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CHAPITRE III

Les premiers complots. — Le complot du bord de l'eau (1818).

Les Bourbons, qui se voyaient entourés d'hostilité, cherchèrent d'abord leur protection dans les baïonnettes étrang-ères et la demandèrent ensuite à la police. A aucune autre époque de notre histoire, le rôle de la police ne fut plus actif ni plus odieux.

Aussi bien, sous la Restauration, il y avait une autre poli'ce que la police administrative et politique, qui avait été confiée successivement depuis i8i5 à MM. Decazes, Ang-lès , Mounier, et qui, de 1821 à 1828, fut entre les mains du directeur-général Franchet, dont le préfet de police Delaveau, ancien conseiller à la cour d'appel de Paris, était l'étroit et fanatique auxiliaire. Il y avait la police particulière du roi ; celle de Monsieur, dont le pavillon INIarsan abritait l'influence occulte et néfaste; il y avait enfin la police du Dauphin.

Celle-ci était toute militaire. D'après Peuchet, bien rensei'^né, « elle étendait son réseau sur l'armée

entière. Dans chaque régiment, il y avait trois L'spions en titre : un dans le corps des capitaines; un dans celui des lieutenants; l'autre surveillait les sous-officiers et les soldats. Des aides-de-camp, des généraux, un maréchal de France en faisaient partie(i). »

Le gouvernement avait d'ailleurs trouvé un moyen (le multiplier la surveillance et d'org-aniser la délation, surtout dans l'armée. C'était de transformer en autant de mouchards les membres de la Lég-ion d'honneur. On oblig-ea les ]ég'ionnaires,par une nouvelle formule de serment, à dénoncer tout propos séditieux ou qui leur paraîtrait dirig-é centime la tranquillité publique et les lois de l'Etat. Clarke avait eu cette ingénieuse idée, et Macdonald n'avait pas craint de s'y associer par une circulaire du mois d'août 181G.

Ce qui caractérise la police de la Restauration, c'est qu'elle ne se borna pas à surveiller tous ceux, civils et militaires, qui pouvaient exciter ou justifier les défiances du gouvernement; elle s'étudia à les compromettre dans des intrigues coupables. Elle ne chercha pas seulement à prévenir les complots, elle travailla surtout à les provoquer. En dehors des nombreux dossiers que conservent nos Archives nationa-

(i) Pcuchet, Mémoires tirés f/e.ç Arcliives de la police, 6 vol. in-8", i838, t. v.

les (je ne sais trop pourquoi) et où s'entassent les vilenies, il y a peu de lecture plus répug-nante que celle de quelques imprimés que des policiers nous ont laissés sur cette administration, après s'être docilement plies à toutes ses exigences. On est écœuré de la malpropreté où tombent et se complaisent des pratiques politiques qui résistent à toutes les révolutions, et qui n'ont pas aussi complètement disparu qu'on pourrait le croire. Car les gouvernements changent, mais la bassesse humaine est éternelle (i).

Aussi trouve-t-on la main de la police dans la plupart des complots de ce temps.

Sans parler des coquetiers séditieux (parce qu'ils affectaient la fig-ure de Napoléon) qui avaient été lancés dans le commerce par un agent inventif, de

fi) Le Livre noir de MM. Delavean et Franchct ou Répertoire alphabétique de la police polilif/ue sous le ministère déplorable. Oiivrap^e imprimé d'après les registres de l'administration. Paris, 4 vol. in-8", 1829.

On y trouve, en effet, la liste alpliabétique des principairx T)ersonnai;es soumis à la surveillance, etparticulièrcment des anciens oriiciers, par exemple: Alix, Hcrton, les colonels liourbalci elHraud; Clauzel, Denizel, Fabvier, le banquier Hainçucriot, noté pour ses relalions bonapartistes, La Fayette, Lal'file, le capitaine Maillet, Manuel, Marbot (Adolphe), ex-chef d'escadrons, frère de l'auteur des iW(;//iOi'/'e.v, y;'énéral Merlin, capitaine Persat, f^énéral Piat, Poisson, ex-clief d'escadrons, duc de Rovigo, colonel Seruzier, etc.

Ces renseignements concordent avec ceux qu'on trouve dans Froment, Ld Police dévoilée depuis la Restauration, a" éd., .'5 vol. in-8", i8.H(). (Froment avaitcté chef de brigade, attaclié au cabinei du jjréfet Dclaveau.)

