‹ Les conciles générauxChapitre 9 sur 20 · I- CONCILE DE iSm i · texte numérisé non relu

I- CONCILE DE iSm i

mais les Etats avaient aussi la leur ; et cette religion publique, sociale, était celle de Jésus-Christ. Monarques et nations partageaient la même foi, adoraient le même Dieu, s'agenouillaient devant le même autel, s'inclinaient, dans le sentiment d'une commune soumission, sous les décisions de l'Eglise. Pour eux les Conciles étaient une institution tout ensemble divine et salutaire ; et lorsque de grandes calamités ou de grandes erreurs bouleversaient leurs royaumes, les princes, autant par sentiment de piété que par prudence politique, suppliaient Rome de rassembler les Evêques, afin de faire sortir de ces saintes réunions la lumière, la concorde et la paix dont les peuples avaient besoin. On conçoit qu'avec de telles dispositions le Saint-Siège les invitât à se rendre dans les Conciles ou à s'y faire représenter. Ce n'est pas certes qu'on ait toujours eu à s'applaudir de leur présence ou des discours de leurs ambassadeurs. Mais enfin le principe qu'ils personnifiaient comme princes, comme gouvernements, n'était pas celui de l'indifférence religieuse ; c'était celui de l'Etat ayant un symbole officiel, exclusif, reconnu, consacré, protégé par la constitution comme par les lois; et ce symbole était le symbole catholique. Avec ce caractère, c'est-à-dire chefs ou délégués de gouvernements croyants et croyants eux-mêmes, on trouvait tout naturel de les admettre

dans ces grandes réunions d'Évêques où se débattaient les intérêts de l'Église, dont ils étaient lés enfants dociles et les défenseurs dévoués. Tout au moins on ne voyait pas en eux l'athéisme se mêlant des choses de la foi. Mais maintenant en serait-il de même? Les Souverains isolément pris peuvent être chrétiens. Mais avec les idées modernes ils n'ont plus le droit de l'être comme souverains ; dès qu'ils montent sur le trône, ils sont tout et ils ne sont rien; leur gouvernement doit tenir la balance égale entre le oui et le non, entre les ténèbres et la lumière, entre Jésus-C4hrist et Bélial, dès que Bélial et Jésus-Christ ont l'honneur d'être reconnus par l'État. Qu iraient-ils faire alors dans un Concile, quand leur présence seule y serait la négation de l'Evangile, par là-même qu'elle n'en serait pas l'affirmation? Et quand chaque discussion les mettrait en présence d'erreurs qu'ils seraient forcés d'absoudre, de dogmes auxquels ils n'auraient pas le droit d'adhérer, d'une Église et d'un Pontificat dont l'autorité ne devrait pas dépasser, à leurs yeux, celle des Pasteurs protestants ou celles de Marabouts d'Algérie? Certes, une invitation devant conduire à ce résultat, seraitelle bien opportune?

Autre considération. Les gouvernements n'ont jamais peut-être parlé plus qu'à notre époque de la distinction du temporel et du spirituel, de la politique et

CONCILE DE d869 153

de l'Eglise. A les entendre revenir si fréquemment sur ce principe, on inclinerait naturellement à croire qu'ils le traitent avec un respect inviolable. Et pourtant, chose étrange ! depuis soixante-dix ans, ils ne cessent de faire, en maîtres, en conquérants, des irruptions dans ce domaine de la théologie qu'ils déclarent ne point leur appartenir. En 17S9,* on n'a pas seulement inauguré*de nouvelles formes sociales, on a proclamé, par la fameuse Charte des droits de l'homme, une doctrine et, comme on dit, ûq^ principes qui plongent par cent racines dans la philosophie et la théologie. Toutes les théories modernes sur les droits de l'Etat, sur le mariage civil, sur les congrégations religieuses, sur les biens ecclésiastiques, sur les limites où s'arrêtent les prérogatives du Saint-Siège, sur les concordats^ sur les articles organiques^ toutes ces choses, comme les. principes de 89 dont elles ne sont que les conséquences et l'application, rentrent manifestement dans les attributions de la théologie. 11 est possible qu'elles y pénètrent comme le glaive dans le cœur de celui que perce sa pointe meurtrière, c'est-àdire sans le savoir. Mais qu'on s'en doute ou qu'on ne s'en doute pas, elles sont théologiques avant d'être politiques ; elles appartiennent à l'Église avant d'être à l'État. Et cependant l'État, après s'être emparé de ces

questions, les surveille comme un trésor réservé. Il ne .

permet aux Évêques ni de les tranclier comme l'entend leur conscience, ni de contrôler ses propres jugements. C'est là le spectacle que nous offrent en ce moment presque tous les États du monde. Il est évidemment impossible au Saint-Siège de reconnaître cette compétence contre laquelle il a constamment protesté ; et en n'appelant que les Evêques au Concile, il me semble déclarer, indirectement au moins, qu'à eux seuls il appartient de résoudre les grands problèmes tranchés si hardiment, à notre époque, par les doctrines d'Etat.

