‹ Les complots militaires sous la RestaurationChapitre 1 sur 18 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS

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Les complots militaires formés contre la Restauration, de 1820 à 1823, donnent seuls de l'intérêt dramatique à une période de quinze ans qui contraste par sa tranquillité avec l'agitation de la Révolution et de l'Empire. Les affaires de Belfort et de Saumur, les noms du général Berton et des sergents de La Rochelle parlent plus au souvenir du peuple que les débats parlementaires les plus éloquents.

Ces complots ont trouvé leur place dans les histoires classiques de la Restauration (1). Mais

(t) Voir : Ch. de Lacretelle, Histoire de France pendant la Restauration, 3 vol. in-S", 1829-1835. — Lubis, Histoire de la Restauration. 6 vol. in-8», 1887. — A. de Vaulabelle. Histoire des deux Restaurations jusqu'à l'avènement de Louis-Philippe, 8 vol. iu-S", 1844-1854. — A. de Lamartine, Histoire delà Restauration, 8 vol. iii-S", i85i-i853. — L. de Viel-Castel, Histoire de la Restauration, 18 vol. in-S", 1860-187(3.

L'histoire de A. Nelleinent, (/( vol. in-8°, iSGo) est inachevée et s'arrête en 1818.

Il faut lire également Duhmre, Histoire de la Révolution française,de i8j4 à 18J0 ^S vol. in -S", i838), Duvertjier de Haiiranc,

ils n'ont pas encore été présentés séparément, avec leur caractère particulier et dans leur cadre purement militaire. C'est ce que j'ai essayé de faire dans ce livre, après celui que j'ai consacré aux Complots militaires sous le Consulat et r Empire. Aux articles du Moniteur, aux travaux imprimés, j'ai ajouté les documents manuscrits des Archives Nationales (série F 7). et du Dépôt de la guerre (Correspondance générale), les plus propres à renouveler celte histoire, et surtout à faire connaître ce qu'on ne connaît guère encore, l'armée de la Restauration.

Cette armée a porté des couleurs que le pays avait oubliées. Pendant quelques années, on s'est efforcé de les lui rendre odieuses, on l'a même poussée à les trahir. En dépit d'excitations imprudentes ou coupables, l'armée est restée fidèle, et cette leçon d'hier est une espérance pour demain.

On est heureux de rappeler, en effet, que,

iH.sLoire du f/ouvenument parlementaire, et les Mémoires du cliancclier l'asijiiicr, roccinment publiés, 0 vol. in-8°, i8()5.

Va\ (leliors de celte source commune do renseignements, on Irouvcra pliis loin la bililio^raiiliie iiarliculièrc ;^ cl:n(iuc cliaiii- Ire.

malgré toutes les vicissitudes de la politique dans notre pays, quand il s'est agi de devoir, d'honneur et de sacrifice, notre armée n'ajamais regardé aux couleurs du drapeau. 11 lui a suffi de savoir que c'était celui de la France.

sous LA RESTAURATION

La Restauration et l'armée s'étaient senties ennemies dès le premier jour.

Dans l'armée impériale que lui livraient les événements inattendus de i8i4, que trouvait, en effet, la Restauration ? Les débris de ce million d'hommes, enthousiastes et terribles, que la Révolution avait fait sortir du sol de la patrie en danger, et lancés contre la coalition des rois.

En vain Napoléon avait marqué les nouvelles levées de son empreinte puissante ; l'esprit de la Révolution survivait dans les armées de l'Empire ; c'étaient les

principes de la Révolution qu'elles avaient propagés partout dans leur marche victorieuse.

La politique de la Restauration à l'ég-ard de l'armée était donc toute tracée. C'est cette politique qui lui inspira les fautes de i8i4 et qui, après i8i5, souleva contre elle tant d'hostilité.

En i8i/i, la première Restauration ne se borna pas à proscrire le drapeau tricolore, à confier le ministère delà g-uerre au g-énéral Dupont, à honorer la mémoire de Cadoudal, de Pichegru, de Moreau. Pour des raisons d'économie, elle décida la réduction de l'effectif. Elle ne g"arda que io5 régiments d'infanterie, 50 de cavalerie, 12 d'artillerie, 3 du génie : en tout 824.000 hommes et 82.000 chevaux. Une ordonnance du 12 mai 18 14 renvoya tous les officiers qui, par par l'ancienneté des services, les blessures ou les infirmités, avaient droit à la retraite. Les autres, ceux qui excédaient le complet réglementaire, furent mis en non-activité avec le traitement de demi-solde. Le nombre s'en éleva jusqu'à i4.ooo.

En revanche, on organisa une maison du roi, petite armée privilégiée qui fut inscrite au budget pour plus de -m) millions (i).

(i)La maison du roi en i8i/( comprenait : a rct!;imcnts d'infanterie de la vieille f^arde sous le nom de corps royal des grenadiers fit des c/tasseiirs de France; 4 rcy;imenls de cavalerie, iransfbrmcs ét;;a!emenl en corjis ruyau.c : cuirassiers, dragons, chasseurs, clievaii-lég'ers, lanciers ; l\ anciennes compagnies

Dupont, au bout de quelques mois, fut remplacé par le maréchal Soull (,3 déccmt>re). Mais les imprudences continuèrent et ce fut bientôt contre les Bourbons une conspiration g-énérale. « On conspirait, comme on dit, sur les bornes, au coin des rues. Personne, si ce n'est le ministère, n'ig-norait ce qui se passait. » (Savarj.)

L'irritation n'était nulle part plus g-rande que dans l'armée. Elle y était entretenue par les propos et les allures des officiers à la demi-solde (i). Dès i8i4, on avait parlé de complots militaires contre la famille royale. Au commencementde i8i5, un g-rand nombre de g-énéraux, groupés autour du maréchal Davout, Drouet d'Erlon, Lefebvre-Desnouettes, les deux Lallemand, Merlin, Chastel, Corbineau, Chouart, Sebastiani, Freg-eville, Fressinet, etc., comptaient sur un mouvement militaire qui devait éclater dans le Midi et g-ag-ner Paris. Les Bourbons renversés, on serait allé cherché Napoléon à l'île d'Elbe. On ig-norait alors le coup de théâtre qu'il méditait.

Un autre complot, plutôt orléaniste, avait été formé dans le Nord sous l'inspiration personnelle de Fondes gardes du corps et 2 nouvelles (sous Marmont et Borthicr), plus I compagnie de ciievau-légers, i de mousquetaires, i de gendarmes de la porte, i de gardes de la porte, i de Cent- Suisses, I de grenadiers du corps de Monsieur, et i de grenadiers à cheval : eu tout, io.33y hommes.

(i) Pour cette période, voir le livre de M. Henry Houssaye, j8i^>, qu'il est inutile de refaire et difficile de résumer.

ché. Il y était entré Drouet d'Erlou, en g-arnison à Lille, sous les ordres supérieurs dumaréchalMortier, Lefebvre-Desnouettes, ancien colonel major des chasseurs de la g"arde, actuellement chasseurs royaux, cantonnés à Cambrai ; les deux Lallemand, l'un Henri, dit Lallemand aîné,g-énéral de cavalerie, énerg'ique, ambitieux, turbulent, charg-é delà subdivision de l'Aisne ; l'autre, Charles, ancien colonel d'artillerie de la g-arde et quelques autres.

Il était convenu, vers la fin de février i8i5, que, sur un mot d'ordre envoyé de Paris, les troupes de la iG** division militaire (Lille) descendraient sur Paris en ralliant toutes les autres garnisons, entreraient dans la ville et s'empareraient du roi et de la famille royale. Qui mettrait-on à la place ? On ne savait trop. L'essentiel était de jeter bas Louis XVIII. Le g-énéral Ghouart disait, dans son lang-age pittoresque d'ancien cuirassier : « Moi, tout ça m'est égal, pourvu que le g"ros cochon s'en aille. »

Pendant qu'on se livrait à ces menées. Napoléon revint de l'île d'Elbe (i'''' mars).

Fouché apprit le débarquement dès le 5 mars, mais n'en résolut pas moins d'ag-ir. Ou bien le mouvement du nord fermerait à Napoléon la route de Paris, ou bien il tournerait en sa faveur. Dans tous les cas, il était avec le vainqueur.

Le 7 mars, profitant d'une absence de Mortier,

Drouet expédia aux troupes de la rég-ion l'ordre "de descendre sur Paris. Ne doutant pas que l'ordre ne vînt du ministère, plusieurs rég-inients se mirent en marche, le 8 et le 9. Mais le maréchal Mortier étant revenu brusquement à Lille, Drouet révoqua l'ordre de la veille, et la plupart des troupes reg-ag-nèrcnt leurs cantonnements.

Lefebvre-Desnouettes persista. Parti, le 9, de Cambrai avec ses chasseurs, il arriva le soir à La Fère. II y fut rejoint, dans la matinée du 10, par les deux Lallemand. Ils essayèrent alors d'entraîner la g-arnison de La Fère. Ce fut en vain. Le g-énéral d'Aboville, qui commandait l'artillerie, et le major Pion des Loches, qui nous a laissé le récit de cette équipée, ne voulurent rien entendre (i).

Les conjurés s'éloignèrent et se l'abattirent sur Chauny, dont ils soulevèrent les troupes, puis sur Compièg-ne, où était le 7""' chasseurs. Le 7""' chasseurs ne boug'ea point. Les chasseurs royaux, euxmêmes, édifiés sur ces manœuvres bizarres, refusèrent d'aller plus loin et rentrèrent à Cambrai, laissant là leur colonel. Le coup était manqué.

Lefebvre se réfug-ia auprès du g-énéral Rig-au, qui commandait à Châlons. Les deux Lallemand, le colo-

(i) Voir Moniteur, 181O (12 mai). Procès Lefebvre-Dcsnoueltcs. — Pion des Loches, Mes coiii/iafjnes, i vol., 1889. in-S".

10 LRS COMPLOTS MILITAIRES

nel Marin, de l'artillerie de l'ex-g-arde, le capitaine Brice et quelques autres conçurent alors le projet de se jeter à travers champs et de rejoindre Napoléon. Ils g-alopaient à toutes brides sur la route de Lyon, quand ils furent arrêtés par la g-endarmerie. Drouet était déjà sous clef à Lille ; les deux Lallemand furent incarcérés à Laon. Le 20 mars les sauva, mais la seconde Restauration ne les oublia pas.

Le retour de Napoléon fut un malheur. Il n'était souhaité que par l'ar.mée qui espérait voir s'ouvrir une nouvelle carrière de fortune et de g-loire. Les Bourbons n'y virent, ne voulurent y voir que le triomphe, habilement préparé, d'une vaste conspiration militaire.

C'était une erreur, nous le savons aujourd'hui. Mais comment s'en défendre alors, devant la défection, immense et rapide, qui se fit autour de la famille royale, devant ce mouvement extraordinaire et spontané qui jeta l'armée dans les bras de son Empereur? Voilà pourquoi, au lieu d'en accuser ses propres fautes, la Restauration ne s'en prit qu'à l'armée impériale. Ce qui n'était qu'aversion en 18 14 se tourna en ressentiment en i8i5. En i8i4, on s'était contenté de réduire l'armée. Après Waterloo, on la supprima,

L(; lO julMet iHi5, huit jours après .sa rentrée à Paris, dans uiu; ordonnance contre-sitii-née pur (Jou-

LA RRSTAURATrON ET L'ARMER 11

vion Saint-C'yr, Louis XVIIf prononça la dissolatlon de l'armée impériale. L'armée nouvelle devait être composée pour l'infanterie de 80 légions, dites départementales ; de 4? r%iments de cavalerie, 12 d'artillerie, et 3 du g-énie.

On travailla alors au licenciement de l'armée qui s'était retirée sur la Loire avec Davout. On lui cacha l'ordonnance du iG, et on lui demanda d'abord de se soumettre aux événements de Paris, c'est-à-dire au rétablissement de la royauté ; puis de renoncer, encore une fois, au drapeau tricolore. Davout lui dit, au quart! er-g'énéral d'Orléans : «... C'est à vous, soldats, à compléter cette soumission par votre obéissance. Arborez la cocarde blanche. Je vous demande, je le sais, un g-rand sacrifice ; nous tenons tous à ces couleurs depuis ving-t-cinq ans. Mais ce sacrifice, l'intérêt de la patrie vous le commande. »

Quelques jours après, Davout, qui avait promis (( qu'aucune réaction n'était à craindre », apprit qu'une nouvelle ordonnance (du 24 juillet) était dirig'ée contre ses compag-nons d'armes. Il donna sa démission et fut remplacé par Macdonald.

Macdonald transféra le quartier g-énéral à Bourges, mais ne prononça pas encore le mot de licenciement. Il se contenta d'annoncer que, pour soulag'er les habitants du poids des log-ements, il allait étendre l'armée. Ce fut le commencement de la dissolution.

42 LES COMPLOTS MlLlTAlRIiS

On disloqua les divisions et les biMgadcs ; les régiments d'un même corps furent séparés. On éparpilla jusqu'aux bataillons et aux escadrons de certains régiments. Une fois tous les liens brisés, on rendit publique l'ordonnance pour la réorganisation de l'armée (12 août), et l'on procéda au renvoi par détachements de manière à isoler toutes les résistances (i).

Avant même le départ des hommes, on avait commencé de frapper les chefs.

