I.A |10ND^ QB lYUIT
— La terre d'exil, reprit M. Soudin, n'est jamais plus di\irQ aux pieds de l'exilé que quand elle est trop voisine de la patrie. La proximité des frontières aiguise les regrets et tourmente les désirs. D'aillpurs, qui peut affirmer que des événements prochains n'abrégeront pas cette séparation ? Je ne suis pas si découragé que M. de Mvissé.
— L'empereur est mort I dit Musse, en secouant la tête.
— C'est un porte-drapeau disparu, mais le drapeau demeure, répliqua M. Sjqudin.
— Il faut un homme pour le porter.
# — Les hommes ne n^^^^qu^nt j^imais siux idé^s; les idé^s pqanquept plus souvent aux I^piumes. Il y a treute-deux ans, nos aines commeucèreut \^ flévolution, sans se connattrq entr^ eux et sans ch^fs. La logique les poussait et la patrie les conseillait ; le 4^sordrQ vint, quand les personnalités surgirent. En politique, comme en algèbre, ce qm l'W doit apprçnclr^ d'abord, ce sont les termes du tl^éorème ; la preuve vient plus tard, et l'inconnu se dégage au fur ^t è^ mesure de l'opération. Nous savons tous que le tempérament de la France repousse ce régime, et que l'esprit moderne le condamne. C'e^t assez pour nous tenir en éveil. L'histoire est une coifspiration percpanente çoqtre le passé, et )§ nécessité du mopaent improvise les. révqlutipUMires. Je ne puis m^\^9 « ces e^f^uts lejftHr e| \%mf^ de
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leur retour; mais je leur dis: Espérez, cotncûe j'espère. La patience leur sera facile. Ils ont tant de bonheur présent à épuiser, avant d'en arriver seulement à l'espérance.
Ces dernières paroles éteignaient à propos dans rémotion des adieux les petites flammes qu'une discussion politique en se prolongeant pouvait attiser. Il fut convenu que Georges, dès son installation à l'étranger, préviendrait Anthyme. M. Délateur se résigna, et chacun sortit de la prison avec son rôve, en laissant Georges dans la Dèvre du sien.
Quand M. Soudin se trouva seul avec son beaufrère et sa nièce dans l'hôtel : *
— Viens, que je t'embrasse tout à mon aise, dit-il à Emilie avec une sorte de transport jaloux, en lui ouvrant les bras. Dans quelques jours, tu ne seras plus à ton père, à ta mère et à moi ; je veux te bénir une dernière fois, dans ce sanctuaire de mon Ame que toi seule connais, et qui va se refermer, quand tu nous auras quittés. Tu réalises le songe que j'avais fait. Est-ce parce que tu es la fille de ma sœur ? Est-ce parce que tu es mon élève ? Je n'en sais rien; mais tu m'as compris, tu m'as deviné en toute chose. Tu as le cœur que j'aurais voulu donner à mon enfant. Tu as le courage que je souhaite aux femmes françaises ; et jusque dans le choix de votre exil, tu as satisfait aux subtilités de ma conscience. Oui, tu as raison de préférer les pays qui sollicitent l'énergie
par leur température et par leurs mœurs, aux molles contrées qui dissolvent les forces. Tu pressens avec raison que ton bonheur est le commencement d'un devoir. Nous te donnons pour mari un homme honnête, loyal, brave et intelligent, que l'enthousiasme pourrait égarer, et dont l'enthousiasme est devenu de Tamour. Ne laisse ni s'affadir, ni s'aigrir ce cœur que tu tiens dans ta main. Il aura ses impatiences, ses tristesses ; tu emportes avec toi, dans, tes yeux, sur ton front, le portrait, l'ombre d'une rivale, l'ombre de la patrie. N'en sois pas jalouse. Fais-la aimer autant que toi-môme. Georges est le plus digne compagnon que tes parents et moi nous ayons pu choisir. C'est un héros ; fais-en un homme, et tu auras bien mérité du pays autant que de notre tendresse.
Emilie écoutait gravement, avec une attention pro^* fonde^ une application infinie, cette exhortation de son oncle. Il s'était assis et lui tenait les mains. Elle, debout, les yeux à demi voilés, avec ce mystérieux sourire qui est comme la lueur du génie féminin, elle aspirait cette bénédiction qui la pénétrait par tous les pores. Sa poitrine se soulevait et s'abaissait par un mouvement plus rapide, et s'emplissait d'un soufQe chaud et léger à la fois. En môme temps que l'oi^ueil d'être bien jugée, que la joie d'être aimée, le pressentiment des délices d'un mariage selon Dieu, selon la patrie et selon l'amour, ouvrait en elle
toutes les soyrces de l'extase, contenait le flot qui battait sa poitrine, l'empêchait de déborder; et la chaste clarté qui tombait de ses paupières, en répandant comme une rosée lumineuse sur ses joues, attestait à la fois la force et la grâce sublime de sa volonté.
Emilie ne pleura pas. M. Delatour^ en bon père de famille que son enfant unique va quitter, ne cachait pas ses larmes. M. Soudin laissait voir les siennes.
— Il me semble, dit-il avec bonhomie, en embrassant une dernière fois sa nièce avant de rentrer dans sa chambre, que j'ai ressuscité ma chère femme, et que je yais la perdre une seconde fois pour toujours.
Le lendemain, de bonne heure, M. Jeanson remenait Georges Berroy à la prison de Troyes. Par politesse pour la justice^ et par impatience d'annoncer la bonne nouvelle, M. Delatour, M. Soudin et Emilie étaient partis à l'aurore.
Le préfet de l'Aube, dès qu'il connut Tarrêt de la cour d'assises de Seine-et-Marne, voulut dégager l'administration de rimpop.ularité que le parquet de Troyes allait encourir. Il fit prévenir en toute hâte M. Soudin que Georges Berroy, s'il le désirait, était prisonnier sur parole, dans la maison maternelle^ jusqu'à ce que le ministère eût envoyé le passe-port pour l'étranger.
M. Soudin remercid, mais refusa àii nom de son client. La prison, dans ces conditions nouvelles, n'avait plus rien de douloureux, et la présence de Georges dans la maison de la rue du Bois pouvait provoquer des rassemblements, des manifestations embarrassantes pour l^auto rite.
Dix JOUTÉ après le voyage de Meltiii, la ville de Troyes était en grande rumeur. Où devait célébrer, dans la nuit prochaine, le mariage de Georges Befroy et d'Emilie Delatour. Je mô hâte de déclarer que rheure de ipinuit n'avait paë été Impoâéô pair Tautorité. C'était, dans ce temps-là, et c'est peiltêtrô encore aujourd'hui, un grand lu;£é eu pro- Yiiiôe, de se marier à ininuit. Où ne sô présebvait pas toujours de la foule, car la curiosité inspirait aussi le courage dô veiller. Mais il semblait que léi cérémonie religieuse empruntât plus de majesté, plus de pudetii* à ces ténèbres. On dotmait du mystère et de la poésie atbt plus prosalq'ueâ mariages. Sô marier à ininuit, tomme dans les romans ; sentir souii son voile la fraîcheur qui double le frissonnement dô l'émotion ; paraître plus jolie â ceux qui vous voient passer, comme un léger fantôme blanc dans la nuit; jouir de la musique de l'orgue dans un plus grand silence ; troubler ensuite par le fracas des voitures de noce le Sommeil dé ceux qui ne se ftont pas dérangés ; puis enfin payer beaucoup pluiil cher : voilà les grandes raisons de ce luxe.
Je ne m'explique pas pourquoi le môme goût pittoresque et sentimental n'a pas fait choisir la même heure pour les enterrements. Quelle pompe i Quelle harmonie lugubre ! Mais les morts sont moins exigeants sur l'étiquette ; et la vanité qui fait voiler la pudeur sincère des jeunes époux, commande qu on mette en pleine lumière la douleur des héritiers. L'homme est toujours plus fier de ses deuils que de ses joies.
Georges et Emilie s'étaient conformés à l'habitude, au voeu de leurs parents. Il leur importait peu que la bénédiction du prêtre descendit sur eux à minuit ou à midi. Ils savaient que Dieu les bénissait à toute heure. La seule prétention de Georges, aidé dans cette ingénieuse vengeance par M. Soudin, fut de faire rédiger son contrat de mariage dans l'étude et par les soins de maître Capitain.
Le notaire, depuis l'arrêt de la Cour de cassation^ était revenu et avait repris, imperturbable, sa place dans son fauteuil à pattes de griffon. Il reçut, sans sourciller et sans s'étonner, l'ordre qu'on lui donna de préparer le contrat ; il semblait trouver le choix tout naturel, puisqu'il avait été le notaire des deux familles. Il entra sans pâlir et sans rougir dans la prison, et la tète haute, impassible, comme à l'heure où il avait rompu les cachets de la lettre de Georges, il tendit, dans le parloir de la prison, la plume à son jeune client, à sa victime.
M. Soudin ne se sentit pas assez miséricordieux pour lui adresser la parole. Georges, qui se faisait un point d'honneur de cette vengeance, accentua, peut-être un peu plus qu'il ne le fallait, le mot merci, quand M. Capitain eut terminé sa besogne. Mais ce fut tout. Un étranger n'eût jamais pu soupçonner que ce notaire avait été la cause d^un drame mortel, et que la tôte fine et fière qui s'inclinait devant lui avait failli tomber, parce qu'il l'avait dénoncée. Cravaté de blanc, solennel, correct, il s'acquitta de sa t&che,.sans une seconde d'embarras. On l'eût pris pour le supérieur hiérarchique de M. Nicole , et quand il emporta le coi^trat, on eût dit qu'il levait l'écrou du prisonnier.
A minuit précis, le suisse de Sainte-Madeleine, fraîchement poudré, en culotte courte, en bel habit rouge, avec un baudrier qui battait ses mollets, vôtu comme le Bourgeois gentilhomme, coiffé comme M. de Dreux-Brézé à l'ouverture des États-Généraux, une main sur sa hallebarde, l'autre sur sa canne a grosse pomme, attendait le cortège. Derrière lui, tout au fond, à travers l'arcade sombre du magnifique jubé qui orne l'entrée du chœur, on voyait briller les cierges sur l'autel.
Une vague rumeur sortait de l'église; l'assistance était déjà nombreuse; les pauvres, ceux qui avaient un privil^e de M. le curé, et ceux qui, venus des aqtfos paroisses, étaient refoulés par leurs concur-
24Ô LA ROKDB de MUlT
rents, formaient une double rangée sous le porche. Bientôt on entendit le roulement des Voitures. J'ai prévenu que les loueurs étaient rares en 1821 dans la ville de Troyes; et Georges, en habit de marié, était transporté bruyamment à l'église dans la même calèche qui l'avait conduit, après sa condatnnation à mort, du tribunal à la prison. U s*en souvint et en rit, avec un petit retour philosophique sur les contrastes de sa destinée.
Le suisse fit résonner plusieurs fois sa hallebarde enrubannée sur les dalles du péristyle. L'orgue éclata en fanfares, et le défilé commença.
On se rappelle encore â Troyes cette noée qui empruntait un caractère singulier à ces étranges préliminaires et aut circonstances qui devaient la suivre. Vers 1840, il n'était pas rare d'entendre des Vieilles dames parler avec ostentation de la robe qu'elles avaient ftiit faire, ou fait remettre à neuf pour le mariage d'Emilie Delatour et de Gheorges Berroy. Oette cérémonie fdt une date également mémorable pour les tarifs de la sacristie ; et quand plus tard, on eut & débattre le priy d^une messe Chantée avec l'orgue, à minuit, M. le vicaire, chargé des détails, avait soin de dire :
*— Voulez- Vous une messe comme celle du mariage Berroy-Delatouf ? ce sera tant*
U est probable que, pour compenser l*ennuî de bénir un conspirateur, ennemi du trôné et vraisém-
hk RONDE DE NUIT 24t
blablement emiemi de l'autel, on avait un jpeu surfait le pril de Ih cérémonie. Mate qui donc, de M. Delatoub ou de madame Ôerroy, eût osé maN chander cette nuit-là ?
Georges, malgré la modestie que lui donnait Taccablement de son bonheur, parût entrer comme en triomphe. l)epuis un an bientôt qu'on était habitué à le plaindre dans la ville, on Tavait fait si beau en conspirateur, qu*on voulut le Voii* tratisflgUf é ; et jpeU s^en fallut que les dévotes & son grand ctôur Uë Jurassent (jumelles avaient retliarqué une aubéole autour de son front.
Il souleUait sa mère, qui ne savait plUâ trop si elle vivait encore ou isi elle rôvait de vivre. À la mairie, elle avait failli s'évanouir; mais en touchaht le deuil de régiiôe, elle s'était ranimée, comme si elle n'eût dû jamais sortir de cette maison sainte, de ce pârddiâ mystérieux où elle retrouvait son ftls, oÛ on Ihi donnait une fille, où elle voyait Dieu.
Emilie n'avait plus ni courage apparent, tii fierté visible ; et la joie de se sentir faible, de se dissoudre, pour aliisi dire, dans l'ivresse féminine qui i^âecablait, augmentait encore eette faibleâsé. Elle Venait pour prier, pour pleurer, pour remercier Weù, et pour se recueillir dévotetuent; mais à travers Sbn émotion pieuse une Voii qui chantait sur l'orgue èe faisait enteudre au fond de son ctidur et lui disait :
— C'est cela l'amour I
Elle ne se sentait pas sacrilège d'écouter cette voix, et la volupté chaste qui brûlait en elle, comme un encens, ne lui donnait aucun remords. Elle était tremblante, et se trouvait redevenue petite fille, disposée à l'extase, ainsi qu'au jour de sa première communion, en même temps qu'elle écoutait les premières harmonies de la femme aitnante. Tout au fond de son cœur, la pensée vaillante qui se laissait volontairement opprimer, se réservait une revanche, et devait lui rendre bientôt l'énergie de la lutte etda devoir. En attendant qu'elle devint la femme d'un banni, elle voulait être l'épouse charmée de Georges.
L'église de la Madeleine de Troyes avait déjà, eu 1821, le privilège des belles cérémonies et d'un luxe que l'église Saint-Jean-du-Marché, sa voisine, lui enviait.
Les dames dévotes eurent donc im spectacle de premier ordre qui ne laissait rien à souhaiter.
Les libéraux souffraient bien un peu de la part excessive accordée par Georges à l'élément clérical, dans la fête de son mariage; mais en 1821, ceux qui criaient le plus contre le clergé n'osaient pas toujours se soustraire aux habitudes religieuses de leur enfance. Napoléon, dont l'influence était encore profonde dans les idées, et l'empreinte visible dans les mœurs,avait envoyé ses grognards chanter desTeDeum et des Domine salvum foc imperatorem dans toutes
les cathédrales de rEurepe, Il malmenait le pape, mais il voulait qu'on respectât les curés. La haine même que la Restauration provoquait contre la congrégation et contre l'influence jésuitique obligeait les libéraux à une sorte d'impartialité dont la religion catholique profitait. Les enterrements civils étaient fort rares, sinon inconnus, et quand Talma mourut, en 1826, l'opinion publique s'étonna et se scandalisa presque de ce qu'il avait refusé les secours de la religion.
La révolution de 1830 se Qt aux cris de: A bas la calotte /et pourtant, bien peu de gens s'abstenaient d'aller à la messe. La révolution de 1848 s'accomplit sous l'influence de sentiments bien différents. On envoyait Lacordaire à l'Assemblée; on associait les prêtres à toutes les manifestations de la République ; on leur faisait bénir tons les arbres de la liberté, qui moururent de ces bénédictions -là ; mais le goût des offices diminua dans la bourgeoisie, et les mariages, comme les enterrements civils, commencèrent à venir à la mode.
J'indique ces nuances, pour être exact, nullement pour excuser Georges Berroy, qui n'avait pas be* soin d'excuse.
Esprit religieux, âme tendre^ il priait avec sincérité aux heures importantes de sa vie, n'avait pas honte de prier, et ne voyait aucune incompatibilité entre sa foi politique et sa foi chrétienne.
Aussi personne ne le blâma, même ceux qui ne croyaient pas comme lui.
Un détail de la cérémonie toucha vivement, mais diversement, Tassistance.
Une des deux demoiselles d'honneur était inconnue à la ville entière.
Venait-elle de Paris? Était-ce une parente de Georges ou d*Émilie, arrivée seulement le soir môme ?
Grande, belle, vêtue de blanc, ne manquant que d'un voile et d'une couronne pour ressembler à la mariée, qu'elle dépassait de la taille, elle paraissait si heureuse, si émue, elle priait si bien, elle quêta avec tant de grâce, que pendant quelques minutes les commentaires et les interrogatoires devinrent pressants.
Un jeune avocat satisfit la curiosité générale en parlant à sa voisine, qui transmit les renseignements à d'autres voisins.
— C'est mademoiselle Jeanne Nicole.
— Quoi ! la fille du geôlier ?
— Dites l'ange de la prison.
— D où vient-elle? on ne l'a jamais vue 1
— Elle ne sort jamais.
— Voilà un singulier choix.
— M. Berroy ne pouvait mieux choisir; il acquitte une dette.
— À la place dé mademoiselle l)elatour, je trouverais la reconnaissance un peii.,. audacieuse.
— Si c'était mademoiselle DeUtour qui l'eût désignée, et qui , après l'avoir désignée, eût voulu la parer elle-même ?
— EJle est très-jolie, cette geôlière!
— Pourquoi pas?
— Elle a de la distinction.
— 'Je le crois bien ! N'est pas fille de geôlier qui veut,
— L'autre demoiselle d'honneur ne doi$ pas, malgré tout, être très-flattée !
— Que voulez-vous, madame ! le bourreau de la ville n'a pas de fille qui pût faire le pendant; il a bien fallu se contenter de la fille d'un bonnetier millionnaire. Mais la pauvre fille fait disparate ; mademoiselle Nicole récrase.
L'avocat spirituel disait vrai.
Quand la messe fut finie, quand le cortège, aux sons de l'orgue, eut repris le chemin de la porte principale , avant de sortir de l'église , les deux jeunes noariés furent entourés partons les assistants qui leur serrèrent la main, qui leur dirent adieu; car une chaise de poste attelée et la présence du commissaire de police ceint de son écharpe blanche rappelaient tout à coup que cette nuit précédait l'aube de l'exil.
Georges , attendri , distribuait des poignées de main, recevait des accolades, et n'osait s'arracher à ces démonstrations dont chacun était jaloux, pour s'en montrer fier le lendemain.
Pierre Delétang s'approcha, à son tour :
— Pardonne-moi encore, dit-il à son ancien camarade.
— Que veux -tu que je te pardonne ? Mon bonheur?
Pendant ce temps, Emilie, que les hommes entouliaient plus discrètement, avait attiré à elle mademoiselle Nicole et lui disait à voix basse :
— - Jeanne, voici la moitié de mon bouquet de noces. Vous le garderez, pour le mêler un jour au v6tre. Adieu, ma sœur. Je vous souhaite tout Tamour que j'ai dans le cœur, tout le bonheur que vous m'avez souhaité.
Jeanne se sentait l'égale de la nouvelle mariée.
Elle accepta la moitié de son bouquet et reçut son baiser sans orgueil et sans humilité.
*- Si je ne me marie pas, dit-elle, j'irai vous rejoindre.. #
Emilie parut étonnée, et, l'interrompant :
— Pourquoi ne vous marieriez- vous pas, Jeanne ? — - Comment quitter mon père? Comment lui
trouver un fils qui se résigne à vivre en prison?
— Se résigner avec vous ?
— D'ailleurs^ reprit Jeanne en laissant voir dans ses yeux une lumière qui éclairait jusqu'au fond de son cœur, c'eist peut-être moi, que vous nommez votre sœur, qui ne me résignerais pas à épouser un homme de ma condition... Si je este fille, je serai
une excellente gouvernante pour les petits enfants. Souvenez-vous-en bien, madame.
— Voulez-vous vous taire, dit Emilie en riant et en lui couvrant doucement la bouche avec sa main gantée.
Jeanne écarta la main et voulut la saisir; mais Emilie lui mit les deux bras autour du cou, et la forçant à s'incliner, puisqu'elle était la plus grande, elle lui donna un long baiser.
Le voile de la mariée les abrita et les réunit pendant une seconde ; si bien qu'il eût été impossible de savoir au juste laquelle des deux, avec sa robe blanche, son voile et la moitié d'un bouquet à la main, était la mariée, la femme de Georges Berroy.
Les deux époux montèrent dans la chaise de poste, et après une station à la maison de madame Berroy, où la toilette de noce fut échangée contre un costume de route, ils partirent, vers deux heures du matin, pour ce long et double voyage de l'exil et de la vie.
Ce que fut le voyage de Georges et d'Emilie, je ne veux ni ne puis le décrire. Ce fut un rêve qu'il faut rêver.
En quittant Troyes, au milieu de la nuit, ils se sentaient emportés au galop des chevaux comme par un enlèvement de féerie.
Quand l'enivrement de ce téte-à-tète leur donnait une minute de répit, ils regardaient avec étonnement les champs, les arbres de la route, le ciel, et s'émerveillaient de trouver la nature si belle. Vers le matin, comme ils s'étaient assoupis dans les bras l'un de l'autre, Emilie, la tête sur la poitrine de Georges, et Georges, le visage plongé dans les cheveux d'Emilie, ils furent réveillés au sommet d'une côte un peu rapide, par un vif rayon de soleil qui entra directement dans la voiture et les frappa d'un baiser sur le front et sur les yeux. Us s'éveillèrent en souriant du même sourire et se trouvèrent l'un et l'autre éblouissants et éblouis dans cette caresse de l'aurore. Ils étaient en effet eux-mêmes une double aurore. Le poète qui les eût vus passer à cette heure matinale, dans cette voiture toujours au galop, eût comparé leur berline au char mythologique. L'amour et la jeunesse, comme dès heures matinales, voltigeaient de chaque côté, en semant de fleurs la poussière, blanche comme les nuées d'un Olympe.
Laissons-les dévorer l'espace, s'enfuir loin de la patrie qui leur parait ingrate, et galoper vers cette patrie idéale qui n'a pas de frontière, mais où l'on ne se résigne pourtant jamais à mettre sa lombe, parce qu'elle n'a pas eu le berceau. Laissons le voile
d'un entr'acte tomber Bur cette partie du drame vrai que nous racontons. L'épisode est doux » il est bon d'y songer.
Quelques mois se passèrent. Georges et Emilie, arrivés à Amsterdam, consacrèrent d'abord plusieurs jours au choix, à l'arrangement d'une maison. Georges n'en trouvait jamais d'assez jolies ; Emilie n'en trouvait jamais d'assez retirées, d'assez closes. Il eût voulu que la demeure de l'exilé français fît honneur à la France et envie aux voyageurs errants. BUe eùi souhaité que personne autre qu'Antbymo de Mu0sé ne vint frapper à la porta de leur bonheur, et n'introduisit un regard curieux dans ce nid qu'elle voulait 4ia;e/6r de sa tendresse. •
Il nous a été permis de parcourir les pages, aujourd'hui jaunies, de la correspondance échangée entre les bannis et leurs parents. Nous ne ferons que de 4X>urts emprunts à cet herbier qui a gardé ses parfums dans jes feuilles desséchées.
Emilie, entre autres choses, écrivait a sa mère, une semaine après son arrivéi^ :
<( ««««• Je t'ai donné, chère maman, le numéro et la lettre de la série à laquelle appartient notre maison. Ne les oublie pas. Les adresses sont ici fort eoB^Uquées; et les facteurs hollandais, qui sont des ^ns méthodiques, ne se permettraient pas d'aller soMier de porte en porte, pour découvrir M. Georges Berroy et sa femme, tout le long du Keia^ersgracAi,
si l'adresse n'était pas exactement, régulièrement et complètement mise sur la lettre.
» Nous habitons sur le bord du plus beau canal, dans le plus beau quartier; mais nous n'habitons pas la plus belle maison. D'ailleurs, il n'y en a pas de plus belle : toutes se ressemblent. Georges trouvait celle-ci trop petite. Nos deux cœurs y tiennent, tout gonflés qu'ils sont d'espérance, de réalité et de souvenirs ; je la trouve suffisante.
» On dit qu'Amsterdam ressemble à Venise, à cause des canaux. Je n'ai pas vu Venise ; mais pro* mène-toi dans certains quartiers de Troyes, dans les rues de la Grande ou de la Petite-Tanneriej par exemple, et tu pourras voir, respirer même certains canaux d'Amsterdam. Cette ressemblance m'a frappée. Peut-être avais-je une grande disposition à la trouver.