Au reste, si le Saint-Siège a cru ne devoir pas inviter les Souverains dans la Bulle de convocation, ce n'est pas une preuve qu'il ne les invitera point plus tard. Dieu seul peut lire pleinement dans les profondeurs de délicatesse et de générosité que cache en soi la grande âme de Pie IX. Comme il a des inspirations de force pour surprendre, il a aussi des inspirations d'amour pour étonner le monde.

De la réserve observée par Pie IX vis-à-vis des gouvernements, on ne peut conclure davantage qu'il aspire à séparer l'Église de l'État. En principe, le Syllabus a démontré que le Saint- Père condamne cette séparation; comme ses prédécesseurs, il a déclaré que l'Église et l'État doivent se donner la main; que c'est là Pordre voulu de Dieu qui est l'auteur de

l'un et de l'autre; et que tenter de rompre cette économie providentielle, c'est tout simplement essayer de désunir l'âme et le corps pour les emprisonner chacun dans une existence solitaire (1). En fait le Saint-Siège n'a jamais ni provoqué ni consommé la séparation. Quand l'État s'est permis de professer des doctrines ou d'accomplir des actes contraires à la foi révélée ou aux droits de l'Église, le Saint-Siège a dû protester : l'État alors a pu se mettre à l'écart; mais c'est par sa faute : la responsabilité de la séparation retombe sur lui seul. Autre hypothèse. Si le Saint-Siège prend une mesure dans la limite des attributions qui n'appartiennent qu'à lui, et cela sans avoir consulté les gouvernements qui n'ont sur la question ni droit ni compétence, peut-on l'accuser de faire par cette démarche acte de séparation ? Non sans doute; il fait tout simplement acte de vie propre et de légitime indépendance. Telle a été précisément la conduite de Pie IX. Maître et seul maître de convoquer le Concile, il a fait usage de cette prérogative sans ad« mettre personne à en partager l'exercice avec lui. Mais ce coup d'autorité n'emporte nullement la rétractation de ses doctrines antérieures sur l'union nécessaire de l'Église et de l'État; et pour ôter jusqu'au moindre motif d'en douter, il conjure les Souverains de pro- (1) Syllabus, prop. lv.

léger et de favoriser le Concile général, non-seulement pour le bien de l'Église, mais encore dans l'intérêt de leurs Etats eux-mêmes. Ainsi c'est à tort qu'on lui décerne l'étrange honneur d'avoir rompu le faisceau : il a, d'une part, agi dans la plénitude de sa suprême et inaliénable liberté, et d'autre part, il reste attaché aux puissances par le lien des hautes bienséances qu'il observe à leur égard, et par le confiant appel qu'il adresse à leur bonne volonté pour une cause qui est aussi la leur.

Et voilà ce que n'a pas assez compris un ministre anglican qui s'est permis de faire à Pie IX, dans une réunion de pasteurs réformés, la plus injuste et la plus inconvenante leçon. C'est le doctçur Wordsworth, ancien chanoine de Westminster, ancien archidiacre, auteur du Theophilus Anglicanm et récemment nommé évêque de Lincoln. Dans une allocution prononcée le 20 septembre 1868 sur le futur Concile, il a dit : « En convoquant le nouveau Concile, l'Évêque de Rome, met au défi l'autorité de tous les souverains de la chrétienté ; il se place au-dessus d'eux..., il s'arroge le droit de commander aux sujets de tous les souverains de la chrétienté de quitter leur pays, de se rendre près de sa personne et d'y rester (les sessions du Concile de Trente ont duré 12 ans!) jusqu'à ce qu'il juge convenable de les renvoyer. Si donc un sou-

verain a besoin des services de ses sujets, il doit renoncer à ses droits, et céder son autorité sur eux h l'autorité supérieure de TÉvêque de Rome. En un mot, par cet acte, l'Évêque de Rome foule à ses pieds les pouvoirs de tous les souverains du monde chrétien (1). »

Par une erreur facile à concevoir dans un dignitaire protestant du temple de Westminster, M. Wordsworth confond la constitution de la véritable Église catholique et romaine avec celle de l'Église anglicane, faussement surnommée catholique. Dans l'Église anglicane, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel sont réunis dans la même main ; pour elle, le pape c'est le roi; et quand il parle, quand il commande, les évoques sont obligés de lui obéir non- seulement comme citoyens mais encore comme évêques; ils sont ses sujets dans l'ordre religieux comme dans l'ordre civil et politique. Pour l'Église catholique, il n'en est pas de même; sa doctrine à elle proclame la distinction formelle des deux puissance et leur indépendance réciproque. Dans l'ordre purement temporel, les Souverains sont maîtres; mais dans l'ordre spirituel, le

(l) Le Futur Concile : Extrait d'une alloculion prononcée dans une réunion du Clergé anglican, le 20 septembre 1808, par le docteur Wordsworth, chanoine de Westminster et archidiacre, récemment nommé Evoque de Lincoln. — Paris, Kugelmann, 27, rue des Jeûneurs, 1868.

