.
— Bénissez-moi, mon père, lui dit-elle, et je le- . sauverai.
Georges ne put tenir à Taccent de ces paroles, à la chaleur de cette pitié, il tendit la main à Jeanne pour la relever. Celle-ci s'empara de la main et y colla ses lèvres, avec autant de foi et de fièvre que si elle eut saisi un crucifix.
C'était une trop forte épreuve. Berroy tremblait de tous ses membres.
Jeanne s'aperçut de cette fièvre subite. En déta* chant sa bouche, elle regarda la main.
Plus d'une fois elle avait remarqué les doigts féminins de Georges. Un feu subit s'alluma dans sa poitrine et monta comme une lueur à son front, en illuminant ses yeux. Elle se redressa tout à coup, et intrépide jusqu'au sacrilège, elle osa regarder tout près, dans les yeux, en soulevant même le chapeau, ce prêtre qui tremblait comme elle.
Georges lui sourit. Leurs deux âmes communièrent. Elle ne poussa pas un cri ; elle se recula, mit un doigt sur sa bouche pour faire le serment d'une inviolable discrétion et, courant à la porte extérieure^ elle s'empressa de l'ouvrir elle-même avec un frémissement de joie qui lui fit craindre de tomber foudroyée.
Berroy la suivait. Il voulut s'arrêter sur le seuil pour lui murmurer un mot d'adieu ; il avança la main afin de ressaisir la sienne, mais la fille du geô-
ia2 LA RONDB ]>B HUIT
lier trouvant dans son dévouement la forcé xl'ètre prudente, lui montra la rue, s'écarta un peu, le. vit passer aveo un flamboiement dlorgueil^da triomphe, 4e tendresse qui le poussait dehors comme la pointe d'une épée d'arohange, et elle fit retomber derrière lui la porte avec un bruit qui se prolongea- dans l'intérieur de la prison ; puis s'empressant de fermer à 4ouble tour la serrure, de mettre les verroux en place, elle resta pendant une seconde droite devairt la porte, comme pour empêcher qu'on ne la rouvrit et qu'on ne courût après Georges Berroy.
Quand elle n'entendit plus le pas du fugitif sur le pavé de la rue, et quand elle vît de loin son p^ qui revenait tranquillement danS' son logement, sans paraître inquiet, elle rentra à son tour palpitante, ^li- Trée d'une joie immeinse qui dépasisût tous les sentiments égoïstes et la' faisait participer à la fois au bonheur d'Emilie retrouvant soniiancé, au bonheur •de Georges courant à celle qu'il aimait;
Jeanne prépam tranquillement sa lampe^ prit un ouvrage de coutwe et semblât très^ attentive ù sa^ ba^ sogne, quand son père l'interrompit j pour lui Déclamer scni dtner.
GteorgBS n'hésitât pas une seeonde à suivre de point -en point les instructions de Godard. Sans presser le pas, il se dirigea vers la cathédrale..
Le vieil édifice lui parut* souriant,, comme une rgrande maison paternelle. Une: l^)ère t&sXn rose^
BA BOV.DB DE VVIT 163
-quand tDate* la façade était déjà plongée dans Tobs- «curité, colorait le sommet de la tonr.
Le SQFleil avait laissé là une vigie pour guider, pour appeler, pour accueillir le prisonnier. Georges en* tra à tâtons dans l'église. Près du bénitier^ une maia rencontra la sienne.
— Émiiie !
— Georges I
Les deux amants n'échangèrent que leurs noms «n se retrouvant. La sainteté du lieu, le costume de •Georges^ la gravité de la situation, le silence solennel qui intimidait les paroles vulgaires, la crainte d'ôtre entendus, tout leur imposait une réserve qu'ils acceptèrent par une sympathie tacite, comme une bénédiclion^ comme des fiançailles religieuses».
Emilie marchait à côté de Gorges* Dans une chapelle, près du chœur, un prêtre faisait, à la clarté de deux ou trois cierges, le catéchisme à des enfants. Sa voix se prolongeait par intervalles sous les voûtes, et la faible lumière qui l'éclairait, sans troubler la nuit, l'adoucissait assez pour qu'on pût se diriger vers la porte latérale indiquée.
Comme ils allaient y atteindre, Emilie s'arrêta :
— Georges, dit'^Ue à: voix iMMe', c'est ici que j'ai prié en vous attendant. Remercions Dieu ensemble.
Geoi^ges se mil graii^ment à genoux ; Émiiie fit de iné^mQ'; et ces deux oœurs* qui^ n'osaient s-épanchec
entre eux, versèrent, dans la nuit, le trop plein de leurs joies et de leurs espérances.
Quand ils eurent fini, ils se relevèrent et allèrent à la porte. Là^ il faut bien l'avouer, dans Tintérieur du tambour, entre la réalité de la rue et l'idéalité de réglise, dans cette sorte d'antichambre qui n'est ni sacrée, ni profane, et sous l'excuse d'une nuit plus noire que celle de l'église et de la rue, Georges prit Emilie dans ses bras et lui donna le double ou quadruple baiser de bienvenue, d'adieu, d'espoir, de regrets que les dangers passés et les dangers à courir consacraient.
Dans la rue, à quelques pas, dans l'intervalle de deux réverbères, un cabriolet attendait. Emilie resta sur les marches de la cathédrale et craignit de s'avancer, la rue n'étant pas déserte. Elle désigna la voiture du doigt et dit à.Georges :'
— A bientôt !
Georges, en montant dans le cabriolet, trouva Anthyme de Musse qui dit d'une voix entrecoupée:
— Quand nous serons hors de la ville, comme je vous embrasserai l
Un vigoureux coup de fouet fit partir le cheval au grand trot.
La voiture descendit avec une rapidité prodigieuse ce qu'on appelle le quartier bas ; et elle débouchait dans le faubourg Saint-Jacques, avant qu'Emilie
Delatour eût traversé la place Saint-Pierre, et repris le chemin de la maison.
— Où me conduisez-vous? demanda Georges à son compagnon de voyage, quand ils eurent dépassé les remparts.
Anthyme, avant de répondre, se donna la joie qu'i' s'était promise, d'embrasser Georges de tout son €œur; puis il répondit :
— Moi I je vous conduis seulement jusqu'au premier relais. Est-ce que j'ai le droit de me dévouer le jour? Je ne puis montrer qu'à la nuit mon visage de ténèbres. Je me suis réservé les premières heures, les plus douces et aussi les plus dangereuses. Je suis bien heureux, mon [ami, de vous enlever; mais je serais bien fier d'avoir à vous défendre, si l'on vous attaquait.
Tout en parlant, Musse frappait son cheval, qu'il voulait rendre le complice héroïque de l'évasion, et faisait comprendre qu'il avait des armes chargés dans le cabriolet.
Il expliqua à son ami Berroy comment les relais avaient été préparés pour rejoindre la frontière, par Sedan, en faisant im détour au-delà de Brienne.
— Ah! je la connais, celte route-cil Je l'ai faite au rebours, dit-il à son compagnon, quand l'empereur nous amena par la forêt de Montier-en-Der, à travers la neige, la boue et la pluie, jusqu'à cette plaine de Brienne où la victoire se mit du parti de la dé-
166 LA ROin>E D'E iruiT
route. Je me eouYiess d-ètre arrivé id, las/affasié^ ivre de fatigue, et de m'être assis quelque part, éansce faubourg, pour regarder passer le juirage de rempire dans le cortège de l'empereur. Ab ! oe jour-Jà^ j'ai bien cru à l'agonie de la France ; elle n'est p%s morte, puisque nous vivons ; mais elle n'esl pasguérie, et nous sommes libres. Nous pouvons toujours travailler à son salut. Je ne referai pas avee vous toutes les étapes que j'ai faites avec Napoléon. Au premier rayon du jour, je vous quitterai ; je rentrerai comme les hiboux, comme les diauve-souris dans ma cachette, pour n'en sortir qu'à la nouvette de votre arrivée à l'étranger. Alors, j'irai jouir, moi, de la liberté qu'on m'a accordée, soos la surveil* lance de la police; je réclamerai le prix de ma délation et, enrégimenté parmi les traîtres, je m'efforcerai de bien trahir ceux qui m'ont fait libre.
Anthyme parlait avec une gaîté ironique, avec une exaltation qui soulageait son cœur; et il accentuait d'énergiques coups de fouet chacune de ses phrases.
Quand le cabriolet atteignit la côte de Créney, le cheval manifesta l'intention de la monter au pas ; Musse s'impatienta, mais Georges tempéra la fouguedu mulâtre.
— Puisque vous devez me quitter à Lesmont, lui dit-il, me confier là, à d'autres amis, retardons autant que nous le pourrons, mon ami, le mcmient de^ cette séparation.
Antbyme se rendit à eelte raison ; il mit le fouet en place, et laissant à ses allures le cheval qui triomphait comme un Champenois, par la douceur de son entôtement, Musse se prit à repasset avec Georges les faits «aillants de la campagne de 1814. Ils avaient assisté Tun et l'autre à la bataille de Brienne, sans se rencontrer; ils s'étaient, tour à tour, suivis ou précédés, dans leur retraite sur Troyes ; et quand à la lueur de la lune, ils reconnaissaient ou croyaient reconnaître un champ, un fossé, une borne où reposaient des compagnons d'armes, ils arrêtaient immédiatement le cheval, ou il le laissaient se conformer à leur triste pensée.
Georges avait quitté la prison do Troyes, depuis deux heures, et le cabriolet était encore à une distance assez grande du relais, c'est-à-dire de l'endroit, sur la route, où, dans une maison isolée, un affilié du Lion dormantles attendait avec un cheval de rechange . Anthyme finit par s'apercevoir du temps perdu, à une grande montée qui l'impatienta et qui lui fit mesurer la distance à parcourir. 11 reprenait le fouet et allait s'en servir, quand il crut entendre au loin un bruit de grelots et le galop de plusieurs chevaux de poste. Il regarda devant lui. L'horizon était vide, on n'apercevait que la vague lueur du chemin blanc qui allait en s'effaçant, en s'évanouissant dans la nuit. Il se pencha hors du cabriolet et aperçut alors les deux lanternes d'une chaise, vigoureusement attelée^-
qui galopait derrière eux, dévorant l'espace et menaçant de les dévorer eux-mêmes.» tant cette voiture, avec ses veux étincelants, avec ce brouillard éclairé ^ui enveloppait l'attelage, ressemblait à un monstre.
— Nous sommes poursuivis, dit aussitôt Musse en forçant son cheval à reprendre le grand trot,
— Je ne le crois pas, répondit Georges^ à moins 4U0 les gens qui nous poursuivent ne tiennent à nous avertir de leur approche et à ne pas nous atteindre. Ne nous suffirait-il pas de descendre, d'éteindre nos lanternes, de faire entrer le cabriolet dans un champ, derrière ces arbres, pour que cette chaise de poste passât' devant nous, sans nous apercevoir?
— C'est peut-être vrai, ce que vous dites là, reprit Musse; mais je ne suis pas rassuré.
Et il fit bondii* le cheval sous un coup de fouet, tranchant comme un coup d'épée.
— En tout cas, le meilleur moyen d'échapper à xteux qui nous poursuivent, repartit Georges, ne saurait être de tuer notre cheval.
— Laissez- moi faire, dit Anthyme d'un ton qui redevenait farouche. Si le cheval crève^ il sera temps ^'aviser. Le plus sûr est de regagner le relais.
— Oh eût mis des gendarmes à cheval à nos trousses, ajouta Georges. On ne poursuit pas les évadés en chaise de poste. Il eût fallu l'avoir là toute prête, toute attelée. Supposez-vous que M. Nicole a trouvé le temps d'avertir l'autorité? que le préfet, le
procureur du roi ont pu se concerter assez vite pour qu'en une demi-heure cette expédition fût organisée ? Rassurez-vous, mon ami ; c'est le service des dépêches, ou bien c'est l'équipage d'un voyageur.
Anthyme trouvait les raisons de son ami excellentes; mais ses pressentiments lui semblaient beaucoup plus décisifs.
— Les nègres, dit-il, en montrant ses dents blanches à travers un sourire sarcastique^ flairent leurs ennemis à de grandes distances. J'ai un peu de cette vertu de ma race. Je vous dis que cette voiture-là nous en veut.
— C'est peut-être Godard qui vient nous rejoindre, reprit Georges.
— Lui ! je parie bien qu'il dort dans votre lit ! Non; non, j'aime mieux une fausse peur qu'une confiance trompeuse. Dans cinq minutes, nous serons à la ferme; nous pourrons nous y cacher et, au besoin, nous y fortifier.
Et redoublant les excitations du fouet, des guides et de la voix, Anthyme se pencha de nouveau pour regarder si le monstre a\a.ii gagné du terrain. La chaise de poste se rapprochait sensiblement; les f?relots devenaient plus distincts, et l'on apercevait le postillon, sautillant sur sa selle, comme un lutin joyeux, qui sait bien que sa proie ne peut lui échapper. La montée n'était pas favorable au cabriolet, pour maintenir les dislances. Le malheureux
170 X«A RONDB DB NUIT
cheval, harassé, soufflait, haletait, et ne pouvait atarcher qu'au pas. Quand on voulait le faire trotter, il semblait geindre, et après unsoubresautd'obéissance ou de désespoir, il retombait dans son pas accéléré. Enfin, on atteignit le sommet de la côte.
— Je vois la lumière du relais, en bas, à droite ;. nous y serons avant eux, dit Musse qui se dressa et enveloppa son cheval d'un éclair, tant le fouet, en passant devant les lanternes, se colora vivement^
— Pauvre bète ! dit Georges avec compassion.