» Mais le Keizersgrachi (il paraît que cet éternuement signifie le canal de l'Empereur) ne peut être comparé à rien de Troyes. Si l'eau qui passe, passait plus vite, ce serait fort joli, en tout temps et à toute heure. Des arbres majestueux qui portent le ciel sur pilotis bordent les quais et jettent une ombre charmante et verdâtre sur les maisons en briques rouges. Je te le répète, toutes les habitations se ressemblent; elles ont toutes la même hauteur, le même bord du toit en escalier, le même escalier au dehors, pour descendre à une petite cuisine située dans la cave,
comme l'atelier de nos tisserands de la rue de la Corterie et de la rut du Boù^ le même escalier de six marches pour atteindre à la porte d'entrée, le môme jardinet dans la cour, le même escalier, enfin tout droit, tout perpendiculaire, pour grimper au premier étage, le même air penché qui me fait rire.
» Cet air penché, c'est la grâce des habitations ; mais quand les habitations deviennent trop gracieuses et menacent les passants, on les démolit. Tous les édifices, ceux des particuliers, ceux du roi, ceux du bon Dieu, sont également posés sur pilotis ; quand les pilotis cèdent au poids, la maison s'enfonce. En attendant, nous dormons sur des echasses, et si un tremblement de terre ou de marais retournait tout à coup les maisons et les palais, au lieu de toits en échelons, [on verrait une forêt d'arbres sciés par le milieu. Mais nous ne sommespas ici, je l'espère, pour voir des tremblements de terre et des révolutions.
» Notre maison tiendrait facilement dans la tienne. Quand nous reviendrons, nous essayerons de te la rapporter. Elle a des petites fenêtres à guillotine, comme celle de la petite salle sur le jardin, et des carreaux verdâtres qui semblentnous mettre en bou^ teilles.
» Tu as entendu parler de la propreté hollandaise; c'est la gloire et le supplice des ménagères. Le salon est soigneusement lavé au beau milieu, quel-
que^mid y mettent du gable jaune, et (Georges préteiKl que les frottears doivent s'appeler ici des ra-> tisseurs. On ne met de cire que sous les chaises raa** gées le long du mur. De bonnes vieilles tapisseries, comme nous en suspendons à Troyes, les jours de la Fête-Dieu, autour des reposoirs, remplacent le papier de tenture. Pendant que je i ôcris, j'ai la joie et l'orgueil de voir notre servante, grimpée sur un marche-pied, dans mon jardin dont les ailées sont pavées en briques, et époussetant soigneusement, avec un plumeau, l'arbre unique qui tend ses bras plaintifs au soleil. Elle enlève les feuilles piquées, tachetées ou brûlées, et les met dans son tablier relevé autour de sa taille. Que dirait papa, s'il voyait traiter ainsi ses rosiers ? J'ai une serre ; il est convenu que nous cultiverons les tulipes. Je t'en enverrai, si tu ne viens pas toi-même en chercher.
» Georges s'amuse de mes débuts de ménagère et je m'amuse de l'amuser. Quel enfant dans cet homme 1 Ah i ma mère, il nous a trompés, ou nous nous sommes tous trompés sur son âge. Il est im-r possible qu'il soit plus âgé que moi, Tous les jours, je lui enlève une année; encore une semaine, ce sera mon enfant. Oui, mon enfant, car tous les jours je tâche de vieillir pour l'aimer mieux ; je voudrais me hausser le cœur, pour le faire regarder plus loin sur notre route.
n Quand je pense qu'on a emprisonné^ jagé et condanmé à moH Georges comme un conspirateur ! Luiy un conspirateur ! Comment a-t-il pu croire et laisser croire aux autres qu'il l'était, lui, ce cœur naïf» cette pensée loyale, qui ne sait rien oaoher, riSn trahir I
» Ce matin, en parcourant tous les deux notre maison, nous avons découvert derrière la porte d'entrée de singuliers objets, qui nous ont fort éton^ nés et fort intrigués*
a Imagine-toi une perche au bout de laquelle est fixé im crochet en cuivre, ressemblant à une crosse épisGopale. Ce qui nous a fait penser à une crosse, c'est la splendeur de ce cuivre, si poli, si brillant qu'on eût dit de l'or. Ce sceptre hollandais repose dans un bassin de même métal, aussi éblouissant que la crosse, et pour que oes deux objets précieux ne se nuisent pas, ne se ternissent ou ne s'égratignent pas par le contact, on a soin de mettre dans le vase en cuivre ^un rond de papier soigneusement dé« coupé, comme ceux qui recouvrent les bottes de dragées,
» A. quel usage peut servir ce crochet doré?iioii8 sommes-nous ^demandé. Georges prétendait qu'en Qhine on suspend derrière la porte des maisons des balais, comme des talismans, pour balayer dehors les génies malfaisants qui pourraient se présenter et tenter de violer le domicile des honnêtes bourgeois
de Pékin ou de Nankin ; et il supposait que ce bâton augurai avait, en Hollande^ une destination analogue.
» Notre servante, qui ne sait pas un mot de françék et qui ne nous a pas encore enseigné un mot de hollandais, nous a mis au courant par sa pantomime. Elle a pris la perche et avec le crochet a soulevé le paillasson posé en dehors de notre porte; puis, courant au canal, elle a plongé à diverses reprises le paillasson dans l'eau épaisse. Voilà l'usage unique, mais modeste et pratique, auquel sert ce magnifique instrument.
n Pouvions-nous nous en douter? Nous avons bien ri de ce luxe raffiné. Georges prétend que dans les maisons bâties sur les bords d'autres canaux, les crochets à paillassons doivent être plus modestes, et qu'on ne les fait si beaux, qu'on ne les entretient si brillants que sur les bords du Keizersgracht^ parce qu'il faut des crosses pontificales pour laver les paillassons dans le canal de F Empereur.
» Cette propreté proverbiale des maisons hollandaises est un culte si grand, et tient tant au cœur des indigènes, qu'ils ne se lavent que très-imparfaitement eux-mômes, et qu'ils ne se soignent que fort médiocrement, pour faire mieux valoir le lustre de leurs meubles et de leurs habitations »
Après de longs détails sur son installation, sur ses projets, Emilie osait parler de son bonheur; mais
avec une discrétion pourtant qui lui coûtait beaucoup, elle n'insistait guère, par délicatesse filiale, de peur d'inspirer une jalousie involontaire aux parents qu'elle n'aimait plus que de si loin.
Ces réticences échappaient peut-être à M. ef madame Délateur qui en profitaient.^ M. Soudin les devinait toutes, les adDiirait et s'en vengeait en répondant à sa nièce :
u Ton bonheur est donc trop grand que tu ne nous en parles qu'à demi-mot, comme si nous pouvions être tentés de t'en prendre ou de t'en disputer une part. »
Les lettres de Georges trahirent les premières, et assez promptement, la mélancolie de l'absence qu'Emilie ne voulait pas ressentir, et qu'elle n'eût jamais avouée.
Je sais bien qu'en écrivant à sa mère, dont la santé l'alarmait et qu'il voulait attirer à Amsterdam, il laissait voir un attendrissement promis d'avance et dont madame Berroy avait besoin.
Mais ce fut dans sa correspondance aves M. Soudin que les signes vraiment sérieux de cette inévitable nostalgie des grands cœurs se manifestèrent.
Un jour, ^r exemple, racontant à M. Soudin la visite qu'il avait faite avec Emilie au musée d'Amsterdam, il écrivait à propos de la Ronde de nuit de Rembrandt :
tdS LA RONDB DB NUIt
H Je n'ai pas la prétention d'dtreun connais*
seur; mais devant un tel chef-d'œuvre, il fendrait être aveugle pour ne pas comprendre cette révéla* tion du génie. Nous sommes restés une heure entière, Emilie et moi, assis sur un banc que l'on place devant le tableau, et sans nous expliquer le sujet, sans chercher à déflnir les lois du clair-obscur, sans savoir si la lumière vient d'en bas, d'en haut, de de^ vant, de derrière, nous avons répété à satiété : Que c'est beau 1 Que c'est beau I A mesure que nous péné*^ trions par les yeux, par la réflexion, dans ce tableau profond, quelque chose montait en nous, une angoisse, une émotion, une joie, une douleur. Nous nous mtmes à pleurer.
» Voilà, je vous l'atteste, les premières larmes que nous ayons versées depuis que nous sommes mariés. Nous les avons versées ensemble, en nous serrant la main, sous le poids d'une admiration qui accable les forces humaines. Nous en sommes fiers, je dirais presque heureux, et pourtant, maintenant, je me demande si elles ne sont pas un avertissement de douleur.
» —Pourquoi pleures-tu? ai-je demandé à Emilie.
» — Je n'en sais rien, m'a-t-elle répondu ; c'est peut-être parce que tu pleures.
» Nous avons essayé de rire de notre attendrissement. Mais on ne rit pas facilement devant une œuvre sublime, même quand elle est gaie. Elle atteint
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son premier but, qui est de communiquer la joie ; mais elle le dépasse ensuite, en vous emportant sur les sommets.
» Cette Bonde de nuit n'a rien de sinistre. Des bourgeois vont au tir, ou bien en reviennent. C'est la garde nationale du temps. Mais cette sérénité des visages, cette humanité si réelle et pourtant si tranih Qgurée, cette force épanouie, cette dignité contenue, cette virilité des gens actifs,^ vous émeuvent, vous passionnent,
J'ai fait devant ce tableau je ne sais quel rôve d'association bourgeoise, pour jouir de je ne sais quels privilèges, pour réclamer je ne sais quelles libertés. Ces gens*là n'étaient pas des compagnons du Lion dormant; ils étaient les lions tranquilles, paisibles, éveillés, invincibles. Ils ne conspiraient pas; ils voulaient tout haut ce qu'ils voulaient, et se fai« saient accorder ce qu'ils voulaient. Ces bourgeois à l'allure franche me faisaient envie. J'aurais voulu être un des leurs, mettre sur mon épaule une de ces arquebuses, une de ces piques, et marcher au son de ce tambour. Ce sont des portraits de ces vaillants Hollandais du dix-septième siècle qui s'étaient fait les entrepositaires du monde entier, qui balayaient les Anglais de la mer, où l'amiral Tromp promenait le drapeau des Provinces-Unies ; qui se donnaient la richesse, ayant déjà la liberté, et qui fondaient un grand empire colonial en Asie.
» On demande où Rembrandt a pris la lumière de ses tableaux. Il Ta prise dans les tonnes d'or que la banque d'Amsterdam éventrait sous ses yeux ; il l'a prise dans le cœur de ses contemporains qui ont tous un foyer paisible, mais puissant.
» Ah i je sais bien pourquoi j'ai pleuré devant ce mirage de la force tranquille, de la possession satisfaite, de la conscience, de la virilité, de la vie ! Cest que je suis retranché de la ronde des hommes de mon temps, de mon âge, de mon pays ; c'est que je suis inactif, exilé, condamné à un bonheur sans travail, sans lutte, c'est que j'envie ceux qui se promènent avec des drapeaux, des arquebuses, des piques et un tambour^ et qui, fiers de leur Répubhque, défilent éternellement devant les bannis et les captifs de tous les siècles, pour leur montrer le civisme dans sa simplicité, la patrie dans sa force, l'humanité dans sa gloire.
» Emilie, qui me devine mieux que je ne me connais, a passé par les mêmes émotions. Voilà pourquoi nous avons pleuré ensemble devant ce chef-d'œuvre humain qui fouille les âmes; voilà pourquoi les larmes nous étaient à la fois si faciles et si douces. Ahf mon cher oncle, même avec l'amour et la fortune, rexit^esltoujours une peine, et je sens que, malgré mes ivresses, je suis châtié.... »
M. Soudin, en répondant à Georges, lui racontait les progrès menaçants de l'opposition en France;
FAdresse audacieuse de la Chambre des députés au roi, lors de l'ouverture de la session de novembre 1821, l'accueil bourru fait parle roi à la députation. Il lui montrait le flot du libéralisme menaçant, sinon le trône lui-même, du moins la royauté de 1815 ; et toutes ses lettres avaient le môme refrain :
« Félicilez-vous, mon ami, d'être loin d'ici, dans un pays de liberté, et d'avoir pour vous aider à prendre patience l'ange que vous m'avez enlevée. »
Une année se passa. Emilie devint mère. Ces joies nouvelles enveloppèrent pendant quelque temps Georges d'un nuage rose à travers lequel il ne cherchait plus autant à voir la France. Il restait en contemplation, en adoration, en stupéfaction devant ce berceau de son fils qui le tournait vers l'avenir et le disputait à son jeune passé.
Ânthyme de Musse, qui était venu au bout de six mois rejoindre les jeunes époux à Amsterdam, et qui avait trouvé un emploi dans la banque, admirait leur bonheur et gardait pour lui seul, comme un secret, l'amertume de son exil.
Madame Del atour vint passer quelque temps près de sa fille. M. Delatour devait venir l'année suivante.
Georges, par des lettres pressantes, essaya d'attirer à lui sa mère. Il croyait bien que c'était une œuvre difficile de la déraciner du sol champenois; mais il ne croyait pas que ce dût être une œuvre im-
possible» et sa phis poignante douleur lui vint d'abord de cette impossibilité, dès qu'elle lui fut prouvée.
Madame Berroy aimait son fils, plus que tout au monde, et mourait d'en être séparée ; mais elle fût morte plus^vite de quitter Troyes, pour se rapprocher de cet enfant bien*aimé. Il ne faut pas chercher à expliquer cette anomalie autrement que par une affinité végétative avec la province. A plusieurs reprises, madame Délateur, Suzanne qui se dévouait et Madeleine qui, retournée à Bar^sur-Aube, venait de temps en temps rendre des visites à Troyes, essayèrent d'exciter assez les forces de l'excellente femme, pour qu'elle se décidât à rejoindre Georges. Il ne s'agissait que de gagner la frontière. Georges l'y attendrait, pour la recevoir dans ses bras, pour l'emporter jusqu'au berceau de son fpetit-fils. Il lui envoyait des descriptions du nouveau-né qui méritaient d'opérer un miracle. Ces appels agitaient, électrisaient madame Berroy.
Elle voulait bien se mettre en route. Elle commençait les préparatifs de départ, et puis, la veille de la résolution suprême, une lassitude invincible la surprenait; elle retombait, en sanglotant, dans son fauteuil ou sur son oreiller, et sa faiblesse mêlée de délire était telle qu'il fallait renoncer pour elle à toute tentative.
Quand Georges comprit qu'il ne verrait jamais sa
mère assise dans sa jolie maison de Kêixengraehtj entre sa femme et lui, devant le berceau de son fils, il ressentit un deuil profond. Il redevint un enfant, pour pleurer sa mère. Il eut la tentation dg s'adresser à l'autorité française^ d'implorer une- permiêêion depairiey une amnistie de huit jours, pour aller embrasser cette pauvre femme adorée qui mourait loin de lui et qui serait morte en arrivant à lui. Quels combats il dut soutenir quand la tentation de cette démarche s'offrit à lui! 11 était décidé, vaincu, courbé tout à fait, à la fin de la seconde année de son séjour. Mais on lui écrivit de Troyes qu'il arriverait trop tard. Sa mère s'éteignit, s'assoupit, s'évanouit, un matin, sans qu'il iût possible au médecin de préciser le caractère du mal qui l'emportait; elle mourut, on peut le dire, par vocation mortuaire.
Georges eut un désespoir véritable qui ne semblait pas en proportion avec son amour filial, si grand que fût celui-ci. C'est que l'exil commençait à aiguiser, à affiner ses impressions, à les pousser au paroxysme. Il fut pendant plusieurs jours en proie à une sorte de remords, tantôt farouche, tantôt plaintif. Emilie laissa saigner longuement cette blessure. Vouloir la refermer, c'était l'offenser, et c'était courir le risque d'y laisser un ferment funeste.
M. Soudin se chargea, avec une procuration, de tous les soins de la succession. Mais il envoya ses comptes quand l'opération fut terminée, et bien
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qu'il eût promis d'aller à Amsterdam, il trouva ub prétexte pour se dispenser du voyage. Il se di* sait qu'il porterait en Hollande, avec le récit de ce qui se passait en France, un surcroît d'agitation, de trouble moral, dont Georges n'avait pas besoin.
Ainsi, malgré le bonheur aussi doux, aussi pur, aussi vigilant qu'il l'avait rêvé, Georges éprouva dans la seconde année de son séjour en Hollande des atteintes sérieuses du mal qu'il ne devait plus guérir : le mal du pays. Son bonheur même était un aliment de son inquiétude. Ses forces doublées par l'amour d'Emilie, ses élans, agrandis par la naissance d'un enfant, lui faisaient trouver son inaction plus terrible et son éloignement plus douloureux.
Les conspirations nombreuses que fit éclater l'année 1822, réchafaud immortel des quatre sergents de laRocheUe, la mort deBerton, deVallé, de Caron, lui donnèrent des fièvres de colère. QuandJÉmilie, avec son inaltérable douceur, paraissait l'avoir calmé, il allait trouver Anthyme qui s'était condamné au mutisme, à la résignation, et le secouait tant, qu'il fimssait par dégager des étincelles de cette tête volcanique. Alors l'indignation éclatait ; la fureur de la liberté les saisissait; ils se promenaient sur les quais d'Amsterdam, en se demandant combien durerait leur exil, leur impuissance. Mais leurs passions, absolument pareilles au moment de l'explosion, de-
venaient dissemblables, en cherchant à sô donnerun but précis.
Anthyme parlait d'aller en Autriche, d'enlever celui qu'il s'obstinait à appeler le roi de Rome, et de tenter avec lui quelque-unes de ces folies qui furent essayées plus tard^ parunautre héritierdeNapoléon, à Strasbourg et à Boulogne. Georges, lui, n'aspirait qu'à Paris et, sans prévoir ce qu'il ferait le lendemain de la victoire, brûlait de se battre pour la liberté. Il n'était plus napoléonien, depuis que Napoléon était mort, et il traitait de chimérique le rêve de Musse,
tandis que Musse déclarait trop vague, pour qu'elle fût sérieuse, cette aspiration de Georges vers une liberté idéale, sans corps et sans nom.
Quand ils se quittaient, ils étaient plus tristes qu'ils ne l'avaient été en s'abordant. Leurs épanchements avaient servi à fomenter leurs désirs, sans parvenir à les mettre d'accord ; et le brouillard de l'exil qui ne voilait pas leur amitié la rendait plus sensible, plus nerveuse, plus prompte à souffrir. Tant il est vrai que l'exil est un poison, et que les affections lés plus dévouées, amitié ou amour, y deviennent des armes, pour se meurtrir aux endroits les plus tendres du cœur.
Emilie fut admirable de sollicitude. Jamais elle ne se plaignit, parce que jamais elle ne douta. L'exil avait sa durée fixe : huit années , si les événements n'interrompaient pas l'effet de la condamna-
tioD. Qu'étaient ces huit années è l'ftge de Ôeoines et au sien ? Le temps nécessaire à l'apprentissage d'un grand rôle pour lui, à l'apprentissage de la maternité pour elle.
Écoutons-la raconter à son oncle, quatre ans après le départ de Troyes, les calculs de son amour.
« Nous voici à la moitié de notre épreuve^ mon cher oncle, et je tous affirme, entre nous, que nous aurons assez de iorce pour en atteindre le terme sans murmurer. Ne lûtes donc pas une révolution pour nous, si elle n'est pas néceisaiie à d'autres.
» Georges se croit bien malheureux ; mais oe qui le tourmente surtout, je le dis avec orgueil, c^est le scrupule de son bonheur. J'ayoue pourtant que si au lieu de huit années, le tribunal de Melun nous avait infligé vingt ans de bannissement, je ne pourrais jamais suffire aux éléments pratiques de distraction et d'intérêt que j'ai besoin d'introduire dans la vie de mon cher banni. Vous savez à quoi je tais allu* sion, mon oncle. Vous vous êtes étonné et presque scandalisé que dans la quatrième année de notre séjour, je fusse mère pour la troisième fois. Que voulez- vous mon oncle? le Ciel me comble; et Oeorges est si beau à voir, quand je mets sur ses bras un de nos petits sans-culottes à la tête .blonde !
» Trois filsf Je n'aurai peut-être jamais de fille I Vous voyez que je tente le bon Dieu : mais je m'en console. Une fille serait une rivale, et j'ai bien assez
de la patrie I Mes âls sont des complices. Ils retiennent Georges, mes petits lionceaux dormants. Je les mets sur le bord de la fenêtre, pour qu'ils embellissent la vue du dehors. Je les roule sur le tapis devant la porte pour qu'ils ôtent la tentation de rouvrir. Us deviennent superbes. Nous les faisons se mirer dans les chefs-d'œuvre de la peinture âa« mande et hollandaise. On les dirait peints par Ruheù3.
» Nous avons cru que la France allait nous être ouverte, quand nous avons appris la mort du roi Louis XYIII et Tavénement de Chartes X. Pendant plusieurs soirées, nous avons agité la question de savoir s'il fallait accepter ou subir une amnistie probable. M. de Musse était pourraffirmative. Georges, .malgré son grand désir, était pour la négative; moi, je ne disais rien et je souNais aux deux opinions; en réalité, j'étais du parti de Georges. Le roi nous a tirés d'embarras, en restreignant ses faveurs. Non, point d'amnistie pour des gens qui n'ont ni tué ni volé I Ceux-là doivent avoir le courage de subir le châtiment jusqu'au bout, et de vider la coupe, sans y laisser une goutte,
» Je sais bien que la coupe a souvent ses amertumes : c'est pour cela, mon onde, que j'y mets du lait.., »
Dans le courant .de l'année 1826, Emilie écrivit tout à coup à son oncle :
a Voici une nouvelle rivale qui me dispute mon mari, et celle-là est si touchante, si belle, qu'elle me fait peur : c'est la Grèce I
» Georges est disposé à partir pour se battre contre les Turcs ; Anthyme s'est fait faire un costume grec, et je rirais de cette mascarade de notre vieil ami, si mon cœur ne battait pas si fort d'enthousiasme et de douleur.
» Ah I mon oncle, quel exemple et quel éblouissant désespoir que cette dhtastrophe de Missolonghil Je crois que si j'avais été là, j'aurais voulu mourir aussi ; et que, serrant mes enfants dans mes bras, j'aurais regardé sans pâlir la torche que ce patriarche incendiaire jeta sur un baril de poudre I
» Est-ce qu'on va laisser succomber la Grèce ? Est-ce que la diplomatie ne se retrouvera pas un peu de cœur et d'entrailles pour sauver cette patrie de toutes les âmes héroïques? On organise ici des souscriptions, comme eu France, mais cela suffira-til à notre sympathie?
» Je vous le dis en tremblant, mon oncle, mais
avec une soumission entière à ma destinée, si Georges persiste dans son désir d'aller se battre pour la Grèce, je ne l'arrêterai pas, je ne pleurerai pas ; je le laisserai se dévouer à une des causes les plus nobles qui puissent agiter l'humanité ; mais je souffrirai de ne pouvoir le suivre, et qui sait même si je ne le suivrai pas? En attendant, j'ai peur en me voyant obligée d'avoir tant de courage.
' » Il est vrai que cette inaction dévorante dans laquelle Georges s'agite m'épouvante depuis plus longtemps. Il a travaillé, cependant; mais la lecture, Tétude, l'histoire parent l'abîme, et ne le comblent pas, donnent des aliments au feu qui le consume et ne Téteignent pas. Vous verrez, mon oncle, que[si la France ne le retient pas en Hollande, par la promesse d'une révolution française, je serai obligée de le pousser sur le chemin de la Grèce. »
Ces appréhensions d'Emilie ne se réalisèrent pas. Georges fût retenu d'abord par la maladie soudaine d'un de ses enfants. Toute son énergie se transforma en tendresse. Quand le danger fut passé, une lettre de M. Soudin lui fit différer son départ jusqu'au printemps prochain; mais au printemps de l'année 1827, les bruits d'intervention de la part des grandes puissances européennes devinrent si nombreux, si positifs, que les dévouements individuels qui n'étaient pas des impatiences d'aventuriers et des recherches d'aventures durent se discipliner. Georges, banni de
la France, l'éteit aussi des armées françaises, et An- Uijme dut enfermer son costume de palikar avec son costume de capitaine d'étatHQ[iajor des armées da l'empire. Il mit la cocarde tricolore entre ces deux reliques, comme un sachet.
D'ailleurs l'année 1 827, qui fut peut-être la plus remarquable entroftoutes celles de la Restauration, était assez mouvementée pour teniren baleine l'attention et le libéralisme des exilés de l'extérieur et del'intérieur.
La loi sur la police de la presse, discutée et votée à la Chambre des députés, rencontrait au palais du Luxembourg une opposition sérieuse. L'Académie française, par une intervention qui l'honore et dont l'audace fut bien rachetée depuis, élevait sa voix en £iveur de l'indépendance des écrivains. La loi éiùX retirée par le ministère : Paris, qui laisserait supprimer aujourd'hui tous les journaux, hormis un seul, et qui devait se révolter à propos des ordonnances, se remplissait d'illumizwliûns devant le triomphe de l'opinion et criait : Vive la liberté de la pressai La garde nationale de Paris, pour ses clamaurs jualséantes contre les ministres et les jésuites, était li* cenciée et devenait l'armée de réserve de la révolulion future. Le censure élait rétablie.