dS8 LES CONCILES GENERAUX

Pape ne relève que de lui-même et de Dieu ; sa dignité le place sans usurpationj même au-dessus des Empereurs, et tant qu'il se renferme dans les objets de sa compétence et dans les limites de son droit, ses ordres et ses décrets ne sont nullement un défi jeté aux souve^^ains des nations. Voilà précisément tout le crime de Pie IX; cette convocation d'un Concile dont il s'est rendu coupable est un acte de l'ordre spirituel; en l'accomplissant, il n'est pas sorti de la sphère auguste où Dieu l'a placé, sur un trône qui domine même celui des Rois; il a fait usage de son autorité sans fouler aux pieds celle de personne, pas plus que les princes de la terre ne fouleraient la sienne par une mesure qui n'excéderait pas les bornes de leurs attributions régulières et légitimes.

Il ne faut pas dire que le Pape peut alors priver sans terme un souverain des services de ses sujets. Un très-grand nombre d'évêques dans nos missions lointaines, en Chine, en Cochinchiiie, au Japon, au Thibet, ne sont pas les sujets des puissances dont ils habitent le territoire; ceux-là peuvent évidemment répondre à l'appel de Pie IX sans l'inconvénient dénoncé par l'archidiacre de Westminster. Plusieurs autres vivent sous des gouvernements qui les traitent à peu près comme de simples particuliers : la liberté de voyager et de résider au dehors leur est acquise comme à tous

CONCII.E DE 1869 150

les citoyens et aux mêmes conditions : encore une classe d'évêques auxquels le reproche du docteur Wordsworth ne saurait s'appliquer. Dans les royaumes où le régime des Concordats est établi, quand les Souverains présentent à Rome des sujets qu'ils ont élu pour l'épiscopat, il est bien entendu que si le Vatican les accepte, c'est avec la réserve qu'ils seront en droit d'aller au Concile lorsqu'ils y seront appelés; sans cette faculté préalablement garantie, le Saint-, Siège refuserait de les préconiser : ici encore l'excès de pouvoir dont s'indigne le chanoine de Westminster ne trouve pas sa place. Ainsi ces souverains privés des services de leurs sujets par la convocation du Concile ne sont qu'un vain fantôme, entrevu par l'œil trompé de M. le chanoine à travers les épaisses vapeurs qui pèsent sur la Tamise.

Enfin, M. le chanoine devrait bien se pénétrer de trois grands faits : c'est, d'un côté, que les évêques ne sont pas des fonctionnaires attachés comme des préfets ou des généraux au service d'un gouvernement. C'est, d'un autre côté, que, si des Souverains avaient un véritable et urgent besoin d'un Évèque pour quelque grand service à leur rendre, le Pape n'hésiterait pas à dispenser de l'assistance au Concile le prélat dont les Princes réclameraient l'indispensable concours. C'est en troisième lieu, que s'il est conve-

iGO LES CONCILES GÉNÉRAUX

nable, sinon obligatoire, de prévenir les Souverains de l'appel fait aux Évêques, Pie ÏX a satisfait à ce devoir avec autant de dignité que de respect dans la Bulle même de convocation. Et c'est ainsi que les pieuses colères de M. Wordsworth sont convaincues de n'être qu'un orage faisant explosion dans le vide. Voilà pour ceux que Pie IX n'apas invités au Concile.

§ VI. — Quels sont ceux que le I*ape a Invités au futur Concile ? — Réfutation du' D*^ IVordswortli et des autres dissidents*

Quels sont ceux maintenant qu'il a convoqués?

Ce sont d'abord tous les évêques catholiques et tous ceux qui de droit ou par privilège doivent prendre place au Concile. Inutile de citer le texte de la bulle pontificale; tout le monde le connaît (1).

Le souci de notre dignité tourmente ici le chanoine anglican, qui se préoccupait si vivement tout-à-l'heure de la*dignité comme des droits des Souverains. Dans notre simplicité, nous nous figurions que le Saint-Père avait daigné traiter avec les égards les plus exquis ceux qu'il appelle ses Vénérables Frères. Avant d'ar-

(1) Bull, y^terni Patris, ix, x.

rêlér définitivement le projet du Concile il avait bien voulu leur en communiquer le désir comme pour provoquer en réponse l'expression de leurs propres pensées. Même avant cette ouverture solennelle, il avait fait écrire à un certain nombre d'évêques pour obtenir leur avis sur cette grande entreprise ; c'est lui-même qui nous l'apprend dans son admirable allocution aux prélats réunis pour le dix-huitième centenaire de la mort de saint Pierre (1). C'était à nos yeux un premier témoignage de déférence, puisque nous étions invités par notre Chef et notre Père à manifester nos appréciations sur l'opportunité du Concile. Et quand les cinq cents évêques rassemblés, en 1867, autour du Souverain- Pontife, eurent déclaré qu'ils applaudissaient du plus profond de leur âme à son dessein comme à une inspiration du Ciel (2); quand ils eurent ajouté qu'il leur serait doux de voir le Concile désiré inaugurer ses opémtions sous les auspices de la Vierge immaculée (3), il accueillit avec un empressement mêlé de grâce et presque de reconnaissance l'indication de ce vœu filial (4). Le 29 juin de l'année suivante, pa-

(i) Allocutio habita in consistorio socreto, die xxvi junii 1867, p. ix.