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telle sorte qu'on ne pouvait mander des œufs à la mouillette sans être suspect ; sans parler des bretelles non moinf^ séditieuses ,iparcei[a elles étaient tricolores ; combien de projets mystérieux, combien de machinations subversives de l'autel, du trône, de la société, sont sorties du cerveau de policiers zélés, besogneux, ou simplement abjects! Telles furent les affaires du iXain tricolore, du Lion donnant, des Patriotes, etc. Telle, celle des Amis de laPatrieou.de l'Epingle noire, à cause de l'éping-le en émail, à tête noire, que portaient les affiliés.

Pasquieren parle dans ses Mémoires (t.iv, ch.5). Suivant lui. l'association était certainement Ijonapartiste, recrutée parmi les officiers licenciés de l'armée de la Loire. Ils étaient fatigués des tracasseries que leur suscitait le g-énéral Despinols, alors commandant de la i""" division militaire (Paris).

« On assurait, écrit Pasquier, qu'elle avait des ramifications jusqu'en Belgique ; qu'elle comptait parmi ses affiliés presque tous les réfug-iés français.. La police fit arrêter quelques membres. Ils furent mis entre les mains du procureur du roi, M. Jacquinot. excellent ma^istrat. Lorsqu'il eut examiné raffaire, 11 demeura convaincu que c'était moins une conspiration qu'une intrig-ue, dans laquelle étaient entrés, pour se faire valoir, quelques-uns des misérables agents de police qui, dès l'arrivée de Monsieur en

France, s'étaient attachés au service du château... »

Ce que Pasquier n'ajoute pas, c'est que, tout inoffensive qu'elle ait paru à Jacquinot, VEpingle noire donna naissance à un procès terminé par une condamnation capitale.

On arrêta, en effet, dans le courant de 181G, deux anciens adjudants du g-éniCiMonier et Thomas. Monier (Charles), qui avait accompag-né Napoléon à l'île d'Elbe, était accusé de complot en g-énéral et, en particulier, d'avoir voulu s'emparer du fort de Vincennes. Tous les deux comparui^ent devant la cour d'assises de la Seine, le ig et le 20 septembre. Malgré l'absence de preuves sérieuses, Monier fut condamné à mort. On lui avait demandé vainement des révélations qu'il lui était impossible de faire puisqu'il ne savait rien. Thomas fut acquitté (i).

Le 22 octobre suivant, l'échafaud était dressé sur la place de Grève et Monier allait y être conduit, lorsqu'il lui vint l'idée in extremis de dénoncer un capitaine à la demi-solde, du nom de Contremoulin. Cet expédient le sauva. L'échafaud fut démoli, et la foule qui attendait se dispersa.

Contremoulin fut arrêté. Après une long-ue détention, on lui adjoij^nit comme conqîlices, Dufresne, e.\-chef de bataillon, Duclos, ancien officier-payeur

(i) Moniteur.

au 27e chasseurs à cheval, Landremont, chef d'escadron en retraite, et Brice (Antoine), ancien capitaine au i^' rég-iment des chasseurs à cheval de la g-arde. Nous avons déjà vu Brice dans l'affaire Lallemand, en i8i5 ; nous le re verrons dans celle de Belfort, en 1820. Tous furent traduits devant la cour d'assises, le 29 septembre, mais acquittés, après une brillante plaidoirie de l'avocat Merilhou.

Tous les procès n'avaient pas cette heureuse issue. On ne peut que rappeler, en passant, le complot dit des Patriotes de 18 16, dont les trois membres principaux étaient un maître d'écriture, un cordonnier et un ciseleur, Garbonneau, Pleig-nier et Tolleron, mais dans lequel étaient entrés d'autres affiliés de plus liante condition, tels qu'un ancien magistrat, Gonneau, membre de la Chambre des députés des Cent- Jours, un ancien chef de bataillon attaché à la place de Paris, Descubes de Lascaux, un lieutenant des douanes, desofficiers àlademi-solde, naturellement, un imprimeur, des étudiants, etc. Garbonneau, Pleig-nier et Tolleron furent condamnés à la peine des parricides, c'est-à-dire qu'ils furent conduits à l'échafaud pieds nus, couverts d'un voile noir, et qu'ils eurent le poing- coupé, avant de subir la peine capitale, le 27 juillet 181G (i).