M. de Salvandy écrivait de sa plume la plus aigué un pamphlet contre les mimstres. Méry et Barthélémy mettaient les rieurs du côté du bon sens £t de la liberté en publiant la Peifnnméide et la CûrHéride;
le second Mémoire du comle de Montlomer êur les jésuites y ks amgtégamstes et le parti prêtre en 1827, passionnait et élevait au grand jour le débat de l'esprit nouveau contre l'esprit ancien. Les conciliabules secrets se fermaient, l'arène devenait publique, et sur ces mêlées ardentes des partis passait et repassait un souffle d'enthousiasme et d'héroïsme. Les Grecs étaiwt secourus, le combat de Navarin enlevait aux Turcs une flotte qu'on s'est trop efforcé depuis de leur rendre avec usure*
Tout dévenait alors prétexte à l'expan^âon universelle. La tribune française perdait deux grands orateurs : Stanislas de <^irardin et Manuel. Paris tout entier, que la police n'intimidait pas, menait ces funérailles, et quand ie cercueil du duc de Larodiefoucauid-Liancouii; un homme de biai, était porté àâaintrRoch, la jeuiiiesse, aère d'honorer la vertu autant que le génie, disputait le ^rdeau aux porleiurs et ne se laissait pas «mlever par les argousins de M. de Yillèle, ce cadavre que les polidei^ met«taidiDt à nu et laissaient tomber dans la boue.
Des élections libérales commœçaient à venger la conscience du pays ; le minisière de M. de Villèle tombait en éveillant un long cri de joie ; la France espérait et la sodété: Aide-toi^ le ciel f aidera^ dont M. Soudin faisait partie, en réunissant les forces viires de la lieuto bcHirgeoisie, dressait dans tous les salons politiques et à la Chambre ces barricades
parlementaires qui devaient rendre si nombreuses et si victorieuses les barricades de 1830.
Georges, tenu au courant, ému de ce spectacle auquel il assistait de loin, sentant d'ailleurs tout près de lui, enBelgique, les premières chaleurs d'une éruption prochaine, et secoué, jusqu'en Hollande, par les tressaillements de la révolution qui se préparait, Georges ne songeait plus à s'éloigner, mais comptait les mois, les semaines, les jours qui le rapprochaient de la patrie.
Emilie commençait aussi à avouer son impatience, pour modérer et pour régler celle de son mari.
Un an avant le retour, on commença les préparatifs ; pendant les derniers mois on vécut au milieu des paquets ; et le 26 juillet 1829, Georges Berroy, sa femme, ses trois enfants, suivis d'Anthyme de Musse, qui n'avait plus d'autre patrie que leur ombre, prirent la route de Paris.
Georges et Emilie étaient devenus absolument Parisiens en exil. Il faut l'accablement des années ou des défaites, pour retourner en province et pour replanter le bois mort dans les trous qu'on a faits jadis en déracinant le bois vert. Détournés du passé par la jeune famille qui les apelait en avant, obligés de vivre d'idées générales, aspirant au retour pour se retremper dans le génie de la France, Georges et Emilie n'avaient plus qu'un horizon lointain : Paris.
La parenté du sang gardait ses droits; M. et madame Delatour n'étaient ni oubliés ni méconnus ; mais la parenté intellectuelle primait celle-là, et M. Soudin, qui s'était occupé de chercher un appartement pour les jeunes bannis^ disait avec une joie sérieuse et un orgueil sincère :
— J'attends ma famille !
Georges ne rentrait pas tout à fait libre de ses mouvements. Un bout de chaîne qu'il n'avait pas senti hors de France lui pesait au retour et ne pouvait s'alléger que dans la vie parisienne. La conséquence de sa condamnation à huit années de bannissement avait été de le placer, pour quelques années, sous la surveillance de la haute police. A Paris, s^il obtenait d'y rester, la surveillance ne l'embarrasserait guère; les mœurs finisseift pary user les lois; en province, cette sujétion serait aussi pénible pour la police que pour lui.
M. Soudin avait acquis une réelle importance dans ce milieu libéral de la haute bourgeoisie parisienne qui allait faire une royauté nouvelle. On n'osa pas lui refuser une tolérance qu'il réclama pour son neveu, et quand Georges, dans les derniers jours de juillet 1829, arriva à Paris, il trouva les bras ouverts de M. Soudin pour le recevoir, et un joli appartement meublé, à l'angle que formaient la rue d'Angiviller et la rue des Poulies, c'est-à-dire à deux pas de M. Soudin, en face de la place du Louvre, avec
les quais, la Seine et les bâtiments de la Monnaie en perspectiTe. L'endroit était charmant^ au cœur de Paris, avec de Tespace, de Tair et des jardins.
Anthyme alla se loger protisoirement dans un h6tel de la rue de GrenelIe-Saint-honoré.
Georges revenait de Texil Jeune et mûri à la fois. A trente-deux ans, il avait assez souffert pour se défier des hommes et des^ choses, et il gardait assez d'enthousiasme pour se confier aux événements et à l'humanité. Il était précisément dans cet âge heureux, dans ces commencements de la virilité complète^ où Ton n'est plus qu'une dupe volontaire, mais où Ton tient parfois à Tôtre ; où l'on s'expose aux mécomptes, par conscience, en sachant bien que l'on peut être trahi par les circonstances, mais que les principes se fortifient dans ces épreuves.
Emilie était aussi pour beaucoup dans cette maturité du courage de Berroy. Mais cette influence, la meilleure et la plus directe, restait toute«piiissante en restant invisible.
Emilie étonna son oncle en lui apparaissant dans la grâce de sa maternité. Sa beauté s'était développée ou plutôt la beauté lui était venue. Cette gentillesse, cette harmonie négative de ses dix-neuf ans était devenue, avec le bonhpur, avec Tépreuve, avec Texil, avec les enfants, une harmonie active, sensible aux plus vulgaires observateurs. On était charmé, autrefois, quand on l'avait d'abord remarquée. Maintenant
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on ne pouvait plus ne pas la voir, la regarder, ni se soustraire au charme qui rayonnait en elle. Ses yeux toujours profonds semblaient plus larges. Elle ne sondait plus l'avenir, elle le possédait ; mais elle regardait avec ravissement autour d'elle, comme pour assembler sous le même rayon vivifiant tout ce qui l'intéressait. Sa bouche n'avait plus le même sourire. Le mystère qui TefOeurait jadis, à l'âge des curiosités juvéniles, avait cessé, et c'était maintenant à la vérité connue^ à la réalité acceptée, qu'elle souriait.
— Tu as grandi, lui dit son oncle.
•^ Non, je me suis redressée, répondit-elle, en appuyant avec fierté sas deux wftins sur les tête0 blondes de ses deux plus petits garçons,
M. Boudin la regardait avec un attendrissement . plein de respect. Il hésita à lui donner un baiser paternel, et laissa tomber sur le front de ses enfants, qu'il tint lontemps serrés contre sa poitrine, lès larmes qu'il eût versées jadis sur le front de sa nièce.
M. et madame Délateur vinrent à Paris, pour fêter le retour des bannis. Ils apportaient de Troyes des voeux, des félicitations et aussi des nouvelles.
Jeanne Nicole était mariée depuis peu ; elle avait été épousée par Tavocat {spirituel qui s'était si courageusement exprimé sur son compte pendant la messe de mariage. Elle promettait sa visite avec sou
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mari. M. Nicole avait sa retraite, il était sorti de prison, et envoyait de belles fleurs de son jardin à son ancien pensionnaire.
Rien ne manqua à cette fête du retour. L^ombre même de madame Berroy s'y mêla discrètement, bien que l'on sentit que la pauvre femme eût été aussi dépaysée à Paris qu'en Hollande, et bien que sa mort déjà ancienne eût rendu son souvenir si aérien et si impalpable^ que Georges pouvait parler d'elle avec un sourire, comme on parle des morts qui ne laissent ni place vide, ni plaie ouverte.
On eut bientôt des nouvelles de Madeleine Martin.
Elle aussi était Parisienne. Son mari, condamné deux ans avant Georges Berroy, avait reçu son passeport pour revenir de Bàle, deux ans avant le retour de Georges; mais il fut impossible à ce ménage farouche de rester à Bar-sur-Aube et même à Troyes. Il était venu en rupture de ban chercher une cachette à Paris. M. Soudin avait placé Madeleine et son mari, comme concierges, dans une maison à lui, rue des Bons-Enfants, à côté du Palais-Royal.
Madeleine, tour à tour acerbe et pateline, souple quand elle trouvait du profit à la souplesse, violente, quand elle était libre de satisfaire ses haines, active, infatigable, avait un emploi selon ses facultés. Elle subissait avec fanatisme le seul propriétaire qui pût impunément lui commander quoi que ce fût. Sa reconnaissance pour M. Soudin lui donnait toutes les
vertus, quand elle avait affaire à lui ; elle pratiquait les vices dans ses rapports avec les locataires. Elle avait pour principe, à leur égard, qu'ils lui devaient tout, même leurs termes, puisqu'elle était le chien de garde du propriétaire, et qu'elle ne leur devait rien. * Son mari, déjà vieux, se fatiguait à la besogne, et tous deux croyaient de bonne foi que la cour et les escaliers eussent été moins durs à balayer, si Napoléon avait pu ressusciter. L'avènement de Napoléon II, auquel ils croyaient plus qu'au Messie, devait être la revanche des victimes contre les bourreaux.
Les bourreaux, c'étaient les locataires, depuis le premier étage jusqu'au cinquième'; l'indulgence ne commençait qu'aux mansardes. Dieu sait, mais le quartier des Bons-Enfants ignora toujours, jusqa'à juillet 1830, les complots formidables, les rancunes monstrueuses qu'ils déchaînaient entre eux, à voix basse, contre la société dont ils se croyaient les victimes, confondant tout naturellement, selon la logique des misérables, la société avec le gouverne* ment.
Martin s'était aigri dans son exil, autant que Georges s'était adouci et tempéré dans le sien; il était parti dogue, il était revenu loup.
Madeleine attendait le jour des représailles , et Martin visitait tous les jours le fusil qui avait tué tant de Cosaques.
Quand ils apprirent l'arrivée de Georges et de sa famille, ees deux portiers patriotes allèrent présen* ter leurs devoirs avec une soumission ardente el sin^ cère. Le prestige de M, Soudin eftt suffi à leur rendre sacrés sa nièce et son neveu, si la persécution en* durée par Georges, si Thonneur que Madeleine avait eu de passer en cour d'assises avec le jeune héros troyen n'avaient formé entre le ménage et lui un lien indissoluble.
L'année 1820 s'acheva dans ce calme pesant qui précède l'orage.
L'agitation ne monta pas à la surface, mais elle ftit profonde et établit des courants qui frôlèrent la vase et la préparèrent.
Il n'y eut ni tumulte dans la rue, ni conspiration particulière; à quoi bon? L'on se sentait en péril. Comme des voyageurs traversant un sol miné qui s'échauffe sous les pieds , chacun s'avançait avec précaution^ avec la certitude du volcan.
Dans les hautes régions, l'inquiétude se manifesta par des actes. A Tavénement du ministère Polignac, Chateaubriand donna sa démission d'ambassadeur & Borne; il dit dans ses Mémoires tP Outre-Tombe^ à propos de cette retraite, imitée par un grand nombre de royalistes :
(( Quand les hirondelles approchent du moment de leur départ, il y en a une qui s'envole la première, pour annoncer le passage prochain des autres; j'étais
la première aile qui devançait le dernier vol de la légitimité. »
Charles X devait se défier des ides de mars. L^arbre du 1^0 mars 1815 avait ouvert ses feuilles, lors de la rentrée de l'usurpateur aux Tuileries; et le 16 mars 1829, l'adresse votée par les 221 avertissait le successeur de Louis XVIII d'une nouvelle usurpation.
Mais Charles X avait d'autres superstitions* De vant la mise en demeure de la royauté parlemen* taire, il se déclara immuable. Ce fut le gage de sa chute. Rien ne peut arrêter au bord de l'abîme l'homme orgueilleux qui se proclame infaillible. Charles X eut beau proroger, dissoudre la chambre des députés; il eut beau commander de la gloire au déserteur de Waterloo et charger Bourmont de lui conquérir Alger; il ne put conquérir la France. Les 221, qu'il avait repoussés, lui furent renvoyés par l'élection, et comme il faut toujours à la veille des révolutions de grands crimes et de grands malheurs, des incendies formidables désolèrent les départements du Calvados et de la Manche. Le feu, qui allait dévorer un trône, semblait impatient de jaillir et s'essayait à brûler des chaumières et des récoltes.
Un mystère plane encore sur ces méfaits; on arrêta des coupables; on les punit de mort; mais on ne sut rien des organisateurs de cet infernal complot. Les partis s'accusèrent, et la vérité resta voilée.
Cela n'empôcha pas ceux qui avaient encore le jarret souple à la cour de danser, tous les princes de donner des fôtes, et Charles X d'emprunter à une députation des charbonniers et des forts de la halle, en visite à Salnt-Cloud, cette devise qui le perdit : Maître charbonnier est maître chez lui.
Le peuple prouva bien vite à cet ancien émigré qu'il était chez nous, et non pas chez lui.
Depuis la réélection des 221, on attendait un coup d'État. Charles X le fit aussi complet que l'opposition pouvait le souhaiter. Rien n'y manqua, ni l'odieux, ni l'absurde. Chateaubriand a dit en parlant de Polignac, qui fut le principal auteur des orr donnances : « L!ambition dont on n'a pas les talents est un crime. »
Le crime fut commis, un dimanche, dans la soirée, à Saint-Cloud, le 25 juillet.
Le lendemain, lundi, d'assez bon matin, Charles X partit pour la chasse. Le temps était superbe. Une brise légère remuait les grands arbres qui bordent la Seine, au bas du parc de Saint-Cioud. On entendait venir de Paris cette rumeur douce et continue de l'Océan avec son flux et son reflux régulier. Le roi, après avoir signé les ordonnances, avait dormi du sommeil de l'innocence, et, en s'éveillant, il s'était rappelé que M. de Polignac, parmi beaucoup d'assurances de succès sérieuses et positives, lui avait confié que la sainte Vierge était venue en personne
l'exhorter à persévérer^ en lui affirmant que tout irait bien'.
Cette intervention céleste achevait d'alléger la conscience du roi. Il était aux anges, puisque son ministre était à la vierge et pour répandre ce trop plein de son cœur, il avait besoin de tuer quelques faisans ou de forcer un cerf; cela valait mieux que d'être obligé de tirer sur le peuplé.
Le Moniteur n'était pas encore arrivé à Saint- Cloud; mais il était déjà répandu dans Paris; et Paris avait un air si tranquille ; les monuments que le soleil dorait, et qu'on apercevait dans la buée de l'aurore, au-dessus des arbres du Bois de Boulogne, avaient une physionomie si pacifique, que c'eût été folie de craindre la plus petite révolution et môme la plus petite émeute.
On partit donc pour Compiègne, et les cors sonnèrent joyeusement ce jour-là l'hallali du cerf, avec celui de la royauté.
Georges était sorti le matin du 27 juillet, avec Emilie, pour quelques emplettes à faire au Palais- Royal. Satisfaits de leurs acquisitions, en quittant la boutique, ils entrèrent dans la jardin.
Tout à coup, ils entendirent dans un groupe, de« vant le café de Foy, une rumeur. Quelqu'un péro-
'. Davergier de Hauranne, HUtoire du gouvernement parUmentairef t. X, p. 564.
886 LA ItOKDB DB NUIT
rait. Ub homme qu'à son costume on pouvait pren* dre pour un ouvrier, mais pour un de ces ouvriers que leur fonction met au niveau des artistes, agitait \m journal, et pâle, exaspéré, semblait faire une exhortation à ses auditeurs.
Oeorges et Emilie s'approchèrent.
■^ Qu'y a-t-il? demanda Berroy.
-^ Nous ne le savons pas au jiiste, répondit un des assistants, en essayant de plaisanter; monsieur nous parle d'ordonnances, qu'il oublie de nous lire.
— Quel est ce journal? dit Georges.
— ^Le MonUeuTj reprit l'ouvrier, en froissant le papier, le seul journal fpermis désormais ! car on va venir briser ou enfermer nos presses. Je suis employé à l'imprimerie du National. Si vous avez besoin de plomb pour fondre des balles, je puis vous en donner; Timprimerie ne servira plus qu'à celai
Georges avait tressailli. Il dégagea doucement du sien le bras de sa femme, et prenant des mains de l'ouvrier imprimeur le journal en question, il le parcourut d'un coup d'œil rapide. Les assistants faisaient silence. Emilie vit à la pâleur qui couvrit le visage de son mari, et à la rougeur subite qui l'envahit ensuite, que la nouvelle était grave. Son cœur battit dans sa poitrine. Elle se sentit la femme d'un citoyen, devant cette stupeur patriotique.
— Mon ami, dit^elle avec fermeté, lis à b wte voix ce que tu viens de lire tout bas.
LA ROKDB DB NUIT 29l
— Oui, oui, lisez, lisez I répéta la foule.
Georges monta sur une chaise, et, à la place peutêtre où Camille Desmoulins ayait ameuté le peuple en 1789, il lut les ordonnances d'une voix forte^ que rindignation faisait vibrer et qui arrêtait les promeneurs dans le jardin, les passants sous les arcades. Quand il eut acheyé sa lecture :
— Messieurs, dit-il, les ministres ont déchiré la Charte. Le contrat est rompu entre le peuple et la royauté. Que chacun avise à son devoir * Je vais faire le mien. Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à Fouvrier imprimeur, Voulez-vous me conduire au bureau du National?
— Oui, oui, au National/ au National/ cria-t-on dans la foule ; à bas les ministres ! vive la Charte !
— Vive la Charte I répéta George» avec enthousiasme.
Il descendit de sa tribune improvisée et dit à sa femme:
— Rentre seule. Préviens notre oncle, s'il né sait pas encore ce qui se passe. Dans une heure, je vous
apporterai des nouvelles.
— Yat répliqua simplement Emilie, dont les yeux brillèrent , et en lui serrant la main avec force.
Elle le quitta sans lui faire de recommandations de prudence ; elle était sûre de lui : elle était si sûre d'elle-même ! Us emportaient chacun la moitié d'une
seule âme partagée, et ils m^trchaient du même pas assuré, pour gagner leurs postes différents.
Les bureaux du iVaàbna/ étaient au coin delà place des Italiens, aujourd'hui place Boïeldieu, près du boulevard.
Quand Georges s'y présenta, les principaux rédacteurs des journaux de Paris étaient réunis dans la grunde salle et discutaient les termes de cette énergique protestation qui fut un exemple pour les députés, mais un exemple, mollement suivi.
Les écrivains qui mettaient leurs noms à la suite de ceux de MM. Thiers, Carrel et Mignet, risquaient leur tète.
Ceux qui n'osèrent signer le pâle manifeste de M. Guizot, et qui se masquèrent sous la formule : Suivent les signatures^ ne risquaient rien.
Georges se trouva confondu dans les escaliers, dans les salles, avec une foule qui arrivait de tous les points de Paris. On démandait un mot d'ordre, un signal. Déjà cette électricité qui fait le tonnerre des révolutions commençait à se dégager de ce tumulte.
Un jeune homme sortit de la salle où se signait la protestation , grand, mince, à l'allure martiale, avec quelque chose de pensif dans les yeux et de dédaigneux sur les lèvres. C'était Armand Carrel. Il tenait une badine à la main et Tagitait machinalement, un peu impatienté de tout ce bruit, mais sans colère, tout
au plus un peu ironique, avec ce voile léger de mélancolie qu'on se rappelle, plus tard, avoir surpris dans les yeux de ceux qui sont prédestinés aux morts tragiques.
— Que voulez-vous, messieurs? dit-il d'une voix nette, incisive, qui cingla le bruit et le fit taire.
Un silence de recueillement s'établit tout à coup ; puis le murmure recommença:
— Nous voulons savoir, dit Georges Berroy, ce que les journalistes vont faire, quand on supprime la liberté de la presse.
— Vous êtes bien curieux, monsieur, répondit Carrel.
— C'est peut-être que j'ai le droit de l'être.
— Chez moi? cela m'étonne I
— Chez vous surtout, précisément, si vous représentez le National^ car j'ai soufiFert plus que vous et avant vous, pour la cause que vous servez.
L'œil d'Armand Carrel s'alluma, il fit un geste interrogatif, mais garda le silence. «
Georges en deux mots se fit connaître. Carrel le salua avec une courtoisie fière qui ressemblait au salut qu'on se fait avec des fleurets.
— Monsieur, répondit-il, tous les journalistes de Paris sont là, en train de protester et de mettre leur nom au bas de cette protestation.
— Je regrette, reprit Georges, de n'avoir aucun titre pour signer à côté de vous. Mais, si l'on se bat, je réclame mon rang.
— Se battre? interrompit Garrel, le peuple ne bougera pas.
— Vous le calomniez.
— Je le plains. D'ailleurs, il n*a pas d'armes.
— Quand on n'a pas d'armes, on en prend, dit une voix dans la foule; les armuriers ne servent pas à autre chose.
— Oui, oui, aux armes 1 répéta-t-on de toutes parts.
— Monsieur, reprit Armand Carrel, à voix plus basse, il ne faut pas qu'une émeute fasse maniîuer une révolution. Puis il continua d'une voix haute : — Allez dire dans Paris que les écrivains qui tiennent aujourd'hui la plume, n'attendront le signal de personne pour la jeter demain, s'il le faut, et prendre une épée. Ils font aujourd'hui ce que Thon* ûeur leur demande ; ils feront demain ce que la liberté leur commanderai J'espère que nous nous re* verrons, monsieur, et je vous remercie d'être venu.
— Je l'espère aussi, répliqua Georges en acceptant la main que lui tendait Carrel.
La foule, sur les exhortations de Ëerroy, sortit des bureaux du National et se répandit sur les boulevards, dans la rue Richelieu, en annonçant la protestation des journalistes.
Georges, pour rentrer chez lui, traversa de nouveau le Palais-Royal. L'agitation y devenait d'heure on heure plus ardente. Un libraire de la galerie d'Orléans, le marquis de Chabannes, un ennemi
personnel du ministère, soutenait à lui seul un véritable assaut contre les agents de police qui voulaient arracher à la devanture Taffiche d'un pamphletanti-ministériel. La foule prêta main^forto au marquis et les agents furent repoussés.
Georges vit un augure dans cette lutte» Il hâta le pas vers la rue d'Angiviller, persuadé que la bataille commencerait le lendemain.
XVIÎI
M. Soudin connaissait la publication des ordonnances. Il était venu pendant Tabsènce de Georges, pour l'en avertir, et lui«-même, promettant d'apporter des renseignements, avait couru en chercher dans Paris.
Emilie, depuis son retour, avec une vivacité que ses enfants prenaient pour de la gaieté, allait et venait dans son appartement, ouvrant les armoires, fouillant les tiroirs et préparant sans doute quelque grande surprise; car elle s'arrangeait toujours pour . n'être pas aperçue, quand elle transportait l'objet de sa recherche dans sa chambre à coucher.
Son mari la trouva dans le salon, presque parée, tnise du moins ateo une coquetterie qui n'était pas tous ièS jojurs si matinale^ Elle enseignait à lire à son
plus jeune fils, et les deux autres lisaient seuls de chaque côté d'une table devant une fenêtre. Il faut bien avouer que la maîtresse d'école était fort distraite, et que la maman était fort indulgente. Plus d'une fois, elle avait laissé son doigt immobile sur le livre au beau milieu de la page, cachant la sjllabe qu'elle voulait faire épeler ; et, paralysée par une distraction, par une réflexion profonde, elle était restée pendant quelques minutes comme une statue, écoutant les bruits du dehors, prête à tressaillir au premier coup de feu, au premier tocsin qu'elle entendrait. Mais la rue était silencieuse, et tout au plus distinguait-on de loin, par intervalles, un brouhaha confus, rapide, qui montait ou descendait la rue Saint-Honoré.
Au coup de sonnette de Georges, elle sourit, ferma le livre, embrassa son élève devenu aussi silencieux qu'elle, par calcul ; puis congédiant ses trois fils :
— Allez jouer I leur dit-elle en leur distribuant à chacun un baiser.
— Comme tu es belle! lui dit son mari en entrant.
— Et toi donc? repartit-elle en le poussant vers . une glace, tu as ton front des grands jours et tes
yeux de la cour d'assises I
Ils s'embrassèrent avec un élan de jeunesse, avec une soif d'eux-mêmes et de la vie qui peut sembler étrange dans un pareil moment. Mais tout leur bonheur passé n'avait été qu'une préparation à un com-
bat. Les minutes de tristesse, les heures de mélancolie qui avaient pu jeter une ombre passagère sur leur amour, comme des nuages sur le ciel bleu, n'avaient été que des impatiences d'agir. Aussi, quand l'heure de l'action allait sonner pour Georges, il était fier et elle voulait se montrer invincible. Leur courage s'élevait au-dessus des craintes vulgaires* Un ancien condamné à mort qui avait été si peu exécuté avait acquis le droit de mépriser le péril, et l'habitude prise entre eux A* envoûter le gouvernement de la Restauration, de souhaiter tous les jours sa chute, rendait excusable ce semblant d'égoïsme qui était surtout la fanfare de leur courage.
