MON ONCLE FRÉDÉRIC
MARQUIS DU HÂLLAY-COETQUEN
^ Ce qu'on appelait alors une franche repue.
Maître Nicolas Gringonnaux, syndic des vignerons et convoyeurs de Meung-sur-Loire, était l'un des plus riches bourgeois de son temps.
Ce matin-là, 27 novembre 1475, sa belle maison de pierre toute neuve à triple pignon, surmontée de girouettes espagnoles, avec balcon sur la rue, terrasse sur le ûeuve, était sens dessus dessous depuis la cave jusqu'au grenier.
Le digne syndic, en dépit de son notable embonpoint, allait et venait, montant lui- môme son meilleur vin, descendant lui-môme ses meilleurs fruits, sans cesse retournant vers sa salle à manger pour quelque stimulante apostrophe ou recommandation nouvelle à sa femme Léonarde, à sa fille Gillette, lesquelles^ aidées de deux servantes, dressaient en toute hâte un couvert de gala.
Sans aucun doute, on attendait quelque grand ^^A personnage. ^i^y
Mais c'était surtout du côté de la cuisine que s accentuait le mouvement. On avait fait venir d'Orléans le célèbre Tailleverd, ancien maître queux du feu roi Charles VIT, et qui, parfois encore, daignait quitter sa retraite pour présider à quelque festin de haute graisse.
Il était là depuis le matin> comparable à quelque grand capitaine au moment d'une bataille décisive. Deux marmitons lui servaient d'aides de camp. On les voyait courir sur la ligne des fourneaux allumés, soulevant tour à tour les couvercles des casseroles et coquemars d'où s'exhalaient d'appétissantes fumées. Quant à leur digne maître, au plus fort du feu, devant la haute cheminée, lui-même il surveillait la broche.
Physiquement, c'était un grand escogriffe, long, sec, efflanqué; avec des bras et. des jambes qui n'en finissaient plus. Il paraissait n'avoir guère qu'une quarantaine d'ann'ées. Lors de son arrivée, maître Gringonnaux l'avait môme trouvé bien jeune pour son âge ; il a'était en outre étonné de son étrange et narquoise figure. Avouons-le franchement, il y avait de quoi.
Figurez-vous un cou d'autruche, une barbe de bouc, une tête de gargouille. Rien de railleur, de sarcastique comme son sourire. Le regard pétillait d'esprit, et, disons-le de suite, aussi de paillardise. Comme trait caractéristique, toujours un coin de bouche ouvert, un coin d'œil fermé. Quand, par hasard, paupières et lèvres s'ouvraient à deux battants, on apercevait entre celles-ci des dents éclatantes de blancheur, entre celles-là des yeux
d'un beau noir étincelant, et dont la fierté, les tendresses contrastaient singulièrement avec tout le reste. On eût dit que, pour un instant, cet homme laissait tomber un masque.
Ce masque se composait d'une face bistrée d'où saillaient des pommettes rubicondes ; d'un long nez très aquilin dans lequel s'enchâssaient, comme à regret, quelques rubis de taverne ; d'une arcade sourcilière protubérante, et gonflée par un flux incessant de pensées tumultueuses. Quant au front, large et beau jadis, il était maintenant ridé, houleux comme l'Océan. Une tempête de cheveux crépus le couronnait, le submergeait, s'argentant çà et là comme les vagues à leur cime.
Malgré tout ce pôle-môle discordant et heurté, il y avait dans cette tète d'ange déchu, dans cette grimace hétéroclite, voire môme dans tout ce corps dégingandé, il y avait une originalité tellement pittoresque, àes audaces, une désinvolture, parfois môme une sorte de grâce burlesque d'une si irrésistible séduction, qu'on s'étonnait d'abord, puis on se sentait captivé, on s'intéressait â ce problématique personnage, à cette vivante énigme.
En ce moment surtout, vivement éclairé par la flamme, il était superbe à voir dans son grand costume officiel, tantôt stimulant de la voix et du geste le chien tournebroche, tantôt arrosant avec le jus de la lèchefrite les chairs crépitantes et déjà rissolées des pièces de venaison, poulardes et menu gibier qui parachevaient de cuire sous sa majestueuse surveillance.
Plus souvent encore, d'une main caressant sa
barbiche, de l'autre appuyant à sa hanche la poignée de sa longue cuiller à sauce, qui figurait ainsi Tépée d'un capitan matamore, il se tenait immobile et muet sur une seule jambe, à la façon des grands échassiers rêveurs.
Tout à coup, retombant sur ses deux semelles avec une pantomime à l'avenant, il se prit à déclamer cet exorde grotesque d'un poème alors trop connu :
Vous qui cherchant les repues franches, Tant jours ouvriers que dimanches, Tous galants à pourpoints sans manches, Vous tous joyeux compagnons Du bon maître François Villon, N'ayant pas vaillant deux oignons, N'ayant pas planté de monnaie ; Toutes manières de farceurs.
Anciens et jeunes moqueurs...
— Chut I interrompirent vivement les deux marmitons épouvantés, chut donc I la porte s'ouvre...
Sur le seuil apparut maître Gringonnaux, le rasoir à la main, la serviette au menton, la joue droite encore barbouillée de mousse savonneuse.
— Eh bien I demanda-t-il d'un air tout affairé, eh bien I maître Tailleverd, avançons-nous ? seronsnous en mesure ?
L'ex-maître queux avait repris la pose et le sourire qui convenaient à son rôle. Gracieusement il répondit :
— Que rien ne vouschaille, maître Gringonnaux, je ne suis point de ces gens qui vendent vessies pour lanternes, et veux être vitupéré, honni, si vous n'êtes pas émerveillé des surprises que je vous prépare... vos convives pareillement... Sans doute
quelques seigneurs ou notables des environs, n'est-ce pas ?... J'ai le travers d'ôtre fort curieux, et tiens à savoir à qui je sers chaque plat de mon métier. Dîtes-moi, quels sont-ils ?
— Plus tard ! répondit superbement le bourgeois. . . au dessert... et ce sera votre récompense... Mais, serez-vous prêt ?,.. Celui que j'attends n'aime point attendre.
— A midi sonnant, déclara Tailleverd ; c'est l'heure qu'il est temps qu'on dîne.
Puis, étendant la main vers Thorloge à cadran mobile qui flanquait la haute cheminée :
— Alerte I ajouiart-il, il ne s'en faut plus que d'un quart d'heure I
— Plus qu'un quart d'heure I se récria l'amphitryon pourchassé par l'urgence. Eh I vivement, Léonarde ? Gillette ! qu*on achève de s'attifer... Est-ce uni I... voici le moment I... il approche I... il va paraître !...
Gringonnaux était déjà loin. Derrière lui, la porte se refermait avec fracas.
L'ex-maître queux n'en paracheva pas moins son profond salut de grande cérémonie.
A quelques pas de là, les deux marmitons faisaient la nique et tiraient la langue.
Tout à coup leur illustre chef se ledressa, se retourna vivement, et l'extrémité de sa grande cuiller alla sans préméditation, du moinsj'aimeàleci'oire, pocher l'œil de l'un d'eux avec éclaboussure de sauce.
L'autre éclata de rire, Tailleverd daigna l'imiter. Tout en s'essuyant l'œil en compote, l'éborgné lui-
même ne put se défendre de partager cette hilarité contagieuse.
Soit dit en passant, les deux marmitons n'avaient pas la mine plus orthodoxe que le cuisinier. Sous leur virginal accoutrement, on devinait deux francs vauriens, deux truands travestis, deux archisuppôts, comme on disait alors des écoliers marrons, mauvais garnements et autres bohôrnes.
Cependant, Pex-maître queux, reprenant tout à coup ses grands airS dominateurs :
— Tôte et ventre ! s'écria-t-il, ce n'est plus le moment de s'ébaudir à la moutarde. Nous aussi nous attendqns quelqu'un, et qui va nous apporter, en guise de suprême épice, la poudre d'escampette. Distancez-moi des fourneaux toute cette dinanderie ; qu'elle refroidisse un tantet. Alerte, copin Malpaye ; alerte, messira Baillevent I pour peu que craigniez le sac et la corde I
Lui-même. il avait repris place en son poste d'honneur. Et, tout en s'animant comme au dernier coup de feu :
— Ah ! ah I poursuivit-il, ils vont grassement s'empiffrer tantôt, les galants Sans-Soucis, les gais chercheurs de franches repues, les fidèles aux mandements de François Villon. Il leur a déjà démontré,
,en doctes strophes octavines, la manière de conquérir, pour une chanson, un gai propos, voire môme pour moins que cela, sans débourser or ni monnaie, rien qu'à la pointe de l'intellect, le pain, le vin, le poisson, les tripes et le rôt. Oh 1 le bon folâtre ! Liesse et bombance I II va leur donner ce soir un festin digne du roi Sardanapalus I... Mais par quelle
subtile imagination, par quelle imparangonable ruse ? Voyons un peu, maître Baille vent, congratulez moi pour le récit de ce haut fait. Que je voie un peu si vous en avez bien saisi la morale édifiante, et faites honneur à Téducation que je vous donne. Nous vous écoutons, le novice Malpaje et moi. Parlez !
Celui qui répondait au nom caractéristique do Baillevent retira prestement son bicoquet, et, les yeux au ciel, les mains jointes, dans l'attitude respectueuse et soumise d'un jeune écolier répétant sa leçon :
— Il était une fois, dit-il, une joyeuse bande nommée les Galants Sans-Soucis. Certain jour qu'ils avaient les dents longues comme râteaux, leur ingénieux capitaine et maître tint à peu près ce discours : « Voici venir par devers Orléans, Tillustre rôtisseur et fricassier Tailleverd. Indubitablement, il est mandé par quelque puissant seigneur ou riche bourgeois. Deux de ses gâte-sauce raccompagnent. Appréhendons-les tous les trois au passage, et confisquons leurs habits pour nous investir de leur rôle. Aussitôt dit aussitôt fait. Le véritable Tailleverd et ses deux acolytes restèrent au plus fourré du bois, sous bonne garde, tandis que d'autre part, l'illustre favori d'Apollo, le gracieux bien-aimô poêle. . .
François Villon (on a déjà deviné que c'était lui) ne le laissa pas achever.
— Vous êtes un flatteur, Baillevent. Continuez, Malpaye.
Le porteur de cet autre sobriquet, non moins
expressif que le premier, prit la posture d'un barde des anciens jours et, pinçant les barreaux d'an gril comme s'il eût fait des cordes d'une lyre :
— Je chante les exploits du faux Tailleverd et de ses deux, écuyers tranchants, poursuivit-il. Toua trois arrivèrent ft nuit close chBZ le châtelain Gringonnaux, qui les reçut k bouche que veux-tu. Dès l'aube suivante, installés dans la cuisine, ils fricaseaient et rôtissaient ni plus ni nioinsque s'ils eussent réellement pratiqua ce grand art. Finalement, aux approches de midi, des pas furtlfs se firent entendre dans la ruelle voisine. Puis, en manière de signal, un siiflotfement de merle,
— Silence ! interrompit Fiançois Villon,
Le sifflûttement du merle avait retenti. Des pas nombreux s'appi'ochaient.
— C'était l'ami Martin Troussecaille et les autres chevîJiers de la Belle-Étoile, poursuivit-il. Passonsleuretprestementtouteseeavictuaillespar la fenêtre.
Cette fenêtre s'ouvrait au-dessus des fourneaux, et par conséquent dominait d'assez haut la ruelle. Un de ces barreanx de fer, sajia doute descellé d'avance, disparut comme par enchantement au premier contact d'une main subtile et prompte qui venait de s'en saisir au dehors.
A la place même que quittait cette main, — très probablement les larrons se faisaient la courte échelle, — une tête apparut, ébouriffée, rougeaude !use. Les yeux s'écarqui liaient de convoitise, rines frémissaient au flair de la proie, les se pourléchaient d'avance en -montrant de s dents aiguisées par la faim.
C'était Martin Troussecaille.
— Est-ce à point ? demanda-t-il à voix basse.
— Dressez et servez chaud ! commanda François Yillon, tout en retirant des landiers une première broche qu'il brandit ainsi que palme de sa victoire.
Déjà Malpaye était sur le fourneau. Déjà Baillevent lui passait casseroles et coquemars, qu'à son tour il repassait par la fenêtre où se succédaient toutes sortes de mains crochues, de regards affamés, d'impatientes grimaces.
Villon se tenait maintenant auprès, de la porte, l'oreille aux aguets, une broche dans chaque main, tout prêt à fuir à son tour, mais le dernier, comme le capitaine de vaisseau qui sombre.
— ' Zest ! fit au dehors la voix de Troussecaille, j'entenlts grand bruit sur la place.
— Et moi dans le corridor, murmura Villon, qui s'empressait d'appliquer l'œil au trou de la serrure.
Ce qu'il aperçut l'épouvanta sans doute, car, traversant aussitôt la cuisine d'une seule emjambée, il sauta d'un seul bond sur le fourneau.
Baillevent s'y trouvait déjà, tout disposé à suivre Malpaye qui, n'ayant plus rien à passer par la fenêtre, y passait lui-môme en ce moment,
— Grouins et museaux I s'écria le poète, mais déguerpissez donc l
Et, pour qu'ils détalassent au plus vite, il se servit de la pointe de ses deux broches en guise d'aiguillon.
Il était temps . La porte s'ouvrit, livrant passage à Gringonnaux.
Je laisse à penser la stupéfaction, Thorripilation 'u bourgeois.
Son cuisinier qui s'envolait par la fenêtre.
Plus encore que le cuisinier : le dîner !
Et cela, juste au moment où le mystérieux hôte arrivait I
Il voulut s'élancer après le fuyard, il ne put saisir qu'une de ses longues jambes. Mais, vu l'absence des mollets, ses doigts glissèrent tout le long du tibia, ne pouvant se rattraper qu'à la chaussure qui, toute délabrée qu'elle était, lui resta dans la main.
Il s'en alla tomber à la renverse, tandis que François Villon, disparaissant enfin, lui jetait cet adieu :
— Savates pour fricot !... partant quittes... Ou te renverras les casseroles !
Roulant les quatre fers en l'air, le pauvre amphitryon s'agitait dans son beau surcot tout neuf, ainsi qu'une tortue dans sa carapace.
Relevé, poussé par sa femme et par sa fille, il arriva tout ahuri devant son noble hôte, qui, précisément, montait les degrés du perron, et, s'inclinant devant lui jusqu'à terre, il ne put que balbutier avec désespoir ces quelques mots :
— Ah ! sire... sire.
O convive mystérieux, c'était le roi Louis XL
Roy, bourgebis et poàta
Louis XI avait alors quarante-deux ans. Ce n'était pas encore le tyran décrépit, farouche et cruel à plaisir qu'ont popularisé parmi nous le théâtre et le roman. C'était le souverain dans toute la plénitude de sa force et de son génie, à l'apogée de son rôle. Rôle ardu, tortueux, terrible, mais fatalement providentiel. Nous le reconnaissons, nous le comprenons maintenant, grâce aux admirables travaux des grands historiens modernes, Augustin Thierry, Henri Martin, Michelet, qui lui ont enfin rendu justice. Avant eux, le suisse MuUer, un Allemand, un républicain, avait écrit : « La France ne pouvait être sauvée, reconstituée que par Louis XI. »
A cette époque, en 1475, il s'en fallait encore de beaucoup. Charles le Téméraire, ce principal anta* goniste, semblait plus menaçant que jamais. Mais toute cette puissance bourguignonne était minée de longue main. Déjà le terrain manquait sous ses pas. Le roi guettait l'instant de la chute. D'autie part, comme premier succès, il venait de racheter à prix d'or le rembarquement d'Edouard IV, affranchissant ainsi le pays d'une seconde invasion anglaise. Tout dernièrement encore le connétable de Saint-Pol, ce traître entre tous les traîtres, venait de lui être
livré. Il s'en allait môme à Paris pour lui faire trancher la tête. Aussi, arrivait-il tout guilleret, tout impatient, à sa halte, d'une heure tout au plus, chez le digne syndic de Meung-sur-Loire.
— Bonjour, bonjour, compère, lui dit-il, tout en se faisant retirer son ample gamache à fourrures^ ce gai soleil et froiduret de novembre m'a mis eu appétit. D'ailleurs, je suis pressé, très pressé... Mangeons la soupe.
La grosse figure de maître Gringonnaux s'allongea d'une aune. Vainement il s'efforça d'entrer en explications ; dame Léonarde dut prendre la parole. Mais elle resta court elle-même, et le terrible aveu fut complété par Gillette.
Pendant ce temps-là, le roi s'était également débarrassé de son fameux chapel de feutre capade doublé de veluyau noir, avec amulettes et médailles en plomb tout à l'entour.
En bonnet de tricot, pelisson de veleuil violet sombre, camoyard de laine brune, chausses noires, houssettes fauves àlaçures, la gibecière ou bougequin en cuir de Cordoue suspendue à sa ceinture de soie bleue de France, et son collier de l'ordre de Saint-Michel sur la poitrine, il s'avança gaillardement vers Gillette, lui prit la tête à deux mains, et, sur ses fraîches joues, mit deux gros bons baisers sans façon.
Puis, laissant la fillette, toute rougissante d^un tel honneur, et se retournant vers la mère dont il daigna tapoter le double menton :
— Bah I s'écria-t-il gaiement, je ne suis pas un grand festoyeur comme mon cousin de Bourgogne... A la fortune du pot I
— Hélas I put exclamer enfin maître Gringonnaux, hélas ! sire, il nous a enlevé jusqu'à la mai^ mite.
— Ne geignez donc pas tant, compère, réiK)ndit Louis XI, et qu'on me racole vivement une tranche de pâté froid, un fromage d'Olivet, le tout arrosé de quelques verres de bon vin. J'espère qu'on n'a pas dévalisé vôtre cave ?... Non... très bien ! Il faut savoir se contenter du possible... en attendant le reste. N'est-ce pas, Commines ?
Nous aurions dû le dire plus haut, la conquête du sage Commines, enlevé tout récemment au duc de Bourgogne,^ était un de ces triomphes partiels qui contribuaient à mettre le roi Louis XI en si réjouissante humeur.
En signe d'acquiescement, le grave et prudent Commines inclina la tête.
L'accommodant monarque lui prit le bras, et se mit en marche vers la salle à manger.
Mais, tout à coup, se redressant sur le seuil :
— A propos, dit-il, n'oublions pàs nos larrons... S'attaquer à mon propre appétit I Pâques-Dieu ! qu'on les rattrape et qu'on les pende... pour. leur apprendre à respecter au moins le menu du roi I
Un homme aux membres vigoureux, à la tète de boule-dogue, au harnais militaire, était là, qui reçut cet ordre comme au vol, et disparut aussitôt pour l'exécuter.
C'était le grand prévôt, Tristan l'Hermite.
Quelques archers écossais, agiles limiers, s'élancèrent à sa suite.
Déjà le rojal convive s'attablait, ayant à sa
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droite Coîctier qui prenait soin de sa vie, à sa gauche Gommines, qui devait prendre soin de son immortalité.
L'historiographe, le médecin, le grand prévôt, c'étaient ses trois inséparables.
Il y en avait un quatrième, le plus intime peutêtre : Olivier le Daim, Olivier le Diable. Mais il était alors absent, sans doute pour un de ces secrets négoces auxquels l'employait son maître.
— Asseyez-vous en face de nous, compère Grmgonnaux, autorisa Louis XI, toujours habile à flatter la fibre vaniteuse de ses petits bourgeois. Ces dames prendront place à vos côtés. Leurs frais visages remplaceront les rôtis enlevés. On aimerait y mordre à belles dents.
Mais elles déclinèrent cet honneur, en alléguant que leur présence serait beaucoup plus utile à la cuisine.
— Laissons-les faire, sire, dit le syndic. En un tour de main elles nous trousseront quelques petits plats de ménage qui, peut-être, remplaceront avantageusement les grands mets d'apparat do ce damné Tailleverd. Dame Léonarde excelle surtout à certaine crème fromentée dont on se lèche les doigts. Dix minutes tout au plus, sire, et le désastre sera réparé.
— Bravo I répondit le roi, j'aime la simple et bonne cuisine bourgeoise. Il eut même beaucoup mieux valu n'en pas préparer d'autre. Mais voilà ! Les grands seigneurs prétendent agir en rois, les bourgeois en grands seigneurs ! Dangereux et sot orgueil que tout cela, maître Gringonnaux. Vous
êtes puni par où tous avez péché. Que chacun garde son rang, et tout ira bien.- Puis, avec son plus malin sourire : ^
— Tenez ! c'est comme cette orfèvrerie princière que voici sur votre table. Elle n'y est vraiment pas à sa place, surtout en ce moment que vous n'avez plus de quoi la garnir... eh ! eh !... A la fonte elle vaudrait au moins 10.000 écus. J'ai besoin d'argent... iPuisque jen'ai pas le fricot, baillez-moi la vaisselle^
De pourpre qu'il était, le bourgeois devint blême.
— Quoi, sire, balbutia-t-il. Votre Majesté ne dédaignerait pas une si mince offrande ?
- — Maître Gringonnanx , ce sont les petites sommes qui font les grosses. Vous devez savoir ça mieux que moi,' vous qui êtes marchand. Je n'ai déjà que trop grevé mon pauvre peuple. Ce sont les richards qui doivent m'aider maintenant. Angleterre allait vous piller de nouveau ; Bourgogne ne demanderait pas mieux. Je me suis mis à sec pour détourner le premier fléau. Besoin est qu'on me remette à flot pour conjurer le second. La France serait peut-être perdue si le Téméraire ne s'en allait pas guerroyer au delà du Jura. Il me faut de ^argent pour armer les Suisses.
— Ah I sire, des vilains, des paysans ! ils seront hachés comme chair à pâté.
— Maître Gringonnaux, riposta gravement le roi, écoutez un peu certain souvenir de ma jeunesse.
Louis XI s'accouda sur le bras de son fauteuil, le menton dans sa main, le regard au plafond. Puis comme oubliant ceux qui l'entouraient, comme se parlant à lui-même:
— Demômequ'au temps de Duguesclin, la France était saccagée, pressurée, écrasée par des grandes compagnies, routiers, tondeurs, écorcheurs, Armagnacs et autres sauterelles d'Egypte ; il fallait à tout prix se débarrasser de cette vermine en la rejetant sur quelque autre pays, n'importe lequel. Une occasion se présenta. L'empereur, le duc d'Autriche et tout le baronage d'Allemagne abhorraient les montagnardç indépendants de la Suisse et voulaient se venger de toutes les défaites qu'ils leur avaient fait subir pour la recouvrance ou le maintien de leur liberté. J'eus le commandement des Armagnacs, et partis joyeusement. C'était ma première campagne. Chemin faisant, des Anglais, des Allemands, tous les chevaliers de Souabe nous rejoignirent, impatients d'en finir avec cette vilenaille helvétienne : une sorte de croisade. Sans coup férir nous arrivâmes jusqu'en un lieu nommé Saint- Jacques, au nombre de trente mille. Quinze cents montagnards vinrent à notre rencontre, et, sans nul effroi, campèrent en face de nous, de l'autre côté de la Birse. Nous les attaquons, ils culbutent notre avant-garde, et passant à leur tour la rivière, ils se précipitent, eux, quinze cents, contre nous, trente mille. Des taureaux furieux, des lions I Ohl par Notre-Dame d'Embrun ! ce fut une rude mêlée I Leurs longues piques et hallebardes abattaient les gens d'armes par centaines. Leurs gigantesques sabres à deux mains, leurs pesants morgensterns broyaient comme verre heaumes et cuirasses. Pareils à ces Gaulois et Francs des âges héroïques enivrés par l'exaltation du combat, ils repoussèrent vingt assauts, luttant tant qu'ils con-
servaient un souffle de vie, celui-ci du seul bras qui lui restait, celui-là sur les genoux, quelques-uns tirant contre nousjusqu'aux flèches arrachées de leurs propres blessures, aucun d'eux ne se soumettant à la mort avant d'avoir autour de lui cinq ou six ennemis abattus de sa main. Jamais Dammartin, Dunois,Lahire et autres vieux capitaines, qui s'étaient trouvés à tant de journées et rencontres,n'avaient vu gens de si grande défense ni de si merveilleux courage. Ils bataillèrent ainsi jusqu'au soir; et finalement, accablés par le nombre, épuisés de sang, moins vaincus que fatigués de vaincre, les quinze cents héros de Saint-Jacques moururent tous, après nous avoir tués près de neuf mille hommes. C'est depuis ce jour que les Suisses sont devenus nos amis, messieurs. Malheur, oh! oui, malheur à celui qui viendra heurter ces vaillants I
Durant ce récit, Louis XI s'était successivement animé. En décrivant la bataille, on eût dit qu'il s'y retrouvait transporté par la magique puissance du souvenir. Il était debout maintenant, la tête haute, le regard plein d'éclairs, le poing dirigé vers l'est, comme pour faire écrouler sur Charles le Téméraire toute cette avalanche helvétienne que déjà les yeux de son génie entrevoyaient dans l'avenir.
Léonarde et Gillette rentrèrent apportant le dîner d'expédient apprêté par elles.
D'autre part, un grand bruit de pas et de voix s'éleva soudainement du côté du vestibule.
Tous les yeux se retournèrent de ce côté.
Un homme accourut, se précipita dans la grande salle, éperdu, haletant, épuisé comme un cerf aux abois.
Derrière lai, distancés seulement de quelques pas, les limiers écossais.
Dans la perspective, descendant de cheval, Tristan l'Hermite.
— Tailleverd ! s'était écrié Gringonnaux.
— Notre larroji ! fit Louis XL
— Non, sire... François Villon, votre poète, répondit-il en se laissant tomber sur les genoux.
Et com,me Louis XI le regardait sans paraître le reconnaître encore.
— Je suU Villon, ce dont me poise, Né de Paris, près de Pontoise, Or, d*ane corde d'une toise, Saura mon col que mon.. .
Fort à propos, diront ceux qui connaissent le reste. Le roi l'interrompit.
— Je me rappelle, dit-il, et je comprends.
C'était du reste facile, la corde pendait encore au
cou du dépendu.
— Sire, poursuivit-il, une fois déjà vous m'avez Élit grâce... et môme renippé depuis les pieds jusqu'à la tôte.
— Il paraît, observa le roi, que ta reconnaissance n'a pas plus duré que tes habits.
— C'était l'an dernier, Sire...
Où. sont-ils, Vierge souveraine f Mais où sont les neiges d'antan ?
— Parle en prose, je me laisserais peut-être encore prendre à ta poésie, car j'aime les vers frappés aa bon coin... Mais non, cette fois je veux être inexorable. Une viilonnerie qui ne tendait à rien moins
qu'à me réduire au pain sec ! c'est presque un crime de lèse-majesté.
— Ah ! sire, j'ignorais que ce fût le repas de Votre Majesté; C'est même en l'apprenant et par un bienheureux hasard, au suprême moment, que mes bras ont recouvré assez de détente pour rompre leurs liens, mes jambes assez de ressort pour m'échapper jusqu'ici.
— Et dans quel espoir, truand ?
— Dans celui de mourir au moins absous de Votre Majesté, si toutefois je ne parviens pas à gagner ma cause.
— N'y compte point, paillard I... Mais voyons nonobstant ta plaidoirie ; elle nous divertira peutêtre. Eloigne-toi, Tristan... mais sans faire la grimace. Nous voulons bien surseoir, pas autre chose. Il lui faut défense libre.
Le poète avait repris haleine. 11 se redressa, prit ' la posture d un avocat au parlement et débuta par ce ûer exorde.
Du plaidoyer de maître François Villon.
— Sire, dit-il, prince du lis, roi de France, n'attendez de moi ni plaintes ni querimonies, ni bourdes et banalités indignes de votre oreille, indignes de mes lèvres.
Je ne vous rappellerai donc pas que la clémence est vertu royale, non plus qu'il est deux sortes de personnages auxquels ne doit jamais toucher le bourreau, les poètes et les rois.
— Il me semble, interrompit Louis XI entre deux bouchées, qu'il aurait dû tout au moins nommer les rois avant les poètes.
— Soitl reprit Villon. On peut môme ajouter que j'ai perdu mes droits à ce titre, et failli à mon honneur de disciple d'ApoUo. Mais je n'ai pas attendu " d'être ici en si piteux arroi, cette corde au cou, pour en faire publiquement mon meâ culpâ :
Ah ! Dieu ! si j'eusse étudié
Au temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes mœurs dédié
J'aurais maison et couche molle.
Mais quoi ? je fuyais Técole
Comme fait le mauvais enfant. •• »
En écrivant cette parole,
A peu que le cœur ne me fend.
— Tu oublies déjà nos conventions. Pas devers I fit le roi qui, cependant, avait écouté jusqu'au bout la strophe.
Le poète poursuivit :
— Comme il vous plaira, sire. Un peu plus tard, écolier de Sorbonne, je vécus parmi les perrucats et basochiens. Mais mon esprit répugnait au métier rapineux de chicane, et déjà, moins ami de travail que de plaisir, plus diligent d'acheter que de payer, je vagabondais jour et nuit à la recherche de rondeaux et ballades. Bientôt on me connut : tant court chanson qu'elle est apprise. Souventes fois de généreuses mains se tendirent vers moi, me regarnirent
môme le gousset. Mais quoi ! si Ton baillait dix écus dans ma poche, ils n'avaient garde d'y moisir. Cependant, j'étais vêtu de façon décente et fréquentais les meilleurs endroits, disant bons mots et faisant grand'chère. J'eus môme pour compagnons des barons, des comtes et des princes. Mal m'en prit, sire. Chandelles allumées attirent papillons, mais qui s'y brûlent les ailes. Mes vrais amis n'étaient pas là. Je me mis à les chercher ailleurs, et ne les trouvai que beaucoup plus bas, trop bas peut-ôtre, dans la fange de la Gourdes Miracles, caignards et autres mauvais lieux. C'était moins honorable assurément, mais beaucoup plus récréatif. J'avais besoin de m'étourdir et d'oublier. Que voulez-vous ! Je vécus en pleine bohème, dans la compagnie de truands, malandrins, archisuppôts, traîne-savates et clique-patins, n'ayant d'autres soucis que d'engloutir bon vin en grasse panse. Il eût été plus savant que le devin celui-là qui eût retrouvé mon logis ! Je chantais, je perchais un peu partout, cajolant la bouteille et toutes autres choses en ce bas monde qui se cajolent. Mais gare la hart I A force de ruses et finesses, je commençais à devenir par trop signalé le long des ruisseaux de Paris. Un de mes compagnons d'aventures dit un jour : Il n'est trésor que de vivre à son aise, et le guet nous gêne céans... si noué allions en province ? Et nous voilà partis. Mauvaise idée ! sire Ils sont tous pendus à cette heure, les pauvres diables ! Hélas ! oui, Malpaj^'e, Baillevent, Troussecaille lui-môme. Ils n'auront plus Iroid cet hiver qui commence. Ils n'auront plus chaud l'été d'après I... Et pour une
peccadille après tout. Ce n'était pas leur fisbute.
Nécessité fait gens méprendre Et faim sortir le lonp da bois.
Ils avaient faim. Ils s'étaient mépris. Je me suis mépris comme eux. Même châtiment pour moi, sire, si vous trouvez avantage à ce qu'on puisse voir à la potence votre poète plus noir que balai de four et plus becqueté d'oiseaux que dé à coudre. Mais, sachez-le bien, tandis que mes jours s'en allaient errants, j'observais, je discernais les effets et les causes. Villon n'est pas seulement un poète, c'est surtout un philosophe. Plus encore I c'est peut-être en ce siècle tortu, le seul homme qui sache vous comprendre, sire, et qui vous aime.
— Tu m'aimes,toi ?s'écria brusquement Louis XI. Et depuis quand ?
— Depuis le jour de votre avènement, riposta Villon sans broncher. Depuis ces joutes de la rue Saint-Antoine où, lorsqu'on rent paradé dans leurs somptueux accoutrements, armoiries et panaches, tous les splendides tenants de la haute seigneurie bourguignonne et flamande, vous fîtes apparaître tout à coup dans l'arène un nouveau champion que personne assurément n'attendait, un rude et grotesque homme d'armes, sauvagement housse et couvert de peaux de bêtes fauves. Il n'avait pour toute arme qu'une sorte de massue de bois, presque un bâton. Cependant, d'une allure fière, il s'en vint rifler parmi tous les nobles jouteurs, ce rustre, et rien ne dura devant lui. En moins de dix minutes, il eut tout culbuté, terrassé, mis en fuite, jusqu'au
comte de Charolais lui-môme. Je ne me rendais pas compte de cette nouveauté, je cherchais encore le mot de l'énigme, lorsque enfin je vous aperçus, sire, regardant par une fenêtre, à demi caché derrière certaines dames, et ricanant d'une certaine façon. Aussitôt je compris, et de loin, dans la foule, une voix vous cria : Bravo !... C'était la mienne.
— Vraiment I fit Louis XI évidemment intéressé, flatté de ce nouveau tour que prenait la plaidoirie. Mais que signifiait donc, à ton sens, cette victoire du bâton, cette victoire du rustre*sur d'aussi pimpants chevaliers ?
Sans hésitation,' le poète répondit :
— Cela signifiait : « Assez de cette fausse chevalerie I assez de cette féodalité dégénérée qui, par ses pompes et vanités, par son indiscipline, ses rivalités, l'excès môme de son courage, nous a fait perdre les batailles de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt I A chaque instant tous ces chevaliers appellent l'Anglais. Qui l'a chassa Jeanne Darc, une paysanne ! Place aux paysans et bourgeois I Place à la nation tout entière, qui^ de tous les privilèges de la noblesse, n'en jalouse et n'en veut qu'un seul : celui de pouvoir combattre et mourir pour le pays ! »
— Bien I fit le roi, dont l'œil avait brillé tout à coup.
. — € Arrière l'éternelle discorde du monde féodal I reprit chaleureusement le poète. La paix, l'union, la justice. Un seul maître : le roi ! Si les anciens nobles ne valent plus rien, des nobles nouveaux, n'ayant pour tout fief, ceux-ci que leur talent et leur zèle, ceux-là que la rouillarde au côté. Enquête
2ô LES COMPÈRES DU ROY
sur tous, et que tous soient soumis à l'impôt. Plus de hutinerie ni mutinerie d'aucune sorte. Voilà ce que vous complotiez sous votre bonnet, sire, subtiliant jour et nuit nouvelle pensée, nouvelle réforme. Chacun à son devoir, mais chacun dans son droit. Le roi lui-môme donnera l'exemple: Si ses archers gâtent le blé d'un pauvre homme, si ses chiens et lévriers étranglent la brebis ou le chat d'une pauvre femme, luî-môme il leur baillera l'indemnité d'un écu. » C'était jusje, c'était beau, c'était brave. Par malheur, sire, vous aviez voulu marcher trop vite et réagir à la fois contre trop d'abus. Les grands et petits vassaux s'ameutèrent contre vous. De là cette damnée Ligue du bien public, ou plutôt, comme on devrait dire, du mal public...
— Très bien ! s'écria Louis XI, qui, désormais oublieux de son appétit, se retourna tout entier vers celui qui le définissait si bien.
Encouragé par cejpremier succès, Villon poursuivit avec une croissante ardeur.
— J'étais à Montlhéry, sire, car parfois les poètes aiment à manier l'épée,.. Je vous ai vu faire, et tout aussi vaillamment que les plus vaillants. Ils ont menti par la gorge, ceux-là qui vous taxent de couardise. Vous savez batailler tout aussi bien qu'un autre quand vous le voulez bien. Mais non, économe de la vie du soldat, soigneux de la paix et prospérité du peuple, prudent et sage dans le présent, perspicace en l'avenir, vous préférez attendre l'occasion, diviser vos ennemis, c'est-à-dire les nôtres, les abattre tour à tour à notre grand profit, parfois reculer d'un pas, mais bientôt avancer de deux.
Courage, sire ! Après Saint Maur, après Péronne, après Liège, après la dernière menace anglaise, vous vous êtes relevé plus puissant que jamais. Un peu de patience encore et vous aurez vaincu, détruit tous ceux qui mal voulaient au royaume de France. Louis XI ne se sentait pas de joie. Il se rengorgeait, s'agitait, bondissait sur sa haute chaise, et, de temps en temps, comme pour exciter davantage encore Forateur, il répétait :
— Très bien cela ! Pâques-Dieu I va... va toujours, mon compère !
— Ah ! sire, dit enfin Villon, que Votre Majesté me laisse un peu respirer. Haro ! la gorge m'ard !
— Tiens, bois ! fit Louis XI en lui tendant son propre hanap rempli jusqu'aux bords.
— A la santé du roi ! s'écria Villon, qui but rubis sur Tongle, et, prenant à peine le temps de faire claquer sa langue contre son palais, entama de la sorte sa péroraison :
— Je n'en dirai pas davantage, sire, de crainte de passer pour un flatteur. Tel ne suis point. J'ai dit ce que je pense, rien de plus. C'était une partie entre nous. Ma vie sur un coup de dé. Si j'ai perdu, faites un signe à maître Tristan. Je suis beau joueur et mon testament est fait, le grand comme le petit, voire naême divers codicilespar lesquels j'ai légué à maints amis tout ce que je n'avais pas. Me voici prêt. Aussi ^ien, je suis las de gueuser ainsi sans but, rire quand bourse pleure, et n'être utile à rien. Je ne crains pas la mort, mais j'aimerais mieux mourir en servant mon pays, en servant mon roi. Si Votre Majesté en décidé autrement, bon voyage à mon âme I
Déjà le grand prévôt s'avançait.
— Un instant 1 dit le roi, je prolonge le sursis, mais seulement jusqu'à la fin du vojage durant lequel il nous divertira. Ensuite nous verrons... J'emmène donc le rimeur... Et toi, Tristan, pour ne point t'en aller les mains vides, emporte-moi toute cette orfèvrerie, si gracieusement oiferte par maître Gringonnaux. Merci, mon compère, j'accepte.
Un sourire contraint fut la seule réponse du pauvre bourgeois qui, courbant la tête pour prendre congé du roi, saluait en môme temps sa belle vaisselle d'un dernier regard d'adieu.
Elle disparut aux mains du grand prévôt et de ses Écossais.
— En route I messieurs, dit le roi. Ton bras, Coictier. Commines, aie l'œil sur ce drôle... qui me paraît bien joyeux... pour une semaine tout au plus que je lui accorde... et encore !
— Bast I riposta Villon, c'est toujours une semaine. Qu'il pleuve maintenant, neige ou grêle, i'ai mon pain cuit t '
/anneau de far.
Le voyage du roi se faisait par eau, sur une petite flottille, qui, jusqu'à Orléans, devait remonter la Loire.
En avant, en arrière, deux longs bateaux plats, sur lesquels les gens de la maison, l'escorte ; au centre le coche royal.
A la poupe, une sorte de cabine intérieurement revêtue de tapisseries d'Arras. Comme ameublement, une étroite couchette, un prie- Dieu, quelques escabeaux, un poêle, une table chargée de paperasses.
Le roi venait de congédier Commines en le chargeant de lui envoyer le poète.
Quelques instants plus tard, la porte se refermait sur Villon.
Seul avec le roi !... Quel était le motif de ce tête-à-tête ?
Louis XI commença par tourner autour de lui, l'examinant avec la plus scrupuleuse attention.
Après quoi, se rasseyant tout à coup, le poêle entre les deux jambes, le tuyau entre les deux mains :
— Sais-tu, débutart-il brusquement, sais-tu que je suis un très mauvais maître ?
Sans sourciller Villon répondit :
— Pour les grands peut-être, sire, pour ceux qui raisonnent... et déraisonnent. Mais non point pour les petits qui se contentent d'obéir sans s'aviser d'avoir plus d'esprit que Votre Majesté.
— Ah î ah I fit le roi, évidemment satisfait du tact de cette réponse.
Puis, après un silence :
— Sais-tu, reprit-il, que tous ceux dont j'ai fait la fortune, tous ceux en qui je mettais ma confiance m'ont trahi, me trahissent peut-être encore à cette heure?... Ce qui m'a rendu défiant, artificieux,
féroce, aussitôt que je flaire quelque nouvelle ingratitude.
— Je sais cela, répondit le poète. Mais je ne suis point un ingrat, et n'ambitionnant rien autre chose que le bien du royaume, je n'appréhenderais nullement de me dévouer au roi. Oui, sire, nullement. Oh ! vous avez beau vouloir faire le tyrannique, les autres princes de ce siècle sont de si cruels tyrans que vous êtes encore le plus doux et le meilleur d'eux tous.
— Vas-tu recommencer tes courtisaimeries ?
s'emporta le roi.
Mais, dans ce mouvement, ses mains s'approchèrent trop du tuyau ; il s'y brûla les doigts.
— Aïe ! fit-il, c'est ta faute, paillard I... Dis-moi, toi qui prétends tout connaître, connais-tu mes ennemis ?
— Le principal, le capital, sire, c'est celui chez lequel vous vous étiez réfugié jadis, à celte époque où le roi Charles VII disait de son fils ; Le duc de Bourgogne nourrit chez lui un renard qui mangera ses poules. •
— Eh bien ?
— Oh bien 1 sire, les poules n'ont qu'à bien se tenir, je vois d'ici les dents qui s'apprêtent à les croquer.
— Et tu serais homme à leur tordre le cou ?
— Ah ! quant à ça, avec plaisir, sire.
— Prends un escabeau. Assieds-toi... Plus près.., plus près encore. J'aime à causer à l'aise.
Villon ne se le fit pas répéter deux fois. Il s'approcha tout contre le poôle, de l'autre côté
duquel se trouvait le roi, s'accoudant des deux coudes et le menton dans ses deux mains.
Il jr eut une nouvelle pause. Puis, le dialogue s'engaga de nouveau, les yeux dans les* jeux :
— Parlons maintenant des amis. M'en connais-tu beaucoup ?
— Non sire. Un seul, mais un bon.
— Qui ça ?
— Vous-même.
Sans à peine se déranger de sa posture, le roi donna quelques petites tapes d'amitié sur l'épaule du poète. Après quoi, reprenant l'interrogatoire :
— Et mes compères... h«in I quels sont-ils ?
— Un peu tout le monde, sire. Il y en a beaucoup qui le sont sans s'en douter.
Le roi se mit à rire, et, d'un ton goguenard : . — Mais parmi ceux qui s'en font honneur, repritil, et que le peuple connaît ?
— Il y a le compère Commines, nomma Villon, le compère Olivier, le compère Tristan... qui n'est pas le mien, par parenthèse.
Louis XI l'interrompit.
— Ce n'est pas de ceux-là queje veux parler. Il en est d'autres... les mystérieux... ceux qui passent pour revenants et qu'on appelle les compères fantômes.
— Ah ! oui, fit enfin le poète, je comprends. La grande légende des villes tombées sous les coups du duc de Bourgogne, et qui, chacune, se personnifie dans un vengeur aux ordres de Votre Majesté : le compère Gand , le compère Dînant, le compère Liège. . . et quelques autres encore dont on ne parle que tout bas. Existeraient-ils en réalité, sire ?
32 LBS COMPÈRBS DU ROT
— Peut-ôtre I répondit le roi. Ne raconte-t-on pas qu'ils se reconnaissent entre eux à certain anneau cabalistique. Tiens... dans le genre de celuici... regardé...
Villon prit ce que lui tendait la main rojale, et l'approcha de la lampe à trois becs qui, suspendue au plafond, éclairait cette scène.
C'était une simple bague de fer, sur le chaton de laquelle se distinguait en relief une grosse fleur de lis.
— Essaye un peu pour voir, dit Louis XI.
Puis, comme l'anneau s'adaptait exactement au
doigt du poète :
— Pâques-Dieu I s'écria-t-il, ne dirait-on pas, compère, qu'il fût tout exprès forgé pour toi ? Ne le retire pas encore. Il se peut môme que je t'autorise à le garder. Mais sache-le, tous ceux qui portent l'anneau de fer ont dû passer par la mort. Y passerais-tu ?
— Tout de môme, sire. Je ne fais môme que cela depuis ce matin.
— Ne plaisante pas. Mes paroles sont graves ; écoute. Parmi mes compères occultes, il est encore des hommes que j'ai ramassés çà et là, par instincl ou par caprice. Leurs qualités, parfois môme leurs vices m'avaient plu. Chez celui-ci, j'utilise Tintelligence ; chez celui-là, la force. Entre autres, ce rustre au bâton, ce sauvagis vainqueur des joutes de la rue Saint-\ntoine, que tu m'as rappelé, ce ^ matin. Il y a quatorze ans que je l'oublie. Cependant, je lui avais fait une promesse. Il est temps que je la tienne. Veux-tu lui porter de ma part
trois mots qui seront pour lui le signal d^agii' enfin.
— Ces trois mots, quels sont-ils ?
— L'heure est venue. Il comprendra^ Toi, tu n'as pas besoin de comprendre.
— Soit I... Où trouverai-je cet homme ?
— En Suisse, non loin de Schwitz, au monastère d'Einsiedeln.
— C'est donc un moine maintenant ?
— Un bénédictin.
— Comme est-ce qu'on l'appelle ?
— Frère Starck.
— Un nom qui lui va bien, car si je ne me trompe, Starck y eut dire fort.
— Est-ce que tu sais l'allemand ?
— Un peu, sire. A la Cour des Miracles, outre le jobelin, qui est la langue d'argot, on parle tous les autres idiomes ; une tour de Babel.
— Bon I j'en prends note. Allons, décidément, jo ferai quelque chose de toi.
Durant quelques secondes, Louis XI resta pensif.
— Mais, reprit tout à coup Villon, mais j'y songe, sire, si ce Starck était mort?... Dame! depuis quatorze ans I . . .
— Possible ! fit le roi... Eh bien ! alors, puisque tu parles allemand, tu iras trouver de ma part Nicolas de Diesbach, ancien avoyer de Berne, et tu te mettrais à ses ordres.
— A Berne, siré ?
— Partout où il se trouvera. Tu t'en feras reconnaître à l'aide de ton talisman.
— Votre Majesté me le laisse donc ?
— Provisoirement. Sers-moi fidèlement, intelli-
34 LBS OOMPÈRES DU ROT
gemment, bravement, et tu le conserveras peutêtre. Voici pour tes frais de voyage.
Le roi venait d'ouvrir une cassette. Il y prit une poignée d'écus d'or, et les mit dans la ipain du poète.
— Vive Dieu I s'écria celui-ci, c'est le cas de me pourvoir enfin d'une escarcelle qui ne soit pas trouée !
— Prends ce bougequin, dit Louis XI, et l'accroche sous ta cotte... qu'il te faudra remplacer dès demain par quelque honnête vêtement bourgeois. Tu prendras l'air et joueras le rôle d'un marchand voyageant pour affaires de son négoce. . . mais avec quelque bonne lame qui puisse te faire respecter au besoin. Les routes ne sont pas sûres... Et, tienstoi-le pour dit, ta mission n'est pas sans péril.
— Bah I fit crânement Villon, qui a peur des feuilles n'aille pas au bois ! J'y vais de grand cœur, sire, et saurai m'y défendre ; au besoin môme attaquer s'il le faut, pour le service de Votre Majesté.
— Sois prudent I vois venir les gens et les choses. Un sage voyageur ne dégaine qu'à la dernière extrémité. Modèle-toi sur ton maître. Il serait peutêtre dommage qu'on te tudt sitôt. Je Vautorise même, pour défense meilleure, à t'adjoindre un valet, un écuyer, si toutefois tu rencontres quelque garçon discret et qui puisse t'inspirer confiance.
— Ah ! soupira mélancoliquement le poète, que n'ai-je encore mon ami Martin Troussecaille I
— Quant à des chevaux, poursuivit le roi, c'est pour nos compères surtout que nous avons institué la poste. A chaque relais, tu n'auras qu'à montrer l'anneau*
— Chaux vive et salpêtre I s'écria le poète, je vais donc chevaucher sur une ribambelle de pégases ! Hourra I hourra I place à l'ambassadeur du roi I
— Tout beau ! fit Louis XI, nous n'en sommes pas encore là. Avant les éperons, les preuves. Nonobstant^ comme tu plaides bien à l'occasion, plaide là-bas notre cause.
— Fîez-vous à moi, sire, je suis Parisien ; il n'est bon bec que de Paris. »
— Garde -ton bec clos tant que tu seras en. terre française. A la frontière bourguignonne, prends les allures et l'habit d'un pèlerin. Ëinsiedeln est un pèlerinage.
— Ainsi soit-il I sire. On a représenté personnages divers dans toutes sortes de moralités et soties.* Changement de rôle ne m'embarrasse guère. Mais quand je jugerai ma mission terminée, que deviendrai-je ?
— Tu viendras me retrouver, et très promptement, surtout si tu m'apportes heureuse nouvelle. Pareils messagers sont grassement récompensés par moi. Sou viens- toi de cela.
— Je n'aurai garde de l'oublier, sire. A propos . si par aventure je rencontre une pareille bague au doigt de quelque autre ?
— Que celui-là devienne aussitôt ton ami, ton frère. Assiste-le, seconde-le, comme il t'assisterait, te seconderait lui-môme..., mais sans trop te laisser pénétrer jamais. Je ne saurais trop te le recommander, sois circonspect. Du flair et du tact. Rien à l'étourdie, ne m'as-tu pas dit que tu m'aimais... et la France aussi ?
— Oui, sire, je le répète, et de toute mon âme.
— Eh bien I ne perdsjamais devuececi : que tu portes en toi comme une parcelle de la fortune de ton pays et de ton roi... que tu vas leur rendre service à tous deux... qu'une imprudence de ta part, une seule pourrait compromettre de graves intérêts qui sont en jeu, et contiennent peut-être en germe tout l'avenir. Il se peut qu'en route tu reçoives quelque nouvel ordre. Obéis à la lettre sans t'inquiéter ni pourquoi ni comment, sans t'aviser d'avoir trop d'esprit. Si tu réussis quelque chose de ton cru, tant mieux pour toi ; mais tant pis pour toi si tu le manques, Tristan ne te manquerait pas. Enfin, et surtout, que personne ne puisse lire en ta pensée I Ne te laisse influencer par personne, ni Dieu ni diable I
— Je réponds de moi, sire. Mon cheval sera comme celui de Votre Majesté : il portera tout mon conseil. A quand le départ ?
— Aussitôt après m'avoir juré le secret sur tout ce qui vient de se dire entre nous... comme aussi de m'être dévoué jusqu'à ton dernier souffle, corps et âme.