(2) Annuat Deus iiuic tao proposito, cujus ipse tibi menteni inspiravit. — Adresse des Evêques, — 1'' juillet 1867, p. 6.

(3) Adresse, ut supra, p. 7.

(/i) néponse de Pie IX à l'adresse des Evêques, le 1" juillet 1867.

raissait la Bulle de convocation, et là que nous élaiU il donné de lire? C'est que Pie IX tenait à voir une fois de plus les évoques du monde tout entier rangés autour de son trône, non pas pour les écraser de son autorité, non pas pour leur imposer brutalement et sans examen ses propres décisions, mais d'abord afin de s^'édifier de leur ardent amour pour l'Eglise et de leur sollicitude pleine d'anxiété pour le salut des âmes, et puis pour utiliser leur sagesse, leur doctrine, leur érudition ; pour s'aider de leurs communications et de leurs conseils, et fixer avec eux les remèdes les plus propres à guérir la chrétienté des calamités sans nombre qui la dévastent et la déshonorent (1). Tous ces procédés et mille autres que nous pourrions signaler encore nous avaient semblé pleins de déférence ; Nous les estimions véritablement dignes de celui qui se nomme par une appellation si touchante le Servileur des Serviteurs de Dieu, et si déjà nous étions partis pour Rome à sa voix, nous n'aurions jamais soupçonné que nous y fussions allés en esclaves.

Mais voici que M. le chanoine Wordsworth nous fait une révélation cruelle : « Il est nécessaire que les membres d'un Concile général soient libres ; autrement leurs votes seront sans aucune valeur ; ils seront nuls... Or, peut- on considérer aucun membre du nou-

(1) Bull. ^Eterni Patris, p. vu.

veau Concile de Rome comme des hommes libres ? lis sont tous liés par un serment... N'y a-t-il... pas lieu à croire qu'à moins de renoncer à ce serment impie (ce que Dieu veuille !) les membres du Concile arriveront à Rome en véritables captifs, pieds et poings liés ? l'Evêque de Rome les flattera en vain de la douce illusion qu'ils prennent place dans la barque de saint Pierre; ils n'y seront que comme des galériens enchaînés à leurs bancs (1) . »

M. l'archidiacre de Westminster a vraiment, d'une part, trop peu de logique et de raison, d'autre part, beaucoup trop de compassion pour notre liberté soidisant compromise. « Il faut que les membres d'un Concile général soient libres. » Point d'équivoque. Il faut que, dans le sein du Concile et dans le cours de ses travaux, les membres dont il se compose soient libres de toute intimidation matérielle, de toute menace de la force, de toute pression de la violence et du glaive ; la chose est évidente. L'Eglise et Rome sont les premières à le proclamer; tout le monde sait l'énergie avec laquelle elles protestèrent contre les brutalités de Dioscore dans le brigandage d'Ephèse. Jamais ni l'une ni l'autre ne se rendirent et ne se rendront coupables de semblables horreurs dans un Concile général ; la présence de r Esprit-Saint les y rendrait impossibles.

(1) Le futur Concile, ut supra, p. 10 et H.

Mais un serment détruit-il la liberté dont un témoignage a besoin pour être admissible et peser de son poids naturel dans la balance? Et non sans doute. Parce que les témoins prêtent serment devant les tribunaux de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, cessent-ils d'être libres? Parce que des magistrats ont juré de rendre la justice conformément à l'équité et à la loi, ont-ils perdu par là-môme leur liberté? La déposition des premiers et les arrêts des seconds sont-ils frappés de nullité par leur serment? Le serment n'en est-il pas, au contraire, la plus haute garantie? N'est-ce pas lui qui fait l'espoir ou la terreur des prévenus et la sécurité de la conscience publique?