Georges voulut reconter sa visite au National^ l'incident dont il venait d'être témoin dans la galerie d'Orléans; Emilie l'interrompit dès les premiers mots :
— Ne me dis pas ce que tu as fait. Mon oncle va venir; je le saurai alors. Mais viens voir si, de mon côté, j'ai perdu mon temps.
Elle l'entraîna alors dans leur chambre, et lui montrant étalés sur leur lit son sabre de 1814 et de 1815, son ancien uniforme, ses pistolets, un fusil, elle lui dit avec un rire superbe :.
— Manque-t-il quelque chose?
— Rien; tu as tout prévu, excepté la cocarde.
— C'est vrai, dit Emilie, en tirant de sa poitrine la cocarde tricolore, ternie par la poussière de
Brienne et de Montmirail. Je n'ai pas osé te laisser celle-là, et je ne veux pas t'en coudre une aulre.
Georges enivré passa son bras autour de la taille de sa femme et lui prenant une rose qu'elle portait au corsage :
— Camille Desmoulins, dit-il gaiement, avait pris pour cocarde une feuille des arbres du Palais-Royal. Moi, je prends cette rose; et ce n'est pas lui qui se moquerait de moi : il aimait trop saLuoilel
— Elle est morte pour lui, comme je mourrais pour toi, dit Emilie, en se serrant contre Georges, et comme je serais morte, si l'échafaud...
— Ne parlons plus de cette vieille histoire, repartit Berroy. Je ne me souviens plus que d'un échafaud, celui du reposoir de Sainte-Madeleine où je t'ai vue, fleurissant des anges.
— Des anp:es que tu aidais dans leur ascension ; car Us étaient bien lourds.
Us rirent, mais il y avait une larme au fond de leurs yeux.
Un coup de sonnette les fît rentrer au salon, où ils trouvèrent M. Soudin, revenu de ses courses. Il était sérieux, grave.
— Est-ce que les ordonnances sont retirées? lui demanda Georges, qui se méprit à cette tristesse.
— Non, au contraire; le ministère s'obstine, et le roi chasse.
^ Eh bien, nous le chasserons! Avez -vous traversé le Palais-Royal?
I- Oui, les tètes s'échauffent. Demain, cette nuit peut-être, on se battra, si d'ici là les fous qui nous perdent n'ont pas cédé.
M. Soudin, posant son chapeau sur une table, s'assit la tôte penchée.
Georges ne revenait pas de sa surprise. Que signifiait cette contenance abattue dans un homme de si grande intelligence et de si grand cœur? avait* il tort de se réjouir, lui, de ce qui attristait M, Soudin?
— Et les députés, vos amis, que pensent-ils?
— Laffitte est absent; il n'est pas revenu de sa terre de Breteuil; Casimir Périer hésite et se demande ce qu'on doit faire. Dupin refuse une consultation.
— Comment? les députés, les défenseurs élus de la Charte cherchent leur devoir? les journalistes n'ont pas cherché le leur; ils ) 'ont trouvé et l'ont rempli.
— Oui, je le sais.
— El vous, monsieur, vous qui avez travaillé comme moi, mieux que moi, à saper ce gouvernement odieux, quand il chancelle, vous demandez, vous, quel est votre devoir?
— Je me demande, mon cher ami, de quel côté il tombera et s'il ne faut pas l'étayer un peu, pour
ralentir sa chute et pour Tempêcher de faire un abtme, en se déracinant.
— Je ne vous comprends pas, mon oncle, dit Georges après un instant de réflexion, si nous avons tort de le renverser, il ne fallait pas l'ébranler.
— Vous me comprendrez, mon ami, quand vous aurez mon âge. Je n'ai pas changé d'avis et ce que j'ai fait hier, je le ferais encore. Mais une révolution peut s'accomplir de deux façons : par la loi ou par la force. La loi est pour nous ; suffira-t-elle ? Vous m'offrez la force; l'avez- vous?
— Peut-être ! reprit Georges fièrement.
— Ahl jeune homme, c'est ce peut-être qui me fait trembler. En 1789 le serment du Jeu de paume fui une révolution pacifique et légale qui bouleversait l'ancien monde, sans coûter une goutte de sang. Depuis ce jour mémorable, nous avons eu des coups de force qui ont déplacé des hommes, au détriment des idées. Nous avons eiï l'invasion pour nous débarrasser de l'Empire ; faut-il la guerre civile pour nous débarrasser des Bourbons? Hier, ce matin encore, j'espérais que non. Cette hésitation des députés et cette incertitude des bourgeois me donnent des inquiétudes.
— Ainsi vous croyez la révolution compromise?
— Je n'en sais rien; et j'ignore encore si nous allons avoir une révolution !
— La souhaitez-vous ?
-^ Oui, si je puis, en coDScience, me battre pour elle.
— Mon oncle, voilà une bonne parole qui me rassure. Moi non plus, je ne veux pas d'une qmeute, qui ne serait qu'une émeute !
M. Soudin raconta plus en détail alors les délibérations auxquelles il avait assisté. Sur son conseil, les journaux avaient fait un appel à la justice pour obtenir de la loi l'autorisation de paraître que leur contestaient les ordonnances. Si la magistrature osait tenir tôte à la monarchie, la Révolution était sacrée. M. Soudin avouait avec un peu de dépit que la société Aide-toi, le Ciel f aidera ^ ne paraissait pas d'humeur à s'aider beaucoup, et comptait un peu trop sur Taide du Ciel. Une réunion devait avoir lieu le soir même, à huit heures, chez un député, M. Delàborde. Il irait etse proposait de forcer entin la bourgeoisie libérale à affronter le péril, puisque la gloire et leproQt étaient visiblement pour elle.
Comme il achevait son récit, un coup de sonnette énergique, que l'on connaissait bien, annonça An* thyme de Musse.
Il entra, scrupuleusement boutonné dans un longue redingote, malgré la chaleur, pour mieux faire deviner sans doute la paire de pistolets dont les crosses se montraient de chaque côté de sa poitrine. Il était blanc de poussière; mais son visage sombre rayonnait d'un joie fauve.
— J arrive du faubourg Saint- Antoine, dit-il d'une voix triomphante, comme il eût dit autrefois, s'il avait jamais pu réaliser ce rêve : J'arrive de Sainte-Hélène I
— Ëh bien? demandèrent à la fois M. Soudin et
Georges.
— Le faubourg est prêt à descendre.
— Qu'attend-il ?
•^ Des armes, des chefs etl'assurance que ce qui va se passer est au profit de Napoléon IL
— C'est beaucoup à la fois, répondit Emilie en intervenant.
Elle craignait un sourire moqueur sur les lèvres de M. Soudin et sur celles de son mari, et voulait détourner sur elle l'orage de ce bon cœur d'Anthyme.
— Des armes ! on en improvise, dit Georges. Les vainqueurs de la Bastille n'en avaient guère, au départ ; ils surent en trouver.
— Des chefs! n'en connaissez- vous pas? demanda M. Soudin. Vous d'abord, et vos amis du Lion dormant.
— Mes amis ! monsieur. Hélas I les uns sont morts, répondit avec dignité le mulâtre, morts de misère, morts de chagrin ou de l'échafaud ; les autres sont exilés et ne sont pas revenus. Quant à moi, qui voudrait de moi? Ceux qui ne me connaissent pas me prendraient pour un échappé de Saint-Domingiïe ; ceux qui croient me connaître diraient : « C'est un Tnouchard. »
— Je VOUS défends, Anthyme, de parier de vous de cette façon, interrompit Georges ; vous m'offensez dans mon amitié et dans ma reconnaissance pour vous.
— Êtes-vous bien sûr qu'on parle de Napoléon II dans le faubourg Saint- Antoine ? demanda M. Soudin, en émoussant par un regard poli la pointe de son incrédulité.
— De qui donc, monsieur, pourrait-on parler ?re' prit Anthyme avec quelque hauteur.
— Il s'agit bien d'un remplaçant, puisque le trône n'est pas vide; vidons-le d'abord, s'écria Georges, nous verrons ensuite, si nous sommes là pour voir.
— Georges I dit Emilie d'un ton de doux reproche.
— Oh ! ce n'est pas pour lui qu'il parle ainsi, reprit Anthyme avec mélancolie, c'est pour moi; je sens bien que nous approchons du but, mais j'ai le pressentiment que je ne le verrai pas.
-— A votre tour, monsieur de Musse, taisez-vous, dit Emilie, en menaçant du doigt le mulâtre, qui lui prit la main et la baisa comme une patène; et si vous ne voulez pas être arrêté par la police avant la bataille, donnez-moi les pistolets que vous cachez, ou plutôt que vous montrez si mal ; venez les joindre à notre arsenal.
Anthyme, obéissant à l'injonction d'Emilie, débou-
tonna sa redingote, relira de ses poches de côté deux pistolets formidables qu'il avait déchargés pour la dernière fois en 1812, dégaina de sa poitrine un long poignard, et de ses longues poches de derrière des paquets de cartouches.
— Est-ce tout ? lui demanda Emilie en riant.
Anthyme céda à Tentraînement de cette belle
humeur pleine de courage et répondit du même ton :
— Pour le moment, oui, c'est tout.
Emilie ouvrit la porte de sa chambre, et Musse, très-ému d'entrer dans ce sanctuaire, eut des larmes aux yeux en reconnaissant Tuniformo et les armes de son ami Georges. Il voulut plaisanter pourtant, pour réparer l'effet de son arrivée solennelle :
— J'aurais dû, dit-il, apporter mon costume de palikar.
— Laissez-le dans vos bagages de l'exil, repartit Georges, et combattons comme des Grecs, sous des habits de citoyens français. Mais en attendant, mon cherLéonidas, trouvons au moins les trois cents braves des Thermopyles.
M. Soudin, qui était visiblement le plus soucieux, le plus agité, reprit la parole.
— Messieurs, dit-il d'un ton grave, employons bien la fin de la journée. On ne se battra pas avant demain. Georges, retournez au National^ au Temps, partout où Ton proteste. Les journaux de Paris se
couvrent de gloire; la presse mérite la royauté qu'elle prend. Il faut qu'elle donne son énergie au peuple, sa force d'initiative à la bourgeoisie. Vous, monsieur de Musse, allez au faubourg, promettez des armes. Tous les gardes nationaux qui craindront de se servir de leurs fusils les donneront au peuple. Le quartier général est ici. Emilie nous aidera à faire des cartouches, et quand nous irons nous battre, elle fera de la charpie.
Les trois hommes descendirent.
Emilie, restée seule dans son appartement, fut étonnée de s'y sentir comme abandonnée. Elle alla fermer la porte de sa chambre, rappela ses enfants, voulut s'occuper de leurs leçons. Mais ellç était si distraite que ses élèves s'en apercevaient et l'obligeaient à s'en apercevoir par leurs éclats de rire. Alors elle voulut les faire jouer et jouer elle-même avec eux. Mais elle craignait bientôt que cette joie intérieure ne fût un défi, une provocation. Quelque chose de plus fort que son courage, de plus sacré que son amour de femme et de mère^ lui disait :
— Ne sois pas si heureuse ! tu provoquerais le malheur!
Elle imposait silence à sa petite famille; elle voulait redevenir sérieuse, mais les enfants s'attristaient, et les larmes qu'elle leur voyait aux yeux lui paraissaient aussitôt un deuil par avance, un pressentiment.
Comment faire pour attendre le retour de son
mari, dans une activité banale? Emilie ne faisait jamais rien qui n'eût, avec un but pratique, une idée morale; môme dans les occupations ordinaires du ménage, elle s'occupait de son bonheur, c'est-à-dire de celui de son mari et de ses enfants.
Elle voulut inventer un nouveau rangement inté« rieur; mais elle s'aperçut aussitôt qu'en déplaçant certains meubles et certains objets, qu'en mesurant la distance des fenêtres aux petits lits de'ses enfants, elle prévoyait instinctivement les coups de fusil à travers les carreaux, et les coups de canon à travers les murs. Elle réfléchit que le bel emplacement de leur maison les exposait beaucoup ; que cette situation entre deux rues donnant sur la place du Louvre pouvait tenter ou les soldats de la ligne et de la garde ou la Révolution. Leur appartement pouvait être ou la forteresse du gouvernement ou la barricade de rémeute. De toutes façons, les siens étaient exposés, et le mieux eût été de fuir.
Mais, fuir avec ses enfants seulement? Pouvait-elle enlever son mari à un devoir patriotique? Devait-cUe môme tenter cet effort?
Les heures lui parurent bien longues jusqu'au retour de Georges. On voyait passer sur les quais des foules bruyantes, mais encore inoffensîves. Le soleil brûlait les pavés, et chaque fois qu'elle remarquait des orateurs dans les groupes, se découvrant pour s'essuyer le front, Emilie se disait :
«- Il fait trop chaud i On ne se bat pas avec une chaleur pareille.
Vers la dernière partie du jour, une brise légère apporta dans l'appartement une faible senteur des roses effleurées dans le jardin de l'hôtel d'Angiviller. Emilie fat mécontente de ce soupir embaumé de la nature, comme si, en soulevant les cœurs, il allait aussi soulever les pavés!
A la fin de la journée, quand elle était parvenue à assoupirses anxiétés, ou du moins à s'en accommoder, comme d'une fièvre qu'on domine ne pouvant l'apaiser, Emilie reçut une visite qui la rejeta dans de plus poignantes terreurs.
Madeleine Martin entra dans le salon, rapide, impétueuse, vibrante:
— M. Soudin et M. Berroy ne sont pas ici?
demanda-t-elle, en haletant de fureur, autant que de la fatigue de la course.
— Non, répondit doucement Emilie.
— Ahl je voudrais pourtant bien leur parler 1 Et Madeleine frappait le parquet du pied.
— Attendez-les, ou revenez plus tard.
— Attendre ! revenir I reprit la femme Martin, en tordant ces mots dans sa bouche et en les retournant comme des os durs à ronger! où sont-ils, quand on a besoin d'eux ?
— Madeleine I dit Emilie d'un ton sévère.
— • ]Sxcusez-Tnoi, madame, reprit Madeleine avec
une sorte de rugissement attendri, vous savez bien que je ne peux pas vouloir vous offenser, ni vous ou votre mari, ni M. Soudin. C'estque le temps presse ; cela chauffe du côté du Palais-Royal ! On parlait de mettre le feu au poste du Château-d'Eau. Je crois que ceux qui voudront voir clair cette nuit dans les rues feront bien de compter sur le clair de lune ; car les réverbères soiit déjà descendus dans la rue des Bons-Enfants. Martin a son fusil tout prêt derrière la porte; moi, je suis armée ! Je suis allée jusqu'au boulevard des Capucines; j'ai vu Polignac qui rentrait dans sa voilure. Le gueux! Si la pierre que je lui ai lancée ne lui a pas cassé la tête, c'est que le bon Dieu ne veut pas que je fasse tort à la lanterne ou à la guillotine !
— C'est affreux, ce que vous dites là, Madeleine, dit Emilie.
— Comment voulez- vous donc que je parle? répliqua Madeleine en rejetant la tête en arrière. Ce que nous avons souffert, n'était-ce pas affreux? Ces huit années de bannissement qui nous ont ruinés, n'était-ce rien? Et celte condamnation à mort de M. Georges, et tous ceux qu'ils ont fusillés ? Enfin, voilà donc le jour de la vengeance I Est-ce vrai que les bourgeois hésitent? Qu'ils prennent garde I
^ Ceux que vous appelez les bourgeois, Madeleine, feront leur devoir avec courage, quand il le
faudra, sans menaces inutiles. Soyez ceplaine que M. Soudin et mon mari seront à leur poste, et que je n'aurai pas besoin, pour les exciter, de leur répéter vos paroles, ni d'en trouver d'autres. Souhaitez seulement que le peuple les suive !
— Il les suivra, madame, je vous le dis, il les suivra. Si le peuple ne comprenait pas ; s*il n'en flnissait pas aujourd'hui, avec ce gouvernement de jésuites et d'éraigrés ; s'il ne profitait pas de l'occasion pour mêler une bonne fois son sang à celui des bourgeois; s'il oubliait ces quinze années d'hypocrisie et de persécution; ce serait à désespérer de la vengeance divine; je m'ouvrirais la poitrine avec les ongles; je m'arracherais le cœur.
Madeleine, en parlant ainsi, était épouvantable, comme le génie même de la haine. Vieillie, depuis le jour où elle apparut pour la première fois dans ce récit, la figure hâve, la peau séchée sur le front et sur les joues par le charbon qui brûlait au fond de ses orbites, la bouche crispée, la taille tordue, les mains tremblantes, elle secouait à chaque mouvement de tête les mèches grisonnantes et rudes de ses cheveux qui s'échappaient de son bonnet, comme les serpents d'une Tisiphone.
— Voilà le fond de l'abîme, se disait Emilie en la contemplant.
Madeleine s'agitaitdans ce salon comme une égale, presque comme une dominatrice.
Elle n'était ploB la servante ni l'obligée de personne.
Sa reconnaissance, inextinguible au fond de son cœur, se fût trahie par ^esyiolences contre l'ennemi commun, mais non plus par des soumissions envers ses alliés.
Les effusions étaient taries.
Elle croyait n'avoir qu'une rancune politique, et elle agitait en elle le brandon d'une revan* che implacable contre le genre humain tout eu* tiep.
Le soleil, qui déclinait, jetait dans le salon, par les fenêtres ouvertes, de grandes barres rouges, sur lesquelles Madeleine marchait comme sur du feu.
Emilie essaya quelques paroles d'apaisement et de prudence. Ce furent ^es goutles d'eau dans un brasier. Madeleine la regarda, remua la bouche, eut un rire de pitié pour cette femme d'un conspirateur, d'un proscrit qui ne savait qu'aimer, haussa les épaules, et lui dit d'une voix profonde :
— Adieu, madame. J'espère voir M. Georges et et M. Soudin dans la rue... Mais je ne vous reverrai plus... Adieu.
Et, se retournant brusquement, frappant de son poing sa poitrine pour y faire rentrer un mot plus doux, un soupir d'afifetion qui voulait s'en échapper, elle sortit de l'appartement.
Quand Oeorges rentra, Emilie était accoudée à la fenêtre. Rêveuse, elle regardait descendre le cré-* pusculd avec un grand désir, comme si la nuit dût rafraîchir les cœurs et amener la paix sur la terre, ainsi que dans le ciel, La visite de Madeleine avait ajouté un limon brûlant au flot de son inquiétude, Elle songeait.
Est-ce que les Qrecs héroïques qu'elle avait tant admirés^ lorsqu'ils combattaient pour leur indépendance et leur liberté, traînaient aussi dans leurs rangs ces furies vengeresses de Tétemelle misère ? Est-ce que tous les rêves de combats généreux, de sacrifice, devaient être ainsi corrompus par ces re* vendications implacables? Georges descendait dans la rue avec M. Soudin et Anthyme de Musse lui don** nait de l'orgueil. Son mari faisant une barricade avec Madeleine lui donnait de la honte.
— Qu'as-tu donc? demanda Berroy, quifut étonné de n'être pas accueilli comme d'habitude, et pénétra jusqu'au salon, sans avoir été entendu.
*^ Ah I s'écria Emilie en lui jetant les bras autour du cou, pourquoi sommes-nous revenus en France? Pourquoi ne sommes-nous pas encore en Hollande, bien loin de ce volcan qui va nous engloutir sous sa lave?
~ Y penses-tu, Emilie?
— Pourquoi te mêles-tu de ce qui va se passer, Georges l Ne sacrifies-tu pas un devoir absolu, celui
de père do famille, à un devoir relatif, celui de citoyen?
— Est-ce bien toi qui me parles ainsi, ma chère femme, toi qui la première as retiré de l'armoiro mes armes de volontaire I toi qui, ce matin encore^ m'exhortais I
— Ce matin, j'étais folle; mais j'ai réQéchi. Le peuple, le vrai peuple, ne bougera pas ; la bourgeoisie hésite ; elle est prudente : l'écume seufe se soulèvera.
— Tu te trompes, mon amie. Le peuple était incertain d'abord ; il ne se sentait pas atteint parles ordonnances et croyait que la liberté de la presse l'intéressait peu. Ce soir, il a respiré le souffle de la Révolution ; demain, il livrera la bataille ; la réunion des députés qui a eu lieu ce soir et à laquelle assistera notre oncle, donnera un état-major à l'émeute. Musse a retrouvé dos compagnons du Lion dormant \ j'ai quelque raison de croire qu'ils emploieront bien la nuit. Le mouvement qui se prépare sera national, c'est-à-dire unanime. Je ne me serais pas consolé de ne pouvoir y participer. Pendant huit années d'exil, tu m'as donné la patience ; j'étais devenu presque ingrat envers la patrie. J'ai aujourd'hui une dette à acquitter et la rançon de mon bonheur à payer. Ne me reproche pas la vertu qui me fait combattre ; c'est toi qui me l'as donnée; et tu m'en voudrais de fuir, de me cacher, d'hésiter ?
— Mais si Ton te tue ! s'écria Emilie en frémissant et en cachant sa tète dans la poitrine de son mari.
— Est-ce qu'on me tue ? moi. Tu sais bien que non. Pourquoi penses-tu à la mort?
— Tu y pensais bien, toi-même, tantôt I repartit Emilie, en relevant le front, et en regardant son mari en face.
— C'était une coquetterie de soldat.
— Tu vas mé mépriser, Georges, de ce que je suis -devenue si lâche 1 dit la noble femme, en essayant d'affermir sa voix.
— Je te bénis, au contraire, pour celle faiblesseféminine qui est la pudeur de ton courage. Va ! ne crains rien. Le ciel, qui a fait de mon écbafaud l'autel de notre mariage, ne veut pas que je meure, en accomplissant la tâche qu'il m'a déjà pardonnée. Rassure-loi I Sois forte devant la patrie, comine tu l'as été devant mes juges. Douter de la vie, de l'avenir et de la liberté, par une nuit pareille, ce serait un blasphème I
— Tu as raison, Georges. Dieu est bon ; tu vas te battre pour la justice; et notre amour est immortel !
Ils restèrent quelques instants, enlacés et silencieux. La nuit douce, transparente, descendait sur Paris. On entendait bien au loin des bruits confus, des clameurs ; mais les quais était déserts ; la colonnade du Louvre, argentée par la lune, se profilait dans Tombre bleue avec un air de majesté sereine
310 LA RONDB DB NUlT
qui commandait le repos, et la vieille église de Saint- Germain-rAuxerrois, en sonnant les heures, paraissait assourdir sa sonnerie, de peur qu'un écho trop fort ne fit songer, par cette nuit amoureuse, au toc-* sin de la Baint-Barthélemy.
Deux journaux seulement, le National et le Tefàps^ publièrent, le 27 juillet, la protestation des journalistes. Oeopgtes fût transporté d'admiration, enappre» nant cet acte de courage.
— Tu le vois, dit-îl à Emilie, la presse mérite qu'on s'expose pour elle ; J'ai besoin d'aller serrer la main, de M. Carrel.
îl courut aux bureaux du National et s'y trouva en même temps que la police.
MMi Thiers, Carrel, Mignet, Gaujâ étaient à leur poste, et quand le commissaire les somma de lui livrer passage :
— Enfoncez lesporles> répondit Carrel^ il iautqlie vous entriez comme des voleurs.
Le commissaire envoya chercher un serrurier.
— Prenez garde, dirent à l'ouvrier les rédacteurs et lès employés du journal, voUs allez fcommeltré un crime I
LA tlONDâ Dit NUIT 3ll
Le serrurier^ toublé, hésita longtemps; puis, à la fin, se contenta de démonter une pièce de la presse et se retira. Quandil ftit parti, la pièce fut remise en place, et la presse fonctionna au profit de Tinsurrection.
— Monsieur, dit Berroy, en s'adressant à Armand Carrel, je viens de nouveau chercher le signal.
— Encore 1 A quoi bon une bataille douteuse, quand la loi suffit 7
— Elle suffit à votre dignité, non à votre sûreté.
— En ce cas, nous n'avons plus de signal à don* ner, reprit fièrement le journaliste. Que chacun nous aide ou nous venge.
La conduite des journalistes était d*autantplus in« trépide, à cette heure incertaine, qu'ils ne croyaient ni à la possibilité de la lutte armée, ni aux chances d'une victoire par les armes. Ils allaient où le devoir les poussait, se fiant à la justice de leur cause*
Georges, en quittant le National, alla aux bureaux du Temps^ rue Richelieu. On sait comment M. flaudCj s^armant du code, fit reculer les divers ouvriers amenés par la police, pour briser les presses ; comment les assistants émus de ce spectacle participèrent à celte protestatîoil de la loi. Il fallut que le commissaire exapéré, et renonçant à trouver des complices dans les travailleurs libres du quartier, pour briser les presses, envoyât chercher Thomme qui, dans les cours de Ëicêtre, rivait les fers aux pieds des forçats, avant le départ de la chaîne;
Georges assista a ce spectacle, avec un insurmontable dégoût pour les dernières yiolences de la Restauration, avec une grande impatience den finir, avec une espérance qui grandissait de minute en minute.