— Corps et âme, sire ! A dater de ce moment je suis vôtre et non plus mien.
— Jure !
Louis XI venait d'ôter son chapeau de feutre, et d'une main, le tenant au-dessus du poêle, de l'autre il indiquait du doigt la médaille de Notre-Dame d'Embrun.
Villon prononça le serment demandé.
— Jure encore, reprit le roi, jure d'épouser comme tiennes toutes mes querelles à venir, et d'être
LfiÔ COMPÈRES DU ROY 37
tonjours prêt à contrecarrer, à ruiner, à détruire quiconque serait ou deviendrait mon ennemi.. •'^n un mot, Tu ni vers entier, fors moi seul !
Villon retira sa main, s'en gratta Foreille et répondit :
— Une seule personne exceptée, sire,
— Ouais ! quelle personne ?
— Une femme.
— Quelle femme ?
— C'est mon secret.
— Et tu refuses de me le faire connaître, à moi, ton roi ?
— Sire, je vous en conjure, n'insistez pas ! Ce ne fut, dans ma lande aride, qu'une fleur éphémère et que je n'ai pas même osé cueillir ; une étoile dans ma nuit, une chère blessure de mon cœur. N'y touchez pas I elle saigne encore et se rouvrirait. Du reste, c'est une de ces blanches visions qu'on ne retrouve qu'au ciel... et j'en ai l'espérance.
En parlant ainsi, le poète s'était, pour ainsi dire, transfiguré. Une fière mélancolie s'était répandue sur ses traits ; ses yeux, tout grand ouverts, brillaient d'un étrange éclat. Ses lèvres toutes pleines de tendresses, semblaient sourire à la mystérieuse apparition que venait d'évoquer son cœur.
Louis XI réfléchit un instant. Puis, comme en prenant son parti :
— Quelque souvenir de jeunesse, reprit-il. Bah I cette restriction même atteste la sincérité de ton serment... Je veux bien te laisser à toi seul c%petit coin ténébreux de toi-même. Mais tout le reste m'appartient. J'en prends acte.
— Affaire coiM5lue,sire. . . et merci. A l'œuvre maintenant! Il me tarde de dépouiller ce vieux et lâche poète, que j'étais tout à l'heure encore, pour devenir le serviteur zélé, l'ardent émissaire, le bon Français que je veux être et serai désormais. Dites-moi donc comment, par où je dois entrer en campagne ?
— Par là, répondit Louis XI en allant ouvrir la fenêtre.
— Bah ! fit le poète. Mais je vais avoir l'air de quelqu^un qui s'échappe après un mauvais coup.
— Comme tu dis. J'appellerai môme à l'aide, en te dénonçant comme tel.
— Mais alors, traits et balles vont pleuvoir sur moi...
— C'est ton affaire. Reculerais-tu donc devant cette épreuve ?
— Nullement, sire. Et comme preuve... adieu I Déjà Villon s'élançait vers la fenêtre.
Le roi le retint.
— Rappelle-toi, dit-il, que tous ceux de Tanneau de fer doivent passer par la mort, ou sinon me trahir. Un nécroman Ta lu dans les astres. D'autre part, je ne veux pas qu'on te soupçonne d'être à moi. Comprends-tu ?
— Parfaitement, sire. Ce bain, bien qu'un peu froid, me purifiera. Un second baptême. Villon le bohème est mort. Place à Villon revenant I place à Villon fantôme ! Seulement, comme je tiens à m'en tirer à mon honneur, et pour mieux encore justifier l'accusation de Votre Majesté... qu'elle me permette au moins de lui voler son manteau... Au revoir, sire, au revoir I
'Sans même attendre la réponse, Villon venait de décrocher l'un des vêtements suspendus à la boiserie. Il franchit d'un seul bond la fenêtre ; et, presque immédiatement on entendit le bruit de son corps qui tombait au milieu du fleuve.
Le foi s'en alla regarder. Le clair de lune argentait la Loire. Une tête en surgit. D'autre part, à distance, un manteau flottait sur sa surface.
— Je devine, murmura-t-il. C'est un ingénieux compère... et je puis, ce soir, éteindre ma lanterne. Pâques-Dieu ! j'ai trouvé un homme !
Et, courant ouvrir la porte de sa cabine, il se mit à crier :
— A l'aide I à l'aide I le paillard s'enfuit avec mon manteau. Aux arcs I aux arquebuses I et qu'on tire sur lui... qu'on le tue I
Flèches et balles sifflèrent aussitôt dans la nuit, ricochèrent sur les flots.
Après quoi Tristan l'Hermite, arrivant auprès de son maître :
— Sire, ne faudrait-il pas lancer les canots à sa poursuite, aflnde s'assurer au moins...
— Inutile I interrompit Louis XI. Nous régalons assez souvent les corbeaux, c'est le tour aujourd'hui des poissons... Il faut que tout le monde vive !
Et, se frottant les mains, il rentra dans sa cabine.
LES COMPËRBS DU ROX
Aîusi qu'on Va. d^à deviné, le manteau fut criblé de traits et de balles, tandis que le nageur atteignait impunément la rive.
L'endroit était marécageux. Çà et là quelques eaules et peupliers ; un peu plus loin, des prairies en pente douce, divisées par des haies ; au point culminant, de grands arbres, parmi lesquels une barrière.
Toute barrière suppose un chemia : celui qu'atteignit le poète se perdait, quelques pas plus loin, dans une épaisse forêt.
Dès les premières ramures, obscurité complète, sauf une légère éclaircie par laquelle regardait une étoile.
Le poète lui dit avec un grand salut ;
— Sois la mienne, et marijuc-moi le bon chemin. Qui sait î peut-être eat-il encore temps que je to fasse honneur. Mais voici déjft quo tu disparais. Je rentre dans le noir, dans le Ténare, comme jadis mon conlrére Orphée s'en allant à la recherche de
j ""ille Eurydice... Hélas ! aucune Eurydice ne
d... mais je pourrais hien être mordu par la
ueale du chien Cerbérus... attention 1
ine achevaitz-il, que ses jambes, ti'ébuchant
contre une corde tendue, en travers, il s'en fut tomber au beau milieu du chemin.
Deux mains le saisirent à la gorge ; une voix lui dit :
— Excusez-moi, voyageur... j'aurais désir de troquer mes habits contre les vôtres, surtout, si, dans leurs poches, il se trouve quelques écus.
— Grouins et museaux 1 s'écria Villon ; mais c'est Martin Troussecaille I
A ce juron, Troussecaille aussitôt le reconnut.
— L*ami François !... On ne t'a donc pas rattrapé ?... Tu n'es donc pas mort ?
— Ni toi non plus, à ce qu'il me paraît, voleur de grand chemin ? Tu fais là un joli métier î
— De la morale !... est-ce bien toi ?... ne seraitce pas ton ombre ?
Troussecaille venait de battre le briquet. Quelques étincelles jaillissant au milieu des ténèbres permirent aux deux compagnons de s'entrevoir un instant.
Puis, l'obscurité redevenant plus profonde encore, une voix tout attendrie s'écria :
— C'est bien lui ! c'est Villon"! Il est vivant I II est sauvé !... Qu'on repende maintenant Troussecaille, il mourra content.
Et le poète sentit deux grosses lèvres s'épanouir sur ses joues.
Deux bonnes et franches larmes y restèrent.
Emu lui-môme, il répondit :
— Mon pauvre Martin I Ah I ça, c'est donc biej? vrai que tu m'aimes ?
— En doutais-tu ?
— Non, mais je suis très-heureux d'en recevoir cette nouvelle preuve. Tu le seras à ton tour. Dismoi, comment diable as-tu pu Réchapper aussi ?
— Lorsque tu t'échappais toi-même il y eut un instant de confusion. J'en profitai pour élargir mon collier de chanvre et m'enfuir vers le bois, léger comme biche. Brr! on m'y pourchasse. Mais j'ai des allures d'écureuil ; je grimpe dans un chêne, je me blottis contre la maîtresse blanche. La meute passe dessous sans m'avoir éventé. Pour surcroît de prudence, durant deux grandes heures je reste coi. On est très mal ainsi perché. Enfin, je redescends, et, par le plus fourré des taillis, j'embrouille si bien ma piste, que le diable luimôme y perdrait ses cornes. Tu sais que le braconnage est ma poésie, à moi. Dans une pareille forêt ce n'est pas un vieux renard comme moi qui se laisserait prendre.
Et Troussecaille se prit à rire.
— D'accord, dit Villon ; mais le gite... et la pitance ?
— C'est vrai que j'avais très faim. De plus, grand soif et pas chaud du tout. Je me mis à rôder en quête de ce qui me manquait. Première rencontre : un âne. Je l'enfourchai de suite, en le cinglant d'une branche de houx, bien certain qu'il allait me conduire au logis de son maître. C'est singulier comme les ânes ont de l'esprit I En un temps de petit trot, nous arrivâmes aux abords d'une clairière où brillait un grand feu. Au-dessus de cette joyeuse flambée, un chaudron. Surveillant ce chaudron, deux charbonniers qui causaient. Entre eux, une dame Jeanne, sans doute rem-
plie de vin. Dans l'air, an délicieux parfum de soupe au lard.
— Quelle aubaine ! s'écria Villon ; Tâne t'ama- -nait tout juste à point...
— Dans la gueule du loup ! acheva Troussecaille. L'un des deux charbonniers disait à l'autre : c Où retrouver ce fugitif en échange duquel le bailli nous donnerait un écu d'or ? » Ma tête était mise à prix. Je m'esquivai sans demander mon reste.
— Ensuite ?
— J'arrivai jusqu'ici. Comme tu le sais, j'ai toujours sur moi tout mon attirail de braconnier. L'endroit me parut bon pour y tendre mes lacets. Tu t'es pris à la corde, ami François... Et, tiens ! voici justement une autre victime, à quatre pattes celle-là, qui vient de donner dans la cordelette... Zest !...
Un cri étranglé s'était fait entendre. Puis, sur les feuilles mortes, le bruit d'un animal qui se débattait. Troussecaille disparut un instant, puis revint avec un superbe lièvre auquel il tordait le cou,
Villon s'était levé.
— Allons le faire rôtir, dit-il, au feu de tes charbonniers.
— Y songes-tu I se récria son compagnon. Et la prime promise pour qu'ils me livrent ?
— Ne t'en inquiète pas, montre-moi le chemin. Aie confiance.
— Aveugle et complète. Nonobstant, laisse-moi toujours nous choisir deux vigoureux gourdins dans ce taillis. On ne sait pas ce qui peut arriver.
Au bout d'une demi-heure environ, nos deux rôdeurs nocturnes atteignaient la clairière.
L'ami Martin voulait s'arrêter ; l'ami François poussa tout droit jusqu'aux deux charbonniers. . — Camarades, leur dit-il en exhibant tour & tour diverses pièces qu'il avait puisées dans son bougequin, camarades, vous convoitiez la capture de mon compagnon qui vous vaudrait un écu d'or. En voici deux pour vous taire. De plus, un troisième, si vous voulez bien consentir à troquer votre défroque contre la nôtre. Un quatrième enfin, pour nous donner place à votre feu, part à votre chaudronnée, part à votre dame-jeanne... Toutes choses d'autant plus avantageuses pour vous que nous fournissons le rôti. Troussecaille, approchez avec le produit de votre chasse.
Après s'être consultés du regard, les» deux charbonniers consentirent d'une seule et même voix.
lia vue de Tor, brillant aux reflets de la flamme, les avait éblouis ; mais c'était surtout Troussecaille qui n'en pouvait revenir encore.
— De l'or ! murmurait-il tout ébaubi ; tu as de l'or, toi François Villon !
— Chut ! interrompit Villon. Embroche ta bête, tandis que je m'en vais changer de costume. Allons^ vite I
Il venait de choisir le plus grand des deux charbonniers ; il passa avec lui dans la hutte, et bientôt en ressortit, non-seulement habillé, mais encore tout barbouillé de noir.
— Bravo 1 s'écria Troussecaille. Moi-même je ne t'aurais pas reconnu. A mon tour. Au tien de surveiller le rôt.
La seconde métamorphose s'étant opérée de même.
nos. deux aventuriers prirent place au festin, mais l'œil toujours sur leurs hôtes, comme aussi le bâton à portée de la main.
Rien ne justifia cet excès de prudence. Les charbonniers étaient enchantés ; le chaudron contenait une soupe digne des dieux.
A la dernière bouchée, Troussecaille s'écria :
— Ouf I je n'en puis plus. Passez-moi la damejeanne. Si nous voulons être ivres, il nous faut du vin I
— Ami Martin, dit gravement Villon, le temps des franches repues est passé. Non-seulement on paye maintenant, mais on ne se grise plus.
— Bah I
— C'est à prendre ou à laisser, mon mignon :
bois avec sagesse et retenue, comme désormais en toutes choses.
— On s'y conformera. Jadis, c'était le vent qui me menait ; à dater d'aujourd'hui, c'est toi qui me mènes. Mais daigneras-tu m'expliquer au moins...
— Plus tard... après le lièvre.
Le lièvre fut dévoré à belles dents, au milieu d'un religieux silence. Puis, l'appétit de Troussecaille se trouvant satisfait, mais non point sa curiosité :
— Maître, dit-il à Villon, ne m'aviez-vous pas fait une promesse ?
— Quelle promese ?
— Après le lièvre, avez-vous dit.
— Ah I oui, je me rappelle.
— Eh bien I le lièvre a disparu...
— Nous allons en faire autant. En route!
Une première demi-heure s'écoula, durant laquelle
nos fugitifs marchèrent à grands pas, tournant parfois la tête pour mieux encore se convaincre qu'ils n'étaient pas poursuivis, que personne ne pourrait dénoncer leurs traces.
Rassurés sur ce premier point, d'un tacite accord, leur, allure se ralentit.
— Maître, demanda Troussecaille, puis-je savoir de quel côté nous nous dirigeons, quand ce ne ferait que pour m'orienter en conséquence?
— Comme tu le vois, vers Test. Il nous faut arriver au plus tôt à Tun des relais de poste établis par le roi Louis XI.
— En ce cas, obliquons à droite, et gagnons la grande route de Bourgogne.
— La Bourgogne... c'est juste, il nous faut passer par là... ce qui n'est pas le plus beau de notre aflaire.
— Ah! Ah! il paraîtrait que les Bourguignons ne sont pas de nos amis ?
Avec un indulgent sourire, Villon regarda Troussecaille, en lui campant la main sur l'épaule :
— Ami Martin, dit-il, ta confiante soumission mérite vraiment que je ne garde plus avec toi de mystère. Nous sommes seuls. Il est temps que. je t'apprenne enfin..,
— Enfin!...
— Que je ne puis rien t'apprendre.
Troussecaille fit quelque peu la moue. Villon
s'empressa de poursuivre.
— Il m'en coûte, ami. Mais j'ai juré. Un mot, un seul mot de lâche complaisance ferait s'évanouir aussitôt cette merveilleuse fortune à laquelle je
Vassocie de grand cœur. Souviens-toi de l'exemple enseigné par la femme de Loth 1 Garde-toi de m'interroger, ne tourne pas la tête, ou tous deux, à l'instant, nous serions changés en statues de sel.
— Est-ce tout ?
— C'est du moins le principal. Nous aurons, selon toute probabilité, des aventures. Tu les aimes. Il faudra de la bravoure. En auras-tu ?
— J'essayerai.
— Avant tout et surtout, continua Villon, il faudra être honnête.
— C'est plus difficile. Mais enfin, je ne suis peut-être pas gangrené jusqu'à la moelle. Enfant de la rue, ramassé par des rôdeurs de nuit et voleurs de poulailles, j'ai grandi à leur école en vivant, comme eux, de glu et de pipée, tout naturellement comme d'autres deviennent vendeurs de moutarde ou parfaits notaires. Te l'avouerai-je cependant, je suis d'humeur vagabonde et raillarde, mais au fin fond très révolté de toute injustice... et, qui sait ? peut-être pas difficile à changer en honnête homme. Je ne demande pas mieux. J'en répondrais presque, si j'étais certain de ne plus loger à l'auberge de la Belle-Étoile, d'avoir des chausses plus décentes et de manger à peu près tous les jours I... C^est peutêtre ça qui fait l'honnêteté. Peux-tu me le promettre ?
— Oui, répondit le poète, et, pour meilleur encouragement, je vais même t'en dornerdes preuves. Bats le briquet ; voici du bois mort et de& feuilles sèches.
En un clin d'œil, Troussecaille eut allumé du feu.
— Regarde ! dit alors Villon.
Il avait en main sa ceinture. Ouvrant la sacoche qui s'y trouvait suspendue, il fit briller et sonner Tor qu'elle contenait. Puis, avec un sourire, un accent joyeux :
— Quand vide sera le bougequin, il se remplira de nouveau comme par enchantement. Mais qu'as-tu donc? Tu restes froid et silencieux devant ce pactole.
En effet, Troussecaille ne manifestait aucune joie, aucun enthousiasme. Tout au contraire, une ^orte de déplaisir se lisait dans ses yeux.
— Ami François, dit-il enfin, pourquoi ne m'avoir pas aussi caché ce trésor ? Je vais avoir l'air maintenant de te suivre pour ton argent. Je n'en veux rien, pas plus que de tes secrets. Non, rien ! Ignorance et pauvreté doivent être mon lot. Tout de confiance et de bonne amitié, voilà ma devise. Ni rodomont,'ni parpagnot. Je dirai plus, cette course à travers l'inconnu, c'est précisément mon affaire. Marche devant, je te suis, comme un dévoué compagnon, comme ton serviteur, comme ton chien.
— Non pas ! se récria Villon en lui tendant les deux mains, non pas I mon digne écuyer, mon aïni, mon frère I
Et Ton se remit en marche à travers la forêt.
Vers l'aube naissante, nos deux chercheurs d'aventures en atteignirent la lisière.
A l'horizon dominant une colline peu distante, un château fort se dessinait en noir sur le fond grisâtre de la brume matinale.
Tout à coup un cheval en sortit, lancé au galop.
Sur ce cheval, une amazone, une femme.
Derrière elle, comme la poarsaiyànt, deux caraliers, deux chevaliers.
Nos deux amis devinrent attentifs, et se dissimulèrent momentanément derrière le tronc d'un chône.
L'amazone arriva promptement auprès d'eux.
A sa vue, ce cri d'angoisse et de joie s'échappa des lèvres frémissantes de Villon :
— Elle ! mon Dieu I... c'est elle [
Et si vive était son émotion, que, sans l'appui de Troussecaille, il fût tomhé sur le chemin.
La femme poursuivie les aperçut alors tons les deux.
— Qui que vous soyez, s'écria-t-elle aussitôt, défendez-moi I sauvez-moi I
Déjà le poète, un éclair dans les jeux, se précipitait en avant.
Mais, son compagnon, l'arrêtant par le bras :
— Attends^ dit-il, j'ai une idée... et je la crois bonne.
Premières EYentores.
L'idée de Martin Troussecaille, c'était une corde.
Cette même corde à laide de laquelle, le soir précédent, à l'autre extrémité de la torét, il avait fait choir François Villon au beau miliea du chemin.
— ComprenHs-tu ? lui dit-il vivement, ce qui a réussi une fois peut réussir d€fux... Tiens ce bout... Moi, Pautre aux dents, je traverse la route. Mais que les cavaliers ne nous soupçonnent pas ! ^ ^
Déjà Troussecaille s'était jeté ventre à terre, et rampait lestement parmi Therbe assez haute, qui, fort heureusement, tapissait le passage.
Il atteignit rapidement Tautre bord, et là se retournant aussitôt :
— Madame, dit-il à l'amazone, continuez de luir.v Je réponds de mon piège.
En même temps, caché sous le feuillage, ainsi que Villon l'était lui-môme de l'autre côté, il lui recommandait par gestes de laisser la corde au ras du sol, mais d'en tenir fermement l'autre bout.
Il était temps. Les deux chevaliers arrivaient à fond de train.
Sur un signe de Troussecaille, la corde se releva, se tendit tout à coup.
Le premier cheval culbuta, lançant à quelques pas plus loin son cavalier.
Il en fut de môme du second cavalier, comme aussi du second cheval.
Plus prompts que des chats sauvages bondissant sur leur proie, Troussecaille et Villon se précipitèrent sur feurs ennemis abattus.
— Garrottons-les pour plus de sûreté, s'écria l'ex-truand, je m'j connais pour ma part... et, comme tu l'as pu voir, mes cordes sont solides.
En quelques tours de main, les deux vaincus se trouvèrent transformés en momies.
Puis, comme ils criaient à l'aide :
— Eh ! vivement, reprit Troussecaille, un bon bâillon, fait d'une poignée de mousse, à chacun de nos deux prisonniers !
Promptement, ils furent réduits au silence et roulés sous bois.
Aussitôt libre, le poète avait cou.ru vers l'amazone qui s'était arrêtée, retournant la tête au bruit de la chute de ses deux persécuteurs.
Elle et lui se trouvèrent donc face à face, et durant quelques instants se regardèrent en silence.
Lui^ palpitant, comme charmé, méconnaissable sous son déguisement, avec sa figure de charbonnier ; elle, encore effrayée, déjà se rassurant, royalement belle sous la nuance de pourpre que la précipitation de la course avait fait monter à son front, sous le voile d'angoisse à travers lequel recommençait à percer son sourire.
C'était une femme jeune encore, encore gracieuse et charmante. Les longues tresses de sa magnifique chevelure brune retombaient, à demi dénouées, de son élégant chapel en velours noir. Cette môme couleur de deuil se retrouvait dans toutes les parties de son vêtement, et faisait ressortir Tadmirable blancheurde son teint, la sveltesse de sa taille. Ses traits bien que délicats, attestaient une certaine fermeté de caractère ; ses grands yeux, d'un bleu sombre, avaient tout à la fois une énergique fierté, uns douceur infinie. On devinait rien qu'à la voir, qu'elle avait dû beaucoup souffrir et beaucoup pardonner. Un cœur éprouvé, une âme vaillante. Quelque chose de triste et de résolu. Un grand air de noblesse, mais avant tout et surtout, un grand air de bonté.
— Brave homme, dit-elle, vous m'avez sauvé plus que la vie. Indiquez-moi la route d^Orléans, vous ferez davantage encore.
En môme temps, elle avait détaché son aumôniôre, elle allait la jeter au faux charbonnier.
Mais celui-ci Parrôtant du geste :
— Noble dame, répondit-il, gardez pour quelque autre cette récompense. Celui qui vous parle n'est point ce qu'il vous paraît être. Une tois déjà le hasard l'a placé sur votre chemin. C'est un fidèle et dévoué serviteur... Je n'ose pas dire un ancien ami.
Dès les premiers accents de cette voix, l'amazone avait tressailli. Quand l'inconnu cessa de parler, durant quelques secondes encore elle prêta l'oreille, comme à l'écho lointain d'un souvenir confus.
— Oui, murmura-t-elle enfin... oui... il me semble... mais pourquoi me cacher ainsi votre visage ? Rappelez-moi votre nom !
— Mon nom I répliqua-t-il amèrement, mon véritable nom, vous ne l'avez jamais connu... vous ne le connaîtrez jamais. Mon visage,., il vous ferait peur maintenant. Ne cherchez pas à le deviner. Sachez seulement que le cœur qui bat sous cette enveloppe est tout à vous ; que pour vous il verserait avec joie jusqu'à la dernière goutte de son sang... Mais ne songeons qu'à votre salut... Vcici la route d'Orléans. Le roi s'y est arrêté hier soir. C'est à lui sans doute que vous allez demander aide et protecsion, madame la duchesse ?
— Mais, observa-t-elle, de plus en plus émue, vous savez donc aussi quels sont mes dangers, auel est maintenant mon titre ?
.tiBS COMPÈRES DU ROY 53
— Autrefois la ûWe du roi René, présentement la veuve du comte Perri de Vaudemont, la duchesse de Lorraine. Daignez consentir à ce que je vous serve d'escorte jusqu'au sortir de cette forêt... mais à distance, et je vous en supplie, sans qu'un mot de plus, qu'un nouveau regard descende de vous à moi. Le temps presse ; hâtez-vous I
— Venez, dit-elle.
; Et, mettant son cheval au petit trot, elle repartit, toute songeuse.
François Villon était encore là, immobile, à la môme place et la suivant des yeux, les genoux à demi ployés, les mains jointes, comme en adoration, comme en extase.
Deux larmes, tombant de ses jeux sur ses mains, le rappelôreijt à lui.
Retournant au pas de course vers son compagnon, il lui jeta de loin quelques mots à la hâte, bondit sur l'un des chevaux des vaincus, s'élança sur les traces de la fugitive.
Mais au moment de la rejoindre, il s'arrêta tout à coup, restant de quelques pas en arrière.
— Elle ralentit également sa monture, la tête à demi retournée sur l'épaule.
— Au galop ! lui cria-t-il ; d'autres ennemis vous poursuivent peut-être, madame. Au galop !
La duchesse se rendit à ce sage conseil. Les deux chevaux, rapides comme le vent, traversèrent la forôt, toujours à môme distance l'un de l'autre.
Sur la lisière, l'amazone fit une courte halte ; et, parcourant l'horizon du regard, prononça ce seul mot :
— Orléans ?
Le cavalier arrivait. Du bras, indiquant le nord, il répondit :
— Dans cette direction. Allant du môme train, madame la duchesse y sera dans une heure.
— Alors, dit-elle, il devient inutile de m'accompagner plus loin. Encore une fois, merci !».. adieu...
— J'accepte avec d'autant plus de joie ce congé, répliqua-t-il, que je vous serai plus utile là-bas. Par cette route, du moins, personne ne vous poursuivra. Oh ! non... moi vivant, personne I
Dans l'accent de ces paroles, il y avait eu tant d'énergie contenue, tant de chevaleresque passion, que la fugitive en parut profondément touchée.
— Une dernière fois, demanda-t-elle, me refusezvous votre nom ?
— Je m'appelle Dévouement, répondit-il.
— Plaise à Dieu, murmura-t-elle lentement, que je puisse unjourm'appeler Souvenir ! Eh attendant, qui que vous soyez, Yolande d'Anjou vous tend la main.
A peine osa-t-il l'effleurer de ses lèvres.
Puis, étouffant le cri d'une joie folle, il tourna bride, et, le premier, de toute la vitesse de son cheval, il disparut.
Comme il approchait de l'endroit où était resté Troussecaille, celui-ci accourait à sa rencontre avec de grands cris. '
— Alerte î alerte ! L'un de nos deux prisonniers s'est enfui. Nous allons avoir contre nous toute la garnison du château ! Et tiens ! justement, là-bas, regarde I
Une vingtaine d'hommes d'armes sortaient du château, descendaient la colline avec une allure des plus menaçantes.
En tête, un chevalier, celui-là sans doute qui venait d'échapper à la surveillance de Troussecaille.
Loin de pâlira cette vue, tout au contraire, François Villon parut enchanté.
— Bataille I s'écria- t-il. Ami Martin, enfourche l'autre cheval et prends à l'arçon de la selle une hache d'armes, pareille à celle-ci, qui vient tout à propos de se rencontrer sous ma main. Il s'agit de leur passer sur le corps, ou c'en est fait de nous. Allons I vivement I es-tu prêt ?
■ Puis, se parlant à lui-môme :
— Elle doit être en sûreté maintenant. Plus de danger pour elle. . . et ce sont ses ennemis. . . en avant I
— En avant ! répéta Troussecaille en brandissant une guisarme encore plus formidable que celle de son compagnon.
Ils partirent tous deux ventre à terre. Ils arrivèrent comme la foudre sur les assaillants, tout surpris de se voir assaillir eux-mêmes.
D'un premier coup de hache, Villon fendit la tête du capitaine ; puis il se rua sur la troupe, frappant à droite, à gauche, un peu partout. Troussecaille le suivait, n'épargnant pas non plus le tranchant de son arme. Tous deux ils passèrent ainsi, rapides et furibonds comme un ouragan. Les survivants durent les prendre pour deux diables incarnés, pour deux diables noirs.
Cependant, aussitôt revenus de cette première surprise^ ils se comptèrent du regard. Une quin-
eaine encore, et contre deux adversaires seulement I C'était par trop honteux d'accepter pareille défaite !
De plus, l'autre chevalier venait aussi de rompre ses liens. Il accourait, tout bouillant de colère. A la vue des blessés et des morts, cette colère devint de la rage. Il voulut se venger, et, sautant sur un cheval, il prit à son tour le commandement de l'escouade qui, stimulée par ses cris, se précipita tout entière à la poursuite des fugitifs.
Déjà ceux-ci prenaient de l'avance ; mais, à la façon dont les autres leur donnaient la chasse, il était facile de comprendre qiie ^aliali ne tarderait guère à sonner.
— Ami François, disait Fami Martin, ils gagnent du terrain. Quelques minutes encore et nous les aurons sur les talons.
— Va toujours I répondait Villon, j'ai confiance en ma bonne étoile.
— Moi de môme. Dis donc, m'as-tu vu ? Mais j'en ai, du courage ! credié I mon cheval butte.
Au moment môme où Troussecaille se relevait, la route tournait brusquement.
Une ville, jusqu'alors masquée par des bouquets de bois, apparut tout à coup.
Il fallait, ou passer à travers, ou, pour l'éviter, risquer un grand circuit.
Tel fut le dilemme carrément posé par Villon,
En guise de réponse, Troussecaille s'écria :
— Suivons le droit chemin. C'est décidément le meilleur.
— Oui, mais plus rapidement encore, si c'est possible. A mon tour, j'ai mon idée.
Et, le premier, Villon enfila la porte de la yille, ou presque aussitôt Troussecaille disparut de môme.
Cinq minutes ne s'étaient pas encore écoulées que Tescouade poursuivante arrivait à son tour, franchissant au galop le pont-levis, s'engouffrant sous la voûte avec un fracas de tonnerre.
Sur le seuil de la première maison de la ville, Villon avait aperçu un gros homme à l'accoutrement moitié militaire et moitié bourgeois.
— Hohé I l'ami I quel est céans le maître de poste?
— Moi-môme.
— Et quel est le gardien de cette porte ?
— Moi-môme aussi.
— Ah 1 vous cumulez ; très bien ! Faites donc immédiatement fermer cette porte et nous fournissez de môme les meilleurs chevaux de votre écurie.
— Mais de quel droit I •
Le poète l'interrompit en lui mettant sous le nez l'anneau de fer au chaton fleurdelisé.
A cette vue, déjà tout tremblant de peur, le maître de poste s'inclina respectueusement.
— Compère du roy ! dit Villon. Obéissez !
— Obéissez I répéta Troussecaille avec non moins de hauteur, quoique sans y rien comprendre. C'était son rôle.
— Nous sommes poursuivis. Allons I faites vite I commanda le poète.
Tout aussitôt la herse tomba, la porte se ferma comme par enchantement.
En môme temps qu'il s'empressait d'exécuter ce premier ordre, le maître de poste avait appelé ses palefreniers.
Deux vigoureux percherons furent amenés à Pinstant) harnachés en toute hâte.
En toute hâte aussi nos deux compagnons mirent pied à terre, avalèrent un verre de vin, se retrouvèrent en selle.
Déjà les poursuivants- faisaient tapage à la porte, contre laquelle ils venaient de se casser le nez.
— Ce sont des ennemis du roi, reprit Villon, vous n'ouvrirez que dans une demi-heure et leur direz qui nous sommes. Au galop I
Une demi-heure plus tard, il ralentit sa monture, en disant :
— M'est avis que nous pouvons respirer un peu. Que dis-tu de cette première algarade, ami Martin ?
— Je pense, ami François, que tu m'avais caché ton nom, ton caractère. Tu n'es pas le poète Villon, mais l'enchanteur Paràpharagaramus, et comme tel, tu portes à ton doigt l'anneau qui fait des miracles.
— Et ces miracles ne ravivent pas ta curiosité ?
— Pas le moins du monde. Je me conforme à nos conventions : l'inconnu, le mystère ! Un seul point m'inquiète ?
— Lequel ?
-^ Quand déjeunera- t-on ?
— Au prochain relais... succinctement,
— Diantre !
— Mais ce soir, à Gien, bon souper, bon lit... et changement de costume. Pouah ! j'ai du charbon plein la gorge.
— Soit ! j'irai quérir quelque honnête fripier qui nous apportera vêtements de grands seigneurs.
— Non pas ! des habits de marchand se rendant à quelque foire du voisinage. C'est là provisoirement notre état. Tiens-le-toi pour dit jusqu'à nouvel ordre.
Un fripier, deux pèlerinB.
C'était alors la foire de Gien. L'hôtellerie se trouvait pleine.
Mais l'hôtelier, par un heureux hasard, cumulait aussi. Il était en même temps maître de poste.
François Villon n'eut qu'à montrer son talisman pour obtenir aussitôt la chambre d'honneur.
A peine y était-il installé, devant un grand feu, que Troussecaille reparut avec un fripier porteur d'un volumineux paquet de bardes.
— Oh 1 oh ! fit le poète, mais vous nous amenez donc céans toute votre boutique.
— Du moins tout ce qui m'en reste. Une excellente foire ! Les affaires reprennent. Eh ! eh ! elles vont môme très bien, les affaires 1
Le fripier se frottait les mains.
— Vive Dieu ! s'écria Villon, rencontrer un marchand satisfait et qui le proclame hautement, voilà chose nouvelle.
— D'accord, répondit le forain ; mais parler
d'autre sorte serait de Tingratitude envers monseigneur le roi. Il a purgé les routes de tous les bandits et larrons qui les infestaient. Grâce à lui, les bonnes villes recommencent à devenir florissantes. Les communications se rétablissent. L'argent ne se cache plus et circule. Vive le roi Louis XI ! Il aime le commerce, il le protège. Lui-môme, étant né derrière un comptoir, il eût été le premier marchand du royaume.
Durant cette apologie, le fripier optimiste avait étalé çà et là toutes ses nippes.
C'était un petit homme vif, à la physionomie perspicace, au parler quelque peu prétentieux ; un politiqueur du temps.
— Cornebœuf I dit le poète, voilà tout juste à point l'homme qu'il me fallait, non-seulement pour nous équiper d'une façon congrue, mais encore pour nous fournir par dessus le marché, quelques renseignements sur l'état des affaires en ce duché de Bourgogne où nous allons entrer demain.
— Le duché de Bourgogne I Oh I messieurs, vous n'y trouverez guère d'argent, encore moins de soldats. Charles le Téméraire ne ressemble pas à Louis le Paciflque. IJ a tout fait tuer, tout dépensé à ce funeste siège de JVeuss où, durant près d'une année, il s'est morfondu dans le fol espoir de constituer enfin son grandduché d'Occident, son fameux royaume de Bourgo ^^^' Mais pardon... ne trouvez-vous pas que ce surcot de cotonnade grise siérait à votre compagnon ?
A merveille ! répliqua Villon, c'est la couleur aeaânBs. Qa'il Pessaye. Mais pendant ce temps-là, martre. . . comment vous appelle^iron ?
— Hugonet, poar vous servir.
— Eh bien ! maître Hugonet, dites-nous contre qui guerroie présentement votre, futur grand-duo d'Occident ?... car il est dans sa nature de guerroyer toujours. *
— Contre les Suisses, messieurs. Autre turlutaine. Les Suisses sont de braves gens, très laborieux, mais très pauvres, et contre lesquels un conquérant n'a rien à gagner. Ils ont fait tout leur possible pour maintenir la paix. Le duc n*a pas voulu pardonner leur assistance aux gens de TAlsace et le juste châtiment de ce gouverneur bandit qui s'appelait Hagenbach. Une bonne justice cependant. Voyant cela, les montagnards ont attaqué les premiers, gagné la bataille d'Héricourt, pris Pontarlier, ravagé toute la Comté-Franche. Le duc Charles s'est enfin retourné contre eux. Mais ne voilà-t-il pasqu'en chemin il s'avisa tout à coup de capturer la Lorraine.
— La Lorraine ! mais de quel droit ?
— Du droit du plus fort, du droit de convenance. Voulant être roi,illuifaut son royaume d'un seul morceau, depuis Lyon jusqu'à Bruges. Ne s'est-il pas déjà emparé du Luxembourg et de la Gueldre qui se trouvait en travers. La Lorraine aussi le gênait ; il y mit sa griffe de lion.
— Et sans résistance aucune ?
— Oh ! que si fait ! Dès la première attaque, le jeune duc René, bien qu^il n'ait guère plus de vingt ans, n'a pas craint d'envoyer à son cousin de Bourgogne le gantelet ensanglanté, signal de guerre à outrance. Puis^ se réunissant aux troupes royales
du sire de Craou, il a bravement commencé la latte.
— Seul ?
— A peu près. Bien qu'il ait accédé à la grande ligue d'Outre-Rhin, les Suisses n'étaient pas encore prêts, les Suisses lui ont fait faux bond. Il n'aurait pas reculé, cependant, il ne le voulait pas. Mais toute cette énorme puissance bourguignonne s'est appesantie sur la pauvre petite Lorraine. Par amour pour ses sujets, il a dû céder... 11 a disparu. Mais voici votre compagnon très décemment vêtu, et, ce me semble à son gré. Pour vous-même, monsieur, que dites- vous de ce costume d'un bleu sombre ?
— Essayez-le-moi. Mais, une observation, s'il vous plaît ? Ne prétendiez-vous pas que le duc de Bourgogne n'avait presque plus de Bourguignons auprès de lui ?
— Effectivement... mais toutes sortes de mercenaires italiens, dalmates, croates et autres sacripans. Une formidable armée. Je vous plains fort si, par mésaventure, vous vous trouvez pris entre deux feux... Ah I ah ! cette cotte vous va comme un gant, foi d'Hugonet I Essayons maintenant le surcot.
Villon se laissa faire, mais en continuant son interrogatoire avec une insistance, avec une émotion croissantes.
— Dites-moi, maître Hugonet, vous allez donc aussi parfois en Lorraine ?
— Très souvent. C'est môme ma meilleure contrée ; j'y compte de nombreux amis.
— Eh bien, ces amis, que pensent-ils du jeune duc... et de sa mère ?
— On les adore, monsieur, on les adore ! La du-
chesse est aussi bonne qu'elle est gracieuse et belle. Elle pouvait régner ; elle s'est désistée du pouvoir en faveur de son fils, tant elle Taime. Du reste, il le mérite bien. C'est le jeune prince le plus éclairé. le plus généreux, le plus brave, le plus doux qu'il -soit au monde. Et si beau I II ressemble à sa mère. On assure môme qu'il a sur la joue gauche un petit signe noir tout pareil à celui qui se voit sur les portraits de madame la «duchesse.
Un triste sourire effleura la lèvre du poète. On eût dit qu'une chère image, invisible pour les autres, passait devant ses yeux charmés.
Maître Hugonet conclut en ces termes :
— Temps difficiles et hasardeux que les nôtres, messieurs ! Mais ce n'est pas à nous autres fripiers de nous en plaindre. Force défroques à racheter par ici, à revendre par là. D'un côté, des grands qui se ruinent et disparaissent ; de l'autre, des petits qui surgissent et veulent aussitôt faire étalage. San s compter les pendus, dont le bourreau nous repasse les guenilles, et les émissaires secrets qui changent de costume à chaque étape. Un tas de gens à rhabiller. Messieurs, ces deux vêtements complets vous coûteront deux livres tournois. Plus douze blancs à la croix pour les chaussures et couvre-chefs. Je vous donne môme ces deux courtes dagues par dessus le marché ; c'est tout au juste. Un bon voyage I
Villon paya sans marchander, et fit servir le souper.
— Enfin I dit Trôussecaille en s'asseyant devant une table garnie comme il n'en avait jamais vu, môme dans ses rôves.
Nonobstant, sobre et discret, il ne se donna qu'une demi-indigestion, il ne se grisa qu'à moitié.
— Initium sapientiœ ! dit Villon, qui sut se contenter de ce commencement de sagesse.
D'ailleurs, les deux lits étaient là, larges, moelleux, chaudement enveloppés dans leurs rideaux et baldaquins de serge.
Ils s'y plongèrent avec une égale satisfaction l'un et l'autre. Troussecaille t)roférait encore des cris d'admiration, qui bientôt se transformèrent en ronflements d'enthousiasme.
Mais Villon n'était pas homme à s'endormir trop longuement dans les délices de Capoue ; le lendemain, dès l'aube naissante, nos deux aventuriers montaient à cheval et se remettaient en chemin.
Durant cette journée, rien de particulier ne leur arriva. Afin de profiter le plus longtemps possible des relais de poste établis par le roi, Villon se maintint sur les frontières de France, en longeant celle de Bourgogne. Môme manœuvre le lendemain. On approchait de Clamecy. Vers le soir, venant sur la route en sens inverse, nos voyageurs aperçurent deux pèlerins.
— Voilà notre affaire ! dit Villon, fermant un coin d'œil, ouvrant un coin de bouche, ce qui^ nous croyons devoir le rappeler, était son tic caractéristique dans les occasions, sérieuses ou burlesques.
— Notre affaire... comment cjela ? se permit de demander Troussecaille.
— Parce que notre rôle de marchands est terminé. Pèlerins nous allons être. C'est la consigne...
à moins, toutefois, que tu ne préfères être rependu, et moi idem.
— Parlons pas de ça I je suis devenu très chatouilleux à la gorge. Va donc, sans discuter davantage, pour la longue robe brune, pour le bourdon et les écalipesdes deux voyageurs. Mais j'j songe, s'ils se refusaient au troc ?
— Bah 1 j'ai de Tor pour le leur faire accepter de bonne grâce... et du fer, au besoin, pour les y. contraindre.
En même temps, Villon fit jouer dans le fourreau la courte dague cachée sous sa cotte.
Sous la sienne, Troussecaille possédait un semblable argument. Il 7 mit également la main, et répondit :
— Va donc pour l'épouvantail ! Mais nos coquillards ne m'ont pas l'air de gens à s'effaroucher pour si peu.
Effectivement les deux pèlerins s'avançaient d'un pas ferme et résolu.
Autant qu'on pouvait en juger à distance, c'étaient deux jeunes hommes de haute taille et de robuste allure. On pressentait même en eux quelque chose de martial. Ils maniaient leurs bourdons comme gens habitués à manier la lance.
— Nous verrons bien I conclut le poète en activant son cheval.
Les deux cavaliers arrivèrent promptement à rencontre des deux piétons, et, leup barrant le chemin :
— Halte-là I firent-ils d'une môme voix.
— Qu'est-ce à dire I se récria fièrement le plus jeune des deux pèlerins.
Aussitôt le poète recula comme Irappé d'une émotion soudaine. Puis, saisissant le bras de son compagnon, il lui dit à l'oreille :
— Te souviens-tu des paroles de msdtre Hugonet ? As-tu remarqué la duchesse Yolande ?
— Oui.
— Regarde ce jeune homme ?
— En effet... quelle étrange ressemblance I
— Et, comme sa mère, le signe noir à la joue gauche. Plus de doute ! c'est lui... c'est bien lui I
Déjà Villon sautait à terre. Il fléchit le genou devant le jeune pèlerin. Avec toutes les marques d'un affectueux respect, il lui dit :
— Que monseigneur oublie mon irrévérence et pardon m^accorde. Je ne suis point son ennemi... loin de là 1
Le jeune homme avait fait un pas en arrière.
Etonné, mais silencieux, il se tenait sur la réserve en même temps que sur la défensive.
Ce fut l'autre pèlerin qui demanda :
— Pour qui donc prenez-vous mon compagnon ?
— Pour le duc René de Lorraine, répondit Villon sans hésiter.
Il y eut un silence durant lequel les quatre voyageurs se regardèrent mieux, s'observèrent.
Jamais, en sa vingtième année, prince n'avait été plus accompli, plus charmant que le jeune duc. Sa taille svelte et bien campée ; ses membres aux mouvements gracieux, dénotaient l'adresse et la force. Tous les nobles instincts, toutes les belliqueuses ardeurs se lisaient dans ses grands yeux noirs. Le signe du commandement était sur son front, le près-
tige de la bonté sur ses lèvres. Dans toute sa personne, l'élégance et la beauté de sa mère, mais avec un rehaussement de virile énergie, de chevaleresque hardiesse qui semblaient le prédestiner aux grandes choses. Le voir suflSsait pour Paimer.
Il n'en était pas ainsi de son compagnon, qui, d'un air arrogant, lie tarda pas à répondre :
— Vous vous trompez, l'ami. Vous ne connaissez pas le duc de Lorraine.
— C'est vrai, avoua Villon ; mais, hier encore, j'ai revu sa digne mère... et cela m'a suffi pour reconnaître son fils avec les .yeux du cœur. Le cœur a de si lt>ons jeux !
Déjà le duc s'était avancé, s'écriant :
— Vous avez rencontré ma mère... hier, ditesvous ?
— Du moins il y a deux jours... et je fus môme assez favorisé du ciel pour lui rendre un service.
— Quel service ? parlez I
Villon raconta le fait, mais avec un tel excès de modestie, que Troussecaille, s'en indignant à la fin, prit la parole à son tour pour divulguer la vérité tout entière.
Une vive et poignante émotion soulevait la poitrine du jeune duc, animait ses traits expressifs. En apprenant le danger qu'avait couru sa mère, le dévouement qui Pavait sauvée, un éclair de colère, une larme brillèrent dans ses yeux. Il saisit enfin la main de Villon, et, la serrait dans les siennes:
— Merci I lui dit-il.
Puis, comme se parlant à lui-môme :
— Oh I je l'avais bien pressenti que ces deux
hommes, ces frères Ramswag étaient des traîtres I Le regard du poète semblait demander une explication. Du geste, le duc autorisa son compagnon à répondre.
— Madame la duchesse, dit-il, était partie à rinsu de son fils, afin de porter elle-même un dernier appel à la justice du roi Louis XL Les frères Ramswag, deux chevaliers indignes de ce titre, s'étaient offerts à l'accompagner. Nous avons appris que ces deux misérables étaient vendus au duc de Bourgogne, et devaient retenir madame la duchesse prisonnière dans le château de l'un d'eux. Aussitôt, malgré son isolement, malgré les périls, monseigneur le duc a voulu partir. Nous sommes partis. Mais maintenant que le danger n'existe plus, je pense bien que nous allons retourner en arrière, et...
— Non pas ! interrompit le duc René. En avant ! Je veux revoir ma mère, et m'assurer par moi-môme. . .
Son compagnon s'était rapproché de lui ; il lui dit à l'oreille :
— Monseigneur oublie donc qu'une autre femme, à Berne... .
— Ma mère avant tout I Elle ensuite !,.. Mais le temps presse ; il nous faudrait des chevaux.
— Prenez les nôtres, dit Villon. Ils sont à vos ordres.
— Mais moi, que vous donnerai-je en échange ?
— Eh, mon Dieu, ce que nous allions vous demander, vos robes, chapels et bourdons de pèlerins.
René de Lorraine ne paraissait pas aimer les paroles inutiles. Pour toute réponse, il ôta sa robe brune ; son compagnon en fit autant.
En dessous, tous les deux ils portaient un simple costume de voyage, moitié drap, moitié cuir.
— - Vôtre nom ? demanda le duc en montant à cheval.
— Je l'ai déjà dit à votre mère, répondit Villon ; pour elle comme pour vous je m'appelle Dévouement.
— Je m'en souviendrai. Au revoir I Et le jeune duc piqua des deux.
Villon le suivit du regard. Lorsque enfin il cessa de le voir :
— Mon Dieu I murmura-t-il, n'est-ce pas vousmême qui me placez ainsi sur leur chemin ? Continuez) ô mon Dieu, pour que je puisse encore les servir I
— Ainsi soit-il I conclut Troussecaille.
Nos deux aventuriers, travestis en pèlerins, se remirent en route.
Evitant avec soin les villes, toujours sur leurs gardes, ils eurent promptement traversé la Bourgogne.
Un soir enfin, après toute une série de montées pénibles, une profonde vallée s'ouvrit devant eux.
Au delà, de grandes forêts de sapins, des montagnes couronnées de neige
A leur base, parmi les rochers, des torrents écumeux, des cascades bondissantes.
A l'horizon, la surface empourprée d'un grand lac miroitant aux derniers rayons du soleil,
^- Est-ce que je suis bien éveillé ? s'écria Troussecaille ? Voilà, ce me semble, un pays comme on n'en voit qu'en rêve !
L'ami Martin ne rêvait pas.
Ce pays, où nos deux voyageurs arrivaient enfin, c'était la Suisse.
Nous allons les y précéder.
Libre, mais orageuse.
Il y a des villes à l'aspect tellement caractéristique qu'elles sen^blent avoir été, tout de suite et tout d'un jet, coulées dans le même moule.
Telle est Berne.
La presqu'île escarpée sur laquelle ses remparts sont fiéremeat assis, les flots rapides et clairs de l'Aar qui l'étreint en mugissant, son horizon de neiges éternelles, l'ours môme qui lui servit de parrain et dont l'image se reproduit à chaque pas, tout concourt à sa physionomie abrupte, austère et puissante. Ses lourdes m.aisons d'un gris verdâtre, ses larges rues, ses arcades basses, ses fontaines pittoresques, ses quelques dernières grandes tours semblent avoir existé de tous temps. Ce qui, surtout, n'a pas changé, c'est son air de dignité, d'opulence et de calme. Berne est née république et mourra république. Une autre Sparte.
Cependant elle eut ses époques de défaillance ; mais gn'xce à son énergie indomptable, elle sut promptement s'en relever. Elle eut aussi ses jour-
^>^M— ^-^ — — ^ ^^-^^^ ■'■■■■ ■--■■- I ■■■■---■Il ■!■- — I ■ !■ I ■■ -■■■
nées orageuses, mais grâce à son rare bon sens, à son patriotisme, ces orages mômes tournèrent à sa prospérité, à sa gloire. On pourrait citer, comme exemple, le premier dimanche de décembre 1475.
Dès la première heure, les citoyens de la campagne, les amis des villes avoisinantes arrivaient, précédés de leurs bannières et de leurs bardes, chacun de ceux-ci chantait son chant de guerre.
La plus récente de ces naïves odyssées, Âpres et rudes comme les héros dont elles célébraient les exploits, c'était celle de Veit-Weber, le poète soldat de Fribourg. Sa lyre rustique semblait n'avoir que des cordes d'acier ; elle vibrait sous une main gantée de fer. Il chantait l'expédition de Pontarlier, cette audacieuse attaque, ce premier triomphe des Suisses sur Charles le Téméraire.