Et pourquoi n'en serait-il pas de même des évoques? Dans les Conciles, ils sont témoins de la foi de leurs Eglises : pourquoi trahiraient -ils alors la vérité précisément parce qu'ils ont juré de ne pas la trahir? Dans les Conciles, ils sont juges de l'erreur; pourquoi la condamneraient-ils à tort précisément parce qu'ils ont juré de ne la condamner qu'avec la plus scrupuleuse justice? M. Tarchidiacre de Westmister a de singulières façons d'apprécier les choses. La poésie lui vient en aide pour les exprimer. Voyez-vous ces pauvres évêques se rendant à Rome et entrant au Concile du Vatican, en véritables captifs^ pieds et poings liés, chargés de leurs serments comme d'une

lourde et humiliante chaîne? A qui les compareronsnons dans cet état de servitude honteuse? Regardez ces maréchaux de France ! Regardez ces généraux qui marchent à leur suite ! Le Souverain dont ils relèvent les a convoqués; il tient à les réunir dans un Conseil de guerre. Vous croyez que ce sont de fiers soldats, accomplissant, à la voix de leur prince, un acte d'hommes libres qui les honore. Vous vous figurez sans doute encore que,vieinis ou illustrés pour la plupart dans ce rude mais glorieux métier des armes, ils pourront, appuyés sur leur expérience, sur leurs études et au besoin sur leurs victoires, jeter d'utiles lumières sur les questions spéciales qui leur seront soumises. Erreur profonde! Ces guerriers illustres sont liés par un serment au chef de l'Etat ; grâce à ce serment, ils arriveront au Conseil de guerre, en véri^ tables captifs^ pieds et poings liés et par là-même incapables d'exprimer une opinion sage, compétente, autorisée, dans les débats qui vont s'ouvrir. Et si vous supposez que ce Concile militaire, augmenté de tous les officiers supérieurs de la marine liés par les mêmes serments, se tienne en mer sur un vaisseau de l'Etat, la situation de ces infortunés sera bien plus déplorable. C'est en vain que le Monarque les flattera de la douce illusion quils prennent place dans un palais d^honneur ; ils n'y seront que comme des galériens attachés

iOO LES CONCILES GÉNÉRAUX

à leurs bancs (1). Et voilà le sort des évêques catholiques appelés à Rome ; n'est-il pas bien digne de larmes? •

Au lieu de se préoccuper avec si peu d'à- propos de notre liberté, le docteur Wordsworth ferait bien mieux d'avoir plus de sollicitude pour celle des évêques anglicans. Ce trésor devrait lui être d'autant plus cher que le voici maintenant évêque lui-même. Le serment àe suprématie, établi, sous Elisabeth, en 1559, par décision du parlement, accepté d'enthousiasme par l'archevêque Parker et sanctionné par le Synode de Londres en 1562, est-il par hasard aboli? Et ce serment, s'il subsiste encore, laisse-t-il aux évêques anglicans une liberté comparable à celle des évêques catholiques? Si le texte dont il est formé semble faire quelque réserve en faveur de leur indépendance, les Commentaires et les rigueurs de la pratique ne l'ontils pas fait et ne la font-ils pas encore disparaître? Pour les décisions dogmatiques, pour les règlements disciplinaires, pour les prescriptions liturgiques, aujourd'hui comme par le passé, ne sont-ils pas pleinement à la merci du pouvoir royal (2)? Ne l'a-t-on pas vu,

(1) Le futur Concile, ut supra.

(2) Voir sur cet objet l'ouvrage ayant pour titre :

An inquiry into the principlcs of Church-Authority ; or reasons for recallin.y my subscriplion lo the royal Supremacy, hy Revy 11. J. WlLBEllFOllGE, M. A. London 185/|.

CONCILE t)E 1869 d67

sans remonter bien loin, clans la grande question du baptême et dans la fameuse affaire du docteur Colenso ? iNous autres, évêques catholiques, nous ne connaissons aucun seraient qui nous soumette à cet esclavage. Et si la délicatesse épiscopale et la politesse française nous peruiettaient de retourner contre la hiérarchie à laquelle le docteur Wordsworth appartient, les comparaisons outrageantes dont il nous fait les honneurs, nous dirions que les galériens enchaînés ci leurs bancs n'existent que dans ce vaisseau désemparé de l'Eglise anglicane, qui, chaque jour, s'enfonce d'un nouveau degré dans les eaux troublées de la Tamise.

Ainsi, quoi qu'en aient prétendu les injustes dédains de l'orgueilleuse Albion, les évêques catholiques ont été convoqués au Concile général par un ordre plein de convenance ; et quand ils se rendront à Rome, ils porteront, dans l'accomplissement de ce devoir, la dignité d'une conscience qui ne sacrifie rien du respect qu'elle se doit à elle-même.

Après les évêques catholiques. Pie IX a daigné convier au Concile général les évêques des Églises orientales séparées de la communion du Saint-Siège. Dès l'inauguration de son glorieux pontificat, il leur avait envoyé par delà les mers un premier cri de cœur et de rappel (1). iMalgré l'inutilité de cette in-

(1) Epist. ad Orientales: //i suprema^ die 6 Januarii, ann. 18Zi8 .

