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gens de partout, depuis la mer du Nord jusqu'au golfe de Naples.
En même temps, de l'or, toutes sortes d'équipements, une nouvelle magnificence. Rome, Venise, Naples, Milan, tous ses anciens alliés le remontaient, bien que traitant d'autre part contre lui.
En ce quinzième siècle^ si perûdement déloyal, personne qui ne jouât double jeu. Il n'était pas jusqu'à la duchesse de Savoie, cette sœur de Louis XI, qui n'apportât de la soie pour habiller de ses propres mains le mortel ennemi de son frère.
A la vérité, Charles le Téméraire avait un grand besoin de consolation et de secours. Longtemps il était resté en désordre, en lambeaux, tel que Granson l'avait fait, fou de honte et de désespoir.
Il l'était peut-être encore maintenant, mais de colère et de vengeance. Une impatience fébrile succédait à son abattement. Tout son orgueil, toute son outrecuidance lui revenait, poussée jusqu'au délire.' Il partageait d'avance la Suisse et la distribuait à ises lieutenants ; il conviait à la curée tous les princes et tous les rois, voire môme le vieil empereur Frédéric, qui se contentait de lui répondre par ce vieil apologue que La Fontaine devait illustrer plus tard : Il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre.
Enfin, le dernier dimanche de mai, il fit élever un échafaudage sur les hauteurs qui dominent Lausanne, et passa la revue de toutes ses troupes, encore plus nombreuses, encore plus brillantes qu'avant Grranson. Quelques jours plus tard il se mit en marche.
— Par Saint-Georges I ces chiens ont donc perdu courage ; il faut que nous les allions trouver. Nous les exterminerons. Vive Bourgogne I
Les Bernois, cependant, ne s'endormaient pas. Us surveillaient tous ces préparatifs ; ils écrivaient lettres sur lettres aux cantons, aux villes d'A-llemagne, au duc d'Autriche, au roi de France.
Louis XI, suivant son usage, fit de grandes promesses, mais n'envoya personne. Les bons Allemands se faisaient attendre. Quant aux confédérés eux-mômes, aprè's Granson, chacun s'en était retourné chez soi. C'était maintenant la saison de l'alpage ; il fallait conduire les bestiaux dans la montagne, et les soldats-bergers ne se pressaient guère d'en redescendre. Tout le monde était en retard.
L'assemblée fédérale fut tenue à Lucerne. On y régla soigneusement toutes les choses de la guerre : nul ne quittera son harnais, ni de jour ni de^ nuit. Les jurements, débauches, querelles et rixes sont défendus ; chaque combattant doit prier avant l'attaque, frapper sans relâche jusqu'à la victoire et ne pas faire de prisonniers ; tout fuyard sera mis à mort ; ordre de respecter les femmes, les enfants, les vieillards, les prêtres, les églises ; défense de brûleries villages, les moulins, les métairies, comme aussi de toucher au butin, dont le partage doit se faire avec ordre et justice. Ainsi nous comportant, Dieu sera pour nous.
Cependant, lorsque le Téméraire se mit en mouvement, Berne n'avait encore à lui opposer que quinze cents hommes. Ils se jetèrent dans Morat,
pressentant que ce serait la première ville attaquée. Il fallait qu'elle tînt bon, qu'on pût gagner du temps. Tout était là. Les Thermopyles.
Qui commandait ? Adrien de Bubenberg. Griefs contre ses compatriotes, sympathie pour * la Bourgogne, il avait tout oublié. La patrie était en péril.
Il vit s'avancer sans crainte cette armée trente fois plus nombreuse que la sienne. Rassemblant les soldats et les habitants, il les conjura de ne plus faire qu'une famille armée, une garnison de frères ; il leur dicta le serment de s'ensevelir jusqu'au dernier sous les ruines de la ville ; il jura lui-même de mettre à mort quiconque parlerait de se rendre. Puis, ces précautions prises, il écrivit aux gens de Berne :
« Le duc de Bourgogne est ici avec toute sa puissance,, ses soudoyés d'Italie, d'Angleterre et quelques traîtres d'AUenîagne ; mais messieurs les avoyers, conseillers et bourgeois peuvent être sans crainte et mettre en repos l'esprit de tous nos confédérés. Je défendrai Morat. »
Morat n'est qu'une petite ville bâtie en amphithéâtre, sur le bord du lac auquel elle donne son nom. Çà et là, quelques coteaux plantés de vignes. Sur les hauteurs de Gurmels, derrière lesquelles coule la Sarine, quelques sapins. A cette époque, du côté de Berne, une forêt.
Le duc, ayant assis sur les hauteurs de Courgevaux son magnifique logis de bois, tout garni de soie et de velours, cerna la ville, sauf le côté du lac, sur lequel, chaque nuit, en silence, glissaient des barques apportant aux assiégés toutes sortes de
munitions et de secours. Il ne s'était pas inquiété de cela, pensant en finir dés le premier coup.
En effet, soixante-dix grosses bombardes abattirent un pan de mur assez large pour donner l'assaut. Les douze mille bommes du comte de Romont s'élancèrent en criant : ville gagnée ! Mais, sur la brècbe, ils trouvôrent une seconde mliraille qui ne se laissa pas abattre comme la première; une muraille vivante, une muraille de 1er, contre laquelle, à cinq reprises différentes^ vinrent se briser toutes les forces du grand duc d'Occident^ tout son courage.
Partout et toujours, Bubenberg avait ^té là.
A ses côtés, un bomme, un géant, un moine que les Suisses reconnaissaient maintenant comme le plus fort, comme le plus brave d'entre eux tous. Un sauveur, un archange envojé par Dieu. Frère Starckî
Furieux, le duc se retourna, se rua contre deux petites villes qui se trouvaient sur ses derrières : Laupen et Gumrainen. Elles avaient été mises en défense, mais ne semblaient pas devoir résister à un pareil choc. Elles résistèrent cependant.
La première, grâce à un seul homme, qui défendit contre tous les Anglais la tète d'un pont. C'était frère Starck, c'était le moine. Comment se trouvaitil encore là, dès le lendemain, si tôt... cela tenait presque du miracle !
De l'autre côté, à la seconde attaque, quatre défenseurs s'étaient fait remarquer entre tous. Ce n'étaient pas des Suisses ceux-là; leur cri de guerre, du moins, le faisait supposer. A chaque coup qu'ils
frappaient, celui-ci disait : Gand I celui-là : Dinantl le troisième : Nesle I le dernier : Liège !
Le duc de Bourgogne avait entendu. Il rentra dans sa tente en grondant avec rage :
— Encore eux ! Encore ces fantômes vengeurs ? Oh ! je suis maudit I Lors de mon dernier passage à " Dijon, il a plu du sang !
Et, durant toute la nuit suivante, on l'entendit marcher à grands pas, pousser des cris, briser ses armes.
Entre ces trois villes qu'il assiégeait, il se trouvait maintenant assiégé lui-même. C'était comme un triangle de feu dans lequel il se débattait, tellement exaspéré, si terrible que personne n'osait plus s'en approcher, même pour le conseil.
Durant six jours, l'artillerie tonna sans relâche contre Morat, minant ses remparts, saccageant ses maisons, mais sans ébranler un seul instant la constance de ses défenseurs.
Ils repoussèrent un second assaut conduit par le duc lui-môme. Deux fois le Téméraire atteignit le sommet de la brèche, deux fois il en redescendit, la première, chassé par le moine, la seconde par Kilian de Diesbach qui s'était trouvé là, amenant un secours de Berne.