€ Ecoutez l'histoire terrible que je viens vous apprendre.
« Au nom de Dieu, ainsi soit-il I Au nom de la Vierge Marie, je recommence mon chant.
« A peine les branch,es de la forêt s'étaient-elles reverdies que, soudain, maint homme brave est sorti de sa demeure.
« Les uns montaient, les autres descendaient. Leur marche guerrière était horrible à voir. On a fait au duc de Bourgogne un affront dont il n'a pas dû rire.
« On est entré dans son duché, dans sa ville de Pontarlier. Là, le combat a commencé. On a vu tout à coup bien des pauvres femmes prendre l'habit de deuil, l'habit des veuves.
€ Dès que les Welches (étrangers) apprennent
cette nouvelle, ils arrivent à pied et à cheval. Douze mille. Ils voulaient reconquérir Pontarlier ; mais il leur en coûta cher.
« L'ours de Berne apprend ce qui se passe. Soudain il fait aiguiser ses griffes. Il prend avec lui quatre mille hommes. On les entend jojeusemen,t sifler.
€ L'ours était en colère. Vainement les ennemis voulurent comhattre. Quoiqu'ils fussent quatre contre un, ils furent ohligés de fuir,
€ Et Tours continuait à rugir I Et tous les confédérés disaient : Que les Welches reviennent encore, et nous nous battrons avec eux tout le jour.
€ Ils revinrent en plus grand nombre, et laissèrent, en s'enfuyant de nouveau, des cadavres encore plus nombreux. Voilà pourquoi je loue les gens de Fribourg, de Soleure, de Lucerne, deBienne, mais surtout les gens de Berne; ils ont vaillamment combattu.
€ Avec le secours de Dieu, remercions Dieu, mes frères ! c'est lui qui donne de telles victoires.
€ L'ours était sorti de sa caverne. Il y rentre de nouveau. Que Dieu lui donne joie et bonheur. Voilà ce qu'a chanté Veit-Weber. Amen I >
Tous ceux qui les suivaient, des bourgeois, des paysans,, de robustes jeunes hommes, répétaient chaque strophe avec un mâle enthousiasme.
Les Bernois étaient sortis de leurs maisons, presque tous en armes. Ils mêlaient leurs voix à celles des arrivants, surtout à celles des compagnons de Veit-Weber. Cette expédition de Pontarlier, c'était leur plus récente victoire.
Elle datait du printemps dernier.
Partout ailleurs, dans la ville, c'étaient aussi des chants de guerre et de liberté.
Toutes ces diverses bandes convergeaient vers la grande place, ou s'élevait en face de la cathédrale, le Rathaus, ou maison dq ville. Déjà le grand conseil s'j trouvait rassemblé. Le bruit d'une discussion violente bourdonnait confusément derrière ses épaisses murailles. Parfois aussi, dans la multitude, surtout au loin, de profonds remous, des apostrophes passionnées et tumultueuses. Mais le calme, sinon le silence, se rétablissait presque aussitôt, grâce aux efforts pacifiques de quelques jeunes hommes tout fiers de porter les couleurs de Berne. Ils étaient sans armes ceux-là. Pas un soldat pour contenir les masses, pour protéger les magistrats. Rien que le sentiment de l'ordre, rien que le respect de la loi. De tout temps, la Suisse a su donner ce magnifique exemple. Approchons-nous de certain groupe qui se tient sur les marches de la cathédrale ; prêtons un ins tant roreille à ce qui se dit : nous comprendrons foute la gravité de la situation dans laquelle se trouvait Sema
— Je vous répète, disait un gros homme vif et sanguin, je vous répète, voisin Johan, que les nobles n'oseront pas. Ils sont nos égaux. Rien de plus, rien de moins. Le grand conseil a prononcé,
— D'accord ! répliqua Johan; un autre bourgeois, mais à la physionomie calme et puritaine ; d'accord, voisin Kirschoff, mais vous oubliez que le grand conseil est en ce moment réuni pour revenir précisément sur cette fâcheuse ordonnance.
— Pourquoi donc fâeheuse ? intervint un troisième personnage, qui, par sa lourde allure et son rogue visage, semblait personnifier en lui Pours de Berne, L'ordonnance me plaît à moi. C'est mon confrère et ami Pierre Kistler qui Ta fait voter.
— Un jour où le conseil n'était pas en nombre, observa placidement Johan.
— Qu'importe ! reprit Kirschoff, elle n'en a pas moins force de loi.
— C'est ce que conteste en ce moment le digne trésorier Frankly. Dieu veuille qu'on lui donne raison ! Un peu de patience I
En prononçant le nom de Dieu, Johan s'était tourné vers l'église, il avait ôté son bonnet de fourrure.
Tout au contraire, l'homme à la physionomie d'ours s'était tourné vers le Rathaus ; il gronda sourdement et répondit :
— Qu'ils se dépêchent donc là dedans I ils n'en finissent pas I
— Patience I répéta Johan ; il faut procéder avec ordre. D'abord la plainte ou proposition ; puis la réponse, la réplique, la duplique, enfin la conclusion que suit la sentence. Telle est la règle en toute discussion honnête et loyale.
— Parce qu'il s'agit de gentilshommes I se récria l'irascible Kirschoff.
— Encore un privilège de noblesse I grommela l'ours.
— Que parlez-vous de privilèges ? riposta gravement Johan ; est-ce que dans notre ville de Berne il est un seul citoyen qui ne puisse parvenir à tout,
môme aux plus hautes charges de la république ? Le trésorier Franklj n'est qu'un simple pelletier (îomme moi. Votre héros, votre champion, Martin Kistler n'a-t-il pas été avoyer de Berne ? N'est- il pas encore présentemeiit banneret ? Je ne sache pas cependant qu'il soit d'illustre naissance ; et, pas plus tard qu'hier soir, ma femme a été acheter à son étal notre provision de viande. Un boucher, rien quMn boucher, tout comme vous, maître Hor henlock.
C'était l'ours que Johan venait de nommer ainsi.
Il continua :
— Ne calomniez pas les sages lois que nous ont léguées nos pères... et surtout devant les étrangers.
Johan avait désigné du regard trois autres personnages qui faisaient partie du môme groupe.
C'étaient d'abord deux pèlerins. L'un qui se contentait de regarder, mais sans paraître comprendre la langue qui se parlait autour de lui ; l'autre qui comprenait parfaitement et écoutait avec une curieuse attention. Quant au troisième, un homme jeune encore,, à la physionomie d'artiste, au tablier de peau sur lequel une fine poussière blanche. Un ciseau, un maillet dans sa main. Mathias Heinz, de Strasbourg, l'architecte de la cathédrale, dont il achevait alors les dernières sculptures.
— Maître Johan, répondit-il en souriant^ si c'est pour moi que vous parlez ainsi, vous avez tort. Depuis dix ans que j'habite parmi vous, j'ai pu apprécier ce qu'il y a de brave et de bon sous la rudesse bernoise, même chez ceux qui s'attachent à paraître les plus ombrageux et les plus farouches. Je rends
toute justice à votre peuple ; mais, n'en déplaise à ces messieurs, j'aime aussi votre noblesse. Ailleurs peut-être, les gentilshommes se croyant nés pour les avantages, se dispensent de les mériter et luttent, sans profit pour personne, contre les progrès du temps. On en voit môme qui ne songent qu'à persécuter leurs vassaux, qu'à piller les faibles et Ijs voyageurs. Il n'en est pas ainsi de vos gentilshommes. Avec l'argent ils fécondent le sol, ils aident au travail ; avec le fer, ils défendent Tindépendance du pays. S'ils ambitionnent encore le premier rang, ce n'est que sur les champs de bataille. En ont-ils pour cela moins de nobles manières ? Nullement. A la campagne comme à la ville, ils vivent au milieu du peuple, ils savent s'en faire aimer, durant la paix comme durant la guerre. Ce ne sont pas des maîtres exigeants, ce sont des supérieurs paternels, des frères aînés. Honneur à la noblesse bernoise I
Depuis quelques instants déjà, l'ours grognait d'une façon menaçante.
L'impatient Kirschoff enfin répondit :
— Parlez pour quelques-uns, mais non pour tous. Nous aussi, nous avons eu nos mauvais nobles qui, ne pouvant parvenir à nous opprimer par leurs propres forces, ont tour à tour appelé à leur aide toute la chevalerie de Souabe et d'Autriche.
— Halte-là ! interrompit supprbement Johan.
Ces traîtres dont vous parlez, voisin Kirschoff, nous les avons successivement vaincus, écrasés, anéantis, à Morgarten, à Laupen, à Sempach, à Nœfels, et tant d'autres batailles qui consacrèrent l'indépendnnoo de la Sni'^Fe. Qui nous commandait alors ?
Les bons nobles, ceux-là mômes dont les fils nous guideront encore demain, les d'Erlach, les Bubenberg, les Scbarnacbthal et les Diehbacb I
En parlant ainsi, le calme Johan avait lui-m^me élevé la voix. Un des jeunes gens aux couleurs de Berne lui frappa tout à coup sur l'épaule, et, désignant une m »ison v isine :
— Plus bas ! dit-il, plus bas I mes amis au nom de Diesbach lui-même I
— C'est juste! répondit en s'apaisant aussitôt le digne pelletier ; je te remercie de m'en avoir fait souvenir, Karl Glansmann... j ai honte d'avoir pu l'oublier un instant.
Il s'était retourné vers la maison, il se découvrit comme il l'avait fait devant l'église. Puis, à ses compagnons, mais désormais parlant avec non moins de retenue qu'au chevet d'un malade :
— Il est là ! dit-il d'une voix profondément émue, il est là, notre Nicolas Diesbach, le vainqueur de Pontarlier, souffrant encore de l'horrible blessure qu'il y a reçue pour nous, mourant peut-être au moment où je vous parle... Respect et reconnaissance à des gentilshommes tels que lui !
Le farouche Hohenlock lui-même se trouvait désarmé. Il courba la tête et sa tut.
Quant à l'irascible Kirschoff, ce ne fut qu'après un silence de quelques secondes qu'il parvint enfin à balbutier ces quelques mots :
— Je ne dis pas... c'est vrai... Je reconnais aussi que lors du rachat des droits seigneuriaux, il fut un de ceux quise prêtèrent de bonne grâce au sacrifice, et qui même accordèrent davantage encore qu'on
ne leur avait demandé... Mais enfin... la loi... l'ordonnance...
Cette fois Johan, comme mis au pied du mur, fit le geste d'un homme qui ne ^t plus trop que répondre.
Ce silence ne fit pas le compte du curieux pèlerin. S'avançant tout à coup :
— Pardon ! dit-il, pardon, messieurs les bourgeois... ne pourrait-on pas savoir ce dont il s'agit ?... Quelle est cette fameuse loi ?
Comme mus par un même ressort, les trois Bernois dirigèrent sur l'intrus le môme regard, des moins encourageants.
Puis enfin, le boucher Hohenlock :
— Eh I par le diable I répondit-il, c'est l'ordonnance sur les mœurs.
— Quelles mœurs ? demanda très poliment le pèlerin.
— Les mauvaises, bougonna Kirschoff; celles qui sont un crime envers le peuple, envers Dieu.
— Holà ! fit Johan, c'est aller par trop loin ; c'est encore nous calomnier nous-mêmes et devant des étrangers. Nous n'aimons pas que les étrangers s'occupent de nos affaires... Cependant, puisque ces pèlerins se trouvent ici, puisqu'ils demandent à connaître la vérité, la voici. Depuis quelque temps le luxe des cours d'Allemagne et de Bourgogne a débordé dans notre pauvre, économe et simple pays. Non-seulement nos chevaliers se sont permis toutes sortes de^.heaumes à cimier, armures couvertes d'ornements et riches caparaçons de chevaux durant la guerre, mais encore, en temps de paix, des costu-
mes de veleuil et de soie, toutes sortes de broderies de pierreries et de panaches. Puis, leurs dames, leurs filles, renchérissant encore sur cet excès de faste...
— Un ffiste insolent I interrompit Kirschoff, une opulence insultante, et qui mérite répression l
Sans colère, presque avec un sourire, Johan poursuivit :
— Je vois lès choses plus modérément, mais enfin, il faut bien en convenir... Pierre Kistler n'a pas tout à fait tort. De telles parades sont déplacées chez nous. C'était justice de les interdire. Seulement, on s'y est mal pris, on a manqué d'égards... et les nobles qui, peut-être, eussent cédé de bonne grâce à de sages représentations, se sont irrités delà violence qui leur était faite. Les dames surtout ne veulent pas consentir à couper les cornes de leurs grands hennins ni la longue queue de leurs robes. Elles ont monté la tète à leurs maris, à leurs pères. On s'est promis, on s'est juré dans les châteaux d'alentour, et dans la rue des Gentilshommes, de faire rapporter Tordonnance... et quand même, aujourd'hui, ce matin, d'aller à la messe en grand apparat. Une bravade de vanité ; voilà tout.
— Comment I se récria le pèlerin, comment c'est pour un tel motif...
— Étranger, interrompit Johan, le préjugé et les passions entraînent à donner de l'importance aux plus insignifiantes choses. La noblesse avait déjà fait la sourde oreille à l'éloquence des prédicateurs ; Dieu ne s'en est pas courroucé. Qu'elle résiste ouvertement à la volonté du peuple, le peuple se
fâchera peut-être. C'est là ce que redoutent les honnêtes gens. L'Ours de Berne n'est pas commode. Ecoutez plutôt.
De formidahles clameurs venaient de s'élever dans le Rathaus. Sur la place, dans la rue avoisinante, la foule commençait à faire entendre un sourd murmure.
Cependant le pèlerin n'en pouvait revenir encore.
— Quoi I répétait-il, eh quoi I c'est sur un tel prétexte que toute cette multitude...
— Pour cela et pour la guerre de Bourgogne, acheva Johan. Mais pour cela surtout, avant tout.
Puis avec un soudain effroi :
— La discussion se serait-elle mal terminée ? Voici l'avoyer Scharnachthal qui sort du Rathaus.
Effectivement, à la suite d'une nouvelle explosion de cris et de vacarme, un homme de taille gigantesque et de mine vraiment royale, venait de paraître sur le seuil de la maison de ville. Il était calme, lui, mais pâle et triste. D'un pas ferme et rapide il traversa la place ; il disparut dans la maison de Nicolas de Diesbach.
— Que signifie ! murmura Johan. Quel conseil, quel secours va-t-il donc demander à la mort ?
En cet instant, toutes les fenêtres du Rathaus s'ouvrirent à la fois. Des énergumènes s'y montrèrent proclamant le triomphe dont ils étaient enivrés. .
— L'auraient-ils donc emporté ? gémit Johan.
Oh ! malheur I malheur I
Il n'était que trop vrai. Kistler parut au balcon et s'écria :
— Victoire I mes amis, vitîtoire! l'ordonnance
estconfirmée. S*ils la bravent, barrez-leur le passage t arrachez tous les oripeaux I Force à la loi I gloire à Berne l
Des milliers de furieux applaudirent, et, parmi ceux-là| Hohenlok et Kirschofi. Xe fougueux tribun continua sa harangue avec un croissant succès. Dans la rue comme dans le conseil, il avait la majorité, plus encore, la presque, unanimité. A part quelques rares dissidents, tels que Johan, tout le monde épousait sa querelle, tout le monde se passionnait avec lui. Une de ces frénésies populaires, promptes à se soulever comme l'Océan, promptes & frapper comme la foudre.
Tout à coup, dans la haute tour de la cathédrale, les cloches sonnèrent la grand'messe.
Vers Fautre extrémité de la place, à l'entrée de la rue des Gentilshommes, il se ût un grand mouvement.
Puis^ ce murmure s'éleva, se propagea de toutes parts :
— Les voici ! les voici I
Et, pour livrer passage aux arrivants, la foule reflua sur elle-même, mais avec de sourds grondements de colère à chacun de leurs pas. Oh I le sage Johan l'avait bien prévu : l'Ours de Berne aiguisait ses griffes ; il allait entrer en fureur.
Avouons-le franchement, les nobles n'avaient rien épargné pour que cette fureur fût complète et terrible. Ils s'avançaient audacieusement calmes, sous leurs superbes vêtements à la mode défendue. Avec eux, leurs femmes, leurs enfants, toute leur maisson, tout leur attirail. Jamais encore, en ce quinzième
siècle si pompeux, si fastueux, on n'avait étalé tant de farie et de pompe. C'étaient des flots de velours et de soie chamarrés, blasonnés, des plus chatoyantes couleurs ; des chlamydes et manteaux de drap d'or ; des chapels empanachés, des chaperons à aigrettes, des armes de luxe dont chacune était un b|jou précieux. Plus brillants, plus pimpants encore étaient les jeuKS gens, vêtus comme damoisels et galantins de cour. Et les femmes I coiffées de larges escoffions, de grands hennins à bannières, couvertes d'hermine, rerplendissantes de pierreries, elles portaient fièrement leurs armoiries étalées sur Tampleur de leurs riches jupes dont les longues queues étaient portées par des pages et des suivantes. Cette bataille où l'on marchait si magnifiquement, c'était surtout la leur.
Du balcon du Rathaus, le boucher Kistler avait vu venir de loin cette procession splendide. Frémissantf il lui montra ses deux poings menaçants, tandis que, de la voix^ du regard, il excitait la foule à se ruer sur ceux qui la bravaient ainsi.
Personne n'osait.
Les plus ardents se réunirent enfin sous la conduite d'Hohenlock. Il vint mettre le pied sur la première marche de la cathédrale, en môme temps qu'Adrien de Bubenberg, le premier des seigneurs, j posait le sien.
La lutte allait s'engager
Nicolas de Diesbach.
Dans cette lutte, trois personnages semblaient devoir remplir les principaux rôles.
D'une part, Kistler et Hohenlock, représentant le despotisme plébéien ; de l'autre, Adrien de Bubenberg, un digne représentant de la résistance aristocratique.
De tailJe élevée, de robuste structure, encore jeune, il était admirablement beau sous son riche costume, il semblait un prince marchant en tête de sa cour.
— Bonjour, Hohenlock, bonjour, dit-il à celui qui lui barrait le passage. Fais-nous place.
— Non ! répondit le boucher ; non pas I tant que vous porterez ces costumes défendus par la loi.
— Quelle loi ?
— Nierez-vous la connaître ?
— Je ne sais pas mentir. Mais je croyais, j'espérais du moins qu'elle avait été rapportée.
— Tout au contraire, elle vient d'être confirmée par le grand conseil. Ce qu'il a proscrit doit immédiatement disparaître. A bas les panaches et les manteaux de drap d'or ! A bas les robes traînantes et les hennins à bannières ! A bas !
Cet arrêt, ces cris, la foule tout entière les répéta, avec force huées, hurlements, éclats de rire.
Sur cette foule ennemie, prête à tout dévorer, Adrien de Bubenberg promena son regard calme et fier. Puis d'une voix forte :
— Citoyens de Berne, dit-il, c'est à vous-mêmes que je fais appel. Ce serait vous faire injure que nous prévaloir des services rendus. Chacun fait ce qu'il doit, chacun fait ce qu'il peut. Berne n*est pas une ville ingrate. Je ne vous soupçonnerai pas non plus d'être jaloux de nos richesses ; û^st un fait connu que la plupart d'entre nous se sont obérés pour le service de la patrie. Quant à la noblesse, c'est un bien qui s'acquiert comme tous les autres, et qui, de même que tous les autres, doit être respecté. C'est l'une de vos gloires. Voudriez-vous la détruire,
— Non ! jamais ! répondirent quelques voix.
— Alors, reprit Bubenberg, pourquoi vouloir nous humilier ainsi ? ce serait vous humilier vousmêmes. Prenez-y garde, citoyens de Berne, il y a des tyrannies partout, en bas comme en haut. Au nom de la liberté, vous allez commettre un attentat contre la liberté. Au nom de la justice, un attentat contre la justice. Pourquoi ne serions-nous pas libres, ainsi que les bourgeois, ainsi que les campagnards, ainsi que les mendiants, pourquoi ne serionsnous pas libres de vivre et de nous habiller à notre guise ?
De vifs applaudissements éclatèrent de toutes parts. L'avocat des gentilshommes crut sa cause gagnée.
LBS COMPÈRBS DU ROY 85
— Par ainsi, conclut-il, éloignez-vous un peu, maître Hohenlock, et laissez-nous aller prier Dieu.
Il y eut un silence durant lequel on n'entendit plus que la voix des cloches qui continuaient d'appeler les fidèles au service divin.
Déjà Hohenlock faisait un pas en arrière, Bubenberg un pas en avant, lorsque Pierre Kistler prit tout à coup la parole :
— Un instant ! c'est moi qui vais te répondre, Adrien de Bubenberg.
Ce n'était pas un homme ordinaire non plus que ce Pierre Kistler.
Réfrénant tout à coup sa colère, il s'était recueilli, concentré ; il allait se grandir à la taille de son adversaire ; et déjà, maître de lui-même, non moins calme que le gentilhomme, il lui répondait :
— Ce n'est pas nous qui voulons vous humilier, c'est vous qui voulez notre ruine. Le luxe engendre l'orgueil ; l'orgueil, l'envie ; l'envie, la colère ; la colère, la guerre civile, et la guerre civile l'abaissement, la ruine de tout un peuple. Or, nous ne voulons pas qu'il en soit ainsi de Berne I
Un tonnerre de frénétiques hourras éclata tout à coup, ébranlant l'air jusqu'aux quatre coins de la place.
Kistler poursuivit :
— Nos révolutions ne ressemblent pas à celles des autres peuples. Nous n'y cherchons que le profit commun, là sûreté, la dignité de tous. Voilà ce que nous vous demandons, ce que nous voulons, pas autre chose. Je marche sans broncher dans la ligne de mon droit. La noblesse a les siens ; mais aussi
ses devoirs. Le premier de tous est l'obéissance à la loi.
Par toute la foule l'enthousiasme était à son comble. Dans les rangs de la noblesse, on s'empor^ tait enfin. A la dernière sommation de Kistler, tous les jeunes gentilshommes s'élancèrent en avant, et, d'une môme voix répondirent :
— Non ! non I plutôt mourir I Et tous, ils avaient tiré Tépée.
Ce fut comme le signal du combat. Toute la jeunesse plébéienne se précipita sur eux.
Les armes se rencontrèrent ; le sang allait couler.
— Arrêtez I cria soudainement une voix qui dominait toutes les autres.
Celle de l'avoyer Scharnachthal.
Chacun se rangeait sur son passage. Il arrivait, il accourait, portant dans ses bras un autre homme, un blessé qui, pâle comme la mort, se dressa tout à coup sur le porche élevé de la cathédrale.
^ Aussitôt, sur toute la place, dans toutes les bouches^ circula ce nom :
— Nicolas de Diesbach !
C'était lui, c'était bien lui, le héros de la dernière bataille, le vainqueur de Pontarlier, l'héroïque agonisant qui se mourait de sa victoire.
L'avoyer Scharnachthal, impuissant à conjurer la guerre civile à Theure môme où la guerre étrangère allait éclater, l'avoyer Scharnachthal avait eu recours à Diesbach, lui demandant un suprême effort, un dernier service au nom de la patrie.
Diesbach avait aussitôt compris. Plus encore, il avait voulu que ses dernières paroles fussent un
tout-puissant appel à la concorde : il avait voulu que son cadavre devint une infranchissable barrière, peut-être môme un trait-d'union, entre les deux partis tout prêts à s'entr'égorger.
L'athlétique Scharnachthal Pavait apporté sur ses bras sans plus d'efforts qu'une mère son enfant eûdormi. Il venait de le poser tout debout sur la plus haute marche de l'église, et, s'agenouillant derrière lui, de son genou, de ses bras, de tout son corps, il le soutenait, tout en l'encourageant de sa voix.
Pour ajouter encore à l'effet de ce tableau, deux femmes, deux jeunes filles apparurent soudainement aux côtés de Diesbach, comme les saintes plieureuses aux pieds d'un autre Sauveur.
L'une, très grande, très brune et d'une virile beauté, la Minerve bernoise.
L'autre, svelte, blonde, charmante sous sa longue et chaste robe de laine blanche : la Marguerite de Gœthe.
La première, debout et le bras étendu vers le peuple, dit d'une voix forte :
— Silence ! Diesbach va parler, qu'on l'écoute I La seconde, agenouillée, suppliante, montrait son
adorable visage inondé de pleurs.
Elle était si merveilleusement belle ainsi, que le curieux pèlerin, tout pénétré d'une respectueuse admiration, ne put se défendre de murmurer à demi-voix.
— Mais quelle est donc cette blanche et céleste apparition I Quelles sont ces deux jeunes filles ?
— Les filles adoptives de Diesbach, répondit quelqu'un à ses côtés.
A part ces quelques mots, un profond silence planait maintenant sur la vaste place. Tous les fronts s'étaient découverts. Les plus fougueux eux-mêmes restaient immobiles. Tous les yeux étaient fixés sur un même point. Tout le monde attendait.
Durant quelques secondes, Diesbach resta muet, les paupières fermées, une pâleur livide sur le visage. On eût dit une statue.
Tout à coup cette statue frissonna, se ranima, se redressa. Les couvertures qui l'enveloppaient tombèrent, tachées de quelques gouttes de sang. Sa blessure s'était rouverte.
Ses jeux se rouvrirent aussi, ses deux mains se levèrent. Dans l'une d'elles, quelques parchemins, quelques dépêches que venait d'y glisser Schaiv nachthal. Comme galvanisé par le patriotisme, le moribond put parler enfin. Il dit :
— Citoyens de Berne, mes amis, mes frères^ mes enfants... à cette heure même où vos bras se lèvent pour une lutte sacrilège... le duc de Bourgogne se met en marche contre vous avec trente mille hommes... D'autre part, les mercenaires italiens, que lui ramène Campobasso, s'apprêtent à franchir le Saint-Bernard. Enfin, le comte de Romont trahit notre alliance et commence la guerre dans le Jura... On attaque la Suisse de tous les côtés à la.fois. Ce n'est pas ici, ce n'est pas entre vous qu'il faut combattre, c'est contre l'invasion, c'est à la frontière.
Puis, s'adressant tour à tour aux chefs des deux factions opposées :
— BListler au nom de la patrie menacée, trêve à ton orgueil !... Bubenberg, la Suisse a besoin que
LBS COMPÈRBS DU ROT 89
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tu t'habilles de fer, non pas de velours .. Hier encore tu pouvais insister pour la paix et soutenir le Bourguignon ; aujourd'hui, c'est lui-même qui refuse tout accommodement, qui nous déclare la guerre ; une guerre sans merci ni miséricorde, une guerre à outrance... Il veut nous briser, nous anéantir. .. Il l'a dit, il l'écrit. Tiens, regarde...
Il lui tendait les dépêches. Bubenberg les saisit, les parcourt d'une main fiévreuse.
Diesbach eut un instant d'affaissement. Puis, comme transfiguré par l'amour de son pays, par l'approche môme delà mort, il fit un pas, il s'écria :
— Enfants, aux armes tous ! mais contre l'ennemi commun I Sauvez Berne et sauvez la Suisse ! Il lui faut le concours de tous les bras, de tous les cœurs. Plus encore, pour acheter des armes, de la poudre et des canons, il faut de l'argent... l'argent de tous... voici le mien. Pour la liberté ! pour la Suisse et pour Berne I
Il venait de jeter au bas des marches sa couverture ensanglantée. Sur cette couverture, ses deux filles adoptives versèrent à pleines mains les épargnes du mourant, l'or que, d'après son ordre, elles avaient apporté dans leur giron.
Diesbach s'était retourné vers Bubenberg.
Bubenberg lui saisit la main, et, d'une voix émue, convaincue, entraînante :
— Merci ! répondit-il, merci de nous avoir rappelés au devoir. Tu seras content de nous, nous serons dignes de toi, Diesbach.
Et, dépouillant sa chlamjde de drap d'or, son riche collier, il 'les envoya rejoindre la première offrande, en criant à son tour :
— Pour la Suisse et pour Berne !
Ce cri, la noblesse tout entière le répéta ; cet exemple, elle le suivit. Les gentilshommes arrachèrent jusqu'à leurs éperons d'or ; les châtelaines, leurs aumônières et leurs pierreries. Tous les b^oux de prix, tous les objets d'une valeur quelconque s'amoncelèrent aussitôt^ formant un trésor national auquel commençaient à s'adjoindre les florins et les plapparts que, de tous côtés, le peuple y jetait déjà.
L'enthousiasme l'avait gagné. On applaudissait, on acclamait, on pleurait, on s'embrassait de toutes parts. Tout était oublié. Plus de jalouses rancunes, plus de haines, plus de p;.rtis. La ville tout entière n'avait plus en ce moment qu'un seul sentiment, qu'un seul cœur.
Que fut-ce donc, lorsque le boucher Kistler parut à son tour devant l'amas ruisselant des dons patriotiques, et, détachant .^on bougequin, s'écria :
— Il ne sera pas dit que je serai le dernier. Je jette aussi dans le tas toute idée de discorde, et dimanche prochain, j'y joindrai le prix de la viande qui, durant toute la semaine, sera vendue à mon étal. Ainsi feront tous les autres marchands. N'est-ce pas ?
— Oui î oui I s'écrièrent tous les bourgeois, au premier rang desquels Johan, Kirschoff, Hohenlock.
Puis, un ouvrier s'avança, s'engageant au nom de tous, pour une semaine de salaire. Puis, des campagnards, pour denrées et bestiaux. Puis, les deux pèlerins, déposant leur obole. Puis, le vieux trésorier Frankly, déclarant qu'il n'avait jamais encaissé richesses avec plus de joie. Puis, enfin, le poète Veit-Weber.
Il portait une magnifique écharpe brodée d'or, dont Fribourg venait de le gratifier en récompense de sa dernière chanson ; il en fit joyeusement b sacrifice, accompagné de ce mot :
— Je ne garde que mon épée pour prendre part à vos victoires... et ma harpe pour les chanter ! .
Pendant ce temps-là, du haut des marches, Diesbach avait appelé du regard Kistler. Il lui prit la main^ il la plaça dans celle de Bubenberg, en leur disant à tous deux :
— Que vos efforts se réunissent ainsi que vos mains, se confondent ainsi que vos donsl... Une résistance énergique... une dernière victoire... et les rois étrangers perdront tout espoir de vous dompter... Mon Dieu !... faites la Suisse libre I
Une contraction douloureuse agitatout son corps. Un fiot de sang lui vint aux lèvres. Il chancela, se débattit i^n instant, parvint à crier encore : Vive Berne !... Et, comme si son âme se fût envolée en emportant ce dernier vœu vers le ciel, il tomba.
Nicolas de Diesbach était mort.
Tant sous le porche que sur la place, nobles, bourgeois et peuple, tout le monde s'agenouilla, priant pour le grand citoyen que venait de perdre la patrie.
Les cloches, en ce moment, sonnaient à toute volée. Le clergé sortit, entourant le cadavre que, jusqu'alors, Scharnachthal avait soutenu.
Il s'approcha de Bubenberg, il- lui dit :
— Il faut à Diesbach de glorieuses funérailles. Quand entrons-nous en campagne ?
— Dès demain I
A quelques pas de là, la jeune allé vêtue de blanc venait de s'éfvanouir aux bras de sa robuste compagne, qui, tout en. lui prodiguant les soins d'une sœur dévouée, la protégeait contre la foule par laquelle la cathédrale était envahie.
Les deux pèlerins se trouvaient rapprochés de ce groupe. ^
— Ami François, dit Fun d'eux, bien que je n'aie guère compris, il me semble que ces gens-là sont invincibles.
— Invincibles ! répondit l'autre. Et tiens, regarde... ne dirait-on pas que voici leur bon ange ?
Il avait désigné la ieune fille évanouie.
En ce moment, un moine de Tordre des Augustins, arriva près d'elle, et lui fit respirer un flacon qui parut la ranimer aussitôt.
L'Augustin se rejeta vivement en arrière, mais le cou tendu vers la jeune fille, et, du regard, interrogeant avec anxiété son visage.
Bien qu'il se tînt voûté, c'était un homme de taille colossale. Sous son scapulaire noir, sous sa longue robe blanche, on devinait la maigreur que donne l'austérité, mais sans rien ^ter à la force. Il devait avoir des muscles d'acier. Tout à l'heure, lorsqu'il fendait la foule, rien ne lui résistait. Une simple pression de la main, et les plus corpulents, les plus vigoureux, se trouvaient aussitôt écartés de sa route. Quant au visage, il se trouvait presque entièrement caché par son capuchon ; on n'en distinguait qu'une longue barbe fauve et de grands yeux très doux.
Toujours à reculons, lentement, il finit' par s'age*
Il . - . ....-■■ — - . -^
nouiller dans une niche encore vide. La jeune fille, qu'il n'avait cessé de regarder, fut contrainte par le flot envahissant des fidèles, de reculer à son tour, vers le même endroit, tout auprès de lui. Il profita de ce moment pour saisir un pli de sa robe blanche et le porter à ses lèvres.
Puis, comme les deux filles adoptives de Diesbach disparaissaient enfin dans Téglise, le regard tourné vers elles, il joignit les mains et' se mit à prier.
Un frôlement quelconque fit alors tomber son capuchon. Son visage apparut un instant, inondé de larmes.
— Etrange I murmura celai des deux pèlerins que l'autre venait d'appeler l'ami François. Quel est donc ce moine?... et quel intérêt si passionné peut-il prendre à cette jeune fille ?
— Il n'est pas le seul, répondit son compagnon en le poussant du coude. Regarde donc ce gentil damoisel au pourpoint violet, à la plume blanche. Lui aussi, lui surtout, il n'a pas quitté des yeux ce bon ange de Berne: Et quels yeux I Oh ! j'en jurerais, quant à celui-là, c'est de l'amour.
— Mais de qui me parles-tu, Troussecaille ?
— Eh I par mon bourdon I de ce beau galantin que voici tout justement là-bas, su^ son passage, et lui offrant l'eau bénite. Au fait I c'est particulier... je crois le reconnaître. Et toi ?
François Villon eut peine à retenir un cri d'étonnement.
Ce damoisel, cet amoureux, c'était le jeûne duo René de Lorraine.
Eôrmf^e et Magdalena.
Tels étaient les noms des deux filles adoptives de Diesbach.
Quelques jours après sa mort, dans sa maison, elles étaient assises toutes les deux auprès de la fenêtre d'une vaste chambre, lambrissée de chêne jusqu'à moitié de sa hauteur, au-dessus tapissée de serge violette.
Cette même tenture masquait également le plafond. A cette époque encore, dans presque toute l'Europe, le violet était la couleur du deuil.
Violettes étaient les jupes des deux jeunes filles, avec un large ruban de velours noir en bas. Noir leur corselet bernois avec une bande de velours violet. Au-dessus de cette espèce de demi-cuirasse féminine, une haute guimpe ou chemisette plissée. Les manches descendant jusqu'au poignet, étaient aussi de toile blanche et très empesée. Une sorte d'épaulette, une sorte de brassard mi-partie de velours et de laine, mi-partie violet et noir. Pour rattacher l'épaulette à la pointe supérieure du corset, de fineà chaînes d'argent. Des broderies aussi d'argent sur le petit bonnet à trois pièces, de mêmes étoffes et couleurs alternées, qui coiffait leur abon-
dante cbeyelure dont les longues tresses, entremêlées de laine et de velours pareils au reste du costume, tombaient jusqu'à leurs talons.
Ce sévère habillement seyait également bien à la beauté si différente des deux orphelines.
Magdalena, — c'était Paînée, c'était la grande, — avait une vingtaine d'années tout au plus. Sa haute taille, la vigueur qui se révélait dans toute sa personne, étonneraient de nos jours. On ne s^en étonnait pas alors, surtout parmi la nation suisse, cette race de géants. Du reste, nous n'inventons pas ; le portrait de Magd^ena se trouve à la bibliothèque de Berne, avec son chaperon et ses gros gants de chamois. On admire la beauté, la douceur qui s'allient à cet épanouissement de force. Des cheveux épais, ondulés de nature, d'un beau brun mordoré ; une carnation hâlée, mais saine et fraîche ; des traits réguliers comme ceux d'une statue antique ; un regard ouvert et franc, mais tempéré par un certain étonnement naïf ; un grand air d'énergie et de bonté ; de la grâce même et du charme, le charme des grandes cimes alpestres* losYoung-Frau devaient être les dignes compagnes, les dignes mères des paladins du temps dé Charlemagne.
Edwige, sa compagne, offrait avec elle un contraste frappant. Non pas qu'elle fût petite et frêle. A côté de toute autre que Magdalena, elle eût paru grande aussi. Ce n'est pas sans raison que nous l'avons comparée, dans le précédent chapitre, à la Marguerite de Gœthe. Elle était svelte, gracieuse et blpnde, blonde comme l'or des blés à moitié mûrs. Le lait n'est pas plus blanc que sa douce figure et
ses fines mains n'étaient blanches. Avez-vous quelquefois remarqué la rose des haies ? C'est ainsi que ses joues étaient roses. Un peintre idéaliste, Fra Angelico lui-même, eût trouvé dans ses traits, dans ses grands yeux bleus rêveurs, dans son adorable sourire, la réalisation de son idéal. Jamais rien d'aussi parfait, rien d'aussi chaste, rien d'aussi pur n'était sorti des mains de Dieu. C'était la jeunesse dans l'épanouissement de sa virginité printaniôre ; plus qu'une femme, presque un ange, la Vierge suisse. En ce moment, assise sur une basse escabelle, un coude sur le genou de Magdalena, la tête renversée contre sa poitrine, les jeux tout en pleufs, elle lui disait :
— Ainsi donc, cousine, pour la seconde fois nous voici seules dans la vie I
— Courage I enfant, lui répondit l'autre. A Dieu ne plaise que je sois ingrate envers celui qui nous a servi de père I Moi aussi, je le vénérais, je lé regrette et le pleure. Mais la solitude ne m'efîraye pas. Je me sens assez forte pour nous protéger toutes les deux, ma sœur !
— Oui, sœur I Donne- moi ce nom, répondit Edwige en lui jetant au cou ses deux bras. Je sais que tu m'aimes, et je t'aime. Mais toi du moins, tu as connu CI3UX qui t'ont donné le jour I
• — Et c'étaient de braves gens I répondit avec fierté Magdalena. Lorsque les seigneurs d'Autriche tentèrent une dernière fois d'asservir les Waldstœtten, ils partirent tous les deux, ma mère comme mou père, afin de défendre les frontières d'Unterwald. J'étais toute petite alors, mais je les vois encore.
Lui, brandissant sa grande épée; elle, armée d'ane faux. On les rapporta tous les deux dans notre chalet, vainqueurs, mais enlacés dans la mort qui les avait frappés du môme coup. Oh I c'est bien leur sang qui fait battre mon cœur. Diesbach nous avait secourus, sauvés. Il m'emmena, m'adopta, m'éleva, me chérit comme sa ûlle. Fasse le doux Jésus que je paisse m'acquitter un jour envers son ûls I Edwige murmura tout bas ce nom :
— Kilian. I Magdalena poursuivit :
— Ce sont de ces dettes que nous aimons à payer, nous autres enfants des montagnes !
Et, toute frémissante d'une généreuse impatience, son regard avait brillé comme celui d'un héros !
— Oh ! je t'aime et t'admire ainsi, ma vaillante ! dit en l'embrassant sa compagne. Mais moi, je ne suis qu'une timide jeune fille, n'ayant de force qu'en son cœur. Ma reconnaissance envers Diesbach le remplissait tout entier. Je n'ai jamais connu ni mon père ni ma mère. J'étais encore au berceau lorsque Diesbach m'a recueillie. Où cela ? Comment ?... Je ne le sais môme pas.
— Tu Je sauras un jour, répondit Magdalena. Le jour où quelqu'un viendra te demander en mariage, le jour où tu pourras ouvrir ce cofiret que Diesbach a remis entre mes mains, mais à la condition d'en garder la clef jusque-là. Il renferme sans doute la preuve de ta naissance et l'histoire de tes parents.
— Oui, dit Edwige. Mais c'est du moins une consolation de connaître son pays, de se rappeler un nom, un visage. Tout à Theure en me parlant de
98 Mî9 COMPÈRES DU ROY
ton père et de ta mère, ne me disais-tu pas : < Je crois les voir encore. > Moi, je n*ai pas môme ce bonheur. Et cependant, que de fois, par la pensée, en rôve, mes yeux se sont efforcés de voir à, travers ce brouillard qui m'environne I Sans cesse, dans ma prière, je demande à Dieu de m'envojer une révélation du passé, un indice quelconque, une confuse image. Kilian aussi s'en est inquiété. Nous en avons parlé bien souvent.
— Pauvre Kilian I reprit Magdalena, ami dévoué, noble frère, quelle ne va pas être sa douleur en apprenant la mort de son père qu'il aimait tant ! Il était parti trois jours avant l'heure fatale... Il commande nos jeunes hommes du côté du Valais. Ah ! j'appréhende surtout son désespoir lorsque lui parviendra la triste nouvelle !
— Pauvre Kilian ! répéta Edwige,il sera seul alors, loin de nous, qui l'aurions consolé. Les larmes sont moins amôres alors qu'on peut pleurer ensemble ! Mais, qui sait ? peut-être senti ra-t-il le besoin de venir pleurer avec nous, peut-être viendra-t-il ?
— Si son devoir le lui permet, répliqua Magdalena. Kilian est un Diesbach, comme tous les Diesbach esclave du devoir. Le nôtre est de rester ici, le nôtre est d'attendre.
Edwige soupira tristement.
Puis, comme un battement d'ailes passait devant la fenêtre :
— Les oiseaux du ciel sont bien heureux l murmura-t-elle ; le libre espace leur est ouvert. Ah ! 8'il en était ainsi de mon cœur, comme il s'envolerait vers lui !
Sa compagne ne répondit point. Son regard avait suivi le geste d'Edwige, et, sans doute, par la fenêtre, elle venait d'apercevoir quelque chose éveillant son attention, sa curiosité.
Elle se leva tout à coup, écarta le rideau. Puis, après un silence :
— C'est encore ce moine de Tordre des Augustins, dit-elle. Vois donc comme il regarde par ici. Hier, c'est lui qui t'a secourue, rappelée à la vie...
— En effet, dit Edwige, qui avait rejoint sa compagne. Tu me l'as fait remarquer. Mais la foule nous entraînait en ce moment vers le sanctuaire. J'ai regretté de ne pouvoir lui dire : merci. Pauvre homme ! Je le connais cependant ; plusieurs fois il s'est déjà trouvé sur mon chemin, avec la même émotion sur le visage, avec la même tendresse protectrice dans le regard. Un jour même... il y a bien dix années de cela, c'était dans le jardin du château de Diesbach. . . il m'apparut tout à coup, me saisit dans ses bras et me couvrit de baisers, comme avec un irrésistible élan de l'âme. Diesbach survint et parut lui adresser des reproches. Je ne compris pas bien, j'étais si enfant. Le moine aussitôt s'éloigna, pâle, chancelant, désespéré. Oh I je m'en souviens bien, de grosses larmes ruisselaient sur son visage. Il avait les mains jointes et semblait prier pour moi. Tiens ! comme maintenant encore. Je me sens tout émue... c'est étrange !
— Étrange I en eôet, dit Magdalena ; mais il noas a sans doute aperçues. Le voilà qui rentre dans l'église.
En ce même moment, un bruit de pas se fit en-
tendre dans la salle précédente, et, presque aussitôt une vieille servante entra, annonçant Tavojer Scharnachthal, accompagné de trois autres seigneurs.
Les deux premiers méritaient ce titre. C'étaient Adrien de Bubenberg et le jeune duc René de Lorraine.
Quant au troisième, le poôte Veit-Weber.
— Filles adoptives de Diesbach, dit Schamachthal, la ville libre de Berne, voulant continuer Toeuvre de celui qui vient de mourir pour elle, vous adopte à, son tour pour ses ûlles. De plus, suivant l'antique usage helvétien, qui permet qu'au lendemain même de la mort du père, ceux-là qui prétendent à la main de Torpheline viennent lui déclarer franchement et loyalement leurs intentions, trois prétendants s'offrent pour vous, Edwige... Ne rougissez pas, ne vous en offensez pas, mon enfant. C'est la coutume. Expliquez-vous donc, messieurs. La fille adoptive de Berne et moi, son représentant, noas vous écoutons.
Adrien de Bubenberg s'avança le premier, et dit :
— Vous me connaissez, Edwige. Je suis veuf mais assez jeune encore pour prétendre à fiancée telle que vous. Ma première femme fut heureuse chacun vous le dira. C'est une garantie pour qu'il en soit de môme de la seconde. Voulez-voug âf rg celle-là? ^^^
Et Bubenberg, après avoir salué, s'écarta n faire place à ses concurrents. Il était riche il m ^.^ noble, il était beau. Tout le monde le reconna' • pour le plus digne gentilhomme qui se r.Ax ^ contrer. ^*^* ''«•»■
LBS COMPÈRBS DU ROT 101
A son tour, le duc René s'avança; Jeunesse, suprême élégance, beauté de visage et beauté de Pâme, tous les dons qui font battre le cœur d'une femme, il les possédait. De plus, une couronne.
— Damoiselle, dit-il, je ne me suis pas encore permis de vous avouer mon amour ; mais cet aveu, je l'ai fait à ma mère. Elle vous attend, toute prêté à vous ouvrir ses bras. Voulez-vous être duchesse de Lorraine ?
Les jeux baissés, calme et simple, Edwige écoutait, une main dans celles de Magdalena qui souriait, non moins ûère du triomphe de sa sœur, que s'il -eût été. le sien.
Il ne restait plus à parler que Veit-Weber.
Sa franche et inspirée figure de poète-soldat, la flamme du génie qui brillait dans ses jeux, ladouble auréole de gloire à son front, tels étaient les seuls avantages dont il pût se targuer.
Aussi sa déclaration fut-elle simple et modeste. Mais il s'j révélait un sentiment si vrai, une passion si manifeste, que dès les premiers mots tous ceux qui l'écoutaient, même ses concurrents, en furent touchés.
— Edwige, dit-il, je ne suis seigneur ni prince. Ma couronne n'est pas d'or ; on n'j voit pas briller de pierreries. Quelques feuilles de chêne et de laurier. Fribourg ne me l'a pas donnée plus riche. Avec cela, ma harpe, mon épée, le chalet paternel, quelques champs et prairies . alentour, voilà toute ma fortune. Je ne suis qu'un pauvre chanteur; mais je TOUS aime sincèrement. Si vous m'accordiez la prè* férence, toutes les heures de ma vie seraient em-
plojées à TOUS en témoigner ma reconnaissance. Voulez-vous être la compagne du poète ?
Au moment même où la jeune ûUe allait enûn répondre, un nouveau personnage apparut tout à coup sur le seuil.
C'était un jeune homme triste et pâle. Par-dessus son vêtement de deuil, un simple tissu de mailles de fer.
Au bruit de son pas, Edwige avait tout à coup relevé la tête. En le reconnaissant, un cri de joie s'échappa de ses lèvres. Puis, tout éperdue, toute confuse, elle alla tomber dans ses bras, sur sa robuste poitrine, en murmurant ce nom :
— Ah I Kilian I Kilian !
C'était le fils de son père adoptif, c'était Kilian de Diesbach.
— Messieurs, dit l'avoyer Scharnachthal aux trois prétendants, c'est le cri du cœur que vous venez d'entendre. Notre fille s'est prononcée. Il est de ces pures affections d'enfance devant lesquelles tout homme d'honneur doit s'incliner. Eloignonsnous.
Tandis qu'ils se retiraient, tandis qu'Edwige passait aux bras de Magdalena, lui-même il s'avança vers Kilian de Diesbach, et, lui serrant la main, l'instruisit en quelques mots de ce qui venait d'avoir lieu dans la maison de son père.
— Je remercie la ville de Berne de ses généreuses intentions, répondit-il, mais mon glorieux père revit en moi. Tant que Dieu ne m'enverra pas le rejoindre, ses deux filles adoptives, mes deux sœurs n'auront besoin d'autre que moi. Notre tante est
abbesse des Bénédictines de Fribourg ; c'est auprès d^elle que Magdalena et Edwige iront passer le temps de leur deuil, du moins jusqu'à la un de la guerre. Encore une fois, Scharnachthal, merci I En se retirant le dernier, le poète Veit-Weber avait entendu la conclusion de cette réponse.
— Fribourg I murmura-t-il avec joie, elle sera à Fribourg.
Adrien de Bubenberg s'éloignait d'un pas ferme et calme. Son offre avait été surtout un hommage rendu à. la mémoire de Nicolas de Diesbach, son ancien adversaire politique.
Quant au jeune duc^ les traits contractés, la pâleur sur le visage, il regagna son logis, et là se laissant tomber sur un siège, la tête plongée dans ses deux mains, avec un sanglot convulsif :
— Perdue I s'écria-t-il, perdue à jamais I Et cependant, 6 mon Dieu, comme je l'aimais I... comme je Taime !
FridoUn.
Après Notre-Dame de Lorette et Saint-Jacques de Compostelle, Einsiedeln est incontestablement le pèlerinage le plus fréquenté de l'Europe.
Durant la belle saison, des foules innombrables
s'y trouvent réunies. Môme en hiver, on y voit monter de pieux voyageurs.
Ce jour^là, malgré le froid, malgré la bise, trois pèlerins gravissaient le sentier recouvert d'une épaisse couche de neige. Il était diflâcile de les reconnaître, tant leurs grands chapeaux étaient rabattus sur leurs oreilles, tant ils s'enveloppaient dans leurs longues robes, le dos voûté sous la pèlerine et les deux mains dans les manches.
— Brrr ! fit tout à coup la voix de Troussecaille... Brrr I Je commence à geler, je vais prendre!... et toi donc, mon pauvre François, ta barbe, tes cils, tes sourcils sont couverts de givre. Ton nez... ton nez lui-môme n'est plus qu'un glaçon.
— Le fait est, convint philosophiquement Villon, que le temps ne serait pas favorable pour aller aux noisettes.
— D'autant plus, reprit l'ami Martin, qu'il n'y a pas le moindre noisetier. Pas un arbre, pas un buisson. La terre nue. Ah ! pardon, je me trompe : elle a un fameux manteau de neige. Et dire que voilà déjà plus de trois heures que nous grimpons dans cette thébaïde glacée, sans apercevoir une créature vivante, sans même entendre un chant d'oiseau. Montagne damnée I affreux, voyage !