(I) Voir Procès des patriotes. Paris, iSiO, in-8", et deux volumes in-8", parus sous le iiiênie litre, chez 'l'iger, sans nom

Qu'avaient-ils donc commis de si épouvantable? Ils avaient distribué, presque publiquement, des milliers de cartes, frappées d'un cachet gravé par Tolleron, et dont un triang-le maçonnique était le principal ornement, avec ces trois n^ota: union, /lonneur, patrie. Ils avaient, en outre, répandu une proclamation qui débutait ainsi : « Français ! nous sommes arrivés au terme du malheur; amis du peuple. dont nous faisons partie, nous avons lu dans lame de nos frères. Nous nous sommes empressés de prendre les mesures les plus sages et les plus certaines pour la chute entière des Bourbons. Que les patriotes de l'intérieur se rassurent ; nous veillons au salut de tous. » Mais le reste était un tissu des banalités les plus niaisement déclamatoires. Enfin, ce qui paraissait plus grave, on leur attribuait un vague projet de destruction du palais des Tuileries, où habitait la famille royale.

Ce complot était l'œuvre d'un vulgaire policier, nommé Schelteln, qui demeura introuva])le pendant les débats. Ces conspirateurs de 181G n'étaient que des Imbéciles. C'étaient des anarchistes, dit sévèrement Pasquier. On l'était alors à peu de frais.

La police fut étrangère à la conspiration Didier, de Grenoble, dont la répression a laissé une tache sanglante sur la mémoire du général Donnadieu,

d'auteur et sans date. Cf. Liibis, t. iv ; Vaulabelle, iv, cli. 3, et le Moniteur pour les dL-b.-ïts.

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commandant de la division militaire, et du baron Decazes, alors ministre de la police (i).

Il y était entré beaucoup d'anciens soldats et officiers en retraite ou à demi-solde, très nombreux dans cette patriotique province de Dauphiné.dont les sentiments s'étaient fait jour avec tant d'éclat lors du retour de l'île d'Elbe. Mais Paul Didier, ancien avocat, ancien directeur de l'école de droit de Grenoble, esprit ardent et inquiet, tour à tour bonapartiste et royaliste, et mécontent des Bourbons, tout en parlant de Napoléon II et en annonçant l'arrivée prochaine de Marie-Louise, travaillait pour le duc d'Orléans. Il donnait d'ailleurs à son entreprise des proportions qu'elle n'avait pas.

Il avait projeté de s'emparer de Grenoble en jetant sur la ville des bandes de paysans, descendues à la fois de la vallée du Drac, du massif de la Grande- Chartreuse, de la vallée du Graisivaudan, et dont

(i) Elle est retracée avec un intérêt dramatique par Vaulabelle(iv, ch. 2), qui a puisé à deux sources principales : Paul Didier et la Conspiration de 1816, par Ducoin, Paris, 1844, et Histoire de la conspiration de Grenoble, par Joseph Rey, Grenoble, 1847.

Mais il a paru plus tard, à Grenoble, un opuscule curieux et très rare, qui complète les précédents .S. de Planta (i770-i83i)\ par Albert du Boys, ancien magistrat. 1873, in-8". Sébastien de Planta, que nous allons voir à l'œuvre, était grand -prévôt de l'Isère, c'est-à-dire qu'il faisait les fonctions de juge d'instruction et de ministère public à la cour prévùtale.

Sur cet épisode, on peut consulter encore Rochas, Bioijraphie du LkïUfjhiné. Didier était né à Upie (Drôme), en 1768.

l'action était combinée avec un mouvement de l'intérieur. Dans la ville, en effet, on comptait plus de 4oo affiliés, et on faisait espérer la défection de la légion de l'Isère, dont les cadres étaient réduits à 4 ou ooo hommes, et dont plusieurs sous-officiers étaient gag-nés. Drouet d'Erlon, alors réfugié en Suisse et dévoué, comme on le savait par le complot du Nord fi8i5\ à la famille d'Orléans, était prêt à passer la frontière et à prendre le commandement militaire de l'insurrection, dès qu'elle serait maîtresse de Grenoble.

Le mouvement était convenu pour la nuit du 4 au 5 mai. Mais il fut éventé. Déjà Donnadieu avaitobtenu du ministère de la guerre de renforcer la garnison. Dans la soirée du 4, plusieurs des conjurés de la ville furent arrêtés, et parmi eux l'énergique lieutenant Arribert qui s'était chargé précisément de surprendre et de garder Donnadieu, Les autres purent s'enfuir, quelques heures avant le moment fixépourl'attaque. Les bandes formées dans la montagne, principalement au Bourg-d'Oisans et à La Mure, n'en descendirent pas moins sur (irenoble pendant la nuit, et se présentèrent aux portes de la ville, sous la conduite de Didier. Au lieu de leurs amis, elles y trouvèrent les troupes. Après une courte fusillade, elles se dispersèrent.