Quant à Bubenberg, il courait, il bondissait, il se multipliait, exaltant le patriotisme de chacun, communiquant son âme à tous. Puis le soir, reprenant son calme, il écrivait aux Bernois :
« Ne vous pressez point, et soyez tranquilles, messieurs ; tant qu'il nous restera une goutte de sang, nous défendrons Morat. »
Ses compagnons ne se troublaient pas davantage. Il leur disait :
— Notre résistance est le bouclier de la patrie. Donnons à nos frères le temps de se réunir et d'arriver. Restons fermes et résolus ; sachons mourir comme à SaintJacques I
La première fois que Bubenberg invoqua ce souvenir, le moine avait tressailli ; il s'était voilé le visage. Puis, se redressant tout à coup :
— Oui, comme à Saint-Jacques... Mais, cette fois, il faut vaincre !
Morat' n'était phis qu'un monceau de ruines.
Cependant, aucun murmure, aucune marque de faiblesse. Tout s'y faisait régulièrement, méthodiquement, sans plus de ûèvre qu'en temps de paix.
— Oh I j'en aurai raison I je les* épouvanterai ! je les dompterai I rugit enfin le duc de Bourgogne.
Et, tout autour de la ville démantelée, ses troupes défilèrent en grande monstre, avec toutes sortes de cliquetis d'armes et de cris menaçants. Rien ne s'émut, rien ne bougea. Tous ses canons tonnèrent à la fois.
C'était cette furieuse canonnade qu'avait entendue René de Lorraine.
Dans tous les villages le tocsin sonnait. Sur toutes les montagnes, des feux étaient allumés. Partout, des signaux de détresse et de guerre-; partout des bandes armées qui se hâtaient vers le rendez-vous : Berne.
Comme on approchait des portes un grand concours de peuple formant le cercle, barra tout à coup le chemin.
Villon se dressa sur son étrier. Grâce à la hauteur de sa taille, il put voir.
— Grouins et ïnuseaux! s'écria-t-il, c'est un ours! un ours énorme avec lequel danse et parade un jeune soldat, presque un enfant.
Il y eut une soudaine explosion d'applaudissements, de hourras et de rires. Troussecaille s'était approché. Prenant la parole à son tour :
— Eh ! s'écria-t-il, je ne me trompe pas, c'est notre ami Fridolin I Ohé ! Fridolin, ohé I
Quelques instants plus tard, Fridolin s'approchait avec son ours.
— Que signifie ? lui demanda Villon.
— C'est l'ours familier de Bartolomeo, réponditil. J'avais accompagné là-bas dans le Valais ce pauvre Fritz. Il est mort entre mes bras^.. et comme Tranche-Montagne, c'est le nom de l'ours, s'était attaché à moi, Fritz, m'a dit : « Emmône-le, montre-le, raconte notre histoire et quête pour mes petits frères qui vont rester Orphelins ! » Voilà I Oh I vous pouvez approcher, le toucher sans crainte. Il n'est pas méchant. Il a même toutes sortes de gentillesses pour ceux qui lui plaisent à première vue. Tenez plutôt, le voilà qui se dresse à l'arçon dece jeune seigneur et se met à lécher son gantelet.
Ce jeune seigneur dont parlait Fridolin, c'était René de Lorraine.
Tranche-Montagne semblait lui souhaiter la bienvenue. Son cheval voulut se cabrer ; il le maintint, et caressa la grosse tête velue qui se frottait contre son cuissard.
L'oars aussitôt releva son muâeau, oaTrlt sa large gueule, retroussa les lèvres, montra ses dents blanches, et ût entendre comme une fanfare d'allégresse.
La foule formait cercle autour de ce groupe. Une voix s'écria :
— L'ours le reconnaît pour un ami de Berne I £t tous les assistants ûrent chorus.
— Monseigneur, se hâta dé dire Villon, il faut les prendre au mot. C'est l'animal favori des Bernois, c'est leur emblème. Présentez-vous ainsi, avec l'ours ; ils y verront un présage de victoire. Ils vous adopteront... vous aimeront... et, qui sait? la Suisse sauvée, peut-être vous aideront-ils à la recouvrance de la Lorraine.
Les vieilles chroniques en font foi, ce fut ainsi que le jeune prince entra dans Berne.
Plus encore que sa jeunesse, sa vaillance même, les trois cents chevaux qu'il amenait. Tranche- Montagne lui valut un accueil triomphant, des ovations enthousiastes.
Il est vrai de le dire, l'enthousiasme était en ce moment dans l'air. Toute la ville illuminée. Des tables devant chaque maison. Sur ces tables, des victuailles de toute espèce, de la bière et du vin. De tous côtés, le flamboiement des armes et des armures. A chaque instant, de nouveaux arrivants. Ceux d'Uri, de l'Eatlibach, de l'Oberland, de l'Argovie, de Saint-G*l. Veit-Weber et les gens de Fribourg çiyant des branches de tilleul à leurs casques et à leurs chapeaux ; les Unterwaldiens, commandés par Hermann Nagœli ; les gens do Bade, par Pier-
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roth ; les Zuriquois, par Waldmann ; la chevalerie d'Autriche, par Oswald de Thiersten ; les Argo- Tiens et le contingent des baillages libres, par Hans de Hallwyl.
Et c'étaient de nouvelles clameurs au choc des gobelets' et des coupes. Des embrassements, des chants de guerre et des psaumes. Dans tous les clochers, des carillons ; dans toutes les églises, des prières. Une fraternisation, une communion générale. Jamais Berne n'avait vu, ne reverra pareille nuit.
Tout-à-coup, un homme parut au balcon du Rathaus.
Tout aussitôt chacun murmura :
— Le moine I le moine I Puis, il se ût un grand silence.
— Bubenberg m'envoie, dit frère Starck. Morat ne peut tenir davantage. Il est temps !
Trente mille voix répondirent :
— En avant I en avant !
Et les confédérés se mirent en marche.
Les femmes accompagnèrent l'armée jusqu'aux remparts, du haut desquels, à leurs pères, à leurs frères, à leurs fiancés, à leurs époux, toutes elles crièrent d'une môme voix :
— Bonne chance I
Puis, elles s'en retournèrent dans les églises, afin de prier.
Les hommes allaient combattre.
284 LBS COMP&RBS DU HOT
La revanche de Saint^aoqius.
La nuit s'était voilée.
Sous le ciel noir et pluvieux, les Suisses marchaient en silence. De temps en temps, quelques dernières bandes les rejoignaient. C'étaient les paroisses des environs, presque toutes ayant en tôte leur curé. La religion, la liberté planaient dans l'air, et semblaient montrer le chemin. Ce n*était pas une armée, c'était tout un peuple.
Hans de Hallwyl commandait l'avant-garde, composée des montagnards des anciennes ligues, des jeunes hommes de FOberland, de l'Entlibach et de Fribourg, ces derniers avec leurs panaches de tilleul.
C'était un noble et brave chevalier de l'Argovie. Berne . l'avait reçu au rang de ses bourgeois en récompense de ses hauts faits d'armes, dans les armées de Bohême et de Hongrie, contre les Turcs, lors des guerres de Podiebrad et du grand Huniade. On comptait beaucoup sur lui. On ne se trompa pas.
Venait ensuite le corps de bataille, sous les ordres de Waldraann de Zurich et de Guillaume Herter de Strasbourg, dans la personne duquel on honorait ausfii les bons et fidèles alliés de l'Alsace.
Avec enx, tous les cantons, toutes les bannières, défondues par les longues piques, les haches d'armes et les hallebardes.
A Tarriôre-garde, les Lucernois avec Gaspard de Hertensteih, dont les longs cheveux blancs bril^ laient dans la nuit. Sur l'un des flancs, la cavalerie d'Oswald ; sur l'autre, celle du duc René, avec les arbalètes et les couleuvrines. '
Scharnachthal avait refusé ce jour-là toute espèce de commandement ; il portait la bannière de Berne.