A ces derniers mots, le troisième pèlerin protesta.
— Une montagne bénie I se récria-t-il, un temps superbe... voyez plutôt, voyez !
— Il a raison, dit le poète. Oh I c'est vraiment splendide !
On venait d'atteindre une sorte de plateau d'où se découvrait un sublime et féerique spectacle : des
lacs, des vallées, des groupes et des files de montagnes à perte de vue, des bois de sapins suspendus à. leurs flancs, des glaciers à. leurs crêtes, et tout cet horizon, tout ce panorama revêtu de blanche hermine, constellé de cristaux et de diamants qui scintillaient, chatoyaient sous les feux obliques d'un vif et rouge soleil, ûambojant au milieu d'un ciel incroyable de pureté sans un seul nuage.
— Par les cornes du diable I j'en conviens, s'écria Troussecaille à son tour,c'est mirifique I Mais brrr I .-, . ça donne la chair de poule rien que de regarder. Dites- moi, Tami, sommes-nous loin du couvent ?
— Une heure encore de montée, puis nous arrivons.
— Vous en êtes certain, n'est-ce pai... comme aussi de la route à. suivre ?
— Per Bacco I je la connais bien. Voilà cent fois et plus que j'accomplis ce même pèlerinage.
— Pour vous-même ?
— Et pour tous ceux qui veulent bien me confier leur vœu. Je suis pèlerin par procuration ; je guide au besoin les autres. Si je ne m'étais pas rencontré sur votre chemin, vous vous serioz infailliblement perdus. Couiage l
Une demi-heure se passa. On montait, on montait toujours. Le sentier s>scarpait de plus en plus. Parfois même il disparaissait complètement sous . des vagues de neige roulées par la bise et que la froidure rendait immobiles.
Cependant le guide poursuivait sans hésitation son chemin, comme le retrouvant à des indices connus de lui seul.
— Tenez ! dit-il tout à coup, voyez-vous là-haut, gur la droite, ce point brillant qu'enflamme le soleil couchant ?... C'est la grande croix d'or qui surmonte Téglise.
— Une croix d'or qu'on aperçoit d'aussi loin I Le monastère est donc très riche ?
— Très riche et très antique. Il fut fondé sous le règne de Charlemagne par un saint anachorète, le sage et divin Meinrad...
A peine le guide venait-il de prononcer ce nom qu'un cri soudain de Troussecaille l'interrompit : " — Oje !... quel est ce blanc fantôme qui semble accourir vers nous ? ' .
— Un fantôme ? non, un novice dans sa robe blanche... le jeune frère Fridolin... je lo reconnais maintenant.
L'adolescent qu'on venait de nommer ainsi s'approchait rapidement, la robe retroussée dans la ceinture, afin de pouvoir mieux courir. Il avait de quinze à seize ans, l'air alerte et doux, un charmant visage, animé par la course, animé par la joie.
Cette joie était si vive que tour à tour, mais avec une dégradation d'espérance, il se précipita vers chacun des trois voyageurs comme tout prêt & lui sauter au cou.
Puis, après avoir regardé le troisième :
— Oh ! murmura-t-il tout consterné, tout polissant ; oh I ce n'est pas encore lui I
— Lui I Qui donc ? demanda le guide.
Et, comme le novice ne répondait point :
— Quel est donc, petit frère Fridolin, celui que nous paraissons attendre avec tant d'impatience ?
— Assurément, ce n'est pas toi, Bartolomeo, répliqua le novice d'un ton mutin. Faut-il raconter à tes compagnons la légende de saint Meinrad, ou bien la leur as-tu racontée toi-même ?
— Santa Madona I je ne me permets pas d'aller sur vos brisées, signor Fridoliu, C'est à vous que revient d'ordinaire cet honneur. Acquittez-vous-en, s'il vous plaît I
Déjà l'on s'était remis en marche. L'adolescent interrogea du regard les autres pèlerins. Villon, qui se sentait intéressé par son avenante jeunesse, lui mit la main sur l'épaule et répondit :
— Voyons la légende, mon ami ; ce nous sera plaisir que l'entendre de votre bouche.
Fridolin ne se fit pas prier. Mais sa pensée semblait ailleurs, lorsque, machinalement et du ton de l'enfant qui répète une leçon familière, il commença :
— Einsiedeln n'était alors qu'un désert et s'appelait Finisterwald. Un noble seigneur de la maison de HohenzoUern, un saint anachorète, saint Meinrad, y voulut finir ses jours dans la solitude, en les consacrant à, la garde d'une petite Vierge noire que lui avait donnée sainte Hildegarde^ abbesse de Zurich. En l'an 861, deux voleurs, deux meurtriers, deux infâmes, assassinèrent le vieil ermite. Ils se croyaient certains de Timpunitô. Aucun homme n^avait pu les voir. Deux corbeaux, apprivoisés par le saint homme, les avaient vus. En croassant, en battant des ailes, ces deux corbeaux les poursuivirent jusqu'à Zurich, où leur châtiment s'accomplit.
Troussecaille se permit de murmurer & demivoix :
— Si jamais je deviens riche et que j'aie peur des voleurs, j'apprivoiserai des corbeaux*. • tput en ajant soin de populariser l'aventure.
Déjà Fridolin poursuivait :
— La cellule du saint,, bien qu'inhabitée, n'en continua pas moins de recevoir la pieuse visite des paysans d'alentour. Six ans plus tard, un second ermite s'y établit, appela des compagnons. Un monastère enfin s'éleva» Une église. La veille du jour où l'évoque de Constance devait la consacrer, à minuit^ il fut réveillé par une musique céleste. Bientôt une voix se fit entendre, annonçant que la dédicace du lendemain devenait inutile ^ en ce moment Jésus- Christ lui-même, assisté des saints et des anges, s'acquittait de ce soin. Pour perpétuer le souvenir d'un si beau miracle, le pape accorda des indulgences à tout pèlerin qui visiterait la Vierge noire, Notre-Dame des Ermites.
Comme le novice achevait sa légende, on arriva devant le monastère.
C'était une vaste et sombre construction aux assises de pierres grises, aux grands toits formés de grosses solives et de tuiles en bois de sapin. Çà et là, de lourdes pierres, afin que le vent ne décoifiat pas l'édifice.
A droite, l'église surmontée de la grande croix d*or, presque un monument. A gauche, la grande porte ogivale du couvent, au-dessus de laquelle une noire madone.
Fridolin s'efîaça pour livrer passage aux trois pèlerins. Puis, tandis qu'ils passaient devant lui, se retournant vers la route :
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— Allons I fit-il avec un soupir, ce n'est pas encore aiyourd'hui qu'il viendra !
— Celui que vous attendez ? murmura Villon.
— Oui ! répondit Fridolin comme suivant sa propre pensée, oui, frère Starck.
Le poète tressaillit tout à coup. C'était le nom du moine auquel l'envoyait Louis XI.
— Frère Starck 1 s'écria-t-il.Il n'est donc plus ici ?
— Hélas 1 non.
— Qu'est-il devenu ?
— L'abbé vous le dira peut-être. Il ne veut pas me le dire à moi I
— Alors, mon jeune ami, conduisez-moi vers l'abbé ; il faut que je lui parle àlui-môme à l'instant.
— Et le souper I se récria vivement Troussecaille.
— Va toujours, je te rejoins.
Fridolin venait d'indiquer un long corridor qui s'ouvrait sous la voûte. Villon le fit passer devant et s'empressa de le suivre.
Le novice avait paru frappé de l'émotion que venait de manifester celui qu'il conduisait. Une ardente curiosité s'alluma dans ses grands yeux, tour à tour hardis et timides. A chaque pas il retournait la tête comme désirant interroger, comme n'osant pas encore. A la fin, il s'y décida.
— Pèlerin, vous connaissez donc le frère Starck?
— Non, mon enfant. Mais j'arrive de bien loin pour le voir. Il faut que je le voie.
— Vous serez bien heureux, vous !
Et, sous la paupière du novice, une larmedéborda.
— Ah ! ça, dit Vijlon, mais tu l'aimes donc bien, mon enfant?
— Si je Faiine I répondit Fridolin avec Tenthousiasme du cœur, si je Taime, le frère Starck ! Il fut si bon pour moi !
— Comment cela ?
-^ Je vous le dirai plus tard. Voici la cellule abbatiale.
Le novice frappa d'une certaine façon discrète. La porte s'ouvrit comme par un ressort intérieur.
— Soyez très respectueux, dit le novice, les abbés d'Einsiedeln sont princes I
La cellule était vaste, mais d'un aspect austère. Sous les pieds, une épaisse natte de jonc. Sur les murailles, au plafond, un lambris de sapin noirci et brillant comme Tébône. Pour tout ornement, deux triptyques de sainteté, une sorte de panoplie composée de la crosse abbatiale, d'une arquebuse, d'un iléau d'armes et d'une grande épée à deux mains, le tout surmonté d'une couronne ducale. En regard, un bénitier de porphyre au pied d'un christ d'ivoire.
Une seule fenêtre en ogive. A droite, l'étroite et rustique couchette de saint Meinrad ; à gauche, un grand poêle de faïence grise avec des dessins bleuâtres représentant les principales scènes de la Passion. Ce poêle, presque de la hauteur de la cellule, était flanqué d'un large fauteuil de même nature, de même couleur, et qui faisait partie intégrante de cette espèce de monument. Vers lafenêtic, un antre fauteuil à dossier, une table, sur laquelle des manuscrits, un timbre, une écritoire. Près de la couchette un prie-Dieu ; çà et là quelques escabeaux. Tous ces meubles en chêne déjà bruni par le temps.
Le prince-abbé était seul. Assis auprès de la table,
accoudé sur l'un de ses angles, il lisait , à la pâle clarté d'une lampe à trois becs, une Bible imprimée, la première sans doute qui fût entrée dans le couvent d'Einsiedeln.
C'était un magnifique vieillard, au visage apostolique, à la longue barbe blanche qui retombait jusqu'à sa ceinture.
— Père, dit le novice en saluant, les deux mains croisées sur sa poitrine, voici un pèlerin étranger qui souhaite vous entretenir... et c'est à propos du frère Starck.
Le supérieur avait relevé la tôte ; il fit signe au novice de s'éloigner,
Fridolin obéit à regret, recula sans bruit jusqu'à la porte, l'ouvrit et la referma, mais sans sortir. Il venait de se blottir alertement derrière la tapisserie.
Villon, d'ailleurs, le masquait de sa haute taille. Avançant à son tour, il s'inclina devant l'abbé.
— Ainsi donc, demanda celui-ci, c'est le frère Starck que vous venez chercher parmi nous ?
— Telle était effectivement ma mission, répondit le poète. Mais je viens d'apprendre qu'il n'est plus à Notre-Dame des Ermites.
— On vous a dit vrai, mon fils. Le frère Starck était possédé de la généreuse impatience du dévouement. Dans l'espoir de se rendre plus utile ailleurs, il a voulu nous quitter ; j'ai dû le laisser partir.
— Mon père, me sera-t-il permis de demander ce qu'il est devenu, où je puis le rejoindre?
L'abbé dirigea vers le pèlerin un de ces regards qui savent lire jusqu'au plus profond des âmes. Puis, il répliqua :
— Je ne dois répondre qu'à celui qui me présentera certain signe attestant sa mission.
Villon plaça sa main sous la clarté de la lampe, . et montra la fleur de lis au milieu du chaton de l'anneau de fer.
— C'est bien, fit aussitôt le supérieur, je sais qui vous envoie. L'heure est venue, n'est-ce pas? Pauvre Starck! il l'attendait depuis longtemps... Il sera bien heureux I
— Alors, reprit Villon, pour ne pas le faire attendre davantage, veuillez médire immédiatement où je puis l'aller trouver ?
L'auguste vieillard secoua sa tête, non moins chargée de frimas que la montagne au sommet de laquelle s'élevait son couvent. Puis, d'une voix grave et lente :
— Mon fils, avez-vous entendu parler de ces héroïques serviteurs^du Christ, qui, Sur le passage le plus élevé des Alpes, par d'étroits sentiers, au bord des précipices, au milieu d'une tempête de neige, bravant l'avalanche, un falot dans la main, un chien leur montrant la route, s^en vont nuit et jour, môme dans la saison la plus cruelle, s'en vont criant à travers la montagne, à travers la mort : < Par ici ! par ici, mes frères ! » C'est là, c'est au grand Saint-Bernard, que notre ancien compagnon de prières a voulu mieux encore employer son zèle, son courage et sa force.
« Dites-lui bien, ajouta le vieillard, qu'on aime ici son souvenir, et que, particulièrement, chaque jour, je le bénis. Mais, je dois vous en prévenir, mon (ils, la route est longue, et, surtout en cette saison, des plus périlleuses.
— N'importe, répliqua Villon, j'ai promis ; j'irai.
— Au moins, reposez-vous ici quelques jours; reprenez des forces.
— Merci, mon père. Il attend ; vous l'avez dit vousmême. L'heure est pressante. Je partirai dès demain,
A peine le poète achevait-il ces mots, que Fridolin, se précipitant aux genoux de Tabbé, s'écria :
— Oh ! je vous en supplie, mon père, laissez-moi partir avec ce pèlerin I permettez-moi de rejoindre enfln frère Starck !
Le vieillard abaissa vers l'enfant son regard sévère.
— Eh quoi I vous étiez resté là ? Vous nous écoutiez I
— Je n'ai rien entendu, répliqua vivement le novice, sinon qu'on va partir vers celui dont l'absence m'a rendu si malheureux I Mais rappelez-vous donc, c'est lui, c'est frère Starck qui m'a recueilli, amené dans ce couvent, instruit dans la crainte et dans l'amour de Dieu. C'est comme un père pour moi. Ah î si je ne pars pas aussi, j'en mourrai I
Le pauvre novice se traînait aux pieds de l'abbé, les mains jointes, le regard suppliant, le visoge ruisselant de pleurs.
Le vieillard en parut enfln touché. Il se prit à sourire, et se retournant vers le pèlerin, il lui de-
.manda :
— Vous chargeriez-vous de conduire cet enfant?
— Volontiers, répondit Villon.
— Oh I quel bonheur 1 s'écria Pridolin, je vais donc enfin le revoir l
Déjà tout impatient de partir il était debout, bondissant de joie.
— Tout beau I fit Pabbé, nous n'en sommes pas encore là, Fridolin. Bien que votre vocation ne me semble guère être le cloître, bien que j'aime mieux vous ouvrir la cage plutôt que de vous voir briser vos ailes contre ses barreaux, un si rude voyage, en cette saison surtout, m'effraye pour votre jeunesse, et...
— Oh ! ne craignez rien, mon père, interrompitil , je me sens fort et je suis brave I
— Trop brave peut-être. Enfin, je réfiéchirai. Revenez me trouver dans une heure... et présentement, reconduisez cet étranger vers ses compagnons. Qu'ils soient traités de notre mieux... Ah I j'y songe, tout à l'heure, par cette fenêtre, il m'a semblé reconnaître avec vous le pèlerin Bartolomeo. Il est du Valais. Ce serait un guide précieux ; tâchez de vous entendre avec lui.
Quelques instants plus tard, c'était affaire faite. Le lendemain, dès l'aube naissante, la joyeuse voix de Fridolin réveillait les deux pèlerins.
-r- Je parsl... je pars avec vous. Allons vivement !.,. en route!
Presque au môme instant, Bartolomeo rentra.
— Hein! quel beau temps? lui dit- le novice.
Cojnme le soleil brille et quel ciel clair !
— Trop clair ! répondit le guide en hochant la tôte. Ne voyez-vous donc pas là-bas, vers le nord, ce point noir de l'horizon ?
— Eh bien, après ?
— Mauvais signe I
De l'un à Tautre oonvent.
Dans la cour, deux traîneaux se trouvaient attelés.
— Ce sont ceux du couvent, expliqua le supérieur. Chaque semaine ils nous remontent de Schwitz toutes nos provisions, et par conséquent, comme vous le voyez. Ils descendent à vide. Une bonne occasion pour vous, Allons, profitez-en... Dieu vous garde l
Puis, s'adressant à Fridolin, l'embrassant une dernière fois :
— Adieu, mon enfant, lui dit-il ; j'ai peut-être tort de te laisser partir. Pour nous-mêmes d'abord, c'est notre gaieté qui s'en va. Quant à toi, où que ton destin t'emporte, moine ou soldat, heureux ou malheureux, n'oublie jamais qu'il te reste des amis à Notre-Dame des Ermites, et qu'au départ, par mes mains, tous ils t'ont béni... comme également le frôre Starck, auquel tu vas porter ce même témoignage de notre constante amitié. Adieu !
Fridolin s'était agenouillé. L*abbé lui imposa les mains sur le front. En même temps, celle de tous les autres religieux s'étendaient vers lui dans une bénédiction unanime.
Un sanglot souleva la poitrine de l'adolescent. Villon le prit dans ses bras. Les chevaax partirent au galop.
En moins d'une heure, glissant sur la pente rapide, les traîneaux arrivèrent à Schwitz.
De là, une -barque fut frétée jusqu'à Lucerne
Chemin faisant, Villon tenta d'obtenir quelques renseignements au sujet du mystérieux frère Starck.
Fridolin ne demandait pas mieux que de parler. Malheureusement, il ne savait pas grand'chose, sinon que frère Starck était très bon, très doux, d'une taille et d'une force prodigieuses.
Un jour qu'il fallait improviser un pont pour sauver 3e pauvres villageois que menaçait un torrent furieux, on l'avait vu seul, et sans autre secours que ses muscles, déraciner de grands sapins, puis les porter sur son épaule. Une autre fois qu'un ours gigantesque poursuivait des enfants épouvantés, il s'était jeté entre eux et le formidable animal, l'avait attendu de pied ferme et, bien que sans aucune arme, l'avait terrassé, étouffé dans ses bras.
Et vingt autres traits du môme genre, qui faisaient de frère Starck un héros légendaire, un autre Milon de Crotone.
En écoutant, Villon se disait :
— C'est bien mon sauvage champion qui, jadis, a si rudement étrillé toute la chevalerie du tournoi. Mais comment s'est-il fait moine ?
— Un secret chagrin, répondit le novice, qui, sans doute, avait entendu, deviné ces derniers mots. Frère Starck a l'air si malheureux I Mais comment? mais pourquoi ? Tout le monde l'ignore. Moi-môme
je n'ai pu rien découvrir. Et cependant j'ai bien cherché. Parfois, en dormant, il murmure un nom. Un nom de femme, je crois. On n'entend pas au juste. Durant de longues heures il reste assis, rêvant à je ne sais quoi, les yeux fixes, et, chose étrange^ toujours dans la môme direction, du côté de Berne.
— Berne ? répéta Villon avec étonnement.
— Certain jour, poursuivit Fridolin, le 17 mai, il s'enferme dans sa cellule, jeûnant et priant vingtquatre heures durant. Parfois il disparaît une semaine, et, quand on le revoit, c'est comme une résurrection. Il semble encore plus grand., Ses yeux brillent, son front rayonne. Il rapporte en lui comme une provision de joie pour toute son année. Mais cette provision s'use bien vite. Pauvre frère Starck I II lui taudrait de robustes travaux, des fatigues ou des batailles. Aussi je ne m'étonne plus qu'il ait quitté le paisible couvent d'Einsiedeln pour Pactif monastère du mont Saint-Bernard, et la robe de bénédictin pour celle d'augustin.
A ce nom, Trpussecaille eut un mouvement, comme frappé d'un rapprochement soudain.
— Oui, dit Villon, qui Tavait compris ; oui, c'est bien un frère augustin que nous avons remarqué sous le porche de la cathédrale.
Puis, s'ad ressaut à Fridolin :
— Dis-moi, mon jeune ami, quel âge paraît-il avoir ?
— Quarante ans tout au plus. En voilà douze que je le connais, depuis le jour où il m'a sauvé la vie.
— Comment cela ?
— Lors d'un écroulement de montagne qui avait écrasé notre village, tout le monde fut tué, hormis un enfant dont une poutre avait protégé le berceau. Frère Starck accourut dès le lendemain matin. Il aida ceux qui travaillaient à déblayer les débris, faisant à lui seul plus de besogne que tous les autre^s ensemble. Un cri parvint à son oreille. Il découvrit promptement le berceau. Cet enfant, c'était moi.
— Et que fit-il, alors ?
— Comme toute ma famille avait disparu, il me porta au couvent, me fit adopter par l'abbé, m'éleva, m'instruisit lui-même. Oh I c'est qu'il est savant I . . . surtout en fait d'armes et de guerre. Je ne le dis qu'à vous, gardez-m'en le secret ! Il m'a raconté maint combat, mainte prouesse... Plus encore, dans nos lointaines promenades à travers les bois, comme personne ne pouvait nous voir, il m'a rendu fort à sauter les larges fossés, à grimper aux grands arbres... voire même... mais vous ne me trahirez pas!... voire môme à tirer la fronde et l'arbalète, à manier la hache et l'épée. Oh ! oh 1 s'il le faut un jour, je puis devenir un bon soldat î
L'enfant s'était redressé, le front haut, l'œil étincelant, le visage animé d'une belliqueuse impatience. Décidément le prince-abbé avait eu raison de le dire : Fridolin n'était pas né pour faire un moine.
— Dis-moi, lui demanda Villon après un silence, n'as-tu pas remarqué, toi, qui as de si bons yeux, un bijou quelconque en la possession de ton père adoptif ?
— Oh I que si fait I répliqua le -malicieux novice,
un anneau de fer tout pareil à celui que vous avez au doigt. J'ai de bons yeux.
— Chutl dit Tivement le poète en portant le doigt à ses lèvres. Ce n'est pas tout d'être perspicace, ami Fridolin, il faut être discret.
— On s'en souviendra ; pardon 1 Mais voyez, les deux bateliers sont trop loin pour entendre, et Bartolomeo s'est endormi. Du reste, c'est un homme sûr.
— Vraiment?
— Un très honnête homme. Sa nombreuse famille habite Martigny. Pour la nourrir, il pratique deux métiers avec une égale conscience.
— Lesquels ?
— D'abord, ses pèlerinages par procuration ; secondement, son commerce d'ours.
— Il est chasseur d'ours 1
— Les vieux, il en vend la chair et la fourrure ; les jeunes, il les élève, les apprivoise et les instruit pour l'amusement des princes et seigaeurs d'alentour. Nous verrons en passant sa demeure. C'est fort curieux. Mais voici là-bas Lucerne.
Effectivement, la barque venait de doubler une dernière pointe faisant saillie dans le lac, et l'on apercevait, brillaht au milieu du crépuscule, un groupe de lumières.
Quelques instants plus tard, on débarquait.
Nous ne suivrons pas nos pèlerins durant tout ce long cheminement, comme disait Troussecaille. Transpoi*tons-nous de suite à la demeure de Bartolomeo.
C'était au-dessus de Martigny, sur un mamelon solitaire, à l'entrée de l'étroite passe qui conduit au grand Saint-Bernard.
Un rustique et sauvage chalet, aux trois quarts enseveli'sous la neige.
Bartolomeo venait de faire retentir la corne d'uroch qu'il portait à la ceinture.
Tout aussitôt la porte s'ouvrit.
Une demi-douzaine d'enfants joufflus et blonds, entièrement vêtus de peaux de bêtes, parurent sur le seuil^ et roulant dans la neige avec de grands cris de joie, accoururent se jeter dans les bras de leur père.
Puis, trois grands chiens de la plus forte espèce ; puis, deux jeunes oursons, ceux-ci se dandinant, ceux-là gambadant, pour fêter le retour du maître.
— Père, lui dit l'aîné de ses fils, vous arrivez bien. Il y a ce soir grasse chair au chalet. Hier, j'ai tué mon premier ours !
Bartolomeo ne put se défendre d'un mouvement d'orgueil ; mais en même temps, il avait tressailli.
— Fritz, répondit-il, je t'avais défendu... tu n'as pas l'âge encore... Enfin, puisque Dieu l'a permis, que son saint nom soit glorifié I j'amène précisément des convives. Entrez, compagnons.
Il les fit passer devant lui, tout en caressant tour à tour ses enfants, ses oursons et ses chiens.
Sa robuste compagne l'attendait à l'entrée de l'enclos. Longtemps ils se tinrent embrassés, tandis que tout le reste de la famille, à deux pieds comme à quatre pattes, tourbillonnait joyeusement autour d'eux.
On entra.
Le chalet, du moins la partie consacrée aux gens, se composait d'une seule et vaste pièce servant à tous les usages de la vie. De chaque côté, dans des espèces de niches, les lits, composés de mousse et de fou-
gôre, sur lesquels des peaux de bêtes. Vers le centre-, sur des pieux fichés en terre, quelques planches de sapin clouées avec des chevilles de chêne : c'était la table, flanquée de deux bancs de même sorte. Çà et là quelques billots de bois, un coffret pour les hardes, une armoire pour les ustensiles de ménage, des filets pour la pêche, des armes pour la chasse, un christ de bois blanc sur une croix de bois noir. Le tout éclairé, d'une part, par l'étroite fenêtre à petites vitres enchâssées de plomb, de l'autre, par la grande flambée qui pétillait dans l'âtre et léchait les flancs d'un vaste chaudron d'où s'échappait, avec force bouillonnements, une fumée des plus appétissantes.
A droite, de l'autre côté d'une porte à claire-voie, les bestiaux, qui, passant au travers leurs mufles humides, firent entendre un beuglement de bienvenue.
A gauche, dans un troisième compartiment, hermétiquement clos, celui-là, de sourds grognements.
Bartolomeo se prit à rire, d'un bon rire patriarcal,
— « Dieu soit loué I dit-il, tout va bien. Mais, présentement que chacun m'a dit bonjour à sa façon, un peu d'ordre ; nous avons ce soir des hôtes.
Les deux jeunes ours s'en étaient allés vers la gauche, grattant à la base d'une sorte de trappe s'ouvrant de bas en haut.
— Vous d'abord, mes mignons, leur dit-il, allez rejoindre vos frères aînés. Bonsoir !
Il venait de soulever la trappe ; il la laissa retomber aussitôt derrière les oursons qui s'étaient précipités vers leur tanière.
De formidables ragîssements ûrent trembler la cloison.
V— Aie I aïe I se récria Troussecaille, mais vous avez donc là-dedans, de l'autre côté de ces minces planches, toute une ménagerie ?
— N'ayez crainte, répliqua Bartolomeo, les ours valent mieux qu'on le prétend. Vous allez même trouver très bon celui qu'a tué Fritz, et dont, je présume, une cuisse achève de cuire dans cette marmite. Mais ce n'est pas assez, femme. Allons I vivement, des grillades sur ces braises ardentes, et sous la cendre les deux pattes de devant. Montre à ces étrangers ce que c'est que l'hospitalité valaisane.
La digne ménagère s'empressa d'obéir.
— Enfants, poursuivit le montagnard, allez à la grange chercher le foin pour la vache et préparer la pâtée pour les oursons ; les bêtes avant les gens, telle est la loi du bon Dieu.
Enân, tandis que les enfants disparaissaient à leur tour :
— Quant à vous, compagnons, dit-Il à ses hôtes, asseyez-vous sous la cheminée ; la cheminée avant la table.
Ce fut Troussecaille qui répondit, mais tout d'abord, par un éternument.
— Atchit! je crains un jacopin, qui est un fort rhume. Rien ne saurait plus me réchauffer. La moelle se âge dans mes os, mon dourage a des engelures, et je dois être plus vert que cive.
— Bah I ût gaiement Villon, nous en sommes à notre dernière étape.
— Oui, mais elle sera dure, voire même péril-
leuse. Bartolomeo nous en a prévenus... et Dieu sait qu'il ne s'émeut pas pour peu de chose I
— Ayez confiance, dit le guide ; si le temps se maintient au froid, nul danger.
— Mais, s'il se radoucissait ? demanda Villon. Bartolomeo s'en alla regarder à la fenêtre, et,
s'abstenant de répondre, il hocha la tête.
— Qui l'aurait cru ! s'écria Troussecaille, me voilà désirant de la glace.
— Oui, dit le montagnard, plutôt que de la neige. Pourquoi?... c'est qu'il y a les avalanches qui, parfois, engloutissent des caravanes tout en-, tiôres.
— Diable! vous n'êtes guère rassurant, l'ami I Combien de temps la montée ?
— En marchant bien, neuf heures. L'habitation la plus* élevée des Alpes. Tout prô« du ciel. Si les anges avaient la voix moins douce, on les entendrait chanter.
— Ouais I c'est plus haut que la butte Montmartre. .'. laquelle est cependant, au dire des Parisiens, l'un des pics les plus majestueux du globe.
— Combien de religieux dans le monastère? demanda Villon.
— Douze ordinairement. Mais depuis peu, treize. Fridolin, se penchant à l'oreille de Villon, murmura :
— Le treizième doit être le frère Starck.
•Bartolomeo poursuivit :
— De plus, quelques serviteurs appelés marronniers. Une meute de chiens. Vous savez, ces forts et grands chiens du Saint-Bernard, qui savent frayer
la route à travers Pouragan, sentir le voyageur enseveli sous la neige, et parfois môme y plonger jusqu'à lui. De bonnes bêtes I Rien que cette année, disent leurs maîtres, ils ont sauvé plus de deux cents malheureux.
— Ah çà ! demanda Troussecaille, il j passe donc beaucoup de monde? Moi, je croyais seulement à quelques Savoyards ou bateleurs traînant marmottes.
— Ami Martin, répondit Villon, vous ignorez l'histoire. Annibal, César, Charlemagne, Barberousse ont franchi le Saint-Bernard avec des armées. C'est la route des conquérants, sans compter ceux de l'avenir I Quant au passé, quant à Torigine... tenez, je lis dans les yeux de Fridolin qu'il veut bien nous en dire aussi la légende.
— Volontiers, dit le novice.
Et, le pied swr le genou, le menton dans s'a main, son charmant visage éclairé par la flamme, il commença en ces termes :
— Sous les Romains, c'était un temple à Jupiter qui s'élevait là-haut. Avec la religion du Christ, ce temple devint une hospitalière et pieuse demeure. Les Sarrasins la détruisirent. Une troupe de bandits s'établit dans ses ruines, dévalisant, rançonnant, massacrant les voyageurs. Personne n'osait plus passer par là, lorsqu'un jeune prêtre apparut, plein de courage et de foi. Il prêcha, convertit les brigands ; quelques-uns même devinrent ses disciples. ' D'autres religieux le rejoignirent, apportant chaclm toutcequ'il possédait. Le monastère se releva, grandit, ayant pour supérieur celui qui l'avait fondé. Vingt ans plus tard, une caravane y arrivait. Dans
cette caravane, un seigneur et sa femme, tout courbés sous le poids des ans. Ils paraissaient fort tristes. Ils dirent à Fabbé : « Nous pleurons notre fils, qui disparut il y a vingt ans, jeune, beau, riche, ayant tout ce qui peut charmer la vie, au moment de s'unir avec une compagne digne de lui. La veille môme du mariage, il s'enfuit, nous laissant une lettre dans laquelle il nous disait vouloir se consacrer à Dieu. Depuis ce jour, nous le cherchons vainement. Pas de nouvelles I »
L'abbé répondit en leur tendant les bras :
— C'est moi qui. suis votre fils Bernard^. Pardon de vous avoir affligés. Dieu m'avait choisi pour relever ici sa maison. Ma compagne, c'est la Charité ; mes parents, mes enfants, tous ceux qui passent et passeront par cette montagne. Son père et sa mère tout en pleurs l'embrassèrent en disant : « Tout est bien qui mène à Dieu I » Depuis, l'abbé Bernard est devenu saint Bernard, et la montagne a gardé son nom.
— C'est bien la légende, dit Bartolomeo. A table, maintenant, tout est prêt.
L'ours tué par Fritz faisait tous les frais du festin. Bouillon, bouilli, grillades, pattes rissolées sous les cendres, tout fut trouvé parfait, grâce à l'appétit aiguisé par le petit vin du Valais.
Aussitôt ses convives rassasiés, le guide leur conseilla le lit. Il fallait repartir au jour naissant. .
Chacun se blottit aussitôt dans Tespèce de boîte qui lui fut désignée, toute remplie de paille et de fougère.
Sur eux, leur hôte attentif étendit toute sorte de peaux et cou ver Vires.
Déjà Fridolin et Villon commençaient à s'endormir, et Troussecaille aussi, mais en se plaignant de ne pouvoir se réchauffer encore.
— Hé I notre hôte, murmura-t-il, est-ce que vous n'auriez pas quelque autre fourrure encore plus chaude que celles-ci ?
— Volontiers, répondit Bartolomeo, tout en souriant dans sa barbe grise.
Il alla soulever la trappe et sifflota d'une façon toute particulière.
Les deux jeunes oursons familiers s'empressèrent de sortir..
Leur maître n'eut qu'à montrer du doigt la couche de Troussecaille, ils y disparurent aussitôt.
— ■ Ah ! très bien, dit-il en s'endormant ; voilà mon affaire.
Le lendemain, dès qu'une première lueur éclaira le vitrail, le guide sonna le réveil.
Villon et Fridolin furent promptement debout.
Troussecaille ne bougeait pas encore.
— Allons ! allons donc, paresseux ; en route !
— Voilà I me voilà ! répondit-il avec un premier mouvement pour soulever sa couverture.
Sa couverture grogna.
— Grouins et museaux ! s'écria-t-il, des ours î... en manger, passe encore ; mais coucher avec eux ! . . .
Déjà le guide avait sifffé les oursons, qui regagnaient leur tanière.
Quelques instants plus tard on se mettait en route.
Le ciel était clair, mais la vallée brumeuse. Ca et là, des vapeurs suspendues aux flancs des mon-
tagnes, accrochées dans les sapins. Une froide bise soufflait, parfois môme avec des gémissements sinistres.
— Hâtons-nous I dit Bartolomeo. Au revoir , mes enfants... au revoir, femme. Oh I je vous aime bien, allez I... Faites une prière pour nous ; c'est la meilleure des escortes.
Et tandis que la famille entière s'agenouillait sur le seuil, il s'élança le premier vers la route.
De nos jours encore, en plein été, c'est une pénible ascension que celle du Saint-Bernard. Qu'on juge de ce qu'elle était alors, au mois de décembre!
Dès le point de départ, un sentier étroit, hasardeux, parfois interrompu, s'escarpe aux flancs de la montagne contre laquelle se brise, à d'eôravantes profondeurs, cet écumeux torrent qui s'appelle la Dranse ; il mugit comme pour réclamer sa proie.
De toutes parts surgissent, au milieu des neiges, des pics décharnés comme des squelettes, des rocs noirs et pointus comme des aiguilles de fer. Sous vos pieds, des précipices ; au-dessus de votre tête, des avalanches.
On déjeuna promptement à Liddes. Au delà de ce village, plus de route apparente. La neige avait tout effacé ; le mont Vélan semblait barrer le chemin.
On francïiit cependant l'étroite gorge qui serpente à sa base. On atteignit un premier plateau sur lequel la neige, incessamment balayée par les rafales, devenait houleuse comme les vagues de la mer.
Çà et là, dans les espaces découverts, sur la couche durcie de la veille, on distinguait des pas nombreux.
Plusieurs fois, déjà, le guide avait examiné ces
empreintes avec ane attention de plas en plus inquiète.
À la fin, d'une voix convaincue, il s'écria:
— Encore des condottieres !
Puis, s'arrôtant tout à coup :
— Écoutez, dit-il en prêtant l'oreille, n'est-ce pas le tocsin qui sonne là-bas, dans la vallée du Rhône?
— Effectivement, répond Villon, il me semble entendre comme un son de cloche lointain qui monte jusqu'à nous. Mais quels sont donc ces hommes qui paraissent vous inspirer tant d'appréhension, tant d'efi'roi ?
— Des mercenaires qui traversent par bandes le Saint-Bernard. Ils s'en vont rejoindre l'armée du duc de Bourgogne, et ravagent tout sur leur passage. Des pillards, des bandits. Oh I mes pauvres enfants ! ma femme !
Bai-toloiaeo venait de tracer sur sa poitrine le signe de la croix. Il eut comme un mouvement pour retourner en arrière.
Mais, résistant à cet instinct, reprenant aussitôt la tête de la caravane :
— Non I conclut-il, j'ai promis de vous conduire jusqu'au couvent : c'est mon devoir I
Un peu plus loin, comme on approchait d'un bois de mélèzes, des voix, des pas se firent entendre de l'autre côté, comme descendant de la montagne.
— Alerte I dit le guide, ce doit être une bande. Us ne respectent rien de ce qui peut se dépouiller, pas môme les pauvres pèlerins I
Et, se jetant derrière les arbres, derrière un rempart d'épaisses broussailles, dans une ravine, il y fit également cacher ses compagnons.
LES COMPÈRES DtJ ROY 129
Une vingtaine de routiers, armés jusqu'aux dents, passèrent auprès d'eux comme une trombe, jetant aux échos de la montagne le bruit retentissant d'une vieille cl^anson lombarde.
— Les malheureux ! murmura le guide, ils sont ivres ; ils ne savent pas que le moindre ébranlement de l'atmosphère peut causer la chute de l'avalanche. Ah I qu'elle tombe donc sur eux et les écrase!
Mais, tout aussitôt, se repentant de ce blasphème :
— Mon Dieu I pardonnez-moi; tous les hommes sont vos enfants. Protégez ceux-ci comme nous-mêmes !
Puis, après un dernier regard dans la direction de son chalet, il se remit en marche.
Quelques instants plus tard, à l'entrée môme du val de Saint-Bernard, nos voyageurs aperçurent tout à coup une grande flamme.
— Bonne aubaine ! s'écria Troussecaille ; voici du feu qui vient fort à propos. Je grelotte..,
Bartolomeo secouait tristement la tête. Il avait déjà deviné. Ce feu, c'était le hameau de Saint- Pierre qui brûlait. Les condottieres l'avaient incendié, après le pillage de tous les chalets, après le massacre d'une partie des habitants.
Ceux qui avaient pu s'enfuir, les survivants, rôdaient à l'entour des débris enflammés, avec toutes sortes de gémissements et d'imprécations.
Il n'en était pas un qui ne pleurât la perte d'un être qui lui était cher. De plus, on avait tout pris, tout détruit. Plus môme un asile.
— Venez avec nous, leur dit Bartolomeo, les bons frères sont hospitaliers pour toutes les infortunes. Leur couvent est la maison de Dieu.
La caravane, augmentée d'une dizaine de ces malheureux, reprit son ascension pénible à travers le sombre défilé de Cherrayre, encore plus sauvage, encore plus .aride, encore plus désolé que tous ceux qu'on avait franchis déjà.
Une bise glaciale fouettait le visage, des tourbillons de neige aveuglaient l'es yeux, le froid devenait de plus en plus intense. Il fallait un grand courage pour ne pas se laisser tomber en retusant d'aller plus loin.
Fridolin surtout semblait épuisé. Malgré l'appui du bras de Villon, le pauvre enfant n'avançait plus qu'en chancelant. ^ !
— Une maison I s'écria-t-il tout à coup, ah I nous pourrons du moins nous reposer un peu !
— N'entrez pas ! répondit vivement le guide, n'entrez pas là-dedans... c'est la morgue !
Le novice se recula. -De même, ses compagnons.
A travers les barreaux, ils avaient aperçu les cadavres.
Ces cadavres des morts inconnus, qui se conservent si longtemps dans cet air glacial, et montrent aux passants leurs faces noires, grimaçantes, hideuses.
On s'empressa de passer outre, tandis que Bartolomeo murmurait, mais avec un autre genre d'effroi :
— Oh I ce ne sont pas les morts qui sont le plus à redouter I
Il pensait aux condottieres.
Tout' à coup, sur le chemin par lequel ils descendaient en ce moment, un coup d'arquebuse retentit,
LBS COMPÈRBS DU ROY 131
86 répercutant de toutes parts avec un épouvantable vacarme.
— Malheur! s'écria le guide avec un regard éperdu vers toutes les hauteurs avoisinantes. Ils ont rencontré quelque troupe de chamois. Que ce bruit se renouvelle et nous sommes perdus.
Une décharge générale eut lieu, ébranlant,comme secouant la montagne.
— Alerte I commanda Bartolomeo, réunissezvous I tenez-vous 1 . . . Pavalanche I
A peine ses compagnons avaient-ils eu le temps d'obéir, qu'une énorme masse de neige se détacha, roula, tomba sur eux avec le fracas du tonnerre.
Violemment séparés les uns des autres, entraînés, ensevelis, précipités, ils n'avaient pu que jeter un cri, murmurer une prière.
Villon serrait contre sa poitrine le pauvre iPridolin qui, se roidissant, devenait immobile. Luimôme il ne respirait plus, il se sentait mourir.
Cependant, par une dernière hallucination, comme en rêve, il lui sembla que son tombeau se rouvrait lentement... qu'une masse velue passait et repassait auprès de lui... qu'une main se posait sur son front.
Bien plus encore, qu'à l'index de cette main il y avait la bague de fer au chaton ûeurdelisô.
Frère Starck.
Lorsque François Villon reprit connaissance, ou plutôt se réveilla, son regard, encore alourdi, encore enfiévré, se promena lentement tout autour de lui.
Il était étendu sur une basse couchette, dans une étroite cellule éclairée par un pâle rayon de soleil.
Ebloui, cependant, il ferma les yeux, cherchant à concentrer ses souvenirs.
En cette saison, dans la gorge sombre du Saint- Bernard, c'est à peine s'il fait jour durant quatre ou cinq heures.
Villon le savait ; il se dit :
— Je dois avoir dormi longtemps.
Puis, après avoir fait jouer ses membres, après avoir mis la main sur son cœur pour mieux se convaincre qu'il battait encore :
— .Te suis vivant... bien vivant. On m'a sauvé de l'avalanche... Cette masse velue que j'ai sentie contre rani, c'était un des chiens de l'hospice... Cette main, qui s'est posée sur mon front, c'était celle d'un des frères hospitaliers. Cette cellule, où je me réveille enfin, c'est une de celles du couvent.
Rasséréné par ce muet raisonnement, il rouvrit la paupière.
Au pied de son lit, Fridolin, assis sur un bas escabeau, le bras sur les couvertures, la tête sur le bras, sommeillait.
Un peu plus loin, un peu plus haut, dans la profonde embrasure de la fenêtre en ogive, un moine se tenait debout, le haut du corps avancé vers le lit, fixant un regard anxieux vers celui qui s'y trouvait couché, comme impatient de son réveil.
— Quelle heure est-il donc ? demanda le poète à demi-voix.
— Deux heures del'aprôsmidi, répondit le moine sur le même ton.
— Déjà si tard I Si je ne me trompe, je suis ici depuis hier soir.
— Depuis avant-hier soir.
— Comment !...
— Une première nuit de torpeur. Une journée de fiévreux délire. Une seconde nuit de profond sommeil. C'est Feffet ordiAaire d'un ensevelissement sous la neige.
— Et mon compagnon Troussecaille ?
— Depuii^ plus de quarante heures, il ne s'est pas môme réveillé : un engourdissement de marmotte.
^ — Les autres ?
— Ceux-là sont des montagnards. Durant toute la journée d'hier, comme maintenant encore, ils ont déblayé le chemin.
— Bartolomeo?
— Inquiet de sa famille, il est redescendu vers son chalet.
— Fridolin...
— Voyez. La chaleur de lajeunesse l'avait remis
sur pied l'un des premiers. Mais il a voulu veiller auprès de vous durant toute cette nuit. Pauvre enfant ! la fatigue l'accable ; il dort.
— Non pas 1 se récria le novice en se redressant soudain. Me voici prêt ; que faut-il faire ?
Puis, souriant au sourire de Villon, saisissant la main qu'il lui tendait :
— Ah ! vous voilà donc sauvé I Dieu soit béni l Durant cette scène, le moine s'était avancé pas à
pas, le corps toujours penché en avant, toujours le regard fixé sur Villon.
Fridolin quitta la main de celui-ci, courut embrasser celui-là. Après quoi, se retournant:
— Frère Starck 1 dit-il.
Le poète se mit sur son séant ; le moine avança^ la main, montrant à son index l'anneau des compères du roj.
Durant quelques secondes, Villon le contempla en silence.
C'était bien le môme homme qu'il avait remarqué sous le porche de la cathédrale de Berne. C'était bien cette même figure austère et naïve, énergique et douce, encadrée dans sa barbe fauve, avec des yeux brillants d'un étrange éclat.
Dans sa pâleur, dans sa tristesse, dans l'émotion que révélait toute sa personne, il y avait une attraction vraiment sympathique, une anxiété vraiment touchante.
— N'est-ce pas moi, dit-il enfin d'une voix oppressée, n'est-ce pas le frère Starck que vous venez chercher ici ?
— Oui,
iBS COMPÈRES DU ROY . 185
— De la part du roi de France ?
— Oui.
— Quel ordre m'appôrtez-vous de sa partf
— Trois mots seulement.
— Ces trois mots, quels sont-ils ?
— « L'heure est venue I »
— Enfin!
C'était un cri de joie qui venait de s'échapper des lèvres du moine. Ses yeux flamboyaient. Une sorte de frémissement musculeux faisait vibrer son corps. Il s'était redressé de toute la hauteur de sa taille ; il avait plus de six pieds.
— Enfin ! répéta-t-il avec une exaltation croissante : elle est donc enfin venue l'heure de ma délivrance et de ma réhabilitation ! Je puis agir, je puis parler. Gloire au roi de France qui s'est souvenu ! Gloire à Dieu qui m'a pris en pitié, qui m'exauce enfin 1
Il était à genoux maintenant, les mains jointes, les yeux levés vers le ciel, le visage inondé de larmes. Fridolin courut à lui.
— Frère Starck, oh ! calmez-vous ; la joie vous tuerait !
— Enfant, répondit-il, la douleur môme ne tue pas, puisque je suis encore vivant. Ohl que j'ai souffert ! Dix-huit ans I II y a dix-huit ans que je me cache et me tais, attendant ma revanche, sans rien pouvoir pour mon pays, sans ouvrir mon cœur à personne... pas même à elle 1
— La jeune fille de Berne ? murmura presque involontairement Villon.
— Quoi 1 vous savez?-..
IMII I II ^^ Il - -- p^ »
— NonI mais j'ai vu.
— Eh bien I... vous allez tout apprendre... car enfin Diesbach n'est plus... Si je mourais, il faut bien que quelqu'un aille lui tout dire, et qu'elle vienne au moins prier sur ma tombe !... Je ne vous connais pas, mais vous portez aussi l'anneau de fer, et devez savoir garder un secret. Jurez-moi sur ce crucifix un silence absolu... Voulez-vous, dites ?
Yillqii étendit la main vers la sainte image qui décorait la cellule, et, pour toute réponse, prononça le serment demandé.
— Merci I s'écria le moinet, Il y a si longtemps que je n'avais parlé... sauf à Dieu.
Fridolin s'avança 4
— Frère Starck, faut-il que je me retire ?
— Non; reste, enfant. Mais, jure aussi. Tu m'aimes comme un fils ; il faut que, le cas échéant, tu puisses l'aimer comme un frère. Écoutez donc tous les deux... écoutez.
Il venait de se laisser tomber sur la marche du prie-Dieu. Il «'enfouit un instant la tête dans les deux mains pour mieux recueillir sa pensée, ses souvenirs. Puis, se retournant tout à coup :
— C'était la veille de la bataille de Saint-Jacques, commença-t-il. J'étais des quinze cents. Vers le milieu de la nuit, me trouvant en sentinelle perdue, je fiis capturé par embuscade, et conduit en présence du dauphin de France. Après m'avoir regardé longuement, il me demanda si tous mes conipagiions me ressemblaient, et, sur ma réponse affirmative, me renvoya vers eux, afin de leur offrir d'honorables conditions, me recommandant, entre
autres choses, de bien leur répéter que les Arma- ^-gnacs étaient trente mille, c'est-à-dire vingt contre un.
— Oui, je sais, murmura Villon, le roi lui-même m'a raconté cette histoire,
— Avant de me laisser partir, reprit frôreStarck, il avait pris note de mon nom, de mon village. Je m'éloignai, joyeux d'en être quitte à si bon compte. Il y avait quelques mois seulement que je m'étais marié. Une femme que j'adorais ! Je n'avais guère plus de vingt ans, je tenais à la vie I
— C'était bien naturel, s'écria Fridolin, démettre tout on œuvre pour faire accepter les conditions du roi.
— Non. Dès mes premiers mots, je fus arrêté, convaincu, gagné par l'enthousiasme de mes frères d'armes. Des Suisses reculer ! jamais ! Vaincre ou mourir ! Dès. l'aube du lendemain, tout les premiers, nous attaquâmes.
— Commodes taureaux furieux, comme des lions, ajouta le poète, tels sont les propres mots du roi Louis XI. Un autre combat des Thermopyles- que cette bataille de Saint-Jacques !
— Elle dura tout le jour, reprit le moine. Vers le soir, presque tous étaient morts. Moi seul, peutêtre, je n'avais pas de blessures profondes. Et, cependant, croyez-le bien, je ne m'étais pas plus épargné que les autres. Autour de moi, une centaine de héros, refoulés enfin par le nombre, mais tenant tête encore, mais combattant toujours. De temps en temps, ces quelques mots échangés entre nous d'une voix brève et résolue : « Ne fuyons pas, mourons ! » C'était un engagement, un serment sacré. Moi aussi
je l'avais fait...' et, cependant, à travers la poussière, à travers la fumée, il me semblait entre voir le pâle et suppliant visage de ma jeune femme qui me disait : « Songe à moi I Je vais rester seule, et nous avons devant nous tout un avenir de bonheur I » Je résistais à cette voix. Mais elle me déchirait Pâme Chère Catherine I ma chère Catherine, oh ! je t'aimais tant I
Le moine sanglotait en se voilant le visage de ses deux mains convulsives.
— Pauvre Starck I murmurèrent d'une môme voix Villon et Fridolin, également attendris.
— Ce ne fut pas ma faute ! reprit-il avec un franc et naïf abandon. Elle était là, devant moi. A chaque pas, à chaque coup, lorsque je passais la main sur mes yeux aveuglés de sueur et de sang, je la voyais, je l'entendais. C'était comme une tentation. Enfin, je tournai la tête. La Birse était là, derrière nous. Je n'avais qu'à me jeter à la nage et j'étais sauvé. Mais non ! non I l'honneur et la patrie avant tout !