Tel fut l'objet dé l'ordonnance du 2^ juillet, qui envoyait devant les conseils de guerre compétents, « pour avoir trahi le roi, etc. » : Nev, Labedoyère, les deux Lallemand, Drouet d'Erlon, Lefebvre-Desnouettes, Ameilli, Braver, Gilly, Mouton-Duvernet, Groucliy, Clauscl, Delaborde, Bertrand, Drouot, Cambronne, Lavalette, Rovigo ; et qui soumettait à la surveillance de la police, en attendant qu'il fût statué sur leur .sort, 89 autres personnes, parmi lesquelles les généraux Allix, qui avait défendu Sens

(i) Le licenciement s'étendit des bords de la Loire aux {garnisons des villes et des j)laces fortes. 11 n'y eut de difdcultés qu'à Strasbourg, où couimandait Rapp. La i^arnison de Strasbourij (iCi.ooo 11. y, à latpiclle il était dû 700.000 francs de solde arriérée, refusa de se séparer avant d'avoir été payée. Elle prit pour cbef un seri^cnt-inajor du 7' léger, nommé Dalbousie, consii^'na ses officiers, occupa avec de l'artillerie les places et les rues, et mit la ville comme en état de siège. La solde payée, tout rentra dans le <lcvoir.

contre les alliés, en i8i4; Exelmans, ancien aide de camp de Murât ; Lamarque qui venait de contenir la Vendée, avec Travot; Vandamme, vétéran des armées de la République ; Mouton comte Lobau, un des héros de la vieille g-arde; Pire, combattant de Waterloo ; Marbot, dont les Mémoires ont remis l'Empire à la mode; Hullin, un des « vainqueurs de la Bastille », juge du duc d'Eng-hien ; Dejean fils, Fressinet et Mellinet.

Les excès populaires dans le midi avaient précédé la réaction juridique. Le maréchal Brune fut assassiné à Avig-non, le g-énéral Ramel à Toulouse; le g-énéral Lag-arde fut grièvement blessé à Nîmes.

La réaction juridique s'ouvrit dès i8i5 par les procès de Labedoyère et du maréchal Ney.

« Pourmoi, s'étaitécrié Labedoyère, après Waterloo, si les Bourbons reviennent, mon sort est certain; je serai fusillé le premier. » Il ne se trompait pas. Arrêté à Paris, il fut condamné à mort et fusillé dans la plaine de Grenelle, le 19 août iSif). II n'avait que ving-t-neuf ans.

Traduit devant un conseil de g'uerre composé de maréchaux et qui l'aurait épargné, le maréchal Ney eut la malheureuse idée d'en décliner la compétence. Il fut alors renvoyé devant la Chambre des pairs qui ne demandait qu'à témoig^ner de son zèle. Il fut condamné à mort par 189 voix contre 17, et fusillé

sur l'avenue de l'Observatoire, le 7 décembre (i).

A Paris, au commencement de 181 G, la prison militaire de l'Abbaye renfermait les g-énéraux Belliard, Berton, Cambronne, Debelle, Decaen,Drouot,Dufour, Ornano, l'amiral Linois, les colonels Boyer, de Faudoas, le capitaine Thomassin, aide de camp du g-énéral Rig-au, le lieutenant Leblanc, des chasseurs de la g-arde, et beaucoup d'autres officiers. Dans les départements, les arrestations n'avaient pas été moins nombreuses, grâce à l'ardeur des autorités nouvelles, et grâce à une loi du 2g octobre i8i5 dirigée contre les suspects, comme au beau temps de la Terreur. Aussi, cette époque est-elle restée tristement célèbre sous le nom de terreur blanche.

Il suffit d'en rappeler les procès militaires qui remplirent toute l'année 1816, et qui achevèrent d'aliéner ù la Restauration l'ancienne armée.

Tels furent, à Paris, celui de l'amiral Linois, g'ouverneur de la Guadeloupe, et du colonel Boyer, commandant en second, coupables d'avoir replacé nos colonies des Antilles sous la domination impériale, pendant les Cent-Jours (i i mars 181O). Linois fut acquitté, mais Boyer condamné à mort (:>). Le g'éné-

(1) CF. Wclscliingcr, Procès du Mcircc/uil Ne;/, 1 yoL in-8". l'Ion.

(3) La peine de Moyen fut commuée. Sur rct épisode, voir Eotinemcnts du lu (liuidrloui>e en :8ii et pendant les Cent- Jours. A\f'c une rcliilioii du ju-ocrs du c. :t. I.in()is,i^nnverncur,

rai Debelle, condamnéà mort le 22 mars, vit sa peine commuée en dix ans de détention. Drouot, le sage de la grande année, compag-non de Napoléon à l'île d'Elbe, accusé «d'invasion de la France à main armée et d'attentat contre l'autorité légitime du roi », ne fut déclaré absous qu'à la minorité de faveur, le G avril, ainsi que Cambronne, le 20 avril.

Le g-éuéral Bonnaire, gouverneur de Condé penles Cent-Jours, et son aide de camp, le lieutenant Mietton, furent condamnés, le premierà la dégradation militaireetà la déportation, le second àmort. Bonnaire en mourut de douleur dans sa prison. Mietton fut fusillé à Grenelle, le 29 juin.

Les généraux Bertrand, maréchal du palais, et Savary, duc de Rovigo, ancien ministre de la police, furent condamnés à mort. Mais Bertrand était à Sainte-Hélène, et Savary dans les prisons de Malte. Les généraux Lefebvre-Desno nettes, Rigau et Gilly furent condamnés à mort par contumace. Enfin, Drouet d'Erlon, les deux Lallemand, Clausel, Braver, Ameilh furent également condamnés à mort ; mais ils avaient pu gagner l'étranger.

Dans les départements, les généraux Travot à Rennes, Gruyer à Strasbourg, Vaudoncourt à Metz, Chartran à Lille, Mouton-Duvernet à Lyon, furent

et de l'adjudant-général Boyer de Peyreleau, commandant en second; par le gênerai IJoyer de Peyreleau. Alais, i84<), in-S".

condamnés à mort. Travot etGruyer furentcommués ; Vaudoncourt s'était réfug-ié en Belgique; mais Ciaartran fut fusillé à Lille, le 22 mai, et Moulon-Duvernet le fut à L\on, le 29 juillet.

A ces condamnations capitales, s'ajoutèrent le bannissement pour Vandamme, Lamarque, Grouchy, et bien d'autres ; l'emprisonnement, et surtout la mise en réforme qui jeta hors des rang-s plusieurs milliers d'officiers, et sema partout l'irritation et la haine. C'était une politique désastreuse. « L'armée avait été coupable, dit Marmont ; mais toute l'armée avait participé à la faute. On voulut faire des catég-ories, établir mille nuances entre ceux qui avaient servi plus ou moins Napoléon , et on ne vit pas les conséquences injustes, funestes et absurdes qui devaient en résulter, » [Mémoires, t. vu.)

Et le chancelier Pasquier écrit de son côté : « Je crois pouvoir affirmer que ces exemples, si persévéramment exigés par les royalistes, loin de produire l'etlet sur lequel ils comptaient, ont provoqué chez un grand noniljrc de militaires des désirs de veng-eance dont on trouvera la trace dans une quantité de comjilots, assez peu redoutables sans doute, quelquefois même fort méprisables, mais qui n'en ont pas moins, pendant plusieurs années, fatig-ué le g-ouvernement royal (i). »

(1) Mémoires, t. iv, iR 14- 1820.

La dissolution de l'armée impériale, la proscription de ses chefs les plus populaires, s'accomplissaient, sous l'œil satisfait des alliés dont les troupes occupaient notre territoire. En dépit de leur présence, n'était-il pas temps de donner à la France une armée nouvelle et dévouée à la royauté ?

Gouvion Saint-Cyr n'avait fait que passer au ministère de la g-uerre, où l'avait appelé tout d'abord la confiance de Louis XVIII (9 juillet-24 septembre i8i5). II y avait été remplacé par Clarke, duc de Feltre.

Ministre de l'Empire de 1807 à i8i4, ministre de la Restauration du 11 au20 mars 18 1 5, Glarke s'était attaché à la fortune de Louis XVIII qu'il avait suivi à Gand. Rappelé au pouvoir, au lieu des qualités administratives que lui avait imposées Napoléon, il n'y apporta que les passions politiques inspirées par son nouveau maître. Il travailla à épurer l'armée de tout élément suspect, et la ferma à tous ceux qui avaient servi pendant les Gent-Jours.

En vertu d'une décision ministérielle du 12 octobre i8i5, une commission composée du maréchal Victor, président, des lieutenants -g-énéraux Lauriston et Bordesoulle, du maréchal-de-camp prince de Broglie, ancien émig"ré, du sous-inspecteur aux revues Duporreux, du commissaire-ordonnateur Ghefdebien, et du chevalier de Querelles, ancien chef de bandes

royalistes dans l'Ouest, secrétaire, fatchargée d'examiner la conduite des officiers de tout grade ayant servi sous rusurpation.

Après avoir déclaré que l'intention du roi, en instituant la commission, était « d'écarter du tableau d'activité les hommes dang-ereux , capables de corrompre encore l'esprit des troupes, et d'établir une distinction nécessaire entre les officiers qui s'étaient associés avec empressement à l'attentat de l'usurpateur et ceux qui avaient seulement cédé à un exemple funeste », le ministre ajoutait que « le travail de la commission devait se réduire à constater la conduite dechaque officier, et à désigner, d'après cet examen, la classe dans laquelle il fallait le ranger ».

Tous les officiers inscrits sur les contrôles de l'armée au 20 mars i8i5 se trouvèrent répartis dans une des vingt et une catéfjories(\m furent alors établies, et la place de chacun d'eux guida le gouvernement dans son indulgence ou sa sévérité.

Mais il ne suffisait pas de suspendre ou d'écarter les officiers, il fallait en trouver d'autres. Il était, en outre, nécessaire d'examiner les titres de cette foule d'ihnigrés, de Vendéens, de volontaires royalistes du Midi et d'ailleurs qui réclamaient le droit exclusif d'occuper tous les grades de la nouvelle armée.

Ce soin fut dévolu h une deuxième coimiiission nommée le 9.\\ octobre, et dans l;i(|U('lle (ig niaient,

LA RESTAURATION ET L'ARMÉE lî

SOUS la présidence de Beurnon ville, MM. de la Trémouille et d'Andig-aé, anciens chefs vendéens, le duc de Caylus, ancien émig-ré, le maréchal-de-camp Deconchy et le g-énéral Paultre de Lamothe.

Ce fut d'après les tableaux dressés par ces deux commissions, si étrangement composées, que le ministre arrêta les nominations nouvelles. L'état-major était constitué. Restait l'armée. Gouvion Saint-Cyr l'org-anisa.

C'est une fîg-ure originale, entre tant d'autres de ces temps extraordinaires, que celle du maréchal que Paul-LouisCourier estimait « un des plus habiles dans l'art de massacrer son semblable ».

Né en Lorraine, de parents modestes, Gouvion s'était d'abord tourné vers les beaux-arts. La passion du dessin l'avait entraîné tout jeune en Italie et jusqu'en Sicile, parmi les monuments du passé. Puis il s'était senti la vocation dramatique. De belle taille et de mine avantag'euse, aux côtés de Talma et de Baptiste, il s'était essayé sur des théâtres de quartier, à Paris, sans beaucoup de succès. La Révolution le jeta dans une voie nouvelle, celle qui lui convenait et qui devait le conduire à la g-loire.

Enrôlé, en 1792, au i^' bataillon des chasseurs de Paris, il avait fait campag-ne plusieurs années sur le Rhin, avec des camarades comme Kléber, Desai.v, Championne!, Dessolles, Grenier, Molitor, et bien

d'autres. Après avoir été désigné pour succéder à Hoche, en 17g7.il avait été envoyé à l'armée de Rome, où la faiblesse de Berthier et les exactions deMasséna avaient fait éclater une sédition militaire qu'il réprima. Ambassadeur en Espag-ne, sous le Consulat, chargé de l'armée de Naples, sous l'Empire, il avait quitté l'Italie pour l'Espagne, et s'était signalé par ses belles opérations de Catalogne, en 1809.

Désigné pour servir en Russie sous Oudinot, il avait sauvé son corps d'armée à Polotsk, triomphé de l'antipathie de Napoléon, et gagné son bâton de maréchal (1812). Enfin, il avait achevé de s'illustrer par la défense de Dresde, après nos revers de 181 3. Froid, précis, méthodique, Gouvion vivait plus souvent parmi ses cartes qu'au milieu de ses hommes. Mais il avait tout prévu pour eux et tout assuré. «Le maréchal n'ordonne rien pour demain, disaient-ils: nous serons tranquilles. » Et le maréciial, le soir, seul dans sa tente, jouait du violon.

Volontiers frondeur et naturellement ombrageux, comme la plupart des anciens officiers de Moreau et de l'arméedu Riiin, Couvion Saint-Cyr n'aimait pas Bonaparte. Pendant la première Restauration, il s'était tenu à l'écart ; mais pendant les Cent-Jours, il offrit ses services à Louis XVIII, qui ne put les emj)loyer.

(]'est à lui que le roi s'adressa dès son retour.

Remplacé par Clarke, il fut appelé en juin 1817 au ministère de la marine. Il y montra, sur la réorg-anisation de nos forces navales, des idées très justes qu'il n'eut pas le temps d'appliquer. Il était rappelé au ministère de la g-uerre, le 12 septembre.

Il s'occupa d'abord des légions départementales dont il avait fait décider la création par l'ordonnance du 16 juillet, mais dont la formation avait été nég-lig-ée par Clarke.

On n'a pas beaucoup compris ces lég-ions. Elles étaient formées, au chef-lieu, de tous les militaires nés dans le département. Chaque soldat y trouvait sa place, car elles comprenaient les trois armes (3 bataillons d'infanterie, avec 3 cadres de compagnies de dépôt, 1 compag"nie d'éclaireurs à cheval, i compag-nie d'artillerie), de façon à constituer un petit org-anisme complet. En outre, elles pouvaient servir de cadres à des g-ardes nationales mobilisées, ce qui doublait, sans beaticoup de frais, nos ressources militaires (i).

(i) Signalons l'avantage de ce recrutement régional^ auquel on aurait dû revenir dans l'organisation militaire de 1872.

Aujourd'hui, notre recrutement est national et notre mobilisation régionale. Le soldat rappelé sous les drapeaux ne retrouve pas son ancien régiment. Il prend place dans un régiment nouveau, où il ne connaît plus ses chefs, ni ses camarades. Dès lors, comment obtenir cette cohésion nécessaire aux grands efforts? Notre corps d'armée n'est qu'une juxtaposition d'unités, et non pas, comme le nom le voudrait, un corps organisé et vivant où l'action de chacun concourt à i'ensemhip.