168 LES GOiSGlLES GÉNÉRAUX -

vitation, le voilà qui tend de nouveau les bras à ces enfants égarés. La circonstance d'un Concile œcuménique lui paraît opportune pour réitérer ses instances ; et s'appuyant sur des souvenirs qui sembleraient devoir être décisifs, il s'écrie avec un accent où la tendresse éclate : a Nous vous supplions, nous vous avertissons, nous vous adjurons de vous rendre au prochain Concile général, comme vos ancêtres se transportèrent d'abord au deuxième Concile de Lyon, assemblé par Grégoire X, notre prédécesseur d'heureuse mémoire, et plus tard au Concile de Florence, célébré par Eugène IV, un autre de nos prédécesseurs ; afin que les liens de l'antique charité se renouent ; que la paix de vos Pères, ce don céleste et salutaire du Christ que le temps a desséché, retrouve son ancienne vigueur; et qu'après les nuages d'une longue douleur, après la sombre et désolante obscurité d'une dissidence plusieurs fois séculaire, le soleil de l'union si vivement désirée fasse briller sur tous une sereine Inmière (1)! » On ne pouvait parler à l'Orient schismatique avec une autorité, plus doucement tempérée par l'amour.

La réponse de l'Orient a-t-elle été digne de cette

(I) Littera3 apost. ad omnes Episcopos Ecclesiarum ritus Orientalis communionem cum Apostolica Sede non habentes, die 8 scptembris 1868, p. v.

noble et touchante invitation ? Sur l'ordre du Saint- Père, cette encyclique fut portée parle vicaire-général de Mgr Brunoni au Patriarche grec schismatique de Constantinople. Mais celui-ci refusa de la recevoir, sous des prétextes impuissants à justifier cette inconvenance. Le plus grave était qu'on n'avait pas le droit de lui'citer le Concile de Florence, parce que le pacte d'union, signé dans cette assemblée par les Évêques d'Orient, n'avait pas été librement consenti par eux, mais imposé par la violence de la politique, et qu'à peine rentrés dans leur pays, ils avaient aussitôt protesté contre l'adhésion que la force leur avait arrachée. Rien de plus faux; nulle pression n'avait, à Florence, pesé sur les Orientaux; s'ils s'étaient rendus, c'était parce qu'ils avaient été vaincus avec éclat, mais sans brutalité, par la science des Latins; et si, de retour dans leur patrie, ils se retractèrent, ce fut uniquement par les intrigues de ce Marc d'Éphèse qui, n'ayant pu les empêcher de souscrire au tr£iité de réconciliation, se vengea plus tard, en les obsédant jusqu'à ce qu'ils fussent retombés dans le schisme. Voilà le vrai. Mais le Patriarche schismatique de Constantinople s'est dispensé de l'étudier aux sources pures de l'histoire; en dépit des faits, il a déclaré que le rapprochement de Florence n'avait été que le fruit de la coaction. Ce qui ne s'est pas fait alors est encore

ilO LES CONCILES GENERAUX

moins possible aujourd'-hui ; il ne touchera pas même de l'extrémité de ses doigts la lettre du Patriarche de Rome. A la suite, peut-être par l'ordre du Patriarche de Gonstantinople, le Métropolitain de Chalcédoine, les Évêques de Salonique, d'Andrinople, de Varna repoussèrent ou renvoyèrent l'Encyclique du 8 septembre. Seul, l'Évêque de Trébisonde l'accueillit avec des marques d'attendrissement et de respect. Ce vieillard ému la pressa sur son cœur; il la convrit de ses. baisers; il l'appliqua sur son front, en s' écriant : O Rome ! 0 Rome ! 0 saint Pierre ! 0 saint Pierre I Mais à ces exclamations il ne mêla pas un mot pour faire savoir s'il irait ou n'irait pas au Concile. Telle est donc ici la situation réciproque de Rome et des Églises grecques schismatiques d'Orient î le Saint-Père lésa pressées de venir recevoir au Vatican Tembrassement de la paix au milieu des Évêques 'du monde entier réunis; elles, au contraire, par une obstination sans convenance comme sans motifs, se sont dédaigneusement abstenues même de lire cette paternelle invitation qui leur était adressée.

Les laïques ont été plu.s délicats que leurs pasteurs. Grand nombre d'entr'eux ont blâmé le patriarche schismatique et les évêques dissidents qui l'ont imité, soit d'avoir répudié les Lettres apostoliques, soit d'avoir pris le parti de ne pas aller au Concile. La

raison par laquelle on explique cette résolution des prélats réfractaires est loin de leur faire honneur. (( Notre épiscopat, dit-on, en refusant d'intervenir au Concile général, donne à penser qu'il se sent incapable de soutenir la discussion contre le clergé latin (1). n

Ce malheureux Patriarche de Constantinople essaye bien de se débattre pour relever l'opinion des siens qui le condamne. Il a résolu, dans une inspiration désespérée, d'opposer Concile œcuménique à Çoncih œcuménique, Rome voudrait ramener Constantinople à l'union, Constantinople ne le veut pas; elle se propose, au contraire, de foudroyer Rome, Tonnerre impuissant comme celui de Salmonée; mais le Patriarche ne veut pas se résigner à le croire; il fera voir au successeur de Pierre ce que c'est que le successeur de Photius. Malheureusement pour lui, les dispositions qu'il rencontre dans le gouvernement turc sont moins bienveillantes que celle des Césars du Bas-Empire pour ses prédécesseurs. Fuad Pacha, l'illustre ministre ottoman qui vient de mourir, lui a fSit savoir, il y a quelque temps, que l'Église bulgare serait séparée de son obédience. La perspective de ce démembre-