Comme il redescendait la rue Richelieu, il rencontra M. Soudin et fut surpris du rayonnement de sa physionomie.
— Mon oncle, lui dit-il, vous paraissez ravi. Qnavez-vous appris de nouveau ? Les députés se décident-ils enGn ?
— Ils sont réunis en ce moment chez LafQtte, qui est de retour, et je crois bien qu'ils Gniront par commencer ; mais ce n'est pas cela qui me donne de l'espoir. La Révolution peut se déchaîner maintenant ; elle ne sera que la main-forte du peuple, se mettant au service des tribunaux.
— Comment?
— Le tribunal de première instance de la Seine vient de condamner l'imprimeur du Journal du commerce à imprimer ce journal, attendu que les ordonnances ont été promulguées sans aucune formalité légale. C'est là un fait considérable, mon ami, et qui fait bondir mon cœur de légiste. Décidément, la magistrature française, si elle a des défaillances, a des heures d'incomparable réveil. Il y a neuf ans, l'arrêt de la cour de cassation à votre égard était déjà un courageux hommage rendu à la liberté de la presse. Aujourd'hui, ce jugement du tribunal de
première intance clôt le débat. Le gouvernement s'est mis hors la loi, et les magistrats eux-mêmes peuvent déposer leur robe pour prendre un fusil. On attend, aujourd'hui ou demain, un jugement analogue du tribunal de commerce contre l'imprimeur du Courrier français. Ah I mon cher enfant, vous allez me trouver bien formaliste; mais si les tribunaux avaient faibli ou rendu en conscience un jugement contraire à celui-ci, j'aurais eu des scrupules à me battre ; j'aurais craint d'armer aussi le peuple contre la magistrature. Dieu merci! cette barricade nous est acquise et nous restera. Je me sens capable maintenant de m'y faire tuer.
M. Soudin passa son bras sous celui de Georges, qu'il serra contre sa poitrine, et l'entraîna.
Georges, à son tour, raconta les deux scènes dont il venait d'être le témoin.
— C'est bien I c'est très-bien I reprit M. Soudin. Une révolution qui venge la loi et la pensée humaine est sûre de vaincre.
Ils entraient dans le jardin du Palais-Royal. La foule s'y remuait, plus nombreuse que la veille. Les gardes royaux, l'arme au bras, se tenaient immobiles, prêts à disperser ces attroupements. Mais ou eût dit que les braves soldats, honteux du service qu'on exigeait d'eux, hésitaient à engager la lutte, et que la foule, par un instinct pareil, hésitait à trouver en eux des ennemis»
Anlbyme de Massé était là, dans un petit groupe taciturne, compacte, formé d'bommes qui n'avaient besoin ni d'être excités, ni d'exciter les autres perdes commentaires ou des lectures de journaux, et qui, les yeux abrités sous les sourcils froncés, regardaient les soldats, comme letchiens en arrêt regardent le gibier.
Il n'était pas besoin de les examiner longtemps pour reconnaître des officiers de l'empire dans ces revenants à l'attitude silencieuse.
Les soldats de Napoléon contemplaient avec une rage froide, avec une fureur concentrée, les soldats des Bourbons*
Ces frères d'armes se haïssaient de cette haine féroce qui n'est possible qu'entre frères, quand elle ose nattre.
Georges frappa doucement sur l'épaule d'Anthy me.
— ^ Bon compagnon du Lion dormant^ lui dit-il à demi^voix et en souriant, l'heure du réveil va-t-elle bientôt sonner?
— Oh ! ne railleiÉ pas, repartit Anthjrme avec douceur*
Et cottime Georges allait le rassurer, en se défendant un peu t
^ Non, non, continua Musse, ne vous défendez pas. Le rire va bien à votre jeune courage ; le mien est morose. Je suis las ; voici ma dernière étape.
— Il me semble, Anthyme, que tout va bien !
— Tout ira mieux cô soir, celte nuit, demaii>. On commence à scier le arbres du boulevard. Le faubourg Saint-Antoine a déjà quelques fusils.... Ah çà! Georges, vous qui connaissez mieux que tooi les légendes de la France, expliquez-moi ce qu'ils entendent par le prince Noir.
— Parbleu, c'est vous, mon cher Musse.
Anthyine rit de la plaisanterie ; et, mettant par un
geste paternel sa main dans les cheveux de Georges :
— Enfant, lui dlt-ii, en lui secouant doucement la tête, je ne suis pas le prince Noir, je suis le bon esclave noir, et.je vais me battre pour la liberté des blancs.
Comme il achevait de parler, les soldats, sur un ordre venu du dehors, parurent faire un mouvement en avant et se décider à faire sortir la foule.
— Messieurs, (Jit M. Soudinen intervenant, si vous m'en croyez, nous ne nous laisserons pas bousculer. Sortons du jardin.
Au môme moment, la foule, pressée par la troupe, commença à jeter des cris et à se réfugier sous les arcades. Ce fût le tourbillon qui commence Torageet qui précède la foudre. Les fuyards s'échappant par toutes les issues allèrent dans les rues voisines annoncer qu'on s'égorgeait dans le jardin du Palais- Royal. La vérité c'est qu'on ne tira pas un coup de ftisil, et que, si des chaises furent amoncelées dans une allée pour construire une espèce de barricade,
il suffit de quelques coups de crosse pour démolir ce fragile rempart.
Anthyme, séparé du groupe dans lequel on l'avait rencontré, sortit avec M. Soudin et Georges par la ruede Valois. Là, parunepréoccupationnaïve, que je dois noter, parce qu'elle est un trait de caractère, sans que je veuille en conclure rien de fâcheux, M. Soudin, se trouvante deux pas de la rue des Bons- Enfants, voulut y entrer etjeter à sa maison, en passant, le salut du propriétaire, peut-être bien le regard du citoyen ; car il pensait que Martin et sa femme ne devaient pas rester inactifs dans leur loge, un jour comme celui-là.
La loge, en effet, était fermée. Martin, les bras croisés, se tenait sous la porte cochère. Il était en tenue de chasseur, sinon de braconnier, et, quand M. Soudin l'interrogea, il ne fit aucune difficulté d'avouer que son fusil tout chargé, et sa carnassière pleine de cartouches, étaient posés derrière un des battants de la porte.
Madeleine inspectait le quartier. Elle arriva bientôt en hâtant le pas, et, comme elle était fort connue des voisins, comme elle exerçait sans doute une grande influence, comme elle avait promis de donner des ordres qu'on attendait, elle jetait à chaque porte, à chaque boutique, un mot, un appel. Elle revenait de la rue Saint-Honoré et annonçait la construction d'une barricade dans l'alignement de la ^rue des
Bons-Enfants, du côté le plus voisin de la place. Quand elle aperçut M. Soudin, Georges et Anlhyme, Madeleine s'arrêta, haletante d'orgueil, et se campant devant eux :
— Je vous ai causé, dans le temps, des ennuis à tous, leur dit-elle, par mes inventions, mes mensonges. Mais aujourd'hui, je ne mens pas, quand je vous dis qu'avant une heure il y aura du sang sur les pavés, là-bas, et que le mien y sera peut-être versé tout entier.
Elle avait toujours sa mine farouche de la veille, mais avec un éclair de gaieté qui n'en détruisait pas l'horreur. Les bras nus, le corsage entr'ouvert, le tablier retroussé, elle paraissait sortir d'un labeur pénible, ses mains avaient des éraflures'sanglantes. Comme on lui en fit la remarque :
— Je crois bieni dit-elle, j'ai remué plus de trois cents pavés! mais aussi, vous pouvez aller voir notre ouvrage. C'est bien bâti. Il leur faudra du canon pour l'enlever... Eh bien, es-tu prêt, notre homme? C'est à toi, Martin, à monter la première garde. Monsieur Soudin, excusez-nous de ne pas tirer le cordon aujourd'hui; d'ailleurs, je réponds de nos locataires : ils garderont la maison...
Elle fut interrompue par un flot chassé du Palais- Royal, et qui, à l'extrémité de la rue de Valois, s'étant heurté aux soldais de la garde et aux gendarmes massés sur la place du Palais-Royal, rejail-
318 LA RONDB Dfi NUIT
lidsait par le porche de la cour des Fontaines, dans la rue des Bons-Enfants.
— On va tirer! on va tirer I criait cette foule.
— Eh bien I tirez aussi ! leur répondait Madeleine. Quelques gardes nationaux en uniformes, d'autres
bourgeois portant leurs buffleteries sur leur habit, se montrèrent alors sur le seuil des maisons. On les accueillit par de grands applaudissements.
Le bruit se répandit alors que, dans la rue Richelieu, près du Théâtre-Français, on distribuait des armes. Par un brusque mouvement, la foule reflua vers la rue de Valois et suivit un gamin de quinze ans qui, coiffé d'un casque de carabinier, brandissant un sabre étincelant, venait d'apporter cette nouvelle.
M. Soudin dit à ses deux compagnons :
— On vient sans doute de piller l'armurier Lepage. Je crois que la coupe est pleine et va déborder. A notre tour, messieurs, d'aller prendre nos ftisîls!
Ils gagnèrent la rueCroix-des-Petils-Champs; et, en descendant la rue Saint-Honoré pour rejoindre la rue de l'Oratoire, ils furent surpris des éclat de rire qu'ils entendirent tout à coup au-dessus de leur tôte.
Les réverbères étaient enlevés, et, à leur pla'ce, on s'était amusé à pendre les armoiries royales; puis, à l*aide de cordes, des femmes, des enfants, placés aux fenêtres, faisaient danser les écussons arrachés aux fournisseurs brevetés.
La belle humeur parisienne ne se salisfaisait pas de ces joujoux; et les passants en armes, les gardes nationaux, les boutiquiers, qui sortaient pour déraraciner les pavés et commencer des barricades, étaient criblés de mots plaisants.
On jetait des quolibets parles fenêtres, en attendant qu'on jetât des pierres.
L'héroïsme de Paris ne va jamais sans beaucoup de gaieté; quand il veut montrer les dents, il rit d'abord.
En tournant l'angle de la rue Sainl-Honoré et de la rue de TOratoire, les trois amis se heurtèrent à une troupe qui arrivait du quartier latin par le Pont-Neuf, et qui uoarchait avec un violon en tète.
— Qu'est cela? demanda Musse d'un ton chagrin. Une noce? ou des masques?
La troupe joyeuse n'entendit pas la question ; mais elle y répondit indirectement :
— Vive la Charte! à bas Polignac! à bas les jésuites! s*écria-t-elle;etl3 violon repritson refrain; et les jeunes gens sautèrent, en faisant un cliquetis de leurs sabres, de leurs fusils, de leurs gibernes.
On se fût cru au carnaval, et je n'aurais pas besoin d*un grand effort de philosophie humoristique, pour dire que ce fut en effet un temps de carnaval, puisque beaucoup de gens y prirent des masques;^ mais le carnaval ne commença que le lendemain du mercredi des Cendres. Le peuple fit pénitence avant Vorgîe,
M. Soudin, tout en marchant, expliquait à Musse comment ces allures étranges du Paris-Gamin n'empêchaient pas les résolutions viriles, et n'altéraient pas le fonds inaltérable de sens commun qui réparait toujours, après chacune de ses extravagances.
-* Nous sommes un peuple si vieux, et tout à la fois si jeune I lui dit-il ; la sève qui nous secoue à certaines époques ne nous empoche pas de retomber ensuite dans la routine, ce piège tendu par l'expérience. Mieux qu'aucun autre peuple, nous savons faire une révolution. Nous ne savons pas la terminer. La verve nous manque, pour achever ce que nous commençons si bien.
— Commençons toujours! grommela Anthyme.
Emilie avait dissipé la tristesse dont s'était voilé son courage, après la visite de Madeleine; elle s'était retrouvée, à l'aurore du 27, résignée, ferme, prudente, armée, elle aussi, de son double amour maternel et conjugal, et préparée à toutes les éventualités de la bataille.
Je l'aurais mal fait connaître, si Ton ne comprend pas que, devant un abîme, elle dominait promptement sa sensibilité et regardait vite au fond du gouffre, pour savoir à quelle épreuve suprême il fallait préparer son âme.. Elle était de ces mères qui ne«se donnent le loisir de pleurer la maladie de leurs enfants qu'après les avoir sauvés, et de ces femmes qui peuvent mourir de la mort de leur mari, sans rien
faire pour l'empêcher d'accomplir un de voir mortel. Quand elle vit entrer les trois amis, elle comprit qu'ils venaient chercher des armes. Ils furent étonnés eux-mêmes de trouver le salon, dont les fenêtres donnaient sur la place, démeublé, et des matelas apportés près des fenêtres.
— Vous voyez, leur dit-elle, en souriant, je me précautionne contre vos maladresses. On se battra peut-être aux environs du Louvre. Je fais aussi mes barricades pour nous défendre, mes enfants et moi.
— Ne reste pas ici, lui dit M. Soudin avec inquiétude. Mon appartement est beaucoup moins exposé. Tu y seras plus tranquille et les enfants n'auront pas besoin de jouer derrière des matelas.
— Merci, mon oncle. Mais ma place est ici; je ne veux pas être tranquille, et je veux une part du danger.
— Les enfants !
— Mes enfants sont en sûreté au fond de l'appartement. Il est bon que tout petits ils apprennent, pour s'en souvenir un jour, que les hommes doivent aller librement au devoir, tandis que les femmes gardent le foyer. Ils m'aiderontàfairede la charpie.... Nous avons déjà commencé.
Les trois hommes se regardèrent avec le même • rayon d'admiration dans les yeux. Georges, fier, mais digne d'une pareille femme, ne voulut ni s'enorgueillir de cet héroïsme, ni le diminuer.
— Tu as raison, lui dit-il arec simplicité, en donnante Emilie un long baiser sur le front. Reste ici. Je ne puis te dire si je reviendrai ce soir ou demain.
Tout dépend des événements ou des hasards de la lutte....
Georges, au fond, était moins ferme qu'elle. Sa voix trembla un peu; il s'interrompit; elle continua d'une voix paisible :
— Si tune revenais pas, Georges, j'irais te chercher ! .
Le sôus-entendu de cette réponse la rendait sublime.
Répliquer, c'était troubler l'émotion presque religieuse de cette scène; Georges alla chercher ses armes. Il avait deux fusils; il partagea avec Musse. M. Soudin devait, en sortant, monter chez lui et se vêtir de son uniforme de garde national.
Méthodique, formaliste, correct en toute chose, ce bourgeois supérieur tenait à se battre, comme défenseur de la Charte, et à donner, autant qu'il le pouvait, à la révolution naissante le caractère constitutionnel qui la différencierait des insurrections suscitées par des passions haineuses, ou des opinions mal définies.
La théorie des petites causes amenant de grands effets, est souvent appliquée au drame même des révolutions, et l'on trouve encore aujourd'hui des gens candides pour affirmer que, sans l'incident du bou-
levard des Capucines, la révolution de 1848 eût avorté. On a môme inventé le coup de pistolet de Lagrange pour justifier cette liiéorie. On croit aussi que Toubli d'une seule arrestation importante eût fait échouer l'attentat du 2 décembre.
Non, les peuples ne dépendent pas d'un hasard, li'humanité reçoit ses leçons ou ses châtiments d'ellemême, d'elle seule. Elle engendre ses destinées. L'accident reste un accident qui colore un épisode, mais qui ne crée pas la loi générale d^où sort la révolution ou le crime.
On a dit que certaines précautions militaires mieux prises, que la démission du ministère Polignac don* née à propos, que le retrait des ordonnances, dans la matinée du 27,. pouvaient conjurer la conjuration du libéralisme ; et que, si un Anglais n'avait pas tiré sur la troupe, le 27, à quatre heures et demie du soirj le volcan eût dévoré intérieurement sa lave et se fût apaisé. Chateaubriand, que la passion emporte, a écrit dans ses Mémoires : « Si quelque chose pouvait flétrir les combats de juillet, ce serait d'avoir été engagés par la balle d'un Anglais, d
Chateaubriand est trompé par son ressentiment. L'étudiant anglais qui fut tué par une décharge de la troupe, au coin de la rue dès Pyramides, lut la victime du hasard, et non le hasard lui-même, qui trancha la question ; pas plus que la barricade de la rue Saint-Honoré, derrière laquelle nous allons re-
trouTer quelques-ODS des personnages de notre récit, ne fut TaTant-poste fatidique auquel se heurta la royauté, pour s'y briser.
On échangeait des coups de fusil à la porte Saint- Denis et à la porte Saint-Martin, pendant que les troupes agglomérées dans la rue Saint-Honoré et sur la place du Palais-Royal se mettaient en mouvement. On allait exécuter les ordres inflexibles transmis à Marmont de la part du vieil émigré qui, assis devant une table de whist, se préparait à battre les cartes avec le flegme d'un joueur infaillible, pendant que le duc de Raguse battrait les Parisiens.
Quand Georges, M. Soudin et Anthyme revinrent avec des armes dans la rue Saint-Honoré, la foule était énorme.
Des charges de la garde et de la gendarmerie avaient, à plusieurs reprises, pénétré cette masse hostile, sans parvenir à en détacher, à en séparer les parties.
Sur le passage des troupes, la foule s'ouvrait comme une eau épaisse que tranche la proue d'un navire ; mais, à l'arrière, l'eau retombait, et le sillage était vite effacé dans ce remous de têtes humaines.
Les soldats se montraient graves, hésitants; la foule riait ; les soldats avaient peur de ces gens qui ne les craignaient pas; et la foule n'avait peur que d'ôtro trop ménagée.
Vers quatre heures, on avait entendu au loin des
détonations, des crépitements ; mais ces bruits sinistres fouettaient l'atmosphère, sans allumer une étincelle ; de môme qu'on laissait passer les soldats, la troupe, de son côté, laissait sur bien des point circuler les citoyens en armes. Il a fallu les insurrections de 1831 à 1848, les férocités préventives du 2 décembre, pour cru'une arme au bras d'un bourgeois aussi bien qu'au bras d'un ouvrier, passât pour un crime et équivalût à une provocation.
Par un instinct de soldat, curieux à noter, Musse souffrait visiblement de cette condescendance réciproque de la troupe et de la foule. Il grommela entre ses dents :
— On n'aurait jamais vu, du temps de l'autre, des soldats immobiles devant des pékins qui les narguent I
M. Soudin faisait judicieusement remarquer que cette attitude de Tarmée était un symptôme consolant. Quant à Georges, il dit à Anthyme :
— Regrettez-vous de ne pas les commander?
La barricade^ dont Madeleine Martin était si fière, n'avait pas encore été attaquée, ni défendue. Avec une complaisance extrême, quand ils voulaient repousser le flot au-delà de ce barrage, les soldats s'engageaient de chaque côté, le long des maisons^ et franchissaient ainsi l'obstacle sans le renverser.
Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, qu'au point de vue de la stratégie iusurrectionnelle, cette barricade isolée était plutôt une amorce pour irriter la troupe
326 tA EOHDB Dft MÙIt
qu'un bMlion pour l'y attmdre. Il était tr^ facile de la toonier, en traTersant le Loutre, en sortant par la place de l'Oratoire, en pénétrant dans la rue Saint- Honoré par les rues du Chantre^ de la Bibliothèque et du Coq.
M. Soudin était un trop habile atoeat, pour D*ètre pas dinstinct un stratège habile. Du premier coup d'tibil il avait senti l'ineonyénient de ce poste de combat; et Georges, aussi prudent par devoir paternel et conjugal, qu'il était résolu par devoir civique, par. tageait l'avis de son oncle.
Musse, impatient, et d'un héroïsme désespéré, était d'un avis contraire. Tout lui paraissait bon pour engagef M hitte ; il se fùt battu, la poitrine découverte, Seul, contre une armée. Au fond de sa colère ardente, lampée de mélaneoHe, s'agitait un vague désir de suicide éclatant et profitable à la liberté.
Madeleine, qui était là, parcourant les groupes, parlant peu, mais faisant filtrer la flamme de ses yeux farouches à travers les yeux des autres, comme une mèche enflammée cherchant de la poudre, Madeleine pensait avec Musse que la place était bonne, é}ue la bataille se faisait trop attendre^ et qu'il faiktit savœr au pitis tôt ce que les soldats de la ligne, plaeés derrière la garde, oseraient iaire contre les citoyens. Elle avait été au-devant des trois amia ; elle Ie§ avuit accueillis «iet orgueil ; eile voulait les garder ; elle leur faisait les honneurs de su bairrieaée;
LA ttOUDM Ùfl KUIT 32?
et 0)to éprouTa une niortifteation d'auteur, quand elld surprit la réflexion de M. Boudin.
-^ Ab I sKttisieur^ loi dit-elle d'un ton de i'eprd^ elle, <rii trooferes-tous un mellletir endrcfit?
-^ Podr se faire aias£»erer7 oti poxir se faire pren* dre ? demanda h non tour M. Sondin.
Madeleine partit d'un éelat def titef êmnage, presque Insuhant.
— Bh bien? après? Est-ce que lions somnies ici pctÉf antre chose ?
M. 8oodin haussa les épaulés.
•^ Écoulez-moi, lui dit-il atec douceur. PetSontïé ne refuse de se battre, excepté la troupe, tf o^ cefts^ du résultat.
— Les soldats ! ils ont peur, s'écria la ftarié.
— Ko*, ils oUt ptfié.
Madeleine bondit sous ce mot, comme soui^ uUfet rougi,
-- Ils 6ni pitié de nous ? ce n'est pas trai. Je ne teut pas qu'ils aient pitié. Je vous dis qu'ils oiît peur. Voilà tout. Oui, peur, comtte Polignac, ccttn- »>e Raguse î n'est-ce pas ? — ajouta-t-ellef en s^ reculant pour monter sur quelques patéS à la base de la barricade, et en interpellant le^ gens du quartier féanis autour d'elle, — n*e3t-ce pas qu'ils ont peur 1 que ce sont des lâches 7
— Oui, oui, répondirent ceux qu'elle itfterrôgeait, sans qu'ils eussent compris la demande.
— Ah ! repartit Madeleine avec une aspiration bruyante et prolongée, comme si elle humait avec de l'air, pour emplir ses poumons, le souffle ardent qu'elle-même avait embrasé ; puis, grimpant au sommet de la barricade et s'y appuyant au brancard d'une petit charrette brisée qu'on avait jetée là, elle montra le poing à la troupe et se mit à hurler :
^ Lâches ! lèches I Venez donc nous attaquer I La troupe ne bougea pas, soit qu'elle n'eût pas entendu,, soit qu'elle méprisât cette provocation d'une folle. Un officier passa rapidement devant le premier peloton et donna un ordre : les soldats, qui avaient leur fusil au bras, le mirent à terre.
Madeleine devint furieuse devant cette démonstration pacifique. Elle allait se précipiter en avant, quand elle se sentit retenir fortement et ramener en arrière.
— Laissez-moi> dit-elle, en grinçant des dents: Elle se retourna pour repousser l'audacieux qui
portait la main sur elle. C'était Georges Berroy, le visage pâle, les yeux humides.
— - Madeleine, lui dit-il, vou& vous perdez. Je vous en conjure, descendez.
L'accent de ces paroles parut faire impression sur Madeleine ; une émotion tendre passa comme une vapeur sur la fournaise de son regard.
— Monsieur Georges, laissez-moi, répéta-t-elie plus doucement.
— Madeleine, au non^ de ma mère que vous aimiez, et de moi que yous avez élevé, je vous supplie de descendre.
Madeleine hésita. Elle parut étonnée que quelqu'un au monde lui parlât avec cette ferveur d'amitié. En une seconde, elle vit passer sa jeunesse dans la maison de madame Berroy; elle retrouvait derrière elle, s'accrochant à sa robe, l'enfant blond qui tant de fois, quand il était tout petit, s'était accroché à elle dans le jardin et sur les mails de Troyes ; elle eut la tentation de lui donner un baiser de nourrice, un baiser de retour et d'adieu; mais, se redressant aussitôt :
— Non, non. Je ne veux pas I et rejetant par un geste violent Berroy qui lâcha prise et chancela, elle bondit de l'autre côté de la barricade et courut audevant des soldats.
A. quelques pas du premier rang, elle s'arrêta.
— Faut-il qu'une femme vienne vous cracher au visage pour vous émouvoir? leur cria-t-elle en se croisant les bras.
La troupe resta immobile, impassible.
Madeleine, exaspérée, haletante, chercha autour d'elle une arme, revint à la barricade, saisit un pavé, et, se retournant vers la troupe, lança le grès, qui rebondit en faisant des étincelles, sans blesser personne, et alla rouler aux pieds d'un officier.
— En avant I dit-celui-ci.