Au contraire, en Allemagne, le recrutement et la mobilisation

Chaque lég-loa devait être portée au complet de io3 officiers et de 1.584 sous-officiers et soldats. En temps de paix, l'effectif s'élevait à environ i45.ooo hommes. C'était là toute notre infanterie, car on avait renvoyé les corps étrang-crs qui avaient été si longtemps à notre service, et on n'avait conservé que 4 rég'iments suisses. La cavalerie, licenciée le 3o août i8i5, et réorg-anisée depuis à plusieurs reprises comprenait46 rég'iments à six escadrons, savoir : 8 pour la g-arde royale, 2 de carabiniers, 10 dé cuirassiers, 12 de drag-ons, 8 de chasseurs, 6 de hussards.

L'artillerie, avec 2 rég-iments de la g'arde, comptait 8 rég'iments à pied, 4 à cheval, i bataillon de pontonniers, 12 compagnies d'ouvriers et 8 escadrons du train. Le génie avait 3 régiments cantonnés à Montpellier, Metz et Arras (i).

L'armée, depuis la Révolution, manquait d'une loi organique. Celle de Jourdan, en 1798, n'avait pas été

fonctionnent par région, avec une précision remarquable. Nous avons voulu fondre les deux systèmes, et cette fusion n'aboutit (ju'à l'incobcrcncc.

(i) La ;,^arde royale, organisée par une ordonnance du i">''sept. 181.'), et complétée par une seconde ordonnance du 5 nov. 181G, comprenait : /( brigades d'infanterie (G régiments français cl 2 suisses) ; /( brigades de cavalerie {:> régiments de grenadiers, 2 de cuirassiers, 1 de dragons, i de cliasseurs, j de lanciers, I de bussards) ; i brigade d'artillerie (r! régiments à clicval et à pied), avec la maison militaire proprement dite, formée de /( compagnies de gardes du corps, i compagnie de Cent-Suisses, et ■.'. compagnies ilu corps de Monsieur. Le total dépassait 28.000 hommes.

appliquée. Le recrutement, assuré sous la République par les réquisitions, l'avait été, sous l'Empire, par la conscription, dont les exig-ences étaient devenues intolérables, et que la Restauration s'était empressée d'abolir. L'avancement n'avait pas eu de règ-les précises.

Gouvion Sainl-Cyr a eu l'honneur d'attacher son nom à une loi mag-istrale, à laquelle avaient travaillé avec lui son secrétaire Allent. officier distingué du génie, et le général Préval, administrateur renommé, secrétaire général du ministère de la guerre.

Le projet de loi soumis à la Chambre des députés le 20 novembre i8i 7, et divisé en 6 titres et 3o articles, présentait trois dispositions principales : le recrutement, l'établissement d'une réserve sous le nom de uétérance, les règles de l'avancement.

La Charte, en supprimant la conscription, avait eu recours à l'enrôlement volontaire qui avait été la principale source de recrutement de l'ancien régime. La garde rojale, la cavalerie et les armes spéciales se recrutaient exclusivement par ce moyen. Mais comme l'enrôlement était insuffisant à remplir les cadres des légions, la loi de 1818 stipulait que l'Etat y suppléerait à l'aide d'un contingent annuel de 40.000 hommes fournis par le tirage au sort entré tous les jeunes gens de l'âge de vingt ans. Ceux que le sort n'atteignait pas étaient libérés d'une faî^-on défi-

nitlve.En outre, comme le contingent demeurait fixe, les enerag-ements volontaii^es venaient en déduction d'un nombre égal d'appelés et les libéraient à leur tour. La durée du service était de six ans.

La grande nouveauté du projet de loi consistait dans l'institution d'une réserve formée de légionnaires vétérans, composés de sous-officiers et de soldats rentrés dans leurs foyers et astreints, en cas de guerre, à un service territorial dont la durée était encore de six ans.^

Enfin, pour l'avancement, Gouvion Saint-Cyr réclamait les dispositions suivantes : pour le grade de sous-officier, 20 ans d'âge, et 2 ans de service actif; pour celui d'officier, 2 ans de service comme sousofficier, ou 2 ans passés dans une école militaire avec des examens de sortie. Les deux tiers des sous-lieutenances étaient destinés aux élèves des écoles ; les deux tiers des grades de lieutenant et de capitaine réservés à l'ancienneté. Les grades supérieurs restaient sans condition à la nomination du roi.

Cette loi, qui nous paraît si sage, et qui, complétée par les lois sur le recrutement du 21 mars i832 et sur l'avancement du iG mars i838, est restée pendant un demi-sit'cle la loi organique de notre armée, fut vivement attaquée dans la (xliambre, j>ar MM. de Villcle, de lîonald, de La Bourdonnaye, et d'autres ultras. Ils rejetaient tout du projet. Eu fait de recru-

tement, ils n'admettaient que l'enrôlement volontaire. L'avancement, ils voulaient le faire dépendre uniquement du roi. Dans la réserve, ce qu'ils repoussaient surtout, c'étaient les anciens soldats de l'Empire. La discussion g-énérale fut close le 26 janvier 18 18.

Ce jour-là, le ministre de la guerre, qui avait eu le tort de mettre sa sig-natureà l'ordonnance du 16 juillet, dirig"ée contre ses compag-nons de fatigues et de gloire, plaida noblement leur cause. Après avoir rôpondu à toutes les attaques contre les dispositioHS organiques de la loi, il dit, en parlant de la réserve :

« Des ci'aintes mal déguisées, bien qu'exprimées avec une sorte d'embarras, ont porté quelques orateurs à repousser l'institution des légionnaires vétérans, non à cause de l'institution en elle-même, mais à cause des hommes qui seront appelés les premiers à j prendre place. La franchise est ici un devoir, car la question que nous agitons au sujet de l'armée est une question nationale.

« Il s'agit de savoir s'il existe par/ni nous deux armées, deux nations, dont l'une sera fi*appée d'anathème et regardée comme indigne de servir le roi et la France. Et pour me renfermer dans ce qui me regarde directement, il s'agit de savoir si nous appellerons encore à la défense de la patrie les soldats qui ont fait sa gloire, ou si nous les déclarerons à jamais dangereux pour son repos.

(( Ce dernier arrêt serait injuste^ car ces soldats étaient admirables au jour du combat. Une ardeur infatig-able les animait, une patience héroïque les soutenait ; jamais ils n'ont cessé de croire qu'ils sacrifiaient leur vie à l'honneur de la France ; et quand ils ont quitté leurs drapeaux, ils avaient encore à lui offrir d'immenses trésors de force et de bravoure. Faut-il que la France renonce à les leur demander? Faut-il que, dans ses adversités, elle cesse de s'enorg-ueillir de ces hommes que l'Europe n'a pas cessé d'admirer? Non, Messieurs, je ne puis le croire. Notre salut ne réside pas dans l'oubli de tant de services, dans la méfiance de tant de courag-c, dans l'abandon d'un boulevard si sûr. Nos soldats ont beaucoup expié, car ils ont beaucoup souffert. Qui donc s'obstinerait à les repousser encore ? »

Ce discours, que les royalistes trouvèrent indécent dans la bouche d'un ministre du roi, était, en effet, si nouveau, on était si étonné d'entendre rendre justice à l'ancienne armée, que de long-s applaudissements partis des bancs de la g-auche purent s'étendre aux tribunes, sans que le président de la Chambre, qui était alors M. de Serre, song-eût à les réprimer.

La discussion des articles occupa quatre séances. Les amendements hostiles de la commission furent écartés, et le projet de loi fut voté, le 5 février, par 1/J7 voix contre 92.

Porté à la Chambre des pairs quelques jours plus tard, il y fut ég-alement attaqué par Chateaubriand, les ducs de Doudeauville et de Brissac, MM. de Boisgelin et de Fitz-James, et, le croirait-on ? par Macdonald, Victor et Lauriston. En revanche, il fut défendu parles g-énérauxDessolles, un camai'ade de l'armée du Rhin, ancien chef d'état-niajor de Moreau, et Ricard, ancien chef d'état-major de Soult en Portug-al. Il fut voté le g mars, par 96 voix contre 74.

C'était un beau succès. Gouvion toutefois ne put organiser la vétérance. Il se heurta aux incurables défiances du roi et de son entourag-e, même après le départ des alliés, qui eut lieu dans le courant de l'année, comme on sait, grâce à M. de Richelieu.

Il n'en fut pas découragé et continua de travailler aux institutions militaires qu'il regardait comme le complément de sa loi.

Telles furent les écoles régimentaires pour l'instruction des troupes et la préparation des sousofficiers, et V Ecole d'élat-niajor à laquelle nous avons dû tant de brillants officiers et une carte admirable commencée dès 18 18.

Le ministre s'occupait également delà défense générale. Il nomma une commission chargée, sous la présidence du général Marescot, de déterminer l'espèce et la quantité déplaces de défense nécessaires pour couvrir nos frontières. Les événements de 181 4 et de 1 810

28 LES COMPLOTS MILITAIR?:s

lui démontrèrent la nécessité de fortifier Paris. L'idée ne fut mise à exécution que sous Louis-Philippe, en i84o. Le mérite en revient à Gouvion Saint-Cyr.

Enfin, le maréchal, décidément fidèle à l'ancienne armée, rappelait au service les nombreux officiers à la demi-solde que le licenciement avait laissés sans emploi. Les officiers incapables introduits par le duc de Feltre sortirent des rangs; les g-énéraux de l'Empire remplacèrent les g-énéraux des bandes de l'Ouest et ceux de l'émig-ration. C'est ainsi que l'armée, bien encadrée, bien commandée, soumise à un système d'avancement qui assurait le g-rade au mérite, non plus à la naissance ou à la faveur, promettait d'être excellente. « Il faut, avait dit Louis XVIII, avec beaucoup d'à-propos, il faut que chaque soldat sache qu'il a dans sa giberne son l)âton de maréchal. »

Gouvion avait quitté le ministère lorsque le duc de Richelieu en était sorti (décembre 1818). Mais il avait été repris par M. Decazes, qui donna les affaires étrangèresau général Dessolles. M. Decazes, au bout de quehjues mois, ayant voulu uiodifier la loi électorale, Dessolles, Gouvion et le baron Louis, ministre des finances, donnèrent leur déuiission (17 novembre 1819) (i).

(1) Ni; ;i Toul, le i .'î avril i/li/j, (iouvioii mounil à Ilyrros, où il était allé clicrclicr la sanlé, le 17 mars i8.'<o.

Il avait passé SCS (Icrniércs années à défendre sa loi contre ses surcesscurs, surtout eonlie le baron de Damas (ministre du

LA n!:STA['RATION KT L'ARMEP: 29

Gouvion Saint-Cyr fut remplacé par le g-énéral de LatoLir-Maubourg- (i).

D'une famille de vieille noblesse du Vivarais, Latour-Maubourg- s'était d'altord attaché à Lafajette, qu'il avait accompagrié dans sa captivité. Puis il avait servi en Ég-ypte, sous Kléber.

Pendant l'Empire, il s'était battu bravement en Prusse, en Espag-ne, en Russie, en Allemag-ne, partout où il avait conduit sa division de dragons. Mais il avait laissé une jambe à Leipzig-. Il disait à son domestique qui se lamentait pendant l'amputation :

i9oct. 1828 au 4 août iSfî/i), et à rédiger ses Mémoires militaires, d'un haut inlérêt :

i» Journal des opérations de L'année de Catalogne en 1808 et i8o9 ou matériaux pour servir à 1 histoire de la guerre d'Espagne. Paris, 1821.

.*?" Mémoires sur les campagnes des armées du Rhin et de Rhin et Moselle, de 1792 jusqu'au traité de Campo Formio (1797). Toul et Paris, 4 vol., 1829.

'A' Mémoires pour servir à l'histoire militaire sous ie Directoire, le Consulat et l'Empire, l\ vol.in-8". Paris, 1829-1831. — Ces derniers ont été achevés sur ses notes.

Voir : Vie du maréchal Gouvion Saint-Cyr, par Gay de Veruon, i vol. in-8", Paris, i85G, et Vie du général l'réval, pair de France, 3' éd., Paris, in-8", 1842.

(i) Marie- Victor-Nicolas du Fay de Latour-Maubourg (i7G8-i8,')o). Au sortir du ministère, il devint gouverneur des Invalides. Démissionna de sa charge et de la Chambre des pairs en i8.'5o. Gouverneur du duc de Bordeaux en i835.

11 avait un frère aîné, César ( 1 758-18.31), qui (ut membre de la Constituante, puis des Assemblées de l'Emjjire.Sous la Restauration, il adhéra aux Cent-.Jonrs. Exclu de la Chambre des pairs en i8i,t, il y rentra en 1819, et vota avec le parti libéral. 11 laissa des fils qui servirent dans l'armée et dans la diplomatie.

« Pourquoi pleures-tu, imbécile ? Tu n'auras plus qu'une botte à cirer ? »

Pendant les Gent-Jours, il s'était tenu à l'écart, et, en 1 817, il avait été envoyé à l'ambassade de Londres. C'est de là qu'il vint au ministère de la guerre, où il resta deux ans (19 novembre 18 19-14 décembre 1821).

II n'y continua pas son prédécesseur. Il commença par supprimer les légions départementales.

Leur organisation avait déjà été modifiée en 18 18. On en avait disjoint les deux bataillons de ligne. Le cadre de l'un et l'état-major restaient au chef-lieu ; l'autre était dit bataillon de garnison. On en avait fait une nouvelle répartition en 181 9; enfin, une ordonnance du 28 octobre 1820 y substitua les anciens régiments. Latour-Maubourg disait, dans son rapport au roi : « Les avantages que pouvait promettre l'adoption du système légionnaire ont été recueillis et n'offrent plus aujourd'hui que des inconvénients graves... »

L'inégalité de la taille et des forces des jeunes soldats donnait des légions robustes formées d'hommes de choix, tandis que d'autres, par leur composition, étaient incapables de supporter les fatigues de la guerre. Certaines légions manquaient de sujets propres aux emplois de sous-officiers; d'autres en regorgeaient, et par conséiiin'iil n'offraient pas assez de cliaiiccs (l'avaiirniK'iit |hiiii- les retrnir au service.