Çà et là des bandes légères éclairant les approches. L'une d'elles avait pour chef ' Kilian de Diesbach.
Les Suisses occupaient ainsi tout l'espace compris entre Laupen et Gumminen. Les églises de ces deux bourgs avaient de la lumière à leurs vitraux. Le prêtre était à Tautel. On entendit matines. Puis, après un coup de vin, on se remit en marche. Plusieurs s'étaient abstenus de boire. Par dévotion, par impatience de bravoure, ils avaient voulu jeûner en ce jour sacré.
C'était le 22 juin 1476.
Vers l'aube naissante, frère Starck et François Villon se rencontrèrent.
— Je cherche le duo René, dit celui-ci.
— Moi, Kilian de Diesbach, répondit l'autre.
— Je comprends, reprit le poète. Moi je n?ai pas d'autre intérêt que de combattre à ses côtés, pas d'autre ambition que de mourir en le défendant. Mais vous, la revanche de Saint-Jacques, la patrie I
— La patrie d'abord, conclut le moine, ensuite
Kilian, le fiancé d'Edwige. Il m'appartient de veiller sur lai.
— Un instant, dit une troisième voix, tous ne serez pas le seul. Je veux en faire autant, je l'ai promis à Magdalena.
C'était Hermann Nagœli qui passait.
— Viens donc I conclut frère Starck.
Et après avoir serré la main du poète, qui s'éloigna d'un côté, de l'autre il disparut avec l'Unterwaldien.
Entre Morat et le cours de la Sarine, s'étend a ne chaîne de coteaux, alors couronnée de sapins. Cette forêt masquait encore aux Bourguignons la marche des Suisses, aux Suisses, la vue du camp des Bourguignons.
Cependant, le Téméraire avait eu connaissance de l'approche des ennemis. Cette nouvelle le transporta de joie. Enfin ! il allait donc pouvoir se venger !
Dès le matin, sa puissante armée se rangea en bataille. Il en passa la revue, tout fier de voir ses beaux cranequiniers d'Italie, ses rudes fantassins anglais, ses reîtres du pays wallon, sa formidable artillerie, sa magnifique gentilhommerie, sa chevalerie de f^r.
Mais l'heure se passait sans que l'ennemi parût encore.
La pluie tombait toujours.
Pendant ccxtefmps-là les Suisses se massaient dans le bois de Morat. Le vieil Hans de Hallwyl organisait son ordre de combat. Quelques jeunes chefs, bouillant d'impatience, trouvaient qu'il allait trop lentement. Mais lui, très calme
LES COMPÈRES DU IlOT 287
— La pluie, répondait-il, monille leur poudre et les cordes de leurs arbalètes. Laissez, laissez faire la pluie.
Et, pour gagner du tenaps, pour faire prendre patience, il imaginait toutes sortes de moyens. On fit grand nombre de chevaliers : nobles, bourgeois ou pajsans, n'importe.
QuelquQ3 jeunes gentilshommes dédaignaient cet honneur, le vojant ainsi prodigué. Mais le duc de Lorraine voulut en être. Il n'avait pas tant d'orgueil, il n'était pas si ûer, dit la vieille chronique.
Ayant à sa gauche Hermann Nagœli, un paysan, à sa droite Pierre Kistler, le boucher de Berne, il alla s'agenouiller devant Scharnachthal, ens'écriant :
— Ce m'est une fraternité de plus avec les Suisses !
Puis, il embrassa le boucher, le paysan, ses deux nouveaux frères d'armes. Sublime égalité de l'héroïsme devant la mort I
Sur ces entrefaites, un capitaine autrichien demanda s'il ne serait pas à propos d'élever quelques retranchements en cas de retraite.
Un murmure d'indignation s'éleva tout à coup.
Puis Scharnachthal, s'adressant à Kilian de Diesbach qui s'était spontanément avancé, protestant du geste :
— Je lis ta réponse dans tes yeux, réponds pour nous tous.
Kilian répondit :
— L'art des fortifications n'est pas notre fait ; nous sommes comme nos aïeux, nous ne savons que marcher en avant I
Hallwjl ajouta :
— . L'heure est venue ! A genoux, enfants, et faisons notre prière.
Chacun ohéit. Le mouvement se propagea jusqu'à Tàrrière-garde ; et la voix de trente-quatre mille hommes, priant pour leur patrie, leur liberté, monta vers Dieu.
En ce moment môme, le ciel s'éclaircit, laissant passer un rayon de vive lumière dont resplendit la grande épée que venait de tirer Hallwyl.
— Enfants I s'écria-t-il en se redressant tout à coup, braves enfants, Dieu nous envoie la clarté de son soleil I Sauvez votre pays de l'étranger. Pensez à vos femmes, à vos sœurs, à vos amoureuses !
Tous ils s'étî^ient relevés, tous ils s'élancèrent en criant d'une même voix ce nom de leur première victoire :
— Granson ! Granson !
En quelques minutes, on atteignit la crôte de la colline, la lisière de la forêt ; on aperçut la ville, le camp, la plaine, le lac.
Mais plus d'ennemis.
L'armée bourguignonne avait disparu.
Fatiguée, harassée de deux heures d'attente dans la boue, sous la pluie elle venait de rentrer dans ses campements.
Autant Hallwyl temporisait tout à l'heure, autant il se hâtait maintenant. Cette situation qu'il avait fait naître c'était Tinstant d'en profiter.
Détail assez curieux, mais que l'histoire relate, ce furent les chiens des deux partis qui commencèrent le combat. Il y en avait alors dans toute armée.
Leur vigilance semblait utile ; ils partageaient les haines de leurs maîtres.
Ceux du duc étaient de fiers lévriers, de nobles chiens de chasse. Ceux des Suisses, des dogues et molosses habitués à tenir tête aux taureaux et aux ours. Frey, le transfuge du mont Saint-Bernard, le digne compagnon du frère Starck, bondissait, aboyait à leur tête, et semblait les commander. Se jetant sur leurs adversaires, ils les mirent promptement en fuite.
Et les Suisses de rire, considérant cette première victoire comme d'un heureux présage.
Le camp bourguignon était défendu par des fossés, deç abattis de bois, une haie de palissades dans les embrasures desquelles s'allongeaient les gueules sombres d'une multitude de couleuvrines et grosses bombardes.
Toute cette artillerie resta muette jusqu'au moment où les Suisses arrivèrent à demi-portée de canon. Puis, tout à coup, une ceinture de fiammes courut tout à l'entour du camp, et les phalanges suisses, sillonnées par les boulets, s'éclaircirent, se resserrèrent. Presque aussitôt,une seconde décharge, presque à bout portant, terrible.
"Waldemann qui s'était avancé jusqu'au bord du fossé, vers la gauche, se vit contraint à faire un mouvement en arrière. A l'abri d'un monticule, il s'en alla reformer sa troupe pour marcher de rechef à l'ennemi.
A droite surtout, le corps de bataille commandé par Hallwyl avait souffert.
Ëbraulé, décimé par cette trombe mortelle, il pliait.
RoDé de Lorraine se précipita à son aide avec ses trois cents cavaliers.
Au môme instant, d'autres cavaliers sortirent d u camp, "accourant à fond de train, la lance en arrêt.
Une volée de boulets les précéda, bouleversant, saccageant toute la cavalerie lorraine. Le cbeval du jeune duo fut tué. Lui-même il tomba. Il était perdu.
Villon se jeta devant lui, le couvrant de son corps' le défendant de son épée.
Le moine en ce moment passait, le moine était partout.