Frère Starck venait de se redresser, comme résistant, comme luttant encore.
— Divin Jésus 1 poursuivit-il, n'était-ce pas vousmême qui rameniez ainsi devant mes yeux cette apparition, qui permettiez à mon oreille d'entendre cette voix ? J'en arrivai bientôt à me dire : « Lorsque tous mes compagnons seront tombés, si je reste seul debout, si je ne puis plus rien, rien que mourir... mourir ou fuir... je fuirai 1 ... »0h l c'est qu'il ne s'agissait pas seulement de Catherine. Au moment du départ, en m'embrassant "une. dernière fois, elle m'avait dit tout bas : « Tu vas è^tre père I >
Epuisé, brisé par rémotion, le moine s'arrêta, haletant, éperdu, désespéré, comme si toute cette bataille, comme si toute cette hallucination tourbillonnaient encore autour de lui.
Puis d'une voix saccadée, rauque, nayrante :
— Ils étaient tous tonabés. Seul, je restais debout, un pied déjà dans la rivière, dont le bouillonnement m'appelait, m'attirait. J'eus un dernier élan, je fis reculer l'ennemi par un dernier coup. Enfin, sous l'efiort de toute une armée qui se ruait sur moi, je me laissai tomber à la renverse. Je plongeai, je nageai... j'atteignis l'autre bord... et, sous une grêle de traits, je... je m'enfuis I...
En arrivant à ce dernier aveu, frère Starck avait courbé la tête. Il la releva tout à coup, jetant vers le ciel ce cri de désespoir :
— Oh ! mon Dieu I mon Dieu ! n'est-ce pas vous qui l'avez voulu ! Ce fut un miracle qu'on ne m'atteignît point. Jusqu'au dernier moment,' vous l'avez vu, mon Dieu, j'ai fait face à l'ennemi !
— Mais c'est digne des temps héroïques, s'écria Villon. Les Grecs ou les Romains vous eussent acclamé.
— Non pas les Suisses ! répondit le moine avec le douloureux orgueil du patriotisme. Ils ne me pardonnèrent pas. Ce même soir, lorsqu'on traversant Bâle on me demanda ce qu'étaient devenus mes compagnons, lorsque je répondis : « Ils sont tous morts, » une voix s'écria : € Pourquoi vis-tu ?» Ce premier anathôme, je le lus dans tous les yeux. Les miens se baissèrent. Une rougeur jusqu'alors inconnue me monta au front. Je passai outre, et, par des
chemins détournés, je regagnai mon chalet. Une grande consolation, une dernière joie m'y attendait. Sur le seuil, Catherine accourut un petit enfant dans ses hras. « Voilà ta fille ! » Dieu m'absolvait ; j'espérai le pardon des hommes...
— Et vous aviez raison ! s'écrièrent ensemble les deux amis qui Técoutaient, oui, cent fois raison !
Frère Starck avait branlé la tète. D'une 'voix inexorable comme celle de Brutus condamnant ses fils, il répondit :
— J'avais tort. Etje le sentis si bien que, durant plusieurs jours, je n'osai pas franchir la barrière de notre enclos. Catherine avait dû aller au village, elle en revint toute pâle, toute honteuse, tout inquiète. Quand elle m'embrassa, l'excès môme de sa tendresse me fit comprendre qu'un grand danger nous menaçait. Le lendemain, comme je menais nos bestiaux au pâturage, je rencontrai des voisins, des amis. Ils s'éloignèrent à mon approche, et me désignant d'un geste de mépris : « C'est le survivant de Saint-Jacques! c'estle fuyard! » Ce nom, ce nom d'ignominie, c'était désormais le mien. Je ne fis plus un pas sans l'entendre retentir à mon oreille. Je m'irritai, je frappai. La paroisse, le canton tout entier se leva contre moi. Le fuyard ! oh, oh ! le fuyard ! Un dimanche enfin, nous allions à la messe, l'église resta vide. Le prêtre seul à l'autel. Il m'appela comme servant. Ma pauvre Catherine était là, agenouillée, pleurant toutes les larmes de son corps. Moi aussi, je sanglotais, l'âme envahie d'un sinistre pressentiment. Mais, oh ! mon Dieu, que j'étais loin de soupçonner encore tout ce que ce jour nous réservait de malheur I
— Que se passa-t-il donc? dites...
— Au retour, notre maison toute en flammes. Catherine s'y précipite pour sauver notre enfant.Moi, je la défendais contre la foule ameutée qui vociférait à l'entour. On me jetait des pierres ; je ne les sentais môme pas.Mabien-aimée reparaît, sa petite fille entre les bras. Elle se jette au-devant de moi. Une pierre la frappe au front... elle tombe... elle était morte !
A ce dernier mot, il sembla que Starck allait mourir aussi, tant sa douleur se réveillait, déchirante et terrible.
Fridolin se précipita vers lui, le serra dans ses bras, s'efforça de le ranimer par toutes sortes de tendresses filiales et de consolantes paroles.
Villon avait pris sa main, il Tétreignait dans les siennes.
— Que vous dirai-je de plus ? reprit-il enfin. Après avoir rendu les derniers devoirs à la mère, j'emportai l'enfant. Durant quelques années je vécus au hasard, comme un proscrit, comme un lépreux, comme un fou. L'anathôme me poursuivait toujoufs. Oh ! sans ma fille, je me serais brisé le crâne. Pour elle je travaillai, j'eus le courage d'endurer mon martyre I Un jour Diesbach se rencontra sur mon chemin. C'était un ancien compagnon d'armes. Il me reconnut, m'emmena dans sa maison, adopta mon Edwige, et me dit : « Le dauphin de France, devenu le roi Louis XI, s'est souvenu de toi; il te fait chercher. Va le trouver à Paris, va! » C'était pour le tournoi de la rue Saint-Antoine.
— Ah ! s'écria Villon, cette fois encore j'étais là I j'ai vu I
142 LES COMPÈRES DU ROt
— Alors, poursuivit Starck, vous devez tout comprendre. Ces chevaleresques jouteurs contre lesquels me lançait le roi, ils portaient ces mômes armures, ces mêmes cimiers , ces mômes panaches^qui tourbillonnaient autour de nous sur le champ de bataille de Saint-Jacques. Les mêmes hommes. Nos vainqueurs, nos exterminateurs, nos bourreaux. Pour la seconde fois, je -me trouvais seul à lutter contre tous. Aussi, comme vous Pavez pu voir, & mon tour je ne leur fis pas grétce. Mais ce n'était là qu'un jeu. Lorsque le roi me demanda quelle récompense il me fallait, je lui répondis : « Une véritable bataille, où je prenne enfin ma revanche et puisse me relever aux yeux 3es miens I » Cette revanche, il me la promit, éclatante et complote, non pas dans quelque banale escarmouche, mais dans une grande guerre, dans un combat suprême qui déciderait du salut de lapatrie. Pour cela il fallait attendre. Voilà dix-huit années que j'attends, sans autre consolation, sans autre joie que d'entrevoir de temps en temps ma fille, à distance, perdu dans la foule. Moi-même j'avais dit à Diesbach : < Elle ne connaîtra son père que le jour où son père pourra l'embrasser en lui faisant honneur ! » Ce jour approche enfin. Le roi de France ne m'a pas oublié ; l'heure est venue ! Malheur à ceux qui menacent mon paysl Oh! cette fois, je vous le jure, je ne reculerai pas I
A peine achevait-il que des pas nombreux se firent entendre dans le corridor. La porte s'ouvrit violemment. Bartolomeo se précipita dans la cellule, pAle, haletant, hagard ; il s'écria :
— Vengeance I Les condottieres ont incendié moa
chalet. Ma femme a voulu défendre nos enfants, ils Tont tuée... ! Vengeance !
Et, tout pantelant, il tomba dans les bras du prieur, qui Tavait suivi, qui s'efforçait de calmer son désespoir.
Derrière le prieur, tous les moines du couvent. Avec eux, les gens de Saint-Pierre qui voulaient, eux aussi, se venger. Au dernier plan, la figure & peine réveillée de Troussecaille.
— Frère Starck, poursuivit Bartolomeo, un jour que, dans la montagne, vous parliez à Dieu, Dieu m*a permis de vous entendre ; je vous connais, je sais tout. Marchez à notre tête ; moi, je vous montrerai le chemin. Assez longtemps j'ai servi de guide à la prière ; aujourd'hui, que ce soit au châtiment !
Starck alla s'agenouille;^ devant le prieur, et, désignant tour à tourl'ànneàu de Villon, celui que luimôme il portait à son doigt :
— Mon père, dit-il, l'heure est venue I Permettez-moi de partir et bénissez-nous.
— Ah ! s'écria Bartolomeo, ah ! je vous l'avais bien dit qu'il serait notre chef î
— Moi, je serai son écuyer I dit bravement Fridolin. '
Vainement on tenta de s'y opposer. Le novice avait seize ans, il était Suisse, il ne voulait plus quitter son père d'adoption.
— En route donc I s'écria le poète. En campagne I et j'en suisi
— Nous en sommes! ajouta Troussecaille qui l'avait rejoint.
Un cri de colère et de menace couvrit toutes ces
voix. C'étaient les montagnards de Saint-Pierre, qui déjà s'enrégimentaient sous la conduite de Bartoiomeo.
D'autre part, sur un geste du prieur, les moines s'agenouillaient, commençant une prière.
L'air inspiré, les yeux au ciel, les bras impatients, frère Starck s'élança le premier sur la route, en s'écriant :
— Enfin I l'heure est venue I l'heure est venue I
Entrée en campagne
Malgré l'approche de la nuit, la petite troupe des vengeurs descendait à grands pas les pentes escarpées de Saint-Bernard.
Elle se composait d'une quinzaine d'hommes environ : les gens de Saint-Pierre, frère Starck, Bartolomeo, Fridolin, François Villon, Troussecaille.
Soudainement, ce dernier s'écria.
— Jarnigoi ! qui est-ce qui vient de me donner un coup de bâton dans les jambes ?
Celui-là, c'était un magnifique chien du mont Saint-Bernard qui, remuant joyeusement sa forte queue, accourait vers frère Starck.
— Mon pauvre Frey I lui dit-il, tu viens me dire adieu. Il faut nous quitter...
Le fidèle animal ne l'entendait pas ainsi. Vainement on s'efîorça de le renvoyer, sans cesse il s'obstinait à revenir auprès de son maître.
Villon intervint.
— Ne Tavez-vous pas appelé Frej î
— C'est son nom
— Frey ne veut-il pas dire libre î
— Oui.
— Eh bien I laissez-le libre de nous suivre. Qui sait ? c'est peut-être un bon soldat de plus.
Frey parut avoir compris. Avec un aboiement triomphal, il bondit en avant.
Vers neuf heures, par une nuit profonde, on atteignit les hauteurs qui dominent Martigny.
Un peu de fumée, une dernière lueur rougeâtre au milieu des ténèbres, c'était tout ce qui restait du ruptique patrimoine de Bartolomeo.
Etouffant un sanglot, faisant un signe de croix, il passa.
— Mais vos enfants, demanda Villon, que sontils devenus ?
— J'en ai fait des jalons pour retrouver la trace des assassins de leur mère. Vous allez voir.
Effectivement & l'entrée de la vallée du Rhône, un des six jeunes frères, le plus jeune se leva tout & coup sur le bord du chemin.
— Est-ce toi, père ?
— Oui, mon Benjamin.
— C'ei^t par là qu'ils ont pris. Venge notre mère I L'enfant avait désigné la gauche. On descendit
de ce côté.
Une lieue plus loin, vers la cascade de Pisteva-
che, un de ses frères, celui qui le précédait comme âge, donna la môme indication et répéta :
— Venge notre mère I
Un troisième, aux abords de Saint-Maurice.
Ce bourg était tout en émoi. De grands feux allumés çà et là. Autour de ces feux, des paysans et des bourgeois en armes.
Le matin môme, les condottieres avaient tout ravagé, tout pillé, jusqu'au trésor renfermant les armes et reliques de la légion Thébaine, massacrée jadis en cet endroit.
Une seule arme restait, une gigantesque massue tellement garnie de fer que les pillards l'avaient trouvée par trop lourde.
— Donnez-la-mol , dit le moine, et fasse Dieu qu'elle puisse me servir à la recouvrance de tout le reste !
Chacun le regardait avec étonnement. Il saisit la massue, l'enleva de terre, la brandit sans nul effort, et, la posant avec tranquillité sur son épaule :
T— Allons, dit-il, je n'ai rien perdu de ma vigueur. Tout ira bien.
— Pâques-Dieu ! s'écria Villon, c'est la massue d'Hercule !
Cependant le landamman s^était avancé.
— Comment pouvez-vous espérer les punir ? ditil ; ils étaient plus de deux cents ; vous n'êtes que.. .
— Venez avec nous, interrompit Starck, nous serons davantage... Et, qui sait I peut-être rallierons-nous en chemin de nouveaux ressentiments.
— Soit I Quelques-uns seulement resteront pour garder le bourg, et surtout les pories du défilé qui se refermeront derrière nous.
Ce défilé, cette brèche entre deux roches à pic, laisse h peine un passage au fleuve, et, sur sa rive droite, un quai très étroit. De hautes portes bardées de fer, hérissées de pointes aiguës, défendaient alors le passage.
Elles s'ouvrirent devant la petite troupe, dont le nombre se trouvait presque doublé.
Un peu plus loin, à l'endroit où le défllé s'élargit en entonnoir, on rencontra le quatrième fils de Bartolomeo.
A Bex, le cinquiènae.
Auprès d'Aigle, le sixième, l'aîné Fritz.
Désignant un château-fort, dont toutes les fenêtres flamboyaient au milieu de la nuit :
— C'est là qu'ils sont, dit-il. Ne les entendezvous pas chanter et rire, les infâmes I
— Bien ! mon fils, répondit Bartoiomeo, j« suis content,
— Ah ! mon père l pourquoi vous ai-je encore désobéi hier en allant chasser dans la montagne ? Si je m'étais trouvé là, j'aurais défendu notre mère I
— Vengeons- la !
Les autres examinaient le château, qui, fièrement assis au sommet d'un mamelon, paraissait avoir une certaine importance.
Derrière ses hautes murailles, toutes sortes de lumières et de joyeuses clameurs.
— C'e&l le manoir du sire de Torrens, seigneur d^Aigle, expliqua le landamman ; il fait grande fête, ce me semble, aux Lombards.
— Ecoutez-donc I dit tout à coup Fridolin, voilà Frey qui gronde.
Tous les yeux s'abaissèrent vers le chien.
Le museau tourné vers Pouest, flairant l'air, dressant Toreille, il aboya.
— Chut ! comnianda frère Starck.
Le chien se tut aussitôt.
Dans la direction qu^il venait d'indiquer, au lointain, vers le lac, on ne tarda pas à distinguer le bruit d'une troupe en marche, et bientôt, pour lui marquer le pas, le refrain d'une chanson allemande.
Sans doute, de ce côté aussi, on avait entendu du bruit. Le chanteur s'arrêta tout à coup.
— Qui va là ? demanda le landamman en s'avançant seul au milieu du chemin.
— Berne et Saint-Vincent I répondit-on.
— Des Bernois I des amis I s^écrièrent plusieurs voix.
— Silence I murmura Villon, vous allez donner l'éveil aux ripailleurs.
Jusqu'alors le château n'avait donné aucun signe d'alarme. On écouta, on regarda... rien encore.
On n'était guère éloigné cependant de la base du mamelon : quelques centaines de toises tout au plus. Mais cet espace était rempli de grandes roches, derrière lesquelles une troupe beaucoup plus nombreuse se fût aisément dissimulée.
Au bout de quelques minutes, le landamman ramenant les Bernois, ils y disparurent à leur tour.
Ces Bernois, au nombre d'une -cinquantaine environ, étaient commandés par un jeune capitaine qui, sous sa cotte de mailles, paraissait vêtu entièrement de noir.
Il crut devoir expliquer ainsi sa présence :
— En moins de trois semaines, sous le commandement de Peterman de Wabern, nous venons de conquérir quarante-six villes et châteaux, tant sur le comte de Romont que chez le duc de Savoie. Ces deux beaux-frères font cause commune avec Bourgogne. Wabern remonte en ce moment vers le Jura. Moi, j'ai mission de rallier les diverses bandes de nos confédérés qui sont venus dans le Valais pour exterminer les Lombards.
— Là, dit Bartolomeo en montrant le manoir, il y en a deux cents !
En même temps, frère Starck avait murmuré tout bas :
— Il me semble que je reconnais cette voix..
Dans la nuit profonde, il s'efforçait de distinguer
les traits du jeune chef bernois.
Celui-ci restait pensif, examinant tour à tour le château, le terrain, les forces dont on disposait pour l'assaut.
— Deux cents! répéta-t-il enfin, et derrière d'épaisses murailles. Nous, quatre-vingts tout au plus.
— Ils sont ivres de sang et de vini gronda sourdement Bartolomeo.
Fritz s'écria avec une fierté charmante :
— Ne sommes-nous pas des Suisses !
Fridolin se trouvait auprès de lui ; les mains des deux adolescents se rencontrèrent.
Non loin de là, Villon disait à Troussecaille :
— Audaces fortuna juvat !
— Je ne comprends pas l'allemand, répliqua celui-ci ; mais si tu veux insinuer par là que succès est frère d'audace, en avant L mon maître. La table
est mise là-haut. Une franche repue ; celles-là nous sont encore permises, je Tespcre !
Dans ce mômo moment Bartolomeo poursuivait :
— Ceux (le Box .^ont en route pour nous rejoiiidre ; ceux d'x^igle accourront au bruit du combat...
Il fut interrompu par un nouveau grondement de Frej.
Chacun se tut et, derrière une roche, devint immobile.
Retenant Frej d'une main, de l'autre le frère Starck lui commandait de se taire, et le chien se taisait.
Des ombres, descendant du château, commencèrent à se détacher des ténèbres.
C'était une ronde de nuit ; cinq hommes.
A leur démarche, il était facile de voir que l'ivresse commençait à les gagner aussi. En mauvais italien l'un d'eux s'écria :
— Hâtons-nous, corpo di Bacco I les autres n'auraient qu'à" tout boire.
Ils passèrent et se perdirent dans la nuit.
Durant ce temps-là, frère Starck, le front en travail, avait conçu tout un plan.
— J'on réponds, dit-ii. Courez au village et rapportez chacun deux fagois. Ramenez aussi des hommes de cœur : il s'en trouve toujours parmi nous. Devons autres, quatre ou oinij seulement pourmonter a\iM; nioi iri-haut. iSou [n'is les plus forts ; les pins iiit i(''jii(ies d les pl:is a^'iles.' ■
Déjà Davtolunieu se dressait à son côté.
Fritz le rejoiy'iiit en s\' criant :
— C'est mon droit. \is ont tué ma mère î
Fridolin aussi voulait s'élancer, mais il fut prévenu par le landamman de Saint-Maurice et par le plus jeune des gens de Saint-Pierre : ils avaient à venger leur village.
Vingt autres aussi se proposaient, lorsque Villon, se plaçant au premier rang, flanqué de TroussecaiÛe :
— Halte-là ! dit-il, nous représentons ici la France, elle doit être à Pavant-garde !
Une rumeur de protestation s'éleva. Mais frôre Starck:
— C'est assez! dit-il. Chacun aura sa part ; soyez sans crainte. Vous nous rejoindrez dès que s'entendra mon signal, le cri de l'orfraie. Hâtez-vous. Tout dépend de la promptitude. Allez !
Puis, après avoir échangé quelques mots avec le jeune chef bernois, il commença le premier à gravir le coteau.
Derrière lui, Bartolomeo et son fils, Villon et Troussecaille avançaient, l'œil en éveil, avec précaution, en silence.
Non-seulement la nuit était noire, mais encore il y avait, de distance en distance, des quartiers de roc qui les eussent masqués au besoin.
A mesure qu'on approchait du château, les rires et les chants redoublaient ; l'orgie était à son comble.
, — Halte I commanda tout à coup frère Starck.
Ils venaient d'apercevoir, en avant du pont-îevis, lequel était relevé en guise de porte, deux sentinelles allant et venant au bord du fossé, l'arbalète t l'épaule.
— A nous deux I Bartolomeo, dit le moine.
Pareils & des sauvages indiens, ils se mirent à ramper, la dague aux dents, sans brait, si parfaitement invisibles, que leurs compagnons eux-mêmes, qui restaient en arrière, les perdirent de vue presque aussitôt.
Ils se redressèrent tout à coup, chacun poignardant un des deux factionnaires et se substituant & lui comme par enchantement, déj& l'arbalète à l'épaule et marchant de la même allure.
Il était temps. Une troisième sentinelle se dressa soudainement au faîte du doigon qui surmontait la porte.
Sans doute quelque bruit était parvenu jusqu'à son oreille. On vit le soldat s'arrêter, se pencher, regardant, écoutant dans la nuit.
Après quoi, & demi rassuré, car de temps en temps sa tête se retournait encore, vigilante, inquiète, il reprit sa marche sur la plate-forme.
Frère Starck trouva le moyen de se rapprocher de Bartolomeo ; il lui dit à voix basse :
— Ce soudard nous gène. Ës-tu certain de ton adresse ?
— Ainsi que vous, frère Starck, je manque rarement l'aigle au vol.
— Eh bien I lorsqu'il va se retourner, aussitôt que je t'aurai 'fait signe, sguste et tire.
Ils se séparèrent. Chacun mit un trait dans son arbalète.
Puis tout à coup, en même temps, ils tirèrent. La sentinelle tomba sans môme jeter un cri.
— Et de trois ! compta François Villon qui s'était rapproché sans être vu.
Fritz et Troussecaille le rejoignirent.
Déjà Bartolomeo avait fait disparaître les deux cadavres dans le fossé.
— Maintenant, dit Starck, maintenant aux cinq autres l Ils vont rentrer de leur ronde. Bartolomeo et moi nous nous chargeons des deux premiers. Distribuez-vous les suivants et ne les manquez pas. lia donneraient l'alarme !
Pour toute réponse, chacun de ses trois compstgnons tira sa dague.
Bartolomeo voulut embrasser son fils ; il le sentit trembler.
— Qu'as-tu donc, enfant... Aurais-tu peur ?
— Non, je pense & ma mère ; il me semble qu'elle me regarde...
— Pauvre enfant, murmura Villon, c'est le premier homme qu'il va tuer !
— Bah ! conclut Troussecaille, il a bien tué son premier ours !
— Silence ! fit le landamman.
Au bas de la colline, on entendit le pas aviné des soudards.
Le landamman, Fritz, Villon, Troussecaille se blottirent dans l'ombre.
Starck et Bartolomeo reprirent leur rôle de sentinelles ; mais celui-ci la dague prête, celui-là sa massue à portée de sa main.
Les soudards s'avancèrent pour donner le mot d'ordre.
Prompts comme la foudre, les deux fausses sentinelles abattirent à leurs pieds celui qui marchait en avant^ celui qui le suivait.
Avant môme que les trois autres fussent revenus de leur surprise, frappés à leur tour, ils tombèrent de même.
Un seul avait eu le temps de crier à Faide.
— Disparaissons, dit Troussecaille, ou tout est perdu.
. Villon s'empressa d'entraîner Fritz qui chancelait. Il avait bravement frappé ; mais le sang sur ses mains lui faisait manquer le cœur.
Déjà Starck et Bartolomeo, l'arbalète à l'épaule, reprenaient leur silencieuse faction, mais non sans regarder avec inquiétude du côté du château.
Peut-être le cri du mourant avait-il été entendu ?
Non, l'orgie continuait.
Cependant il se fit bientôt une sorte de silence. Puis l'une des fenêtres flamboyantes, la principale, s'ouvrit tout à coup.
Trois ou quatre personnages, la coupe encore en main, parurent sur le balcon.
-7- Je vous répète, dit l'un d'eux en italien, je vous répète que nous avons entendu du bruit.
Un autre qui paraissait être l'amphitryon répondit :
— Erreur ! voyez plutôt, tout est tranquille. Il y eut un silence.
Puis, une troisième voix :
— Seigneur de Torrens, me permettez-vous, pour plus d'assurance, d'interroger nos sentinelles ?
La situation devenait périlleuse. Starck s'empressa de dire tout bas à Bartolomeo :
— Tu sais l'italien, réponds qu'il n'y a rien de nouveau.
Durant ce temps-là le condottiere avait formulé sa question. Bartolomeo répondit :
— Niente di mcovo, signor,
— Quand je vous le disais ! conclut lé sire de Torrens. A table, et buvons encore... buvons au triomphe de Charles le Téméraire... à l'asservissement, à l'anéantissement de la Suisse l Un peuple de vachers I qu'on les renvoie traire leurs vaches I
Et, sur une nouvelle explosion de rires, la fenêtre se referma.
— Patience ! grommela le landamman en montrant le poing, patience ! on vous prouvera que nous avons aussi nos taureaux. G-are à leurs cornes !
Starck attendit un quart d'heure et fit entendre le cri de l'orfraie.
Quelques minutes s^écoulôrent. Puis, un bruissement confus, pareil à celui du vent dans les broussailles, s'éleva de la vallée.
Bientôt, vers le somniet de Fescarpement, des ombres surgirent.
C'étaient les Bernois et les Valaisans, chacun apportant ses deux fagots. '
— Qu'en faut-il faire ? demanda le premier arrivant.
— Combler le fossé en face du pont-levis, commanda Starck. C'est par là, compagnons, que je compte vous ouvrir un chemin.
— Moi, par ici! ditlejeune chef bernois, en désignant, d'une main le balcon, de l'autre une longue échelle portée par deux de ses soldats.
— Soit ! mais en môme temps. N'attaquez pas avant que n'ait retenti mon premier coup.
— Mais cette porte, avec quoi donc voulez-vous l'enfoncer ?
— Avec ceci, répondit Starck, en montrant sa massue.
Promptement, en silence, les fagots atteignirent, ou du moins à peu près, la base de l'ouverture que fermait le pont-levis relevé en façon de porte.
Pendant ce m4me temps, le jeune capitaine, avec une partie de ses Bernois descendant dans le fossé, dressait Péohelle.
Il y grimpa le premier dès que Starck apparut sur les fagots, presque au niveau de la porte.
Celui-ci levasa massue ; l'autre enjamba le balcon.
Ennemis, amis.
Le silence était profond.
Çà et Ta, dans l'ombre, les assaillants tout prêts à s'élancer.
Sur le balcon, le jeune capitaine, immobile et s'appuyant sur sa grande épée.
Devant le pont-levis, Starck, rassemblant ses forces afin d'en mieux assurer l'effet.
Une première fois la lourde massue frappa, réveillant tout à coup les échos endormis.
Puis avec fracas, comme avec la rapidité de la
. t LBS COMPÈRES DU ROY 157
foudre, la porte, battue, ébranlée, disloquée, se crevassant de toutes parts, vola en éclats.
— En avant I cria le moine en s'élançant le premier vers la brèche.
Dès les premiers coups, d'autre part, la fenêtre s'était rouverte.
Cette fois, le jeune capitaine de Berne était là.
Son épée fit une première trouée par laquelle il bondit dans la salle du festin, terrifiant tout d'abord par cette soudaine apparition les convives encore attablés pour la plupart.
— Mais défendez-vous donc I cria le jeune chef. Déjà quelques-uns de ses fidèles Bernois l'avaient
rejoint. Tous ensemble, ceux-ci de leurs épées, ceuxlà de leurs fléaux d'armes, ils frappèrent.
Alors, dans. toute l'étendue de la vaste salle, ce fut un étrange et terrible spectacle.
A travers les tables renversées, les plats et les verres s'entre-brisant, les capitaines italiens se précipitaient de toutes parts à la recherche de leurs armes.
Déjà quelques-uns les avaient retrouvées et faisaient face aux assaillants. Le combat s'engageait, éclairé par ce même flot de lumières qui tout à l'heure faisait resplendir l'orgie.
'D'un autre côté, sous la voûte, dans les cours et salles basses où festoyaient les simples condottieres,. le gros des assaillants avait fort à faire. Mais rien ne résistait à la hache vengeresse de Bartolomeo et de ses Valaisans, à la /wn a toute française de Villon et de Troussecaille, à la redoutable massue de Starck, qui abattait, assommait, écrasait tout ce qui faisait obstacle à son passage.
Toujours en tôto, il franchit l'escalier, et ût irruption dans la sallo (lu fostiu.
Les Italiens seml^laient reprendre le dessus. Plusieurs Bernois venaient d'être tués. Vingt bras menaçaient leur jeune chef.
— Kilian ! s'écria Starck en le reconnaissant aux lumières. C'est Kilian ! c'est le fils de Diesbach l
Il avait bondi devant lui, il se retourna, le couvrit de son corps.
Puis la terrible massue siffla dans Tair, et le sol fut jonché de cadavres.
Ainsi rétabli, le combat se termina promptement.
Mais, chose étrange, le plus grand nombre des ennemis semblait avoir disparu comme par enchanienient.
Une centaine de morts et de blessés,pas davanta^cre.
Or, les condottieres étaient deux cents. De plus, beaucoup de hobereaux des environs qu'on avait invités. Enfin, les hommes d'armes du sire de Torrens, qui lui-môme ne se retrouvait pas.
Sans doute quelque secrète issue. Pour les en faire sortir, pn incendia le château.
En vain, les flammes s'élevèrent detouts parts, rien encore ne révélait le refuge des vaincus. Qu'avaient-ils pu devenir I
Une voix enfin s'écria, dans le lointain, surTautre versant de la colline :
— A moi I les voilà qui s'évadent de ce côté ! Kilian de Diesbach, Villon, Bartolomeo, tout b
monde courut de ce côté.
La voix s'était éteinte. L'homme, un Bernois placé en sentinelle,' était mort à son Doste. à son do-
voir. Mais, de son dernier geste, il désignait la route de Saint-Maurice.
— Dieu nous les livre I s'écria Bartolomeo. Les portes du défilé sont closes : ils vont s'y trouver acculés comme des bêtes féroces qu'ils sont. Courons ! voici le jour ; s'ils s'aperçoivent que nous sommes les moins nombreux...
— Eh I qu'importe I s'écria Kilian, vivent les combats au grand soleil !
A la hâte, il disposa sa troupe, et, donnant le signal du départ, se précipita en avant.
Les flammes dévorèrent le château de Ton en s. A celui qui visite aujourd'hui ses ruines, on montre l'ouverture béante du passage souterrain par lequel s'enfuirent ceux qui n'avaient pas su le défendre.
Puis, un peu plus loin, à l'entrée du défilé de Saint-Maurice, un mamelon, surmonté de deux pierres formant la croix, une sorte de tumulus qu'on appelle le tombeau des condottieres.
Ils sont là tous, avec les hobereaux qui les avaient fêtés, avec l'hôte qui les avait accueillis. Pas un n'échappa. Ce fut comme une hécatombe humaine offerte par les Suisses aux mânes de leurs frères ; un combat acharné, une terrible victoire achetée par beaucoup de sang.
Aucun de nos amis n'avait succombé. Quelques légères blessures, rien de plus. Et cependant aucun d'eux ne s'était épargné, ni les deux Français, ni le chevaleresque Kilian, ni Bartolomeo, ni Starck, qui commençait ainsi sa revanche de Saint-Jacques, ni même nos deux adolescents, Fritz et Fridolin, tout fiers do leurs premières armes.
160 LBS COMPÈRES DU RQT
En se donnant la main, d'ane même voix ils s'étaient écriés :
— La vne da sang ne noas fatt pins frissonner maintenant ! ni celui de l'ennemi, ni le nôtre! Nous sommes aguerris ! nous sommes des soldats I nous sommes des hommes I
Bartolomeo embrassa fièrement son fils ; Starck, son élève.
Cependant le landamman avait feiit ouvrir les portes du défilé.
Un message l'attendait.
Aussitôt après en avoir pris connaissance, il s'empressa de rejoindre une espèce de conseil qui se formait autour du fils de Diesbach.
— Mauvaise nouvelle, mes amis ! Sous la conduite du bâtard de Bourgogne et du comte de Campobasso, plus de quinze mille Italiens et Savoyards se sont emparés de Sion. Vainement les Valaisans, renforcés par quelques Oberlandais et Grisons accourus au secours de leurs vieux amis,à travers les neiges du Crispait et la Furca, leur avaient disputé le passage ; ils ont été vaincus par le nombre. Le tocsin sonne dans tout le haut Valais. Pas un village qui ne soit en feu. Mais on assure que les Valaisans se rallient, et qu'on voit descendre quelques bannières de Berne, de Soleure, des Waldstœtten...
— Avançons, décida Kilian, mais avec prudence. Quelques instants plus tard, on se remettait en
marche.
Fridolin et Fritz se trouvaient au môme rang.
— Il paraît que ce n'est pas fini, dit l'un de ces braves enfants.
— Non, répondit l'autre, ça commence !
On marcha durant tout le jour, mais avec de fréquentes haltes durant^ lesquelles des éclaireurs étaient envoyés en avant.
Les nouvelles reçues par le landamman se confirmaient. Partout des traces de dévastation, des hameaux et des métairies qui brûlaient encore. A chaque pas, quelques malheureux épouvantés, mais qui reprenaient aussitôt courage à la vue de la bannière de Diesbach, et demandaient des armes.
Vers le soir, à l'un des derniers détours de la vallée, du côté de Yétroz, une bande nombreuse barra tout à coup le chemin.
A. peine le fils de Diesbach avait-il jeté son cri de guerre : € Berne et Saint-Vincent I » qu'il lui fut répondu de l'autre côté :
€ Schwitz et Lucerne I »
Un jeune Unterwaldien les commandait. Puissante carrure, membres robustes, air guerrier, mais un peu sauvage.
— Je me nomme Hermann Nagœli, dit-il. Mes frères des quatre cantons m'ont nommé leur chef. Nous attendons la nuit pour commencer l'attaque.
— A combien évaluez-vous les forces de l'ennemi ? demanda Kilian.
— C'est chose dont on ne s'inquiète jamais dans nos montagnes, répondit Hermann Nagœli. Vous autres Bernois, il vous faut des chiffres, soit I dixhuit mille.
— Et vous ? demanda le fils de Diesbach sans s'émouvoir encore.
L'Unterwaldien parut additionner sur ses doigts
et flnit, non sans peine, par arriver à ce total :
— Quatre mille, en y comprenant les Oberlandais et Soleurois, de Pautre Côté de la ville.
— Un contre cinq, ou du moins à peu près, conclut Eilian, c'est une disproportion dont les Bernois ne s'effrayent pas. A Berne aussi nous avons de longues lances, le bras fort et le cœur résolu.
Satisfait sans doute de cette réponse, Hermann Nagœli présenta sa large main.
Cordialement, le ôls de Diesbach y mit la sienne. Puis, avec un sourire causé par la rude étreinte qu'elle recevait, il ajouta :
— Sans compter que les vainqueurs, enivrés de pillage, enivrés de vin, ne s'attendent probablement pas à voir les vaincus revenir si promptement à la charge. Je pense, ami Hermann, que vous ne leur avez pas envoyé de cartel.
Nagœli se prit à rire d'un bon gros rire naïf et répliqua :
— Nous ne sommes pas des chevaliers cherchant parades et carrousels, mais des chasseurs d'ours et de chamois, patients à l'affût, prompts et foudroyants comme la balle d'une arquebuse.
— Berne vous connaît et vous aime, dit Kilian, j'ai bon espoir.
Tout à coup, l'Unterwaldien se frappa le front :
— A. propos, puisque vous êtes de Berne, ne connaî triez-vous point une certaine cousine à moi, Magdalena Nagœli ?
— C'était la fille adoptive de mon père, c'est ma sœur.
— Ah I ah I vous êtes donc Kilian de Diesbach ?
— Lui-même. Quel était votre désir en parlant de Magdal^na?
— Rien... plus tard... je suis content que vous soyez des nôtres, et j'ai bon espoir aussi. Mais n'est-ce pas le banneret de Soleure qui nous arrive là-bas ?
Cet incident mit fin au tête-à-téte, et Kilian ne tarda pas à oublier l'impression qu'il venait de recevoir des dernières paroles de TUnterwaldien. C'était d'un air étrange, presque avec de la haine qu'il avait prononcé le nom de Magdalena. Puis il s'était tu tout à coup, comme n'en voulant pas dire davantage, comme tenant à garder son secret.
Ce secret, quel était-il ? Diesbach s'était d'abord posé cette question. Il n'y songeait plus maintenant, il écoutait le banneret de Soleure.
Quelques nouveaux renforts venaient d'arriver^ portant à cinq mille environ le nombre des confédérés..
Ordre de se rapprocher de Sion, sans rien qui pût donner l'éveil, et de se tenir prêt au premier signal.
Ce signal ne devait être donné que vers minuit ; on voulait attendre que l'ennemi se fût plongé dans rivresse ou dans le sommeil.
La nuit était venue, une nuit brumeuse et sombre, une vraie nuit de surprise et d'escalade.
Hermann Nagœli voulut se démettre de son commandement en faveur de Diesbach. Celui-ci, allé-, gLiant d'un ton modeste qu'il était arrivé Je dernier, déclina cet honneur.
Une demi-heure plus tard, on s'arrêtait de nouveau, en vue de la ville.
Elle était là^ à quelques traits d'arbalète, dressant dans la nuit ses deux grands rochefc que couronnent si pittoresquement, d'une part le château, de l'autre la cathédrale.
Bien au-dessous de ces deux monuments, dans toutes les maisons groupées aux bords du Rhône et de la Sionne, force lupaiôres à toutes les fenêtres. Çà et là, vers les extrémités, quelques incendies auxquels personne ne prenait garde. Dans Tair, un bourdonnement confus, d'où s'élevaient de soudaines vociférations, des chants, des rires, du fracas, parfois môme un cri de douleur ou d'effroi. Bref, la sinistre symphonie d'une ville prise d'assaut, mise à sac.
En attendant l'heure des représailles, les confédérés suisses s'étaient échelonnés dans tous les ravins, sur tous les mamelons d'alentour, canton par canton, bande par bande.
Des femmes, des enfants, allaient et venaient, distribuant les vivres et le petit vin blanc du Valais.
Starck et Fridolin, Bartolomeo et Fritz, Villon et Troussecaille, étaient restés avec les gens de Saint-Pierre, de Saint-Maurice et autres bourgades valaisannes, tout particulièrement avides de représailles. Ils se trouvaient postés entre les Bernois de Kilian et les Waldstœtten de Nagœli.
D'un côté, le farouche Hermann causait à voix basse avec Bartolomeo et son fils ; de l'autre, avec Starck et Fridolin, le fils de Diesbach.
— Moine, disait celui-ci, d'où te vient donc cette grande amitié pour moi ? Durant le combat, tu me taisais un bouclier de ton corps ; durant la marche,
tu m'as donné des preuves de sollicitude, et, maintenant encore, je vois briller dans ton regard Timpatience du dévouement. Pourquoi cela ? Je ne te connais pas...
Frère Starck répondit avec une émotion contenue, mais profonde :
— C'est une dette sacrée que je paye à la mémoire de ton père. Il revit en toi. Ma reconnaissance est de celles qui durent toute la vie, peut-être au-delà.
— Mon père, dit Kiiian, t'avait donc rendu quelque grand service ?
— Le plus grand de tous, et comme il savait les rendre.
— Puis-je te demander en quelle occasion I
— Tu le sauras un jour, bientôt peut-être.
— Apprends-moi du moins ton nom.
— Aujourd'hui, frère Starck, Plus tard, je Fespère, tu sauras l'autre.
— Quand cela ?
— Quand la Suisse aura triomphé de ses ennemis, quand j'aurai pu verser mon sang pour sa victoire, pour sa délivrance.
— Mais si la mort, en te frappant tout à coup, ne te permettait pas de parler ?
— Tu trouverais ma réponse dans un certain coffret que ton père a remis entre les mains de Magdalena Nagœli.
— Le coffret qui renferme le secret de la naissance d'Edwige I s'écria Kilian étonné, plus curieux quejamais.
— Edwige I répéta le moine avec une émotion
croissante. Aime-la bien, sois-lui fidèle, et paissô-je mourir en vous unissant I Après la patrie, tout pour elle!
• — J'a/îcepte ce mot d'ordre, dit le fils de Die&bach. Qu'il soit commun entre nous. Je respecte le mystère dont tu t'enveloppes, mais à la condition de veiller sur toi, comme toi sur moi ; dévouement pour dévouement. Voici ma main.
Et tous deux se taisant, ils restèrent pensifs.
A quelques pas de là, Villon et Troussecaille achevaient leur frugal souper.
— Bonsoir, dit Tami Martin en se disposant au sommeil. Tu me réveilleras quand il faudra se battre. Un beau réveil qu'une bataille ! Ami François, bien le bonsoir !
Villon n'avait pas envie de dormir. L'œil perdu dans l'espace, il rêvait tout éveillé. Peut-être à Yolande d'Anjou, cette mystérieuse muse de sa jeunesse ; peut-être encore à sa mission^ à son pays, à la France.
En face de lui, à ses pieds, dans une ravine, quatre hommes, quatre inconnus achevaient de souper.
Ils faisaient bande à part, et paraissaient jouir parmi leurs alliés d'une certaine considération superstitieuse. Villon l'avait déjà remarqué.
Pas d'uniforme. Aucun commandement. Dans l'aspectiquelque chose d'implacable et de fatal.
Tout à coup l'un d'eux porta ce toast :
— A la santé du roi Louis XI !
Ces mots frappèrent d'autant plus Villon, qu'ils avaient été prononcés en français.
Entendre parler sa langue natale, alors qu'on est
éloigné de son pays, cette joie soudaine alla droit au cœur du poète. De plus, on allait boire à son patron, à son roi/à celui qu'il aimait et comprenait si bien.
Emporté par un involontaire élan, il s'avança tout à coup, tenant haut son gobelet :
— Un instant, compagnons ! Puisqu'on parle ici français, puisqu'on trinque au roi de France, faitesmoi place, s'il vous plaît, j'en suis...
Étonnés à leur tour, les quatre inconnus s'écartèrent, silencieux, restant encore sur la réserve.
— A la santé du roi Louis XI I répéta le poète. Toujours en silence, les quatre autres gobelets
choquèrent contre le sien.
Dans ce choc, où les doigts se frôlèrent, Villon crut sentir à l'un d'eux le froid d'un anneau de fer qui, spontanément éveilla ses soupçons.
Aussi, lorsque après avoir bu, l'un des inconnus lui demanda :
— r Qui donc es-tu, toi qui parles et parais penser comme nous ?
— Avant de répondre, répliqua le poète permettez-moi de toucher vos mains.
A la main droite de celui qui venait de parler, à celles des trois autres, Villon reconnut successivement l'anneau de fer et, sur le chaton, la fleur de lis.
— Compères du roy, dit-il alors, touchez à votre tour ma main, et reconnaissez en moi l'un des vôtres.
Puis, tandis que les inconnus procédaient à cette épreuve , rappelant les propres paroles du roi Louis XI :
— Si jamais tu rencontres ce môme talisman au
doigt de quelque autre, que celui-là devienne aussitôt ton ami, ton frère.
Ils étaient debout tous les cinq ; tous les cinq ils se réunirent dans une môme étreinte en répétant d'une môme voix :
— Ton ami, ton frère !
Mais quels étaient ces quatre inconnus ? Villon allait peut-ôtre l'apprendre, lorsqu'une bande valaisane s'approcha, conduite par Bartolomeo.
— Amis, dit celui-ci, nous venons de savoir que vous portez une haine toute particulière aux Italiens. Cette haine, nous la partageons. L'un de vous a pénétré, nous assure-t-on, dans la ville, et connaît l'endroit qu'ils occupent. Voulez-vous que nous y marchions avec vous ?
— On ne vous a pas trompés, répliqua l'un des quatre, mais nous avons l'habitude de combattre seuls.
— Et qu'importe ! se récria Bartolomeo, il s'agit de tuer des cdfcdottieres... plus nous serons contre eux, plus nous en tuerons !
Celui qui venait de parler répondit :
•^ Nous nous soucions peu des soldats. C'est à leur chef que s'attaque notre haine... C'est à Campobasso, l'âme damnée du duc de Bourgogne I
— Mort à Campobasso 1 crièrent tous les Valaisans.
En ce moment môme, la trompe des montagnes se fit entendre.
C'était le signal.
Un de plus, et sur lequel on ne comptait guère.
La ville était reconquise.
Plus de trois cents gentilshommes italiens et savoyards, près de deux mille soldats, jonchaient les rues de leurs cadavres.
Les autres fuyaient dans la vallée du Rhône, poursuivis, traqués de toutes parts. Les châteaux de ceux qui avaient appelé les envahisseurs et qui la veille encore leur donnaient asile, étaient en flammes à leur tour comme Pavaient été les villages. C'est à partir de ce jour que le Valais, glorieusement affranchi, s'incorpora dans la Confédération suisse.
Vers le soir, Sion, sa capitale, était toute en fête. On y promenait avec une joie trioniphante des chevaux richement caparaçonnés, des armures, des bannières, toutes les dépouilles des vaincus. A chaque instant, de nouvelles bandes rentraient, annonçant quelque nouveau fait d'armes. C'était partout des feux de joie, des rondes et des chants d'allégresse.
En quelques endroits cependant, il y jivait le calme, il y avait le deuil. Parmi les vainqueurs aussi, on comptait de nombreuses victimes.
Entre autres, Bartolomeo.
En tombant, il avait dit ;
— Je t'ai vengée, ma pauvre femme... et maintenant je vais te rejoindre !
Puis, au moment de mourir avec une dernière angoisse dans les yeux :
— Mes enfants ? s'était-il écrié. Mes pauvres petits !
Fritz, cessant de pleurer, répondit :
— Ne suis-je pas leur frère aîné ? Tu peux mourir tranquille, père... ils seront mes enfants I
Le soir même, aussitôt après avoir rendu les derniers devoirs à son père, il avait voulu partir.
Troussecaille l'accompagnait.
Tel avait été le désir de Villon.
Glissant quelques écus à l'ami Martin, il lui avait dit :
— Veille à ce que rien ne manque à ces pauvres orphelins ; place-les chez quelques-uns de leurs parents. Ensuite tu viendras me rejoindre.
Fritz aussitôt s'était écrié :
— Avec moi, n'est-ce pas ? La guerre n'est paa finie, je veux revenir I
Et Fridolin, lui serrant la main :
— Au revoir, frère, au revoir !
A quelques pas de là, dans une des principales maisons de la ville, une autre scène se passait, moins lugubre, mais beaucoup plus grave.
Sept hommes fcj'étaient réunis. Une vive discussion s'agitait entre eux. C'étaient Kilian de Diesbach, frère Starck, Hermann Nagœli, les quatre compères du roy, qui n'avaient pas encore dit leurs noms. Les deux plus jeunes, la dague en main, montaient
la garde auprès d'une porte entre-bâillée. De temps en temps ils l^ouvraient toute grande, afin de leur montrer à tous un prisonnier qu'elle contenait, et de leur répéter du geste : Voyez, il ne peut pas fuir ; il reste toujours là.
Ce prisonnier, c'était un homme d'arrogante et haute mine, au visage pâle, encadré dans une barbe noire. Le tjpe du bellâtre italien. Nommons-le de suite, le comte de Campobasso.
Il allait et venait dans l'étroite chambre, une sorte d'oratoire qui lui servait de prison, tantôt fredonnant un air napolitain, tantôt passant ses doigts effilés dans sa magnifique chevelure aux reflets bleuâtres.
Lorsque par hasard il arrivait auprès de la porte se rouvrant tout à coup, on voyait briller un instant, à la lueur des torches, qui brûlaient dans la première pièce, ses grands yeux noirs sous son sourcil hautain, ses dents blanches au milieu de son sourire de traître.
A la fili, fatigué de cette promenade de tigre captif en sa cage de fer, ennuyé d'attendre, il se jeta sur un lit de repos et^parut s'endormir.
Cependant, Nagœli disait alors, et d'une voix retentissante :
— C'est à toi, Kilian de Diesbach, qu'il a rendu son épée, j'en conviens ; mais c'est nous qui l'avions acculé contre cette maison, moi qui le tenais à la gorge. Donc, il est mon prisonnier. A personne je ne cède mon droit. Quant à le vendre, c'est autre chose.
— Soit ! répondit Kilian, combien ?
— Mille florins.
— Accepté. Me feras-tu crédit sur parole ?
— Peux-tu le demander, toi, Diesbach ! Mais sache-le bien, je ne suis pas moins généreux que toi, Co n'est pas entre mes mains que tu verseras cette rançon. J'entends qu'elle s*adj oigne à la part du butin qui sera mise en réserve pour les orphelins et les veuves.
— Ta main, Nagœli ; j'apprends à te connaître. Puis, après que TUnterwaldien fut sorti :
— D'ailleurs, reprit Kilian, je ne m'arroge pas le privilège de décider de son sort. Immoler froidement un vaincu me répugne ; mais j'aime la justice. Frère Starck, et vous quatre dont j'ignore les noms, vous demandez qu'on juge l'Italien. Vous avez également des droits sur lui comme ayant abattu tous ceux qui l'entouraient, comme ayant participé à sa capture. Soit... constituons-nous en tribunal, et que ses accusateurs soient entendus, qu'il se défende ensuite. Justice et liberté pour tous, La majorité décidera.
— Bien dit î conclut le moine, qui jusqu'alors s'était tenu à l'écart. Que Dieu nous éclaire et nous donne le calme qui sied à des juges I Tous ici nous portons au doigt l'anneau de fer fleurdelisé ; car, je le sais, Kilian de Diesbach, ton digne père, t'avait légué le sien. Son grand cœur revit en toi ; sous les traits de son flls; qu'il nous préside.
— C'est un honneur, répondit Kilian, qui n'appartient qu'à l'âge, à la sagesse. Je suis le plus jeune ; non. A vous plutôt, frère Starck.
Le moine secoua la tète en refusant aussi.
— Je suis un serviteur du Christ, dit-il. Avec moi, je vous en préviens, ce serait l'oubli des injures, ce serait le pardon qui siégerait sur ce fauteuil.
Déjà les quatre inconnus s'avançaient, protestant d'une môme voix.
— Pourquoi pas l'un de vous ? proposa Kilian. Le plus âgé répondit : /
— Parce que nous sommes la haine, la vengeance, et qu'il faut l'impartialité, la justice.
François Villon était entré depuis quelques instants. Il avait entendu les derniers mots de ce débat ; il dit tout à coup :
— Eh bien I moi, compères, je porte comme vous l'anneau, je suis désintéressé dans la question, je ne représente ici que mon roi, le roi de France.