880 LA ROVPB DV iruiT
IM wMêta te mirBat AU port d'arsifisat maralière&t.
— jM^ I enfin I niurmura MadeiaUie, qui reçoit, les dents serrées, la tète droite.
Mais la troupe ee contenta de rétréef r rintervalle, et laissa retomber les fusils à ses pieds.
Madeleine désappointée, hors d'elleHnéme, d'un bond remonta sur la barricade, et, retirant son bonnet qu'elle jet^ loin d'elle, puisqu'il était un signe de protection, secouant ses cbeveux comoie une crinière, étouffant dans sa robe, qu'elle ouvrit en l'ar* rachant, elle se mit h crier :
~ Â bas le roi I vive la Charte I à bas la garda i vive le peuple !
8a démonstration commençait à donner de l'impatience aux soldats. D'un autre cété, quelques dtoyens armés étalent montés sur la barricade, et, dans les créneaux naïfs faits par les pavés, on voyait se placer des canons de fusil. L'officier donna un ordre, la troupe s'agita avec menace.
Madeleine alors, se retournant, vit derrière elle Oeorges Berroy qui était remonté sur les pavés ; et, avant que celui-ci etii pu deviner son geste, soupçonner son intention, elle lui enleva un des deux pistolets qu'il portait attachés dans une ceinture de cuir, et, se précipitant de nouveau, elle courut audevant de la troupe ; puis, follement, avec un rire et un cri de colère, elle déchargea son arme, au hasard, dans le premier rang.
LA &ONDI DE HUIT 33t
— Peu I cria l-ofiScier.
Mais quelques coups seulement partirent ; la stupeur et la pitié paralysaient les soldats : les balles sifflèrent ; on répondit d'au-delà de la barricade» et, quand la fumée blanche se fut élevée comme l'horrible encens de la fureur humaine, on vit Madeleine renversée sur le pavé, les deux mains sur la poi? trine, la bouche ouverte, mourante mais nop morte.
Quelques hommes s'élancèrent de la barricade et coururent ramasser la blessée. Un murmure d'horreur courut dans la rue et sembla monter le long des maisons, qui parurent elles-mêmes saisies d'un frisson. Les soldats, mécontents de ce meurtre excusé par l'attaque, mais non légitimé par le sexe de la victime, ne bougèrent pas et laissèrent les imprécations faire cortège à cette prêtresse de l'inveotive.
Il y eut une trêve lacite. Musse, George et M. Soudin lui-même avaient couru au-devant de la malheureuse qui baignait dans son sang. Madeleine était évanouie ; mais on eût dit que quelqu'un, qui n'était pas elle, veillait en elle, avec une vigilance formidable, pour attiser sa colère et sa vie. Le mouvement des hommes qui la portaient la fit sortir de son évanouissement.
— Sur la barricade ! murmura-t-elle.
Les porteurs s'arrêtèrent, indécis, embarrassés. ]EUe ouvrit les yeux que l'agonie prochaine agran-
dissait, et, regardant en haut, elle aperçut la figure bouleversée de son mari, penchée sur elle.
— Martin, dit-elle avec autorité, obéis-moi. Je veux mourir là, en haut, sur la barricade ; vous me vengerez mieux !
On céda, mais en faisant le tour, et on la plaça du côté qui regardait le peuple, sur un amoncellement de poutres et de pavés.
Elle retrouva des forces sur ce lit brutal.
— C'est bien, dit-elle quand elle y fut assise.
Et, essayant de se débarrasser de ceux qui la soutenaient, montrant sa chemise ensanglantée :
— Ils m'ont tuée trop tôt... Vous me vengerez, vous autres I
— Oui, oui, répondirent des voix indignées, parmi lesquelles on distinguait celle de Martin.
Suffoquée, elle retomba en arrière, étalant sa poitrine sanglante au soleil.
Georges avait déchiré son mouchoir, et, agenouillé devant Madeleine, il essayait de placer une compresse sur la blessure, tandis que M. Soudin réclamait un chirurgien, et que Musse, très-ému de ce spectacle qu'il acceptait comme im augure, veillait maintenant à ce que des coups de fusil imprudents ne rompissent pas la trêve.
Madeleine eut encore un réveil, un sursaut ; mais
ses yeux hagards étaient déjà dans la brume de la mort.
Elle sourit pourtant d'un sourire féminin, en voyant Georges Berroy penché sur elle.
— C'est inutile, balbutia-t-elle... mais je suis contente... Le beau temps pour mourir !
D'un geste fiévreux, elle arracha le linge que Georges avait posé sur la plaie, et, après l'avoir levé, secoué, dans une convulsion suprême, elle le jeta sur la barricade :
— Il vous manquait un drapeau pour vous battre, balbutia-t-elle. Le voilà ! c'est le drapeau rouge l
Elle voulut se soulever encore, mais elle retomba lourdement avec un soupir. Elle était morte !
Ce qui suivit a été raconté par les journaux de l'é* poque, et mis en vers par Barthélémy et Méry.
On fit un brancard funéraire et triomphal, avec des fusils ; on y plaça le corps de Madeleine, en suspendant à une baïonnette le mouchoir sanglant dont elle avait voulu faire le drapeau de la révolte sociale, et l'on se mit en jnarche en criant :
— Vengeance 1 vengeance I
Martin pâle, les yeux ardents, la bouche serrée par la douleur et la colère, conduisait le cortège ; et les rieurs qui étaient aux fenêtres et sur le seuil des portes, cessèrent de rire ; la barricade fut abandonnée ; les troupes s'en approchèrent, quand le convoi insurrectionnel se fut éloigné vers l'extrémité de la rue Saint-Honoré, du côté du marché des Innocents. En quelques minutes, les pavés furent enle-
vés, la voie ftil débarrassée. Mais le pavé avait bu du sang, et eette rosée absorbée parle soleil cou^ chant devait ftdre une rouge aurore à la journée du lendemain.
Georges eAt voulu empêcher eette promenade d'un cadavre à travers Paris. Bans regretter autant que M. Soudin une révolution strictement légale, il sou* baitait que la révolution, rendue violente pan l'obstination de la cour, ne ftit pas au moins alléehée h son début par l'odeur du sang. Il craignait ces ivresses du meurtre qui w satisfont que la haine et qui font reculer la justice.
Musse, au contraire, avait suivi d'un regard d'admiration et presque d'envie cette enseigne ensanglantée du peuple. Il avait crié> comme les autres : Vengeance! et plus fort que les autres : Aux armes ! et s'il eût osé abandonner ses deux compagnons, il eût pris la tète du convoi.
M. Boudin ferma les yeux et baissa la tète quand Madeleine, dont les bras pendaient de chaque côté du brancard, comme pour effleurer et bénir la foule, passa devant lui couverte de la pourpre que le soleil de juillet étendait sur son corps ensanglanté.
Cette bouche muette, tournée vers le ciel, semblait jeter dans l'espace un cri continu. Au marché des Innocents, les porteurs lassés s'arrêtèrent ; en une minute, lès dameê de la Halle eurent jeté des fleurs sur la civière, et fêté avec des pleurs et des impréca^ tions la bienvenue de la révolution et de la mort, ainsi qu^elles avaient l'habitude de fêter indistincte^ ment toute chose nouvelle dans Paris.
Le convoi remonta vers le boulevard Saint-Denis, Oh s'y battait assez sérieusement; et, depuis la porte Saint-Denis jusqu'à la place de la Bastille, la marche fut souvent interrompue par des alertes et par de vé« ritables combats.
A la place de la Bastille, la manifestation se versa comme un fleuve limoneux dans un océan.
D'autres cadavres avaient été déjà apportés sur l'emplacement où M. Guizot fit élever depuis une colonne pour consacrer à jamais le souvenir de ee que M. le duc de Broglie (le père) appelait « une glorieuse et légitime révolution. »
Martin, séparé brusquement du cortège qui emportait sa femme, ne put le rejoindre, et le cadavre de la pauvre Madeleine, devenu moins nécessaire, disparut tout à coup ; si bien que les agents de M. Mangin, le préfet de police, eurent le droit de contester dans leurs rapports la réalité de cet épisode ; et que les poètes eussent pu, sans invraisemblance, raconter une apothéose, une assomption, un évanouis-
sèment de ce spectre de la révolte dans Thorizon enflammé du soir.
Personne ne dormit cette nuit-là. On sentait palpiter le ciel et tressaillir la terre. Des détonations furtives comme des signaux ; des cris de lions, impatients dans leurs cages ; des trépignements du peuple dans les faubourgs ; des ombres remuant des pavés dans des rues sans réverbères ; des gamins sciant les arbres du boulevard et applaudissant à leur chute ; le corps de garde de la place de la Bourse brûlant comme un feu de joie ; des intervalles de silence profond succédant à de grands bruits : telle fut cette nuit du 27 au 28 juillet, pendant laquelle.la lune se mirait doucement aux bassins de Saint-Cloud, cous les fenêtres de la duchesse de Berry, qui ne put dormir et qui vint plusieurs fois écouter Paris, un peu inquiète de l'imperturbable tranquillité du roi.
Georges et M. Soudin se reposèrent quelques heures dans l'appartement de Berroy. Musse ne voulut pas les imiter. Il travailla pendant la moitié de la nuit aux barricades que Ton construisait dans les quartiers populaires, et^ selon la promesse qu'il lui avait faite, il vint, à deux heures du matin, attendre son ami Georges à l'angle de la rue des Poulies.
M. Soudin était déjà sorti pour présider une réunion d'anciens officiers de la garde nationale, dans la rue Saint-Martin. Ce fut là que Georges et Anthyme le rejoignirent.
Il n'était pas douteux que la lutte était prochaîne et qu'elle serait imposante. M. Soudin avait tout à fait confiance. Pour la première fois, les bourgeois, héritiers de 1789, se sentaient l'âme intrépide des soldats de 1792. Il semblait que, par uncourant mystérieux, magnétique, l'accord se fût établi entre toutes les âmes de la cité.
A l'angle de la rue Saint-Martin et du boulevard, quatre jeunes gens étaient arrêtés, causant, discutant, se concertant. M. Soudin reconnut dans ce groupe le fils d'un de ses vieux amis ; il approcha :
— Est-ce que TÉcole polytechnique est licenciée? lui demanda-t-il.
— Non, monsieur, elle est en insurrection.
— Déjà I
*— Nous avons été délégués par nos camarades pour aller offrir leur concours à MM. Laffitte, Casimir Périer, Lafayette.
— Bravo I dit Musse.
— Après réchange de nos uniformes contre des habits bourgeois que nous avait préparés, chez lui, notre ami et ancien camarade Charras, nous nous sommes présentés à l'hôtel Laffitte.
— Eh bien?
— M. Laffitte dormait, et, quand il dort, même dans une nuit comme celle-ci, personne n'a le droit de le déranger.
— Et Casimir Périer?
— Peut-être dort-il aussi I Nous aUious regagner l'École, un peu découragés.
— Je suis bien sAr, moi, que Lafiiytte ne dort pas i s'écria Geoi^es. Allez le trouver. Il sera demain le général de la Révolution.
— Non, messieurs, dit à son tour M. Soudin $ n'ailez chez personne. Lafayette, Casimir Périer ou Làffitte, eussent-ils leurs yeux ouverts à cette heure, n'oseraient vous donner ni un ordre, ni un conseil. Retournez à l'École ; faites-vous des épées avec vos fleurets^ et venez nous rejoindre au point du jour sur la place de l'Hétel-de-Ville. Vous trouverez là des chefs à suivre et des soldats à ccmduire.
Les élèves de l'École polytechnique remercièrent M. Soudin, reprirent courage et se hâtèrent de porter à leurs camarades la commission qu'un passant leur avait donnée.
On sait que la consigne fut fidèlement exécutée.
Quand, après une lente inspection des forces dont Paris révolutionnaire pouvait disposer. Musse, M. Soudin et Berroy débouchèrent, à la pointe du jour sur la place de THÔlel-de-Ville, ils entendirent une acclamation formidable.
C'était le peuple de Paris qui saluait l'arrivée des élèves de l'École par excellence, l'entrée dans l'arène de ces combattants au cœur enthousiaste, en qui les mathématiques n'ont jamais pu étouffer le patriotisme, ni décourager l'utopie.
hA ItONDB DB NXTIT 339
Quelle matisée superbe i quel réveil ! quelle effugion I J'ai dit que le peuple était là ; et jamais le niot peuple ne ftit employé dans une acception plus vraie, plus correcte ; car la foule qui se mouvait sur la place de Grève représentait toutes les fbrces vives et saines de la nation. Mêlés et confondus, armés ou non armés, les ouvriers, les magistrats, les avocats, les médecins, les élèves des écoles, les gardes nationaux, las anciens militaires, les commerçants af^ Suaient par toutes les issues, et tous demandaient h se battre. Pendant que des parlementaires, relisant la protestation trop prudente de M. Guizot, essayaient encore la fusion, à Jamais impossible, de l'esprit nou* veau avec les préjugés anciens, tous ceux qui n'avaient de parchemins, ni sur la peau, ni dans les areiiives, prenaient, au nom de 1789^ leur revanche de 1814 et de 1815.
On ne savait pas encore pour quel gouvernement ibtur on allait se battre. Les républicains ne se connaissaient guère entre eux ; les bonapartistes n^osaient se faire connaître ; les orléanistes ne s'étaient pas révélés. Les balbutiements des passions particulières, des égoïsmes d'opinion, se confondaient dans le chœur général. La liberté ouvrait, en souriant, la barrière de l'avenir. Chacun pfiarchait avec la foi de tous, et tous avec Télan d'un seul.
Georges était pâle d'enthousiasme. Il assistait à quelque chose de grand ; il éprouvait cette émotion
du voyageur longtemps en route pour un sommet, qui ne sent plus sa fatigue, mais dont le cœur palpite, quand il atteint les hauteurs, et quand il voit poindre les premiers rayons du soleil sur des terres inconnues. Musse avait une ardeur inquiète. Ses yeux cherchaient, guettaient autour de lui, comme des yeux de bête fauve. De temps en temps, il tordait sa moustache avec un petit rire aigu fait pour donner le frisson. M. Soudin, dans son uniforme de garde national, était digne et simple, comme a l'audience. Il éprouvait bien quelque scrupule à sortir de son rôle de soldat m partibus ; et la virginité de son fusil lui faisait battre le cœur, sous ses bufQeteries croisées. Mais sa résolution était ferme, et, lui aussi regardait avec espoir le jour qui semblait devancer Theure.
La troupe avait disparu de tous les postes qui pouvaient être facilement cernés ; et les abords de la place étaient si libres, qu'on eût cru la bataille gagnée, avant d'avoir été livrée. L'Hôtel de Ville, fermé, vide, n'avait rien de menaçant. De trois heures à cinq heures du matin, la foule qui l'effleurait et qui le pressait de ses mille replis n'eut pas la tentation d'y pénétrer, de s'y installer, et d'y proclamer un de ces gourvernements périodiques qui gisent dans rhistoire, comme ces couches successives de terrain, nécessaires à la nomenclature des déluges.
Le mouvement de 1830 ne fut ni social, dans le sens qu'on a donné depuis à ce mot, introduit par
Lamartine dans la langue parlementaire, ni politique dans le sens d'une revendication spéciale, à une dynastie, à un drapeau.
Ce fut un mouvement libéral et exclusivement libéral. On étouffait, on voulait de Tair et l'on allait casser les vitres.
Voilà pourquoi la place de THÔtel-de-Ville était la salle ouverte des délibérations du peuple ; pourquoi on ne songait pas encore à|monter dans la salle fermée de la municipalité parisienne, et pourquoi ces ennemis des Bourl^Qns, unanimes* dans leur haine, furent lontemps sans s'apercevoirqu'ilsétaientdominés par le drapeau blanc fleurdelisé, suspendu avec une sécurité insolente au-dessus de la porte principale.
Musse fut le premier à se scandaliser.
— Georges, dit-il à son ami Berroy, est-ce notre suaire qui pend là-haut?
— C'est celui de la royauté, répondit Georges.
— C'est celui des vieilles idées, dit à son tour M. Soudin. Plût au ciel que ce ne fût celui de personne !
— : En tout cas, il faut enlever ce drapeau, reprit Anthyme.
Ces quelques paroles avaient été entendues. Elles éveillèrent cent échos.
— Oui, oui, à bas le drapeau blanc! à bas le surplis I à bas la serviette à perruque I à bas! àbasl cria-t-on de toutes parts.
BienlAt à» mUliefS ds poings sa dressàfmrt, menaçanl le drapeau, qu'une légère brise faisait frissonner et que l'aube naissante teignait un peu.
— Avant d'arracher celni-ià, dit M. Soudin, il serait bon d'aviser à celui qui le remplacera.
^ Il est tout trouvé, reprit Musse, et se tournant vers la foule : N'est-ce pas, mes amis, cria-t-il, de sa voix qui depuis longtemps n*avait retenti dans aucune bataille ; n'est-ce pas que, pour vous comme pour moi, il n'y a qu'un drapeau, celui d'Austerlitz ou de Montmirail, le drapeau de la gloire et de la patrie?
— Ouil répétèrent toutes les voix en chœur, vive le drapeau tricolore f
— Vive le drapeau de Yalmy et de Fleuras I eria C^rges, quand la clameur parut s'assoupir.
— C'est le même drapeau, mon ami, répliqua Anthyme, un peu surpris de la variante introduite par Berroy.
— Le même drapeau? oui ; mais Tair de fête qui le salue n'est pas le même.
M. Soudin, pratique en toute chose, remettait, pendant ce temps, de l'argent à un de ces gamins qu'on trouve toujours pour porter les messages de l'imprévu, et le chargeait d'acheter dans la première boutique qu'il rencontrerait trois morceaux d'étoffe, rouge , bleu et blanc. Le gamin partit comme une flèche, et revint, au bout d'un quart d'heure à peine,
essoufflé, rnaii § cqroux, drapé fièrement dans les trois couleurs. Il fut assailli par des hourrahs. On ne lui laissa pas le temps de se débarrasser de son are^nciel. Il fut pris, soulevé, porté sur les épaules, jusqu'à réchoppe installée dans un coin de la place, où la femme d'un savetier prit une aiguille et cousit le premier drapeau de la France régénérée.
Quand le jeune apprenti revint devant la façade de l'Hôtel-de-Ville, radieux, triomphant, porté de la même façon, et agitant le drapeau en chantant je ne sais quel air, peut-être la Marseillaise^ les cris redoublèrent; l'ivresse déborda et l'aurore sembla envahir tout le ciel. Les vieux pleuraient ; les jeunes battaient des mains.
Ces trois couleurs juxtaposées formaient une harmonie sublime, qui ravissait les ftmes dans un mond^ supérieur. On se souvint de tout ce qu'on avait oublié; et les portes de rHAtel-de-Ville, trop lentes à s'ouvrir, furent enfoncées, pour laisser pénétrer l'emblème chéri.
Musse s'était emparé du drapeau et conduisait les envahisseurs. Quand on fut au premier étage, et quand la fenêtre fut ouverte, il se pencha de tout son corps et se donna la joie de saisir lui-même le drapeau blanc, de l'arracher, de le froisser, de le déchirer, d'en jeter les haillons à la foule, qui rugit de bonheur^ et de suspendre à la place le drapeau tri* colore. Quand il eut fini, Anthyme se redressa, se
découvrit, et cria d'une Toix retentissante : Vive Na« poiéon II I
Quelques voix à peine répétèrent cette acclamation. Quant à Georges, aussi ému que son ami Antbyme, cédant à un entraînement subit, irrésistible, à une révélation, il cria de son côté :
— Vive la République !
Antbyme tressaillit et, se tournant vers Geoi^es :
— Il parait que nous ne sommes plus d'accord? Le regard de tristesse, d'étonnement profond, de
découragement, qui souligna ses paroles troubla Berroy.
U serra la main d'Antbyme :
— Nous sommes d'accord pour la besogne d'aujourd'hui, lui dit-il, cela suffit.
Antbyme secoua la tète :
— Moi qui croyais !...
U s'interrompit : une grosse larme jaillit de ses yeux et roula sur son visage jusqu'à sa moustache. Il soupira, et, tirant de sa poche un long crêpe, il dit avec douceur à un de ces voisins :
— Monsieur, voulez-vous suspendre ce voile au drapeau que je viens de placer? Ce n'est pas encore l'heure de la victoire I
Puis, tournant le dos à la fenêtre, il sortit de la salle et redescendit rêveur, mélancolique, sur la place. Avant d'y poser le pied :
— Savez-Yous, dit-il à Georges, quel est ce mor-
ceau de crêpe? ce lambeau d'étoffe noir? C'est le Yoile sous lequel vous avez été introduit parmi les compagnons du Lion dormant^ cher néophyte^ qui reniez aujourd'hui votre foi ! ^
— Je ne renie rien , Anthyme. L'empereur est mort, et la République est immortelle!
M. Soudin, qu'ils rejoignaient, sourit à ce dernier mot :
— Ne parlez ni de la République, ni d'Empire, si vous m'en croyez, leur dit-il, allons au plus pressé. Cette foule est une armée. Monsieur Musse, prenez-en le commandement Il nous faudrait un tambour.
— Un tambour! Voilà, voilà! dit aussitôt un homme de petite taille, à l'air décidé.
— Vous savez battre du tambour? lui demanda M. Soudin.
— Comme un lapin, oui, monsieur. Si je sais battre du tambour, moi, un Bourguignon !
Le mot est absolument historique ; il est aussi absolument énigraatique. M. Soudin n'a jamais pu savoir, et personne n'a encore tiécouvert le sens de cette réponse : pourquoi la qualité de Bourguignon semble t-elle impliquer nécessairement le talent de tambour?
Est-ce parce qu'en s'exerçant à frapper sur les futailles, on apprend en Bourgogne à battre la peau d'ftne? Je laisse le soin de déchiffrer l'énigme à des commentateurs plus savants.
346 LA ROWDB ]>B NUIT
Mais, au moment oo la foule, tasiée, massée^ groMèrement dk^iptinée i paraimiil disperaée à se mettre en marehe ; pendant que les envahisseurs de rH6tel-de- Ville, montés dans le beffroi, sonnaienl le tocsin, le bruit d'une dispute suspendit le mouvements et agita sur plaee ceux que Mosté allait en* traîner.
Le drapeau tricolore suspendu à la façade de rHMd-de-Tille ne suffisait pas au violent amour du peuple.
On le trouvait trop petit, placé trop bas, et quelques-uns aussi étai^t mécontents de ce crôpe lu* gubre fdeurant sur le réveil dos trois couleurs.
Puisqu'on ne doutmipas de la victoire, à quoi boB ee signe de deuil?
Le peuple eût voulu pavoiser instantanéinent toutes les maisons, tous les édifices publics.
Il rêvait un monument que tout Paris eût pu con* templer, afin d'y suspendre le cher drapeau.
— * Allons à Notre-Dame ? dit une voix.
— Oui, à Notre-I> 4 Tte 1 répéta la foule.
E4 une troupe, se détachant aussitôt de l'armée populaire qui bourdonnait sur la place, se dirigea du côté de la cathédrale.
C'est ainsi qu'au moment où, une heure plus tard, la lutte s'engageait sur les quais, sur les ponts, et où l'artillerie royale essayait de foudroyer les possesseurs de PHÔtel-de-Yille, on vit tout à coup se dé-
tA t(ONl>B DB NtJlT 347
pkyyer, au sommet d'une des tours de Notre-Dame» un drapeau gigantesque que la brise matinale souleYaît et faisait retomber, et qui» visible de tous les points de Fhorizon, appelait cette fois tout Parid aux armes. Bientôt un glas immense se mêlait au bruit de la fusillade, aux cris du peuple. C'0tait le gros bourdon de la eathédrale, sonnant les dernières matines de la royauté. Dès que cette cloche eut retenti, dès que ce drapeau eut fouetté le ciel, rien ne pouvait plus arrêter le torrent; et, alors, par cette journée admirable, dans ces rues inondées de soleil, on se battit avec fureur. Trois fois THôtel de Ville fut pris paf la troupe et trois fois il fut repris par le peuple.
Je n'ai pas à raconter les épisodes qui appartiens sent à rbistoîre^ ni le cri de èe jeune héros qui, portant le drapeau tricolore et s'élançant sur le ponl^ jeftait son nom à l'immortalité en disant : « Souvenezvou qiM je me nomme d'ArcoIe I » ni les actes d'humanité des soldats, qui, au plus fort de la lutte, re« letairat leurs armes, si l'adversaire leur paraissait faible, désarmé ou trop jeune I
On peut dire qu'il n'j eut que la rojauté de vaincue dam cette grande bataille. Quant à l'anûée, elle fit êfm devoir d'obéissance et son devoir de patriotiiae. Let cris de : « Vive la ligne I » chaque fbid que la e#O0Se des ftisito était levée en l'air, n'attestaient ni une déftuOlance dm courage militaire^ ni un triom-
phe insultaDt de la part du peuple. La Ligne était éblouie par le drapeau tricolore; et bien des fois, on vit de Yieux soldats pleurer, en s'approchant d'une barricade sur laquelle était planté l'insigne yénéré, comme des dévots en s'approchant d'un autel qu'on leur commanderait de renverser.