— Starok I lui cria Villon, à moi, Starck ! Ton aide pour le sauver !
Frère Starck se détourna de son chemin, frappa de sa massue, dégagea l'espace, et, prompt comme la foudre, disparut avec ce cri :
— Kilian I Kilian I
Non loin de là, le fiancé d'Edwige venait de tomber aussi.
Cependant, le jeune duc s'était relevé, remontait à cheval. Il reforma promptement sa troupe, et, fondant à son tour sur la cavalerie bourguignonne, il la mit en pleine déroute.
Jusqu'alors Charles le Téméraire avait ignoré l'attaque. Une telle audace lui semblait tellement invraisemblable, que les premières décharges ne Ta vaient nullement ému, pensant que Ton continuait à tirer sur Morat
Toison-d'or, son hérault d'armes accourait vers sa tente ; il le trouva à moitié désarmé, son épée de côté, la tête et les mains nues.
— Les Suisses I maître.,, ce sont les Suisseâ 1
Il n'en voulut rien croire, il se contenta de hocher la tête en ricanant.
Le Glorieux parut à son tour.
— Les voilà ! maître, les voilà ! hâtez-vous, ou ce sera comme à Granson I
Le duc frappa du poing le pauvre bouffon, qui s'en alla rouler à l'autre extrémité du logis.
Mais en ce moment même Ramswag entra, son armure tout ensanglantée, une blessure au front.
La colère du duc s'évanouit aussitôt, faisant^place à la joie.
C'était enfin la revanche qu'il était venu chercher! la recouvrance de son honneur I la bataille !
Avec un rugissement de lion, il s arma vivement de son casque et de ses gantelets, sauta sur un cheval, et déjà s'apprêtait à bondir en avant, lorsque le bouffon, lui présentant son épée :
— Maître, dit-il, vous oubliez... '
— Non ! interrompit le duc, en brandissant sa lourde masse de fer qu'il venait de prendre à l'arçon de sa selle, non, c'est avec cette arme-là qu'il faut assommer de pareils taureaux I
Puis, gagnant au galop le coin le plus élevé du camp, il s'arrêta tout à coup, se dressant sur sets étriers, pour embrasser d'un seul coup d'œil toute / l'étendue du champ de bataille.
Derrière lui flottait sa grande bannière ducale. A cette vue, le grand bâtard, le comte de Romont,les ducs de Clèveset de Sommerset s'empressèrent d'accourir, lui demandant ce qu'il fallait qu'ils fissent.
— Ce que vous allez me voir faire, répondit-il en poussant son cheval vers un bndroit du camp qui venait d'être iorcé«
C'était Waldemanii) qai, plasieurs fois repoussé, l'emportait enfin.
Le Téméraire tomba comme la foudre au milieu de cette mêlée.
Les quatre cris vengeurs, Nesle I Liège ! Dînant ! Gand 1 retentirent plus d'une fois à son oreille. Nonobstant, à force de volonté, à force de bravoure, il parvint à rétablir le combat.
Mais, de l'autre côté, un tumulte soudain, une formidable clameur, et, par dessus tout, dominant môme le fracas de l'artillerie, les grandes trompes alpestres, le Taureau d'Uri, la Vache d'Unterwald, qui sonnaient, qui retentissaient victorieusement.
Le duc de Bourgogne aussitôt les reconnut :
— Comme à Granson ! comme à Granson I grondat-il en se précipitant de ce côté, superbe de fureur.
C'était Hallwjl et son.avant-garde.
Non -seulement il avait franchi le fossé, les retran chements, mais encore il s'était emparé des canons. Pour les retourner d'un coup de main, frère Starck. Nagœli Pavait aidé.
— Un instant donc ! ne feites pas tout. J'ai maintenant mes deux mains et mes deux épaules I
• — Alors, viens avec moi, répondit le moine.
Suivi du robuste Hermann, il retraversa le fossé, il alla prendre une couleuvrine suisse et la lui mit sur l'épaule.
Après quoi, se chargeant lui-môme d'une grosse bombarde, il s'en revint vers Hallwyl.
Et ainsi des autres.
Toute cette artillerie, moitié suisse, moitié bourguignonne, foudroyant à bout portant les Bourguignons, leur enlevait à la fois des rangs entiers.
Il était temps que le Téméraire arrivât.
Jamais paladin n'avait mené pareil choc. Un instant Charles le Téméraire fut Charles Martel, Charlemagne, Philippe Auguste ; un instant, il espéra la victoire.
Mais Hertenstein et son arrière-garde envahissaient le camp d'un autre côté. D'un autre côté encore, Adrien de Bubenberg et la garnison de Moi*at, qui venait de faire une sortie. Les Bourguignons se trouvaient cernés de toutes parts, hormis vers le lac.
Le duc comprit le péril. Un éclair de génie s'alluma dans son regard.
Les Anglais n'avaient pas encore donné. Ils étaient là six mille fantassins éprouvés, formant la phalange avec leurs terribles piques de vingt pieds de long. Sommerset leur donna le signal, et, tous ensemble, d'un môme pas, sur une triple ligne, rompant leur triangle, ils fondirent sur Tennemi.
C'en était fait des Suisses, en ce moment débandés, combattant sans ordre et comme déjà certains du succès.
Trois fois les gens d'Hallwjl reviennent à la charge, trois fois ils furent contraints de reculer. Impossible d'entamer cette muraille hérissée de fer, cette forôt de lances.
I — Place! cria tout à coup la voix du moine, faites-moi place... et toi, Arnold de Winckelried, mon aïeul, inspire moi de ton dévouement I regarde I Comme le héros de Sempach, il offrit sa poitrine aux longues piques, il en prit toute une brassée, il tomba, les entraînant avec lui. ^ La brèche était ouverte. Eilian s'y précipita.
294 LBS COMPËRBS DU ROY
Derrière lui, Villon, Nagœli, Veit-Weber, Hallwjl et tous ceux de ses gens qui combattaient à pied. Puis, avec le restant de sa cavalerie, René de Lorraine.
Alors, ce ne fut plus seulement une mêlée, mais un remous monstrueux, un tourbillon d'hommes et de chevaux, s'entrechoquant, s'escaladant, «'écrasant avec toutes sortes de vociférations, de hurlements, de fracas, de ûammes et d'éclairs jaillissant des épées, des armures.
Au milieu de cette tempête, battue par tous ces flots humains, la grande bannière de Bourgogne.
Le duc René de Lorraine la voulait. A plusieurs reprises, il en était arrivé tout près, il avait failli la saisir... Mais chaque fois, entre elle et lui, un nouveau chevalier, un dernier défenseur qu'il lui fallait abattre. Enfin, il joignit Jacques de Maes qui la portait, tua le cheval, terrassa le cavalier, arracha l'étendard qu'il serrait encore contre sa poitrine et le fit fiotter au vent avec un cri de triomphe. -
Mais le vaincu s'était relevé. C'en était fait du vainqueur.
Villon surgit entre eux. Il venait de ramasser une grande épée à deux mains. Il abattit de nouveau Jacques de Maes, il le cloua par terre en s'écriant :
— 'Yolande d'Anjou, j'ai tenu mon serment !... n'étais-je pas digne de toi !...
Ce mot, personne ne l'entendit, pas même René, qui, déjà emporté par sa fougueuse bravoure, se replongeait au plus fort de la mêlée, d'une main brandissant son trophée, de l'autre frappant toujours.
HMiaMMaB^H
Un peu pluifi loin, Kilîan poursuivait aussi sa bannière, celle du Grand-bâtard.
Elle était portée par Ramswag, qui, suivi d'une troupe de cavaliers italiens, s'efforçait de fuir par le lac.