Enfin, les difFérences de patois, de mœurs, d'habitudes physiques et morales qui avaient séparé nos anciennes provinces isolaient trop les lég-ions les unes des autres, tandis que lesrég-iments donnaient à notre armée plus de cohésion et d'unité.

La formation de l'infanterie fut désormais rég-lée à 80 rég-iments, dont 60 de lig^ne, et 20 d'infanterie lég-ère. Le régiment était à trois bataillons ; en tout, 2^0 bataillons. Toutefois le ministre proposait de n'en former pour le moment que 200.

Le complet des compagnies était fixé à 80 hommes, ce qui portait la force des 200 bataillons à 157.000 hommes. Mais les besoins du service en temps de paix n'exig-eant pas un pareil effectif, on pourrait laisser, par économie, une partie des soldats en cong-é. En revanche, comme les cadres institués par le nouveau système devaient toujours être complets en officiers et sous-officiers, il serait facile de porter en peu de temps les compag-nies de 80 à 100 hommes, d'obtenir ainsi les 240 bataillons et d'élever l'eft'ectif, avec la g"arde, à plus de 260.000 hommes.

En même temps que leur ancien nom, les rég"iments retrouvaient l'habit bleu.

L'habit' bleu avait été long-temps odieux à Louis XVIIL C'était celui des soldats de la Révolution et de l'Empire. Il rappelait trop de choses désag-réables aux Bourbons, cet habit que chantait alors le poète :

Cet habit bien par la victoii'e usé (Bkhangeu).

Clarke, en i8i5, avait donné aux troupes Ihabit blanc, le pantalon en drap blanc avec la guêtre noire montant jusqu'au jarret. La coupe de Thabit et la forme du shako étaient celles des derniers temps de l'Empire.

Mais les troupes reii;rettaient leur uniforme bleu, et M. de Richelieu avait plaidé pour lui auprès du ministre, pour fournir, comme il l'écrivait à M. de Serre, le 2 août 1820, « un regret de moins à la malveillance et une couleur de moins à la révolte ». Il fut écouté, et Louis XVIII se résig-na.

Le remaniement des cadres entraîna des modifications dans le commandement. Il supprimait i4 étatsmajors, 6 légions, et de i5 à 1.800 officiers qui furent mis à la demi-solde. C'était une occasion d'éliminer les officiers hostiles ou suspects.

Latour-Mauboiui^-, enetl'et, au contraire de Gouvion Saint-Cvr, revenait au système de l'épurafion. L'esprit de (Clarke (mort en 181 8) revivait dans M. de Perccval, député d'Indre-et-Loire et secrétaire g-énéral du ministère de la guerre. L'influence du député l'cinporlail sur celle du i^énéral Decaux, bon militaire, devenu excellent administrateur, et dont on lit un ministre de la i^ncrrc, un peu plustard( 1828-1829).

Pa.squier raconte la surprise (c'est son expression)

LA RESTAUlUirON ET L'ARMÉE 33

(liie Latour-Mauboarg- fit un jour à ses collèg-ues du Conseil.

Dans le courant d'octobre 182 1, il leur donna lecture d'un projet d'ordonnance qui mettait à la retraite i5o officiers j^énéraux. La liste était arbitrairement composée de généraux ayant passé cinquantecinq ans, sans que tous ceux qui étaient dans le même cas y fussent compris.

Pasquier (alors ministre des affaires étrang-ères) examina cette liste et n'eut pas de peineà discerner les raisons qui l'avaient sug-g-érée. Il s'en expliqua nettement avec Latour-Maubourg- et fut appuyé par M. de Richelieu. Seul Lauriston, ministre de la maison du roi, prit la défense de son collèg-ue. Il allég-ua qu'il fallait faire quelque chose en faveur de tant de jeunes officiers que désespérait le défaut d'avancement.

(( On fut amené, dit Pasquier, à examiner d'où sortaient la plupart de ces officiers si exigeants et si impatients. Il se trouva que le plus grand nombre sortaient des compagnies rouges qui, dès i8i4, avaient obtenu des g-rades beaucoup plus élevés que n'en méritaient des jeunes gens sans antécédents (i). »

(i) Mémoires du chancelier Pasquier, t. v, in-8", 1894. Ces mémoires ramènent l'attention sur une épocfue un peu délaissée pour l'Empire. Le t. iv va de iSiT) à 1820 ; le t. v de i8r>o à 1824.

H est difficile de trouver un témoin mieux inl'ormé ((ue Pas-

La liste avait été dressée par dePerceval, sous l'inspiration de M. de Bru2;-es, aide-de-camp de Monsieur. Le ministre la remporta, mais un des premiers actes de Monsieur, devenu Charles X, ce fut la mise à la retraite des i5o officiers g-énéraux que Latour- Maubourg- n'avait pu obtenir.

Il n'est pas sans intérêt de constater que tous les anciens g-énéraux de l'Empire passés au service de la Restauration, Dupont, Soult, Gouvion lui-même, au début, Latour-lNIaubourg- et Victor, dans le ministère; Lauriston, dans la maison du roi; Macdonald, dans la g-rande-chancellerie de la Lég-ion d'honneur, et les autres dans le commandement des divisions militaires, se sont montrés impitoyables pour les camarades restés fidèles au drapeau de « l'autre ». On s'en étonnerait peut-être, si l'on ne savait le coeur humain coutumier de ces petitesses, qui sont un des plus beaux produits de la politique.

Cependant les épurations paraissaient si peu justifiées qu'un des ennemis du ministère en prit prétexte pour l'attaquer. C'était le trop fameux g-énéral Donnadieu, récemment élu député d'Arles, et qui mettait

([uier. Il fut ministre de la justice dans le premier cabinet Kiclielieu (i8ir)-i8i8) et dans le cabinet Decazes (1818-1820) ; ministre des affaires élranijercs dans le second cabinet Richelieu (i8:>o-

i8rji).

11 a rcdii^é ces mémoires dans les derniores années de sa 1res lorii^uc carrière, l'asiiuier, né à l'aris en i7')7, n'est mort qu'en

LA HESTAUIUTION ET L'AIUIËE 3S

sa viuleiice liaLiluelle au .service tics iillras (i).

Le 8 janvier 1821, à l'occasion d'un débat sur les finances, le g-énéral s'exprimait ainsi :

« Conduits depuis six ans par une administration sans plans, sans règ-les, sans principes déterminés, nous serons encore conduits de même. Partout, au reste, le caprice et l'arbitraire continuent à être mis à la place de la justice. Un démembrement g-énéral de l'armée vient de s'opérer ; mille à douze cents officiers se voient enlever, sous prétexte d'épuration, leur carrière, quand la plupart n'ont que leur épée pour fortune. En supposant que cette mesure n'atteig-ne que des hommes dont les sentiments sont douteux, ce qui n'est pas, quels reproches ces malheureux ne sont-ils pas en droit d'adresser à des ministres qui, par leurs variations de systèmes et leurs doctrines corruptrices, les ont égarés et mis dans cette fausse route ! Et pourtant, tandis que ces militaires se trouveront peut-être sans pain, ces ministres jouiront dans leurs palais de toutes les douceursde la fortune. Messieurs, sachez-le bien, si un seul officier, un seul soldat, a pu méconnaître ses devoirs et trahir le prince et l'Etat, tout le crime et toute la trahison sont dans les ministres. »

(i) Pour les antécédents de ce personnage, je me permets de renvoyer à mon autre volume : les Cumpluls mililaires nous le Uuiisiilat et l'Empire, i894- Uonnadieu avait été républicain

Un mois après, la question revint devant la Chambre. Le 5 février, un député rendait compte, au nom de la commission des pétitions, d'une réclamation dans laquelle un officier supérieur à la demi-solde, le colonel Simon-Lorrière, se plaig-nait d'avoir été, successivement, mis à la réforme, privé de son traitement, enfin rayé sans jugement des contrôles de l'armée.

Le g-énéral Donnadieu, placé dans le cadre d'inactivité par Gouvion Saint-Gyr, et rayé, le 22 janvier précédent, par Latour-Maubourg-, pour insultes au président du Conseil, se trouvait dans uncasanalog-ue. Il demanda la parole :

(( Les lois sont établies, dit-il, pour g-arantir à chacun la fortune qu'il a lég-itimement acquise. Or, estil une fortune, une propriété plus légitime que celle d'un militaire qui, par ving-t ans, trente ans de services rendus au pays, a obtenu un grade que la loi lui a dévolu pour prix de sa jeunesse tout entière, d'une long-ue servitude et du sang- qu'il a versé ? Cherchez dans toutes les classes de la société un jjien aussi chèrement payé. Eh bien, comment pourriez-vous admettre qu'on pût perdre ce bien, qu'il pût être enlevé sans raison, sans motif, par un simple caprice de ministre ?

fOiii,Mieiix avdiil (YrU'o rowilislr forcené, ri il avait été impliqué buus le Cuiisiilat dans un complot contre Uonaparte (1802).

«L'état de l'officier français comprend deux choses: le grade et Ve/nploi ; un traitement différent est affecté à chacune de ces positions. Le çrade ne peut se perdre que par un jugement. L'emploi, au contraire, est à l'entière disposition du roi, chef suprême des armées de terre et de mer ; le prince peut le donner ou le retirer selon son bon plaisir. Mais le grade acquis, consacré par un brevet, est une véritable propriété, aussi respectable, aussi inviolable que le patrimoine le mieux reconnu... »

Ces considérations si justes, bien que soutenues par un si étrang-e avocat, furent appu3'ées par le efénéral Foy et les principaux orateurs de la çauche, qui sig-nalaient dans le colonel Simon-Lorrière, comme dans un g-rand nombre d'autres officiers, mis comme lui à la réforme sans traitement, des victimes de leurs opinions politiques. Elles furent combattues par la droite, qui réclama l'ordre du jour et qui l'obtint.

Ainsi, malgré la loi de 1818, l'armée, comme au lendemain des Cent-Jours, restait à l'entière discrétion du gouvernement.

Ce ne serait pas connaître entièrement l'armée nouvelle que de la savoir réduite à environ i5o.ooo hommes, sur le pied de paix, après les effectifs formidables qu'elle avait comptés depuis plus de viniit ans ; que de la voir soumise à des

lieutenants-généraux pour la plupart recrutés dans l'ancienne aristocratie (i), livrée à des colonels plus que médiocres, les uns anciens émigrés, les autres plus jeunes, sans aucun titre que la faveur, et sans expérience ; tandis qu'après les épurations de Glarke, renouvelées par Latour-Maubourg-, les officiers de l'Empire étaient relég-ués dans les g-rades inférieurs» quand ils n'étaient pas réduits à l'inactivité, ou mis en réforme, ou renvoyés sans traitement ; enfin, tandis que de vieux sous-officiers, pour reprendre du service dans la g-arde royale, étaient forcés de redevenir simples soldats.

(i) Lieutenants-généraux ayant le titre d.e gouverneurs de divisions militaires, en 1820 :

Marquis de Maison, duc de Damas, Dupont, Souham, comte de Durfort, duc d'Aumont, comte de Puységar, marquis d'Autichamp, duc de Gramont, comte de Bethisy, comte d'Escars, comte de Willot, comte Charles de Damas, Roger de Damas, marquis de Lagrangc.

11 est juste d'ajouter que les 21 divisions qui se partageaient alors le territoire, étaient en réalité commandées par les généraux suivants : 1" division (Paris), général Defraiice ; 2" (Cliàlons), Villatte ; 3' (Metz), comte de llazout ; 4° (Tours), comte de Lovcrdo; 0" (Strasbourg), Dubrclon ; c'était l'énergique défenseur de lUirgos, en 181a; C' (Besan(;on), baron Caslcx ; 7° (Grenoble), l^edru des Essarls ; 8° (Marseille), baron de Damas; (j' (MoatiicUier), vicomte de Briclie ; io« (Toulouse), général J'arlouncaux ; 11" (Bordeaux), d'Autichamp ; 12"' (La Kocliclle, transférée ensuite ù Nantes), baron Péclieiix ; i3' (Itennes), général comte de Coulard ; i/J' fCacn), La lloussayc, (jui avait commandé une division de dragons en Espagne; !.')• (Uoucn), Maurin, ancien aide-de-camj) de Hcrnadotle ; i(i* (Lille), de Jumilhac; 17* (Corse), N... ; i8* Dijon), de la llamclinaye; ly* (Lyon), Maurice-Malliieu ; 20'' (l'érigucux), Darmagnac; 21' (Dourgcsl, général llcy ,

Ce qui achevait de donner à cette armée une physionomie toute particulière, c'était l'influence du cléricalisme qui est resté le caractère même de la Restauration.

On sait que, dans les idées de ce temps^ la Révolution et l'Empire n'étaient que d'efl^rojables iniquités dont le pays devait s'accuser devant Dieu et pour lesquelles il importait de faire amende honorable. Tel fut l'objet des célèbres missions, organisées en 1816 par les abbés de Ranzan et Forbin-Janson, et qui soulevèrent dans les provinces les débordements d'une piété enthousiaste et bruyante. Dans les flots du peuple, dans le tumulte des cantiques, ajustés sur des airs en vog-ue d'opéras ou de vaudevilles, les missions entraînaient les préfets, les mag-istrats, les fonctionnaires de tout ordre et les chefs de l'armée.

On imag-ina d'}-^ associer les soldats eux-mêmes. Le zèle des missionnaires fut secondé activement par les aumôniers de régiments. Ceux-ci travaillèrent à combattre, parmi les soldats, l'esprit d'indifférence et d'impiété, beaucoup plus que les mauvaises mœurs ou les mauvais instincts. Les résultats furent merveilleux (i).