(1) Voir, sur tous ces détails, les intéressants résumés de la Civiltà cattolica, volume de 1869, du n° Zi5l au n° 655. — Cose spettanti al futuro Concilio.

ment est peu faite pour l'encourager à se montrer arrogant vis-à-vis du Saint-Siège. Mais n'importe, il tient ferme ; il ne lui suffit pas de s'être donné l'honneur d'opposer aux avances du Pape un refus insolent; il veut encore obstinément faire éclater contre lui des fureurs ridicules. Quel triste spectacle que celui de ce Patriarche, d'un côté se traînant, en esclave aux pieds du Sultan, de l'autre s*efïorçant avec frénésie d'ébranler cette pierre immuable sur laquelle le Christ a bâti son Église! A quel degré d'aveuglement et d'abjection le schisme fait descendre !

Le Patriarche arménien schismatique de Constantinople a traité l'Encyclique de Pie IX avec des égards plus respectueux. Mais il a demandé du temps pour réfléchir à sa réponse; et rien, jusqu'à ce jour, n'est venu faire connaître ses secrètes intentions. Il est bien à craindre que ses longues méditations n'aboutissent aussi à un refus formel, ou du moins à un éternel silence. — Quant à l'autre Patriarche des Arméniens dissidents, celui d'Ecsmiasin, Kévork IV, il apprit, avec un courroux mêlé de terreur, et l'apparition de la lettre pontificale, et l'acccueil poli qu'elle avait reçu de son collègue de Constantinople. 11 regarda l'existence de son siège patriarcal comme menacée par ce double fait qui lui semblait le signe d'une tempête; et des hauteurs d'Erivan, cité près de laquelle il

habite, il se hâta d'envoyer à Gonstantinople un délégué, chargé de lui ménager un abri contre le péril dans les faveurs et l'appui de la Sublime-Porte. Safvet Pacha, alors ministre intérimaire des affaires extérieures, lui fit rapporter une réponse qui le laissa sans espoir : et maintenant, au lieu d'imiter l'exemple de saint Grégoire Y Illuminatew\ dont il prétend, à tort, être l'hériiier légitime; au lieu d'aller déposer l'hommage de son retour aux pieds de Pic IX, comme le grand apôtre de l'Arménie était allé se remettre lui-même et tout son peuple entre les mains de saint Silvestre P% il reste plus enfoncé que jamais dans le schisme, sans savoir si ce débris de fausse grandeur, qu'il est si jaloux de retenir, ne lui sera point arraché par quelque brusque orage.

Traduite en arménien par les soins du Patriarche catholique de Cilicie, la Lettre de Pie IX est maintenant devenue populaire. Elle a fait sur ceux qui l'ont pu lire une impression profonde par les grands souvenirs qu'elle évoque, les hautes considérations qu'elle expose, et l'onction de tendresse et de douceur dont elle est embaumée. Un certain nombre d'évêques schismatiques, appartenant au cercle patriarcal de Gonstantinople, inclinent fortement vers le retour à l'unité; quantité de fidèles sont travaillés du même désir, et la colère qu'en témoignent les évêques opi-

nis LES CONCILES GÉNÉRAUX

niâtrément rebelles ne fait que donner aux aspirations qui se jettent du côté de Rome une intensité plus ardente.

Voilà donc une seconde branche du schisme oriental glorifiant, sous deux formes opposées, l'invitation qu'elle a reçue de Pie IX: les uns l'honorent par la grossière inconvenance avec laquelle ils la repoussent, les autres par les dispositions de sympathie et de respect qu'elle leur inspire et dont ils font preuve pour le Saint Siège comme centre de l'unité (1).

Il était impossible que Pie IX, après avoir fait appel aux schismatiques des Lglises orientales, ne se retournât pas vers les hérétiques de l'Occident, pour les convier, à leur tour, au Concile œcuménique. Le ^3 septembre 1868, il l'a fait par une lettre adressée à tous les protestants et autres non-catholiques (2). Quiconque a lu ce document sait combien, en y affirmant et la divine autorité de l'Eglise, et les droits sacrés et certains du Saint-Siège, et les variations éternelles des sectes privées de ces deux ancres pour les fixer sur les flots toujours changeants des opinions humaines, le Saint-Père est attentif à ne rien dire de blessant pour les brebis égarées loin du bercail, et qu'il désire, de

(1) CiviUà cattolica, Qiiaderno l\b!\, Cose sppAtanti al futuro Concilio^ gli Armeni ed i Bulgari.

(2) Litterie Apostolicae : Jam vos omnes noveritu. — Romse, anud S. Petrum; die 13 sept. 1868.

tous ses vœux, y ramener par le Concile général.