Et, d'après l'assentiment unanime, il prit place sur le siège seigneurial qui se trouvait à la place d'honneur.
Frère Starck et Kilian s'assirent d'un côté ; de l'autre, les quatre inconnus.
— A vous d'abord, commença le poète, ditesnous vos noms.
— Je me nomme Gand, répondit le premier. Ma ville était la plus riche, la plus prospère et la plus libre qui fût au monde. Le duc de Bourgogne a détruit ses libertés, ruiné son commerce ; il a fait périr dans les supplices ses plus grands citoyens, entre autres Jean de Vos, qui était mon père. J'ai juré l'extermination du duc de Bourgogne et de tous ses complices. Le plus exécrable de tous, c'est Campobasse, c'est notre prisonnier. Jo demaiide sa mort.
— Je m'appelle Dinant, dit le second. Ma haine date de plus loin, elle remonte jusqu'au temps du duc Philippe. Après un premier assaut, nous nous étions rendus à merci. Il voulait pardonner; son fils s'y opposa. Ce fut d'abord le pillage, puis le massacre, puis enfin l'incendie. Huit cents hommes, liés deux par deux, furent noyés de sang-froid dans la Meuse. Les autres arquebuses ou pendus. Moi seul j'avais pu fuir; je survécus et vis de loin chasser les femmes et les enfants. Leurs cris de désespoir faisaient horreur et pitié. Quant à la ville, trois jours plus tard, les fiammes avaient tout dévoré, jusqu'aux tours, jusqu'aux remparts, et ceux-là qui passaient devant les débris encore fumants, devant les cendres encore rouges, pouvaient se dire avec efiroi : Ci-fut Dinant ! Voilà, pour ma part, ce que je reproche au duc Charles. J'ai juré la ruine et la mort de ce bourreau. Mais avant lui, son valet ; c'est justice.
— Je suis Français, dit le troisième, et me nomme Nesle. Ma ville aussi fut prise par le duc Charles, mais sans aucun droit ni raison. Il avait promis la vie sauve à tout le monde ; il se parjura, Tinfâme I Tous les francs archers eurent le poing coupé. Quant aux habitants, un épouvantable carnage. Grâce ne fut faite à personne, pas même aux femmes, pas même aux petits enfants. Quelques malheureux, les derniers, s'étaient réfugiés dans une église : on les égorgea. Le duc Charles survint ; il entra sur son cheval de guerre. Des cadavres partout, jusqu'au pied de l'autel. Des fiots de sang. Il y faisait piaffer son cheval, et disait en souriant : J'ai de bons bouchers, leur œuvre me réjouit la vue. C'est ce jour-là
qu'il reçut le surnom de Charles le Terrible ; c'est ce jour-là que j'ai juré vengeance, non seulement contre lui, mais encore contre tous les siens. Campobasso est le plus cruel de tous. Il faut qu'il meure.
Le quatrième, à son tour, se leva.
— Je m'appelle Liège, gronda-t-il avec un sombre ressentiment. Liège I Ce nom seul ne dit-il pas tout ? Je sers le roi Louis XI, et cependant il était là. On prétend môme que lorsque son cousin Charles lui demanda ce qu'il fallait faire de Liège, il lui répondit par cet apologue : « Mon père avait un grand arbre près de son hôtel, où les corbeaux faisaient leur nid ; ces corbeaux l'ennuyant, il fit ôter les nids, une fois, deux fois ; au boutade l'an, les corbeaux recommençaient toujours. Mon père fit déraciner l'arbre, et depuis il en dormit mieux. » Si le roi de France a donné ce conseil, ohl qu'il soit maudit I Mais non, je ne veux pas le croire. Tout ce que je sais, c'est que dans son implacable férocité Charles le Terrible voulut effacer de la terre jusqu'au nom de notre ville, naguère si florissante, si vaste, si populeuse, et dont les trois cents églises entendaient chaque jour autant de messes qu'il s'en dit à Rome. Pas une de ces églises, pas une de nos maisons ne resta debout. Tout fut rasé, tout disparut. On démolit jusqu'aux ponts. Quant aux Liégeois, ce fut également une destruction complète ; non point comme par un carnage d'assaut, dans une furie de vainqueurs, mais une longue et méthodique exécution, qui se prolongea comme à plaisir durant plusieurs semaines ; on gardait, on réservait les vie- . times. Trois mois plus tard, on noyait encore I on
176 LES COMPÈRES DU ROf
tuait encore I Cependant, Charles était déjà connu. Beaucoup de gens s'étaient enfuis dans les montagnes et les forêts. Les gens de guerre y couraient de tous côtés, leur donnant la chasse comme à des b^tes fauves. Partout,dansles villages,d6 nouveaux massacres et d'horribles profanations. Çà et là, quelques résistants,quelqu es vengeurs : les compagnons delà Verte- Tente ; je Êuis le dernier de ceux-là. Les spectres des autres me poursuivent, et sans cesse me répètent : < Pas de pitié I » J'ai déjà fait bien du mal au Bourguignon. Puissé-je enfin le voir tomber à son tour, vaincu, ruiné, désespéré, écumant de rage, et, sous mon talon, lui briser le prâne en m'écriant : « Souviens-toi de Liège I > En attendant, pour prendre patience, il me faut de temps en temps la mort d'un de ses lieutenants. Aujourd'hui, celle de Campobasso. J'ai dit.
Ses trois compagnons s'étaient redressés. Leurs mains se réunirent à la sienne dans une même étreinte, et, tous les quatre ensemble, d'une même voix, il conclurent par ce môme cri :
— La mort pour Campobasso 1 la mort I Restaient Villon, Starck et Kilian, qui ne s'étaient
pas encore prononcés.
Ce dernier, après avoir consulté du regard les deux autres, répondit :
— Je n'essayerai pas de vous fléchir, dignes vengeurs des villes assassinées, anéanties par le duc de Bourgogne. Nous aussi, nous venons de voir, par cette première escarmouche, comment ses partisans font la guerre. En diminuer le nombre, n'est-ce pas le moyen d'arriver plus promptement, plus sûrement, à l'abattre enfin, lui, le grand coupable, le
seul et véritable ennemi ! Je m^explique. Servonsnous du prisonnier pour reconquérir l'alliance des princes italiens. Qu'il s'en retourne à Milan, près du duc Galéas, et qu'il lui apprenne, ainsi qu'aux autres, qu'on ne traverse pas impunément le pays des Suisses ; qu'il vaut mieux les avoir pour amis que pour adversaires. Campobasso me senible homme à bien remplir une telle mission. Elle sera plus profitable pour nous qu'un peu de sang répandu,
A cette proposition politique, mais clémente, déjà Liège, Nesle, Gand, Dînant, murmuraient, s'emportaient.
— Un peu de calme, dit frère Starck. Rappelezvous que vous êtes en ce moment des juges, et que comme tels. Dieu vous regarde. J'approuve fort la généreuse inspiration du fils de Diesbach ; mais il y a mieux encore peut-être : puisque nous sommes tous ici les compères du roi Louis XI, pourquoi ne pas en appeler à sa décision suprême ? S'il, estime que le prisonnier n'est bon qu'à faire un cadavre, soyez sans crainte, il ne vous conseillera pas de l'épargner. Dans le cas contraire, nous lui aurons rendu service, et c'est notre devoir.
Villon s'écria :
— Moi, je m'offre à partir immédiatement pour lui soumettre le cas. Il doit connaître ce Campobasso. Qui sait ! c'est peut-être un terrible coup que nous pouvons porter aux Bourguignons. J'en ai comme le pressentiment, compères.
Malgré tout, les quatre autres s'obstinaient. — Vous avez d'avance accepté le jugement. Nous sommes quatre contre trois, La mort !
178 tES COMPÊRBS DU ROY
— Un instant ! répliqua Kilian, nous sommes de ceux qui ne faillissent jamais à leurs promesses. Il a été convenu que le prisonnier serait entendu, se défendrait. Qu'on le réveille.
La porte s'ouvrit tout à coup; Campobasso parut, s'avança, salua.
— Je ne dormais pas, messieurs ; j^ai tout entendu. Me voici.
Puis, avec de très grands airs, avec un sourire railleur :
— Je remercie ceux qui viennent de prendre ma défense, et j'accepte, pour ma part, leur proposition. Oui, je serais enchanté de causer un peu, fût-ce môme de loin, par intermédiaire, avec ce bon roi Louis XL Quant aux autres, les impitoyables, je n'ai que trois mots à dire pour qu'ils se croient très honorés de me tendre la main.
Irrités par cette arrogante bravade, les quatre vengeurs firent un pas, un geste menaçant.
Mais lui, sans s'émouvoir le moins du monde :
— Ah ! ah ! messieurs, vous portez au doigt la fleur de lis de France I Ah I ah ! vous êtes compères du roy...
Ils allaient s'élancer.
— Eh bien, conclut-il en ouvrant son pourpoint, en exhibant une bague suspendue à son cou parmi toutes sortes de médailles et de scapulaires, eh bien, mes compères... je suis un des vôtres.
Il était temps, déjà les quatre dagues des vengeurs se levaient sur lui.
Ils se reculèrent aussitôt, stupéfaits, le cou tendu, n'en croyant pas encore leurs yeux.
C'était bien la fleur de lis. C'était bien l'anneau. D'un ton déclamatoire et triomphal le condottiere poursuivit :
— Si jamais tu rencontres un pareil talisman au doigt de quelque autre, que celui-là devienne aussi ton ami, ton frère... Ne sont-ce pas là les paroles de Sa Majesté Très Chrétienne' ?
— Il a raison, déclara Starck, souvenez-vous, amis, souvenez- vous de votre serinent !
Mais eux, d'une voix indignée, frémissante :
— Lui ! notre ami ! notre frère ! Jamais! Il ne nous échappera pas ainsi... non!
Villon s'interposa, parvint à se faire entendre :
— C'est le cas, plus que jamais, d'en référer à notre royal maître. Il est présentement à Ljon. C'est l'afïaire tout au plus d'une semaine. Voulezvous que je parte ?
— Durant ce voyage, ajouta Kilian, j'emmène avec moi le prisonnier, je réponds de lui. Du reste, vous serez là. Votre parole de ne poiiit attenter à ses jours, et je confie sa garde à votre loyauté...
Ce provisoire fut enfin consenti, mais non sans peine.
Dans ce même moment, sans être aperçu de personne, l'Italien jetait ces quelques mots dans l'oreille de François Villon :
— Ne vous éloignez pas avant de m'avoir parlé. Silence I
Là ooavent de Friboui^.
Vers le milieu de février, la bonne ville de Fribourg était toute en mouvement.
C'était le point le plus rapproché du théâtre de la guerre qui se propageait, préludait par de sanglantes escarmouches, dans tout le pays de Vaud, Tévôché de Genève, le comté de Romont, la partie méridionale du lac de Neufchâtel.
Aucune de ces contrées n'était encore réunie à la Suisse ; elles appartenaient à ses ennemis, aux alliés du duc de Bourgogne.
De là toutes sortes de rencontres avec les bandes lombardes, savoyardes, italiennes. Chaquejour quelques nouvelles embuscades, surprises de châteaux forts, dévastation de villes ou bourgades emportées d'assaut.
De plus, comme un écho lointain du grand tumulte de Berne, où se rassemblaient de toutes parts les bannières confédérées, non-seulement de la Suisse, mais encore de toutes les Villes du Rhin, voire même le contingent promis par Sigismond, duc d'Autriche.
Mais revenons à Fribourg.
Afin de donner asile aux blessés qu'on y apportait de toutes parts, Tabbesse des Célestines, cette digne
sœur de Diesbach, avait transformé son couvent en ambulance, en hôpital.
— Ce n'est pas assez de nos prières, avait-elle dit, nous devons aussi nos soins, notre dévouement à ceux qui combattent pour l'indépendance de la patrie. Encourager les mourants, guérir les blessés, tel est aujourd'hui le devoir des femmes suisses.
Et, la première donnant Texemple, sans cesse elle allait et venait, faisant dresser de nouveaux lits, préparant la charpie et les cordiaux, les distribuant de*sa propre main à ses hôtes qu'elle appelait ses enfants, consolant celui-ci, pansant celui-là, servant d'aide aux chirurgiens, le plus souvent chirurgien elle-même.
Elle avait dit à ceux des hospices de Fribourg :
— Vous me connaissez, je suis d'une race où, de mère en fille, on en sait à peu près autant que vous ; si moins de science, plus de soins et de sollicitude. Dans les cas graves seulement je vous appellerai. Oh I sojez tranquilles, ça ne sera pas souvent.
Comme on le voit, Tabbesse était un peu brusque, mais d'une activité, d'une charité vraiment merveilleuses. Nuit et jour elle était là, elle était partout, sans cesse en mouvement. Elle avait oublié Fâge et l'embonpoint qui, d'ordinaire, alourdissaient son allure ; elle était redevenue jeune, alerte et remuante. Toujours une bonne parole, un bon sourire. Les malades se sentaient soulagés rien qu'en entendant venir de loin le trousseau de clefs qui pendait à sa ceinture.
Quant aux nonnes et nonnains, il fallait "voir
182 LES COMPÈRES DU hoy
comme elle les stimulait, comme elle les avait promptement dressées pour digiiement servir sous ses ordres. .
— Allons ! mes filles, allons ! c'est notre bataille à nous ! Dieu nous regarde. Souvenez-vous de la parabole du bon Samaritain. Pas de répugnance ! il ny a plus d'hommes ici, il n'y a que des blessés, des créatures souffrantes 1 A. nous de les secourir, à nous de les sauver, et vivement !
iussi les saintes filles de la communauté rivalisaient de zèle.
Deux surtout secondaient Tabbesse tout à fait à son gré. Cependant elles n'appartenaient pas au couvent ; elles ne faisaient qu'y passer un temps de deuil. Deux pensionnaires, deux volontaires portant l'habit des novices. Est-il besoin de nommer Edwige et Magdalena ?
Ce religieux uniforme, mi-partie blanc et bleu, seyait également bien à la mâle et rustique beauté de Magdalena, à la grâce angélique et charmante d'Edwige.
L'a])besse terminait sa visite. Ses deux nièces, — elle les appelait ainsi, — l'assistaient.
On entra dans une dernière salle beaucoup plus exiguë que les précédentes ; elle ne contenait que trois lits.
Dans le premier Veit-Weber, tellement amaigri, tellement pâle, qu'on. eût dit un cadavre dans son linceul.
Il sommeillait. Au bruit de la porte qui venait de s'ouvrir, il se réveilla, aperçut Edwige, et, tout aussitôt, son regard brilla, ses lèvres sourirent.
— Eh bien I fit Pabbesse, eh bien I mon enfant, mon poète, comment vas-tq, ce matin ?
— ' Bien... très bien, répondit-il, je rêvais que j'étais au ciel, et voilà que mon rêve devient une réalité. Dieu m'envoie trois de ses anges.
Ses yeux n'avaient regardé qu'Edwige.
Avec sa joyeuse et pétulante rondeur, l'abbesse se récriait déjà :
— Des anges! passe encore pour mes nièces, mais moi, vertuchou ! quel ange bouffi ! Pour m'envoler, il me faudrait de fiôres ailes I
Tout en plaisantant de la sorte, elle avait levé l'appareil.
— Il y a du mieux, beaucoup de mieux. Mais soyons toujours sur nos gardes ; ces blessures à la poitrine sont longues à cicatriser. De la patience, du repos. Surtout pas d'émotion, ou je ne répondrais plus de toi, mon fils.
— Ah I murmura le blessé, ah I ma mère, (te\rsr là seuls craignent de mourir qui sont aimés i 21 b.is !
— Pauvre enfant ! dit l'abbesse qui, toute pleine de consolations, se pencha vers lui pour paiîser en même temps la blessure de son cœur.
Dieu seul pouvait la guérir celle-là. Edwige le lui demandait, les mains jointes et les yeux au ciel,
Magdalena s'occupait du second blessé.
Celui-là n'avait rien perdu de sa vigueur. C'était Hermann Nagœli. Sauf un bras en écharpe, absolument le môme.
Vêtu de sa casaque de soldat, il était asî^is âu bord du lit. Une muette émotion qui semblait Tétonner lui-même, adoucissait la rude expression de
son visage. Il regardait fixement Magdalena qui, tout occupée de la blessure de son bras, enlevait avec dextérité les bandelettes et les éclisses. Tout à coup il tressaillit.
— Vous ai-je fait mal ? demanda la jeune fille.
— Vous ? Non I non ! répondit-il avec un accent étrange.
L'abbesse en ce moment se retournait vers lui.
— Allons I tu ne seras pas manchot, mon ami.
Mais, pour la présente guerre, cette main-là n'aura pas eu le temps de reprendre encore assez de force. Dommage ! la main droite !
— Je frapperai de la gauche, et pas moins fort, répliqua Nagœli. Me permettez-vous de m'en aller, ma mère ?
— A ton aise, mon garçon... mais pourvu que tu me promettes de revenir chaque jour à l'heure du pansement. N'y manque pas.
— Oh ! que non... je revi«îHdrai.
C'était à Magdalena qu'il h^mblait adresser ces mots; ; c'était elle qu'il regardait toujours.
La calme et robuste jeune fille ce s'en inquiétait nullement, peut-être môme ne s'en apercevait-elle pas. Les yeux baissés, elle donnait tour à tour les diverses choses qui composaient l'appareil.
Tout en le replaçant, l'abbesse continuait ainsi .
*— Je tiens à te guérir complètement et promptement. La Suisse a besoin de défenseurs tels que toi. Comment t'appelles-tu ?
— Hermann.
— Pas d'autre nom ?
— Pas d'autre pour le moment.
■^ Ton canton?
— Unterwald.
— Ah ! je l'aurais deviné. C'est toujours des environs du Rutli que nous arrivent ces bras d'athlètes. Avant ta blessure, dis-moi, tu dois avoir porté quelques tameux coups ?
Ce fut la voix de Veit-Weber qui répondit :
— J'en suis garant. Nous étions ensemble à la défense du château d'Yverdun. Lors de notre première sortie contre les Bourguignons, il se trouva rester en arrière, ou plutôt en avant, quand le pont se releva derrière nous. Il accourut enfin, ayant pour toute arme une arbalète et son épée. Se voyant poursuivi, il tira sur celui qui était le plus près de l'atteindre, le blessa, bondit sur lui, l'acheva de son épée, retira la flèche, la lança à un second, qu'il abattit encore pour la reprendre, et finalement, ne la laissa dans le corps d'un troisième que parce qu'il arrivait au pont-levis, s'abaissant pour le recevoir... Attendez! ce n'est pas tout. Quelques jours plus tard, comme nous allions vers Granson, lui seul il défendit un pont, couvrant ainsi notre retraite. C'est là qu'il fut blessé. Oh ! oui, conserveznous-la, cette brave et forte main ; elle a déjà sauvé bien des nôtres !
Durant ce récit, l'abbesse avait fait place à Magdalena, qui fixait la dernière bandelette.
— Oh ! murmura-t-elle aussitôt après les derniers mots de Veit-Weber, oh I c'est beau, cela I c'est d'un grand cœur I
Et reposant la main du blessé dans son écharpe, elle la serra doucement.
Depuis quelques instants déjà, la vaste poitrine crilermann haletait comme un soufflet de forge. Tout à coup, pour la première fois de sa vie, peutôtro, il pâlit, il chancela, il eut comme un instant de faiblesse.
— Eh ben I eh ben ! ne voilà-t-il pas qu'il s'évanouit maintenant ! s'écria Tabbesse, qui s'empressa de courir à lui. Pauvre garçon !
En se retirant, Wagdalena tout émue, bien que sans savoir pourquoi, murmurait tout bas :
— Qu^l est donc cB jeune Unterwaldien ?... et pourquoi son regard me suit-il ainsi partout? Je l'avais déjà remarqué... On dirait qu'il me hait. Pourquoi '<
Le troisième blessé, c'était frère Starck.
Assis dans un fauteuil, il portait toujours sa robe d'augustin. Le capuchon, rejeté en arrière, laissait voir à son front un bandage encore ensanglanté.
A côté, sur uù bas escabeau, Fridolin lui tenait compagnie.
Depuis quelques instants déjà, Edwige s'était avancée vers lui. De ses blanches mains, elle levait Tappareil. .
Est-il besoin de dire quelle était l'émotion, le ravissement, Textase de ce pauvre père, à la vue, à rapproche, au contact de cette adorable enfant qu'il ne pouvait pas, qu'il ne voulait pas encore appeler sa fille.
p]lle l'avait reconnu pour ce moine qui, tant de fois déjà, s'était rencontré sur son chemin, qui, dernièrement encore, l'avait secourue sous le porche de la cathédrale de Berne.
En \e retrouvant à Friboiirg, en voyant la joie, 1 a tendresse qui, plus que j amais , s'épanouissaient s n r son visage, Edwige en était venue à lui demander:
— Mais d^où vient donc cet intérêt que je vuu3 inspire? D'où vient que vous paraissez m'aimer ainsi ? Qui ôtes-vous ?
Lui, comprimant aussitôt Pélan de son cœur:
— Frère Starck, avait-il répondu. Qui ne vous aimerait ! vous, si gracieuse et si bonne !
Maintenant encore, comme elle se redressait, essayant sur le front dos gouttes de sang, plus bas, sur les joues, elle vit couler des larmes.
— Ciel! qu'avez-vous donc? vous pleurez, vous soufrez ?
. — Non I oh non !... je suis heureux... bien heureux !
Ses larmes, Edwige les essuyait.
L'abbesse intervint tout à coup, écartant sa nièce d'une main, de Tautre Fridolin, qui, plus près encore, avançait curieusement sa tête.
— Arrière l dit-elle en lui tapotant la joue ; laisse-moi rendre visite au crâne fendu do frère Starck. Encore un de nos héros, le premier peutêtre de tous I
— Oui, le premier l répondit Veit-Weber. Le premier de tous, c'est le moine! Il n'est personne aujourd'hui qui ne le connaisse et ne lui rende justice. Demandez quel est celui qu'on a vu partout au premier rang, celui qui semble se multiplier pour la défense du pays, celui qui résume tous les dévouements, toutes les prouesses de nos glorieux ancêtres, chacun vous répondra : C'est le moine ! S'il guide
188 LESCOMPÈRKS DÛ ROT
une expédition, la victoire est certaine. Si, parfois, nos jeunes hommes ont le dessous, on le voit aussitôt apparaître et rétablir le combat. Oui, guérissezle, ma mère, car voici venir les grandes batailles, et c'est Télu de Dieu..., oui je le sens, je le vois, c'est lui qui doit assurer la liberté, le triomphe de la Suisse !
"Durant cette apologie prophétique, frère Starck s'était redressé, le front radieux, le regard flamboyant, les mains étendues vers Edwige, la bouche entr'ouverte, comme pour lui crier enfin : Je suis ton père I...
Mais il eut l'héroïsme de refouler au plus profond de son cœur cet élan de la nature ; et fermant les yeux, serrant les dents, pâle de la sublime pâleur du martyre :
— Ce n'est pas encore assez ! murmura-t-il en retombant assis, non, non, pas encore !
A ce cri de douleur, un sourd grognement répondit. Une tête de chien s'avança. C'était Frey, le fidèle molosse du mont Saint-Bernard.
Jusqu'alors, couché sous le lit, il était resté silencieux, invisible. II apparaissait tout à coup, prêt â défendre son maître ; mais jugeant sans doute qu'il n'avait que besoin d'être consolé, il se contenta de lui lécher la main.
L'autre main de Starck, Fridolin la pressait entre les siennes.
Tous deux, l'enfant comme le chien, ils étaient connus de chacun des assistants ; ils avaient pris chacun leur part à tous ces premiers combats, livrés pour l'indépendance helvétienne.
Les comi>ères du roy 189
Cependant, l'abbesse avait pansé la blessure; elle la recouvrit en disant :
— Je ne sais pas ce que rêve encore ton courage, ami Starck ; mais, sois tranquille, dans quelques jours nous.te rendrons la liberté.
— Dieu soit loué 1 dit la voix de Kilian de Diesbach, qui venait de paraître sur le seuil. C'est en se jetant au-devant de moi, c'est pour me l'épargner qu'il a reçu ce coup.
— Quoil fit Edwige, quoi, frère, il t'a sauvé la vie!
— Oui, sœur, et ce n'était pas la première fois. Cette affection qu'il te porte, il me la prodigue aussi. Sans cesse il combat à mes côtés, veillant sur moi comme un frère aîné, comme un père.
Plus que jamais, les grands yeux interrogateurs d'Edwige se dirigèrent vers le moine.
— Patience I enfants, leur répondit-il à tous deux. Encore un peu de patience, et vous saurez tout I
— Allons l conclut l'abbesse. Allons I la visite est terminée. Nous avons mieux à faire que de deviner des énigmes.
Déjà, de son pas alerte et pétulant, elle se remettait en chemin.
Avant de la suivre,, Edwige prit la main du moine et l'effleura dé sa lèvre en murmurant :
— Ahl qui que vous soyez, merci! je vous aime! En passant auprès d'Hermann, Magdalena ne put
se défendre de tourner la tête.
Le regard de TUnterwaldien était encore fixé sur elle.
Kilian, qui venait le deroier, s'approcha de Veit- 1 Weber et lui dit : ^,
— Courage î poète. Que Dieu te donne à la fois la guérison et l'oubli !
Cependant, Tabbesse, en arrivant dans sa cellule, se laissa tomber sur un fauteuil.
— Ouf 1 je n'en puis plus ; je suis brisée.
Mais frappée d'une omission quelconque, elle se
secoua tout aussitôt pour donner de nouveaux ordres.
— Ma tante, dit Kilian, ma bonne tonte, mais permettez au moins qu'on vous embrasse.
— Volontiers, mon neveu ; mais fais vite ; il y a huit jours que je n'ai dormi.
— Retirons-nous, mes sœurs, dit le jeune homme aux deux jeunes filles. Eloignons-nous pour qu'elle prenne au moins quelques iiiistants de repos.
— Ça n'est pas de refus, mon neveu ; mais garde-toi de causer trop longuement avec ta fiancée. Dix minutes, pas davantage. Il faut qu'E.lwige me remplace au parloir, à la pharmacie, un peu partout. Quant à Magdalena, la lingerie, le blanchissage. Tu sais, ma fille, qu'il faut aller au lavoir.
Ce fut surtout de Frère Starck que causèrent Edwige et Kilian.
— Je ne sais pourquoi, dit-il, mais toute ma confiance est en lui. Si nous devons être heureux, c'est de lui que nous viendra notre bonheur. Pourquoi ? comment? je n'en sais rien. Quelque chose me le dit là. Si je reste sur un champ de bataille, il te protégera.
Edwige l'interrompit.
— Oh ! ne parle pas de cela, Kilian ; présager le malheur appelle le malheur. Toi, mourir ! oh ! je n'auraisplus besoin de protection, car, moi aussi, je mourrais.
— Edwige !
— Notre destin n'est-il pas d'être unis ? Nous le serons, soit ici-bas, soit dans le ciel.
En ce moment, Magdalena, s'occupant de pensées moins poétiques, activait ses lavandières.
Portant elle-môme sa large part du fardeau, elle marchait à leur tête.
Le lavoir, situé à l'extrémité des jardins du couvent, se composait d'un vaste bassin qu'alimentait une source vive. Aux quatre angles, des piliers gothiques soutenant une légère toiture de chaume. A l'entour, une sorte de parapet.
— Impossible aujourd'hui, dit une des lavandières, l'eau est gelée.
— Eh bien ! repartit Afagdalena, cassons la glace. Et, s'armant d'une hache qui se trouvait là, elle
y pratiqua une large brèche.
— Il tant être forte comme vous l'êtes I observa l'une de ses compagnes.
— Est-ce à dire, reprit-elle, qu'il me faut agir ainsi pour chacune de vous ? Soit ! Mais pour que vous ne vous croisiez pas les bras, allez tout de suite quérir le restant de la lessive ; allez.
En quelques secondes, la glace fut brisée tout à l'entour du bassin.
Puis, comme les lavandières ne reparaissaient pas encore, Magdalena prit en main le battoir, releva
ses manches jusqu'aux coudes, et, seule au bord de Teau, commença bravement sa tâche.
Un gai soleil d'hiver éclairait le visage animé, les beaux bras blancs de ]a mâle et vaillante fille.
Un soupir descendit jus(xu'à son oreille.
Elle releva la tête.
Un homme était là, Hermann.
Accoudé sur le parapet, il regardait Magdalena.
— Encore vous 1 fit-elle.
— Et pourquoi pas, cousine...
— Cousine, moi ?
— Je m'appelle Hermann Nagœli. Ah I ah I tu me reconnais maintenant. Tu te rappelles ces vingt arpents de prairies dont on me dépouilla si injustoment pour te les donner, grâce au crédit de Diesbach.
— Diesbach n'a rien fait qui ne soit juste, répliqua fièrement la jeune fille. Il j avait procès entre nous. Les magistrats ont décidé que j'avais raison : voilà tout.
— Non pas I se récria le jeune homme, car de ce jugement-là, j'en appelle, moi.
— A ton aise. Nous verrons qui, finalement, aura gain de cause.
Et sans davantage se soucier de Timportun, elle se remit à laver son linge.
Après une pause, Hermann reprit :
— Au lieu de plaider, cousine... écoutez un peu... Si nous nous accommodions ensemble.
— Comment cela ?
Sous le regard franc et clair de Magdalena, TUnterwaldien rougit d'abord jusqu'aux oreilles. Puis,
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secouant son épaisse crinière, et du geste, chassant un reste d'embarras :
— Je m'en vais t'expliquer mon idée, cousine Magdalena. Oh I oh I je t'en gardais d'abord rancune ; et si je t'ai cherchée, c'était par sentiment de haine. Mais je t'ai vue. Ça m'a changé. Je te regarde encore, et plus que jamais je me dis que nous sommes l'un et l'autre taillés tout exprès pour nous entendre, pour nous aimer peut-être... et sûrement, qu'à nous deux, nous donnerions de beaux enfants à la république.
Ce fut au tour de Magdalena de baisser les yeux.
— Un mariage ! murmura-t-elle.
— Une promesse du moins. Nous sommes en guerre, et je suis de ceux qui ne s'épargnent pas. Il j a grand'chance que je serai tué ; ça ne t'engagerait pas à grand'chose. Moi mort, à toi sans conteste les vingt arpents de pré. Si j'en reviens, ce sera plaisir d'j voir paître ensemble nos bestiaux. Dis, veux-tu ?
Sous ce naïf langage on sentait palpiter l'amour, un amour simple et fort comme celle qui l'avait inspiré, comme celui qui le ressentait.
Tel fut probablement l'avis de Magdalena. Elle se redressa, l'œil maintenant ûxé vers Hermann.
— Tu n'en serviras pas moins bravement le pays ?
— Au contraire.
— Hermann, voici ma main.
— Merci, Magdalena. Je suis tout à toi, mainte^ nant et pour toujours.
Les lavandières s'approchaient.
Il disparut, le visage resplendissant de joie.
Qaant à MagdaLena, cherchant à cacher soq troahle :
— Allons donc, ^înéantes ! cria-t-elle à bes compagnes ; noos sommes en retard. A l'ouvrage l
Et les battoirs allèrent comme le vent.
xvin
Le renard et le loup.
Les informations de François Villon étaient exactes en ce qui concernait Louis XI.
Pour ne rien perdre du spectacle dont la Suisse allait être le théâtre, pour se tenir à l'affût de toute occasion favorable, le roi, prétextant un pèlerinage à Notre-Dame-du-Puy, allait s'aposter à Lyon, c'est-à-dire aux premières loges.
Seulement, il n'j était pas encore arrivé. Il venait de s'arrêter quelque temps chez Pierre de Bourbon, comte de Beaujolais, époux d'Anne do France, la future dame de Beaujeu.
Son gendre et sa fille le reconduisirent jusqu'au port de Villefranche, où le coche royal l'attendait. Monarque peu chevaleresque, il aimait à voyager par eau.
A peine l'escadrille avait-elle gagné le large qu'une certaine agitation se fit remarquer sur le rivage. Puis une barque s'en détacha, la propre
barque du comte, sur l'ordre exprès duquel elle avait été remise à flot.
De loin, Louis XI avait vu tout cela. Curieux de sa nature, impatient de tout savoir, il se penchait sur le bordage afin de reconnaître au plus tôt le messager qu'on lui renvoyait ainsi.
C'était un homme de haute taille et de flore allure. Il se tenait seul à l'avant de la barque, activant de la voix les rameurs, comme ayant hâte d'arriver promptement.
Effectivement, avant môme qu'on eût accosté, il s'élança d'un seul bond sur le coche, il accourut saluer le roi, qui tout aussitôt s'écria :
— François Villon ! comment, c'est toi I Toi qui m'as quitté par la Loire et qui me reviens par la Saône.
— Tout chemin mène à Rome, sire. J'apporte des nouvelles à Votre Majesté.
— Des nouvelles toutes fraîches ?
— Pas tout à fait, sire. Peut-être môme Votre Majesté les trouvera-t-elle un peu rances. J'ai dû faire de longs détours et suis en retard.
— Mieux vaut tard que jamais. Entrons dans la cabine.
Et, comme la première fois, la porte se referma sur eux.
Le roi prit place sur un escabeau, et commença vivement l'interrogatoire.
— Nous voici seuls. Tu peux parler. Qu'as-tu feit là-bas, compère ?
— Sire, pour commencer par le commencement, tout d'abord, j'ai vu mourir Nicolas de Diesbach et
noué connaissance avec son âls Eilian, digne héritier de ses vertas et de son dévouement à Votre Mtgesté.
— Je sais cela. Après ?
— Après, remplissant ma mission, j'ai retrouvé frère Starck.
— Oui, oui, je connais votre entrée en campagne, et suis content de toi. Il paraît môme que tu t'es bravement battu, par dessus le marché.
— Sire, quand on entend clairon sonner, il n'est courage qui ne croisse. Votre Msgesté connaît donc toutes nos prouesses, à Torrens, à Sion, dans le Valais; puis à Morat, Estavayer, Yverdun...
— Je connais tout, jusqu'au moment où le comte de Romont a voulu reprendre cette dernière ville à mes bons amis les Suisses. Qu'est-il advenu de ce siège, hein ? dis ?
— Une merveilleuse défense, sire, Oh I oui, vous avez bien raison de les aimer, les Suisses, car ce sont de rudes gens de guerre. La ville avait été livrée par les habitants ; ils se réfugient dans le château. Les munitions leur manquent, ils démolissent les bâtiments inutiles, ils en font pleuvoir les décombres sur les assiégeants. Ceux-ci, ne pouvant escalader les murailles, comblent les fossés avec des fascines, de la paille, des sapins tout entiers. Bientôt les flammes s'élèvent jusqu'au sommet des tours. Un immense feu de joie auquel se chauffaient les Bourguignons. Tout à coup le pont-levis s'abaisse au milieu de la fournaise, et la garnison tout entière tombe sur eux. Déroute complète. On rentre avec des vivres, cinq canons, trois chariots
de poudre. Le lendemain, des renforts arrivent, envoyés par Scharnachtal. Le comte de Romont décampe sans demander son reste. Encore ane victoire. Mais le château n'est pins tenable. On achève de rincendier, la ville aussi. Puis, bannières déployées^ trompettes en tête, on se retire à Granson sous la conduite de Hans Muller, un des vaillants de Berne.
— Granson I répéta Louis XI, c'est bien là qu'est venu camper mon frère Charles. Il assiège ce château. Tiendra-t-il jusqu'à ce que les Suisses soient en force ? Tout est là !
Et, le front sourcilleux, l'œil à moitié clos, la lèvre avancée, il resta pensif, en tournant ses pouces.
— Granson tiendra, répondit Villon.; sire, ayez confiance.
— Hum I hum ! grommela Louis XI, le Téméraire commande à cinquante mille hommes. J'ai peut-être eu tort de conclure une nouvelle trêve avec lui. Les Suisses ont eu vent de cette trêve, et ce vent les a refroidis. S'ils allaient demander, obtenir la paix. Cela est à craindre !
Puis tout à coup relevant la tête et dardant vers le poète ses petits yeux gris, qui brillèrent comme des escarboucles :
— Mais pourquoi donc ne me parles-tu pas de Campobasso ?
— J'allais y arriver, sire ; mais je vois que Votre Majesté est déjà instruite...
— De tout ce qui s'est passé, mais non pas de ce qu'il t'a dit en secret.
— Lui-m<imc il veut s'expliquer avec Votre
Ms^esté ; il en sollicite un sauf-conduit pour Tenir librement à Lyon.
— Ah ! ah ! voilà tout ? Rien qui permette de conjecturer son dessein ? Pas un mot d'écrit ?
— Rien autre chose que ce que je viens de répéter à Votre Majesté.
Le roi se caressa le menton en murmurant :
— Il veut venir... eh I Pâques-Dieu I qu'il vienne! Il s'était levé, il ât quelques tours à pas serrés et
vifs ; puis, désignant au poète une table sur laquelle se trouvaient du papier blanc, une écritoire :
— Assieds-toi là... prends une plume. Écris ces quelques mots : € Notre vouloir est que le comte de Gampobasso soit libre ; à chacun de ceux qui l'ont pris nous payerons sa rançon. >
Après quoi, saisissant la plume d'une main ûévreuse, il signa.
Villon allait se lever.
— Attends, reprit le roi, ce n'est pas tout. Une lettre maintenant. C'est toi qui seras mon messager.
— Moi, sire?...
— Pourquoi non ? Ton chemin le plus court est de repasser par le Jura, par Granson. Ecris en tète: « Monsieur mon frère, > puis au-dessous : « Vous savez quelle est ma sincère amitié pour vous. Je veux vous en donner une nouvelle preuve. Le comte de Gampobasso, dont vous faites si grand cas, médite de vous trahir, et m'adresse des offres à cet effet. >
— Comment I sé récria le secrétaire ; mais il va se méfier alors, et...
Louis XI haussa les épaules, sourit d'une certaine façon et continua :
— Écris toujours : « D'autre part, dans votre intérêt, appointez-vous avec les Suisses. Je4es connais. Croyez-moi, ce sont de terribles adversaires. Malgré toute votre patience et bravoure, vous n'en viendriez pas à bout. La paix ! faites la paix, au nom môme de votre gloire. »
Villon ne put retenir un second mouvement de surprise.
— £ah l mais je croyais, sire, que vous désiriez la guerre.
— Nigaud I répondit le roi, il la fera si je lui conseille la paix... comme il s'entichera davantage encore de son Italien, si je l'avertis de s'en méfier. Comprends-tu maintenant?
— Je m'incline, sire ; vous êtes un grand politique.
— Je suis tout bonnement un fin renard. Lui, c'est le loup... hargneux, orgueilleux, brutal. Tu vas en juger par tes propres yeux. Tâche qu'il ne te dévore pas. Voici de quoi regarnir ton bougequin. Bon voyage I
— Par où faut-il que je m'en aille, sire ? par la fenêtre ?
— Non pas I par la porte cette fois, mon compère, et sans qu'il te soit besoin d'un nouveau plongeon. Une barque va te conduire jusqu'à l'autre rive. Ta fortune est faite si tu m'apportes le premier des nouvelles de la bataille, et des bonnes.
— Que Mars vous exauce, sire... et que Mercure me prête ses ailes l
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Villon s'éloigna sur ces demiei^ mots, et ât si grande diligence que vers le milieu du troisiôme jour, il atteignit le revers du Jura.
A ses pieds, sur les mamelons inférieurs, au bord du lac de Neufch&tel, les tentes innombrables de l'armée bourguignonne.
Un peu vers la gauche, à travers des tourbillons de fumée que traversaient l'éclair et le fracas de l'artillerie, des murailles^ des créneaux, des tours : c'était le château de Granson.
La bannière fédérale y flottait encore. Mais, foudroyé, démantelé, chancelant de toutes parts, il semblait prêt à crouler enfin sous cette trombe de feu.
Après avoir un instant contemplé ce spectacle, Villon se remit en chemin.
Il lui fallut descendre encore durant prôs d'une heure avant d'atteindre les avant-postes.
Vainement il voulut s'expliquer ; il n'y avait là que des Anglais, un peu plus loin des Italiens, des Stadiotes, des Espagnols, des gens de Gueldre, de Frise, voire môme du Danemark. Nulle part per^ sonne qui comprît le français.
— Décidément, pensa Villon, il y a de tout chez le duc de Bourgogne, excc^pté des Bourguignons. C'est une grande cohue de barbares, l'armée de Xerxès.
Une ronde vint à passer enfin. Un capitaine de race franque la commandait. Il écouta le voyageur, s'inclina devant le cachet royal attestant sa mission, s'ofirit courtoisement à lui servir de guide jusqu'à la tente du duc Charles.
Villon accepta. Mais, tout en le suivant, il se disait :
— C'est particulier I il me semble que cette figurelà ne m'est pas inconnue. Où diable nous sommesnous donc rencontrés déjà ?
Comme tout à point, pour répondre à cette muette question, un second capitaine, se croisant avec le premier, le salua du nom de Ramswag.
— Corbleu ! se dit le poète, c'est le frère de ce chevalier lorrain que nous avons tué, celui qui nous a poursuivis jusqu'à Jargeau. S'il allait me reconnaître I... Mais non, j'étais encharbonné ce jour-là. Cependant, d'après ce que m'a dit le duc René, c'est un traître. Attention I
— Vous êtes au service du roi de France ? demanda le sire de Ramswag.
— Il m'emploie comme messager. J'ai traversé bien des pays, portant ordres ou billets de sa part.
— Eh bien I avez-vous jamais vu campement mieux ordonné que celui-ci ?... troupes de plus vaillant aspect?... plus riche attirail ?
— En effet, c'est fort beau. Combien d'hommes en tout ?
— Trente mille amenés de Lorraine par le duc lui-même. Plus, les quatre mille Savoyards du comte de Romont, dix mille condottieres du Piémont et du Milanais, bien d'autres encore des contrées lointaines. En tout, près de cinquante mille.
— C'est bien le chiff're que m'a dit le roi, pensa Villon.
— Honneur et victoire au duc Charles ! poursuivit Ramswag. Il mène à sa suite toutes sortes de
princes et grands seigneurs : le fils da roi de Napies, le duc de Clôvres, Philippe de Bade, les comtes de Romont^ de Marie, de Châlons, tant d'autres encore. Autour d'eux, une foule de valets, de marchands, de ribauds. Voyez ! voyez autour de nous ces quatre cents tentes somptueuses. Les pages, les archers eux-mômes sont magnifiquement vêtus.
Quant aux soldats, jamais on n'en vit de plus généreusement soldés, ni de plus joyeux. Ecoutez leurs chants, regardez comme on leur verse l'hypocras et le vin. Hein 1 Quel est ce tumulte tout là-bas ? Quelles sont ces flammes ?
Le duc de Ramswag s'était haussé sur ses étriers . Il se laissa retomber en selle en continuant d'un air bonhomme et rempli d'indulgence :
— C'est un village qu'ils brûlent pour se chauffer. La saison est si rigoureuse encore I Mais nous approchons du quartier ducal. Ah 1 ah ! ce n'est pas chez votre maître le roi Louis XI qu'on pourrait admirer rien de pareil. Jamais encore Charles le Téméraire lui-môme n'avait marché en si grand appareil) avec tant d'équipages, de richesses et de merveilles. Ici, la chapelle avec les douze apôtres en argent massif, la châsse en cristal de Saint- André, des vases d'or, des ostensoirs, des retables et custodes comme il n'y en a pas de pareils au monde. Là, sa tente... ; mais il est inutile que je parle davantage à vos oreilles, elle va parler ellemême à vos yeux.
Tout ce que venait de décrire le locace capitaine était l'exacte vérité. Depuis les croisades, on n'avait pas revu si puissante et si fastueuse armée. Les
payillons des princes resplendissaient d'or et de soie ; la tente du grand duc d'Occident, du futur roi de Bourgogne, était un véritable palais formé.des tissus les plus précieux, des ornements les plus rares.
jAux abords, une foule de serviteurs, d'archers, de valets et de pages éclatants de broderies et de dorures. Un premier compartiment, une sorte d'antichambre, était de cuir de Cordoue. Le grand logis central de velours pourpre, broché d'un lierre courant dont le feuillage était d'or et les branches d'un précieux émail. Le jour y pénétrait par des vitraux de couleur enchâssés dans des baguettes d'or. Au fronton, l'écusson de Bourgogne, figuré par une mosaïque de perles, de rubis, de saphirs et d'émeraudes. Çà et là, les différentes armures du duc Charles ; ses lances, dont le fer était d'or, les manches d'ébône où d'ivoire, ses épées et poignards, aux pommeaux resplendissants de pierreries. Entre ces panoplies, des dressoirs sur lesquels toute son orfèvrerie et tous ses joyaux, son scel, qui pesait deux marcs, son collier deîa Toison, qui valait un comté, son portrait et celui de son père, deux merveilles pour le temps ; enfin, son trône, digne d'un satrape asiatique, son trône sur lequel il aimait à paraître aux yeux des ambassadeurs et des princes, afin de leur donner par avance une idée de la grandeur à laquelle il aspirait.
Au moment où Villon fut introduit, ce trône était inoccupé. Pour découvrir le maître, il se haussa sur les orteils, et, par-dessus les têtes des courtisans, il aperçut enfin, couché sur une peau de lion, un homme de taille moyenne et d'une constitution forte, au
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front orgueilleux, à la figure bilieuse et colérique, à l'œil sanguinolent, et qui, môme dans son sourire de parade, conservait encore quelque chose de hargneux et de féroce.
Rien qu'au portrait tracé par Louis XI, notre poète le reconnut aussitôt ; il se dit :
— Je connais le renard, étudions maintenant le loup.
Hardi, terrible, témérairt.
Le peuple se trompe rarement dans les surnoms qu'il donne ; telle est la gradation par laquelle il avait fait passer le duc de Bottrgogne.
Charles le Hardi, tant que, simple comte de Charolais, il n'avait pu montrer que son incontestable vaillance ; Charles le Terrible, lorsque affranchi de la sagesse paternelle, il s'était abandonné librement à toute l'effervescence de ses passions, de ses cruautés ; Charles le Téméraire, lorsque enivré par l'orgueil de ses succès, par la ûèvre de l'ambition, il se précipita follement, comme à plaisir, vers le juste châtiment de ses crimes.
Les poètes aussi sont des prophètes. Cette prophétie s applique à tous les despotes, à tous les con-
quérants. Villon crut la lire sur le front de celui qu'il contemplait.
Il existe deux magnifiques portraits de Charles le Téméraire : celui de Jean de Bruges et celui de Michelet. Sur le tableau comme sur la page, la môme physionomie^ saisissante et formidable, à l'œil fauve, au sombre visage, au teint trouble, et dont les nuances douteuses indiquent le ndélange de races, la discorde d'élémepts, d^idées, de passions, qui fut en cet homme tragique. Chastellain, son chroniqueur, complète ainsi le portrait : « Fort de bras, fort d'échiné; de bonnes fortes jambes, de longues mains, un rude jouteur à jeter tout homme par terre, la peau et le poil bruns, la chevelure épaisse, h(mssue. »
Sa menaçante devise : < Je rat empris » effraya tout le monde à son avènement. Il allait entreprendre, avec quel succès, comment ? Dieu seul le savait. Une comète qui parut donna fort à penser. < J'entrai en imagination, dit Chastellain, je m'attends à tout... La fin fera le jugement. »
Autour de lui, comme dans la foule frémissante, on pressentait déjà l'homme d^extermi nation , l'homme fatal.
Humilié par les Gantois, il s'en vengera plus tard. Vainqueur de Liège, il se venge déjà. Il rentre triomphant à Bruxelles, et, par son arrogance, son ressentiment, ses fureurs, il épouvante la foule inquiète qui attendait son retour, solliciteurs, suppliants, envoyés d^ tous les pays. Entre autres, de pauvres gens de Tournai s'excusent à genoux d'une plaisanterie des enfants de la ville ;
il ne parle de rien moins que de les marquer aa front d'un fer rouge aux armes de Bourgogne.
Puis, revirement complet. On espérait un chevalier, on trouve un homme d'afifaires, d'argent et de calcul. S'il visite le trésor de son père, c'est pour le fermer. Il le remplira plus tard par toutes sortes d'exactions impitoyables et d'impôts monstrueux. Partout, une règle tyrannique, un ordre austère. La joyeuse maison du bon duc Philippe devient une sorte de couvent. Plus de table commune où les officiers et les seigneurs mangeaient avec le maître. Il les divise, il les parque en tables différentes, d'où, le repas terminé, il faut qu'on déûle devant le prince qui note les absents ; Tabsent perd les gages du jour. Si quelqu'un s'avise de réclamer, le maître prend aussitôt mors aux dents. Exact et laborieux plus que personne au monde, il est sans cesse à la manœuvre, au conseil, se travaillant soy et ses gens outrageusement. Toute liberté, toute franchise, tout sentiment national, il les brise aussitôt, voulant l'unité dans son empire hétérogène. « Si j^étais faible, on me mépriserait; j'aime mieux être haï. » Il se fit haïr partout, voire même au pays de ces grosses et dures têtes flamandes, où se trouvait son plus sincère appui. « Nou^ autres Portugais, leur dit-il, en faisant allusion à la nationalité de sa mère, nous avons pour coutume que tous ceux qui ne se soumettent pas à nos volontés, nous les envoyons aux cent mille diables d'enfer I » Dinant, Liège, en fournissent bientôt la preuve. Rien de généreux, rien de chevaleresque, pas môme le respect de la parole donnée. A Nesle, à Briey,
ceux qui ont eu confiance en son honneur, sont massacrés sans miséricorde. Sans autre droit que celui du plus fort, il prend, il accapare tout ce qui se trouve à sa convenance. Un bandit.
Dans son cerveau effervescent, mais où l'intelligence n'est pas en rapport avec l'ambition, s'agitent à l'état de chaos tous les projets, tous les rêves que réalisera plus tard son petit-fils Charles-Quint. Seulement Charles-Quint n'aura maille à partir qu'avec François P' ; Charles le Téméraire allait se briser contre Louis XI.
En attendant, certain de la victoire il était là, dans sa magnifique tente, sur sa peau de lion, vêtu de soie pourpre, accoudé sur des coussins de velours.