Le âls de Diesbach s'y précipita aprôs lui. Il allait l'atteindre, lorsque . son cheval se cabra, se renversa, enfonçant dans la vase.
Il mit le pied sur la selle, il bondit en croupe de Ramswag, il saisit l'étendard... mais, frappé par derrière d'un coup de masse d'armes, sans quitter la hampe, il chancela, tomba, disparut sous les flots teints de sang. ,
Un homme arrivait en ce moment sur le bord, Hermann Nagœli.
— Oh I je le sauverai, s'écria-Wl, et Magdalena sera contente I
Et, s'él^nçant à son tour, 11 plongea dans le lac.
En ce moment, d'autre part, le Téméraire se débattait comme un sanglier traqué par les chasseurs, déchiré par les chiens. Autour de lui, proclamant sa défaite, les voix des quatre vengeurs, les grandes trompes alpestres, le retentissement des armes et du canon, mille clameurs de victoire et de mort.
Un dernier espoir lui restait : fuir.
N'était-il pas déjà trop tard ?•
Seize cavaliers l'entourèrent, et, la lance en arrêt, ûreot une trouée dans la masse ennemie.
Quatre d'entre eux tombèrent en chemin.
Vers le soir, après une folle course, il atteignit enûu la lac de Genève avec les douze autres. C'était tout ce qui lui restait de sa seconde armée.
Cette fois encore, tout le camp devenait la proie
des yainquenrs. Ce ne fat plus nne simple déroate comme à Granson, ce fat ane longae bataille, un terrible massacre. Môme après le départ da duc, il y eut résistance encore, et terrible. La garde se ût tuer, les Flamands, tuer; les Anglais, tuer. Les Italiens, tout le reste de l'armée fuyait éperdûment, confusément yers le lac. La vase engloutissait les cavaliers, les piétons 'se noyaient, criblés de traits par les Suisses, qui, tant sur le bord que dans le camp, ne faisaient aucun quartier. Ils l'avaient promis. Près de dix mille hommes périrent dans cette épouvantable boucherie. On ût grâce seulement aux femmes. Pour l'obtenir, elles s'étaient agenouillées en montrant leur sein.
Cependant, sur la hauteur de Courgevaux, HaL- Iwyl, Waldemann, Scharnachthal, Bubenberg et les autres chefs faisaient cercle autour du moine qui se mourait, soutenu par Fridolin et par Villon, blessé lui-môme.
Auprès de ce groupe, Frey, qui de temps en temps hurlait.
— Amis, dit Schamachthal, il y a longtemps que le secret de frère Starck m'était connu. C'est le dernier des Winckelried!.,. c'était ïè fuyard de Saint-Jacques I
A ce nom, frère Starck rouvrit les yeux, souleva la tôte et demanda :
— Ai-je reconquis votre estime î
— Et celle de tous les Suisses, répondit Bubenberg. Ils te doivent le salut de la patrie. Nous allons le proclamer hautement, afin que ta dernière heure soit celle d'un héros.
— Ce n'est pas pour cela que j'ai combatta.
répondit Starck, ce n'est pas cela que je veux.
— Quoi donc î
— Votre main, frère... et qu'on aille chercher ma ûlle !
— Mais, elle est à Fribourg.
— Dieu... Dieu bon me permettra de vivre jusqu'à ce qu'elle soit arrivée... Hâtez-vous I... je ne veux pas mourir avant qu'elle ne sache que je suis son père... avant de l'avoir embrassée... ELilian va... où est-il?
On regarda, on appela.
Kilian ne reparut pas, ne répondit pas.
Mais le poète Veit-Weber s'avançant :
— J'irai, moi ! Je suis de Fribourg et je la connais. Qu'on me donne un cheval I
Vivement il s'approcha du pauvre père, afin de recevoir ses dernières instructions.
Durant quelques secondes, le mourant lui parla à voix basse.
Puis, tout à coup :
^ — Mais ton sang coule, ami I tu €|s blessé ! — T Ehl qu'importe I s'écçia le poète, moi non plus je ne veux pas mourir sans l'avoir revue I
Et, bondissant en selle, il partit au galop, tandis que Schamachthal, se retournant vers ses compagnons; la main de frère Starck encore dans la sienne :
— Frères, leur disait-il, il lui faut une récompense.
Deux morts héroïques.
Suivons d'abord Veit-Weber. Non seulement il était blessé de nouveau, mais sa première blessure s'était rouverte.
La bonne abbesse des Célestines l'avait dit : une émotion, un effort pouvait le tuer.
Il venait de combattre, le sang coulait de sa poitrine ; et maintenant, pour revoir une dernière fois Edwige, il galopait, tout palpitant d'angoisse et de triste joie.
Il y a trois lieues et demie de Morat à Fribourg.
Aux deux tiers de cette traite, le cheval buta, s'abattit.
Il était déjà loin, s'en allant par la campagne, lorsqu'aprôs un évanouissement de quelques minutes, le poète se releva.
Craignant d'avoir déjà perdu trop de temps, il continua sa route à pied, il courut.
Ses forces s'affaiblissaient, sa vie s*en allait, d'étranges visions passaient devant ses jeux, tourbillonnaient autour de lui... n'importe!.-., il courait encore, il courait toujours.
Pareil au jeune Grec de Marathon, il atteignit enfin Fribourg ; il arriva sur la place en agitant comme trophée sa branche de tilleul.
Il ne restait plus guère en ville que de^ femmes, des enfants, des v^illards. Tous ils accoururent.
Le couvent des Oélestines était là, sa chapelle toute grande ouverte.
L'abbesse parut, suivie de ses saintes allés.
En première ligne, Edwige et Magdalena.
En ce moment môme, le poète achevait de proclamer la bonne nouvelle. Il chancela, tomba, mais en criant : Victoire I
Pujs, apercevant Edwige, et comme galvanisé par cette vue :
— Edwige ! reprit-il d'une voix haletante, éperdue, Edwige... c'est pour vous... écoutez-moi... venez !
Elle arrivait, elle se pencha vers lui.
L'œil charmé, le visage se transfigurant, mais la voix éteinte, le poète parvint seulement à murmurer ces quelques mots :
— Frère Starck... Winckelried... votre père... il se meurt comme moi !... Le coffret... ouvrez ce coffret.., courez à Morat I
Il était à genoux, se renversant en arrière aux bras de Magdalena, son dernier regard arrêté sur Edwige.
Tout à coup, après un frémissement de douleur :
— Oh I dit-il, comme je vous aimais I comme je vous aime !
Et, dans un sourire, l'âme du poète s'envola.
A cette môme place où mourut Veit-Weber, dans la terre arrosée de son sang, les bons Fribourgeois plantèrent aussitôt la petite branche de tilleul.
Aujourd'hui c'est un grand arbre ; il a près de quatre siècles. On le considère, on l'honore comme une sainte relique Les vieillards, assis à son ombre, racontent aux enfants la bataille de Morat, la mort
de Veit-Weber ; et le soir, les jolies Fribourgeoîses, prêtant l'oreille à la chanson da feuillage, croient entendre Tânae du poôte encore tonte murmarante d'anaoar.
Cependant Edwige venait de jeter un cri.
Toute palpitante, elle entraîna Magdalena dans le couvent, se fit donner le coffret, l'ouvrit, parcourut rapidement quelques papiers.
— Il a dit vrai I mon père I c'était mon père. Et je n'ai pas su le deviner I... Il va mourir ! il m'attend ! il m'appelle I Oh I partons, courons !
Déjà plusieurs chariots attelés se trouvaient devant le couvent. La digne abbesse y montait avec ses vingt religieuses.