— C'est ainsi qu'on fouettait autrefois les nègres dans mon pays, reprit Antbyme, quand on les menait à la besogne. Les blancs n'avaient pas tort.. Voyez 1
En effet, le cheval, exaspéré ou convaincu, forcé ou enthousiasmé, au risque de se briser les jambes -et de faire voler le cabriolet en éclats, s'élança au galop, et descendit avec une rapidité vertigineuse le revers du coteau. Georges s'attendait à chaque seconde à verser, à sauter par-dessùs le tablier. Antbyme, les dents serrées, maintenant les guides qui semblaient roidies comme des barres de fer, l'œil fixe, regardant, aspirant la petite lumière qu'il voyait briller dans un bouquet d'arbres, n'avait peur que de sentir le galop de son cheval se ralentir. Quand on fut au bas de la côte, il se pencha hors de la voiture. La chaise de poste était au point culminant du co- -teau. On eût dit que le monstre, dressé sur ses pattes-
de derrière, appuyant ses griffes de devant sur la •crête d'un miïr noir, guettait une dernière fois sa proie, avant de la perdre ou de s'élancer pour la saisir.
— Nous sommes sauvés, dit le mulâtre.
Presque au même moment^ détournant brusquement le cabriolet, il le fit entrer dans une petite avenue de trente pas environ. La porte d'une ferme était ouverte. Dès que le cabriolet fut dans la cour, pendant que le cheval frémissant, chancelant et fumant, était retenu par une main vigoureuse, Anthyme se précipitait et disait à demi- voix:
— Éteignez les lanternes, cachez les lumières de la maison; ne faites pas de bruit. Je vais à la découverte.
Prenant une paire de pistolets dans une des poches de la voiture, il s'avança doucement sous les arbres, jusqu'au bord de la route, pour attendre le passage de la chaise de poste qui arrivait à son tour au grand galop.
La fernie où Georges et Anthyme étaient attendus, isolée et à l'écart de la route, n'était pas exposée à prêter, à donner ou à louer son hospitalité aux pas-
sants. On ne la voyait que de loin, du haut dos coteaux ; de près, elle disparaissait derrière une haie épaisse; et son grand toit de chaume, qui descendait jusqu'à terre, semblait une meule de blé noircie et verdie, qui ne laissait pas deviner une habitation.
Il était donc tout à fait invraisemblable que la chaise de poste, à moins d'information spéciale^ dût s'arrêter à cette ferme. Mais cette soirée, nous le verrons, était vouée aux invraisemblances, et quand la berline' eut descendu la côte, le postillon parut recevoir de l'intérieur une indication, un ordre ; il retînt les chevaux, les mit à une allure plus douce, puis définitivement au pas, en regardant avec attention de chaque côté de lui. Devant la petite avenue, il s'arrêta tout à fait.
— Ce doit être ici, dit-il à voix haute, en se tournant, avec un geste de respect, du côté de la chaise.
Au môme instant, un bruit sec, un léger craquement se fit entendre. Anthyme,' abrité derrière un arbre, armait ses deux pistolets, prêt à tirer sur
celui qui oserait s'approcher de la ferme. Quant il vit que le postillon était descendu de cheval, poural^ 1er conférer avec la personne ou les personnes que roulait la voiture, le mulâtre eut une envie terrible de décharger une de ses armes; les chevaux, surpris par l'explosion, s'emporteraient peut-être, et la chaise verserait au premier tas de pierre. Fort heureusement, la curiosité retint sa colère,
et une voix qui le fit tressaillir changea brusquement le cours de ses idées. Un voyageur descendait de la voiture, regardait la haie, cherchait à se reconnaître, et tout en se dirigeant vers la petite avenue, disait au postillon :
— Je ne vois rien I Est-ce qu'ils seraient repartis? Je vais m'en informer.
Quittant la roule, le voyageur s'engagea dans la courte allée de la ferme. Anthyme stupéfait désarma ses pistolets, les réunit dans une main, et sortant de son poste d'observation, se plaça devant le nouveau venu :
— Qui cherchez-vous donc, monsieur Soudin?
demanda-t-il.
M. Soudio, car c'était bien lui, tressauta à cette interrogation faite, à Timprovisle, dans la nuit, par cet homme plus noir que la nuit; mais se remettant aussitôt :
— Morbleu! c'est vous que je cherche, monsieur de Musse; où est Georges?
— Que lui voulez-vous? reprit le mulâtre en remuant ses armes.
— Lui donner nne bonnenouvelle. J'arrive de Paris à bride abattue, et grâce à vous j'ai couru le risque d'aller jusqu'à la frontière.
— Quelle nouvelle? Est-ce que le pourvoi?...
— Accueili ! l'arrêt est cassé.
— Ahl dit lentement le mulâtre, presque désap-
174 LA ROVDÉ SB NUFF
pointé par cetbeureux évéïieiiientqui eontrariaitune évasion tsi bien préparée.
M. Soudin fit un pas en avant. Musse le relinf encore.
— Êtes-vous bien sur ?... .
L'avocat partit d'un éclat de rire :
— En croirez-vous vosyeux? entôlé que vous êtes! Mais vos yeux ne suffisent pas à nous éclairer. Entrons dans la maison et demandons de la lumière.
Antbyme revint avec précipitation dans la eour de In ferme et, se soulageant par une expk)sion queleonque :
— * Georges, cria-t-il, comme s'il commandait à un escadron, avancez sans crainte, ce n'est pas vm ennemi ; c'est M. Sondin«
Georges, qui s'était retiré prudemment au fond de la eour, s'élança dans les bras de M. Soudin.
— Vous avez gagné, n'est-ce pas? lui dit-il, rarrêt est cassé.
— A la bonne heure I reprit l'avocat, il a deviné du premier coup, lui! Oui, mon enfantait n'y a plus d'échafaud à craindre; vous le sauriez: depuis deux heures, si vous n'aviez pos perdu patience on peu trop tôt*
Un grognement de Musse protesta contre ce reproche apparent.
— Oh 1 je ne vous blâme pas, continua M. Soudin. Gela me procure d*ailleudrs le plaisir de voir Georges
dans son dégaisement ; mais que roolez-vous? j'arrive à TrcKfes, brisé, rompu; et le premier mot -d'Emilie me fait remonter en chaise de poste pour vous Ôter une nuit d'angoisse. Avouez que j'ai le <lroit de regretter cette dernière étape I
Le fermier avait compris que le nouvel arrivant •était un ami. Anthyme d'ailleurs l'avait mis au courant. C'était un vieux soldat, veuf, sans enfants, le type, inconnu aujourd'hui, du soldat-laboureur. Il ^rtit une lanterne cachée derrière la porte de la maison, appela un garçon d'écurie pour qu'il s'oc- €apàX de la chaise de poste, et invita M. Soiidin, Anthyme et Georges à entrer.
— Je le veux l^en, répoadit Tavocat ; mais qu'on ne détèle pas la ebaise de poste.
— Qui vous presse de partir ? demanda Musse.
M. Soudan garda le silence et laissa parler Georges.
— Yous oubliez, dit celui-ci, que j'ai laissé un étage à ma place. Chaque minute Fexpose maintenant, sans utilité .
— Bien dit, mon enfant, repartit M. Soudin en poussant la porte de* la cuisine.
— Vous allez voier jeter eoicore dans la gueule du loup, dit Musse.
— Bah I quand les loups ne peuvent plus mt)rdre jusqu'au sang, répliqua l'avocat, rendu gai par les excitations delà route ettebesoîmde réagir contre la fatigue.
Antbjme baissa la tête, lança un regard jaloux à M. Soudin, et, croisant ses bras, alla appuyer sa haute tête au chambranle de la cheminée.
Une lampe de plomb avait été posée surla lourde table en chêne qui occupait le milieu de la cuisine. Pendant que M. Soudin, écartant un peu le banc placé devant la table, y prenait place, le fermier tirait silencieusement des verres d'un buffet et les glissait sur le chêne luisant, en même temps qu'un grand plat à fleurs rouges sur lequel il avait posé la moitié d'un pain ; puis, il sortait avec une cruche en faïence pour aller tirer au tonneau le vin de la dernière récolte.
— Ainsi, dit Berroy avec un naïf allégement du cœur, je ne suis plus condamné à mort ?
— Non, mon ami.
— Eh bien! franchement, j'en suis bien aise. Il me semble qu'on m'enlève une lourde capote de plomb avec laquelle je me tenais de mon mieux à mon poste, mais qui me pesait terriblement aux épaules. On a beau se dire : C'est mon devoir, c'est l'honneur du drapeau I on n'en a pas moins devant soi, par moments, cette vision brutale d'une machine qui vous attend pour vous couper le cou. Ah I mon cher cou ! dit-il gaiement, et en portant les deux mains à sa gorge.
— Dites-moi, maintenant, cher monsieur, reprit Georges en déboutonnant sa soutane avec violence
pour respirer, comment ce triomphe a été obtenu.
— Je ne vous affirmerai pas que la chose était facile, mon enfant, mais je n'ai pas à me vanter, en constatant la difficulté. La loi était pour nous. Cela n'a pas suffi à Troyes ; cela pouvait ne pas suffire à Paris. La raison nous a donné des juges que les passions politiques pouvaient nous enlever. Au surplus, j'ai la copie de l'arrêt, et puisque notre hôte veut que nous goûtions à son vin et à son fromage que je connais, je vais vous faire cette petite lecture.
Le fermier était revenu de la cave et avait servi avec un gros fromage de Barberey, sa cruche, au bord de laquelle le vin d'un rouge vif faisait crever ses perles blanches. Il distribua à chacun un couteau, prit place à l'extrémité du banc, tira de sa poche une pipe qu'il bourra et se mit en devoir de fumer, pour mieux inviter sans doute ses convives à prendre leurs aises.
M. Soudin se versa un verre de vin du pays, y goûta, le but, sans sourciller, comme un Champenois robuste, fit claquer sa langue, pour faire un compliment, sans être obligé de mentir, et tirant un papier de sa poche :
— Écoutez-moi, Georges, et vous verrez ensuite si vous devez me continuer votre confiance. Sur le premier moyen, j'ai échoué. Vous vous rappelez que j'avais invoqué tout d'abord, à l'appui de mon pourvoi, la présence illégale, selon moi, de l'ancien pré-
na LA aONDB DB NUIT
sident du tribunal de Bar-sur-Seine. C'est domfuage. Je tenais à eet argomeat l J'avais appris que cet ancien jugeuTy abusant fortement de sa prétendue expérience et des droits qu'elle lui donnait sur des jurés cttidides, avait conduit et D»ême forcé la délibération ; c'est lui qui, sasns se méprendre sur les conséqaencee du verdict, l'a formulé. J'eusse été heureux de le chasser, après coup> du milieu du jury. La eour de cassation m'a refusé eetle joie, cette vengeance; les hommes nous privent de ce mets des dieux* Il faut en prendre notre partL
— Quant à. moi, dit Georges, je n'en veux plus à pexsoane.
— C'est cette robe-là qui vous rend mîsérieordieiBt,. moaamL
— Peut-être, murmura Georges en baissant les . yeux et avec un sourire qui montrait bien que son
amour déracinait la haine dans son cœur.
Anthyme et le fermer échangèrent un coup d'œil da soldat qui désavouait ces [paroles de clémence « &L. Soudin continua :
— Il y a trois jovtrs, je désespérais; et c'est la laort dans l'âme que je me ' suis traîné à l'audience. Dès les preaùers mots, je me suis senti le feu aux jarrets, et l'arrêt ime fois rendu, j'ai été commander les che^ vaiux de poste. Écoutez ce beau ^le :
«Louis, poirlagr&ee de Dieu» roi de France et deWavarre,.i tous ceux qui ces p«*ésentes verront, salut I »
LA ROKDE DB IJVTT 179
M. Soudin fut interrompa après ees ireiB Hgneg.
— Roi de France ! gromE&elairt MuBsé.
— Passe encore pour la Navarre, ajouta le 1ernûer, en secouant sa pipe sur nn coin de la table; mais roi de la Champagne, d'une terre fumée de notre sang ! C'est trop fort.
— Vous oubliez la grâce de Dieu, reprit M. Sondin. Je continne : « Notre cour de cassation a rendu l'arrêt suivant sur le pourvoi du sieur Auguste- Georges Berroy, en cassation de l'arrêt rendu contre lui par la cour d'assises du département de l'Aube, le dO mars dernier. »
— Le vingt marsi dit Anthjtneavec un rire amer.
— Tounerre de Dieu! reprit le fermier dont le front se colorant tout à coup montra la cicatrice d'un grand coup de sabre, ils ont déshonoré cette date-là I
— Ils avaient voulu, tout au plus, s'en venger, reprit M. Soudin, que ces interruptions amusaient; il poursuivit :
« Ouï le rapport de M. Anmont, conseiller, faisant fonction d'avocat général, en ses conclusions.