Cette tenlative n'avait coûté de sang qu'aux insur-

g-és dont six restaient sur le terrain. Donnadieu et le colonel Vautré la transformèrent dans leurs rapports en un soulèvement formidable dont ils n'avaient triomphé qu'au prix d'un combat acharné. Le g"énéral, avec son exubérance habituelle, écrivait au ministre de la guerre (Clarke) que« les cadavres couvraient tous les chemins à une lieue autour de Grenoble ». Suivant lui, la conspiration avait des ramifications à Lyon, dans les départements du centre et jusque dans Paris. II n'était pas loin de croire qu'il venait de sauver la monarchie, et il se flattait déjà, avec son fidèle Vautré, de la reconnaissance de Louis XVIII.

Ces dépêches causèrent une vive inquiétude au ministère, qui répondit, par le télég-raphe, en mettant le département de l'Isère « en état de siège >>, et en donnant aux autorités militaires et civiles un pouvoir « discrétionnaire ».

Donnadieu et le préfet de Montlivault, ancien fonctionnaire de l'Empire, firent un effroyable abus de l'arbitraire dont on les armait. Non contents de 120 arrestations auxquelles on venait de procéder, ils publièrent des arrêtés où il n'était question que de peine capitale.

La cour prévôtale de l'Isère n'était constituée que depuis le 3o mars, et n'avait pas encore siégé. Elle commença par condamner à mort deux des prisonniers, Drevet et Buisson, qui furent exécutés le 8, à

quatre heures du soir, sur la place Grenette. Mais elle avait pour prévôt Planta, un enfant du pays, dont l'existence avait été des plus singulières. Planta, qui se faisait appeler Falquet de Planta, était parti comme volontaire en 1792. Il avait servi, et non sans distinction^ dans les armées de la République et del'Empire. Avec cela, il se piquait de philosophie et il était lié avec Maine de Biran. D'officier, il était devenu inspecteur d'académie à Grenoble, en 1810, et d'universitaire prévôt de justice en 181 6. Tour à tour républicain, bonapartiste, royaliste, avec une désinvolture où la politique avait plus de part que la philosophie, il pouvait être g"êné, et surtout gênant, pour ses opinions successives.

On s'en aperçut dès le premier jour des débats, quand un des accusés, le vieux David, aubergiste à Eybens, interpellant le prévôt, lui cria : « N'êtes vous donc pas ce Planta qui est venu si souvent chanter la Marseillaise devant ma porte, au pied de l'arbre de la Liberté, et exciter les jeunes gens du village à courir à la défense de la République et de l'Empereur? N'est-ce pas vous qui êtes cause du départ de mes enfants? Aucun d'eux n'est revenu. Je pourrais vous accuser de leur mort ; cependant, je ne me plains pas ; car je n'ai pas changé, ajouta-t-il en frappant sa poitrine; je n'ai pas retourné mon Italiit, moi ! »

Aussi, à la cour prévôtale on substitua un conseil (le g-uerre présidé par Vautré. Ce conseil condamna à mort ving-t et un accusés, dont quatorze furent fusillés, le lendemain (lo mai), au bord de l'Isère, sur lesplanade de la porte de France. Effrayé lui-même de ses rig-ueurs, le ministère aurait voulu les modérer. Le duc de Richelieu, président du Conseil, et Laîné, ministre de l'intérieur, poussaient à la clémence. M. Decazes, attaqué par les ultras dans la faveur que lui témoignait Louis XVIII, voulut leur donner des gages. Il sacrifia son honneur à son intérêt, et envova des ordres impitoyables.

Sept autres accusés, dont l'exécution avait été ajournée, furent fusillés le i5, et parmi eux un garçon de seize ans, le jeune Maurice Miard, de La Mure, sur lequel il fallut tirer trois fois pour l'achever. Le iG, David, ce vieillard énergique, dont les enfants n'étaient pas revenus, et que la cour prévôtale n'avait ( ondamné qu'en sollicitant pour lui la clémence royale, fut envoyé à l'échafaud. 11 mourut avec le môme courag"e que ceux qui l'y avaient précédé, en criant comme eux, d'une voix retentissante : Vive la France ! Vive l'Empereur !