^ — Allons I leur criait-elle, allons donc, mes filles I il y a là-bas des mourants et des blessés ; c'est notre place I
Dans le premier chariot, s'empressèrent de monter Edwige et Magdalena ; celle-ci, sans cesse activant la course, celle-là, se répétant sans cesse :
— Mon pauvre père ! c'était mon père I Oh ! si nous arrivions trop tard, je ne me le pardonnerais pas I
C'était déjà le soir. Dans le crépuscule, sur la route, toutes sortes de bandes et de groupes s'en revenaient du combat, les uns portant avec orgueil leur part du butin, les autres enlacés, enthousiastes et chantant à tue-tôte leurs chants de victoire.
Edwige ne parlait plus. Pâle, l'œil fixe, la poitrine oppressée, toute frémissante d'impatience, tout son corps aspirait au but où déjà son âme était arrivée.
Magdalena venait de prendre les rônes, et, d'un souffle haletant :
— Vite ! vite ! criait-elle aux chevaax aiguillonnés par sa main, plus yite encore I
Bientôt on entendit au loin de sourds murmures, comparables à ceux de TOcéan : la grande rumeur du champ de bataille.
Cependant, déjà depuis plus d'une heure, la.fièvre du pillage et de la tuerie s'était calmée, les chefs se répandant çà et là pour raconter, pour proclamer l'héroïque expiation, la sublime agonie du dernier des Winckelried.
Au souvenir de ce grand nom, à ce cri : « Le moine va mourir ! » l'armée tout entière s'était arrêtée, se taisait maintenant et se rassemblait autour de Courgevaux comme une marée montante.
Au sommet, le héros mourant.
Toujours auprès de lui, Villon qui le soutenait, Fridolin essuyant la sueur glacée qui perlait son front, Frej léchant sa main sanglante.
•i Lui, de temps en temps :
— Edwige !... mon enfant... ma fille... mais elle ne viendra donc pas !...
Puis, il perdit connaissance, et se ranimant tout à coup :
— Est-ce elle?... Non.., pas encore... Oh I je sens aux derniers battements de mon cœur qu'elle vient... Elle approche... encore un instant, mo'n Dieu î... Je ne veux |yaj3... non... je ne veux pas mourir I
Et, luttant avec une incroyable énergie contre les affres de la mort, il semblait retenir en son sein la vie, l'âme qui s'en échappait.
A quelques pas de là, les glorieux capitaines de cette immortelle journée préparaient une sorte de brancard, de pavois formé de branches de sapin,
sur lesquelles de pieuses mains drapaient en silence les grandes bannières qu'elles avaient conquises.
Puis Scharnachthal et Bubenberg vinrent prendre le moribond, le soulevèrent dans leurs robustes bras, le transportèrent sur cette litière de trophées.
La nuit était venue, calme, limpide, éblouissante d'étoiles.
Des torches s'allumèrent, afin d'éclairer aussi ce triomphe.
Un seul homme y restait indifférent, le héros lui-môme. Il n'avait de regards que pour la route de Fribourg, il ne faisait entendre que ce seul cri :
— Mon enfant ! ma fille I
Tout à coup, la foule s'écarta pour laisser passer une blanche apparition.
C'était elle enfin, c'était Edwige l
Elle se précipita dans ses bras. Il Tétreignit contre son cœur, et, jetant un long cri de joie, s'évanouit.
Durant quelques minutes, au milieu du profond silence qui . régnait tout à l'entour, on n'entendit plus que le râledu mourant et les sanglots de safiUe.
A l'aide d'un cordial donné par l'abbesse, Magdalena parvint à le ranimer.
— Ah I dit-il, avec une voix qui n'appartenait plus à ce monde, ah I mon Edwige ! je te vois !... je t'embrasse enfin !... Il y avait quinze ans... oui, quinze ans que j'attendais ce moment... cette récompense... Dieu est bon... il me la donne enfin !... qu'il soit béni I Vous aussi, compagnons... aussi le roi de France... Villon, tu Ten remercieras... je veux qu'on m'enterre avec son anneau... Mais que j» t'embrasse encore, ma fille... 6 ma fille I
£t, toutes les larmes amassées en son cœur rais-
selaîent à la fois sar son visage, qui resplendissait d'une céleste joie.
Mais tout à coup :
— Parlons de ton avenir... je ne veux pas te laisser seule dans la vie... Où donc est ton protecteur, ton fiancé?... Kilian... Kilian?...
Ce suprême appel, cent voix le répétèrent.
Mais en vain.
Il j eut un terrible moment de silence et d'angoisse.
Puis soudain, une rumeur d'où se dégagea ce cri :
— Le voilà I le voilà I
C'était Hermann Nagœli... précédant le fils de Diesbach, et le duc René de Lorraine.
Celui-ci, portant la grande bannière du duc de Bourgogne ; celui-là celle du Grand-Bâtard.
Ces deux derniers étendards, ils les déposèrent où se trouvaient déjà les autres.
^n môme temps, Kilian s'était agenouillé près du père d'Edwige ; il l'appelait aussi son père.
L'agonisant les réunit dans une même et longue étreinte.
De son côté, le duc René donnait cette brève explication :
— Emporté par sa bravoure, Diesbach avait poursuivi l'ennemi jusque dans les eaux du lac. Il venait d'y tomber, il était perdu I
— Ah ! s'écria Villon, ah I c'est vous,monseigneur, qui l'avez sauvé ?
— Non, répondit le jeune duc en désignant l'Unterwaldien, c'est lui.
Hermann regardait Magdalena.
Magdalena lui tendit la main.
En ce môme moment, Winckelried unissait celles d'Edwige et de Kîlian.
— Pas de deuil I leur dit-il, ne me pleurez pas... je suis heureux !... j'avais rôvé de mourir ainsi... Vous accompagnerez mon corps au cimetière de Stans... Là, m'attend celle qui futtamére, Edwige... et, le môme soir, dans cette chapelle où la pauvre femme tomba, tuée par l'une de ces pierres que l'on jetait au fuyard de Saijit Jacques, vous tous marierez... je le veux... je vous bénis... adieu !...
Ce fut son dernier mot.
Il se répéta dans son regard, dans son sourire, et l'Âme enûn s'envola.
Avec un cri déchirant, Edwige se releva. Kilian la saisit dans ses bras comme pour la retenir sur la terre.
Scharnachthal s'approcha, posant au front du mort une couronne de chêne et de laurier.
Puis, d'une voix que tous entendirent :
-^ Honneur I dit-il, honneur & celui qui n'eut qu'un instant de défaillance, et s'en releva par une aussi belle vie, par une aussi belle mort ! Honneur au digne fils d'Arnold Winckelried! honneur au héros de Granson et de Morat.
Bubenberg, Hallwyl, François Villon, René de Lorraine, tenaient les quatre brancards du pavois ; ils l'élevèrent au-dessus de la foule, ils le promenèrent autour du champ de bataille, tandis que s'agitaient de toutes parts des palmes triomphales, la ûamme des torches et Téclair des épées.
Frère Starck avait souffert, avait combattu, s'était dévoué dans l'espoir d'une revanche. Son rêve était réalisé.
Oimoliiaioii.
Edwige Tenait d'ôtre nnie à Kilian de Diesbach^ Magdalena à Hermann Nagœli.
C'était dans la chapelle de Stans.
Scharnachthal, Bubenberg, Hallwyl, René de Lorraine avaient assisté les nouveaux époux.
. Non loin de là, sur les bords du lac, les Waldstœttes étaient rassemblés. Désaccord, tumulte, orage.
Un homme parut, un ermite, un saint, Nicolas de Flue, celui querévôre aujourd'hui la Suisse.