» La Cour, après en avoir délibéré, statuant sur le premier moyen; attendu que les juges honoraires n'ont dans l'état actuel de la législation qu'un titre d'honneur ; qu'ils n'ont pas qualité pour exercer les fonctions judiciaires; que le sieur T.., président honoraire du tribunal de première instance de Bar-
sur-Seine n'est donc pas exclu, à raison de cette qualité, des fonctions de juré, par l'article 384, du Ck)de d'instruction criminelle :
» La cour rejette le pourvoi ; déclare la délibéra* tiondu jury régulière; mais faisant droit sur le second moyen, relativement à l'application de la loi pénale;
» Vu l'article 410 du Code d'instruction criminelle, aux termes duquel la Cour de cassation doit annuler les arrêts des Cours d'assises, lorsque la loi pénale a été faussement appliquée par ces arrêts ;
» Vu aussi les articles 87, 88 et 102 du Code pénale et l'article premier de la loi du 9 novembre 1815;
» Attendu que Georges Berroy a été condamné à la peine capitale, par application des articles 87, 88 du Code pénal ; mais que les jurés en le déclarant coupable d'attentats, ayant pour but les crimes des paragraphes 2 et 3 dudit article, ont déterminé les faits particuliers dont ils faisaient résulter ces attentats; que tous ces faits particuliers se réduisent à des écrits ou à des discours ;
» Que, néanmoins, d'après l'article 102 du Code pénal et l'article premier de la loi du 9 novembre mil huit cent quinze, les écrits et les discours, lorsqu'ils sont accompagnés des circonstances énoncées dans ces articles et qu'ils ont eu pour objet le renversement du gouvernement ou le changement de l'ordre de successibilité au trône, ou d'exciter a
s'armer contre l'autorité royale sont soumis à des peines autres que la mort;
» Que de là il s'ensuit que les discours et les écrits ne peuvent jamais constituer l'acte ou fait extérieur dont se forme l'attentat qui donne lieu à la peine prononcée par ledit article 87 ; que la cour d'assises du département de l'Âube, en condamnant Georges Berroy à la peine capitale, comme coupable des faits, tels qu'ils sont déclarés constants par le jury, a donc faussement appliqué lesdits articles 87 et 88 du Code pénal ;
» D'après ces motifs, ladite cour casse... »
— Laissez-moi voir ce mot-là, dit Anthyme, en interrompant M. Soudin. Oui, il y a hien casse.
M. Soudin continua :
« et annule l'arrêt de la cour d'assises du
département de TAube du 20 mars dernier, dans la disposition portant condamnation de Louis-Auguste- Qeorges Berroy à la peine de mort;
i> Et pour être de nouveau statué, à son égard, sur l'application de la loi pénale, d'après les diverses réponses du jury contre lui, le renvoie en état d'ordonnance de prise de corps devant la cour d'assises du département de Seine-et-Marne, déterminée par délibération prise en la chambre du conseil. »
— Vous voyez bien que ce n'est pas fini, dit Musse.
— Et par conséquent que je dois retourner en prison^ répondit Georges.
— C'est là la question, répliqua Musse.
— Non, ce n'est pas une question, mon ami, le cas est simple.
—Vous le trouviez simple aussi, avant que le jury
de l'Àube n'eût rendu son verdict, — Cette fois il n'y a plus à redouter un arrêt de mort. «— On peut craindre l'équivalent.
— Non, dit M. Soudin, la Cour de cassation a jua* nifestement diminué l'importance de l'affaire.
—Ainsi, dit Anthyme, en s'ap prochant de Georges, et en essayant de le fléchir par les supplications de son regard ; vous rebroussez chemin ?
— Oui, mon ami.
— Il est donc décidé que je ne pourrai jamais vous arracher à la prison ; cette fois-ci voua n'êtes plus lié par un serment.
-^ Je le suis toujours par l'honneur. Devant une sentence monstrueuse qui violait la loi, j'ai dû me révolter. On "me rend justice ; je ne mériterais pas l'arrêt de la Cour de cassation, si je ne l'acceptais pas avec reconnaissance.
~ Mais la cour d'assises de Seine-et-Marne peut vouloir venger celle de l'Aube?
— Tant pis pour elle I Je suis à vos ordres, monsieur Soudin, continua Georges, en achevant de boutonner un peu irrégulièrement sa soutane.
— Comment! vous repartez sitôt? demanda le fer* mier.
IiA RONPB PB ÎÎUIT 183
— * Si nous voulons éviter un scandale, il faut que Georges soit au guichet de la prison avant minuit, répondit M. Soudin en se levant. Il est dix heures; c'est juste le temps nécessaire pour retourner, sans trop fatiguer les chevaux.
— Allons^ Anthyme, pardonnez-moi de vous fauaser compagnie, dit Georges au mulâtre,
— Je ne vais pas plus loin, répliqua Musse d'un ton maussade. Benoit, vous me donnerez bien une botte de paille dans la grange.
— Vous vous moquez de moi, capitaine, répliqua Benoit, vous coucherez dans la chambre qui n'a pas été habitée depuis que je suis veuf» et demain nous causerons du passé.
— Demain, j'irai réclamer ma liberté, soupira le inulàtre ; puisqu'il est dit que moi seul, quoi que je fasse> je suis condamné à rester libre, quand même.
» Ne vous plaignez pas, mon ami, répondit M. Soudin avec cordialité. Vous avez sauvé Georges. C'est vous qui êtes la cause directe de cette disproportion choquante entre la criminalité réelle et l'arrêt de la Cour d'assises. Soyez fier du résultat. Les dangers que nous avons encore à affronter ne sont pas de ceux qui puissent conseiller l'hésitation à un homme de cœur; Georges fait bien de revenir avec moi.
— Mes précautions étaient si bien prises ! murmura Anthyme.
— Si la Cour d'assises de Seine-et-Marne y met de
rachamemeDt, vous les utiliserez, vos précautions, pour une autre éyasion.
— Ah! sacrebleu, je jure bien que cette fois...
— Vous me brûleriez la cervelle, au cas où je Tiendrais tous annoncer encore que l'arrêt est cassé, dit M. Soudin en souriant.
Anthyme ne put s'empêcher de sourire à son tour.
— n faut m'excuser, dit-il avec grâce. Il y a tant d'hommes en moi qui se disputent, qai ne se mettent jamais d'accord que pour une folie! L'enfant de Saint-Domingue grince des dents, quand la proie de sa haine ou de son amitié lui échappe. Le mulâtre voudrait s'élever en générosité, en sacrifice, au-dessus de tous les blancs ; et l'ancien officier de Napoléon, seul, comprend par intervalles les nécessités de la tactique. Pardonnez-moi, monsieur Soudin, et vous, Georges, aimez-moi toujours, en ne m'écoutant, que quand vous n'avez rien de mieux à faire.
La berline reprit le chemin de Troyes, et Anthyme, après avoir vu monter dans la voiture Georges et M. Soudin, revint avec le soldat-laboureur dans la cuisine de la ferme ; il était triste.
— Rien ne me réussit, dit-il, en tombant sur le banc de chêne.
— Il me semble pourtant, capitame, que ce jeune homme est à moitié sauvé?
— Oui, grâce à cet avocat I Voyez-vous, Benoît,
notre temps est fini; celui des pékins commence. Quant à moi, je porte malheur à tout ce que j'aime ; j'ai le mauvais œil. J'ai peur des nouvelles de Sainte- Hélène. // est souffrant, paratt-il ; il ne peut s'habituer à son agonie. Ses compagnons d'exil Tabandonnent, un à un. Les lâches! il sera bientôt seul. Ah! si je pouvais franchir les mers, arriver jusqu'à lui, et m'empoisonner du moins de l'air qui Tempoisonne; ma vie serait complète. J'ai peur du vide que je sens devant moi. Homme noir, je recule devant la nuit.
Benoît comprenait le sens général de cette mélancolie, sans en saisir les détails^ Il garda d'abord le silence, par respect : puis emplissant le verre d'Anthyme et le sien :
— Allons, capitaine, dit-il d'un ton insinuant, buvons à sa santé!
Musse porta machinalement le verre à ses lèvres ;
mais au moment de le vider, il le replaça vivement sur la table.
— Je ne pourrai jamais ; il me semble que le martyr me souffle à l'oreille : a Ce que vous voulez boire maintenant, c'est mon sang et mes larmes, il est trop tard pour me délivrer 1 »
Les deux soldats laissèrent leurs verres pleins sur la table et se séparèrent les yeux rouges.
Pendant que la chaise de poste recommençait l'ascension et la descente des interminables coteaux qui entourent le vallon troyen, M. Soudin détaillait, avec la volubilité d'un artiste, analysant un chef-d'œuvre, les mérites et la portée de l'arrêt rendu par la cour de cassation * .
. — Gardez précieusement, mon ami, les noms des conseillers qui se sont affranchis des passions mesquines et féroces de leur temps, pour rendre cet hommage à la liberté de la pensée. La plume désormais, si imprudente qu'elle puisse être, ne sera plus assimilée à l'arme d'un assassin. La Cour de cassation a répudié cette théorie brutale qui faisait de Louvel le serviteur obéissant du libéralisme. Je suis fier pour mon pays et fier pour la magistrature de ce témoignage rendu à l'indépendance de l'esprit. Je
1. Nous avons besoin de répéter que cet arrêt si remarquable est absolument historique. On peut aisément le trouver dans les recueils spéciaux, malgré les changements de dates et de noms que nous nous sommes permis. Il est intéressant surtout de le rapprocher de la jurisprudence adoptée par la Cour de cassation, dans la révision des procès de presse jugés par les conseils de guerre, à la suite des crimes de la Commune.
VOUS raffirtne, Georges, ce pays-ci mûrit pour la liberté de là presse. L'aurons-nous bientôt conquise f Nous faudra-t-il la perdre ? Lutter pour la reconquérir ? La perdre encore ? Je n'en sais rien ; mais j'ai bon espoir.
M. Soudin n'était pas interrompu. Georges avait voulu d'abord écouter avec attention ce petit cours de jurisprudence appliquée à la politique, dont M. Soudin prétendait animer le voyage ; mais sa pensée avait une légèreté d'allure, un besoin de contentement, une joie réelle et profonde qui ne s'accommodait guère des dissertations légales; et quand, après toute une plaidoirie, M. Soudin s'arrêta pour reprendre haleine ou pour attendre une objection, Georges lui dit î • — Vous ne m'avez pas encore parlé d'Emilie.
M. Soudin se tourna vers son jeune compagnon et, à la faible lueur que projetaient les lanternes de la berline dans Tintérieur, il le regarda avec un air de raillerie paternelle.
— C'est par là, en effet, que j'aurais dû commefit* cer, Georges. Ne suis-je pas bien avisé de parier de juges à un accusé de vingt-trois jans I La seule Cour de cassation qui vous intéresse, c'est votre amour, et ce tribunal avait cassé l'arrôt depuis longtemps. Eh bien I soyez satisfait, mon ami, Emilie est dans le ravissement. Elle estime singulièrement son oncle pour Tamour de vous ; elle m'eût fait enfourcher le
choTal da postUlon, si j'aTais hésité à remonter en chaise de posle, poar courir après tous. Elle tient à ce que tous affrontiez les rigueurs relatives qui tous attendent encore ; elle ycuI, par coquetterie, cacher votre évasion. Quel dommage c'eût été, au point de vue de la poésie de vos jeunes amours, qu'on ne vous eût pas d'abord condamné si cruellement! Ck)mme il vous fera bon vivre maintenant ! Saviezvous, ingrat, qu'Emilie prétendait avoir découvert dans sa jolie chevelure un fil blanc, tombé dans la nuit de votre condamnation?
Georges ne répondait pas plus que quand M. Soudin lui avait parlé de la Cour de cassation ; mais, la tête renversée sur le coussin de la voiture, il se laissait emporter, maintenant avec une volupté douce et visible, par son rôve, qui lui semblait avoir remplacé les chevaux de poste.
Ce soir-là, M. Nicole, pendant son dîner, fut tenté, plusieurs fois, de parler êr sa fille des appréhensions sinistres que lui inspiraient les visites fréquentes et les longues conférences du missionnaire. Mais, chaque fois qu'il ouvrait la bouche pour faire à son enfant cette douloureuse confidence, il voyait un si beau sourire sur la bouche de Jeanne ; elle paraissait si éloignée de tout pressentiment, que l'excellent directeur refoulait et cadenassait au fond de lui les paroles de mauvais augure et se prêtait avec complaisance à l'illusion de cette fausse sécurité.
M. Nicole, ainsi qu'il convenait a son rang, dînait avec ses pensionnaires, non pour leur servir ensuite les restes de sa table, mais pour pouvoir veiller plus librement à la distribution des ordinaires et des extraordinaires»
Quand il eut fini, et au moment où il se levait pour aller donner des ordres à la cuisine, Jeanne lui demanda de son air le plus doux la permission de porter elle-môme le souper de M. Berroy.
— Nous le porterons ensemble^ répondit M. Nicole.
Jeanne ne parut ni étonnée, ni contrariée de la réponse. Elle se leva lentement, et quand les préparatifs furent terminés, se chargeant du grand plateau :
— Je vous attends, mon père, dit-elle d'une voix tranquille.
Le cœur pourtant lui battait bien fort. L'évasion n'allait-elle pas se découvrir? Que ferait M. Nicole? Oserait-il accepter une complicité flagrante? Se prôterait-il à une supercherie qui prolongerait l'erreur?
Elle marchait à pas comptés, suivant son père, qui portait d'une main les clés et de l'autre une lanterne. Devant la porte de la cellule, M. Nicole se tourna vers Jeanne et fut frappé de sa pâleur.
— Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.
La pauvre enfant tremblait et regardait son père avec des' yeux suppliants; elle ouvrit la bouche et
ne sut que dire. M. Nicole fit le geste de la débarrasser du plateau; elle se recula et trouva la force de murmurer :
— Non, non; laissez-moi entrer... seule.
— Seule? repartit vivement M. Nicole, enfonçant le sourcil, c'est impossible.
L'honnête directeur était repris du soupçon qu'il avait eu à plusieurs reprises, et qui lui faisait redou^ ter de la part de Jeanne un intérêt trop tendre pour le prisonnier.
Jeanne se méprit naïvement à l'intention de ce refus.
