Les comptes d'un grand couturier parisien du XVe siècle
Tout le monde sait que, jusqu'à une époque assez récente, beaucoup de chartes et de manuscrits sont devenus la proie des relieurs et ont été employés par eux, en lanières plus ou moins larges, tant sur le dos que sur les coins de leurs volumes, lorsqu'ils n'ont pas servi à en recouvrir complètement les plats. A une date plus ancienne, les plats eux-mêmes ont été, quelquefois, formés par la juxtaposition de papiers divers et de feuillets arrachés à des cahiers ou à des registres.
Cet emploi barbare a eu comme conséquence la destruction d'une grande quantité de documents précieux, mais comme il est peu de maux dont il ne sorte quelque bien, cet emploi a, en même temps, permis la conservation, généralement très fragmentaire, de pièces intéressantes qui auraient été, sans cela, irrémédiablement perdues.
Aussi, l'attention des bibliothécaires et des archivistes est-elle, depuis longtemps, attirée sur les anciennes reliures; et longue serait la liste — toujours ouverte, d'ailleurs — des trouvailles dont leur examen a été l'occasion.
Toutes les périodes de l'histoire en ont profité. Il semble, toutefois, et cela n'a rien de surprenant, que l'histoire de Paris et l'histoire de l'imprimerie en aient particulièrement bénéficié'. Paris a toujours été le principal centre intellectuel de notre pays. Les relieurs y ont été plus nombreux que dans aucune autre ville ; et il
I. Cf. L. Delisle, La Bibliothèque d'Anne de Polignac et les origines de V imprimerie à Angoulême, dans Mélanges de paléographie et de bibliographie. Paris, 1880, in-8°, p. 3o5.
est assez naturel de constater qu'ils aient, d'abord, utilisé les papiers qui provenaient de l'industrie, dont ils étaient les serviteurs immédiats, ou de la ville dans laquelle ils exerçaient leur commerce.
On pourrait en citer de nombreux exemples. Mais il suffira de rappeler ici que c'est dans un cartonnage que M. Léopold Delisle a trouvé, parmi d'autres documents, les fragments si curieux du Journal d'un commis de librairie parisienne de l'extrême fin du XV^ siècle, qu'il a publiés dans le tome XXIII de nos Mémoires * .
Les comptes dont il va être question doivent leur conservation à ce même emploi fâcheux. Ils viennent, en effet, d'un lot de papiers, retirés de vieilles reliures par les soins de notre collègue et ami, M. W. Viennot, que le Département des imprimés a récemment transmis au Département des manuscrits 2. Leur état matériel laisse beaucoup à désirer. Avant d'être placés dans le sépulcre qui les a si heureusement rendus, ils ont subi des mutilations et des détériorations irréparables. Très peu de feuillets sont complets, et plusieurs se trouvent réduits à l'état de bandes étroites. Sur presque tous, l'encre a pâli, lorsque les manipulations dont ils ont été l'objet ne l'ont pas fait partiellement disparaître. Aussi, leur lecture n'a-t-elle été, plus d'une fois, possible qu'après la prudente application d'un réactif. Quelques passages sont, enfin, restés douteux ou illisibles. Malgré leurs lacunes et leur mauvais état, ces comptes n'en sont pas moins fort intéressants, parce qu'ils appartiennent à cette catégorie trop peu abondante de documents qui renseignent, avec précision, sur l'économie domestique et sur la vie privée.
Ce sont, en effet, les comptes d'un grand couturier parisien de la première moitié du xv^ siècle, appelé Colin Gourdin 3, de son vrai nom et de son prénom, mais plus communément désigné, d'après, sans doute, son pays d'origine, sous la dénomination de de Lormoyc*. Ces comptes sont, en outre, l'un des rares spécimens — et, en tout cas, le plus considérable qui ait été signalé jusqu'ici, pour cette période relativement ancienne — de la comptabilité d'un commerçant parisien.