Il prêcha l'union, la concorde, et ses compatriotes remportèrent ce jour- là la plus belle victoire, une victoire sur eux-mêmes.
Puis, l'anachorète, le prophète, s'adressant à ceux qui sortaient de la chapelle :
— Prenez garde I leur dit-il ; je sais que plusieurs d'entre nous vont se rendre auprès du roi de France qui veut les acheter ; je sais que les autres se mettront à la solde du duc René de Lorraine. Sa cause est juste ; lé roi Louis XI est un grand roi. Mais prenez garde, frères .. tant que vous avez combattu sur le sol natal pour votre indépendance. Dieu vous adonné des jours victorieux et purs comme celui-ci. Il en serait autrement si l'on vous voyait infidèles à l'austère simplicité de vos ancêtres, si vous deveniez des ambitieux, des mercenaires. Prenez garde t
Et le saint ermite, aprôs une bénédiction, s'en retourna dans sa montagne.
Un jour, bientôt peut-être, dans un autre récit, nous dirons comment sa prophétie se réalisa.
Cependant, au seuil même de la chapelle, Kilîan venait de presser sur son cœur Edwige, en lui mettant au front le baiser d'adieu.
Il se rendait en France avec les antres chefs ; Hermann Nagœli l'accompagnait.
Ce qui venait de s'accomplir, ce n'étaient que des fiançailles.
Déjà les deux jeunes hommes allaient disparaître j au détour du chemin. Ils se retournèrent vers les deux jeunes femmes qui s'étaient arrêtées au bord du laCj ils échangèrent avec elles un dernier regard, un dernier signe qui voulait dire : Au revoir I
En ce moment une barque quittait le rivage.
Dans cette barque, François Villon, René de Lorraine
' — Oh I dit le jeune duc, je n'oublierai pas, mais je vaincrai mon amour. Tu ne saurais comprendre, Villon, combien j'ai souffert, combien je vais souffrir . encore. Il est de ces souvenirs qui ne s'arrachent jamais du cœur, qui durent toute la vie !
Le poète ne répondit pas ; mais son regard se leva vers le ciel.
Pas un nuage à l'horizon ; le ciel bleu, le lac bleu. Un resplendissant soleil sur les montagnes, bronzées à leur^base, vertes et fleuries sur leurs flancs; d'une éblouissante blancheur à leur cime.
Dans l'air tiède, et parfumé comme une céleste harmonie.
Longtemps encore, le regard du jeune duc resta fixé sar ce point du rivage où, pour la dernière fois peut-être, Edwige venait de disparaître à ses yeux.
Un mois plus tard, René de Lorraine rentrait dans son duché.
Toutes les populations accoururent au-devant de lui, le saluant comme un sauveur.
Quelques villes seulement tenaient encore pour le duc de Bourgogne. Il les emporta d'assaut. Puis, il vint assiéger Nancy, qui ne tarda pas à lui ouvrir ses portes.
La duchesse Yolande et Jeanne d'Harcourt arrivaient dès le surlendemain.
— Cousine, dit René, la secrète blessure de mon cœur vous est connue ; mais je yeux en guérir maintenant. Aidez-moi... c'est un époux qui vous tend la main.
Toute frémissante de surprise et d'émotion, Jeanne alla cacher son iront rougissant dans le sein de la duchesse.
— Mon Dieu I s'écria le jeune duc, oh I mon Dieu I ma mère, comme vous êtes pâle !
-^ Ce n'est rien, dit-elle, la joie... mon cœur n'y était plus habitué. Depuis quelque temps j'ai de ces spasmes où Ton croit mourir... Oh I mais non... ne sois plus inquiet; je vivais pour te voir heureux... Je suis heureuse!
Elle s'efforçait de sourire.
François Villon fut le seul qui ne s'y trompa pas. Il se dit :
— La duchesse est frappée... la duchesse se meurt I
A quelque temps de 1& , le poète arrivait au Plessy-lesTours.
— Pâques-Dieu ! compère, je ne te croyais plus de ce monde. Pourquoi diantre te revois-je aujourd'hui ?
— Sire, je viens demander secours à Votre Majesté.
— Pour toi ?
— Pour le duc de Lorraine.
— Ah ! oui, je comprends. Le lion de Bourg-ogne a quitté son antre et montre encore une fois les dents. Tout le monde souhaite la paix, lui seul la guerre... et c'est sa condamnation. Pour le repos de ses propres sujets, il est temps que le Téméraire disparaisse I... Il le faut... je ne m'y oppose plus... Tu le diras aux quatre compères dont j'ai trop longtemps retenu le bras... Je viens de le dire moi-même à Campobasso.
Le poète s'inclina sans répondre.
— Mais qu'as-tu donc ? demanda le roi. Je te trouve tout mélancolique.
— Sire, c'est que je pense au duc René. Il a dû quitter Nancy, laissant à ses bons Lorrains tout ce qu'il avait de soldats, s'engageant à les secourir sous deux mois, emportant leur promesse de tenir jusque-là. Puis, il s'en est allé quérir les Suisses.
— Les Suisses, s'écria Louis XI, oh ! je ne m'étais pas trompé, ce sont de rudes gens. Leurs chefs sont venus me voir... Bubenberg, Scharnachthal, fiallwyl, Kilian de Diesbach. Je me suis fait rar conter par eux les deux fameuses batailles... Leur franchise m'a plu... nous les avons comblés de cour-
toisies et de présents. A chaque capitaine, chaque canton, chaque ville, une bonne somme. Ils aiment l'argent, on leur en bâillera, Pâques-Dieu ! Qu'ils secourent notre gentil cousin... C'est tout ce que je puis faire pour lui. Mais pour toi-même, Villon, ne me demandes-tu rien ?
— Non-, sire, mon rôle est fini, répliqua le poète.
— Le mien commence ! dit le roi.
Son regard embrassant l'horizon, ses mains crochues semblaient attirer à lui la Bourgogne, la Provence, l'Artois, tout ce qui bientôt allait constituer la France.
Villon repartit dès le lendemain, avec un engagement formel pour le duc de Lorraine^ et, personnellement, la bourse pleine.
— Qui refuse, muse, avait dit Louis XI en le congédiant; es-tu devenu fou?... Pâques-Dieu ! on prend toujours I
Depuis quelque temps déjà, René courait la Suisse, sollicitant, pressant, mais en vain. Les Suisses se souvenaient des paroles de Nicolas de Flue. Avant de commencer leur triste histoire de mercenaires, ils hésitaient encore. Puis, serait-on payé ? C'est d'alors que date le dicton : « Pas d'argent, pas de Suisses ! » Villon reparut enfin, publiant qu'il y avait à gagner quatre florins par mois, sans compter une bonne pension à chaque capitaine, une grosse somme à chaque canton. Il n'en fallut pas davantage pour obtenir dix mille soldats. De plus les bannières.
D'autre part,. René recrutait dans l'Alsace. Il vint au-devant des Suisses, vêtu comme eux, à l'allemande et la hallebarde sur l'épaule.
On s'empressa d'entrer en Lorraine. Il était temps.
310 hnn COMPTEES DU ROT
Nancy se troayait réduit à la derniôre extrémité. Depuis plus de deux mois, le duc de Bourgogne l'assiégeait avec toutes les forces qu'il avait pu réunir.
Une troisième armée. Peu de Bourguignons et de Flamands, sinon quelques gentilshommes fermement résolus & mourir avec leur maître. Beaucoup d'Anglais, de Stadiotes, d'Italiens, ceux de Campobasso, redevenu le favori, l'Âme damnée du Téméraire.