(i) D'après Marmont, le zèle intempcraat des aumôniers de régiments obligea beaucoup d'officiers à quitter le service. Tout cela faisait dire au général Foy, le 3o mai 1891 : « Il n'y a plus de place en France que pour les prêtres et les émigrés. »

Les journaux orthodoxes ne parlaient plus que des conversions obtenues dans l'armée.

Un jour, c'étaient les grenadiers d'une compagnie de la g-arde, nés pendant la Révolution, alors que le culte officiel était suspendu, qui recevaient en masse le baptême ou faisaient leur premièi'e communion. Un autre jour, c'étaient de nombreux détachements d'officiers et de soldats qui se rendaient à des calvaires, s'agenouillaient devant chaque station, en psalmodiant des cantiques, se confessaient ensuite et communiaient aux cris de : Vive la croix ! Vive la religion I Vive le Roi !

Le Drapeau blanc racontait que, pour ramener dans la bonne voie une g'arnison ég-arée dans l'impiété, il avait suffi de quelques heures et de l'éloquence d'un missionnaire, et que les soldats étaient sortis de l'ég-lise, « muets de ravissement, enivrés de délices inconnues, étonnés à force de félicités ».

Telle était rarmce rovale en 1820.

Gouvion Saint-Cvr n'avait que trop raison, lorsque, dans le beau discours duaG janvier 1818, il montrait en présence f/ewJ? nations, deux armées, (i[\x\\s,'i}\s.\\. efforcé pour sa part de réconcilier. A côté de l'armée réo-ulière, bien pourvue, entourée d'honneurs et de caresses, choyée des g-rands et bénie par l'Eg-lise, il y en avait une autre, pauvre, honnie, tracassée par la police, et comme exilée dans son propre pays. L'une était l'armée du roi ; l'autre, qui reg-ardait de travers la cocarde blanche, semblait rester, malg-ré tout, l'armée de l'Empereur : c'était l'armée des officiers à la demi-solde.

D'après un état publié par les soins du ministre de la guerre, à la fin de 181 7, et distribué aux députés, il V avait alors lO.G^g officiers à la demi-solde, à savoir : dans l'état-major général, 996; dans l'infanterie, 10.904; dans la cavalerie : 3.256; dans l'artillerie, 409; dans le yénie, 74; auxquels il convenait

d'ajouter 2.775 hommes de la g-endarmerie (i).

La plupart de ces officiers provenaient du licenciement de 181 5. Beaucoup avaient été réintég-rés par Gouvion ; mais, g'ràce aux épurations de son successeur, leur nombre étaitresté lemême. Ils conservaient la propriété de leur grade, et les deux tiers des emplois vacants devaient leur revenir, par droit d'ancienneté. Cependant ils n'obtenaient rien ; ils étaient mis à la retraite d'office, dès qu'en sonnait l'heure, et leur dénuement pécuniaire s'accroissait de vexations de tout g'enre.

D'abord, ils étaient .astreints à une résidence fixée par le ministre de la g-uerre.

Beaucoup auraient voulu vivre à Paris. C'était là, ou dans les environs, que vieillissaient leurs anciens chefs, tombés comme eux en disg-râce, et dont la maison et la bourse leur restaient ouvertes, à défaut d'un patronag"e désormais impuissant. Masséna, le plus ilUistre de tous, le plus grand homme de g"uerre, après l'autre, le héros de Zurich, de Gènes et d'Essling-; Masséna, victime d'un injuste oubli, vivait

(1) « Ktat g-énéral des officiers en domi-solde, dresse parordre du ministre secrélaire d'Etat de la piierre, conrornicmenl à l'arliclc 'i'> de la loi du 2') mars 181 7 sur les finances, i"^' octobre 1817." Imprimerie royale, i^rand in-4°.

Il est dressé par ordre alpliabéliquc dans chaque arme. Les observations portent sur l'époque de l'enti'ée au service, la durée du service, les motifs de la concessiou de la demi-solde, le lieu de résidence.

triste et malade à Rueil, où il acheva de s'éteindre, en 1817. Mais ses funérailles furent une imposante manifestation de l'ancienne armée. Aug-ereau, bourru, vantard et médiocre, mais admirable soldat et camarade excellent, mourut à son tour, en i8ig (i). Davout restait, disgracié lui aussi; mais dans sa terre de Savig-ny-sur-Org-e, il aimait à traiter ses compag-nons d'armes ; et ces réunions où le lang-ag^e d'autrefois se donnait carrière, où s'échang-eaient les souvenirs des victoires passées, pi*enaient parfois des airs de conspiration qui alarmaient la police.

Leurnombre, leurs relations, leurs allures rendaient les officiers à la demi-solde dang-ereux à Paris. Il importait de les disséminer. Pendant la première Restauration, Soult les avait renvoyés dans leurs pays d'origine. Telle avait été la cause de ses débats avec le g-énéral Exelmans, qui refusait de s'exiler à Barle-Duc, et qu'il fallut faire enlever de chez lui par la g-endarmerie.

Il en fut de même au lendemain de Waterloo. Le g-énéral Maison, qui avait suivi le roi à Gand, et qui reprit le 8 juillet le commandement de la l'indivision militaire (Paris), se signala par une activité policière dont il revendiquait tout l'honneur. Dans un

(i) Voir dans les Mémoires de Marbot (t. II) un intéressant cha[iitrc sur Aiij^crcau, avec les preuves de sa générosité et de son bon cœur.

rapport adressé au roi, le i5 octobre suivant, le g'énéral disait :

«... Après le licenciement de l'armée, une foule d'officiers privés de leur état, rentrés dans la classe commune des citoyens, et dég^agés par cela même de toute discipline militaire, sont revenus à Paris. Je n'avais ni le droit ni la force de les empêcher d'y arriver, mais ces difficultés ne m'ont pas arrêté. J'ai appelé sur eux l'attention des ministres de la guerre et de la police. J'ai réclamé le concours de l'autoritécivile. J'ai assujetti, de ma propre autorité, à des formalités, lolitention des permis de séjour, et tous ceux qui n'ont pu remplir les conditions imposées par moi ont été forcés de quitter Paris. Etc.

« Toutes ces mesures, qui m'ont été dictées par le bien de l'Etat, ne sont pas conformes aux lois existantes. Mais je ne crains point et ne craindrai jamais de rien prendre sur moi tant qu'il s'agira du bien du service de Votre Majesté. »

Ce rapport était accompagné d'un état qui constatait ({u'en trois mois, du 8 juillet au i5 octobre, la surveillance du commandant de la division de Paris s'était exercée sur 19.742 militaires, dont plusieurs centaines avaient été, par surcnut, arrêtés et enfermes dans \a prison de l'Abbaye. Toiitelois, comme on ro- [)i(>(li;nt h Maison d'avoir mis dans sa poche une soiiinic (1(! 5oo.<)()o francs (pu; le roi l'avait chargé do

distribuer entre les officiers les plus pauvres de l'armée licenciée, il fut, malgré tout son zèle, remplacé par leg-énéralDespinois.

Despinois, d'ailleurs, continua ces pratiques, approuvées par Clarke, et, plus tard, par Latour-Maubour^. Celui-ci ne permit le séjour de Paris qu'aux officiers qui avaient leur domicile léi-al dans les départements de la Seine et de Selne-et-Oise.

Aussi bien, ils ne pouvaient se déplacer qu'avec un passeport des autorités civiles, visé par l'autorité militaire de leur résidence, et qui n'était accordé que dans d'étroites limites. Les circul aires ministérielles abondent au sujet du déplacement des officiers en nonactivité : circulaires du 3 février; du 20 mai 181G; du 20 mars 1818 ; du 3i mars 1820; etc. Et nous possédons, en outre, de nombreux états nominatifs des officiers signalés par l'autorité militaire à la police générale comme autorisés à se déplacer (1). Pour échapper à ces entraves, beaucoup prétendaient appartenir à l'industrie et au commerce, et pour quelquesuns ce n'était pas une fiction. Ils y étaient contraints par la nécessité de subsister. Mais ce cumul nourrissant leur fut interdit par une ordonnance du 7 mars 1817, et une circulaire ministérielle du 19 avril 1822

(,, Arrh. Nat., F;, G702, G703, 0743, G744 (Officiers en disponibililc).

les mit en devoir de choisir entre leurs oblig'ations militaires et les professions civiles (i).

C'est ég-alement pour ajouter à leur demi-solde un supplément nécessaire que beaucoup d'entre eux avaient eu recours au mariag-e, et qu'une fructueuse conquête matrimoniale avait souvent marqué leur dernière campag-ne. C'est un trait de mœurs indiqué par les auteurs du temps, et notamment dans une comédie {l'Artiste ambitieux, 1820), où Théaulon fait parler ainsi un ancien officier réduit à chercher fortune :

Mes affaires déjà n'allaient vraiment pas mal ; Encor dix ans de g-uorre et j'étais général. La paix a dérangé mes projets de fortune. Cette calamité (car la paix en est une) A mis bien des héros dans la nécessité . De regarder l'hymen comme une Indemnité, Et mainte veuve antique a vu sur son douaire Affecter notre solde et les impôts de guerre.

Le type de l'officier à la demi-solde a été consacré par le roman, le lliéàtre et la gravure.

Vers 1820, les principaux officiers de l'ancienne

(i) Dispositions relatives aux officiers qui occupent des emplois civils. — « ... Il est bien entendu que l'officier (jui préférera l'emploi civil dont il pourrait être pourvu sera consi- (iéi'é roinini; ayant forniellcmcnt renoncé au service, ainsi qu'.n tous les avantai^cs attachés ;\ sa position militaire, et sera consé(pieinmcnt rayé (iélinitivementdes cadres tlo raruiée. litc, » — Juurnul rnililaire, uvril i8aa.

armée, les plus suspects à la Restauration, ceux qui étaient honorés de la plus constante sollicitude de la police, étaient, ù Paris : les g-énéraux Berton, Merlin, Pajol, Fiat, Solig-nac et quelques autres; les colonels Alix, brave et entreprenant, un des ag-ents de la propagande dans l'Ouest ; Barbier-Dufay, turbulent et brctteur, qui avait tué en duel un officier des g-ardes du corps, et blessa grièvement le g-énéral Montélég-ier ; Bourbaki, d'orig-ine grecque et tué plus tard au service de la Grèce; Combes, Dentzel, Fabvier, Ordener, dont les dra""ons avaient sabré si vigoureusement les Russes au pied de Montmartre, le 3o avril i8i4; Pailhès, Sauzet, Simon-Lorière, et surtout le lég-endaire Touquet,Touquet qui publiait une édition de la Charte à un sou, qui reproduisait la Charte sur le couvercle des tabatières qui portaient son nom, Touquet qui désolait le g-ouvernement de la fertilité de ses inventions baroques et malveillantes.

Ces ("(anciens braves » avaient leur tenue, leurs cafés, leurs journaux.

Leur costume, on le connaît. C'était le chapeau dit Bolivar, aux larges ailes, la longue redingote bleue, pincée à la taille et militairement boutonnée, épanouie d'un éclatant ruban rouge, quand elle n'était pas fleurie d'un œillet rouge ou d'un bouquet de violettes (i) ; la cravate noire et le pantalon à la hou-

(j) Napoléon, la Petit tondu, étaitCDCore, depuis i8i5, le l'ùre

zarde, tombant sur la botte g-arnle d'éperon. Avec cela, une grosse canne, la moustache retroussée et l'air vainqueur. La moustache surtout révélait l'ancien brave, car les g-ardes du corps affectaient de ne la point porter et les civils n'ont osé l'arborer qu'après i83o.

La vie politique de Paris était alors concentrée au Palais-Royal. C'est là, sous les galeries de bois, que s'ouvraient les cafés que ces temps ont rendus historiques.

L'ancienne salîe de spectacle Montansier était devenue un café où l'on avait mené grand tapage pendant la première Restauration. On y avait allumé des punchs tumultueux et vociféré de violents couplets politiques. Officiers de la maison du roi et de l'ancienne garde y avaient échangé maintes provocations, et les tabourets s'y étaient parfois transformés en projectiles.

Les royalistes fréquentaient au Café de Valois. Avec les gcirdes du corps, on y voyait de vieux émigrés et des revenants de l'armée de Condé (|ue les libéraux appelaient les iHj//i;/eiirs de Louis XIV. Ou y eulendait Théaulonel Dartois,les deux auteurs royalistes les plus féconds de cette période, habiles à sai-

/,« ViolPtle. — Voir la pièce ciiricisp : La violdlp el Ifs œil- Iris raui/rs-. H()iniii;it;i! à Tliéinistocle — .NapolL-on-le-Grand, l'.ii'is. iri-X", ;if)iU 1 !S i .">,

L'INSLlRnnCTION DE LA TRIBUNE 49

sir l'actualité et à la porter sur le tiiéàtrc. Ou y entendait surtout Martainville, le plus foug-ueux champion de la légitimité, le fondateur du Drapeau Blanc (1819).

Au contraire, le Café Lemblin, dans la g'alerie de Chartres, était celui des libéraux. On rencontrait là, le soir, Cambronne, Fournier-Sarlovcse, le colonel plus tard général Dulac, Sauzet, Barbier-Dufay, Simon-Lorière, etc. Avec le café Montansier, le café Lemblin se partageait cette clientèle militaire qui no lisait que la Minerve, et, quand elle eut disparu, le Constitutionnel.

C'est ég'alement au Palais-Royal que se trouvaient les principales librairiesdu temps, Ladvocat, Corréard, Dentu, Delaunay, Barlja, Ponlhieu, Gosselin, dont quelques-unes, celles de Ladvocat et de Corréard, avaient la spécialité des publications militaires et attiraient les officiers de l'ancienne armée (i).