Autour de lui, à des places marquées, dans' un ordre sévère, dans un respectueux silence, toute sa maison, toute sa cour. Rien n'y manquait, pas même le nain, le fou, couché parmi les grands lévriers, aux pieds du maître ; pas môme le lecteur qui, dans un superbe manuscrit, lisait en ce moment l'histoire d'Alexandre.
Une histoire d'Alexandre, arrangée tout exprès pour le grand duc d'Occident, pour le futur roi de Bourgogne. Sa ressemblance, celle de ses amis s'y trouvaient substituées par une plume courtisane à celle du vainqueur de Darius et de ses capitaines. Aussi le Bourguignon prêtait-il à cette lecture une oreille complaisante. A son regard, à son sourire, il était facile de deviner qu'en lui-môme, tout le premier de ses flatteurs, il se comparait au héros macédonien.
— Par saint Georges ! s'écria-t-il tout à coup,
208 LES COMPÈRBS D0 ROT
nous aujsi, nous aurons notre bataille d'Arbelles. . . et plus tard, bientôt peut-être, lorsque notre empire s'étendra depuis la mer du Nord jusqu'à la Méditerranée, à la tôte de toute la chevalerie chrétienne, guidant une dernière croisade, nous irons trancher le nœud gordien, soumettre tout l'Orient, faire une entrée triomphale en quelque autre Babjlone.
Un courtisan s'empressa de répondre :
— C'est l'œuvre d'un autre Alexandre. Si nous pénétrons jusqu'en Libye, nul doute que l'oracle d'Ammon ne vous proclame aussi fils de Jupiter.
Et chacun s'inclina comme pour saluer un dieu.
— Soit 1 murmura Villon, qui ne perdait pas un détail de cette scène, moi je serai Diogône ; et si jamais tu viens frapper à la porte dé mon tonneau, je te répondrai : Retire-toi de mon soleil !
Le lecteur demanda s'il fallait continuer.
— Non, dit le duc. Quelques pages maintenant de Tite-Live. L'histoire d'Annibal. Comme lui je traverserai les Alpes, comme à lui, rien ne me résiste.
Une voix l'interrompit : la voix du canon.
— Qu'est-ce là? dit-il en fronçant le sourcil. Granson ne s'est donc pas encore rendu ? Oh I je les ferai pendre tous 1 •
Puis, se levant tout à coup :
— Où est Ramswag ?
Celui-ci s'avança saluant jusqu*à terre.
— Tu m'avais promis que le château se rendrait aujourd'hui, s'écria le duc avec emportement. Par saint Georges 1 est-ce à dire que tu t'es joué de moi ?
— Monseigneur, répondit le Lorrain, j'espère encore pouvoir tenir ma promesse. Je leur ai dit dans leur langue, et comme venant de la part de monseigneur Philippe de Bade, que Berne et Fribourg étaienti en ruines, que personne ne pouvait plus les secourir, que vous étiez émerveillé de leur valeur, et que, bien loin de les en vouloir punir, vous leur promettiez toutes sortes d'honneurs et de récompenses.
— Eh bien I pourquoi n'ont-ils pas cédé ?
— Jean Weiller, l'un des chefs, inclinait pour ouvrir les portes. Un autre, Hans MuUer, s'y est opposé, déclarant qu'il voulait s'ensevelir sous les décombres. J'y dois retourner sur le tantôt...
— Retournes-y de suite, et promets-leur derechef, jure-leur sur ton sang, sur ton âme, tout ce que tu voudras. Cette résistance m'irrite... il faut en finir I
Déjà Ramswag s'éloignait; un vieillard, le margrave de Bade, lui barra le chemin.
— Un moment I dit il, on s'est déjà servi, on va se servir encore de mon nom. Duc de Bourgogne, je compte ne pas avoir à m'en repentir, et que vous tiendrez votre parole.
— Sans doute... oui... val Ramswag, va I
Un sourire sinistre passa sur le visage du Lorrain, puis il disparut.
Villon avait profité de cet incident pour s'approcher d'un chambellan, et lui remettre sa lettre de créance..
Celui-ci s'empressa de la présenter à son maître qui, tout aussitôt, brisa le cachet.
— Ah 1 ah I dit-il, en lisant d'un air dédaigneux. Encore un message de notre très cher cousin de France. Où donc est le messager ?... Ah I c'est vous, monsieur?... Très bien... attendez.
Tout le monde s'était écarté discrètement, hormis Villon autorisé par ce dernier mot.
D'une voix sourde, entre les dents, le duc continua :
— Campobasso ! une dénonciation... Ah ! oui, je comprends... pour que je me prive d'un bon serviteur... Vieille ruse à laquelle je ne me laisserai pas prendre. Bien au contraire. On a tout autant d'esprit que toi> cousin I
Sous son masque impassible, Villon riait en luimême et disait : '
— Tu peux railler, fils de Jupiter 1 Louis XI n'est qu'un simple mortel, mais comme il te connaît bien !*
— Les Suisses I poursuivit le duc. Moi, céder ? moi, reculer? C'est qu'il a vraiment l'air de me considérer comme en péril!... Ma gloire l'effraje d^avance. Il a peur pour lui-môme. Par saint Georges I je lui donnerai raison.
Dans ce moment, le margrave de Bade s'avançait.
— Duc Charles, dit-il, vous m'avez promis audience pour les envoyés de Berne.
— Certes ! s'écria le Téméraire, comme enchanté de l'occasion. Qu'ils viennent... Et vous, monsieur l'envoyé de France, écoutez.
Sur un signe du margrave, les Bernois furent introduits.
C'était le doux Johan, le vif Kirschoff et le vieux
trésorier Franckli, ce dernier portant la parole. Dès les premiers mots, le duc les arrêta :
— A genoux I dit-il. Les ambassadeurs des princes et des rois ne me parlent qu'à genoux.
Les Suisses eurent un premier mouvement de fierté révoltée. Cependant ils obéirent. Le vieux Franckli le leur avait ordonné du geste^ il les en suppliait du regard.
— Duc de Bourgogne, dit-il en se soumettant à son tour à cette humiliante étiquette, nous n'avons coutume de nous agenouiller que devant Dieu. Si nous nous agenouillons devant vous, c'est pour la patrie, pour la justice. Nous ne vous avons jamais attaqué ; nous nous sommes défendus. Si votre gouverneur Hagenbach fut mis à mort, c'est par jugement solennel, équitable ; il Tavait mérité. Nonobs» tant, s'il vous faut une réparation pécuniaire, parlez, monseigneur. Nous avons obtenu cela des gens de Berne, et c'est beaucoup. Ils sont ûers, parce qu'ils sont libres. A quoi bon la guerre entre eux et vous ? Que gagneriez-vous contre nous, monseigneur ? Notre pays est rude, pauvre et stérile ; les prisonniers que vous pourrez j faire n'auront point de quoi vous payer de riches rançons. Il y a plus d'or et d'argent dans vos éperons et dans lis brides de vos chevaux que vous n'en trouveriez dans toute la Suisse. Une dernière fois, avant d'en venir aux mains, nous vous demandons la paix.
— La paix I grommela le duc avec un sourire railleur. Mon cousin de France me le conseille aussi. Il serait tout glorieux de me voir céder.
— Duo de Bourgogne, reprit Franckli, l'ennemi
que Yons auriez plus de gloire à vaincre, c'est vousmôme. Je vois dans vos mains la destinée de plusieurs pajs^ la vie de bien des hommes. Dieu vous regarde en ce moment 1 Qu'il vous inspire ! Nous TOUS remercions de nous avoir fait mettre à genoux pour le lui demander. Maintenant que notre prière est terminée, debout I compagnons. Berne ne nous pardonnerait pas une plus longue humilité. Nous la représentons ici.
Et, dignement, simplement, tous trois se relevèrent.
Jusqu'alors le duc s'était contenu, mais le sang au visage et dijà la colère dans les yeux. Le nom de Berne fut comme Tétincelle qui met le feu aux poudres. Il éclata tout à coup.
— Berne I s'écria-t-il, Berne m'a bravé, outragé I Je ne lui pardonnerais môme pas si tous ses habitants étaient à mes pieds, la corde au cou, me faisant amende honorable. Il me faut ses remparts rasés, ses maisons en cendres, et la peau de Tours pour faire un tapis à mes chiens !
— Prenez gaixlel s'écria le bouillant Kirschoflf, prenez garde à Tours I il a des grlfes et des dents pour se défendre l
— Monseigneur, dit tranquillement Jehan, vous nous avez vus prier, vous nous verrez combattre.
La fureur du duc allait croissant :
— Je vous verrai fuir, dit-il, et vous écraserai tous, race de vassaux rebelles et de vachers insolents I Ah I ah I vous avez peur ? vous demandez grâce ? Non I non I S'il faut stimuler les gens de Berne pour qu'ils osent une bataille, nous en trou-
verons les moyens : par exemple leur envoyer vos trois têtes.
Le vieux Franckli, calmant ses deux compagnons, se chargea de répondre :
— Faites venir le bourreau, monseigneur, vous verrez que les Suisses ne craignent rien, sinon la colère de Dieu.
Et les bras croisés, le front calme et le regard ûer, mais sans arrogance aucune, le msgestueux vieillard attendait.
Un peu en arrière, à ses côtés, ses deux compagnons dans la môme attitude.
Peut-ôtre le duc allait-il confirmer son arrêt de mort, malgré les gestes et les regards de ses alliés, de ses capitaines, lorsqu'un de ceux-ci lui ayant parlé à l'oreille, il reprit avec un ironique * sourire :
— Non pas vous, messieurs les ambassadeurs I mais quelques centaines des vôtres, qui vont mourir à l'instant, sous vos yeux, afin que vous alliez le rapporter à Berne !
Personne ne pouvait le comprendre encore, mais on le connaissait, et plus d'un^ même parmi ses plus chaleureux partisans, se sentit frémir.
Quant à lui, écartant du geste la foule qui masquait l'entrée de la tente :
— Laissez, dit-il, laissez-moi donc voir qui nous arrive là-bas.
Chacun fit place et regarda.
C'étaient les défenseurs de Granson qui s'avançaient au nombre d'environ cinq cents, la plupart épuisés et palis par les fatigues et les privations
d'un long siège, qaelqaes-nns môme bleasés, marchant avec peine, tous ayant déposé lears armes, et conduits par Ramswag, le Judas qui Tenait les livrer.
— Quels sont ces gens-là ? demanda le duc en feignant l'ignorance, mais sans parvenir à dissimuler sa joie cruelle.
— Monseigneur, répondit Ramswag, c'est la garnison de Granson qui vient se rendre & votre volonté, ft votre merci.
— Ma volonté, répondit-il, c'est qu'ils soient pendus. Ma merci, c'est tout juste le temps de régler leur compte avec Dieu.
Rien qu'à l'accent qui venait de dicter cet arrêt, il était facile de comprendre qu'il était irrévocable. Quelques protestations s'élevèrent cependant, mais, aussitôt étouffées par Tapplaudissement des courtisans, par l'approbation de quelques seigneurs, attestant qu'il fallait commencer cette campagne par un grand effet de terreur.
— Épouvantons ces bourgeois, ces manants I dit le sire de Château-Guyon ; l'effroi nous ouvrira les portes de leurs forteresses et de leurs villes.
— Quand on n'épargne personne, s^outa le comte de Romont, les guerres sont bientôt unies.
Ramswag lui-môme prit la parole, disant qu'il avait perdu un procès chez les Suisses, et qu'il avait à se venger d'eux.
, Parurent enfin les gens d* Fverdun etd'Estavayer, dont les villes avaient été brûlées, qui demandaient aussi vengeance.
Encouragé dans sa voie fatale, le duc donna l'ordre d'exécuter la sentence.
Mais dans un autre sens, le vieux margrave intervint ft son tour.
— Halte-là ! dit-il, c'est sous la sauvegarde de mon honneur que ces malheureux ont eu confiance en votre parole. Au nom de mon honneur et du vôtre, au nom du Dieu de pardon, je demande, je prie, je veux qu'on la leur tienne I
— Éloignez ce vieillard, command'a le duc. Qu^on le garde à vue jusqu'à ce que je sois obéi !
— Arrière I s'écria le margrave en tirant son épée. Malheur à qui me touche I
Puis, brisant le fer sur son genou, jetant les deux tronçons de l'arme aux pieds du duc :
— Je pars, conclut-il, et m'en vais retrouver les gens de Berne. C'est avec eux, c'est dans le sang bourguignon que je reviendrai laver la tache faite à mon honneur I
Et, la tête haute, le regard étincelant d'indignation, sans que personne osât lui barrer le passage, il s'éloigna.
-^ Vous pouvez le suivre, vous autres, dit le duc aux trois Bernois.
— Non, répliqua Franckli, nous voulons être là, nous voulons voir... et que les martyrs aussi nous voient.,, qu'ils puissent lire sur nos visages que Berne les pleure et les vengera I
Cependant^ l'arrôt venait d'ôtre signifié aux captifs. Ils l'entendirent stoïquement, sans trouble, sans pâleur.
C'étaient pres^iue tous de jeunes et de vaillants
soldats. Us pouvaient regretter la vie ; aacan d'eux ne faiblit devant la mort. Jean Weiller, comme on le dépouillait de ses vôtdments, s'agenouilla devant Hans Muller, qui s'était opposé si fermement & la capitulation, et lui dit :
— C'est ma faute ! c'est moi qui vous ai tous perdus. Me pardonnes-tu, frôre ?
— Oui, répondit Hans Muller, en mon nom comme en celui de tous.
Et, le relevant aux jeux de l'armée tout entière, il l'embrassa.
De grands arbres s'élevaient çà et là. Quelques instants plus tard, douze ou quinze cadavres pendaient & chacun d'eux.
Puis, comme le nombre des victimes était par trop considérable, le duc impatienté s'écria :
— Gardons-en la moitié pour le lac, et la noyade k demain. Il faut ménager ses plaisirs.
Un cri de Villon l'interrompit.
Parmi ceux que venaient de saisir les soldats transformés en bourreaux, il venait de reconnaître Troussecaille.
Auprès de Troussecaille, l'aîné des ûls de Bartolomeo, Fritz.
— Monseigneur, s'écria le poète, il est d'usage que les ducs de Bourgogne fassent un présent & tout envoyé du roi de France ; je vous demande la vie de ces deux-l&... deux étrangers.
— Peut-être I répondit le duc ; mais & condition que tu resteras jusqu'après la bataille, afin d'aller dire ft ton maître que les Suisses ne me font pas peur et comment je les ai domptés.
— Je voas le promets et tiendrai parole, conclut Villon, en s'élançant vers ses deux amis pour les arracher aux bourreaux.
— Et de deux! fit Troussecaille , décidément je ne suis pas né poup être pendu !
— Un instant I reprit le duc ; tu m'as dit qu'ils étaient étrangers. Je ne leur pardonne qu'à cette condition. A des Suisses, jamais I pas un I
— Français I s'empressa de dire Troussecaille.
— Et toi ? demanda le duc ft Fritz.
Le regard, les lèvres de ses deux amis l'engagaient à mentir. Il ne le voulut pas, môme an prix de sa vie. Il répliqua fièrement :
— Suisse!
— Alors, comme les autres I Je l'ai dit, pas an n'échappera. AUpns, vite, une corde I
— Grâce, monseigneur I un enfant I
— Un homme I répondit Fritz, et qui saura mourir en soldat, par le fer !
Un poignard venait de briller dans sa main ; il renfonça bravement dans sa poitrine.
Puis, comme le sang jaillissait avec abondance, il en prit plein sa main, et, le jetant au visage du duc :
— Sois maudit, tyran I lui cria-t-il, et que bientôt, vaincu par mes frères, tu paraisses ft ton tour devant Dieu, cette tache ft ton front !
Quelques instants plus tard, tout le monde s'était éloigné, sauf les deux Français et le pauvre en^nt qui se mourait en répétant encore :
— Malheur à toi... duc de Bourgogne... Ohl oui... malheur I malheur I
La bataille.
François Villon se trouvait installé dans une tente, on Texpresse volonté du duc le séquestrait jusqu'à l'issue de la bataille.
Auprès de lui, sur un étroit lit de camp, le pauvre Fritz, n'existant plus que par le regard, et, de temps en temps, par la voix.
Un pâle cadavre où tremblotait encore, comme une lampe prête à s'éteindre, un reste de vie. Une âme dont les ailes frémissantes s'entr'ouvraient déjà pour reprendre leur vol.
Troussecaille n'était plus là. Un vague instinct, une impatiente colère avait fait pressentir au poète que Campobasso serait peut être le vengeur de Fritz, et tout de suite, sans môme vouloir réfléchir, il avait remis à Troussecaille le sauf-conduit signé par Louis XI, et l'avait expédié vers Campobasso.
Quelques instants plus tard, un médecin sondait, pansait la blessure. Telle était la torpeur du blessé que, môme sous l'aiguillon de la douleur, il n'avait pas encore repris connaissance.
En reconduisant le docteur, Villon n'en avait obfénu que cette réponse :
T- La science est impuissante en pareil cas ; Diea t^eul peut un miracle I
De plus en plus contristé, Villon vint s'asseoir . au chevet de Penfant.
Sa bravoure, son malheur, sa jeunesse, Pintéressaient vivement. Il se disait : Si j'avais un fils, il aurait cet âge I Et, comme un père, il le soignait, il veillait sur lui.
La nuit vint de bonne heure. C'était le dernier jour de févi'ier. Un jour brumeux. Une nuit tantôt sombre, tantôt claire. Pleine lune, mais de grands nuages passaient dans le ciel, alternativement jaspé de lumière et d'ombre, d'émeraude et d'azur, de fauves reflets et d'étoiles.
Par intervalles, quand se dévoilait la lune, elle était rouge comme du sang.
Rouges aussi les feux qui brillaient çà et là dans toute l'étendue du camp, où Ton entrevoyait, dans une fantastique lueur, la silhouette immobile des pavillons, les banderolles flotter, les armes reluire, les soldats se mouvoir et passer comme des spectres. Parfois, des chants et des rires. Vers la tente ducale, l'éclat et le joyeux tumulte d'un festin. Dans le château de Granson, qui flamboyait par toutes ses ouvertures, une orgie, un sabbat.
Enfln, au milieu de tous ces bruits, la plainte du vent dans les grands arbres, qui semblaient gémir sous le poids des cadavres dont ils étaient chargés.
Vers minuit, le blessé se réveilla.
— Est-ce que les Suisses n'arrivent pas? de^ manda-t-il.
— Pas encore, répondit Villon.
— Ils arriveront I aflSrma l'enfant ; en rôve, je les ai vus s'assembler, je les entends venir I
Dans son délite, il décrivait les bataillons, il activait lear marche ; il les appelait & la victoire. Pois, brisé de noavean par cet effort, il se rendormit.
Vers le matin, Villon sommeillait aossi.
Un grand brait le réveilla.
Il alla regarder.
Le duc, saivide ses prîncipaax' capitaines, arrivait au bord du lac. Il monta dans une embarcation richement préparée ; des voiles brodées, des tapis, des coassins de veloars. Au mftt, le pavillon de Bourgogne.
Elle s'éloigna du rivage, et bientôt s'arrêta au centre d'an grand cercle, formé de cent antres barqaes chargées d'archers et de soldats.
On amena les prisonniers réservés pour la no jade. Garrottés deux par deux, trois par trois, rn les précipita dans le lac... Lorsqu'ils revenaient & la surface, ceux-ci les assommaient & coups d'aviron, ceuxlà les perçaient & coups de flèche.
Tous, ils moururent en martyrs, sans qu'an seul demandât merci.
' Ils étaient plus de trois cents.
Lorsque les derniers disparurent sous les flots, il y eut dans l'air un dernier cri des victimes, un dernier éclat de rire des bourreaux.
Fritz se dressa tout ft coup sur son séant, les yeux démesurément ouverts.
— Ce sont les Suisses, n'^st-ce pas ? demanda-t-il.
— Non, mon enfant. C'est le duc de fiourgoi^ne qui s'en va déjeuner.
— Quoi! rien encore?... rien l
— Si fait ! j'aperçois des archers qui monten
vers les hauteurs, & travers les vignes, comme pour attaquer ce vieux manoir qui s'élève là-bas, dans la direction de Neufchâtel.
— Ah ! c'est Vaux-Marcus... il se défendra comme Granson. Informez-vous, ami... j'entends quelqu'un qui s'approche.
C'était le chirurgien.
Il ût prendre un cordial au blessé ; il lui donna les renseignements qu'il souhaitait.
Le sire de Yaux-Marcus ne s'était pas défendu. Dès la veille, sans armes et sans suite, il était venu s'agenouiller devant le duc de Bourgogne, lui demandant du service dans son armée, le reconnaissant comme seigneur et maître.
— Le traître I murmura Fritz, oh I le lâche I Celui-là qui s'en allait occuper Vaux-Marcus aveo
ses archers, c'était le sire de Rosembos.
Quelques instants plus tard, les trompettes retentirent pour rassembler les soldats ; les hérauts d'armes proclamèrent que chacun eût à se tenir prêt pour combattre le lendemain.
— Demain I murmura Fritz, ah I ce serademain I Le héraut acheva sa proclamation, en annonçant
que tous ceux-là seraient écartelés qui déserteraient ou failliraient durant la bataille.
— Oh ! oh! fit à demi voix Villon, il paraît que les soldats du Téméraire s'en vont au combat comme chieni^ qu'on fouette I
— Nous autres Suisses, répondit fièrement le blessé, ce n'est pas la peur qui nous pousse en avant, c'est l'amour du pays et de la liberté I
Le reste de la journée s'écoula sans nouvel inci-
dent. Vers le soir, le bniit se répandit que les Suisses s'étaient mis en marche et qu'ils approchaient du côté de Neufchâtel.
— Ah l dit Fritz, vous voyez bien que je ne me trompais pas. Mon Dieu, faites-moi la grÀce de vivre jusqu'à ce qu'ils arrivent et que je les aie vus triomphants.
La nuit fut pareille à la précédente. Seulement, un peu moins de désordre dans le camp. Une pluie fine tombait. Lorsqu'aux premières blancheurs de l'aube, Villon écarta les rideaux de la tente, il y avait un peu de neige vers les hauteurs.
Déjà le duc s'en revenait de parcourir le camp. Un signal parut tout à coup sur le doigontle Yaux- Marcus.
— Rosembos est menacé, s'écria le duc. En avant ! ne laissons pas à ces vilains l'honneur d'attaquer les premiers.
Un chevalier de haute mine se trouvait à ses côtés. Quelque ressemblance existait entre eux. C'était le Grand-Bâtard de Bourgogne.
— Frère, lui dit-il, une fois encore je vous en conjure, attendons l'ennemi dans notre camp. Nous y serons invincibles.
— Nous le sommes partout I répliqua le Téméraire, et n'avons nul besoin de tant de prudence envers ce vil ramas de paysans, indignes de chevaliers tels que nous !
Sur quoi, descendant du petit palefroi qu'il montait alors, il entra dans sa tente, et bientôt en ressortit, armé de pied en cap, son casque d'or en tête, et, comme cimier, sa couronne de diamants.
On venait d'amener un grand cheval gris, son cheval de bataille. Il se mit en selle, brandit sa grande épée, releva âôrement la téta, et superbe ainsi, s'en alla rejoindre au grand trot toute sa chevalerie qui se rassemblait à l'entrée du camp.
— C'est un vrai paladin I dit Villon. Pour lui tenir tête, il faudrait des Roland, des Amadis...
— Des montagnards de chez nous I acheva Fritz, Vous allez les voir à l'œuvre. Mais, dites-naoi, que se passe-t-il là-haut, à Vaux-Marcus ?
A peine le poète eut-il jeté les yeux de ce côté qu'il s'écria :
— Ah ! le grand drapeau de Bourgogne vient de tomber. Une autre bannière le remplace.
— La bannière de Berne ?
— Jenepuis distinguer. Assurément une bannière suisse.
— Ah I ce sont eux enfin I
Fritz ne se trompait pas. C'étaient les hommes de Schwitz et de Thun qui, par les sentiers de la montagne, venaient d'atteindre le vieux manoir et de s'en emparer. Ils aperçurent alors toute l'armée bourguignonne en bataille sôus forme de croissant, dont une corne au pied des premiers coteaux, l'autre au bord du lac.
Aussitôt, mais sans s'émouvoir du nombre, ils examinô.^ent la position et renvoyèrent en arrière quatre bons coureurs, afin de tout expliquer aux chefs et leur servir de guides.
La première troupe qu'ils rencontrèrent fut celle de Tavoyer Scharnachthal ayant pour lieutenant Kilian de Diesbach.
Qaatre mille Befnois. N'importe ! Ne Youlaat pas qu'on les accasÂt de crainte, impatienta^ du premier choc, ils s'élancèrent en avant.
Pendant ce temps-là le duc avait organisé sa cavalerie. Vainement on le suppliait encore de ne rien livrer au hasard. Il venait d'apercevoir l'avantgarde suisse, il crut que c'était là leur armée tout entière, et, trop fougueux pour*attendre, il donna le signal de l'attaque.
Il j eut un court silence. Puis la terre trembla sous le galop des chevaux bardés de fer.
Dans la direction d'où ce bruit s'éloignait, Fritz étendit le poing comme pour indiquer cette route aux vengeances célestes.
Villon embrassa d'un dernier regard le vaste amphithéâtre où commençait à se jouer cette grande partie.
Partie bien plus importante encore au point de vue moral. Peu d'hommes alors, parmi les plus intelligents, l'eussent compris. Villon était un poète, un philosophe ; il se dit :
— C'est la féodalité, la chevalerie, le monde ancien, qui se heurte contre le monde nouveau. L'oisiveté contre le travail, le privilège contre le droit, la noblesse contre le peuple, l'oppresseur contre l'opprimé, le passé contre l'avenir ! Comme témoins, ces grandes montagnes aux neiges éternelles qui se dressent à l'horizçn, regardant les unes par dessus les autres afin de mieux voir ce qui va se passer. Plus haut encore, le juge : Dieu !
Puis, ses yeux se baissant, il ajoutait :
— Lejterrain lui-môme semble choisi tout exprès
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pour un tel isombat. Des mamelons hoaleux comme les vagues de l'Océan . Une étroite route au bord du lac. G à et là quelques petites plaines, où l'on se rencontrera face à face, à nombre égal, cavaliers contre fantassins, Lapitbes contre Centaures.
Effectivement, l'infanterie tout entière du duc dé Bourgogne se trouvait rester en arrière. Son fameux camp romain, fortifié d'après toutes les règles de l'art, défendu par une formidable artillerie, devenait momentanément inutile.
Méprisant les conseils de ses capitaines, il quittait les hauteurs, il perdait tous ses avantages par excès d'outrecuidance. L'orgueil, l'entêtement, la colère, exaltaient son cerveau jusqu'à la folie.
D'autre part, les Suisses aussi payaient d'audace. Ils pouvaient être plus de vingt mille en attendant tous leurs confédérés qui s'avançaient derrière eux. Ils ne le voulurent pas. Avant-garde contre avantgarde.
La leur se composait des gens de Berne, de Fribourg, de Zurich, de Lucerne, de Schwitz, de Colmar, de Strasbourg et des plus intrépides volontaires qui, spontanément, s'étaient hâtés pour les rejoindre. Dans celle du duc, les hommes d'armes les plus éprouvés, la plus vaillante chevalerie de l'Europe. Le choc allait être terrible.
On se rencontra sur un plateau, à l'entrée duquel s'élevait une chartreuse : la chartreuse de la Lance. Les Suisses s'y appuyèrent. Pais, comme on entendait à l'intérieur les chants des moines qui disaient la messe, ils plantèrent en terre leurs piques, bannières, étendards, et, s'agenouillant parmi les vignes
qai convrent les dernières pentes da cotean, suivant l'antiqae usage de leurs pores, ils se recommandèrent ft Dieu.
Le duc arrivait & portée de trait. A l'aspect de cette pieuse halte, ses chevaliers poussèrent de grands éclats de rire. Lui-même, se méprenant, s'écria :
— Par saint Georges, ces canailles nous dem9>ndent merci. Gens des canons, ieu sur les vilains I
Une première décharge eut lien, enveloppant l'armée bourguignonne d'un tourbillon de fumée. Les .messagers de mort sillonnèrent les rangs agenouillés des Suisses. Plus d'un tomba, sanglant et mutilé. Les autres n'en continuèrent pas moins leur prière.
Tout à coup la cloche sonna l'élévation de l'hostie. Les Suisses s'inclinèrent plus bas encore.
Une seconde fois les canons tonnèrent contre eux ; une seconde fois les boulets de pierre firent leur œuvre, et les rangs éclaircis ondulèrent comme les^ épis sous la rafale. Il j eut quelques secondes d'hésitation. Mais une voix, celle d'un moine, celle de frère Starck, s'écria :
— Courage ! frères, et bénis soient ceux qui tombent ! Ils nous seront plus secourables au ciel pa? la prière, qu'ici-bas par leurs armes !
Déjà le Téméraire se croyait vainqueur. Un coup de vent dissipa la fumée. Il vit les Suisses debout et s'avançant ; la messe était finie.
— En avant ! commanda le duc, qui, le premier, lança son cheval au galop. Les gens des lignes s'arrêtèrent aussitôt , formant , avec leurs longues piques, trois bataillons hérissés de fer.
Dans les intervalles, des canons^ qui rugissaient à leur tour.
De distance en distanee, les bannières, entourées des hallebardes et des grandes épées.
Contre cette forêt de lances, au milieu de cette trombe de feu, les chevaux se cabrèrent^ renversant quelques-uns de leurs cavaliers.
Les autres ûrent un pas en arrière.
Les Suisses, un pas en avant.
Et touS) d'une môme voix, comme pour attester le 'ciel de leur juste vengeance, ils crièrent :
— Granson ! Granson I
Cependant, la chevalerie bourguignonne s'était déjà reformée.
'En tôte toujours, le duc, qui, d'un coup d'œil rapide, embrassa les lignes ennemies.
Au milieu, le bataillon principal, commandé par Scharnachthal et Kilian de Diesbach.
Sur les deux flancs, un peu en arrière, deux escouades, armées plus légèrement, qui, l'une vers la montagne, l'autre vers le lac, manœuvraient de façon à ce qu'on ne pût tourner le corps de bataille.
On eût dit un immanse vautour déployant ses ailes avant de fondre sur sa proie.
D'un côté, le chef était Félix Schwartzmurer, de Zurich ; de Tautre, Hermanil Mullinen.
A celui-ci fut^opposé Louis d'Aimeries, le fils du chancelier de Bourgogne; à celui-là, le sire de Chûteau-Gujon, le plus furieux de tous. Les Suisses venaient de lui roher toutes ses seigneuries.
Quant au duc, déployant lui-môme son étendard, il se rua lé premier sur Scharnachthal.
C'étaient le lion de Bourgogne et Tours de Berne qui se trouvaient aux prises.
Il y eut un instant de terrible mêlée, durant laquelle on ne put rien voir. Les gens des canons ne tiraient plus, ne pouvant distinguer les amis des ennemis. Rien ne tenait devant le Téméraire. Renversant, brisant tout sur son passage, il avançait, il se sentait déjà vainqueur, lorsque tout à coup quatre nouveaux adversaires vinrent se placer devant lui, la pointe de la hallebarde au poitrail de son cheval, et lui criant tour à tour :
— Gand I... Nesle I... Dinant !... Liège !...
C'étaient les quatre compères du roi de France, les quatre représentants des villes mortes, les quatre vengeurs.
Le duc fut contraint de s'arrêter dans son irrésistible élan. Il trancha, écarta d'un seul coup les quatre hallebardes, et voulut s'élancer de nouveau, lorsqu'un nouvel adversaire se dressa devant lui : Kilian de Diesbach.
Son épée frappa le casque d'or, et fit voler au loin la couronne de diamants.
A l'aile gauche, dès le premier choc, Louis d'Aimeries avait été tué. Puis, Pierre de Lignaro, le chef des Milanais. Puis enfin, le duc de Poitiers, qui, le troisième, venait de prendre le commandement.
C'était pis encore à l'aile droite. Et cependant, tout d'abord, Château-Guyon avait rompu cette phalange, en y pénétrant comme un coin de fer dans un bloc de chêne.
Il parvint jusqu'à deux pas de la bannière de
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Sohwite, et tendit la main pour la saisir. Mais frère Starck était là, ayant pour arme une gigantesque épée, pesante oomme autrefois sa massue, large et tranchante comme une faux. Elle s'appesantit sur le casque de Château-Guyon, qui n'en fut pas entamé, tant il était de bonne trempe. Mais le cheval et le cavalier, assommés du môme coup, roulèrent en môme temps.
Fridolin se trouvait à côté de frère Starck. Avec l'aide d'Henry Elsener, un Lucernois, il s'empara de l'étendard.
Le duc, débordé de toutes parts, commença donc de battre en retraite, mais ps^s à pas, frappant et frappé sans relâche, rugissant de colère, écumant de rage, ivre de sang, et cela durant une lieue, jusqu'aux barrières de son camp.
Là, des retranchements, un rempart de chariots, quatre cents pièces d'artillerie, bombardes ou coulevrines, tonnèrent à la fois.
Il était temps, le grand cheval gris, criblé de blessures, s'affaissa sous son cavalier. Il monta vivement un autre cheval, changea de casque, de masse d'armes, et déjà s'apprêtait à la revanche, lorsque tout à coup, sur les hauteurs de Champigne et de Bonvillars, le soleil brilla comme pour lui montrer une seconde troupe d'ennemis, du double au moins de celle qui Tavait si rudement ramené.
C'étaient les gens des vieilles ligues, les formidables montagnards de Glaris, de Saint- Gall et de Waldstœtten, tous jeunes hommes de grande taille et de martial courage, qui faisaient jfieur et pourtant 'plaisir à voir. Sous la conduite de leurs
avo jers et boargmeetres, ik amyaient d grands sauts, avec chants d'allégresse, impatients de combattre à leur tour. Eux aussi, par intervallesy ils criaient :
— Granson ! Granson !
Pais, enfin, le terrible mugiss^nent des deax gigantesques cornes, données & leurs ancêtres par Charlemagne, et que depuis lors on appelait celui-ci le taureau Ulri, celle-là la vaéhe d'Unterwalden. A cette tonitruante âuifeire, qui semblait ébranler toutes les montagnes d'alentour, chacun se prit k songer aux trompes du jugement dernier.
Dans toute l'armée bourguignonne il n'y eut personne qui ne frissonnât, personne qui ne p&lit.
Le duc lui-môme, s'étonnant enfin, demanda :
— Qu'est-ce donc encore, qu'est-ce donc que ceux-ci ?
Au milieu d'un profond silence, une voix lui répondit :
— Ce sont les indomptés, les indomptables des hautes montagnes... ceux qui tant de fois ont mis en déroute les Autrichiens... ceux-là ce sont les vainqueurs de Morgarten... et de Sempach !
Cette voix affaiblie, mais vibrante comme celle d'un mourant, cette voix qui semblait descendre du ciel ou sortir d'une toinbe, c'était celle de Fritz.
Il était là, soutenu par Villon ; il était debout, sur le seuil de sa tente ; son pâle visage resplendissait d'enthousiasme et de joie.
Montrant tour à tour le lac et les cadavres suspendus aux branches des arbres, il poursuivit :
*- Les entendez-vous crier : Granson ! Granson I
Ils ont tout appris... ils yiennent venger les martyrs... les voilà!... les voilà!... c'est Dieu qui les conduit... malheur à toi, bourreau I malheur I
Le duc n'entendait plus. Il s'efforçait de ranimer le courage des siens. Déjà les Italiens criaient : Sauve qui peut ! Une folle panique s'emparait de cette armée, trois fois plus nombreuse cependant que celle qui l'attaquait. Exaspéré, fou de colère, le duc courait avec de grands cris sur cette masse tremblante, accablant les soldats d'injures, et frappant de son épée. Puis, avec quelques fidèles, avec quelques braves, il chargeait les plus avancés des ennemis, les refoulant une fois encore, pour revenir auprès des siens, parmi lesquels il retrouvait encore plus de désordre et d'épouvante.
Enfin, comme les Suisses envahissaient le camp de toutes parts avec des clameurs sauvages, ils s'enfuirent tous, ils disparurent, tant et si bien déconfits, ajoute le vieux chroniqueur neufchàtellois, que fumée semblaient-ils épandue par le vent de bise.
Trois hommes seulement restèrent auprès du duc : son frère le Grand-Bâtard de Bourgogne ; son héraut d'armes, Toison-d'Or, qui amenait deschevaux ; son fou, le Glorieux, qui le suppliait de fuir.
— Comme Annibal à Zama 1... comme Annibàl!
— Oui, répétait le Glorieux, oui, oui, monseigneur, nous sommes Annibalés. Mais fuyons. Sans quoi, pas de revanche !
Le duc enfin se laissa faire ; il partit.
^Déjà les Suisses se rapprochaient de la tente ducale, mais avec une certaine lenteur, comme éton-
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nés eux-mêmes de la promptitude de leur victoire, comme naïvement éblouis de toutes ces lichesses, qui, maintenant, étaient les leurs.
' Hermann Nagœli, le rustique Unterwaldien, osa le premier pénétrer, dans le palais de velours rouge. Un chapeau orné de pierreries se rencontra sous sa main, celui du duc, qui la veille encore, sur ce front terrible, abritait de si vastes rêves. Le bouvier le mit sur sa tête, ricana de se voir ainsi coiffé, puis, dédaigneusement, le jeta par terre.
En ce moment, la voix de Scharnachthal disait :
— A genoux, enfants ! Nous avions demandé cette victoire au Dieu des armées. Il nous Taccorde, remercions-le.
Et, le front découvert, pliant le genou, les mains jointes, de même qu'avant ils prièrent après la bataille.
Quelques instants plus tard, en se relevant, Scharnachthal conféra Tordre de la chevalerie à ceux qui s'étaient le plus vaillamment distingués, entre autres Kilian de Diesbach.
Puis, satis désordre, méthodiquement, on procéda & l'estimation, au partage du butin, le plus prodigieux qui se fût jamais vu.
Villon cherchait frère Starck. L'emmenant auprès de Frits:
— Il y a peut-être quelque espoir de sauver cet enfant, lui dit-il, je le conûe à votre dévouement et je pars.
— Pour Lyon ?
— Oui, le roi Louis XI attend des nouvelles... et des bonnes. J'ose espérer qu'il sera content I
Sar quoi, enfourchant le cheval qui lui parut le meilleur, il partit au galop.
Lyon.
Les Lyonnais avaient magnifiquement reçu le roi Louis XI. '
Tout le long de la route, jusqu'au cloître Saint- Jean, ce n'était qu'une longue allée de bosquets, avec toutes sortes de drapels et devises. Cinq cents hommes à cheval, vêtus de rouge siux frais de la ville, étaient venus à sa rencontre. Un peu plus loin, cinq cents jeunes bourgeois vêtus de tuniques bleues fleurdelisées, avec chacun un pennonceau aux armes du roi. Enfln, et c'était là le plus beau de la réception, vingt-cinq des plus belles dames de la ville, en pimpante toilette azurée. Elles attendaient & la porte du Rhône, et firent la révérence. Le roi les embrassa toutes avec plaisir.
Mais deux surtout lui plurent. Il demanda comment elles s'appelaient. On lui répondit la Gillonne et la Passe-Filon.
Il sourit, et maître Olivier reçut l'ordre de se rappeler ces deux noms.
Après avoir ouï la messe à Saint-Jean, il alla dîner chez l'archevêque, puis il s'en fut prendre logis à l'hôtel Jean Caille.
234 LBS COMPËRBS DU ROT
Grandes chôres, feux de joie, ôbattements et jojeasetéd de toutes sortes se faisaient par les raes pour fêter la yenue du souverain seigneur en si bonne santé et prospérité.
Sur la place de la Draperie, du côté du royaume^ il j avait une fontaine qui, jusqu'au lendemain Jeta par divers canaux du vin blanc et du vin clairet pour rafraîchir les passants et les soldats de la garde du roi. Cette fontaine était gardée par les deux hommes les plus grands qu'on eût trouvés dans la ville, vêtus et déguisés en sauvages.
Cependant, au milieu de toute cette allégresse, le roi seul demeurait soucieux. Sans cesse son regard se tournait vers Pest. Il attendait impatiemment des nouvelles de Granson. ^
Plusieurs fois, durant la nuit, il se réveilla en sursaut, prêtant l'oreille. Puis il appelait, interrogeait de nouveau ses gens pour savoir si nul messager n'arrivait encore du côté de la Suisse.
Le jour se leva ; rien encore !
De plus en plus anxieux, le roi malmenait, rabrouait tout le monde.
Vers les dix heures, Olivier-le-Daim se présenta, annonçant un divertissement qui peut-être ferait prendre patience à Sa Majesté.
Il s'agissait d'un combat, ou plutôt d'une extermination de rats, mis aux prises avec des dogues de petite taille, ceux-là qu'on appelle aujourd'hui des terriers anglais.
Sans rien répondre, d'un pas nerveux, saccadé, le roi se laissa conduire dans la galerie d'une espèce de cloître où des sièges avaient été préparés.
Le stjlobate de cette galerie formait une espèce de parapet, d'ane demi-toise environ de hauteur, encadrant le préau.
Dans cette arône, on lâcha un millier de rats.
Puis une vingtaine de dogues.
Mais au moment môme où le combat s'engageait^ le roi se redressa tout à coup.
Le bruit d'un cheval arrivant au galop venait de retentir dans la première cour.
— Laisses I laissez venir I commanda le roi.
Villon accourut, pâle, haletant, couvert de j^us-
siôre.
— Eh bien I compère, eh bien I la bataille ?
— Déroute complète, sire !
— Qui ça ? les Suisses ?
— Oh ! que non, sire, Tarmée du Téméraire.
Quand il s'est enfui, trois seuls compagnons lui restaient : son frère, le Grand-Bâtard, son héraut d'armes et sou fou.
— Conte-moi cela, conte-moi tout cela, compère I Et lorsque le poète eut uni :
— Ces Suisses ! reprit avec admiration le roi, ces bons Suisses ! intrépides, acharnés, terribles... tiens I comme ces dogues... et les autres, pourchassés, éperdus, anéantis comme ces rats... Kss ! kss! mordez-les! tuez-les !... A la rescousse! mes amis, mes mignons, mes bons chiens ! Ce sont des animaux malfaisants comme ceux de Granson...
comme àGranson I... C'est cela, ce devait être cela, n'est-ce pas, compère ?
Durant le récit du poète, I9 combat des rats avait continué. Déjà des quantités de cadavres jonchaient
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l'arône. Les survivants, acculés par ici, fuyant par 1&, parfois encore se retournant vers les vainqueurs, leur sautant au museau, les mordant au poitrail, figuraient assez les retours furieux du Bourguignon, la panique de ses soldats. Quant aux dogues, par leur fougue, leur brutalité, leurs aboiements, c'étaient bien les Suisses. Ils couraient, bondissaient, faisant à cbaque instant de nouvelles trouées dans les masses ennemies. Et les pauvres rats criaient, se précipitaient, se tordaient, impuissant» malgré leur nombre,sans relâche lancésàtous les diables et retombant sur Je dos, les reins rompus, la queue frémissante^ la moustache hérissée, les quatre fers en Tair.
Et le roi battait des mains, piétinait, acclamait les chiens enivrés de carnage, comme lui-même il l'était de joie.
Quelques minutes plus tard, le préau se trouva transformé en un véritable champ de bataille au milieu duquel les dogues, n'ayant plus d'ennemis à combattre, s'étaient réunis pour exécuter, par leurs aboiements, comme une fanfare triomphale.
Alors Louis XI se retournant vers Villon :
— Toi qui a vu les deux affaires, hein I n'est-il pas vrai, ça ce ressemble?
— A cela près, répondit le poôte, que les vaincus de là-bas avaient Tespace libre, et qu'ils en ont profité. Peu de morts, beaucoup de fugitifs.
-— Ah ! fit Louis XI baissant tout & coup le caquet, ah I ah I il lui reste donc encore des soldats ?
— Oui, sire, mais rien autre chose. Son camp, son artillerie, ses richesses, il a tout abandonné, tout perdu I . - •
— Explique-toi! explique-toi, compère I Et, lorsque le poète eut obéi :
— Quoi I reprit-il, le visage et les yeux tout en liesse, quoi ! sa fameuse tente d'audience où les princes n'entraient qu'en tremblant, des rustres s'y sont vautrés sans cérémonie ! .. . quoi ! sa chapelle ! . . . ses précieux saints de Bourgogne avec leurs châsses et reliquaires .. tous ses falbalas de velours, d'or et de soie... ses armures damasquinées et ciselées... ses diamants et rubis célèbres... son grand sceau ducal... son collier de la Toison... son fameux chapel à pierrenes... tout cela manié, montré, sali, moqué !... ah ! ah I ah! la plaisante chose 1... Puis ses canons... et ce qui est beaucoup plus grave, son prestige... il a tout perdu !... Ahl ahl ce n'est plus Charles le Terrible, Charles l'Invincible... Non! non I Malgré toute sa vaillance et jactance, il a montré le dos, on a vu ses talons !... Sa grande épée d'honneur est pendue à Berne. Oh! le lion qui se change en lièvre! Oh! le loup qui devient un rat... oui, tout aussi piteux que ceux-ci... le rat de Bourgogne!
Dire le mépris, le sarcasme mortel avec lesquels Louis XI venait de prononcer ces derniers mots, ce serait lmpos«!ible. Il riait à s'en tenir les côtes, il ^ se tordait de plaisir, il triomphait.
Mais, s'arrôtant tout à coup pour prendre l'air et , le ton d'une commisération benoîte :
— Oh ! j'en suis vraiment désolé pour le pauvre cousin ! Un si digne parent ! presque un frère !... Et j'ai paru m*en réjouir, emporté par une première fougue antichrétienne. Sainte-Vierge-de Cléry, 6 ma bonne Dame-d'Embrun, pardonnez-moi !
Il avait retiré son fameux chapel à médailles. Les baisant tour à tonr avec une componction toate dévote, il jyouta :
— Consolez-le dans ses disgrâces, ce pauvre cojisin de Bourgogne... Mais, dans son propre intérêt, faites que jamais il ne s'en relève I
Après quoi, s'appuyant familièrement sur Villon :
— Parle encore ! des détails î Es-tu heureux d'avoir vu tout cela ! Oh I je te récompenserai, va ! Que veux-tu ? demande... Mais te voilà toat pâle et tu chancelles.
— Sire, répondit le poète, je vous demande d'abord un peu de repos. Voilà quatorze heures que je suis à cheval.
Et, succombant à la fatigue, il tomba aux pieds du roi, qui s'écria tout aussitôt :
. — Qu'on ait grand soin de lui. S'il se réveille ce soir, il aura l'honneur de souper avec nous ; car nous souperons joyeusement, Pâques-Dieu I Olivier, j'entends qu'on invite quelques bons bourgeois... et quelques friandes bourgeoises... entre autres la Gillonne et la Passe-Filon... tu m'entends !...
Villon n'eut pas . l'honneur d'assister à cette ripaille royale. Tel était son état de prostration qu'il dormit tout d'un trait jusqu'au lendemain.
Louis XI le reçut aussitôt, lui ât répéter vingt fois son récit.
Vers le milieu du jour, on annonça le duc René " de Lorraine.
Villon ne put retenir un mouvement.
— Ah I fit le roi, tu le connais ?
— Oui, sire. Mais j'ignorais qu'il fût à Lyon.
LBS COMPËRKS DU ROT 239
— Il m'attendait, en compagnie de madame Yolande, sa mère. De bons et ûdôles parents. Nous leur doTons assistance.
Ce qae Louis XI ne disait pas, c'est qu'un mois auparavant, à Paris, cette môme assistance il Pavait refusée, ou du moins ajournée, — Louis XI ne promettait jamais, dans la crainte de l'usurpateur alors tout-puissant.
Le duc René entra escorté de six jeunes hommes portant ses couleurs, qui étaient le rouge et le grisblanc.
— Oh ! ût le roi, la fortune vous est donc revenue, cousin|de Lorraine ?
— Hélas I non, sire, pas encore ; mais l'amitié de mes bons Lorrains ne m'a jamais failli. Quelquesuns habitent Lyon ; leurs fils sont venus au-devant de moi, vôtus comme écujers et m'offrant leurs services.
— C'est beau de mériter tant d'affection. Je vous en félicite cousin. Mais vous étiez souffrant, disait-on ?
Déjà Villon avait remarqué la pâleur du jeune duc. En marchant, il s'appujait sur l'épaule d'un de ses écujers.
— Sire, répondit-il, j'étais surtout fort triste et commençais à désespérer... ce qui est un mal dont rien ne guérit. Ce matin, la nouvelle de Granson ûi'a rendu quelque force, et me voici, vous adressant un dernier appel.
— Ah I ût le roi, déjà... Votre môre vous envoie demander. vengeance ?
— Non, sire, justice.
— Elle Tons sera rendue, cousin, je ne tous aTais point oublié, comptez sur moi. Mais il faut attendre encore un peu, être bien certain... quelques derniers jours de patience. Reprenez des forces, tous en aurez bientôt besoin. Quant à du courage, vous en avez, je le sais, et de reste !
René de Lorraine allait se retirer, lorsqu'il aperçut tout à coup Villon, dont le regard ne l'avait pas quitté.
Ils ne s'étaient rencontrés qu'une fois. Le jeune duc parut cependant le reconnaître, mais Taguement et comme par un souvenir qu'on cherche encore à fixer.
Il lui adressa un geste de la main, un sourire, et il disparut.
L'œil subtil du roi voyait toutes choses ; ce dernier détail ne lui avait pas échappé.
— Ah I ça, dit-il au poète, il y a donc entre vous quelque lien!
— Une pure sympathie de ma part, sire, mais elle est sincère et profonde.
— Et pourquoi, s'il te plaît ?
— Une fois encore j'aurai le regret de répondre à Votre Majesté : C'est mon secret... ce secret dont vous avez permis que je reste maître et seigneur.
La survenue d'un courrier suspendit l'entretien.
Vers le soir, comme le poète s'en revenait au logis du roi, il fut fort surpris de se rencontrer face à face avec. Troussecaille.
— Orouins et museaux î que viens-tu faire ici ? s'écria Villon.
— D'abord te retrouver, ami François. Secondement, j'accompagne le seigneur Campobasso, qui m'envoie lui demander une audience au roi.
— Ah 1 vous arrivez de Berne ?