— Vous garderez la porte, mon père ; vous serez bien sûr que je ne le ferai pas évader.
— Pourquoi veux-tu ce soir..., reprit M. Nicole*
— S*il était trop tard demain f balbutia Jeanne qui ne voulait pas mentir, mais qui sentait pourtant que cette réponse équivoque trompait son père.
M. Nicole, en effet, crut que sa fille faisait allusion au rejet du pourvoi, aux ordres rigoureux qui pouvaient arriver d'un instant à l'autre; il se sentit faiblir.
— C'est un adieu, pensa-t-il, qu'elle veut lui donner, de la part d'une autre encore plus que de sa part.
Il ouvrit la porte, se recula pour laisser entrer Jeanne, et, sans dire un mot, attendit.
Jeanne entra vivement dans la cellule. Godard, &
l'approche du bruit, s'était reculé dans l'angle le plua Voisin de la porte, et, les mains armées d'une paire de pistolets qu'il portait toujours sous sa soutane, il se tenait prêt à intimider, à menacer l'audacieux qui s'étonnerait trop haut de le trouver à la place de Georges Berroy. Mais en voyant entrer Jeanne, Godard fut honteux de sa précaution guerrière et fit remonter doucement chaque pistolet dans chacune de ses manches.
La jeune fille déposa le plateau sur la table, et soulevant le chandelier de fer qu'elle avait dû déplacer, elle s'en éclaira et regarda tout autour d'elle. Le sourire qu'elle envoya au faux missionnaire, le signe qu'elle fit de la main pour lui recommander le silence et le lui promettre, apprirent à Godard qu'il avait un complice, et que, Juâqu*à cette heure-là, rien n'était découvert.
Dans sa joie, dans son orgueil, le compagnon du Lion dormant^ oubliant OU dédaignant la gravité de son costume, répondit par l'envoi d'un baiser dohné sur ses doigts.
Jeanne rougit, soit qu'elle fût offensée de la politesse elle-même, soit que cette galanterie d'un homme, qu'elle prenait encore pour un prêtre, la scandalisât par ce motif tout spécial.
Elle crut nécessaire, cependant, pour bien jouer son rôle, de dire quelques mots. Elle parut demander au prisonnier s'il avait besoin de quelque autre
chose ; elle sembla en recevoir la recommandation de le laisser seul, toute la soirée, et quand elle se retira, elle dit sur le seuil de la porte, en la refermant, et comme si elle répondait au prisonnier :
— C'est bien, monsieur, on reviendra demain chercher le plateau.
Satisfaite et palpitante de la grande peur qu'elle venait d'avoir, elle mit elle-même im verrou et attendit que son père complétât la fermeture réglementaire de la cellule. Quand il eut fini, M. Nicole et sa fille se regardèrent.
— Eh bieni je t'ai obéi; tu es contente! dit M. Nicole.
— Je vous remercie, mon père, répondit Jeanne en étouffant sa joie; et vous voyez que je n'ai pas abusé de la permission.
— C'est vrai. Comment l'as-tu trouvé?
— Tout autre qu'à l'ordinaire, repartit la malicieuse jeune fille, qui, malgré la gravité de la situation> ne put s'empêcher de constater pour ellemême son triomphe par cette audacieuse plaisanterie.
— Il est plus abattu, n'est-ce pas?
Jeanne n'osa continuer ce jeu. Après quelques pas faits en silence dans le corridor de la prison, elle reprit :
— Vous m'avez entendue promettre au prisonnier qu'on n'entrerait plus ce soir dans la cellule?
— Oui, et je respecterai la consigne.
Un peu avant minuit, le roulement d'une voiture sur les pavés pointus de la rue, et le bruit retentissant du marteau sur la porte de la prison, réveillèrent en sursaut M. Nicole. Tout en s'habillant à la hâte et en préparant la lanterne, il se demandait, avec un frisson de terreur, si ce n'était pas déjà la charrette pour Georges Berroy ; car il n'avait, en ce moment, aucun autre détenu qu'on pût venir chercher à cette heure de nuit. Quant à .croire qu'on lui amenait un prisonnier avec ce fracas, M. Nicole était à cent lieues de cette supposition.
En sortant de sa chambre, il trouva devant lui Jeanne tout habillée, mais pâle comme il l'avait vue déjà à la porte de la cellule.
— Tu ne t'étais pas couchée? Qu'as- lu donc? lui demanda-t-il, en l'écartant légèrement de la main, pour aller à la porte.
— Mon père, je vous en supplie, n'allez pas ouvrir.
— Es-tu folle, Jeanne ?
— Parle souvenir de ma mère, reprit la jeune fille en joignant les mains et en s'agenouillant presque, je vous en conjure.
— Mais, ma pauvre enfant, répartit M. Nicole qui mit un baiser sur le front de sa fille, tu me demandes l'impossible.
— Je vous demande de le sauver.
— Ainsi, tu crois comme moi, demanda M. Nicole tremblant, que Ton vient le chercher !
—Ah I si Ton venait le chercher, je n aurais pas si peur! dit Jeanne avec une explosion de douleur à laquelle se mêlait une involontaire espérance,
M. Nicole, qui passait devant sa fille, se retourna rapidement :
— Tune crois pas qu'on vienne le chercher?
•^ Je crains plutôt qu'on ne le ramène !
— Le ramener ! Était-il donc parti ?
-« Oui, murmura Jeanne, qui faiblit tout à coup, et qui se laissa tomber sur les deux genoux.
M. Nicole poussa une exclamation de stupeur, de colère.
Il regarda sa fille, en essayant de la menacer de la bouche et avec des larmes dans les yeux. Puis, effaré , les entrailles mordues par une inquiétude formidable, il courut à la porte de la prison et fit un effort prodigieux pour ouvrir la serrure qui lui était si familière et tirer les verroux qu'il connaissait si bien.
— Nous avons troublé votre sommeil, dit M. Boudin en paraissant le premier. Georges, que son ooS'* tume de prêtre gênait maintenant, se tenait en arrière.
— Quoi, c'est vous? monsieur Boudin.
M. Nicole stupéfait ouvrait les yeux comme U avait ouvert la porte, en hésitant, vaguement rassuré pour-
LA ttONDB Dfi NUIT 195
tant, et involontairement content de ne pas voir surgir du fond de cette nuit menaçante, bu le procureur du roi, suivi du bourreau, ou les gendarmes suivis du fugitif.
— C'est moi, avec de bonnes nouvelleSt Le pourvoi est admis ; Tarrôt est cassé ; et je vous ramène votre prisonnier.
Avant que M. Nicole eût pu exprimer son étonnement, Jeanne qui était aux aguets, qui s^étalt tratnée jusqu'à la porte, émergeant de l'obscurité, s'épanouissant dans la lumière visible et dans celle qui envahissait son cœur, rejoignit son père. Georges s'était avancé.
— Comment? monsieur Berroy, dit le geôlier, avec un ton de reproche et de plaisanterie, ce missionnaire dont ]'al soutenu le coude, quand 11 a fait |un faux pas, c'était vous.
— Oui, monsieur Nicole; mais J*ai hâte de reprendre mes habits.
— C^est dommage I soupira Jeanne, en levant les yôux au ciel, comme si elle eût vu s'envoler un ange.
— De sorte que je garde sous les verrous le vérltable missionnaire ?
— C'est lui qu'il est urgent de délivrer, reprit M, Soudin.
M. Nicole refermait la porte avec précaution ; en se retournant, il vit le sourire qui animait le Visage de Jeanne.
196 liA RONDE DB MUIT
— Tu savais tout? lui demanda-t-il, c'est donc pour cela que tu voulais entrer seule dans la cellule?
— J'avais deviné, répondit Jeanne, et ne vous ai pas tout à fait menti, mon père, en vous disant que le prisonnier était changé.
Georges prit la main de Jeanne et la porta doucement à ses lèvres. On se souvient que c'était une restitution.
— Il ne reste plus qu'à empêcher l'aventure de s'ébruiter, dit M. Nicole qui revenait au sentiment de ses dangers personnels.
— Les murs des prisons ont des yeux et des oreilles et bavardent comme s'ils avaient une langue. Monsieur Soudin, veuillez nous attendre'; et vous, monsieur Berroy, remettez votre chapeau, reboutonnez votre soutane. Si quelque regard filtre à travers les portes, il faut, qu'il se trompe à votre maintien.
Georges et M. Soudin se dirent au revoir ; puis, reprenant son attitude ecclésiastique, les mains croisées dans les manches, le chapeau rabattu, la tôte baissée, précédant d'un pas M. Nicole qui Téclairait avec respect, Berroy reprit le chemin de sa cellule.
Godard dormait d'im sommeil profond, sur le lit du condamné à mort. Au bruit que fit la grosse clef dans la serrure, il s'éveilla, et, retrouvant aussitôt la lucidité de son esprit :
— Diable 1 pensa-t-il, il était temps. On vient faire
la toilette du condamné. Et tout en se mettant sur son séant, il s*arma de ses deux pistolets. La lanterne de M. Nicole Téblouit, et ne lui permit pas d'abord d'apercevoir Georges Berroy ; mais, quand celui-ci se fut approché, Godard furieux, et poussant un juron terrible, bondit jusqu'au milieu de la cellule en agitant toujours ses armes. M. Nicole, fort surpris de ces façons ecclésiastiques, sentit tomber la dernière écaille de ses yeux.
— Repris i dit Godard dans un étranglement de fureur.
— Non, revenu, mon ami, répondit Georges dans la môme style elliptique.
— Pourquoi ?
— L'arrêt est cassé; je ne suis plus condamné.
— Ah bah ! ces ibisérables juges I reprit violemment le faux prêtre qui était en manches de chemise et qui se croisa les bras, ils n'ont mêipe pas la fidélité de leurs rancunes. Ils trahissent leurs colères I Ainsi ils vous font grâce ?
— Dites qu'ils me rendent justice.
— Comment avez- vous appris cette nouvelle ?
Georges raconta la poursuite de M. Soudin, la
rencontre et le retour.
Godard essaya bien de faire quelques-unes des objections faites déjà, deux heures auparavant par Musse : si la cour d'assises, chargée de statuer, allait en se montrant plus logique que la cour d'assises de
TAube, exercer du moins son mandat jusqu'à l'extrême limite de la témérité légale ? Quel scrupule devait-on avoir, d'ailleurs, en face du gouvernement?
Georges souriait et changeait de costume, pendant que Ck)dard lui parlait. Quand il eut repris ses vêlements ordinaires, il dit à son sauveur obstiné :
— Vous oubliez, mon ami, que M. Nicole vous entend, et que le plus humain des directeurs de prison, s'il nous pardonne de l'avoir fait notre dupe, ne saurait consentir à devenir notre complice. Ma tête n'est plus en jeu ; c'est la sécurité de M. Nicole, c'est l'avenir de sa famille qui seraient seuls en question.
Godard, qui avait bien plutôt satisfait son désappointement que tenté sérieusement de lutter contre un événement heureux dont sa raison appréciait les conséqtiences, se tourna vers M. Nicole.
— C'est pour l'amour de votre fille, cher monsieur, lui dit-il en riant, que je consens à ne pas vous brûler la cervelle, et que je n*emmène pas de force mon ami Georges. Est-ce que vous n'auriez pas pu m^
laisser achever ma nuit tranquillement ? Je dormais si bien sur l'oreiUer que m'avait fait mon succès I Sans compter que je vais donner une singulière opinion de moi à mon hôtesse, une dame de la congrégation, en rentrant à pareille heure I Vous serez la cause d'un scandale ou d'un gros mensonge.
âodard remit les deux soutanes; il tenait à ses accessoires ; il fit ses adieux à Georges et suivit M. Nicole avec l'air de componction qu'il savait si bien prendre.
Bans le trajet de la cellule au parloir, il dit au directeur à demi-voix :
-r Quand on prétendra devant vous que Thabit ne fait pas le moine, vous vous souviendrez, monsieur Nicole, de l'histoire de cette nuit, de la façon dont Georges et moi nous endossons ce costume.
— A part les gros jurons et les pistolets, j*avoue que le déguisement était parfait.
— Dites seulement que j'aurais dû jurer plus bas et mieux cacher mes armes.
M. Soudin ne connaissait Godard que par les confidences de Georges et le journal d'Emilie. Il établissait dans sa conscience et il devait laisser paraître dans ses manières extérieures une grande différence entre Tenthousiasme d'Anthyme de Musse et les ingénieuses supercheries de ce faux prêtre, servant sa cause par une mascarade perpétuelle. L*un se dévouait jusqu'au déshonneur par une folie d'héroïsme sans bornes, l'autre s'amusait du péril avec souplesse sans assez de scrupule.
Pourtant l'avocat remercia courtoisement ce comédien parfait, et sortit avec lui de la prison. La chaise de poste n'attendait pas M. Soudin. Comme ils se saluaient avant de se séparer, ces deux hommes qui
s'étaient appliqués, chacun selon ses moyens, à sauver Georges, éprouvèrent le vague besoin d'échanger un adieu qui confondit un peu leurs espérances. Ayant un môme but, il leur était difficile de s'en aller, sans avoir échangé une exhortation^ une espérance. Mais ils se trouvèrent soudain fort embarrassés, et l'abîme qui sépare les héritiers parlementaires de la Révolution des conspirateurs proprement dits, s'ouvrit visiblement entre eux.
M. Soudin n'osa souhaiter à ce masque un meilleur succès de sa tromperie; et Godard, qui enrageait au-dedans de lui de céder la place à la résignation^ à la légalité, ne put exhorter l'avocat à écarter les causes de révolution, en obtenant des magistrats de la Restauration des arrêts justes et des actes de sens commun.