Dans les départements, les officiers à la demi-solde

(i) Ladvocat fut le plus célèbre de ces libraires. Il avait d'abord fondé un cabinet de lecture (ju'il avait cédé à un ancien officier amputé du nom de Gautliier. Sa première publication fut un opuscule envers d'un sous lieutenant de l'ex-j^arde : /ùnjdui de ma denii-solde ou Budget d'un sous- lieutenant en e.rspectutiue, qui eut un succès considérable. Il édita ensuite une notice sur le Champ d'asile^ i8-!0. — C'est chez Corréard que fut publié, pendant plus d'un demi-siècle, le Journal des sciences militaires des armées de terre et de nier (182.5-1 88,3), ■>.\-}. volumes in 8°. — Il est sorti de ces librairies, avec beaucoup de Mémoires intéressants, de nombreuses compilations médiocres ou suspectes.

étaient plus malheureux que leurs camarades de Paris.

Astreints à la résidence, surveillés comme des malfaiteurs, appelés, sous le moindre prétexte, devant les autorités locales, oblig-és, dans beaucoup d'endroits, d'aller à la messe, isolés au milieu des bourg-eois dédaigneux ou effrayés, ils étaient condamnés à sécher d'ennui, ou à se laisser aller aux sug*g"estions de l'impatience et de la colère.

En outre, avec les années, la g-êne aug-mentait. Elle pesait lourdement sur les officiers subalternes, réduits à leur maigre pension. Déduction faite de la retenue de deux et demi pour cent, les capitaines ne touchaient que 70 francs par mois, les lieutenants [\f\, les sous-lieutenant 42. Les épaulettes et la passementerie étaient depuis long-temps chez le brocanteur. Quelques-uns portaient la capote d'ordonnance dont ils avaient enlevé les boutons de cuivre, et la misère courbait ces hommes qui avaient conquisdes royaumes. Si pauvres qu'ils fussent, cependant, ils savaient, à force de privations, économiser un écu pour fêter les g-lorieux anniversaires de leurs victoires et pour boire ensemble, entre quatre murs, à l'abri des mouchards, au pclit Tondu, et ù la Grande année ! {\).

(i) Sur la vie dos officiers ;'i la demi-solde dans les déparie incnts et sur les trarasseries dont ils étaient eiiloiirés, voir : SauDenir.s hisloriqiipii du ccipilainc Krell/y, ancien tronipcllepojor aux guides, recueillis par Grandin, a vol. in-S", P, iSSg.—

L'INSURRECTION DK L\ TRIBUNE 51

Ce n'est pas seulement à Paris et sur tous les points du pays que les officiers en inactivité formaient autant de foyers de dénii^-rement et d'hostilité contre les Bourbons. A l'irritation du dedans se joignaient les excitations du dehors.

Beaucoup des bannis de i8i5 et de 181G, de nombreux exilés volontaires avaient trouvé refug-e en Belgique et en Hollande. La Belg-ique nous avait été enlevée pour faire partie du nouveau royaume des Pays-Bas constitué au profit de la maison d'Orang-e, mais elle restait française de lang-ue, d'habitudes et de souvenirs administratifs. Bruxelles, où l'archichancelier Cambacérès tenait table ouverte, où l'on voyait auprès de lui Sieyès, David le peintre, Merlin de Douai, Thibaudeau, Teste et d'autres fonctionnaires de l'Empire; des généraux comme Gérard, Mouton, Hullin, Vandamme, Lamarque, Berthezène ; les colonels de Faudoas, Desaix, Combes, etc. ; Bruxelles était en correspondance régulière avec Paris (i). Les

Souvenirs et camparjnes d'un vieux soldat de l'Empire, par le commandant Parquin, in-8", P.i843. Krettl y et Parquin furent compromis dans le procès de 1820. — Souvenirs de J. Roch Coiffnet, soldat de la qG» demi-brigade, capitaine d'état-major en retraite, in-8*. Auxerre, i85i et i853.

Le roman ne pouvait manquer d'en tirer parti. Voir, dans Balzac, les deux types saisissants de Philippe Brideau et de .Maxence Gilet (Un ménaije de garçons).

(i) Voir Mémoires et souvenirs du général Lamar<iue, publics par sa famille, 3 vol. in-8", i835. Le tome 11 est consacré à la correspondance et nous met au courant de la vie et des propos des réfugies de Bruxelles .

allées et venues étaient IVé(]uentes, et on y mesurait de jour en jour, on y exaç;érait volontiers les prog-rés de l'impopularité des Bourbons.

« C'est ainsi, dit Pasquier, qu'à côté des réfugiés était venue s'établir en Belgique, surtout à Bruxelles, une émigration volontaire^ libérale ou impérialiste. Bien qu'elle ait eu de moins graves conséquences, elle n'a pas été dans son genre plus raisonnable que ne l'avait été, ving-t-cin([ ans auparavant, celle de Coblentz. Comme au temps de Coblentz, il fut de bon air, parmi les bonapartistes, de courir à Bruxelles, connue s'ils avaient eu à se mettre à l'abri des plus graves persécutions ; là, ils avaient au moins la joie de parler lij)rcment, d'exprimer leurs regrets, leurs espérances. » [Mémoires, t. iv.)

C'est de Belgique que partit une tentative d'assassinat, peusérieuse d'ailleurs, contre Wellington, alors à Paris (ii février 1817). Elle avait pour auteur un nouuué Cantillon, ancien sous-ofHcier de hussards, qui fut arrêté, et pour complice présumé un ancien auditeur au Conseil d'Etat, Marinct, réfugié à Bruxelles, et dont il fallut demander l'extraililion au gouverueinciit bcli-i;. (iràce à ces lenteurs, l'ai-i'êt ne fu rendu par la Cour d'assises ([u'au mois de mai 1819. L(;s deux accusés furent actpiittés.

C(; <|ui donne quchjue intérêt à l'inrident, c'est que Napnli'dii, dans le (|Ui(tricnie codicille de son lesta-

ment (art. 5),léq-ua lo.ooo francs à Cantillon, « qui a, écrit l'empereur, essuvé un procès comme prévenu d'avoir voulu assassiner lord \Yellin^ton. Cantillon avait autant le droit d'assassiner cet olig-arque que celui-ci de m'envoyersur le rocher de Sainte-Hélène».

C'est en Belgique également que furent conçus des projets singuliers qui disposaient de la France sans tenir compte de l'Europe ni de la France même. Ce n'était ni plus ni moins que le renversement des Bourbons au profit de la maison d'Orange, et la réunion de la Belgique à la France, comme don de joyeux avènement d'un prince étrang-er et protestant.

Le prince d'Orange, fils du roi des Pays-Bas, avait combattu contre nous à Waterloo, avec une valeur qui l'avait signalé à l'estime de la coalition. Il était devenu le beau-frère de l'empereur Alexandre en épousant la errande-duchesse Anne de Russie. Actif et ambitieux, il se laissa aller, comme Bernadotte en i8i4, à l'espérance de remplacer les Bourbons.

C'est lui-même qui en parla à un réfugié français en 1817 (i). Son plan était simple. Les troupes étrangères d'occupation comptaient, dans nos départements du Nord, plusieurs régiments belges, ainsi qu'un corps nom])reux de troupes russes, sous le commandement du général Woronzofl".

(i) Vaulabnllc, t. iv, cli. 6.

Ce fut avec l'aide de ces réii;-imentsf[ue l'on projeta la tentative. Toutefois il y fallait l'aveu d'Alexandre. On convint de le faire solliciter par le g-énéral Lamarque, estimé de l'empereur pour ses talents et la probité de son caractère. Lamarque déclina cette mission. On s'adressa à Garnot, retiré à Mag-debourg-. Carnot accepta, mais il ne s'était pas mis en route qu'Alexandre, informé des projets de son beau-frère, lui envoyait le g-énéral Czernitchef pour l'inviter à rester tranquille et à s'abstenir de tout dessein contre

Louis xvin.

Deux ans s'écoulèrent. Les Bourbons ne devenaient pas plus sag-es, les réfug-iés ne cessaient pas d'affluer à Bruxelles, et le prince d'Orange ne renonçait pas à ses rêves. Vers la fin de 1819, un de ses aides-de-camp, officier supérieur de l'armée belg-c, vint à Paris, ofl^rant le concours de son maître pour délivrer la France des Bourbons. Commandant en chef de toutes les troupes des Pays-Bas, le prince franchirait la frontière à la tête d'une partie de son armée, arborerait le drapeau tricolore, proclamerait la réunion de la Belgique à la France, et descendrait sur Paris après avoir rallié autour de lui un nombre suffisant de mécontents. Mais il demandait deux choses : la présence, au milieu des troupes, de quclipics liornnics considéraljlcs, députés etg-énérauv, qui .se constitueraient en i^ouverncuient provisoire.

puis la promesse de succéder ensuite à Louis XVIII.

Le comité directeur Je l'opposition libérale, dans lequel, avec Lafayette et Voyerd'Arg-enson, fig-uraient les g-énéraux Tarayre, de Thiard, Gorbineau, Merlin, entendit l'émissaire du prince d'Orange cjui lui fut amené par Voyer d'Argenson. Le prince avait des chances de succès. ^lais pouvait-il être accepté pnr des généraux ? Le prince avait été un de nos adversaires de Waterloo. En outre, quand on reprochait aux Bourbons d'être revenus dans les bagages de l'étrang-er, comme le faisait l'opposition, il était difficile de rouvrir aux étrangers les portes de la France.

Lafayette fut charg-é de répondre à ces offres, mais il fit attendre sa réponse. Ces retards allaient mal à l'impatience de certains réfugiés de Bruxelles ; des indiscrétions furent commises, le roi des Pays-Bas fut averti, et, peu disposé à seconder l'ambition de son fils, il l'invita à voyager, pour changer d'air.

L'impossibilité de recourir à l'intervention étrangère força les ennemis des Bourbons à se grouper derrière l'opposition libérale de la Chambre des députés.

Les historiens l'ont fait observer, et justement, l'opposition libérale sous la Bestauration s'est, pendant quelques années, confondue avec le bonapartisme. Mais le courant était plus fort qu'elle. C'est en vain que des esprits élevés comme Royer-Collard, des

polémistes habiles comme Benjamin Constant, des orateurs véhéments comme Manuel invoquaient, dans les débats parlementaires, les principes des libertés constitutionnelles. Ces doctrines aljstraites, nouvelles pour un pays si long-temps déshabitué de la liberté, ne trouvaient d'écho que dans la bourg-eoisie éclairée et la jeunesse des écoles, tandis qu'avec les souvenirs militaires de l'Empire, on était assuré de remuer le pays tout entier (i).

Le g-énéral Lamarque le disait, avec sa fierté de soldat : « Il n'est, avec la masse du peuple, qu'un point de contact, c'est le souvenir de la g-loire passée à laquelle le plus mauvais hameau, la plus petite cabane ont pris une part active ; car dans tous les hameaux, sous le toit de toutes les cal)anes sont les g-uerriers delà vieille armée... Ils ignorent sans doute cette disposition de la nation les d'Arg-enson, les Big-non, les Chauvelin qui ne cessent de répéter qu'on parle trop de l'armée^ (juon s'occupe trop de nos victoires passées... »

Les d'Arg-enson, les Binnon, les (Chauvelin avaient pourtant jaison. (]ai', dans cette gloire de l'Empire, ce n'était pas la part la iiieilleure que l'on exaltait. Ce n'était pas cet imiiionse eflort de réorg-anisation administrative, où Napoléon avait déployé autant do

(i) Voir Tlmroaii l)ari;^Mn, te Parti tibéruL suas la Hcslauraliiiii, iii-H", l'Ion, 187G.

génie que sur les champs de batailles. Ce n'était pas le Code Napoléon, qui consacrait tous les principes de la Révolution anéantis dans le gouvernement. Ce n'étaient pas ces grands travaux qui contribuaient au progrès et au bien-être des peuples : les Alpes traversées, des canaux ouverts, l'Italie, la Hollande, la Dalmatie, vingt peuples soumis et transformés par

nous.

Ce que l'on vantait, ce n'était pas cette œuvre paciHque. vraiment glorieuse et la seule durable; c-était la guerre; ce que l'on rendait popula.re, c était le sabre ; et l'idéal qu'on offrait à la France, humliée par les Bourbons, c'était celui où étmcelaU la baïonnette, dans les plis du drapeau tricolore, sous l'aigle de la Grande Armée.

Et toute la littérature libérale s'y mettait. L histoire, avec les souvenirs militaires, les mémoires des généraux, la collection des Victoires et Conquêtes; fe théâtre, avec l'invasion des colonels au Gymnase, et les pièces de Scribe, comme Michel et Chratme, où le vieux militaire apparaissait paternel, vertueux et sensible-, le pamphlet, avec Paul-Louis, qui avait été l'artilleur le plus indiscipliné, et qui avait détesté l'Empire, mais qui, en haine des,, cagots»

devenait bonapartiste; la poésie, la poésie surtout.

avec Déranger.

Béranger. qui avait célébré le Rot d'Yoetot, en

i8i3, quand on était las de la g-aerre, chantait l'Empire dès qu'on n'en sentait plus le poids, et le peuple chantait avec lui le Vieux Servent (i8i5), le Champ d'Asile (1818), les Enjanfs de la France (1819) et surtout le Vieux Drapeau (1820).

11 est caché sous l'hurahle paille Où je dors pauvre et mutilé, Lui qui, sur de vaincre, a volé Ving't ans de bataille en bataille. Chargé de lauriers et de fleurs, 11 brilla sur L'Europe entière.

Ouand secouerai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs ?

Enfin Charlet et Raft'et achevaient de rendre populaires les grognards, par contraste avec ces troupes nouvelles, tout de blanc habillées et qui suivaient les processions.

Voilà pourquoi, dans les rang-s de la g-auche, la popularité s'attachait surtout aux g-énéraux.

L'opposition militaire est restée personnifiée dans le g-énéral Foy, car aucun autre ne réunissait à un ég-al degré l'éclat des services, l'intégrité du carao tère et le talent oratoire (i).