Didier, qui s'était enfui dans la montagne el qui avait gag"né la Savoie, y fut découvert et livré par les autorités sardes. Il comparut devant la cour pré- ""^tale avec beaucoup de dignité et de fermeté. Il re-

fusa jusqu'au bout de s'expliquer sur ses moyens d'action, tout en prétendant que le mouvement aurait eu la plus g-rande étendue, qu'il aurait g"ag"né Lyon, et entraîné la chute des Bourbons. Il fut exécuté à Grenoble, le lO juin. Il était la ving-t-cinquième victime de cette sinistre aventure dont le retentissement fut énorme sous la Restauration (i).

(( Il faut reconnaître, dit Pasquier, qu'il y a des moments où la manie de conspirer devient pour certains hommes une sorte de maladie qui, presque toujours, malgré les catastrophes, est contagieuse. La conspiration Didier a non seulement enfanté celle qui éclata à Lyon, en 1817, mais elle a encore été le premier g'erme de tout ce qui a été tenté dans ce g-enre pendant les années subséquentes. » {Mémoires, iv, pag-e 116.)

Si cette maladie, pour parler comme Pasquier, qui était alors ministre de la justice, fut contagieuse pendant quelques années, c'est que la police mit une

(1) La famille de Didier ne fut pas oubli(''e par Louis-Pliilippc. Son fils aîné, Louis Didier, devint, après i8.'5o, jiréfel de la Somme, conseiller d'Etat, secrétaire-général du ministère de 'inlérieur. Mais ses compatriotes ne lui ont pas pardonné l'équivoiiue pour laquelle il avait compromis et perdu tant de braves jjens. Il y a quelques années, à Grenoble, lorsque je lisais les détails de cette histoire, sans me douter que je la raj)pellerais un jour, j'allai visiter au cimetière la tombe de Didier. Elle était livrée au plus complet abandon.

Au cimetière Montparnasse, à l'aris, la tombe des sergents de la Rochelle est entourée d'un culte touchant, et elle est toujours lleuric. Il y a un enseignement (l;ins ce conirasie.

déplorable sollicitude à l'entretenir et à la propag-er. Sa main n'apparaît pas dans les événements de Grenoble en 1816, mais c'est elle qu'on retrouve dans les affaires de Bordeaux et de Lyon, en 1817.

Le 6 mai 1817, la cour d'assises de la Gironde se réunit en session extraordinaire pour connaître d'un complot ayant pour but de détruire le g-ouvernement légitime, de chang-er l'ordre de succession au trône et d'exciter les citoyens à s'armer les uns contre les autres .

L'acte d'accusation du procureur g-énéral déclarait qu'il résultait des pièces et de l'instruction « que ces hommes, qui entrevoyaient dans le trouble et le déchirement de leur patrie un moyen d'échapper à la détresse ou à l'obscurité, avaient conçu l'affreux projet de replacer la France sous un joug" odieux.

Sur la foi d'un aventurier, sans autre g-uide qu'une imprévoyance aveug-le, sans autre lien de rapproche ment que leur haine commune contre le souverain lég-itime, ils n'ont pas balancé de s'en^-ag-er dans ce complot criminel.

C'est à Bordeaux qu'était placé le foyer de la conspiration ; c'est dans cette ville que devaient éclater les premiers mouvements. Le plan des conspirateurs était de réunir par une association secrète les mécontents, les ennemis du g-ouvernement, les partisans de Buonaparte ; de former en diverses autres parties

du royaume des sociétés animées des mêmes sentiments^ dont les opérations se combineraient avec celles des conjurés de Bordeaux.

«On devait org-aniser une armée prête à ag-ir dans l'intérieur, recomposer les autorités civiles et militaires d'hommes dévoués au parti, et rétablir le pouvoir suprême dans les mains de l'usurpateur ou de son fils. » {Moniteur, mai 1817.)

Ce complot était tout bonnement l'ouvrage d'un policier nommé Randon, qui s'était proposé de faire renaître à Bordeaux l'aflaire des Patriotes de Paris, mais qui se laissa prendi-e à son propre pièg-e, et périt avec ses victimes. Juste retour des choses d'icibas.

Randon avait servi dans la police de Fouché, avant de passer dans celle de M. Decazes. Il avait accompag-né Napoléon à l'île d'Elbe ; puis il avait vécu d'un emploi dans les douanes, trop modeste sans doute pour son ambition, car il le quitta, en août 181G, pour se livrer à ses combinaisons politiques dans le sud-ouest, et principalement dans la Gironde.