— Adieu, monsieur, dit M. Soudin. Je pense, que vous allez quitter Troyes.
— Au revoir, répliqua Godard; je pense que nous nous reverrons à Paris.
— Pourvu que ce ne soit pas à la porte d'une prison, j'accepte l'augure, repartit poliment M. Soudin.
— Si c'était derrière une baricarde? répliqua Godard avec un peu d'ironie.
— Ma foi, monsieur, je vous tendrais la main de meilleur cœur, car, alors, vous n'auriez plus cette robe d'emprunt.
LAWIONDB DE NUIT 201
— Et moi, monsieur, je vous saluerais sans rancune, car vous n'auriez pas non plus voire robe d'avocat.
Un rire spirituel volatilisa l'amertume de ces quelques paroles et enleva aux deux interlocuteurs leur gène réciproque ; ils se tournèrent le dos et s'effacèrent dans l'obscurité.
La nouvelle de l'arrivée de M. Soudin et du succès obtenu par le pourvoi qu'il avait rédigé se répandit comme une aurore^ le lendemain matin et fit fleurir une gaieté universelle dans la ville.
Au marché, toutes les commères chantèrent l'hosannade la délivrance. Suzanne, qui depuis la veille au soir savait à quoi s'en tenir, fut matinale ce jourlà, et prit son plus grand panier pour les provisions. Elle fut entourée, interrogée. Les curieuses ne lui laissaient pas le temps d'acheter, et les vendeuses n'exigeaient plus qu'elle marchandât. Ou lui donnait les légumes pour un détail; on lui cédait les fruits sur un regard. Il semblait que ce fût une offrande de la reconnaissance publique et que Suzanne fût l'autel ambulant pour la recevoir. — « Vous aurez sans doute du monde à dtner. — Vous ne manque-
rez pas de vous signaler, Suzanne, pour fêter M. Soudin! faites lui goûter de ceci, de celai — Et cette bonne madame Berroy? va-t-elle mieux? Voilà de quoi la rendre à la santé; Qtc*, etc. »
Ces propos ravissaient Suzanne. Elle répondait à tout en riant, et s'approvisionnait au meilleur compte.
Sur le devant des boutiques, dans la Grande Rue^ dans la rue Moyenne y au Marché au blé où Ton dresse les échafauds, à Y Étape aux vins où l'on vend des poulets, chacun commentait, amplifiait l'arrêt de la cour suprême.
On se félicitait comme d'un honneur autant que d'un bonheur de ce dénoûment, car l'imagination n'allait pas au-delà du succès obtenu, et nul ne pouvait croire, dans l'ivresse du triomphe, que la destinée de Georges ne fût pas fixée. Personne ne prévoyait un recommencement.
Nul ne s'abstint ou ne parut s'abstenir dans cette liesse unanime. Les libéraux étaient fiers comme d'une conquête. Les royalistes modérés voyaient avec plaisir un acte de justice qui ôtait un prétexte à la haine. Les ultras, parmi lesquels il faut ranger une partie du clergé, se résignaient, en assurant qu'ils avaient l'horreur des répressions sanglantes; les gens sans opinion, parmi les bonnetiers, se souvenaient que M. Berroy père avait été une de leurs gloires, qu'il était chaque fois le plus fort enchéris-
tA RONDB DE NUIT 203
seur, quand, le jour de la fête de la corporation, on vendait les torches et les bâtmsy c'est-à-dire les insignes de la confrérie. On alla féliciter son successeur; et peu s'en fallut qu'on ne suspendit une couronne, comme jarretière, à la magnifique jambe en bois qui se dressait au-dessus de la vénérable boutique.
Les Champenois fieffés avaient un double motif de se frotter les mains. C'était un enfant du pays qui était sauvé de la mort, grâce au prestige et au talent d'un autre enfant du pays. Aujourd'hui encore les anciens à Troyes parlent de cette victoire de M. Soudan et soupirent, en disant : Nous n'avons plus d'avocats de cette force I — c'est ce que j'ignore absolument.
Le procureur du roi se trouva tout à coup de l'avis de la cour de cassation, et voulut bien confier à ses intimes que, s'il avait attaché tant d'importance à cette affaire médiocre, c'était pour accorder quelque chose aux exigences du préfet.
Le préfet se montra de mauvaise humeur et écrivit immédiatement pour demander le changement du procureur du roi.
M. Jeanson reprit du goût pour son gouvernement qu'il était bien près de haïr.
On était à la fin du mois d'avril. Comme la journée fut belle, les mails s'emplirent de promeneurs, et les remparts furent envahis dès la matinée* Georges, réinstallé dans sa chambre, entendit les cris, les
appels de la foule, et put voir des mains féminines agiter des mouchoirs ou des bouquets de violettes, ce qui constituait une manifestation multiple, à la fois cordiale, printanière, poétique et politique ; car les bonapartistes qui avaient déjà confisqué le soleil, depuis Âusterlitz, avaient aussi pris pour eux la violette.
Si madame Berroy ne mourut pas ce jour-là de terreur rétrospective, il faut en savoir gré d'abord à Suzanne et à Madeleine, qui soutinrent toute la journée le choc des assaillants, et qui eurent toutes les peines du monde à empêcher le secret de la condamnation à mort de s'envoler de ces cœurs ouverts par la bonne nouvelle.
Touchée d'abord, surprise ensuite, puis inquiète des manifestations dont elle était l'objet, des visites qu'elle reçut dans la matinée, madame Berroy, qui se faisait des cas de conscience de ses cas de chagrin, se demanda si elle avait eu assez de douleurs pour tant de consolations , et si on ne lui avait pas caché quelque menace de malheur. Suzanne et Madeleine protestèrent effrontément.
Emilie, depuis l'arrivée de son oncle, était transformée. Dans l'opéra de Guillaume Tell, au dernier acte, quand Gessler est frappé; quand les feux de la délivrance s'allument sur les montagnes; la nature assombrie jusque-là par une tempête, s'éclaircit tout à coup; les nuages se lèvent comme un rideau;
le soleil resplendit ; les oiseaux chantent; l'hymne de la vie universelle jaillit des fleurs, des arbres, des lacs, et la neige elle-même sur les pics se colore et rougit, en semblant s'animer. Alors le compositeur éclate de génie, et le cri de la liberté rend plus sublime encore le cri de l'amour.
Emilie, dès les premiers mots de son oncle, sentit le nuage gris et pesant, qui l'enveloppait, s'alléger tout à coup et son cilice s'évaporer en fumée. Ses idées fleurirent : son cœur chanta; l'horrible cauchemar de réchafaud fondit au rayon de sa joie, comme une dernière trace de l'hiver au premier rayon de printemps.
Elle ne permit pas à M. Soudin de liii raconter l'arrêt de la cour de cassation. Elle avait le temps de baiser chaque mot de ce texte divin. Le plus pressé, c'était de courir après le fugitif, de le ramener. Emilie ne douta pas une seule minute de l'empressement de Georges à revenir. Après le temps strictement nécessaire pour qu'on changeât de chevaux, elle fit partir son oncle et attendit.
Le lendemain, madame Délateur qui était une femme très-simple, peu romanesque, et nullement habituée aux métamorphoses de l'amour, fut éblouie de la beauté nouvelle qu'elle reconnut datis sa fille. En l'embrassant, elle la regarda plusieurs fois, admirant le mystère de coquetterie qui ajoutait aiosi tant d'éclairs aux yeux, tant de carmin aux joues
d'Emilie. Par un sentiment tout féminin, exquis dans son apparent égo'isme, cette mère fut jalouse en même temps qu'elle en était fière, de ce génie qui transfigurait son enfant et qui n'était pas un don maternel.
Mais cette jalousie sans aigreur est la dernière épreuve que la nature impose à l'affection des parents. C'est l'adieu de l'âme à Tâme autrefois pareille et qui perd tout à coup sa ressemblance.
— Tu es plus jolie que je ne l'ai jamais été, à ton âge, dit madame Delatour.
— Tu te moques de moi, maman, parce que tu ne te regardes plus au miroir.
— Oh! je sais ce que dis! d'ailleurs, mon miroir, c'est toi.
— Eh bien, mîre-toi, toutà ton aise, dans lesyeùx, dans le cœur de ton enfant, reprit Emilie avec grâce. Tu dois retrouver ton image, puisque jeté copie.
— Flatteuse f tu sais bien que ce n'est pas moi qui te sers de modèle, depuis huit mois. Ton père, M. Delatour, n'a jamais été un conspirateur; et, quand je Taî épousé, je n'avais pas eu besoin d'attendre qu'il fût sorti de prison. Je n*ai pas eu tes inquiétudes, ni ton grand contentement,
— C*est vrai, mais tu as aimé mon père en épouse chrétienne, dans sa joie et dans ses douleurs; e* c'est de toi que J'apprends ce devoir.
— Ahl si je pouvais te garantir le ]3oniiour que j'ai trouvé!*
— Mon bonheur n'aura pas commencé comme le tien, chère maman. Mais quand j'aurai ton âge, ces huit mois de torture seront oubliée, et les mois, les années d'épreuves nouvelles qui me restent à subir m'auront acquis une satisfaction de conscience que je pourrai souhaiter, à mon tour, comme un avenir, à tes petits-enfants.
Madame Delatour embrassa sa ûUe une seconde fois en soupirant. £;milie, belle et épanouie, n'allaiteUe pas porter à la mère de (Georges la part de cet éclat qui lui appartenait désormais ?
Madeleine et Suzanne avaient préparé l'atmosphère et dégourdi pour ainsi dire la chambre de la malade. Madame Berroy sentait depuis le matin comme la caresse d'une bornée nouvelle. Quand ell§ vit le soleil entrer joyeusement dans sa chambre ^ il lui sembla que c'était le rayon que les peintres mettent dans leurs tableaux pour annoncer la Visitation de l'ange, et elle dit à Suzanne :
— Je m'imagine que mon fils doit venir me voir. Au lieu du fils, ce fut la fille.
Emilie fut reçue avec un transport inaccoutumé.
Madame Berroy, ravivée par cette exubérance de vie, trouva, comme madame Delatour, que la jeune Qlle avait pris ce jour-là une beauté inconnue.
— Que viens-tu donc m'annoncer, mignonne? lui demanda-t-elle.
— Mon mariage I répondit Emilie avec les yeux pleins d'étincelles et la bouche pleine de sourires, et en baisant les mains de madame Berroy.
— Mon fils est libre?
— Non, mais son pourvoi est accueilli; le jugement est cassé I
— Pourquoi le garde-t-on, alors?
— Il faut qu'une autre cour d'assises prononce de nouveau.
— Encore ! reprit la pauvre mère avec un soupir de découragement. Ce ne sera donc jamais fini ? Et tu te réjouis ?
— Sans doute.
— Allons! il faut que je sois contente ; je ne le serai tout à fait que quand il sera près de toi, près de moi, et qu'il ne sera plus forcé de rentrer à minuit. Est-ce que je ne le verrai pas aujourd'hui ? Ne viendra-t-il pas ?
— Non, chère mère ; c'est à vous à faire un petit effort pour aller le voir.
— Je vais essayer.
Madame Berroy se trouva des forces, dès qu'elle se trouva un peu de volonté. Elle se laissa habiller, parer pour cette visite, par Emilie, qui ne permit ni à Suzanne, ni à Madeleine, de toucher une épingle ; et, quand elle fut prête, appuyée au bras de la jeune
fille, elle sortit pour se diriger vers la prison. Tout le long de la rue du Bois, madame Berroy fut saluée avec un empressement, avec une cordialité qui la rendirent bien orgueilleuse. Chaque tète qui s'inclinait et gui se relevait semblait lui jeter son sourire comme une fleur, pour joncher son chemin.
— Comme ils Taiment I disait-elle tout bas à Emilie. Il aurait été condamné à mort et il viendrait d'obtenir sa grâce que tout le quartier ne serait pas plus content.
Quand M. Nicole lui ouvrit la porte de la prison :
— Eh bien I lui dit-elle, il paraît que vous ne le garderez plus longtemps.
— Il est vrai, madame, que j'ai de la peine à le garder, répondit le directeur en lançante Emilie un coup d'oeil malicieux, sans rancune.
— Et pourtant, on aurait de la peine à le faire s'évader, répondit gaiement Emilie.
Jeanne était là ; elle salua madame Berroy ; elle s'approcha de mademoiselle Delatour, ne lui adressa pas la parole, mais les mains jointes, et, Tenveloppant, pour ainsi dire, d'un regard long et chaste qui glissa du front jusqu'aux pieds, comme un voile de fiancée, elle l'admira, fut heureuse delà voir si belle, et la laissa passer, ainsi qu'une vision que le moindre mot pourrait effaroucher.
Pendant que M. Nicole allait chercher le prisonnier et que madame Berroy s'asseyait en Tat-
tendant, Jeanne, qui d'ordinaire- tenait compagnie aux visiteurs, eut soin de rester en arrière et de se retirer doucement dans sa chambre, sans qu'on eût le temps de lui parler, de la retenir.
Emilie, en se retournant, fut surprise de ne pas la voir. Mais Emilie n'avait pas, ce jour-là, plus d'un éclair à jeter aux autres, et, après une légère exclamation d'étonnement, elle revint tout entière à sa joie, la resserrant en elle, à mesure qu'elle sentait approcher la tentation de la laisser déborder.