D'une iiuiiillc de bonne bourgeoisie et d'une édu-

(1) Fo//, né à Ilatn (Somme), en i77o.]Dcpiité de 1819 à i8:>ô. Mort ù Paris, le rî8 nov. i8"!5. Sa morl fui un deuil aalionai. Une s()us(;ri])lion ouverte en laveur de sa veuve cl de ses enfants produisit un million en quelques jours. Ses Discours ont cté[)ul)Iics en i82(), :>. vol. in-8», cl son Histoire de la guerre de la l'èiiinsule parut eu 1827, 4 vol. iu-8°.

cation soig-née, 11 avait à peine seize ans quand il était parti pour la frontière du nord menacée par l'invasion étrang-ère. Lieutenant d'artillerie, il avait été arrêté par ordre de Lel)on, et jeté en prison à Cambrai. Il fut sauvé par le g thermidor.

Général à trente-deux ans, en 1807, il s'était surtout sig-nalé dans les g-uerres de la Péninsule dont il avait entrepris le récit, malheureusement inachevé. Il avait servi en Portug-al sous Junot, puis sous Masséna. Après Salamanque et la blessure de Marmont, il avait conduit la marche sur l'Ebre. Après Vittoria, il avait couvert encore une fois la retraite. Louis XVIII l'avait fait inspecteur g-énéral de l'infanterie, et il était resté à l'écart pendant les Cent- Jours. Mais devant l'invasion il avait couru à Waterloo. 11 y reçut sa quinzième blessure.

Réduit à l'inactivité, après la deuxième Restauration, il s'occupait de ses travaux historiques lorsque les électeurs de l'Aisne l'envoyèrent à la Chambre des députés (novembre i8i(j).

Député, il parut dès le premier jour à la hauteur de ses nouveaux devoirs. Adversaire loyal, combattant à visage découvert, étrang-er aux conspirations dont on lira plus loin le récit, il apportait à la tribune, avec une vie privée irréprochable, avec une parole élég-ante et sonore, les plus brillantes facultés de l'orateur.

Il n'était pas le seul, cependant. Auprès de lui, et sur les bancs de la g-auche, siég-eaient les g-énéraux Grenier, Tarayre, Demarçay, Sébastiani, de Thiard, et quelques autres officiers de l'ancienne armée (i).

Soldat de la royauté, g-énéral de la République, comte de l'Empire, membre du g-ouvernement provisoire de i8i5, député de la Moselle en 1818, Grenier consacrait au libéralisme les dernières années d'une carrière bien remplie.

Tarayre, volontaire en 1792, s'était distingué aux armées d'Italie et d'Egypte. Colonel en i8o5, après avoir passé dans la garde hollandaise du roi Louis, il était rentré dans les cadres, en 1810, comme général de brigade, pour faire les campagnes de Russie et d'Allemagne. Divisionnaire sous la Restauration, il avait repris du service pendant les Cent-Jours, ce qui

(i) Grenier, né à Sarrelouis en 17C8, comme le maréchal Ney, mort en 1827.

Tarayre (1770-180.")), né dans l'Aveyron. Après i83o, il se retira dans son pays natal et s'y occupa d'açriculture. 11 a laissé quelques ouvrai^es d'économie rurale. Cf. /Jiur/rufj/iies Aueyronnaises, t. 11. L'article sur Tarayre est de J. Duval.

Demarçaij (i77-î-i83ij), né dan» la Vienne. Il avait un fils qu fut député sous Louis-l'liilippc, et vota avec la tjauche avancée.

Sébastiani (Horace), né en Corse (i77-2-i8r)i). Il avait servi surtout dans la cavalerie, et il avait été un des plus beaux hommes de son temps, avec les t^énéraux de Coll)ert(Edouard), Dorsenne, Lasalle, Préval, etc. Son frère (Tiburce)fit l'expédition de Morée, en 1838.

Tliiard de liissi/ !i']-]9.-iH'f.), né à Paris, d'ime vieille famille de l'aiicieu i'c(^iine. Inspecteur général des {gardes ualiuualcs en i83o.

lui valut la non-activité en i8i5. Député de la Charente-Inférieure, membre de l'opposition libérale et du comité directeur, il mettait dans ses attaques plus de violence que le général Foy. Tandis que Fov acceptait les Bourbons et la Charte, Tarayre restait bonapartiste, et inclinait vers la République.

Demarçay, entré jeune au service, avait fait les campag-nes de la Révolution. Colonel en 1802, commandant de l'Ecole de Metz en 1806, il s'était retiré en 18 10, avec le g-rade de g-énéral de brigade. Député de la Vienne en 18 19, il ne faisait pas de longs discours; mais nul ne savait pousser les interruptions d'une voix plus tonnante.

Compatriote de Bonaparte, attaché de bonne heure à sa fortune et toujours dévoué à son souvenir, le général Sébastiani joignait à l'éclat des services militaires une expérience diplomatique éprouvée dans ses missions d'Egypte et de Constantinople. Député de l'Aisne en 181 5, de la Corse en 181 9, il apportait à la tribune, avec une grande confiance en lui-même, qu'il ne faisait pas partager à tout le monde, une hostilité contre les Bourbons qui le poussait à la République. Mais il oublia la République pour devenir, sous Louis-Philippe, ministre des affaires étrangères et maréchal de France.

On était surpris de trouver sur les bancs de la gauche un homme que sa naissance et ses débuts rat-

tachaient à la monarchie. Officier de l'ancien rég-ime, colonel de l'Empire, maréchal de camp de Louis XVIII, le marquis de Thiard croyait avoir à se plaindre des Bourbons. Député de Saône-et-Loire, de i82oài848, il siég-ca, sous la ;Restauration, dans les rangs du parti libéral, où se rencontraient d'ailleurs avec lui les Voyer d'Arg-enson et les Sainte-Aulaire.

C'est grâce à ces députés militaires que l'opposition libérale prit un caractère tout particulier. Elle n'était pas seulement, comme l'entendaient Lafayette, B. Constant, Manuel, Chauvelin, de Corcelles, d'Arg-enson, et les civils, la lutte des libertés g-aranties par la Charte contre les passions renaissantes de l'ancien régime. Les généraux la portaient constamment sur un autre teiTain, et ce qu'ils remettaient en présence, c'était surtout deux armées et deux drapeaux.

Les occasions d'ailleurs s'offraient chaque jour.

Le 7 février 1821, la Chambre avait à examiner une pétition d'anciens officiers qui avaient servi en Espagne sous le roi Joseph et qui réclamaient le payement d'an supplément de solde arriéré. La commission appuyait le refus du ministre de la g-uerre et proposait l'ordre du jour, sous le prétexte que le g"Ouvernemcnt n'avait pas à payer les dettes du roi Joseph.

Foy (lércndit la pétition. Il allégua ([ii'cn réalité c'était la France (pie les oHicieis avaient servie dans

L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE t^3

les rangs de la g-arde espagnole. « Les Anglais, ditil, quand ils tiraient sur eux, ne regardaient pas s'ils avaient la cocarde rouge ou la (/lorieuse cocarde tricolore... )) Et comme la droite protestait : « Oui, Messieurs, la glorieuse cocarde tricolore! »

C'en était assez pour faire oublier la pétition et déchaîner la tempête. La droite et la gauche échangeaient les invectives; la droite, avec MM. Dudon, de Castelbajac, de Marcellus; la gauche, avec Constant, Manuel, le général Tarayre.

Quand le silence fut quelque peu rétabli, Foy redemanda la parole, et déclara n'avoir parlé de la cocarde tricolore que « dans son rôle historique ». «La cocarde blanche, dit-il, est désormais la cocarde du devoir. » Et il ajoutait, a\ec un grand bonheur d'expression : « Mais s'il arrivait que des considérations de haute politique et de haute sagesse, qui peuvent bien ne pas échapper à l'auteur de la Charte, le déterminassent un jour à revenir aux couleurs du temps national, ce ne seraient pas les ombres de Philippe- Auguste et de Henri IV qui s'indigneraient de voir les fleurs de lis de Bouvines et d'Ivry sur le drapeau d'Austerlifz. »

Le2i dumêmemois, la Chambre examinait une nouvelle pétition, celle d'un capitaine de cavalerie à la demi-solde, qui se plaignait d'avoir été mis ù la réforme sans traitement, et reprochait au ministre de

la g-uerre une interprétation almsive de l'ordonnance du 20 mars 1818.

Le vieux g-énéral de Lavau.v appuyait la pétition. « L'armée, disait-il, est livrée à l'arbitraire, les lois violées avec mépris. Les ministres oul)lient que, s'ils sont responsables envers le roi, ils le sontég-alement envers la nation et envers l'armée... »

Sur ces mots, tapag-e delà droite qui demande le rappel à l'ordre. Manuel, Constant, Demarçay essayent, au milieu du tumulte, d'expliquer les paroles de l'orateur. Constant les ag-g-rave en soutenant» que l'armée est sous un arbitraire fâcheux, dang-ereux pour la monarchie ». M. de la Bourdonnaye bondit, et accuse la g-auche de vouloir soulever les troupes. Enfin le général d'Ambrug-eac, député de la Corrèze, demande la clôture de pareils débats, en se portant g-arant de la discipline et des sentiments de l'armée envers la monarchie.

La ({uestiondes c/o/«//o/is iiiq:)ériales et des indemnités à accorder à ceux dont les dotations avaient disparu remit plus directement aux prises la Restauration et l'armée impériale (mai).

En dehors des revenus ordinaires de l'Etat, Napoléon avait constitué un domaine extraordinaire, composé de biens réservés dans les pays conquis et sur l(;(|uol il avait fondé un grand nombre de dotations, en faveur soit de "énéraux, soit do fonctionnaires ci-

L'lNSURHi:CTION DR LA TRIDUNT 6j

vils. Ces dotations étant rég-ies par la loi des niajorats, la nue propriété en appartenait toujours au domaine. Or, un des articles secrets (l'art. 5)dutraité de ParisduSomai i8i4 stipulait Tabandou, sans indemnité, de toutes celles de ces dotations établies dans des territoires auxquels la France renonçait.

Les titulaires, qui avaient pu s'attendreà les recouvrer lors de la paix g-énérale^ avaient multiplié les réclamations. La loi de finances de 1818, en réunissant au domaine les débrisde l'ancien domaine extraordinaire, autorisa le g-ouvernernent à accorder provisoirement des secours aux donataires les plus nécessiteux, suivant les ressources disponibles.

]Mais les plaintes n'avaient pas cessé, et depuis, la clause secrète avait été divulg-uée. Le gouvernement jugea donc convenable de régler la situation, et le minisire des finances (^L de Villèle) présenta, en faveur des donataires, un projet de loi qui souleva les débats les plus passionnés.

La discussion s'ouvrit le 22 mai. La droite soutenait que, si l'on indemnisait les anciens soldats de l'Empire, il fallait indemniser également les émigTés et tous ceux qui avaient souffert de la Révolution. Telle fut la thèse du général Donnadieu.

Mais d'autres royalistes en vinrent à contester le principe même de la loi, et, dans le nombre, un des plus fougueux, M. Clausel de Coussergues, député

66 LES COMPLOTS MILITAIRRS

de l'Aveyron : v Ces dotations, dit-il, étaient des fiefs donnés par la victoire, la victoire les aôtés... Vassaux de Bonaparte, n'avons-nous pas assez payé vos titres par le sani^ de nos enfantsque vous meniez enchaînés à vos armées, après avoir livré nos propriétés au pillag-e de vos colonnes mobiles, après avoir fait subir des tortures à des vieillards, à des femmes, à des enfants pour leur faire dénoncer les conscrits ? Etc.. »

Cettediatribeavaitdéjà indisposé lag-auche.Unautre ultra, M. Duplessis de Grenedan, ancien mag-istrat, ancien membre de ]aChaml)re introuvable, et célèbre pour avoir demandé le rétablissement du g-ibet, profita de l'occasion pour refaire un réquisitoire contre l'Empire et contre ceux qui l'avaient servi.

<( Parcourez, dit-il, la liste qu'on vous a servie et qu'on intitule : Etat des donataires qui ont droit à l'indemnité fixée par la loi proposée aux chambres. Qu'y trouvez-vous? Tous les g-énéraux de Bonapai'te, tonte sa maison civile et militaire, ses ministres, ses préfets, ses intendants, ses écuyers, tonte sa cour... C'est Lavalette, condamné à mort comme conspirateur, et évadé des prisons après son jugement. Ce sont les deux frères Lallemand, désig-nés dans l'ordonnance du 2^ juillet iHif), iiumédiateiiicnt après Ney et Labédoyère, comme auteurs et fauteurs de la rébelliau des Cent- fours (i). C'est

(i) Voilà l'erreur de la Roslauration (juo je signalais plus

Drouet, comte d'Erlon ; c'est Lefebvre-Desnouettes, qu'il suffît de nommer, c'est Ameilh, Brayer, Gilly, tous compris dans cette môme ordonnance. »

Des cris d'indig-nation et de colère éclataient sur les bancs de la g-auche, pendant que l'orateur citait ces noms qu'il semblait désigner à une proscription nouvelle. 11 n'en continuait pas moins. Il alla jusqu'à citer Mouton-Duvernet. — «. Mais il est mort! lui cria-t-on. Il a été fusillé! Ne le savez-vous pas? Interrogiez l'exécuteur des hautes-œuvres. »

M. Duplessis de Grenedan allait toujours : « C'est encore le lieutenant-général Clausel. Députés de Bordeaux, dites si c'est à tort que le roi avait banni celui" ci ! (i) C'est encore le baron Debelle, désigné dans l'ordonnance et mis en jugement. C'est le baron Darricau, commandant des fédérés dans les Cent-Jours ; c'est le comte Delaborde, lieutenant-général; c'est Exelmans, dont toute la France connaît les titres aux bienfaits du roi ; c'est Maret, duc de Bassano ; c'est Miollis, comte, lieutenant-général, dont les services à Rome ne sont que trop connus. »

A ce nom, nouvelles clameurs de protestation par-

haut. On a vu à quoi se réduisait la tentative des Lallemand, en mars i8i5, ch. i.