Autour de lui le découragement, la désaffection , la trahison, tontes les misères. Un terrible hiver. Dans la seule nuit de Noél, quatre cents hommes gelèrent ; beaucoup perdirent les pieds et les mains. Les chevaux crevaient ; les hommes étaient malades et languissants. Mais, dans la ville, on souffrait davantage encore. Le duc le savait ; de là son opiniâtreté. Dur à son propre corps, sans pitié pour les autres : € Je ne sortirai d'ici qu'après avoir ruiné la Lorraine, et pour retomber sur la France I > En dépit de tous les conseils, il ne voulait pas reculer devant celui qu'il appelait l'enfant ; démarrer de son siège... Jamais ! Il était écrit que les sièges lui porteraient malheur.
Cependant René recevait chaque jour quelque nonvelle proposition de Campobasso. « Promettez-moi le comté de Yaudemont. Rendez-moi du moins Commercj, que je possédais avant la guerre. » Un jour, dans un accès de colère, le duc de Bourgogne le frappa au visage. L'Italien ne demanda plus rien. Se venger lui sufSsait maintenant.
Le soir môme où les Suisses parurent enfin, -^~ 4 janvier 1477, .— la veille de la bataille, il passa à l'ennemi.
XBS COMPÈHBS du ROY 311
Les Suisses le repoussèrent, ne voulant pas combattre à côté d'un pareil traître.
Il tourna bride avec les quelques cavaliers qui l'entouraient.
— Soit ! je sais par où le duc fuira, je sais où lui porter le coup mortel I
Quatre hommes, quatre fantômes s'avancèrent aussitôt dans la nuit.
Nesle, Gand, Dinant, Liège, les quatre vengeurs.
— CJn instant, compère, nous en sommes !
Ils le suivirent... et Villon aussi. Il voulait être là ; il voulait voir.
Effectivement, la défaite du Téméraire semblait certaine.
Depuis Morat, il n'était plus que l'ombre de luimôme. Hâve, décharné, l'œil hagard, la barbe et la chevelure incultes, l'esprit en délire, tantôt il avait des accès de folie furieuse, tantôt de mornes abattements. Personne n'osait plus s'en approcher, sinon son pauvre bouffon, le Glorieux, qui, sans cesse rebuté, frappé, lui revenait toujours, ainsi qu'un chien ûdèle. C'était le seul ami qui lui restât, veillant nuit et jour à son chevet, le consolant, parfois môme encore s'efforçant de le faire sourire.
La terre était couverte de neige. De la neige aussi dans l'air. Un froid glacial, un ciel sombre, un temps sinistre.
La nuit précédente, un dernier assaut avait été repoussé. Le lendemain vers le déclin du jour, ordre de marcher contre les Suisses aûn de leur barrer le chemin.
Les troupes murmuraient. Quelques capitaines se
hasardèrent à prononcer une dernière fois le mot de retraite.
— Partez si bon vous semble ! répliqua le duc. Quand bien môme je devrais rester seul, seul je combattrai I
Toute sa chevalerie bourguignonne et flamande protesta par un cri de bravoure, et vint se ranger derrière lui.
Lui-môme, cependant, il n'avait guère d'espérance. Comme il mettait son casque, le cimier se détacha, tomba : Hoc est signum D^ ! murmura-til. Et il monta sur son grand cheval noir.
Dès le premier choc, les fantassins lâchèrent pied. La chevalerie sut vaillamment mourir. Mais la neige était glissante et les chevaux tombaient. Ce ne fut bientôt plus qu'un massacre. Le Téméraire seul résistait, sublime encore d'héroïsme et cherchant une fin digne de lui.
Mais,, entraîné par les fuyards, il dut tourner bride enfin, suivi de quelques cavaliers.
Une seule issue restait libre, le pont deBouxières.
C'était là que Campobasso s'était mis en embuscade avec les quatre représentants des villes mortes, avec les compères fantômes.
L'épée à la main, l'œil impatient, le visage contracté par la haine, ils attendaient.
Au milieu du sombre crépuscule, éclairci par des tourbillons de neige, on aperçut enfin des cavaliers accourant au galop.
En tôte, le duc de Bourgogne.
Gand s'élança le premier, frappa son cheval qui se cabra, hennissant de douleur.
Les chevaliers se précipitèrent au secours de leur
maître. Il y eut un instant de mêlée pendant laquelle, à travers le piaffement des chevaux, le cliquetis des armes, le duc reçut une première blessure.
Et la voix d'un homme qu'il reconnut lui cria :
— Souviens-toi de Nesle I
Un peu plus tard, comme ses derniers défenseurs tombaient, le fer d'une pique l'atteignit au flanc. Et cet autre cri frappa son oreille :
— Dinant ! souviens- toi de Dinant !
— Liège ! souviens-toi de Liège ! dit le quatrième en lui brisant le bras droit d'un coup de masse d'armes.
Le premier revenait à la charge avec sa lourde épée. Il lui fendit la tête en jetant ce dernier nom :
— Gand I
Le duc tomba, roula sur le bord d'un étang glacé. Campobasso s'approcha :
— Tu m'as frappé au visage I à mon tour maintenant à mon tour I
Et, sur le crâne ensanglanté du duc, il leva son talon de fer.
Mais Villon, s'élançant tout à coup :
— Halte-là I dit-il, on ne frappe un ennemi que lorsqu'il est debout I Je parle au nom de la France !
Le soir môme, Campobasso vit venir à lui le bouffon du défunt.
— Je n'ai pas de maître, monseigneur, voulezvous devenir le mien ?
Campobasso accepta.
Le lendemain on le trouvait mort, avec un poignard dans le cœur.
Le Glorieux avait disparu.
A quelques jours de là, dans sa capitale toute en fôte, René de Lorraine épousait Jeanne.
La duchesse Yolande était très pâle et paraissait soufirir. Souvent elle portait la main à son cœur. Au moment d'aller à l'église, ello s'était trouvée trop faible pour accompagner ses enfants. Au retour, elle les réunit tous deux dans un même embrassement, elle leur dit avec un sourire :
— Dieu m'exauce. Oh ! je suis heureuse I François Villon se trouvait à quelques pas de là,
dans la foule. Elle tourna la tête de son côté. Du regard, elle lui montra le ciel.
Puis elle eut un tressaillement soudain, se laissa retomber en arrière et devint immobile.
Elle venait d'expirer ainsi.
Le poète était le seul qui n'eût pas le droit de montrer ses larmes. Il disparut en murmurant:
— Noble femme ! j'ai compris ton dernier vœu. Le rendez-vous que tu m'as donné... va ! je saurai m'en rendre digne !
— Ami Martin, disait Villon à Troussecaille, je t'ai souvent entendu rêver une maisonnette sur les coteaux parisiens, avec un petit revenu te permettant de vivre en honnête homme. Tiens, voilà... prends cette bourse... et sois heureux.
— Mais toi ?
— Je pars.
— Alors, pas possible ! garde ton argent.
— Prends toujours, comme dit le roi. Nous nous reverrons, ami. Bon espoir ! on se retrouve !
Vainement Troussecaille attendit.
. François Villon ne reparut jamais.
Cependant à dix ans de là^ lors de l'expédition du roi Charles VIII en Italie, comme René de Lorraine traversait le Saint-Bernard, ayant Fridolin pour écuyer, tous deux ils remarquèrent un des religieux évitant leurs regards, et qui ressemblait étrangement au poète.
Ils s'informèrent. C'était le plus dévoué, le plus vénérable du couvent. Ils voulurent l'interroger.
— Est-ce toi, François Villon ?... ici ?... comment?... pourquoi ?...
,Le moine de Saint-Bernard se contenta de leur répondre :
— J'espère... je mérite... et j'attends I
riN