Georges accourut avec une vélocité d'écolier qu'on appelle au parloir, un jour de congé. Depuis qu'il n'avait plus à affronter la justice ou à regarder la mort en face, il se laissait aller à l'impulsion de sa jeunesse ; il prenait sa revanche de son attitude héroïque. La prison, en rappelant la discipline du collège, ramène d'ailleurs aux récréations enfantines ; et les plus farouches conspirateurs sous les verrous ne sont bien souvent que des écoliers punis qu'un rien amuse et console.
Georges eût voulu reculer jusqu'à l'enfance, en même temps que l'amour le faisait bondir de quelques années en avant, dans un avenir de devoirs charmants, de bonheurs sérieux. Quand il vit sa mère, et quand il pensa qu'elle serait morte de sa mort, il se souvint d'avoir dormi doucement dans ses bras, et, se précipitant aux genoux de madame Berroy, il posa câlinement la tète sur la poitrine pour
Tempècher de se gonfler, en redemandant la caresse et le baiser qui avaient tant de fois bercé son sommeil.
Emilie ne fut pas jalouse. Elle savait bien qu'elle n'était pas oubliée, et cette gratitude n'empiétait pas sur ses droits. Charmée , maternelle par vocation devant ce tableau, elle attendait son tour, plus assurée, à mesure qu'elle voyait Georges se répandre en tendresses filiales, des profondeurs de l'amour qu'elle trouverait dans son mari.
Georges se releva sans s'excuser et lui tendît les mains. Ils se regardèrent avant de s'embrasser; chacun contemplait Tinfini qu'il voyait dans les yeux de l'autre. Leurs âmes au bord d'un abîme qu'emplissait un flot transparent, se penchaient avec délices, comme des nageurs célestes qui sonderaient l'azur du firmament avant de s'y plonger.
Ce fut Emilie qui rompit le charme de ce silence.
— Georges, dit-elle avec simplité , quand nous marions-nous ?
— Ah I maintenant, je ne résiste plus, répondit Georges, en l'attirant à lui, et en la pressant avec force contre son cœur, maintenant que...
Le secret de sa condamnation à mort allait lui échapper.
Emilie le prévint, en achevant sa phrase.
*- Maintenant que nous touchons au dénoûment, dit-elle.
— Dans deux mois je serai fixé, reprit Georges suflisamment averti.
—Deux moisi s'écria tristement madame Berroy . Gomment! tu as encore deux mois de prison à subir?
— Dites de détention préventive, obère mère.
— Le titre ne fait rien à la cbose. Mais au moins,
dans deux mois, ce sera bien fini, n'est-ce pas?
Les deux jeunes gens étaient dans une atmosphère de franchise et de courage qui rendait le men. songe impossible; ils se regardèrent, sans répondre, et sourirent.
Madame Berroj n'était pas douée d'une pénétration bien subtile; mais son instinct maternel lui fit cornprendre cependant que l'amour des deux jeunes gens n'était pas aussi sensible que le sien aux meurtrissures de la réalité; qu'ils comptaient pour rien ou pour peu les dangers dont s'alarmait sa prévoyance ; et que, s'ils se hâtaient de s'unir, c'était moins encore pour jouir de la libecté espérée que pour triompher ensemble d'un dernier obstacle.
— Vous ne m'avez pas tout dit? demanda-t-elle en tremblant. Comment, si Ton a cassé le jugement qui te condamnait à deux ans, parce qu'il était injuste, peux-tu craindre, Georges, d'avoir à subir une condamnation nouvelle , peut-être aussi forte que l'autre ?
— Je ne crains pas cela, je te le jure.
— Alors on m'a menti, reprit madame Berroy avec un soupçon ; tu avais eu plus de deux années de prison la première fois.
— Un peu plus, dit Georges.
— Combien?
— A quoi bon s'en occuper, puisque c'est fini I
— Plus de deux ans I répéta madame Berroy, en joignant les mains. Comment? J'aurais été plus de deux ans, seule? J'en serais morte; et tu es bien certain, maintenant, de n'avoir plus à craindre deux ans?
— Je suis certain, chère mère, d'être aujourd'hui le plus heureux^ le plus fier des hommes. Dis-moi si beaucoup de gens parmi ceux qui se promènent librement dans la ville n'ont pas le droit de m'envier? Est-ce qu'il y a une prison autour des cœurs qui s'aiment et se rejoignent comme les nôtres? Tiens I regarde les oiseaux de M. Nicole. Écoute-les : ils chantent, ils sont heureux. Us ne voient que leur nid et n'aperçoivent pas leur cage.
Georges riait et savait bien que sa mère ne résistait pas longtemps à la contagion de sa gaîté. Il souleva madame Berroy, la contraignit de quitter sa chaise, la mena à la grande cage qui faisait l'orgueil de M. Nicole, et lui fit admirer les oiseaux qui jouaient dans un rayon de soleil. Pendant cinq minutes, l'épithalame des fiançailles fut chanté par les prisonniers ailés de M. Nicole, et dans ce concert
naïf, madame Berroy oublia ses Inquiétudes; car elle avait autant de bonne volonté pour se consoler que pour désespérer.
Georges et Emilie étaient radieux. Leur confiance eût intimidé la sollicitude maternelle, dans le cas où celle-ci eût voulu lutter encore. Ils parlèrent un peu de \fi\XT mariage ; ils ne parlèrent pas de leur amour. La certitude de l'avenir Jes rendait fiers et calmes. Ainsi que des moissonneurs qui voient mûrir des miUiers de gerbes et qui dédaignent de prélever un épi ou un bluet sur la moisson future, ils regardaient d'avance leur destinée et la respectaient dans sa fleur, pour mieux en jouir dans son blé.
Il fut convenu qu'en attendant les assises de Seine-et-Marne, qui devaient se faire attendre deux mois encore, on publierait les bans, on préparerait tout pour cette solennité qui se célébrerait sans doute dans la prison ; car Georges et Emilie ne pouvaient partager les illusions qu'ils suggéraient à madame Berroy, et savaient bien que l'adoucissement ordonné par la cour de cassation permettait de prévoir encore une peine relativement pesante ; mais, ainsi que je l'ai dit, les mois ou les années de prison nouvelle leur paraissaient une condition de bonheur et non une menace. A leur âge, les sentiments ont besoin d'héroïsme, et ces amoureux, que la réalité d'une condamnation à mort avait meurtris sans les désespérer, devaient considérer comme un chemin
facile et doux celui qui n'était plus hérissé que de grilles et de verrous. Puisqu'ils avaient la vie pour alliée et leur jeunesse pour guide, que pouvaient-ils craindre? N'avaient-ils pas des gages suffisants pour se garantir le dénoûment de leurs épreuves passées?
Le dénoûment ! ce mot qu'Emilie avait prononcé, est souvent appliqué, bien à tort, au mariage, dans le monde, comme dans les drames, les comédies et les romans. Il semble que tout soit fini quand, après .quelques péripéties, deux êtres séparés, torturés jusque-là par des passions venueâ du dehors ou sorties d'eux-mêmes, se donnent la main pour ne plus se quitter.
Rien n^est fini, au contraire. C'est au mariage que commence la tragédie, publique ou privée ; et l'amour qu'un souffle contrariait a du moins le devoir pour témoin inflexible ou pour adversaire mortel. Dans la plupart des récits qui ne se contentent pas d'être de simples idylles^ le mariage est un épisode, et les auteurs d'une fiction ou les acteurs d'une réalité se trompent fatalement, quand ils se persuadent que le bonheur d'un couple est désormais fixé, que son destin est immuable, parce qu'on a ouvert devant lui un nouveau chemin sur un nouvel inconnu.
Georges et Emilie, si droits, si purs, si raisonnables qu'il fussent dans l'ivresse de leur ainour.
avaient-ils cette présomption ? et devons-nous laisser croire au lecteur qu'ils devinrent heureux, parce qu'ils réalisèrent leur rêve ?
Georges avait donné une part trop grande de son âme aux ambitions généreuses, et Emilie se faisait une idée trop belle des devoirs patriotiques de celui dont elle porterait le nom, pour que ces deux cœurs aimants s'enfermassent dans la jouissance étroite et égoïste de leur amour et trouvassent le bonheur en thésaurisant, pour ne pas les dépenser, leurs sentiments et leurs passions.
Ils s'aimaient : c'était leur armure. Ils voulaient aimer et faire le bien autour d'eux ; c'était le défaut de leurs cuirasses et l'entrée des blessures.
Nous aurons encore occasion de les plaindre et de les admirer, avant de les quitter.
Georges, à la liberté près, se trouvait parfaitement libre en prison. Non-seulement la chambre sur le rempart lui avait été rendue : mais il allait et venait dans la prison, reconduisait les visiteurs jusqu'à la porte de la rue, et il eût pu, très-facilement, sans môme engager sa parole, sortir à la nuit tombante et se promener dans Troyes.
Mais cet adoucissement, toléré par l'administration préfectorale, et qui tenait à sa position exceptionnelle, puisqu'il n'était plus ni condamné, niprévenii, l'obligeait à se garder lui-même, et s'il recevait tous les jours les visites de sa mère, il se refusait à les lui rendre.
M. Soudin prolongeait son séjour à Troyes. Étaitce pour empêcher quelque tentative maladroite des compagnons du Lion dormant? Ou bien n'était-ce pas tout simplement, tout sentimentalement, pour assister aux apprêts du mariage de Georges et d'Kmilie?
Ces promesses d'un bonheur qu'il avait perdu lui tenaient au cœur. Il ne pouvait se détacher du tableau de ces jeunes gens, volontairement rapprochés et unis par lui. Ce poème était son œuvre pour une grande part. Son œuvre ou sa découverte ? Car il reconnaissait qu'Emilie lui avait épargné considérablement de besogne.
Quoi qu'il en fût, il passait des heures entières avec sa sœur etËmilie à entendre parler du trousseau. Ce grand orateur, ce bourgeois qui semblait sorti de la grande Constituante, cet ami de Manuel et du général Foy, faisait ses délices des petits complots de ménage que la mère et la fille déroulaient devant lui. Il souriait à Ténumération des grandes armoires qu'il faudrait emplir ; il donnait avec une tendresse sérieuse son avis sur chaque chose, il se souvenait en
conseillant, et il conseillait pour se souvenir. Sur un seul point, il était obligé de prévoir, sans trouver en lui dp réminiscence, quand Emilie pensive demandait, en secouant la tête : Où f^udra-t-il transporter tout cela ?
Il était bien évident que le mariage n'abrégerait pas la prison, pas plus que la menace d'une condamnation nouvelle n'arrêtait, je ne dirai pas l'élan, mais la marche paisible, résolue, de cet amour qui entrait dans le devoir, comme les chrétiens entraient dans le cirque, le regard au ciel, les pieds dans \g sable ensanglanté parles victimes.
Cette perspective mélancolique, cette porte sombre qui s'ouvrirait devant la jeune épouse, troublait madfime Delatour dans ses calculs de ménagère. Son formalisme provincial était absolument déconcerté par ce mariage dont l'aurore éclairait les fenêtres grillées d'une prison. Elle n'osait se plaindre devant son frère et sa fille ; mais elle confiait ses scrupules à son mari, et de ten^ps en temps M. Delatour hasardait tout haut, en famille, cette réflexion : qu'on ferait peut-être bien d'attendre l'expiration de la peine que âeorges allait subir.
Emilie répondait alors à son père avec un sourire caressant d'enfant gâtée.
— Est-ce que tu aurais le courage de me voir vieillir pendant dix ans, s'il était condamné à dix ans de prisoii ?
C^U^ répmsQ qui dopnait \^ fv\m^ h fflfl^ame Kdatpiir coupqi^ cpurt aux plyepljpus; P^ rPS PQîlti«uaU à taiUer, à pvirler, à empiler |<^ Ijngedu trqus-
Pans ses proipenades, en tête-à-tête avec sa nièo0, ]|(. ^oudi^ ViQ craignait pa^ d'aborder la c|élicate question du régime auquel les jeunes épQu^ allaient être soumis ; piais pe n'était jamais pour décourager Vbérûïsipe d'Épailie, U l'appelait, en manière (\e plaisanterie ^prieuse, une Épqnim à l'école^ et lui parlait du Siibm^ intrépide qui la cpmpr^ait et qui y attendait.
l\ pe vint PAS upa seule fois à l'idée de M. Soudin fli de persowe que Qeprgps ppuvait être m égpïatp 4e permeUre pe déYPUpmei^t, CP prpdigievi^ a(}puqs- S^m^^U sa peipe.Ltîsapriflc^ était si vplQntaire de
la part d'Épailip qu'il faUftit l'accepter sjfflpiemant»
pour m être digna.
Dans les entrevues avep le prisonnier, la ppflversîjtipu 4^ M. Spudin était toute autre. L'oncle se souvenait alors de son (JeYQJr de pîjtriote, ûuf^fld il ayait dpupé dP9 pouyeltes d'Éroilie, quand il les avait effeuillées , comme dP^ feuilles dp rose ^^x\s le breu- ¥ftgô Yiril qu'il yprsait au prispnnier, il vidait avep 8pn jeune ami la coupe amère et le fortifiait Ppntre les décpptious, c'est-ll-dire contre le^ illusiqps «fl^velles, en l'attirant dans la fégipp des idées
mm*
A l'Age de Georges, on aime les hommes glorieux,, beaucoup plus que la gloire véritable, et Ton préfère les héros à l'héroïsme. Sans avoir la foi ardente de son ami Musse, qui assimilait Napoléon à Jésus- Christ , Georges ne pouvait s'empêcher d'associer ses espérances d'affranchissement, ses rêves de liberté future au nom du Prométhée moderne.