Il se donnait pour un ancien mameluk, du nom d'Ali-Bey, prenait le titre de lieutenant de l'empereur, de g-ouverneur en chef de l'org-anisation g'énérale, et devant dépareilles inventions on ne sait ce qui étonne le plus, de l'aplomb de ces intrig-ants ou de l'aveug'lement de leurs dupes. Il travaillait A org-ani-

LES 1>REMIERS COMPLOTS «3

ser une armée, formait des cadres de régiments, fabriquait des cartes correspondant à ces cadres, les distribuait, et surtout les faisait distribuer.

Le timbre de ces cartes portait les lettres V. N. [vive Napoléon). On lisait aux quatre ang-les des caractères qui signifiaient le gouvernement général, corps impérial, partisans. 11 entretenait des correspondances avec les autres associations du royaume qui devaient agir de concert avec celle de Bordeaux; bref, il était la cheville ouvrière du complot.

Pendant qu'il préparait ainsi, sous l'œil bienveillant des autorités locales, un fictif 20 mars, Randon devait adresser ses rapports à un commissaire central de police établi à la Rochelle. Tout à coup ses rapports cessèrent. S'était-il laissé aller au remords^, ou plutôt au plaisir de conspirer pour son compte ? L'autorité, inquiète, décida son arrestation et celle des adhérents qu'il avait réussi à recruter. C'est ainsi que furent renvoyés devant la cour d'assises de la Gironde 28 accusés, dont les principaux étaient, avec Randon (Laurent-Frédéric- Ermel), 24 ans, né dans la Seine-Inférieure, ancien lieutenant des douanes ; Maury, tisserand, domicilié à Béziers, et agent de Randon dans cette région ; Theron, officier en non-activité, qui s'était occupé de distribuer des cartes ; Bedrine, capitaine d'étatmajor en inactivité, qui travaillait à l'organisation

d'uu régiment Je cavalerie légère, dont il avait accepté le commandement ; Brunet, officier à la demi-solde, charg-é de former un régiment à Langon ; Tardy, sous-lieutenant en retraite, charg-é également de lever un régiment ; Cassairjne fils, praticien à Sainte-Foy, chargé de réunir les confédérés du pays et de former les cadres de trois régiments; Lhote, ancien sapeur du génie, distributeur de cartes ; etc.

Les débats se prolongèrent pendant quinze jours sans grand intérêt. Les plaidoiries terminées, le président dit dans son résumé :

« Après les tempêtes politiques, qui pendant un quart de siècle ont désolé la France et déchaîné toutes les passions, on doit s'affliger sans doute mais non s'étonner de ce qu'il existe encore des hommes à qui une longue habitude de troubles et de licence a fait considérer comme un fléau le régne de l'ordre et de la paix; à qui l'obligation honteuse de rentrer dans la classe d'où le hasard les fit sortir fait déplorer comme une injustice la réduction des emplois que le projet insensé d'envahir le monde avait pu seul faire créer. Etc. »

Le 23, la cour rendit son jugement. En vertu des articles 87, 88, 89, 92 du Gode pénal, il condamnait six des accusés, Randon, Maury, Lhote, Bedrinc, 1 héron et Ca.s.saigne, à lu peine de mort; l\aadou

réclama alors le bénéfice de l'article io8 du même Code qui accordait l'impunité au révélateur. La cour lui en refusa l'application.

Les condamnés se pourvurent en cassation. Le pourvoi fut rejeté le 19 juin. Toutefois, la peine de mort prononcée contre Maury, Lhote et Theron fut commuée en ving-t ans de travaux forcés. Les autres furent exécutés à Bordeaux, le 6 juillet, au g-rand désespoir de Randon, qui ne cessa de protester jusque sur l'échafaud, en invoquant son titre de policier et ses répug'nants services.

Les événements de Lyon ont fait plus de bruit.

Le commandant militaire de Lvon (19^ division) était alors le lieutenant-g-énéral Canuel^ un des plus tristes personnag-es de ce temps, avec le g-énéral Donnadieu, et plus méprisable que Donnadieu. Après tout, celui-ci était un brave soldat qui avait payé de sa personne sur les champs de bataille de la République et de l'Empire, aux armées du Nord, d'Allemagne et d'Espag-ne. Dans l'affaire Didier, il s'était retranché derrière les ordres de M. Decazes. Mais Canuel n'avait fait la g-uerreque deux fois et en Vendée, en 1793 et en i8i5. En 1793, sous les ordres du général Rossig-nol, il y servait la République, en la déshonorant par ses cruautés. En i8i5, associé à Henri de La Rochejaquelein, il y servait les Bourbons peu honorés d'un pareil appui. Il avait alors pour adver-

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