Nous sommes blasés sur les révolutions et dé* goûtés des émeutes; mais, en 1830, la révolte plaisait aux plus pacifiques, comme un réveil après un cauchemar pénible, comme une liquidation forcée après de longues années de misère. Un appétit du nouveau, une avidité d'inconnu, transportaient les pensées au delà des barricades. La bataille était l'épreuve à subir pour mériter la récompense; et chacun, après les heures de scrupule légal, de trouble en quelque sorte physique, s'y précipitait résolument.
La place de l'Hôtel-de-Ville fut pendant toute la journée du 28 juillet le théâtre principal d'un combat sanglant, acharné. Georges^ Musse et M. Soudin y ramenaient le peuple, chaque fois que la mitraille l'avait contraint de se retirer.
Au plus fort de l'eogagement, pendant que les balles sifflaient et pleuvotent par les airs, comme dit A. Barbier, Georges qui faisait le cc^p de feu contre les Suisses, entendit tout à coup, derrière lui, une . voix criarde, tombant d'une de ces jeunes bouches, égueulées par l'habitude de la halle, qui disait :
— Un sou le tas I un sou le tas ! faites-vous servir I Étonné qu'un industriel eût choisi l'heure de la
bataille, pour étaler sa boutique au plein vent du canon, Georges se retourna vivement et aperçut un gamin de onze ans, la casquette sur l'oreille, les deux mains aplaties sur les hanches, soulevant de chaque côté de sa taille sa blouse en un gros pli , et qui, les yeux brillants, le teint pâle, la bouche ouverte par un rire hardi, semblait aussi insoucieux du danger que s'il se fût agi d'un jour de fôte.
Georges regarda au pied du gamin pour reconnaître la marchandise qui pouvait prétendre à un débit, dans un pareil moment, et il aperçut deux tas de pierres.
— Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.
— Gela I citoyen bourgeois^ c'est mon fonds !
— Quel fonds ?
— Mon fonds de biscaïens.
— Que veux-tu dire ?
— "Que je vends un sou chacun de ces tas-là. C'est pour jeter aux habits rouges. Avouez que ce n'est
pas cher I
Pendant que Georges, obligé d'interrompre son interrogatoire pour riposter aux Suisses, chargeait son fusil, l'intrépide voyou reprenait son cri :
— Un sou le teysl un sou le tas 1
— Va-t-en, lui cria Berroy, tu te feras tuer.
— Ah bien I oui, les balles des Suisses sont comme
380 LA BONDS Dll HUIT
lenr ^rulnéraire; cela ne iail ni mal ni bien. Un bou letas!
—«Je Ven prie, gamin, Ta«t-ende là; ta me gdnes et tu me troubles.
-*- Alors, si Yous n*7 Toyez plus, passez^moi rotre
ftasil!
Georges ne put s'empêcher de sourire. Il haussa les épaules^ moins par dédain que par admiration, et, tirant de sa ceinture son dernier pistolet :
— Tiens I lui dit*il, puisque tu veux jouer, Ycilà un jo^jou de circonstance, de la poudre et des balles. Mets-toi à c6té de moi, et sois bien sage.
— Merci, monsieur; vous allez voir!... En attendant, surveillez mon étalage, et, s'il vient un client, ne le faites pas marchander.
' Tout en parlant, le gamin glissait la poudre dans une de ses poches, les balles dans l'autre, s'assurait que le pistolet était chargé, et disparaissait tout à coup dans la foule, comme une anguille dans le sable, se faufilant à travers les combattants.
Quand Georges songea à le retenir, l'enfant courait à travers la fumée, dans l'intervalle qui séparait les soldats des citoyens. On le vit, ^ travers le brouillard bleu que faisait la poudre, s'approcher d'un officier qui, à Textrémité du premier peloton, commandait le feu, et, se campant avec l'insolence proverbiale des héros de sa race devant le capitaine, lui décharger tout à coup son pistolet en pleine poitrine. L'officier
tomba; mais» arajil qae les soldats stupéfUts euMont imprimé un mouvement oblique à leurs fusils, le gamin, en deux bonds, avait rejoint le gros des combattants, et repris sa place à côté de Georges Berroy.,
— Tenez, bourgeois, lui dit-il, en lui rendant le pistolet tout chaud du meurtre, voilà votre joujou. Il est bon; mais j'aime mieux les pierres : c'est plus naturel. Je n'étais pas fâché de m'assurer que je saurais, tout comme un autre, en jouer au besoin* J'ai fait l'expérience ; cela me suffit*
Tout fier, bien que revenu un peu plus p&le encore de cette expédition, riant du m$me rire cynique, ouvrant la môme bouche gouailleuse, le gamin re* prit [son cri : Un sou le tas I et resta sans broncjier au plus fort de la môlée.
On se battit toute la journée ; on avait commencé avec l'aurore ; on ne s'arrêta qu'après la nuit close. La victoire en apparence n'était pas décidée ; mais, en réalité, elle penchait si visiblement du côté du peuple, que les soldats, qui avaient fini par se maintenir dans l'intérieur de THÔtel-de-YiUe, l'abandonnèrent à minuit, n'ayant plus assez de cartouches et prévoyant bien que le renfort était impossible.
Georges et Musse ne s'étaient pas épargnés.
M. Soudin avait fait correctement son devoir d'insurgé. Tous les trois, séparés par les incidents de la lutte, se rejoignirent dans la soirée, et se retrou^
352 LA ROHDK DB MUIT
▼èrent lassés, mais eonfiants, sans blessure aucune et sans découFagement.
Tous les trois eurent la même pensée : rassurer Émilie« Il était probable d'ailleurs que la lutte deyait être concentrée le lendemain, aux alentours da Louyre, des Tuileries et du Palais-Royal. Il était donc urgent de regagner au plus tôt la rue d'Angiviller et l'angle de la rue des Poulies.
Le trajet fut difficile. Certaines rues étaient absolument obstruées. La place de l'Oratoire et la place du LouTre servaient de bivouac aux dernières troupes royales. L'appartement de M. Soudin et celui de Georges se trouvaient donc aux avant^postes de la Révolution et de la résistance. Il pouvait être fort utile de les.occuper, mais il était bien dangereux de chercher à y pénétrer. Ce ne fut qu'avec des précautions infinies que les trois amis se glissant par la rue BaiUeul, jusqu'à la rue des Poulies, et escaladant le mur d'une cour intérieure, purent enfin gagner l'appartement de Georges.
Au bruit des pas dans l'escalier, Emilie courut à la porte et l'ouvrit. Ce qu'avait été pour elle cette longue absence, on le vit au premier regard. Elle
était pâle ; ses yeux, qui avaient lutté contre les larmes, jetaient un éclat étrange. Elle souriait, et voulut accueillir les combattants par un mot de triomphe, en les voyant rentrer tous les trois sans blessure ; mais le courage lui manqua pour laisser
voir combien elle avait été braye, et, se jetant au cou de son mari, elle cacha dans son étreinte passionnée le petit sanglot qui allait la trahir, et les pleurs qui allaient la désarmer.
M. Soudin et Musse eurent ensuite leur part dans cette hospitalité de Tàme. Depuis le matin, la table était dressée, servie. Pendant que les trois combattants, affamés, altérés, mangeaient et buvaient, Emilie, appuyée sur la table^ rassasiée et avide, les interrogeait et leur faisait raconter tous les incidents de la lutte. Quand elle fut bien renseignée, elle alla chercher ses enfants, pour qu'avant de s'endormir, ils eussent la vision, désormais ineffaçable, de ces trois mâles visages de citoyens, et pour que leurs baisers enfantins fussent une bénédiction pour ce père, cet oncle, cet ami qui retourneraient le lende* main à la bataille, à la victoire ou à la mort.
Il fut convenu que les trois amis ne se sépareraient plus, et qu'ils dormiraient ou qu'ils veilleraient dans le salon, prêts à descendre au moindre signal. Le lendemain, ils seraient plus à portée de choisir leur poste de combat et de défendre, en tout cas, la maison, si celle-ci était exposée.
La nuit fut orageuse ; mais l'orage rasait le sol. Le ciel avait la même sérénité que la veille ; la lune paisible dominait la ville soulevée et cette splendeur de la nature était une écrasante ironie pour la majesté royale près de sombrer.
854 LA BONDB I>B NUIT
A la tombée de la nuit, la duchesse de Berry était montée dang le parc de Saint-Cloud, jusqu'à la lanterne de Diogène, et là, interrogeant l'horizon à Taide d'une lorgnette, elle avait voulu obtenir dé ses yeux qui franchissaient l'espace, du souffle de la brise, des oiseaux effrayés qui fuyaient le tumulte, des nouvelles certaines, des renseignements qu'elle n'osait accepter dé la bouche du roi et des émissaire affolés ou confiants.
Il lui sembla que le bruit du canon cessait, que les nuages de poudre montaient moins épais ver le ciel.
--- Est-ce que tout serait fini? se dit'^elle à demi* voix.
r- N'en doutez pas, altesse, repartit un officier du château qui l'accompagnait; Témeute est étouffée et les troupes rentrent dans leurs casernes.
La duchesse secoua la tête; elle n'était pas con-^ vaincue. Tout à coup un rayon de soleil couchant frappant les tours de Notre-Dame lui fit voir Tim^
mense drapeau tricolore. Elle allongea et raccourcit tour à tour sa lorgnette, craignant d'être le jouet d'une illusion.
— Qu'est-ce que cela ? demanda-t-elle.
Le courtisan balbutia une explication qui n'expliquait riené
— Ah ! vous aviez ralsoh, monsieur, reprit la princesse avec^un long soupir et une larme chaude de colère, tout est bien fini ! Aujourd'hui le drapeau
tricolore est là ; demain il aura tratersé la Seine, et il sera ici.
En parlant ainsi, elle montrait le faite du palais de Saint-Gloud, où le drapeau blanc pendait, comme replié le long de sa hampe, et elle redescendit yive*ment, l'âme en deuil, pour supplier le roi de tenter un dernier effort de réconciliation avec le peuple,
Charles X eût peut-être cédé ; mais le prince de Polignac, superbe, infatué, infaillible, déclara au roi qu'il répondait de tout ; la Vierge ne pouvait mentir; on touchait au dénoûment; et, sans aucun doute, le lendemain tout serait uni.
Charles X avait besoin d'être persuadé. Il se coucha tranquille, plaignant les pauvres gardes du corps qui avaient tant de mal à mettre des étourdis à la raison, ordonnant qu'on doublât leur paye, et com« mandant une chasse pour le lendemain.
Ce fut la chasse de Rambouillet.
Le prince de Polignac ne mentait pas t le dénoûment était proche, celui du drame des Bourbons, auquel se rattache celui du drame particulier que Je raconte.
' Pendant que la duchesse de Berry, dans tine insomnie ardente, courroucée, invoquait le Ciel que compromettait le prince de Polignac, et rêvait peutêtre déjà à ses équipées vendéennes, Emilie remerciait Dieu avec effusion de ce que son mari n'avait pas été blessé et de ce que la victoire était assurée.
La prière de la petite bourgeoise monta plus vite au ciel, cette nuit-là, que la fière invocation de la princesse.
Mais, comme toutes les conquêtes dues à l'effort humain, le triomphe devait coûter bien du sang et bien des larmes.
La bataille recommença au point du jour, dans des conditions différentes de la veille.
Paris entier était couvert de barricades.
Des chefs improvisés, depuis le général Dubourg, qui dut son titre au costumier, jusqu'aux élèves de l'École polytechnique licenciés dès la veille, allaient discipliner l'attaque.
Les troupes royales, concentrées dans l'espace compris entre les Champs-Elysées et la place du Louvre, dans le long parallélogramme formé par le jardin, les Tuileries, le Carrousel et le Louvre, ayant la Seine à leur droite pour fossé, la rue et le fatbbourg Saint-Honoré à leur gauche, attendaient l'assaut du peuple.
Marmoût, l'homme fatal, qui ne se méfiait pas des fatalités, se croyait dans une position inexpugnable : — <L Je tiendrais là trois semaines », avait-il dit
la yeille au soir. Il lui suffit de trois heures pour changer d'opinion.
Musse avait passé la nuit sans dormir, sur une chaise, la tète dans ses mains. Quand Georges, en l'abordant, s'étonna de raccablement étrange dans lequel il le trouvait :
— J'ai beaucoup pensé à Madeleine Martin, ditil, elle est bien morte ; je voudrais mourjr comme elle.
Berroy baissa la tète.
— Pauvre femme 1 reprit-il avec tristesse, peutêtre ne se fût-elle pas fait tuer, si je n'avais pas été là. Elle a voulu s'offrir en sacrifice pour ses torts imaginaires d'il j a vingt ans.
Et moi, Georges, qui vous ai entraîné^ n'ai-je pas aussi des torts à expier? Ah 1 si je n'espérais pas attraper une balle à votre place, je ne descendrais pas. Je sens que je n'ai plus le droit de me battre à vos côtés, nous ne servons plus la même cause.
— Vous m'en voulez encore de mon exclamation... républicaine?
— Je ne vous en veux pas, moucher en£ant, reprit Anthyme avec plus de vivacité, en regardant Georges avec tendresse, vous allez à l'avenir, vous voyez un idéal qui m'échappe. Moi, j'ai besoin de regarder en arrière pour trouver le mien. L'empereur est mort; n'est-il pas juste que je meure pour lui rester fidèle? Je suis une tache de deuil, un point noir
358 LA EONDR DB irulT
dans TOtre horizon. Quoi qu'il arrive, je n'ai rien à attendre. A quoi bon donner à un soldat de Chartes X Tennui de me tuer? et pourquoi tuerais-je quelques-
uns de ces hommes en habit rouge, venus de leur pays libre pour se mettre au service de la royauté, comme je suis parti, moi, de Saint-Domingue pour servir la iP'rance? Ils font leur besogne; je n'en ai plus À faire. La Révolution déchaînée fera son lit sans que je m'en mêle; que deviendrai-je le lendemain de la victoire? Vous criereztous : Vive la République î je serai, seul à crier : Vive l'empereur mort ! Georges fût sérieusement alarmé de cet accès de tristesse.
— Restons, dit-il à Antbyme, nous avons eu nos journées ; que d'autres fassent comme nous.
— Non, non, s'écria Musse en se redressant avec énergie, je ne peux pas rester oisif, quand on se bat dehors, et je ne veux pas vous condamner à l'oisiveté. Je vous ai vu à l'œuvre, c'est pour des hommes de votre jeunesse et de votre talent que cette révolution s'accomplit. Il est juste que vous alliez à la peine, avant d'aller à Thonneur. Vous m'en voudriez de vous retenir. Après tout, il se peut que je me convertisse à la République, si vous vous chargez de la conversion. Je suis prêt, partons I
M. Soudin entra au moment même où l'on commençait à s'étonner qu'il fût déjà sorti. Il avait parflaiteoiept dormi, mais il s'était réveillé, avec sop
tjL roKdb db nuit 3&d
exactitude habituelle, au premier cbant du coq: et ce n'est pas une image, car il avait entendu réellement un coq chanter, dans le parterre du Louvre, entouré de planches, au bas de la colonnade. Un gardien élevait là des poules qui, dans l'après-midi, furent effarouchées et laissèrent libre le terrain dans lequel on devait enterrer les héros. Quant au coq, il s'envola sans doute de barricade en barricade juS"» qu'au clocher de l'Hôtel-de- Ville.
M. Soudin avait moins d'ardeur belliqueuse que la veille, mais autant d'ardeur à assurer la victoire» et, de même qu'il avait cru devoir ménager les voies légales, au début, il songeait , au dénoûment, à ménager les voies parlementaires pour empocher la bataille coutre Charles X de dégénérer en anar« chie.
Il était donc descendu avant tout le monde, avait eu le temps de prendre des informations dans le quartier, d'en envoyer à ceux qui, ne poussant pas la logique aussi loin que lui, conseillaient la lutte, sans s'y résigner eux-mêmes ; et, ayant remis en ordre son uniforme de garde national, blanchi par la poussière de la veille, il revenait se concerter avec ses compagnons d'armes, aussi calme, aussi tranquille que s'il eût donné une consultation d'avocat; formulant les mots avec ce grasseyement champenois qui était sa coquetterie dans les harangues posées, il dit :
— J'ai toutàfait bon espoir, mes amis. L'H6tel-de- Ville est libre I une commission municipale s'y in* stallera bientôt, et, ayant ce soir peut-ôtre, un gou- ▼emement provisoire.
^ Au nom de qui? demanda Antbyme.
— Au âom du peuple français, répondit M. Soudin avec un sourire, puisque c'est lui qui aura la victoire.
— Où sont les troupes? dit Georges à son tour.
— - Il n'y en a plus derrière nous. Restons dans le quartier, nous sommes au centre de l'action, tout l'effort du peuple va se porter sur le Louvre ; on parle de régiments campés sur la place Yenddme qui demandent à servir la cause du peuple, on cherche des généraux pour les commander. La bataille désormais n'est plus qu'une démonstration.
M. Soudin fut interrompu et contredit brusquement par une détonation qui fit trembler les vitres et qui envoya des balles dans les volets et dans le mur delà maison.
Avant que les trois hommes eussent eu le temps de regarder avec précaution dans la rue, sur la place du Louvre et d'expliquer cet Incident, Emilie était accourue.
— Est-ce qu'on va se battre ici? demanda-t-elle d'une voix douce qui vibrait, mais sans terreur.
—Pas tout à fait, répondit M. Soudin, qui, en écartant PU des matelas posés contre ime fenêtre, s'était
rendu compte de ce qui ce passait. Ce sont des étudiants qui débouchent par le quai de l'École et qui ont voulu tirer de biais sur la colonnade, sans se donner le temps de viser. Monsieur de Musse, allons rectifier leur tir.
Ce conseil était bon, mais difficile à exécuter. M. Soudin, Georges et Anthyme furentobligés de passer par la rue Bailleul et par la rue Jean Tison, pour rejoindre la troupe en question, qui, un tambour en tète, conduite par un élève de l'École polytechnique, venait sommer les Suisses de la laisser passer. La fusillade devint alors régulière et très-vive, mais peu dangereuse, en somme ; car, d'un côté, les Suisses s'abritaient derrière les colonnes, et, de l'autre, les assaillants profitaient des palissades en planches posées devant les parterres, des maisons ouvertes, des angles saillants et rentrants de la rue des Prètres- Saint-Germain-l'Auxerrois, pour envoyer leurs coups de fusil qui ébréchaient plus souvent la colonnade qu'ils ne frappaient les Suisses. Sur ce point, la lutte se maintint pendant de longues heures dans xm état d'innocuité réciproque.
Une de ces circonstances malheureuses dont Marmont fut toujours la victime et qui faisaient tourner au détriment de sa gloire et de son honneur les intentions qui devaient sauver l'un et garantir l'autre, changea tout à coup la face des choses.
Ayant appris la défection du 5"" et du 53" de ligne,
SdS LA ROMDB D« NUIT
qui s'étaient prononcés pour la révolution, il voulut offrir un armistice aux combattants et se donner ainsi le temps d'avertir le roi du péril qui croissait. II ordonna donc qu'on flt cesser le feu. L'ordre, mal compris, mal exécuté, paralysa pendant quelque temps l'action de la troupe. Les Suisses qui soutenaient le siège, du haut de la colonnade, ia vîtes à rentrer 4aos la cour du Louvre, quittèrent leur poste, et le peuple lira quelques coups de fusil, sans s'apercevoir qu'on n^ lui répondait pas. Un gamin, cet immortel et invincible gamin qui affronte tout, qui ose tout, qui fait tout crouler, tout réussir, fut le preawr h eomprendre que la jeQldaaade était déserte. Une trém qui servait à descendre des gravois et des pjb^rr/»} du haut du Louvre et qui touchait ie sol lui pismtiio pont commode. U monta par ce chemin rapide jusqu'à la galerie, alla regarder derrière les coloones, s^assujra que le^ Suisses avaient quitté ia pla«e» qu'ils n'étaî^il pas dans les salies ; nevint, et an risque de recevoir un coup de fusil de la part des insurgés, se faisant un poa^e^oiic de ses deux mains jointes, appela les combattants dans la place.
aeorges entendit.
sm On étirait la voix de mon gamin de l'Hôtel de Ville, dit-il à Musse, qui était à côté de lui. Pari>leuf le voilà dans la colonnade .
— Gomment ce moineau4è a-tril pu se percher là^bsut? Dépendit Musse.
— C'est qu'il a des ailes autant qu'ii a du bec.
— Ces enfants de Paris i murmura Antfayme avec admiration.
Les combattants accueillirent par des cris de joie la nouvelle de la retraite des Suisses.
Les uns couraient à la grille de l'entrée principale ; d'autres cherchaient l'escalier, l'échelle que le gamin avait dû gravir.
Lui-même désigna la trémie; et, riant, sautant^ gambadant, faisant la parade, sur cette galerie que Perrault n'avait pas édifiée pour que les enfants du peuple y prissent leurs ébats :
— Montez par là, disait-il, ne cherchez pas la rampe, il n'y en a pas. Casse-cou !
La grille de la grande porte n'était plus gardée que par les gardiens ordinaires du Musée. Après un court débat, elle fut ouverte, et le flot des combattants s'engouffra dans l'escalier.
Le gamin, en attendant, voulant être le premier à jouir du palais qu'il avait conquis, pendant qu'on montait le rejoindre, s'était précipité à une des fenêtres du côté de la cour, et là, grimpant sur le rebord, agitant sa casquette, transformée depuis^ la veille en bonnet de police, il s'était mis à crier :
— Vive la Charte ! victoire! victoire!
Le bataillon des Suisses, descendu de la cdon* nade, était rassemblé dans la cour ; il se reposait avec un vague effroi, n'osant croire au bonbeur d'^ia
armistice; quand la voix glapissante du gamin se fit entendre et quand, à ses gestes, ils crurent comprendre que le peuple avait envahi les galeries, ces soldats étrangers, isolés, se souvinrent du massacre du 10 août 1792 et se précipitèrent en tumulte vers la porte du Louvre qui communiquait avec le Car* rousel, sans oser se retourner pour tirer un coup de fusil.
L'enfant riait et se tenait les côtes. Il avait mis en fuite un bataillon entier : c'était bien plus drôle que d'avoir tué, comme la veille, un officier; aussi, quand il fut rejoint et entouré par les combattants de la place :
— C'est trop tard, bourgeois, leur dit-il, en leur montrant de loin le dernier habit rouge disparaissant sous le porche; quand on veut dénicher des bouvreuils, il faut grimper plus lestement. Nous ayons le Louvre ; il n'y a plus que les Tuileries à prendre. On va tftcher de vous faciliter la chose ; — et s'engageant dans les galeries du Musée :
— Qui m'aime me suive I
Tout le monde l'aimait et le suivit, cet insolent gamin qui acheva la royauté d'une nasarde et qui dédaigna de jeter son Dom à l'histoire. Tandis que les uns s'engageaient sur les pas des Suisses et les refoulaient jusqu'à TArcde-l'riomphe, devant les Tuileries, les lanciers, qui attendaient, stoïquement rangés sur la place du Carrousel» la fin de Tarmis-
lice, ftirent tout à coup assaillis de coups de feu, tirés des fenêtres du Musée.
Une inexprimable confusion, un commencement de déroute, mais en même temps un effort désespéré et suprême suivirent cette invasion.
Les citoyens en armes qui, dans la rue Saint- Honoré, à toutes les issues aboutissant au Carrousel, semblaient avoir fini par accepter l'armistice, crurent, en entendant les coups de fusil venus du Louvre, que la garde avait rompu la trêve et tirèrent à leur tour,
Marmont, qui avait braqué une pièce d'artillerie au coin de la rue de Roban et placé des soldats à tous les étages de la maison d'angle dominant le Carrousel, fit retourner une partie de ses troupes du côté de la place, tandis que l'autre continuait à surveiller la rue Saint-Honoré. Les soldats se battaient ainsi dos à dos, et tiraient dans deux directions différentes.
Georges et Anthyme avaient traversé la cour du Louvre, sans monter dans les galeries; ils s'exhortaient, tout en marchant avec rapidité.
— Anthyme I c'est la victoire I disait Georges.
— Je le veux bien, répondait Anthyme, et je vous la donne.
M. Soudin se trouva séparé de ses deux amis.
Après l'apparition du gamin sur la colonnade et l'in- . vasion du Louvre, il crut la bataille à peu près finie,
et le moment Tenu de songer à ractkm parlementaire. Quelques députés étaient réunis en permanence. N'était'il pas à propos de les prévenir ? Ges réflexions le retardèrent, l'isolèrent. Il s'imagina que Georges et Anthjme n'avaient plus de danger à courir et qu'il pouyait remplir enfin son devoir individuel| sa tâche envers son opinion, pour le lendemain de la victoire.