Quand M. Soudin lui parlait de l'insupportable compression du régime impérial, Georges essayait d'échapper à un aveu en suivant les aigles dans leurs courses aventureuses à travers le monde. Quand M. Soudin parlait de la France muette sous la botte éperonnée, Georges parlait de J'Europe prosternée devant l'empire français victorieux. Si, poussé par la logique de M. Soudin, le jeune libéral était forcé de convenir que ce grand conquérant n'avait en définitive rien conquis de durable, et avait laissé, pendant de longues années, se refroidir, sous le campement de ses armées, le terrain ensemencé de la Révolution, Georges en cédant protestait encore par un dernier cri d'admiration.
C'est qu'en effet, dans Napoléon, si sévère qu'on ait le droit de se montrer au point de vue de la morale, de la liberté, de l'intérêt positif et idéal des peuples, on peut toujours admirer cette somme de vie extraordinaire que la nature avait départie à un seul être humain. Imprudent, coupable, excessif, Napoléon, blâmé, condamné, maudit, reste prodi-
gieux. C'est par là qu'il séduit les imaginations; c'est par ce phénomène qu'il enivre jusqu'aux historiens eux-mêmes. Il est bien difficile de Tétudier avec sang-froid. Le pamphlet ou le panégyrique, la haine ou fenthousiame : voilà rallernalive. Ceux qui ont essayé d'écrire sur lui avec dédain et de nier sa force ont commis une grande erreur physiologique et une grande imprudence morale.
Ils donnent à ses défenseurs un avantage qu'on peut toujours leur refuser, quand on précise avec soin ce qui étonne dans cet homme démesuré, et en faisant, après les concessions nécessaires, les réserves indispensables.
M. Soudin discutait cette thèse avec Georges. Il s'efforçait de lui démontrer que Napoléon était une gigantesque personnalité et un tout petit principe ; qu'il était, non pas un produit logique de 17d9, mais un accident majestueux, un interrègne sonore.
— Imaginez, lui disait-il, dans un sol déchiré, une crevasse profonde, aux parois de granit, que les convulsions de la terre ont ouverte tout à coup. Le fleuve qui commençait sa course la rencontre, s'y verse, l'emplit et reprend ensuite son niveau. Admirez la déchirure, mesurez-en la profondeur; mais, dites-vous que sans elle le fleuve eût atteint beaucoup plus tôt les terres basses qu'il devait féconder.
Georges se rendait, mais avec peine; et si je ne
2ii LÀ ttoKt>B Dk Huit
craighMô de pahattre trop subtil dahs l'analyse de ses séntittients, je d^^ais que son amour mènle retardait sa conversion. Aimer, c'est crbire à Uh être hlimain, c'est mettre sa foi dans une personnalité. Les principes abstraits sont les solitudes des penseurs. Toutes les joies terrestres, toutes les espérances de bonlieul^, tout l'infini se fcondensait pour Georges dans Emilie. Il semblait dotic conséquent avec lui-même en condensant loiites ses espérances politiques dans un homme dé génie.
A la veille des nouvelles assises qui devaient statuer sur son soH, c'est-à-dire dans les premiers jours de juillet, Georges reçut une leçon sévère dé ia destinée. M.SoUditi, eil venant le tbir, Itii anndnça la inort de Napoléon.
— Ëh bîen^ réflondit Georges, qui cependant évâlt pâli, l'empereur est mort, vive l'empereur i
— j'aimerais mieiix, nion âmi, vous entendre crier : Vive la liberté qui ne meurt jamais ! Gardez votte piété; enfermez-la dans votre déiiil; tnaië ne lUttëÉ ^às cbnthë l'idblâtrie bourbonienne avec UHë idolâtrie bonapartiste. Soyei le soldat de la tléVblutiôn ftdii^âisé ; tie Soyez pâà le coUrtiâaii d'Uh héritier qui tl'a pas l'ambition de sdh héritage. SI demain le pays sortait de cette Restauration itti^îtlissanté, croyéz-vous que ce serait pour ^ecotntnencer une autre rëstauratibil? Il a fallu récrasëmënt de la France, l'invasioti, pour nous imposer les Bbtirbbns,
que là France ti'eût jamais rappelés. Sans un cbup dé force à Tlntérieur ou sans une guerre, cet enftint, qui ne porte pas même un titre français et qui n'a cessé d'être le roi de Rome que pour devenir le dtic de Reischtad, ne s'appellera jamais pendant une heure Napoléon IL Napoléon II,! ce titre môme est une ironie; il consacre un principe d'iiérédité du génie qui est le seul droit des Napoléon. Croyez-moi, mon anli, si les vieux soldats, si les paysans, si les gens naïft que ce météore a éblouis jusqu'à l'aveuglement restant napoléoniens^ quand Napoléon est mort, c'est par superstition; inais les esprits afifranchiff qui éroient fermement que les moftô ne reviennent pas, voient l'avenir dans l'application ded vérités que 1789 nous a révélées, que Ôonapartë avait confisquées et que la Restauration veut étouffer. Nous ne vivons plus |)our la monarchie j c'est la monarchie qui doit se faire tivàtttë pour noUS; Elle à perdu ses racines séculaires. Toutes les boutures du monde iiô les lui retldroût pas. BUe ne peut plus être cultivée en pleine terre française: N'essayer donc pas de croire \ malgW votre raison ; que si demain nous étions déli1r?éd de cette coterie de prêtres^ de femmes et d'étnigrés^ nous serions heureux de prendre un enffcint pour ' réparer les sottises des vieillards. Notij là science politique, comme toutes les autres sciences, ne retourne jamais en arrière. Elle marche, l'œil fixé
sur rinconnu du progrès ; et quand elle a des chaussures usées qui la blessent ou la retardent, elle en prend de neuves et ne fait jamais ressemeler ni remonter ses vieilles bottes !
C'est ainsi, par un langage expressif et familier, que M. Soudin essayait d'amener Georges sur le terrain nouveau que prit Topposition à partir de 1821.
Il ne s'agissait plus dès lors de querelles entre les impérialistes et les royalistes. La contre-révolution qui se croyaittout permis, parce que tout lui semblait possible, provoquait la Révolution. «Les sociétés secrètes, qui avaient été autant de petites chapelles napoléoniennes, cédèrent la place au carbonarisme^ lequel renfermait surtout d'anciens et d'irréconciliables adversaires de Napoléon.
•— Pauvre Musse I dit Georges, à la fin de sa conversation avec M. Soudin, que va-t-il devenir ?
— Il n'aura plus de prétexte . pour conseiller et pour tenter des imprudences, répondit M. Soudin.
— Vous lui en voulez ?
— Non, mon ami, je le plains ; comme je vous plains vous-même, d'avoir à subir l'expiation d'une faute dont le mobile a disparu. Une autre fois, Georges, ne donnez plus votre cœur tout entier à des opinions viagères, à des causes qu'une maladie de foie ou d'estomac peut brusquement anéantir.
— Ainsi, demanda Georges, il est mort d'un mal réel?
— Il est mort du mal de l'exil et du mal qu'il avait emporté de France. Rappelez-vous quel masque de cire avait l'empereur, après Waterloo I L'Angleterre l'a achevé ; mais la nature l'avait déjà condamné. Nous aurions eu son agonie sur le trône ; et qui sait si celte mort arrivant à Paris n'eût pas été plus funeste ? Dans quelle anarchie sanglante n'aurionsnous pas pu tomber! Quels généraux étaient dignes de se partager l'empire d'Alexandre ? J'ajoute, mon ami, que les médecins m'ont certifié que si les into« lérables douleurs provoquées par un cancer à l'estomac avaient torturé Napoléon aux Tuileries, nous aurions eu, pendant les dernières phases de cette maladie fatale, le spectacle de la plus sombre, de la plus capricieuse tyrannie. Malgré la sainteté de l'exil etrhonneur du martyre, il avait fatigué à Sainte-Hélène la patience de ses compagnons. Dans quelques mois, ses plus fidèles amis, les derniers, devaient le quitter ; et l'on cherchait vainement à recruter en France des courages nouveaux à la hauteur de cette épreuve.Madame de Montholon et Gourgaud revenus, et bien décidés à ne plus repartir, s'épuisaient à demander à tous les échos des suppléants pour relever de leur poste le général Bertrand et sa famille. Parmi ceux qui conspiraient pour préparer son retour, cherchez en beaucoup qui eussent consenti à partager sa captivité ! Vous risquiez follement vos tètes pour le ramener, parce que son évasion satis-
faisait tos haiaes. Yotre amour pour lui^ tout seul, ▼ouB eût moins exposés.... Est-ce rrai, Georges? L'insufQsance et Tittltiuissance de vos fanatismes vous soht-elles bien démontrées ? Il ne vous reste plus qu'à attendre) le front haut et plus résigné que jamais, le châtiment de votre complot inutile;
— Inutile, non^ monsieur, reprit Georges arec un peu d'animation. Il n'est jamaiâ inutile, sous un régime détesté^ de donnet* des formules à la conscience de ceux qui souffrent...
— Encore faut-il que la conscience d'épuré à ces fbtmules I
— Il n'est pas inutile non j^lus d'interrompre la prescription.
— Enfant! il n'y a pû& de prescription possible cotitrë la libertés Elle est toiyours due i elle n'est jamais oubliée. En la réclamant) sans avoir des èhanéés de rdbtenlri on la retarde; c'est surtout pour mériter d'ôtrë libresi qu'il faut être pdtients.
^ Cô qui prouve, selon vous, reprit Geor^ges ateti uh ëfibrt de gaieté, que j'ai été impatient et imprudents j'accepte IB feprofché Qui est aussi Utle ëxtîUsëi et je souhaite^ eh égdïstë, què les juges de Seitië-ët^ Màrtie l'acceptëht égalemëtit.
Le soir même de cette conversation ^ Geor^e^ quittait la prison de Troyes pour la prison de B*ëlun.
Le voyage se fit à ses frais, en chaise de poste.
L'autorité arait consenti à cette fayeuri soùs la eon^ dition que la nuit la dissimulerait.
M. Jeanson avait accepté la mission de remplacer les gendarmes.
Il fut la seule escorte du prisonnier^ arec M. Boudin.
Emilie était partie le matin avec son père^ comme une avant-courrière d'espérance.
La soirée était belle; la nature^ qui be prend jamais les deuils humains; souriait arec soti sourire habituel à ces campagnes où tant de pautres gens^ qui croyaient à Napoléoti plus qu'au botl t)iéU{ allaient pleurer l'empereur mort.
Le voyage parut une promenade i ftt quand oeorgés iUt èbtonê dans la maison d'eirrdt de Melutl) il entra dans sa cellule âyee une telle bduflëd d'alt et de gaieté que le geOliet* i^ut se dire :
~ En Toilà un qui est sûr d'avancé dé SDH ttBteih0i Il Vient sans doute pour être acquitté.
Berroy savait, au contraire^ qu'il devait être toUdamné ; mais il savait aussi qu'Emilie Tavait précédé, qu'elle serait à l'audience. Il d'était foUetUëtlt imaginé) pendant la route^ tout en bausant aVëe M. Soudin et M. Jeanson, qu'il respirait dans les parfUtnS de l'été, un souffle d'elle, le parfum de leur amour. Voilà pourquoi, après avoir embrassé M. Boudin et chaudement remercié M. Jeanson, il de coucha de bonne humeur, et sMi ne dormit pèê^
rinsomnie [classique qu'éveille les remords ou que suscite la peur, n'eut rien à prétendre dans sa douce veillée.
Aux termes de l'arrêt de la cour de cassation, Georges devait comparaître devant les assises de Seine-et-Marne, pour entendre les juges appliquer les articles de loi, méconnus ou violés par les juges de Troyes. Mais le procès ne devait pas recommencer ; et rirréfragabilité des verdicts du jury était absolument respectée. L'avocat ne parlait, après le procureur du roi, que pourdiscuter l'application des peines. Cétait un simple dialogue juridique dont l'accusé était l'auditeur et le témoin.
On ne s'attendait donc ni à des incidents dramatiques, ni à des débats prolongés; et la curiosité du public, si elle était éveillée, ne pouvait compter sur les aliments ordinaires. Mais la conspiration des compagnons du Lion Dormant^ inconnue ou oubliée déjà à Paris, avait fait du bruit en province. Les libéraux de Melun, prévenus par les libéraux de Troyes, voulaient donner un témoignage de sympathie à ce jeune homme, si cruellement frappé d'abord. lies avocats de la ville avaient parlé d'un banquet à offrir à M. Soudin. La situation particulière de Georges Berroy, fiancé à la nièce de son défenseur, était connue dans quelques salons de la ville. On savait que ce beau jeune homme avait été pris en pitié par les dames de Troyes, et les dames de
Melun ne voulaient pas se montrer plus inhospitalières. On apprit plus lard que les juges avaient été vivement pressés par des avocats en robe de soie, qui plaidèrent en faveur de la jeunesse et des repentirs nécessaires de ce conspirateur, occupé maintenant de son amour et de son mariage.
On sait qu'en 1821 il n'existait pas, juridiquement, de circonstances atténuantes. Mais ce que Ton ne pouvait plaider à l'audience, ce que Ton ne pouvait demander au jury, dans les cas analogues à celui de Georges Berroy, l'opinion publique le demandait aux magistrats. C'était une ressource bien incertaine, mais qui souvent avait son efficacité.
La salle des assises de Seine-et-Marne fut donc remplie, comme l'avait été la salle des assises de l'Aube. Quand Georges parut, un murmure flatteur accueillit son entrée. On regretta beaucoup qu'il ne fût pas mis à môme de subir un interrogatoire, de répondre à des questions, de parler, tant on lui trouvait de l'éloquence, rien qu'à le voir sourire et regarder.