(:) Clausel avait empêché la duchesse d'Ani^oulème de soulever IJordeaux, lors du retour de Napoléon, et l'avait forcée de quitter la ville. Il n'avait pas été banni, il avait été condamné à mort, par contumace,

68 LES COMPLOTS MILITAFRKS

ties de la g-auche. Le général Foy : « Vous parlez là du plus honnête homme de France, d'un des meilleurs officiers de l'armée. C'est une infamie I »

Sans s'émouvoir, l'orateur de la droite citait encore les g'énérau.v Vandamme, Lamarque, Pire, et quand il arrivait à quelques autres qui avaient fig-uré dans le procès du duc d'Eng-hien, il s'écriait dans un mouvement pathétique : « Dernier rejeton du héros qui commandait à Frihourg- et à Rocroy, c'est au nom de la valeur et des vertus g-uerrières qu'on vient demander aujourd'hui des récompenses pour tes assassins, Barois, Bazancourt et le comte Hullin, celuici un des héros de la Bastille !... N'est-ce donc pas assez d'avoir éparg-né aux créatures de Bonaparte le paiement des frais de la guerre que la plupart d'entre eux ont suscitée à la France, sans ajouter encore à cette amnistie des récompenses absurdes? Le projet de loi... n'est qu'une nouvelle concession des ministres à la Révolution ou à leur penchant pour elle; l'état qu'ils y ont joint est une insulte pour la Chambre...»

L'extrême droite avait ap[)hui(]i, par moments, à cette frénétique harangue. Mais toute la gauche était soulevée de fureur {-aW niaij. Le lendemain. Manuel et M. de Sainte-.Vidaire, député du Gard, y répondirent.

L(î surlendemain (:',ô mai), Fo}' trouva l'occasion de

veng-er l'armée des accusations lancées contre elle, et de prononcer le plus éloquent de ses discours, un des plus beaux qu'aient entendus nos Assemblées.

Un orateur de la droite, le marquis de Bouthilliers, pour jeter ladéfaveursur les récompenses prodig-uées par Napoléon à ses compagnons d'armes, avant dit qu'il ne voyait nulle part trace de dotation accordée aux vainqueurs de Rocroy et de Fontenoy, le g-énéral Foy rappela, très justement, que le grand Condé avait reçu pour ses victoires Chantilly et l'immense domaine du Clermontois, et que le maréchal de Saxe avait reçu le château de Chambord, aux acclamations de toute la France. Il ajouta :

« La différence entre les temps anciens et les temps nouveaux est celle-ci : dans les temps anciens on s'occupait beaucoup moins des officiers inférieurs et des soldats. On s'en est occupé davantage depuis la Révolution. Et cependant, croyez-vous qu'on ait fait beaucoup pour eux? Ces malheureux amputés, portés sur la liste des donataires, surnagent au milieu de leurs nombreux compag-nons tombés sur le champ de bataille. Savez-vous que, dans nos dernières g-uerres, la chance de mort contre nos soldats était de soixante à un ?

(( Et nos officiers inférieurs, ils resplendissaient do pureté et de s^loire ! Vaillants comme les plus vaillants, g-énéreux, sol)res, endurcis à la fatig'ue parce qu'ils

étaient fils de laboureurs, ils marchaient à pied, à la tête des compag-nies, les premiers à la brèche, les premiers sur le champ de bataille. L'administration militaire ne pouvait que rarement, incomplètement, satisfaire à leurs besoins ; mais doués d'un cœur trop haut pour participer aux pillag-es que la nécessité imposait souvent aux soldats, leur vie se consumait en de cruelles souffrances, en d'éternelles privations. Et qu'attendaient-ils au bout de tant de maux? La mort sur une terre inconnue, la mort loin de leurs amis, loin de leurs parents, sans avoir môme l'espérance que leurs noms, du moins, pourraient retentir dans la postérité.

« Si, de cette classe d'officiers, vous passez à ceux que leurs talents avaient placés dans une sphère supérieure, ils sont là, ces hommes I La puissance française a passé, et tous ces ^énérau\ qui ont envahi des empires, g-ouverné des royaumes ou des provinces, sont rentrés dans la classe des simples citoyens. Où sont donc leurs richesses, leurs champs fertiles, leurs palais bâtis, comme on l'a })rélen(lu, avec les larmes des nations? A peine en pourrait-on citer ving't (jui aient conservé quelque chose des lari^esses du chef du dernier gouvernement. Pour les autres, ils n'ont pas un asile où reposer leur tête. »

V()i:i-à (Iroilc — « C'est faux ! »

« C'est vrai, je suis prêt à cit(M' les noms. Les trois

quarts des donataires de la première classe n'ont pas un pouce de propriété. Les détracteurs de notre gloire ont beau faire. Qu'ils citent un pays où, après une guerre aussi opiniâtre et aussi long-ue,... avec un maître si indulgent par nature, si corrupteur par calcul, il y ait eu tant de Décius et si peu de Verres!»

Le g-énéral Foy, réfutant ensuite ceux qui reprochaient à l'armée d'avoir, comme celle de César, servi à l'oppression du pays, demanda si jamais il avait existé une armée plus obéissante aux pouvoirs civils, plus dévouée aux intérêts nationaux et à la patrie.

« Et savez-vous pourquoi? dit-il. C'est que cette armée était citorjenne, et qu'elle ne se formait plus comme autrefois du trop-plein des campag-nes et de l'écume des villes. Elle était la fleur de la population, le plus pur sang- de la France. Ces hommes, sortis de dessous terre à l'appel de la patrie en dang-er, bravaient toutes les fatigues, tous les périls. InaccessiJjles à la cupidité comme à la crainte, c'était en [chantant qu'ils allaient au combat, à la mort, à une mort trop souvent certaine (i).

(i) A rapprocher du beau couplet de Bérangcr :

Qui nous rendra, dit cet honimc stoï'iue,

Aux bords du Rhin, .i JL-muiipo, à l'icurus,

Ces paysans, lils du lu Ri-puldiiiue,

Sur la frontière, à sa voix accourus'?

Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches aiarmcsj

Tous à la gloire allaient du nicmo pas...

(Le vieud: Sergent.)

«On a parlé de la Terreur. Elle pesait sur l'armée comme sur tous ceux qui étaient i^estés en France, fidèles au sol de la patrie. Elle n'épargnait que ceux qui étaient allés sur la rive droite du Rhin, au milieu des rangs de l'étranger. »

M. de Lafajette, ei les députés de la gauche : « Bravo t bravo I »

Voix de la droite. — « Le roi y était ! »

« Le roi était en France, répliqua le général Foy, et vous avait officiellement sommés d'y rentrer. N'avons-nous pas vu les Custine, les Biron, les Houchard, traînés à l'échafaud? D'autres officiers, dans un rang inférieur, ont eu le môme sort, ou bien ont couru les plus grandsdangers. Moi-même, Messieurs, et on peut bien parler de soi dans de pareilles circonstances, j'étais bien jeune alors, je fus axTaché de l'avant-garde de l'armée du Nord, où je combattais l'ennemi, pour être jeté dans les cachots de Joseph Lcbon, à Cambrai. Sans le 9 thermidor, j'aurais péri comme tant d'illustres victimes. Et savez-vous quel était mon crime? C'était, alors comme aujourd'hui, de ne pas savoir dire mollement ce que je sens avec chaleur, ce que je pense avec énergie. Mon crime, alors comme aujourd'hui, était de poursuivre avec une indignation égale les jacobins de la guillotine et h;s jacobins de la potence, w (Acclamations et applaudissements ù gauche.)

Le général Foy s'efForra ensuite d'établir que ni le coup d'Etat du i8 fructidor, ni celui du i8 brumaire n'avaient été l'œuvre de l'armée ; que la concentration des pouvoirs entre les mains d'un seul homme avait été vue par elle avec plus de déplaisir que par le reste delà nation (i) ; que l'oppression de la France sous le régime impérial ne pouvait être imputée à cette armée employée alors tout entière au dehors ; que, d'ailleurs, à cette époque, partout le pouvoir militaire était subordonné au pouvoir civil. « Cette discussion, dit-il en terminant, ne sera pas sans intérêt pour la France. Si son résultat n'était pas le triomphe de la cause des donataires, elle servirait du moins à montrer à la nation où sont ses ennemis, où sont les ennemis du roi et de la France. »

Cette conclusion fut accueillie par les protestations violentes delà droite : « Vous tenez le langag-e d'un factieux ! C'est un appel à la révolte, à la g-uerre civile 1 »

La loi, mutilée par de nombreux amendements, fut enfin votée par la Chambre. Elle fut ensuite votée par les Pairs, le 22Juillet, malgré de nouvelles résistances de la droite.

La discussion du budg-et de la g-uerre, quelque

(i) Je me permets, sur ce point, de renvoyer le lecteur à mon irécédent ouvrage : Les Coinplols militaires sous le Consulat ii l'Empire.

temps après^ fournit le prétexte à de nouvelles attaques^ et le g-énéral Foy y prononça un véritable manifeste contre les institutions militaires.

Il censura vivement la réforme qui venait de substituer les rég-iments aux légions, non pas pour cette substitution même , mais pour les inj ustices qu'elle avait entraînées; car, dans le choix des officiers, on n'avait eu ég-ard ni à la durée ni à la nature des services, et on en avait renvoyé de onze à douze cents sans motif.

(( Ces injustices, dit-il, ont fait une profonde impression dans l'armée. Aussi, vous y chercheriez en vain cet attachement au drapeau et cet enthousiasme pour la France et pour le Roi, qui, dans une armée française, sont les liens les plus saints de la discipline. On est obligé de s'y cacliev pour parler de la gloire nationale . La désertion à l'étrang-er, qui avait disparu de nos armées depuis la Révolution, a recommencé avec plus d'activité qu'autrefois. On ne trouve plus d'étoffe pour faire des sous-officiers, parce que les anciens soldats ne veulent plus se reng-ag-er. Les officiers ont l'âme découragée. Mécontents du présent, incertains de l'avenir, fatigués d'être org-anisés et désorganisés sans cesse, ils ne voient dans leur métier qu'un moyen d'existence insuffisant et précaire. Ils tremblent devant les dénonciations, les provocations et les espions, eux qui ne tremblaient jamais sous les baïonnettes de l'ennemi.

« Abordons franchement la question. On veut une armée ou on n'en veut pas. Si le g-ouvernement veut eu avoir une, qu'il croie à lui-même. . .; qu'il accorde confiance aux soldats, et il les trouvera fidèles et dévoués. Mais si l'armée ne lui inspire que méfiance, si elle doit être rétrécie dans son avenir, contrariée dans ses développements,débarrassons le trésor d'une charg'e inutile, et contentons-nous d'avoir une g-arde pour le trône et des j^endarmes pour la tranquillité publi- (]iie. );

Le président du Conseil, M. de Villèle, s'empressa (le combattre l'efFet de ce discours, dans une courte et vive improvisation. « On est allé jusqu'à prétendre, ajouta-t-il, qiiil n'y avait plus d'attachement pour le drapeau. Est-ce ainsi qu'un bon Français doit parler de Tarmée française? Mais rassurez-vous, Messieurs ; si ces faits étalent vrais, ils ne seraient pas dénoncés à cette tribune. » La droite et le centre applaudirent bruyamment.

Le lendemain, le ministre de la g'uerre (Lalour- Maubourg-) apporta des chiffres d'où il résultait que l'armée, en ce moment, comptait lôo.ooo hommes ; quBj dans l'infanterie, il serait facile de doubler l'effectif, Ae telle sorte qu'en peu de temps elle pourrait s'élever à 25o.ooo, sans compter la g-arde. Il affirma que la désertion avait diminue ; que l'esprit des troupes était bon ; que partout elles se montraient fidèles,

et témoig-naient une profonde indig-nation des sentiments qu'on leur prêtait. Il déclara quil n'avait pas attenté à la situation des officiers, que la plupart avaient conservé leurs emplois, et que les autres rentreraient successivement dans l'activité. Il dit, en terminant:

« Ne craig-nez-vous pas qu'on n'interprète vos discours, qu'on ne finisse par soupçonner qiiils tendent à ébranler la fidélité des troupes ? Un ministre du roi, dont on accuse si hautement les actes, peut, à son tour, accuser l'apparence des intentions. »

A ces attaques contre le drapeau, contre le budg-et de la g'uerre, contre les nouvelles institutions militaires, qu'on ajoute, en effet, les allusions sig-nificatives aux soulèvements militaires de Naples et du Piémont, les élog-es bruyants prodigués aux chefs de l'insurrection espag'nole, à l'héroïque Espagne, comme disait Stanislas de Girardin (q janvier 1821) ; les paroles comme celles de Lafayette : (( Contemplez l'Espagne... Nous avons déjà vu, en 1789, les soldats français s'identifier avec leurs concitoyens... Ici, ce sont les troupes elles-mêmes qui, sans désordre, sans chefs ambitieux, ont les premières demandé la Constitution émanée de la volonté g-énérale du pays... »

On comprendra les insinuations du ministre de la guerre. On comprendra les observations de M. de Serre, rappelant certains discours de la gauche, et y dénonçant une a piovocution manifeste à la révolte,

provocation qui s'adressait bien moins à la nation qu'à l'armée. » On comprendra surtout la protestation du g-énéral d'Ambrug-eac s'écriant : « Il est temps, dans l'intérêt de la patrie, de mettre un terme aux débats scandaleux qui ag-itent la Chambre. L'armée oliéit et ne délibère pas. L'armée est fidèle ; elle n'est pas tentée d'imiter les criminels exemples qu'on vante sans cesse à la tribune. »

Ces attaques, en effet, descendaient de la tribune dans le pays, pénétraient dans les casernes avec les commentaires malveillants des journaux, se répandaient dans les rég-iments où elles affaiblissaient l'autorité des chefs, entretenaient l'hostilité des officiers subalternes, et sollicitaient la désaffection des soldats.

Voilà comment on peut dire, avec quelque raison, que les complots militaires tentés contre la Restauration ont commencé par l'insurrection de la tribune.

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