— En passant par Granson, le lendemain de la bataille.
— Bonne fortune! ami Martin. Tu pourras donner de nouveaux détails à Sa Majesté. Viens.
Quelques instants plus tard, Villon servait d'introducteur à Troussecaille.
— Parle ! lui dit aussitôt le roi, qu'ont-ils fait le lendemain, qu'as-tu vu ?
— L'inventaire et partage du butin, sire. Oh I quel butin ! Il m'en reste encore dans les yeux comme des éblouissements. L'or se mesurait par poignées, l'argent à pleins chapeaux. On dédaignait l'orfèvrerie, prenant pour de l'étain ou du cuivre tout ce qui était d'argent ou d'or. Jamais ces pauvres gens do la Suisse n'avaient vu, n'avaient rêvé tant de richesses. Les tapis d'Arras, le damas, le velours, les draps d'or et de soie, les riches tissus d'Orient, les dentelles et guipures étaient partagés à l'aune, ni plus ni moins que grosse toile écrue. Quant aux pierreries, quant aux diamants, on marchait dessus, on les jetait dans la boue. Tenez, sire, en voici un quej'ai acheté pour deux plapparts, autrement dit six blancs.
Le roi prit la pierre précieuse. Grosse environ comme une noisette, elle brillait comme une étoile.
— Merci, dit-il après l'avoir examinée, nous la donnerons à Notre-Dame-du-Puy... de notre part À tous deux.
Louis XI accomplit-il sa promesse ? Nul ne saurait l'affirmer ; toute trace s'en est perdue. Quant aux autres diamants de Granson, dédaignés d'abord comme verre, disputés plus tard au prix de monceaux d'or, ils ornent maintenant la tiare du pape, les couronnes des empereurs et des rois.
Cependant, Troussecaille poursuivait son récit.
— Les étendards et pennons des princes et seigneurs ont été mis à part pour l'ornement des églises de Suisse et d'Alsace. On a distribué tout de suite le blé, le vin, la viande et le poisson salé, les épiceries et friandises de toutes sortes. Ce n'était plus, un camp, mais une immense taverne où vingt mille paires de m&choires se contentaient à bouche que veux-tu. En voilà une repue-françhe l Et, pendant ce temps-là, les chefs répartissaient entre eux les villes et châteaux, quatre cents canons, b(^mbardes et coulevrines, près de mille arquebuses à crochets, trois cents tonneaux de poudre, une multitude de lances, haches et masses d'armes, arcs et arbalètes, traits et flèches, chariots, chevaux, harnachements. On nous en a dit aussi les chiffres, je ne m*en souviens plus. Bref, tous les trésors d'un autre Crésus, entre les rustiques pattes de quelques milliers de paysans, devenus Crésus à leur tour !
— Ouais I fit tout à coup le roi, mais s'ils sont si riches, mes Suisses, ils ne vont plus vouloir se battre maintenant.
— Au contraire I sire, conclut Troussecaille, l'appétit vient en mangeant ; plus on boit, plus on veut boire. C'est à qui désire voir se renouveler pareille aubaine... et Campobasso lui-môme, à qui je ser-
vais de gaide, regardait d'un œil d'envie, soupirait comme se disant*: Quand donc aurai-je part à si belle curée, à si belle fête !
Ainsi venait d'être ramené le souvenir de Campobasso.
— Où est-il descendu ? demanda le roi.
— Chez un de ses compatriotes, un médecin, le docteur Galazzo.
— Il souhaite me voir ?
— Ardemmenf, sire... et dès ce soir, si c'est possible.
— Oui ; va me le chercher. J'attends.
— C'est à deux pas d'ici, conclut Troussecaille. Dans quelques minutes, sire, je vous le ramène.
Cette scène s'était passée dans une vieille salle gothique, à la voûte ogivale, aux embrasures profondes.
Une d'elles, dont la fenêtre était condamnée, formait une sorte d'alcôve, revêtue de tapisseries d'Arras, avec rideaux pouvant se clore au besoin.
Au fond, un large banc à dos sculpté, sur lequel des carreaux à l'orientale.
Louis XI allait et venait, comme cherchant quelque chose, une idée qui lui manquait encore.
— Je n'aurais peut-être pas dû accorder ce tête à tête, murmura-t-il enfin. Ces gens d'Italie ont toujours quelque arrière-pensée de poignard ou de poison. Avec eux, défiance est sagesse !
Villon le regardait faire et ne disait rien.
— Approche cette table, ordonna tout à coup le roi. Place-la devant oe siège où je m'assiérai. Ce me sera toujours une sorte de rempart.
Le poète obéit.
Pendant ce temps-là, le 8onpç<nineax monarque faisait retomber l'an des rideaux, le palpait afin de s'assurer de son épaisseur, et, bientôt enfin, s'j cachant lui-môme :
— Compère, demanda-t-il^ me Tois-tu ?
— Nullement, sire.
— Eh bien I tu yas te cacher là. Je l'entends qui vient. Tire ta dague... et, s'il bouge de la place que je Tais lui assigner, s'il ose un pas veis moi, tue-le 1
Politique italiazinci.
Louis XI et Campobasso se trouvaient assis en feice l'un de l'autre, mais à distance plus que respectueuse ; celui-ci vers le milieu de la pièce, celui- . là sous son dais, de l'autre côté des rideaux, de l'autre côté de la lourde table de chêne.
Entre eux François Villon, invisible, immobile, retenant son soufOie, Toreille aux aguets, le regard fixé vers le roi, tout prêt à obéir à son premier signe.
— Eh I bonjour, compère Campobasso, débuta Louis XI. Je suis aise de vous voir, et surtout que vous ayez eu souvenance de l'anneau de fer autrefois sollicité par vous.
— Sire, répliqua l'Italien, vous n'avez réelle-
ment qu'un seul ennemi. Je n'ai pas besoin de le nommer. Malgré sa récente défaite dont la revanche est possible, il tient encore beaucoup de places contrecarre tous vos plans, vous fait obstacle de tous côtés. Qu'il tombe, qu'il disparaisse, et vous devenez aussitôt le plus puissant monarque de la chrétienté.
— D'accord. Mais qu'entendez-vous par ces mots : tomber, disparaître ?
— Il y a plusieurs moyens de les expliquer, sire. Supposons d'abord qu'un homme, en qui serait placée toute sa confiance, vous livre les places qu'il tiendrait en garnison.
— Oh I oh I quelques places de plus ou de moins. . . peu de chose.
— Supposons que, dans une bataille, ce môme homme passe avec toute sa troupe du côté de Votre Majesté.
— Halte-là I fit le roi ; nous ne sommes point en guerre. Bien au contraire, fort bons amis.
— Comme à Péronne. Belle représaille, sire, lorsqu'enfin, à votre tour, vous le tiendrez, mort ou vif I
Louis XI eut une toux rauque, comme un rugissement étouffé.
Puis, après un silence :
— Difficile, très difficile ce dont vous me parlez là, compère I
— Pas tant que le croit Votre Majesté. A chaque halte, il a coutume de quitter son grand cheval, ses armures, et, sur un petit palefroi, revêtu d'un simple pourpoint de cuir, escorté seulement de quelques archers, d'aller voir par lui-môme si tout est en ordre duns son campement.
846 LBS COMPÈRES DIJ ROT
— Mais s'il résiste ?
— Il 7 a la dague. Il j aurait même, si vous le préférez... le poison... qui fait encore moins de bruit.
A cette proposition, le roi se f&cba tout rouge.
— Non I s'écria-t-il, non I pas cela ! jamais !... jamais!... C'est une politique italienne, et qui ne nous convient pas, à nous autres Français. S'il mourait ainsi, on ne manquerait pas de me calomnier, comme jadis & propos de mon père le roi Charles VU; comme dernièrement, & propos de mon frère le duc de Guienne. On a menti ! entendez-vous bien, comte de Campobasso, on a menti par la gorge I Je hais le poison ; je ne veux pas de meurtre ! Pâques-Dieu I Si j'eusse fait un signe, ce serait déjà fait. Il 7 a des hommes, il 7 a des vengeurs qui me le demandent depuis dix ans ; j'ai retenu, je retiens leurs bras. C'est sa puissance qu'il faut tuer, non pas sa personne. Sa personne, à quoi bon ?... d'ailleurs la religion nous le défend.
Sans se déconcerter, l'Italien souriait en caressant sa barbe noire.
— Soit I dit-il enfin. Laissons les Suisses achever leur œuvre. Je m'en vais en pèlerinage & Saint- Jacques-de-Compostelle, et reviendrai s'il est vainqueur.
— Revenez surtout s'il est vaincu, répliqua vivement le roi. C'est alors, et par tous les mo7ens, qu'il s'agira de lui porter les derniers coups. J'approuve fort votre absence, et surtout son but pieux. Les pèlerinages sont une excellente chose. Au retour, en repassant, rendez-moi visite. Ja compte sur vous, compère.
LBS COMPÈREIS DU ROT 247
Campobasso se leva, parut hésiter â répondre, et s'y décidant enfin :
— Pour bien compter sur moi, sire, il faut me payer ce que je vaux. Il n'a pas su le comprendre, lui. De là peut-être viendra sa perte.
— Ah ! ah I fit Louis XI, voilà qui s'appelle parler net. Cette franchise me plaît. Que valez-vous, monsieur le comte de Campobasso I... Je sais que vous descendez des Montfort, une race quasi-royale. Ne vous gênez pas... Voyons, parlez ?
— Cent mille couronnes et le duché de Lorraine.
— Pâques-Dieu I vous êtes gourmand, compère !
— Qu'est-ce que cela, sire, si je vous donne en échange la Bourgogne, les Flandres et tout le reste ?
Louis XI réfléchit pendant quelques secondes. Puis, sans doute, pensant qu'il ne faut désespérer personne, il répondit :
— Quand je tiendrai, nous verrons. Mais encore faudrait-il que la Lorraine fût vacante.
— On dit le jeune duc atteint d'une maladie de langueur, insinua Campobasso.
Après quoi, s'inclinant jusqu'à terre, il sortit.
Villon tout aussitôt s'élança vers le roi.
— ' Sire, vous l'avez dit : pas de meurtre I pas de poison I Cet homme va tuer le duc René ! je l'ai lu dans son regard.
— En ce cas, avertis mon cousin de Lorraine qu'il se tienne sur ses gardes. Mieux encore, jusqu'à son départ, surveille ce Campobasso. Je te donne congé. Il m'a déplu, cet homme.
Déjà Villon se précipitait au dehors.
A la porte dé l'hôtel, il retrouva Troussecaille.
— As-ta vn passer l'Italien ?
— Sans doute, il vient de sortir.
— Où loge-t-il f
— Je te Tai déjà dit; chez nn de ses compatriotes, le médecin Galazzo. C'est là que provisoirement je demeure aussi.
— Ah I conduis-moi, viens I
A peine nos deux compagnons arrivaient-ils dans la chambre de Troussecaille qu'on vint chercher celui-ci de la part de Campobasso.
— Reviens vite, lui dit Villon, j'ai besoin de tout savoir.
Il attendit, frémissant d'impatience, et parfois allant coller à la vitre son front brûlant.
La fenêtre donnait sur une étroite cour, en ce moment déserte et sombre. La nuit était venue. Pas un bruit dans cette maison. Quelque chose de glacial et de sinistre.
Tout à coup, un valet parut, portant une lanterne. Il entra dans l'écurie ; il en ressortit bientôt amenant tour à tour de\ix chevaux harnachés, une mule pourvue de sa bâtiôre.
Au môme instant Troussecaille entra.
— Eh bien ?
— Eh bien I Campobasso se plaisait dans ma compagnie. Ne voulait-il pas m'emmener avec lui, je ne sais plus où...
— Tu as refusé ?
— Parbleu ! est-ce que j'ai besoin d'un autre maître ? Est-ce que je ne suis pas tout à toi ? Du reste, l'Italien n'a plus besoin de personne maintenant. Le médecin lui prête son valet ; les deux che-
vaux qui nous avaient amenés sont pour eux. Ils Tont partir à l'instant.
— Et la mule ?
— C'est pour le docteur. Il descendra chez un de ses malades pour lequel il préparait un cordial.
— Ah I comment cela ?
— Dans une espèce de laboratoire d'alchimiste. Des alambics, des creusets, des cornues, toutes sortes de fioles et de bocaux. Un squelette par-ci j une momie par-là. Au plafond, des oiseaux et reptiles empaillés. Sur les meubles, des bouquins, des bizarreries, des monstruosités. Le tout éclairé par une lampe à trois becs et par la lueur du fourneau sur lequel se parachevait la drogue. Opération dangereuse, à ce qu'il paraît. L'alchimiste avait un masque de verre sur le visage... Ah I c'est fini, les voilà tous les deux.
Effectivement, Campobasso venait d'apparaître, suivi d'un maigre vieillard, vêtu d'une robq noire, coiffé d'une espèce de calotte rouge retombant en pointe sur les oreilles. Un profil d'oiseau de proie, un regard de démon.
Il s'installa sur la mule, tandis que Campobasso et le valet montaient à cheval.
Une servante à mine de sorcière avait pris la lanterne aux mains de ce dernier. Elle ouvrit la porte cochère.
Les deux Italiens disparurent, mais non sans échanger un dernier signe qui n'échappa pas à l'œil attentif de François Villon.
— Eh! vite! dit-il alors à voix basse; suivons ce vieil empoisonneur, mais sans qu'il s'en doute.
sans le perdte de vne. Il j ya peut-être d'une existence cent fois pins précieuse que la mienne. Chaux yive et salpêtre I si j'ai deyiné juste, malheur à lui !
Troussecaille ayait repris ses anciennes et bonnes habitudes. Sans demander ni pourquoi ni comment, il s'élança sur les pas de son ayentureux compagnon.
C'était une brumeuse et triste soirée. Dans la rue, quelques derniers passants qui se hâtaient de regagner leur demeure. Vers la droite, les deuxcheyaux gagnant déjà du terrain ; yers la gauche, la mule, & Tarçon de laquelle le docteur ayait appendu sa lanterne afin d'éclairer le chemin.
Guidés par cette lueur, nos deux amis suiyaient & distance, rasant les maisons, toujours sans bruit et dans l'ombre.
Ils arriyèrent ainsi jusqu'à la Guillotière, dans une ruelle bordée de terrains yagues, et parfois de murailles entourant des jardins.
A la porte d'une de ces yillas bourgeoises, le falot que portait la mule deyint immobile.
Villon hâta le pas.
Déjà Galazzo était entré. La jporte se refermait derrière lui.
— Si je frappe à mon tour, ouyrira-t-on ? pensa le poète. Si l'on m'ouyre, quel crédit pourrai-je ayoir, ne connaissant personne, inconnu moi-môme? On me prendra pour un yoleur... Eh bien, prenons le chemin des yoleurs I je pourrai tout yoir, tout entendre, et ne me montrer qu'au dernier moment, s'il le faut, quand il le faudra. Ici, Troussecaille... Et vivement, la courte échelle...
Durant ce monologue il avait doublé l'angle de la
muraille ; il en enfourcha la crête en se servant de Tétrier vivant qui venait de répondre à son appel.
— Attends-moi, dit-il à voix basse, en se laissant glisser dans le jardin.
Quelques arbustes formaient buisson en cet endroit. Au delà, d'autres massifs, une pelouse, la maison.
Sur la façade, au rez-de-chaussée, une assez vive lumière, un murmure de voix.
— Ce sont les gens, non pas les maîtres, se dit Villon, en passant de l'autre côté.
Là, profond silence. Une seule fenêtre éclairée, mais faiblement, discrètement, comme la fenêtre d'un malade.
Il se ât une éclaircie dans le ciel ; le poète entrevit ui^ balcon.
SWançant aussitôt, se dressant sur la pointe des pieds, grâce à la hauteur de sa taille, il atteignit un trèfle gothique, s'y cramponna des deux mains, fit jouer les muscles de ses bras, atteignit du genou la corniche, enjamba la balustrade, et, retenant son souffle, vint s'accroupir contre le lambris inférieur de la fenêtre éclairée.
La chambre était assez vaste, modestement meublée. Un feu doux dans l'âtre, sur la table une lampe de cuivre dont un écran de serge verte masquait en partie la lumière. Dans cette pénombre, une alcôve, une couchette sur laquelle une forme humaine, immobile, endormie.
Deux femmes, l'une au chevet, l'autre an pied du lit, veillaient en priant tout bas.
Déjà, rien qu'aux battements de son cœur, Villon
avait reconnu Yolande d'Anjou, la mère de René, Tex-duchesse de Lorraine.
L'autre, uûe jeune fille aux formes allongées, aristocratiques, idéales,^ comme celles des vierges peintes sur les vieux vitraux des cathédrales ; son profil d'une exquise pureté se détachait dans l'ombre, comme nimbé d'une chaste lueur. Elle avait les mains jointes, et telle était leur blancheur qu'on eût dit deux mains de marbre. -
Un léger coup se fit entendre, une porte s'ouvrit.
Les deux femmes s'étaient redressées, le malade lui-môme avait tressailli.
Il se retourna, s'accouda, avança la tête.
Villon le reconnut aussitôt ; c'était bien le jeune duc René. .
D'autre part, un homme était entré, un de ces jeunes hommes vêtus de rouge et de gris-blanc qui lui servaient d'écuyers volontaires.
A sa suite, l'échiné courbée, l'allure obséquieuse, un vieillard s'approcha : le médecin Galazzo.
Villon se releva lentement.
Il entendit^ mais sans pouvoir comprendre, quelques paroles échangées entre le jeune duc, sa mère et le médecin.
Enfin, celui-ci tirant de sa robe une fiole, étendit lé bras pour la présenter au malade.
La duchesse Yolande la prit, la déboucha, la mit dans la main de son fils.
Déjà René la portait à ses lèvres...
Tout à coup la fenêtre s'ouvrit avec fracas, un homme se précipita vers l'alcôve en sVariant :
LES CaMPÉRBÔ DU ROY èS3
— Arrêtez, monseigneur I il y va de votre vie..» ne buvez pas l
Le comte d'Aguilar.
Il j eut un premier mouvement de stupéfaction générale.
Puis, la duchesse recouvrant la première l'usage de la parole :
— Qui donc ôtes-vous ? que signifie ?
Villon venait de s'emparer de la lampe, il la mit devant le visage du médecin, il répondit :
— Regardez ce misérable î Sa pâleur, son trouble ne vous ont-ils pas tout dit ?
Mais, en même temps que Galazzo, la lumière éclairait vivement François Villon.
Yolande, toute frémissante d'émotion, s'écria :
— Le comte d'Aguilar I
Le poète, à son tour, changea de visage, baissa la tête et se prit à trembler.
— . Madame, balbutia-t-il, madame la duchesse, oh 1 ne me donnez plus ce nom. Il ne m'appartient pas. Ne vous souvenez que de notre dernière rencontre dans la forêt, le jour où j'eus le bonheur de vous sauver des pièges du sire de Ramswag. Dévouement... tel est le seul nom sous lequel je vona supplie de me reconnaître.
254 LBS C01IPÈRB8 DU ROT
— Oh t je TOUS reconnais anssi, s'écria le jeune dac, vous ôtes le pôlerin qai m'avez renda ma mèrel... Et voilà que voas reparaissez pour me saaver la vie... Oai... je comprends, je vous crois : ce que je tiens là dans ma main, c'était la mort !
Galazzo commençait à reprendre quelque assurance ; il voulut nier.
Mais Villon, prenant la fiole et la lui tendant :
— Bois I dit-il. Bois, si tu veux me démentir ! Mais bois donc, empoisonneur 1
Après un premier refus, dont la spontanéité même était un premier aveu, Villon saisissant à la nuque le misérable avait voulu le contraindre. Il se laissa tomber sur les genoux, et tout effaré, tout pantelant, livide, il demanda grâce.
Le jeune duc, les deux femmes, détournèrent la tête avec un sentiment d'horreur.
Villon n'avait pas lâché Galazzo. Le relevant tout à coup, il le jeta pour ainsi dire à l'écujer avec ces mots :
— Débarrassez-moi de cette bête venimeuse, et surtout qu'il ne puisse pas s'enfuir. Nous aviserons plus tard.
Déjà la porte se refermait, les deux hommes ajant disparu.
La duchesse ne pensait plus qu'à son fils.
— Mon enfant ! disait-elle, remets-toi de cette émotion. N'y songe plus. Il te faut du calme et du repos. Ferme les jeux, je t'en supplie, rendors-toi.
— Mais, répondit-il en souriant, mais laissez-moi donc au moins le remercier, lui...
— Ce soin me regarde, interrompit-elle, avec une
expression toate particulière. Sois sans crainte, tu le reverras demain. Je me charge de lui parler maintenant. Ta cousine Jeanne veillera sur toi. Allons I je le veux. Bonsoir l
Et, faisant signe à Villon de la suivre, elle s'éloignait, une dernière caresse dans les yeux, un doigt sur les lèvres.
La jeune fille pâle et triste qu'on venait d'appeler Jeanne, et qui s'appelait Jeanne d'Harcourt, avança vers le lit comme une blanche vision, prit la main du jeune duc, et, d'une voix si douce que chaque mot semblait un soupir :
• — Cousin René, dit-elle, il faut obéir à votre mère ; il faut m'obéir surtout à moi, qui vous aime, et sans espoir d'être aimée. Je ne vous en veux pas de votre loyale franchise, au contraire. Je vous en estimerais davantage encore si la chose était po^ssible. Mais enfin, ne pouvant me donner à vous, je me donne à Dieu. Nous n'avons plus que quelques jours à passer ensemble. Durant ces derniers jours, cousin, il faut être bon pour moi| ne pas me causer de peine, faire tout ce que je veux. . . Or, je le veux. . . je vous en prie... dormez I
Le jeune duc avait éprouvé par lui-môme les tourments d'un amour malheureux. Il aimait Edwige comme Jeanne l'aimait, sans espoir. Que peuvent de banales consolations pour un tel malheur ? Il ferma les yeux, il feignit d'obéir, mais après avoir serré la main de Jeanne et la retenant encore dans la sienne.
Cependant, la duchesse était arrivée dans une sorte d'oratoire. Elle marcha jusqu au prie-Dieu,
256 LES COMPÈRES DU KOt
étendit la main vers un crucifix, et, se retournant vers le poète qui venait de s'arrêter à quelques pas de là, la tête baissée, l'attitude suppliante :
— Au nom du Sauveur des hommes, dit-elle, au nom de Dieu qui connaît la pureté du sentiment qui fit battre mon cœur autrefois, qui le fait battre maintenant encore, je vous demande une explication loyale et complète... je Texige... parlez !
— Oui, répondit-il, une confession... à vous, madame la duchesse, à Dieu. Vous avez eu raison de l'invoquer ; qu'il soit entre nous.
Il venait de s'agenouiller. Par un mouvement plein de noblesse, il releva la tête ; il rejeta vers • son épaule sa longue et brune chevelure, argentée de quelques épis blancs. Le génie, le dévouement, l'amour sanctifié par le temps, contenu par le res-: pect, illuminaient son beau front, son regard mouillé de pleurs ; ses lèvres s'apprôtant à vider, avec un sourire, la coupe d'amertume.
Ce n'était plus ce poète de carrefour, ce bon folâtre, quenousavons vu s'agenouiller devant Louis XI au début de ce récit. Trois mois de vaillantes épreuves avaient réhabilité l'ange déchu. L'ancien bohème s'était transformé, transfiguré. C'était maintenant un tout autre homme.
— Madame, dit-il, je dois, avant tout, vous avouer mon véritable nom. Tristement célèbre, il a dû monter jusqu'à vous. Je suis François Villon.
— François Villon I répéta-t-elle en se laissant tomber assise, en se voilant le visage dès deux mains.
— Attendez ! reprit-il vivement, ne me condam-
nez pas encore. J'avais vingt-cinq ans. Les liasards d une vie aventureuse me conduisirent en Provence, à la cour du roi René, votre père. Oli ! je n'étais pas alors le héros des franches lippées, le poète des tavernes. Ma fougue, mes passions, mes vices avaient Texcuse de la jeunesse et l'habit des gentilshommes. Les plus nobles s'honoraient d'être mes amis. Moi, dédaigneux et fier, je les raillais, je leur disais : € Nul de vous ne me surpasse en bravoure, en audace et en esprit. J'ai pour ancêtre Alain Chartier, qui fut ennobli par le baiser de Marguerite d'Ecosse. Pour l'emporter sur vous tous, il ne me manciue qu'un titre. Qui ose me prêter le sien ?... je parie me faire aimer d'une princesse... celle que vous me désignerez... la première qui passera I )► Un jour, on accepta cette fanfaronnade... Quelques derniers arrivants se trouvaient là, encore inconnus. On apporta des dés. Le comte d'Aguilar perdit et disparut, me laissant son nom, ses équipages et ses armes. En ce moment même les trompettes sonnaient pour le tournoi. Je pris d'abord les armes ! Oh I c'est là surtout ce qui m'avait tenté I Je parus dans l'arène et pas un chevalier ne put tenir devant moi. Le soir il y avait cour d'amour, tournoi de poètes. Dans cette lutte encore je remportai le prix. Votre main me couronna. Puis, comme le roi René demandait le nom de cet inconnu deux fois vainqueur dans un même jour, une voix qui n'était pas la mienne répondit : * C'est le comte d'Aguilar. > Oh I je vous en supplie, madame la duchesse, rappelez vos souvenirs et dites que je ne mens pas.
— Je me souviens, répondit-elle. C'est bien cela. Oui, oui, je me souyiens. Mais pourquoi, lorsque mon père, plaçant ma main dans la vôtre, vous eut proclamé mon chevalier durant toute la semaine des fêtes, pourquoi ne m'avoir pas dit la vérité ?
— Pourquoi ? s'écria le poète, mais parce que je vous aimais déjà, madame 1 Ailleurs, à Paris, je vous avais vue, admirée, suivie de loin, dans la foule. Vous étiez ma pensée, ma poésie, mon rêve I Il se réalisait tout à coup, comme par enchantement. Un merveilleux hasard m'élevait jusqu'à vous, me permettait de toucher votre main, d'entendre votre voix, de vivre dans votre ciel ! Oh ! c'était trop de bonheur, j'en fus enivré, je devins fou... Pardonnezmoi, Yolande, oh ! pardonnez-moi !
Et, la voix frémissante, les mains jointes, comme rajeuni par le prestige du souvenir, il se traînait à ses pieds.
— Je vous pardonne, murmura-t-elle avec une émotion profonde. Mais, sachez-le bien, vous avez brisé ma vie !
Cette plainte, ce regret, c'était tout un aveu. L'œil du poète étincela. Mais sous le regard déjà redevenu sévère de la duchesse, il courba de nouveau la tête et reprit :
— Ce fut un grand crime assurément. Pour ma part, je l'ai cruellement expié, mais du moins avec cette cruelle consolation d'avoir eu le courage de mon devoir. Écoutez encore, madame, vous ne savez pas tout. Lorsque quelques jours plus tard, le duc de Lorraine, votre parent, votre fiancé, presque votre époux, arriva. . au moment de fuir ensemble...
oh I VOUS y consentiez, vous-même vous l'aviez voulu !... Fhonneur me révei]la tout à coup. Pour vous sauver du misérable sort qui vous attendait avec moi, pour vous rendre à vous-même, il fallait un grand sacrifice, un sacrifice ignoré 'de tous, dont toute la douleur fût pour moi seul, dont moi seul j'emporterais le secret. Ce secret, je puis vous Papt)rendre enfin !... ai j'en remercie Dieu, c'est peutêtre ma récompense !
— Parlez donc, fit-elle, je vous écoute.
— Rappelez-vous la dernière entrevue dans ce pavillon où tout était préparé pour notre fuite. L'homme qui vous attendait n'était plus celui que vous veniez chercher. Auprès de lui des flacons vides, un gobelet dans ^a main. Ivre ! Et quand, tout étonnée, toute désolée, pauvre Yolande 1 un cri d'efiroi, d'horreur vous échappa, le misérable vous répondit : C'est mon habitude, j'aime le vin plus que l'amour I Puis, votre suivante entrant, il voulut l'embrasser : Au diable les grandes dames et vive Jeanneton 1 Tout une scène de grossière ivresse. Il fallait vous ép()ùvanter, vous guérir, vous épargner même un regrpt. J'étais un être dégradé, méprisable... Je ne vous aimais pas... vous l'avez cru... Je mentais! oui, mensonge et feinte que tout cela... je n'avais bu que mes larmes I
La duchesse, palpitant d'émotion, belle de douleur et de joie, se releva tout à coup :
— Ah!... mon cœur ne l'avait pas deviné!...
Pardon! c'est à moi de demander pardon !... Je n'ai donc plus à rougir de l'avoir aimé ? ♦
— Silence ! dit tout bas le poète ; on pourrait
VOUS entendre, madame la duchesse, et je ne veux pas que votre auréole soit obscurcie, même par l'ombre d'un soupçon. Là-bas, il y a vingt ans, j'ai dit à mes compagnons que j'étais un présomptueux, que j'avais perdu, que l'ange invulnérable, démasquant l'impur démon, venait de le précipiter du ciel. Et, la grimace au visage, mais la mort dans l'âme, j'ai disparu pour toujours des hautes régions où, nouvel Icare, j'avais brûlé mes ailes. Ne me plaignez pas, je vous ai revue... Vous me regardez en souriant ; c'est assez, c'est trop !... Et, cependant, j'ai bien souffert, allez I Tout d'abord, fou de désespoir, j'errai au hasard dans les bois, par les montagnes, n'ayant d'autre idée que de fuir bien loin. Plus tard, mais toujours à corps perdu, je me jetais dans la débauche et l'aventure. Rien n'a pu me faire oublier, et j'en remercie Dieu, puisque mon amour est devenu du dévouement, puisque ce dévouement vous a déjà ser^^i, pour vous servir encore. Acceptez-le, madame la duchesse, sinon pour vous, pour votre fils. Son héritage, ses jours sotit menacés. Permettez que je m'attache à sa personne, à sa cause... et puissé-je mourir en le sauvant I
Yolande, s'avançant vers le poète, lui tendit la main.
Réprimant uu cri de joie, il y porta ses lèvres Puis, la duchesse sortant de l'oratoire :
— Revenez demain, François Villon : le duc René de Lorraine vous attendra.
Durant quelques minutes encore, le poète resta immobile, le regard en extase, le sourire aux lèvres, le visage ruisselant de pleurs.
Il j eut enfin dans sa gorge un étouâement, un sanglot qui le réveilla.
— Quoi! fit-il tout étonné, je pleure?... Mais c'est bon de pleurer ainsi. Harpes et luths I il j avait vingt ans que je n'avais pleuré l
Quelques instants plus tard, le feutre en tête, l'épée aux reins, le manteau fièrement drapé sur Tépaule, il redescendait vers le jardin.
Comme il passait auprès des cuisines, une voix, celle de Troussecaille, Tarrôta tout à coup :
— Eh ben I eh ben donc ! et moi ? EstKîe qu'on s'en va les uns sans les autres ?
— Ouais ! comment diable ici?... qui t'a permis d'entrer !
— Mon inquiétude à ton endroit. Je me suis hasardé peu à peu. On m'a pris. Tu venais de sauver le maître de la maison. Je me suis recommandé de toi ; ces messieurs m'ont offert à boire.
En parlant ainsi, Troussecaille désignait les six jeunes. écujers vêtus aux couleurs du duc.
L'un d'eux parlant au nom de tous :
— Je me nomme Gérard, dit-il, et vous remercie de nous avoir conservé le jeune maître que nous aimons. Nous buvons à sa santé. Ne nou^ ferez-vous pas raison ?
— Avec plaisir, écuyer G^érard, mais un seul verre. Veillez bien sur lui, messieurs. A sa santé I à la recouvrance de la Lorraine 1
Puis, comme frappé d'un souvenir :
— A propos, et l'empoisonneur, où l'avez-vous mis?
— En terre.
— En terre ?
— Après l'avoir dépendu.
— Mais qui l'avait fait pendre ?
— Un peu tout le monde, à commencer par vousmême. N'aviez- vous pas ordonné qu'on le mit en lieu sûr ?
— Il y est ! conclut Troussecaille. Ces messieurs m'ont consulté ; nous n'avions rien de mieux à faire pour passer le temps... Je m'y connais un peu... on a suivi mes conseils, et ma foi, tant pis pour le Galazzo... il s'en est retourné à tous les diables I
René de Lorraine.
Le lendemain, avec cet air charmant qui le faisait aimer de tous, le jeune duc René, tendant la main à François Villon, l'appelait son ami.
La duchesse Yolande était là ; son regard attendri, son doux sourire disaient au poète :
— J'ai tenu ma parole... et, vous le voyez, je suis contente.
— Mais, reprit son flls, je ne puis rien sans* le secours du roi.
— Secourez-vous d'abord vous-même, monseigneur, répondit Villon. Écartez de votre esprit
toute tristesse ; remettez-vous en force et santé. Durant ce temps-là vos amis agiront pour tous.
— Quels amis ? il m'en reste si peu.
— Mon fils, intervint la duchesse, c'est de l'ingratitude. En Lorraine, en Suisse, on ne vous a pas oublié. Ici môme, n'avez-vous pas reçu des témoignages d'affection? Ces jeunes volontaires qui vous gardent... l'écujer Gérard... votre nouvel ami Villon, dont le regard vous dit : bon espoir !
— Oui, bon espoir ! répéta le poète. Je sais quelqu'un qui doit aujourd'hui môme parler au roi pour vous. A demain l
Quelques heures plus tard, Villon se promenant aux abords du logis royal, en la compagnie de Troussecaille, celui-ci lui demanda soudain :
— Mais, qu'as-tu donc aujourd'hui, mon pauvre François ? te voilà tout soucieux, tout chagrin. A quoi penses-tu donc ?
— A ceci, répondit le poète, se parlant surtout à lui-môme, à ceci, que le roi mon maître m'a souvent parlé de ma récompense, mais sans préciser encore ni me promettre rien.
— Je comprends. Les paroles sont maigre chère qui ne te convient point. Pour ton serviteur quelques écus suffiront. A pauvres gens menue monnaie. Mais pour toi, tôte et ventre I II faut autre chose... je ne sais pas quoi... Il me semble que tu deviens ambitieux.
— Oui, très ambitieux. J'ai peur d'être obligé d'en rabattre.
— Demande toujours. Il n'y a que les honteux
qui perdent. Mais, par les cornes de Satan I je ne te croyais pas si timide.
— Ah ! si ce n'était, que pour moi l
— Pour qui donc ?
Villon tourna le dos, et monta chez le roi.
Par malheur, ce matinrlà Louis XI ne paraissait pas en humeur de rire.
— Arrive donc, paillard ! cria-t-il en apercevant le poète. Tu me la bâillais belle ! Si beaucoup de bagages perdus à Granson, peu de gens tués. Mille tout au plus. Ça me fâche et m*inquiôte. Pâques- Dieu. 'C'est peut-être à recommencer !
Villon pensa que l'heure serait mal choisie pour présenter sa requête.
Du reste, le roi s'en allait dîner chez maître Antoine Boursier, un riche marchand, un sien compère, le mari de la Passe- Filon.
— £h bien, demanda le lendemain le duc, quelles nouvelles ?
— Une seule, monseigneur, mais excellente. Regardez ce gai rayon de soleil, qui vous l'apprend en même temps que moi ; voici le renouveau ; voici le printemps !
Et, se faisant rayon de soleil à son tour, le poète mit en joie toute la maison.
Comme il en ressortait, nouveau contre-temps.
Le roi venait de partir à Notre-Danae du Puy. Son absence devait durer cinq jours.
Ces cinq jours, Villon les employa à visiter tous les Lorrains, tous les Allemands qui se trouvaient, soit établis, soit de passage à Lyon. Chez tous, il T)laida la cause du jeune duc, il sut trouver de Far-
gent oa des armes. Les plas jeanes même s'enrôlèrent, s'équipèrent, formant un premier escadron qui vint se mettre sous ses ordres.
Il n'en fallut pas davantage pour relever l'âme abattue de René.
Montant à cheval, il parcourut la ville suivi de ses partisans.
La nouvelle en avait été répandue d'avance par François Villon. Tout le monde était sur le pas des portes, aux fenêtres. On applaudit, on acclama le dépossédé, le proscrit. Ses malheurs, sa jeunesse, son courage éprouvé déjà, le charme répandu dans toute sa personne, tout contribuait à lui conquérir les cœurs, à lui mériter des ovations enthousiastes.
Le soir môme c'était un tout autre homme. Alerte et souriant, il espérait, entrevoyait un rôle glorieux ; il recommençait à croire en son avenir, du moins comme prince. Si parfois, comme amant, un nuage repassait sur son front, si le souvenir d'Edwige revenait attrister sa pensée, son regard, Jeanne aussitôt le devinait, et, serrant à la dérobée sa main :
— Courage ! mon cousin, lui disait-elle tout bas. Ayons du courage !
D'un autre côté, le sourire de la duchesse Yolande faisait comprendre à François Villon toute la joie, toute la reconnaissance, toute la clairvoyance de son cœur maternel.
L'écuyer Gérard, au nom de ses jeunes compagnons, vint demander une nouvelle chevauchée par la ville.
Déjà le prince s'apprêtait à consentir.
— Halte-là ! dit le poète. Sa Majesté Louis XI, qui rentre ce soir, n'aime pas qu'on fasse éclipse à son soleil. Silence l gardons-nous de paraître trop aimés, trop joyeux... si nous voulons qu'il vienne en aide !
Puis, il s'en alla tourner autour du palais pour voir de quel côté soufflait la vent.
Ce soir-là le vent souflfllait du côté de la G-ilonne, la plus belle bourgeoise de Lyon, une riche veuve chez laquelle soupait le roi.
Villon se sentait en verve d'audace ; il sollicita l'honneur d'être introduit.
Non-seulement l'audience lui fut accordée, mais le roi voulut qu'il prît place à sa table.
Louis XI semblait rajeuni de vingt ans. Jamais encore le poète ne l'avait vu la tête aussi haute, le sourire plus gaillard, le regard plus triomphant.
Il y avait là. plusieurs convives nouvellement arrivés sans doute, car Villon ne les connaissait pas.
— Messieurs, dit le roi, je vous présente mon poète. Mon poète, Je vous présente les envoyés des ducs de Bretagne et de Milan, de la duchesse de Savoie, mon excellente sœur. Tu le vois, depuis que le soleil de Bourgogne se couche, tout le monde se retourne vers le soleil levant de France. Mieux encore ! regarde cet aimable vieillard, assis à la droite de notre accorte hôtesse ; ne m'as-tu pas dit un jour que les poètes étaient des rois ? Il est deux fois ton compère, et comme roi, et comme poète.
"\''illon reconnut aussitôt le bon vieux René d'Anjou, de Naples et de Provence.
Il est vrai que Naples ne lui appartenait plus,
que Louis XI venait de confisquer l'Anjou, et s'apprêtait à mettre la main sur la Provence. Mais de droit, sinon de fait, l'insoucieux et bon René portait encore au front ses trois couronnes, sans compter celles de la poésie, de l'art et de la vieillesse : cheveux blancs, lauriers et roses.
Cependant Lduis XI poursuivait, faisant le modeste :
. — Ce n'est pas mon humble mérite qui m'a valu la recouvrance de ces chers alliés, c'est la sainte protection de Notre-Dame du Puy. Heureux pèlerinage ! Les sires de Lafayette et de Polignac étaient venus au-devant de moi. J'ai fait pédestrement les trois dernières lieues. J'ai exigé qu'on me reçût, non pas en souverain quémandant des honneurs, mais en simple pèlerin venant chercher des bénédictions. Pas de Domine salvum, un Salve regina. Au seuil de l'église^ arrière le manteau royal, une chape de chanoine. Et nu-pieds jusqu'à l'autel, où j'ai mis trois cents écus d'or. C'était mon vœu. Trois messes chaque jour. A chaque messe trente autres écus. J'en reviens l'escarcelle à peu près vide, mais avec cette nouvelle médaille cousue à mon chapeau. Saipte Notre-Dame du Puj, intercédez pour moi I
Il avait posé son chapeau sur la table en orientant de son côté la dernière figurine. Les mains jointes, le regard au plafond, il marmotta quelques patenôtres. Puis se recoiffa, guignant de nouveau la Grilonne,
— Sire, répondit enfin yillon, tout un chacun est édifié de vos pieuses munificences. J'ai même ouï
dire que, voas remémorant une certaine somme, à TOUS prêtée par le chapitre, au temps des disgrâces de votre jeunesse, vous l'aviez spontanément remboursée... ce qui prouve une fois de plus que Votre Majesté n'oublie jamais les services qu'on fut heureux de lui rendre.
— Ouais! ût le roi, n'esta» pas un malicieux rappel à ma mémoire?... Tu as raison, compère, je te dois encore ta récompense. Attrape I
Par-dessus la table, il lui lançait une bourse dont le poète se saisit au vol, et qu'il empocha respectueusement. Mais aussitôt, relevant la tète :
— Cet argent ne me suffit pas, sire ; il est une autre promesse que je me permets de rappeler à Votre Msgesté.
— Une promesse, à toi ?
— Non, sire. Au jeune duc de Lorraine.
— A mon petit'ôis ! s*écria le roi René, mais avec l'expression du ressentiment ; il est donc ici ? Je ne veux pas le voir !
~ Si fait, vous le verrez, répondit Louis XI, et nous vous réconcilierons avec lui... ce qui vous fera grand plaisir à tous deux. Est-ce là ce que tu demandais, compère ?
— Cela d'abord, sire ; mais autre chose ensuite.
— Quoi donc ?
— Un secours efficace pour l'aider à reconquérir la Lorraine.
— Comme tu y vas ! Passe encore s'il mettait son nom au bas du traité par lequel son grand-père nous lègue, à la France et à moi, le duché d'Anjou, le royaume de Provence...
— Mais, voulut objecter le vieillard, je n'ai pas encore consenti...
— Vous consentiez bien au profit de mon cher cousin de Bourgogne.
Le vieux roi troubadour rougit et se tût.
— Sire, reprit Villon, Votre Majesté m'autoriset-elle à transmettre cette proposition au jeune duc ?
— Pourquoi pas ? Tu me semblés un habile diplomate. Nous en recauserons demain. Ce soir, Pâques-Dieu I buvons !
— A la prospérité du roi I conclut le poète.
— A celle aussi du royaume I conclut le roi.
La transaction s'opéra, grâce à l'intelligence et
au zèle de Villon.
Quelque^ jours plus tard, le jeune duc partait pour la Lorraine, à la tète de ses partisans, augmentés de quatre cents cavaliers fournis par le roi.
Il avait également donné quelque argent. Mais ce fut Jeanne d'Harcourt qui se montra la plus généreuse.
— J'ai vendu les diamants de ma mère, dit-elle; oh ! ne me refusez pas, cousin I j'entre au couvent, et ma seule ambition, mon seul espoir ici-bas, c'est d'apprendre bientôt que vous avez réussi, que vous êtes heureux I
La veille du départ, la duchesse Yolande avait eu quelques minutes d'entretien avec François Villon.
— Ami, lui dit-elle, vous partez avec mon fils, et mes angoisses de mère se sont calmées. J'ai confiance, j'espère... un dévouement tel que le vôtre doit porter bonheur I
Il répondit :
— Je veillerai, je combattrai, je mourrai pour lui s'il le faut, madame la duchesse. Mais c'est en lui surtout qu'il faut avoir foi. Regardez-le I N'a-t-il pas au front, dans le regard, la prédestination des grandes choses ?
— Oh ! s'écria-t-elle, vous ne m'aviez pas trompée, vous êtes un vrai gentilhomme I
Villon se redressa, comme anobli par cette parole. Puis, fier, résolu, la joie de son cœur illuminant son visage, il s'en alla dire adieu au roi.
— Ainsi, dit Louis XI, tu me quittes ?
— Nqn pas, sire ; vous avez bien voulu me nommer votre plénipotentiaire près du duc de Lorraine, je me rends à mon poste, voilà tout.
— Oui... Mais ne nous y compromets ni l'un ni l'autre. Je ne t'en veux pas de ton dévouement chevaleresque envers la belle duchesse Yolande...
— Sire...
— T'imagines-tu donc que quelque chose puisse m 'échapper ? Erreur, compère I Je sais tout... ou du moins à peu près... Ce qu'on ne me dit 'pas, je le devine... Très bien ! va-t'en. Mais souviens-toi de nos conventions : le roi et le royaume avant tout ! Un jour, bientôt peut-être, la Lorraine sera France. En attendant, distinguons, compère... et sois Français, non pas Lorrain.
— Je n'aurai garde de renier mon pays, de vous renier, sire. Mais, en conscience, que pouvez-vous craindre encore? Votre grand ennemi est abattu. Tous ses adhérents reviennent vous faire amende honorable'.
— ; Lesquels donc ? nomme un peu pour voir.
— Le duc de Bretagne ?...
— Il m'a trahi vingt fois. C'est un Anglais de cœur ; et le môme jour où il arrivait à Lyon*, son neveu, le duc de Oalabr^e, arrivait à Lausanne, au camp du Bourguignon.
— Le duc de Milan ?,..
— Il lui envoie de nouveaux condottieres.
— La duchesse de Savoie, votre sœur ?
— Elle les rhabille ; et tui-môme, elle le remet sur pied.
— Ah I çà mais... il se relève donc de sa chute ? Lui qu'on disait atterré, fonde désespoir et, jusqu'au jour de la revanche, ayant juré de laisser croître sa barbe...
— Il s'est fait raser il y a trois jours I... quand je te dis que je sais tout. C'était un buveur d'eau ; son médecin le guérit en lui faisant boire du vin. Jamais le vin n'a fait que des sottises. Va, va I nous n'en sommes pas encore à bout. Il faut être prudent ; il faut observer la trêve, A bon entendeur, salut I
Sur cet équivoque adieu, Villon se remit en route.
En arrivant aux frontières de Lorraine, tous les gens de la campagne accoururent au-devaat du jeune duc, le fêtant à qui mieux mieux, lui prodiguant toutes les marques de la plus touchante affection, du dévouement le plus enthousiaste. Les bourgeois des villes ne l'aimaient pas moins ; mais plus soucieux de leurs intérêts, ils craignaient de se compromettre aux yeux des Bourguignons encore tout-puissants dans le pays. A Toul, on lui ferma
ZÎ2 Lies COMPÈRES DU ROY
les portes, en le priant de vouloir bien loger sa troupe dans les faubourgs. Mais, le lendemain, comme il traversait un village, une vieille paysanne lui glissa dans la main quelques écns d'or, toute : ses épargnes, sans doute, c Monseigneur, pour aider à notre délivrance I > Une larme tomba des yeux de René ; la confiance et la joie reparurent sur son visage.
Sautant à bas de son cheval, René voulut embrasser la pauvre bonne Veille. Il lui demanda son nom. Ce fut l'écuyer Gérard qui, non moins ému lui-môme, répondit :
— Monseigneur, c'est ma grand'mère !
Cependant le jeune duc, réconforté par l'amour
de ses fidèles lorrains, .avait résolu d'aller mettre le siè^e devant Vaudemont.
Mais le sire d'Aubigné, qui commandait l'escorte française, lui dit alors :
— Le roi nion maître ne veut pas enfreindre la trêve. Ma consigne était de ne vous seconder en quoi que ce soit dont pût s'ofienser son cousin de Bourgogne.
— Et maintenant ?
^ — Maintenant, prenez garde, monseigneur l Charles le Téméraire est redevenu plus puissant que jamais.
— La preuve ?
— C'est la prudence môme du sage Louis XI. Ce matin môme, j'ai reçu l'ordre de m'en retourner vers lui.
— Il m'abandonne l il me trahit de nouveau I
— Non, monseigneur, il vous conseille de suivre
son exemple, de patienter encore. Laissons faire les Suisses.
— Les Suisses ! Eh bien, j'irai combattre dans leurs rangs. Le duc Charles est mon ennemi, je yeux enfin le voir en face.
— Allez ! monseigneur et bonne chance ! Nos yœux vous suivront. Le roi mon maître n'est pas moins vaillant que vous ; mais il a passé l'âge des aventures et ne livre plus rien au hasard. Il m'en coûte de vous quitter ainsi ; mais c'est mon devoir. Louis XI a pour devise : Rira bien qui rira le dernier. Avant tout le succès ; avant tout, la France !
Et le vieux capitaine tourna bride avec ses quatre cents cavaliers.
René n'avait plus autour de lui qu'une centaine de gentilshommes lorrains. Immédiatement il se dirigea vers Sarrebourg, la seule place de ses États qui ne fût pas occupée par les Bourguignons. Immédiatement il j publia son ban de guerre. Huit jours plus tard, près de mille chevaliers se rangeaient sous ses ordres. Avec eux il partit pour Strasbourg. Il j fut reçu avec enthousiasme. Les envoyés suisses s'y trouvaient, pressant le départ du contingent de leurs bons amis les confédérés d'Alsace. Disons-le de suite, notre vaillante Alsace eut sa large part dans toute cette guerre. La Suisse n'est pas en droit d'en revendiquer tout l'honneur, Strasbourg, Colmar, Schlestadt, Mulhouse et vingt autres villes qui devaient être des nôtres, y représentaient l'élément français, la France.
Guillaume Hester avait le commandement des fantassins, le duc René de Lorraine accepta celui
de la cavalerie ; pais, après avoir festoyé pendant trois jours, comme dit la chronique, on partit, on passa le Rhin.
A Bâle, à Soleure, partout de joyeuses bandes se mettaient également en marche. Il y avait dans l'air comme un souffle de bataille.
En approchant de Berne, le jeune duc arrêta tout à coup son cheval pour prêter l'oreille au bruit d'un tonnerre lointain.
— Enfin ! s'écria-t-il avec un éclair dans les yeux, voici l'ennemi I Nous allons combattre I
Et donnant l'exemple, il lança son cheval au galop.
Son belliqueux instinct ne l'avait pas trompé. Ce bruit, c'était le canon de Morat.
Moral.
En trois mois le duc de Bourgogne s'était refait une nouvelle armée.
D'abord, les fuyards de Granson l'avaient rejoint, non par zèle, mais par contrainte : il y avait le gibet pour to'Jt déserteur qui rentrait dans ses foyers.
Puis, de nombreuses recrues : six mille Wallons, deux mille chevaliers ou fieffés du Pays-Bas, quatre mille Anglais, autant d'Italiens. Il lui arrivait des