Georges avait devant lui le doux visage d'Emilie, et l'éloquence muette de sa bouche entr'ouverte par un sourire, de ses yeux brillants, n'était que le reflet du baiser silencieux et du regard tendre que lui envoyait sa fiancée.
Le greffier donna lecture delà déclaration du jury de l'Aube, que nous connaissons, de l'arrêt de la
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Cour dé cassAtiod, tftii saidissait la bour d'assiseâ de Beine-et-Marne ; puis le procureur du rdi recjtlit rapplieatidn de la loi. M. Boudin eut à son tour la parole. Il ne s'agissait pas pour lui d'une pilaidoitiô; mais dans les quelques obserrations qu'il présenta^ l'avocat de Georges fit une allusion rapide à la mort de Napoléon qui désarmait pour toujours les conspirateurs napoléoniens^ et qui devait désarmer la justice à leur égard ; il recommanda, sans faiblesse^ à l'indulgence paternelle des magistrats, ce fils dô famille, épris d'idéal^ qui^ dans la ferveur de ses vingt-trois -ans^ s'était passionné pour la liberté; et regardant bien en face sa nièce» afin d'attirer tous les regards sur elle, il parla de l'avenir qui cotnniençait pour Georges, des espét*ances qu'un arrêt trop sévère assombrirait;
Quand il eut fliii, \xh léger b^uit d'approbatioti courut dans la salle i les juges qui n'ataietit pas été exposés à s'ennuyer ou à s'irriter de longs et flitigants débats avaient un air indulgent qui l^ettibld de favorable augure- Le soleil ruisselait à t^ate^s les hautes fenétred et dilatait les cœurs. Le ChHst suspendu au-dessus du tribUtial u'atait Heti de fïrotiche et outrait selS bras pour béhir; la robe dil président ne paraissait pas sanglatite^ cotutUë belle du conseiller qui avait prononcé la Setitéticë aUt assises de Trojes ;* mcUs sa coiiletit* semblait dne parUre.
Pendant que les jugea se letoient Ëi se reliraient derrière leurs fouteuils pour délibérer; pendant que l'assistance attendait dans un silence respectueux, on entendit les oiseaut chanter dans les arbres yoIsins. Ils jugeaient l'accusé et les juges et proclamaient l'indulgence de la nature, l'absolution universelle pour toutes les fautes, les folles^ les faiblesses, les orgueils de l'espèce humaine. Ils préparaient aussi un refrain ^ une ritournelle ironique pour la complainte de la justice.
Le bruit des fauteuils remués par les magistrats fit taire le silence susurrant de l'auditoire et intimida les oiseaut au dehdrs. Les juges reprenaient leurs places, et le président, après lin soitrife dt^eUlai^e qui proclamait ou promettait Tindulgenee^ ]}ro2idnçfik l'arrêt.
Georges Berroy^ recôiltiil coupable pAt le jury de l'Aube^ était condamné à huit nméieÈ de iàntii^èrnenti
La plupart des assistants se sentaieiit sdUlagés par cette ctindamtiatioti dont la H^tiëUr tl*fil Meh d'apparent. Un banni de vingt-qUatre ans n'est qu'tin voyageur malgré lui. L6 gratld mêll d'êt^6 ëdnt^aiut à parcourir l'Europe ou le monde^ quand on a l'âme ouTerte, le gousset garni; quand on peut emmeiiet* atec soi une compagne aimée et qui tous aime I Peu s'en fallût qu'on n'applaudît à cet arrêt. Énlilie se^ra la main de son père atec fbree.
— Tu me dis adieu déjà, murmura M. Delatour, ému de cette étreinte.
Georges sentit son cœur battre avec force ; citait plus que la liberté qu'on lui donnait; c'était l'affranchissement des devoirs pénibles que son patriotisme n'eût pas récusés.
Aussi, quand le président^ conformément à la loi, le prévint qu'il avait trois jours pour se pourvoir en cassation, Georges se pencba-t-il sur M. Soudin pour lui dire :
— Cette fois, monsieur, nous ne protesterons pas. Sans être attristé, M. Soudin était sérieux :
— Nous n'avons plus de prétexte pour aller en cassation, répondit-il simplement. L'arrêt est parfaitement régulier.
— Vous paraissez fâché ?
^ Je suis surpris. Je m'attendais à trois ou quatre ans d'emprisonnement. Les juges ont voulu concilier leur pitié avec le respect de la chose déjà jugée. Ils s'imaginent avoir été cléments.
— Ne le sont-ils pas ? Je vous assure que je me sens presque heureux.
M. Soudin ne voulut pas troubler cette joie naïve, par les appréhensions de l'exil. Peut-être aussi ne redoutait -il ces huit années de bannissement que parce qu'elles allaient lui enlever à la fois sa nièce et Georges. Il craignit de paraître égoïste en assombrissant le touchant égoïsme des deux jeunes gens.
<- Vous avez raison, mon enfant, reprit-il plus gaiement, la prison est après tout un nid maussade pour des amoureux. Nous allons pouvoir vous marier et vous chasser ensuite dans un paradis sans bornes* Vous pourrez, à votre tour, multiplier les horizons de votre lune de miel. Je ne vous dis pas de la faire durer huit ans. Je m'en rapporte à vous.
Georges dut retourner en prison; mais la maison d'arrât n'était plus pour lui que l'auberge de la jus* tice, pendant qu'on préparait les relais de son voyage. En attendant les dernières formalités, c'est* à-dire un passeport, il devait redevenir l'hôte de * M. Nicole, ou plutôt son otage. Il fut facile à M. Soudin et à M. Jeanson, qui aida l'avocat dans cette démarche, d'obtenir que le condamné revint immédiatement à Troyes. Le préfet de Seine-et-Marne s'engagea à s'entendre avec son collègue de l'Aube pour faire parvenir, dans le plus bref délai, le passeport nécessaire, au moins jusqu'à la frontière.
Emilie avait remarqué le nuage léger de mélancolie sur le clair visage de M. Soudin, et, sans en être alarmée, elle en subit l'influence. Elle comprit que son oncle trouvait l'épreuve du bannissement
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moins brutal» sans ddtitë que celle de là prisoil, mais plus difficile, plus délicate peut-êlré à supporter. Elle accepta ce detoir arec un redoublement de teUdresse et se dit :
^^ iï*aurais été pour George Id liberté pendant sd prison ; il faut que je sois la (iatrië pendant son exil.
Quand elle le rerlt après Taudiebce, qUaild elle lui serra la main, quand elle lui offrit son fhbnt , elle ayait dans les yeux une telle flamme, sur la bouche un tel frémissement d'amôlir, un tel désib de sacrifice, que Georges^ exalté, rétnercia une fbis de plus les bons Juges auxquels il détail Cette trânidQguration;
Après Taudience, dn permit au cbUdaïUné de dtner en fabaille daiis la priâbn, c'est-à-dire aVeb M. Boudin, U. Delatour et Emilie. Vers la fin du repas qui fut ^aii d'une gaieté attendrie, M. SoudiU fut appelé au dehohS; Il s'absenta pendant Une demi-heure, et dit à Georges en rentrant :
— Je vous amène un convive qui est en retard; mais il ne lui a pas été aussi facile qu'à nous d'obtenir la permission de dîner avec le héros du jour.
Georges se leva et courut au-devant d'Anthyme de Musse qUi l'étt-eigtlil avec uiie sorte de sahglot. Cette douleur parut Singulière à M; Delatdûr; les autres qui ediindissaient l'IttipëtUeusë sensibilité dU tnillâthe, lie rëti êtdtlnèWnt paé, 11 {joutait ^ dvclf dttiiô
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eet accès de Sensibilité ciutrfe chose cttie l^éttioliotl d'uh adieu. Dès qu'il put parler, Atithyme dit eti s'asseyant:
— Je vous deinande pardon de tria faiblesse^ niessieurs et vous, mademoiselle ; j'ai les yeux lâches, mais le cœur sloïque^ et le téritable deuil Je l'ai au cœur. Je vais perdre le seul être que j'aimasse en France^ et j'ai perdu mon empereur. Ma vie n'a plus d'horiEon. Le soleil est éteint derrière moi, fet la lumière qui me montrait TaTenir se recule dans un lointain qui m'échappe. Georges, mon ami, je vous demande, non pas de m'emmener, j'attristerais votre voyage, mais de me permettre de vous rejoindre, dès que vous serez installés. Je ne teux plus de la France; et surtout, je ne veux plus de l'abomiila* ble liberté qu'on m'a laissée, au prix de mon déshonneur. Ohl ne faites pas de gestes d'amitié, moucher Georges, ni de gestes d'estime, monsieur Soudin; Je sais que vous m'aimez, mon ami; je sais que vous m'estimez, monsieur. Quelques carhàrades aussi» qui connaissent l'histoire vraie, me serrent la main, comme d'honnêtes gens saluant un h bnnête homme. Mais je n'en ai pas moins au cou ce collier qui m'at- 0ehe à la police; je sens toujours tna chatne; et quand je vais la faire contrôler, le regard bienveillant ou ironique du commissaire me fait bondir 16 cœur dans la poitrine. Je suid tenté d'étrangler l'agent qui me prend pour m niais, ou pour lin de
des pareils. Si je ne m'en vais pas, je tenterai quelque jour cette folie, et je me ferai sauter la cervelle , après l'avoir faite. Il vaut mieux que j'échappe à la tentation, à cet horrible désœuvrement. Je ne puis vivre ici, sans aimer quelqu'un, sans haïr quelque chose, sans conspirer. Vous me trouverez un petit emploi, n'importe lequel, de quoi acheter du pain tous les jours, du tabac toutes les semaines, et de la poudre à l'occasion I Je vois bien que ce gouvernement-ci durera encore au moins dix ans. La République fait peur; Napoléon n'est plus là pour faire envie ; ceux qui veulent inventer des prétendants y perdent leur science et leur intrigue. L'air qu'on respire en France est lourd, bète et tragique, il s'y mêlent des odeurs d'échafaud qui soulèvent le cœur. Je veux partir. Je vous suivrai. Si vous aviez été condamné à la prison, je me serais condamné, moi, à un cachot plus étroit; je me serais enfermé sous terre. Vous êtes libre ; je consens à vivre encore. Vous partez? Je pars: où allez- vous?
— Je n'en sais rien encore, répondit Georges, en regardant Emilie.
— Au fait, il est temps d'aviser, reprit M. Soudin. Je vous ferai délivrer le passe-port, pour le pays de vos rêves; mais enfin, quel est*il? des jeunes époux partent volontiers pour l'Italie ?
— Je serais jalouse des pays trop beaux, dit Emilie; l'admiration distrairait trop nos &mes.
— C'est bien, ma nièce, j'aime ce refus. L'Italie est la récréation nuptiale des jeunes mariés qui ont peur de l'ennui.
— Pour tous le grand soleil et le beau ciel sont des trésors agréables, dit lentement Musse, avec un soupir qui évoquait sa brûlante patrie.
— Nous n'avons pas besoin de connaître un soleil plus chaud que celui-ci, répliqua avec un fin sourire Emilie qui se sentait soutenue par son oncle, et j'aime les cieux qui prennent quelquefois des nuages.
— Alors, vous irez en Allemagne, demanda Musse d'un ton de reproche.
— A Ooblentz? comme des émigrés? Oh non, répondit Emilie.
— A la bonne heure, mademoiselle. J'en veux à l'Allemagne et aux Allemands ; ce sont eux qui ont commencé la débâcle.
— Puisque l'on me consulte, continua Emilie d'une voix douce, mais ferme, et qui laissait voir un fond solide de réflexions intérieures, sous l'évocation capricieuse en apparence d'une terre d'exil, j'avouerai ma préférence pour un pays qu'on dit charmant sans éclat et doux sans tristesse, pour la Hollande I
— Quoi I ces brouillards, cette brume, ce marécage marin! s'écria Anthyme avec un frisson de créole.
— Oui, répliqua Emilie, ce brouillard qui oblige aux maisons bien closes, cette brume qui fait qu'on
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S0 tiaqt pc^r la main, ce pays de Tordre, de la propreté, de la logique, où la nature, loin de distraire celui qui travaille,] ui rappelle qu'elle est elle-même une conquête de l'industrie I Voilà ce que j'ai lu dans les livres de voyages , et voilà ce qui me tenterait pour moi et pour mon mari.
— ^.llons en Hollande I s'écria Georges avec enthousiasme, c'est }a terre classique de la pensée libre. C'est là que Mirabeau s'est réfugié.
— t'exernple n'est peut-être paa celui que je youlaisi, dit M. Soudin d'une vqix grave. Notre ami Georges fera le voyage en meilleure popapagnie que Mirabeau; mais le pays est bien choisi, Georges y fera l'apprentissage de la réflexion ; ÉmUiô celui du ipénage. Quant au soleil, H. de ¥uss^, ne calom- :piez pas celui de la Hollande* Il se pache quelquefois dans le ciel ; on <ie le voit pas toujours k tfayers )ps ^Ue^ d'un mouUn h, y&^\ ; p^ais il reluit sur les passefple^ des ménagères, e^ il resplendit sur If^s toile§ ^^ Ilemhrandt,
-r 4lprs, won ami, trc|UV^?-moî un métier k foire ep Ilollande, dit Musse en soupirant et en se tqur- UftUt vers Berrpy.
— L^ Hollande ! c'est bien loiu» PiU^'o^ura M. De-
ifitour.
— Vous en serez quitte pour rester plus longtemps
avep pous, qu^fld Ypus viepdre* UQUS yoir, dit Geor ge^.