Il prit la rue d'Angeviller, afin de déposer chez lui son fusil désormais inutile; mais, sur le seuil du numéro 12, il s'arrêta tout à coup, stupéfait, épouvanté; la fusillade^ longtemps interrompue, reprenait autour de lui, avec le fracas du canon; des cris dé fureur se faisaient entendre; on criait à la trahison. M. Soudin fut saisi d'un pressentiment sinistre. Il reprit son arme et courut par la rue Saint-Honoré à la place du Palais-Royal, jusqu'à la rue de Roban^ où la garde royale venait de brûler sa dernière cartouche, où la Révolution venait de sceller son triomphe par le sang le plus pur et le plus généreux qu'elle pût offrir à la patrie.
Voici ce qui s'était passé :
Les Suisses, dans leur effarement, avaient entraîné avec eux les lanciers qui galopaient vers les Tuileries, et, traversant le pavillon central, se répandaient . dans le jardin.
Georges et Anthyme laissèrent les plus empressés^ les plus jeunes^ les plus bruyants poursuivre
le» fujardi, el le gamin falidlque qui âTâit serti d'estafette à la destinée se prélasser peut-être sur les fauteuils de la salle du Trône. Us s arrêtèrent devant la rue de Roban^ et puisqu'on se battait eneore par là, ils pensèrent qu'ils avaient encore un devoir sérieux à remplir.
Joyeux et haletants, ils s'unirent à une petite troupe qui arrivait par le quai, et qui voulait comme eux ouvrir le passage fermé par la garde royale, entre le Carrousel et la rue Saint-Honoré.
Au premier rang des nouveaux venus qu'ils rejoignirenty marchait un homme jeune, à la figure charmante^ au grand front^ à la lèvre expressive^ aux yeux inquiets^Par un instinct rapide, Georges sentit ime sympathie profonde pour ce compagnon d'ar* mes qu'il n'avait jamais vu, mais qu'il reconnaissaiti comme s'il l'eût rêvé, et qui s'avançait insouciant et dédaigneux au milieu des balles»
— Prenez garde^ monsieur, lui cria-Vil^ on tire du haut du balcon*
— Prenez garde vous-même, lui répondit le jeune homme inconnu avec un sourire. Pourquoi eraindrais-je ce que vous ne craignez pas ? Je suis orphelin, je ne suis pas mariéa Ma vie n'est utile à personne } je suis honteux d'offrir si peu à la liberté; et vous ?
Georges n'eut pas le temps de répliquer.
-* Vous êtes tous deux des enfants et des impru-
dentSi dit à son tour Musse en se plaçant devant eux; si vous voulez vous faire des confidences, mettezvous au moins à l'abri.
Une décharge effroyable l'interrompit. Le mulâtre poussa un juron terrible, et, se retournant :
— Êtes-vous blessés ?
— Non, Georges.
— Non, dit l'inconnu.
— Eh bien ! rangez-vous le long des murs et laissez-moi tenir le milieu du pavé, repartit Anthyme avec une tendresse bourrue.
Il poussa les deux jeunes gens vers une allée ouverte ; mais en même temps il regarda en l'air, et, en découvrant au premier étage d'une maison qui faisait précisément face à cette allée, un balcon garni de soldats et des canons de fusils que le soleil faisait étinceler, abaissés sur Georges et sur l'inconnu, il se redressa avec un hurlement de bête fauve, ouvrit les bras qu'il étendit comme pour emplir la rue, et voulut se jeter sur les deux jeunes gens pour les couvrir de son corps.
— Feu ! dit une voix dans l'air.
Anthyme sembla attirer toute la décharge; il tournoya dans la fumée et tomba.
Georges et son ami d'une minute ripostèrent, ainsi que tous ceux qui les avaient suivis. Le balcon se vida des vivants ; deux morts restèrent penchés sur la balustrade ; mais en se retirant, les soldats repli-
quèrent. Georges s'était agenouillé devant AnthymOy dont il soulevait la tète en pleurant. Les balles sifflèrent au-dessus de lui sans l'atteindre. Mais un bruit sourd sur le pavé le fit tressaillir : le jeune homme qu'il venait de rencontrer tombait à son tour, frappé aussi en pleine poitrine.
Musse n'était pas mort, l'inconnu non plus. Un des ^compagnons de ce dernier, fronçant avec une pitié farouche ses noirs sourcils pour cacher une larme qui brûlait ses yeux, fit transporter le blessé dans la boutique d'un marchand de vin, à l'angle de la rue de Rohan et de la rue de Montpensier.
Georges voulut faire de même. Jetant son Aisil avec horreur, et soulevant Ânthyme dans ses bras, appuyant contre sa poitrine la tète de son ami, tandis que deux gardes nationaux, que ses sanglots avaient appelés, soutenaient le corps, il le transporta dans la même maison que le jeune homme dont on venait de lui dire le nom, et qui s'appelait Farcy *.
Le trajet était court, mais il fut encore assez long pour que la fusillade recommenç&t une dernière fois. Georges se sentit atteint à l'épaule; il chancela»
p&lit.
— Vous êtes blessé? lui cria-t-on.
— Ce n'est rien, répondit-il, puisque je puis marcher.
1. Le compagnon d'armes de Farcy, qui le releva, n'était autre que M. Littré.
Roidissant son bras valide, tandis que Tautre pendait lourdement, il garda fièrement son fardeau et put atteindre la maison du marchand de vin. Dans la boutique seulement, pendant qu'on plaçait Anthyme sur une table, il se laissa tomber sur une chaise et s'évanouit.
Georges avait faibli sous le coup de la douleur morale, beaucoup plus que sous l'impression de sa blessure.
Son épaule le faisait moins souffrir que la poitrine ensanglantée de Musse.
Quand il revint à lui^ il sentit qu'on lui arrachait sa manche pour le panser; il voulut écarter la main qui le soignait, et chercha du regard le cadavre de son ami ; car le silence, les yeux formés, la respiration haletante d'Anthyme, pendant le transport, lui avaient fait croire qu^il ne déposait plus qu'un ca* davre.
Il se trompait.
Musse n'avait pas voulu mourir, sans emporter un adieu.
Accoudé sur le lit de camp qu'on avait fait avec deux tables, la poitrine couverte d'une serviette qu'il maintenait lui-môme avec force, les yeux déjà fouillés par les doigts de la mort, son teint noir couvert d'une pâleur qui. ressemblait à de la cendre, la bouche ouverte par une respiration entrecoupée, hdai^ s'ëftbi-çânt de ioMvnêt èû sbUrlré la ërlspâtlôn
de ses lèvreSi Musse contemplait Georges avec une ineffable expression de tendresse paternelle, de mar^ tyr radieux et satisfait.
Tout ce que la vie avait déposé en lui de sombre et de farouche s'était envolé par sa plaie ouverte. Il était déjà hors de ce monde; et dans ses veines si longtemps dévorées par le feu des tropiques, il sentait avec une sorte de volupté le froid s'introduire et circuler^ comme un avant-goût d'apaisement et de repos.
— Mon cher enfant, dit-il d'une voix saccadée, j'espérais avoir tout reçu...i ; il parait que je vous ai mal abrité*
Berroy, échappaht à ceux qui lui mettaient une compresse sur l'épaule^ vint s'agenouiller à côté d'Anthyme, lui prit une main et la baisa. Il suffoquait; quand il voulut dire une seule parole, il étouffa en sanglots.
— C'est mal de pleurer, Georges^ reprit Anthgrme en dégageant sa main pour la passer doucement sur les cheveux de son ami. N'ai -je pas la mort qu'un soldat peut souhaiter et qu'un père de famille m'envierait? J'ai été frappé, debout, en combattant et en voulant vous protéger. Je suis heureux, bienheureux.
— Vous ne tnourrez pas, Anthyme. Monsieur, pansez-le donc^ dit Berroy en se tournant brusquemelit vers un chirurgien; le docteur Log.ii, que le hasard avait amené là.
— Monsieur sait bien que c'est inutile^ Georges, continua Anthjme, et je le savais avant lui; ces blessures-là, je les connais... J'en ai pour un quart d'heure... Si je retirais cette serviette, j'en aurais pour deux minutes... Pas d'enfantillage ! Nous sommes des hommes; parlons eu hommes. Nous nous sommes connus dans des heures d'angoisse et d'espérance... nous nous quittons dans des heures pareilles... Vous savez bien, mon enfant, que je ne pouvais plus vivre. Qu'est-ce que j'aurais fait, avec mon entfitement et mes vieilles idées dans le monde nouveau qui se prépare? Tout est, bien ainsi... Je n'ai qu'un regret... j'aurais voulu revoir une dernière fois celle à qui je vous laisse tout entier... Vous lui demanderez si elle se souvient de la petite fleur que j'ai ramassée, il y a dix ans, dans le bois de Pouchy, à Troyes, quand je l'ai vue, quand vous me l'avez montrée pour la première fois... Je l'ai gardée, cette f)etite fleur; vous la garderez à votre tour, en souvenir de moi... On la trouvera dans mes papiers, avec mon brevet d'ofBcier... Quant au reste, brûlezle, je n'ai rien à léguer.
Un spasme l'interrompit. Il pâlit affreusement; son visage se creusa, comme si ime main invisible eût pressé sur sa face un masque rigide pour mouler dans sa chair l'effigie de son cadavre.
Georges se leva, se pencha sur le lit, en se défendant contre le désespoir, pour rester digne de ce
grand courage et pour ne rien perdre des derniers murmures de cette Ame qui allait lui échapper. Musse se ranima.
— Adieu, Georges, ou plutôt, au revoir. Il doit y avoir un monde où les braves gens se rencontrent et se consolent des misères de la vie. Je vais y retrou* ver l'empereur... Je vous y attendrai... mais faitesmoi attendre longtemps... Vive Tempe...
Un hoquet terrible étrangla le mot ; il laissa retomber la tête, et à travers ses moustaches, on n'entendit plus, pendant quelques minutes, qu'un souffle rauque, haletant; puis la respiration s'arrêta, et Musse devint immobile et fixe, comme un soldat qui prend son rang.
Le chirurgien, pendant cette dernière phase de l'agom'e, avait fait à Berroy, sans que celui-ci en eût conscience, le premier pansement nécessaire.
— Monsieur, lui dit-il ensuite, voulez-vous qu'on vous reconduise ?
Georges secoua la tête en signe de refus. La bouche serrée, l'œil grand ouvert, il regardait Anthyme, dont les traits que la lumière intense de la rue colorait obliquement, reprenaient cette sérénité passagère qui est comme la coquetterie de la mort, avant l'anéantissement du cercueil.
En face du lit funéraire de Musse, on avait étendu sur une autre table dans cette ambulance improvisée, le combattant renversé à côté de Georges, celui
que 868 contemporains ignorèrent et que la postérité connaîtra sous le nom de Farcy.
Il avait reçu une balle dans la poitrine. L'art ne pouvait le sauver. Le chirurgien le sentait bien, et lui-même l'avait compris. Mais ce platonicien succombant pour la défense des lois^ et auquel M. Cousin, dans un grand transport, devait dédier la traduction des Lois de Platon, assistait pour ainsi dire en philosophe au spectacle de sa mort et avait écouté avec une admirable lucidité d'esprit les adieux d'Anthyme, la douleur de Berroy.
Quand il devina que tout était fini pour Musse;
— Il est mort? demanda-t-il d'une voix haute et ferme.
Personne ne répondit.
— Pourquoi ne me dites-vous pas qu'il est mort? ajouta-t-il avec plus de vivacité et avec une nuance d'impatience. Craignez- vous que j'aie peur? Je voudrais seulement demander à l'ami qui le pleure de s'approcher un instant de moi. Nous causerions de celui qu'il regrette, et je le rejoindrais sans y penser... M'entendez-vous, monsieur?
Georges se leva et vint s'asseoir près de Farcy.
•— Il s'est fait tuer pour nous deux, pour moi tout aussi bien que pour vous, dit le mourant avec un faible sourire d'ironie; mais j'étais de trop dans son dévouement; et il n'a réussi que pour vous... Qui êtes- vous donc, monsieur, vous qu'on altne tant?
Georges se nomma et en quelques mots entrecoupés raconta sa vie, sa liaison avec Anthyme.
— Quel dommage ! reprit Parcy avec un soupir, que je ne puisse lui succéder. Il me semble que nous nous serions aimés aussi. Nous n'aurions pas été divisés d'opinion. Ce n'est pas pour l'empire que vous vous êles battu?
— C'est pour la République, répondit Georges. — Dites plutôt que c'est pour la liberté ! La liberté!
vais-je enfin la connaître? dit Farcy d'une voix lente. Quel mot superbe I quel rêve sublime ! quelle réalité impossible 1... Je crois avoir écrit quelque part, on trouvera cela dans mes paperasses si on les cherche... « être libre, c'est vouloir le bien et pouvoir le faire I » Souvenez-vous de ma définition, monsieur, et ne désespérez jamais d'être libre, tant que vous entendrez parier votre conscience !
Comme ces paroles l'avaient un peu fatigué, il s'interrompit, fit un signe de la main à Georges, pour que celui-ci respectât ce repos de quelques secondes^ et quand il eut repris des forces :
— Il me semble, dit-il d'une voix plus faible, que nous nous connaissons depuis longtemps. Je vois votre âme en vous, et je veux vous montrer la mienne. Quelle étrange chose que ces sympathies soudaines, vaguement pressenties et qui éclatent tout à coupl... Vous avez conspiré, souffert et lutté. J'ai connu la servitude du besoin, l'exil de la médio-
crité. Je revenais plein d'espoir;.. Voilà une balle qui m'empêchera de trahir les illusions de mes amis. On peut me regretter sans scrupule ; je ne tromperai personne. Quant à moi, je ne regretterai rien. Je me suis toujours préparé au devoir que j'ai rempli aujourd'hui et au péril qu'il entraîne. •• Je vous dirai ce que j'ai déjà dit à un ami : « Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter lui-même sa statue pour son tombeiau. » La mienne est inachevée. Cette balle a ébréché mon marbre. Bah! elle est assez belle pour ceux qui m'ont connu, — ; n'est-ce pas? dit-il en se retournant vers l'ami qui l'assistait. Quant aux autres, que m'importe! Je serai une borne le long de la route, une épitapbe vulgaire; je ne m'inquiète guère de ceux qui la heurteront en passant!...
Il s'arrêta ; un grand bruit venait de la rue. On vit passer devant la boutique des gens qui couraient; on entendit des coups de fusil.
Farcy laissa voir de l'inquiétude. Une agitation fiévreuse le saisit :
— Que se passe-t-il donc? demanda- t-il... Je vous en prie, allez aux nouvelles 1
Un des assistants — le marchand de vin — qui était resté muet et fort intimidé dans son comptoir, sortit sur le seuil de sa porte et rentra bientôt.
— Tout est fini, dit-il, le peuple est maître. Raguse, avec Tarmée, est en route pour Saint-Cloud ;
les coups de fusil sont tirés par des gardes nationaux qui déchargent leurs armes pour ne plus s'en servir, et avant de rentrer chez eux.
— Tant mieux, dit Farcy. J'avais peur que le peuple n'eût le dessous. Adieu, monsieur; emportez votre ami... Moi, je sens que le soir arrive... La lumière me fatigue... La vie achève de m*user. J'ai besoin de me préparer au silence, par le silence. Adieu, monsieur. Quel est votre prénom ?
— Georges.
— C'est le mien aussi, dit-il avec un dernier éclair dans les yeux. Quand on vous nommera, vous penserez à moi... Georges^ mon frère d'une heure, adieu!
Ce furent ses dernières paroles. Il reprit, grave et recueiUi en lui-même, l'attitude qu'il avait eue d'abord ; les yeux fixés au plafond de ce cabaret qui s'ouvrait devant lui jusqu'à l'infini, il attendit la mort.
Berroy était devenu stoïque, à force de tristesse ; la mort d'Anthyme lui avait fait toucher le fond de la douleur. L'agonie de Georges Farcy mettait une lumière dans cet abtme. Après avoir regardé, pour ne l'oublier jamais, ce visage touchant que la pâleur du marbre envahissait, il envoya des hommes de bonne volonté pour porter le corps d'Anthyme de Musse, et, marchant tète nue à côté de la civière, il gagna la rue Saint-Honoré, pour rentrer chez lui, trouvant tout simple d'y ramener son ami.
Sttr la plftee du Palais-Royal^ il rencontra Mw Soudin^ très-inquiet, qui le cherchait, et qui commençait à le chercher parmi les morts.
— Vous êtes blessé ? Georges.
«- Oui, monsieur, là surtout, répondit Berroj ayee celte solennité toute naturelle dans un pareil jour, en montrant son cœur^ en dirigeant le regard de soa oncle sur la civière.
— Où le portez-vous? demanda M^ Soudin après un silence.
— Chez moi i
— Non^ mon enfant, mais dans une salle dB Louvre, où d'autres déjà sont étendus. Le palais reconquis par le peuple est aujourd'hui son Panthéon, et j'espère bien qu'on creusera la tombe de tous ces héros dans le parterre même, devant la façade : ce brave cœur qui vous a tant aimé reposera ainsi p^ de vous, presque sous vos fenêtres. Le voulez-vous?
Georges, très-ému, serra la main de son oncle; et le cortège continua sa route. Il fallait franchir à chaque pas des barricades. Le peuple victorieux les gardait encore, mais pour les pavoiser; et devant les morts, on se découvrait et l'on portait les armes. Mais les cadavres qu'un chaud soleil enveloppait de lumière et qui traversaient line foule heureuse, enivrée de son triomphe, paraissaient moins des cadavres que des corps endormis. On les honorait pour la bravoure qu'ils attestaient ; on ne les pleurait pas.
La tristesse était impossible et le deuil s'apaisait, en s'épurant bien ^ite, dans Fapotbéose.
Geroges seul gardait un grand chagrin. La douleur rajeunit tous les souvenirs.
Georges retrouvait tout à coup en lui les tendresses de Tamitié que son grand amour avait involontaire-* ment diminuées pendant dix ans. Il se fût cru volontiers seul au monde, dans ce moment précis ; il ne pensait plus ni à sa femme^ ni à ses enfants^ ni à la patrie. Pour quelques instants, il s'enfermait avec un égoisme pieux dans ce regret de l'homme qui avait voulu le faire vivre de sa vie morale, et qui par désespoir peut-être, en tout cas par dévouement^ s'était fait tuer pour lui^i
Il voulut l'installer lui-même, à sa place, dans le bivouac de la moH. Il lui donna un dernier et filial baiser^ et reprit ensuite avec mélancolie le chemin de sa maisoui
Emilie savait qu'on ne se battait plus. Sa fenêtre était ouverte; les mains jointes, elle attendait. Quand elle aperçut Georges, la tête bai8sée> le bras en écharpe^ s'appuyant sur M. Soudin, elle poussa un cri que les deux hommes entendirent de la rue. Elle avait tout deviné. Elle descendit en toute hâte l'escalier.
Elle connaissait trop bien le cœur de son mari pour lui parler de lui d'abord; elle lui dit, pâle comme lui, et les yeux mouillés comme les siens :
— Il 8*08t fait tuer, n'est-ce pas?
— Oui, dit Georges avec ,uq regard de reconnaissance, en la bénissant de ce qu'elle partageait sa douleur d-ami, avant de songera sa blessure.
Quand on fut monté dans l'appartement, quand Georges eut embrassé ses enfants, on s'inquiéta seulement de son épaule. La blessure était légère ; le chirurgien qui l'avait pansée avait annoncé que quelques jours de repos suffiraient. Il ne voulut pas se coucher. Il s'installa à son tour à la fenêtre d'où l'on apercevait la colonnade du Louvre, cherchant des yeux dans le parterre la place où l'on creuserait la fosse, si M. Soudin était écouté. Jusqu'à la nuit, il resta dans cette contemplation rêveuse. Emilie et ses enfants la respectaient ; et quand sa femme, à plusieurs reprises, pénétrant sur la pointe du pied dans le salon, s'approcha de lui sans le déranger, elle remarqua qu'il remuait les lèvres. Il priait, les yeux noyés dans les rayons du soleil couchant.
Deux heures après son retour, un grand bruit tira Georges de sa rêverie. Le quai de l'École était envahi. Des acclamations enthousiastes, des fanfares, un tambour, un poudroiement doré, des drapeaux tricolores qu'on agitait avec frénésie, puis un homme à cheval, vers lequel toutes les mains étaient tendues ; telle fut la vision lumineuse et bruyante qui l'agita.
— Ah I s'écria-t41, en se tournant vers Emilie, ne dirait-on pas la ronde de Rembrandt, avec un vrai
soleil et une véritable fête patriotique ? Je sais bien ce que je ressentais devant le chef-d'œuvre d'Amsterdam ; c'était le pressentiment de ce tableau d'aujourd'hui. Ëntends-tu les cris ?
Ils écoutèrent : on criait :
— Vive Lafayette 1 vive Lafayette I
C'était le général Lafayette , en effet , qui se rendait à l'Hôtel-de-Ville, escorté, porté, étouffé par le peuple.
— Pauvre Anthymel soupira Georges. Il eût souffert de ce beau spectacle. Son empereur est bien mort, et voilà la République qui passe I
Emilie mit un long baiser sur le front de son mari.
— Voilà ton rôve qui se réalise, Georges. Est-ce que tu m'aimeras moins^ maintenant que tu n'auras plus besoin d'espérer ?
— T'aimer moins, est-ce possible ? J'aurai toujours besoin que tu me conseilles et souvent besoin que tu me consoles.
Georges écouta les fanfares qui s'éloignaient.
U n'osait être heureux; mais sa douleur prenait des ailes et planait sur cette ville triomphante.
Il ne pouvait s'écarter de la fenêtre.
Dans la soirée, après le dîner, il y revint encore. Il avait la fièvre et prétendait que l'air extérieur l'adoucissait.
Mais il attendait un épilogue, et il vit enfin ce qu'il avait attendu.
388 lA RONDB DB NUtV
Dans ie parterre entouré de planches, devant la Goloanade, on creusa deux grandes fosses ; un prêtre de Saint-Germain-rAuxerrois vint les bénir; puis on apporta, un à un, de Tintérieur du Louvre, les morts déposés dans la journée.
Quand la besogne fut terminée, on planta une grande croix noire sur la terre fraîchement remuée, et chacun se retira.
Les Français morts pour la liberté étaient chez eux, avaient pris possession du sol comme Tédifice : nul n'avait le droit de leur disputer cet asile; ils dormaient sous la garde du ciel et d'eux-mêmes.
Chateaubriand, huit jours après ces grands événements, prenant la parole à la Chambre des pati«, rendit hpmmage, en ces termes, au peuple de Paris:
« Jamais défense ne fut plus juste, plus héroïque. Lb peuple ne s'est pas soulevé contre la loi, mais pour la loi. . . Il s'est trouvé que ces boutiqui£<s respir raient assez facilement la fumée de la poudre, et qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les réduire. Un siècle n'aurait pas autant mûri un peuple que ces trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France.»
Ces paroles seront la conclusion de mon récit. J'ai peu de choses à ajouter pour compléter les détails déjà donnés. Le lendemain, quand M. Soudin vint voir Georges, il fut accueilli par cette question :
~ Bh biwa, moa oncle, là République est-elle proclamée?
M. Soudin sourit.
— Pas tout à fait, mon neveu. Ce sera, je crois, la meilleure des Républiques.
M. Soudin, qui connaissait les démarches tentées auprès du duc d'Orléans, expliqua la nécessité d'une royauté populaire. Georges baissait la tète tristement en l'écoutant.
— Dans huit jour», mon neveu, vous pensera
comme moi.
— Non, monsieur, pas même dans vingt ans.
Georges a tenu parole.
M. Soudin, ami des triomphateurs, tout-puissant auprès d'eux, fit des fonctionnaires et dédaigna de l'être. Il resta indépendant, jusqu'au jour, où sa logique et) sa [droiture le ramenèrent à l'opposition.
Parmi les services qu'il rendit, il fit à Emilie la surprise d'obtenir pour le mari de Jeanne Nicole, une place au parquet du procureur du roi de Paris. Le jeune avocat troyen avait du talent, Georges lui donna des convictions. Au bout de quelques années, il quitta le parquet de peur de ne plus croire à la justice. Jeanne fut l'amie fidèle d'Emilie, comme son mari resta toujours Tami sincère de Georges.
Berroy, inscrit au barreau de Paris, fut un des chefs les plus éloquents deTopposition radicale et un
des promoteurs les plus énergiques de la campagne des banquets.
Veut-on savoir ce qu'il devint au 24 février? Si l'on trouve dans l'histoire de 1848 des républicains à la fois inflexibles sur les principes et conciliants sur les moyens de les faire accepter, éloquents sans emphase, modérés sans faiblesse, simples, vrais, originaux, intègres, loyaux, prudents et braves; c'est parmi ceux-là qu'il faut le chercher. S'il n'y en eut qu'un en qui ces qualités, inégalement réparties parmi les autres, fussent toutes réunies et concentrées, reconnaissez-le ; à coup sur, c'est Georges Berroy.