L'hérésie n'a voulu reconnaître sa voix, ni pour celle d'un maître, ni pour celle d'un père. Presque toutes les grandes fractions du protestantisme ont déclaré qu'elles ne se rendraient pas à l'invitation de Pie IX. Et Dieu sait pour quelles raisons pitoyables ! A quoi servirait de toucher à celles qui rentrent dans les vieilles objections de la Réforme, pulvérisées depuis trois siècles? Il suffira de signaler les prétextes les plus nouveaux; ils sont dignes des autres.

Voici d'abord une réponse adressée, sans doute par des ministres de l'Église anglicane, à la lettre de convocation. (( Dans ces lettres apostoliques, dit-on, le Pontife Pie IX proclame qu'il a convoqué tous les évoques de l'univers pour le Concile œcuménique qui doit se célébrer à Piome, l'année prochaine. Puisqu'il assure qu'il a convoqué tmts les évêques, il déclare, par làmèaie, qu'il ne regarde point comme évêques ceux qu'il n^a pas convoqués. C'est là le jugement qu'il porte sur les nôtres; mais avec quelle bienveillance, avec quelle douceur, avec quelle équité, c'est ce qu'il ferait bien de nous dire (1). » — Reproche singulier!

(1) In litteris hisce apostolicis profitetur Pius Pontifex se « omnes totius orbis Episcopos convocasse m œcumenicum Concilium faturo anno Romae concelebrandum. » Cum omnes Episcopos ait a se esse convocatos, satis déclarât eos, qui a se non sint convocati, judicio suo non esse Episcopos. Hanc

176 LES CONCILES GÉNÉPxAUX

La bienveillance? Mais elle n'obligeait pas, que je sache, Pie IX à parler contre ses convictions et contre la vérité. — La douceur? Mais par quelle expression la lettre apostolique lui porte-t-elie atteinte? — L'équité? Mais elle ne consiste pas à mentir à l'histoire. — Voilà ce que la réponse anglicane aurait dû comprendre.

Elle poursuit : « Mais vous êtes hérétiques, nous dit le Pontife de Rome, vous êtes schismatiques, soit; mais lui, s'il est véritablement apostolique, il aurait dû confondre l'hérésie par la vérité, et remédier au schisme par la charité (1). » C'est précisément ce qu'il veut faire par le Concile ; dans cette assemblée sainte, si vous aviez le courage de vous y rendre, la vérité vous convaincrait d'hérésie, et la charité tenterait de cicatriser la blessure de la séparation, tandis que votre abstention vous privera de ce double bienfait. — (( Le grand Athanase et le grand Augustin, ces Évêques vraiment apostoliques, pensèrent le premier que les Évêques des Ariens qui étaient hérét'ques, le second que les Evêques des Donatistes qui étaient schismatiques devaient être appelés au Concile.

de nostris Episcopis sententiam fert; sed quam bénévole, qiiam mansuete,-quam œquo, ipse viderit.

Responsio anglicana « Litteris apostolicis » reddita « Pii Papœ IX ad omnes Protestantes aliosque acatholicos. » — Londini, Oxonii et Gantabrigiœ; apud llevhigton, 1868, p. G.

(1) Responsio anglicana, ibid. 6.

• Noble et sage opinion! Et pourquoi? Parce qu'elle avait pour but de mettre, Dieu aidant, un terme au 'schisme et à l'hérésie; et, en effet, le Dieu de vérité et de paix daigna remplir leurs vœux. Mais notre trèssaint seigneur le Pape Pie IX, car il se donne ce titre magnifique et presque divin, marche par une voie, toute différente (1). )• C'est vrai, la conduite paraît différente, mais elle n'est pas opposée. Si, au quatrième siècle, les Prélats ariens, donatistes et novatiens étaient appelés et admis dans les Conciles, c'est qu'ils étaient réellement évoques ; ils en avaient reçu la consécration certaine et le caractère authentique avant pu après leur rébellion. Et de là venait que, lorsqu'ils s'étaient réconciliés avec l'Église et avaient fait sérieusement pénitence, on les replaçait quelquefois, sans 4eur imposer de nouveau les mains, à la tète d'un diocèse à gouverner. Avec des hommes pareils, Pie IX aurait la même manière d'agir. Ne vient-il pas d'inviter les Evêques schismatiques de l'Orient, précisément parce qu*il suppose qu'au sein même du schisme ils ont gardé la succession perpétuelle du caractère épiscopal? S'il n'a pas convoqué les Évêques réformés d'Angleterre comme évêques, mais tout simplement comme protestants, c'est qu'il les considère comme n'ayant pas été validement sacrés. A ses yeux, la (1) Responsio, ut supra, 6.

chaîne apostolique est rompue pour leur ordination comme pour leur ministère. Cette question ne date pas d'hier pour le Saint-Siège; voici des siècles qu'il' l'étudié avec autant de conscience que de savoir; à mesure qu'il l'approfondit davantage il se démontre avec une certitude plus invincible que la sève et l'autorité de l'Episcopat sont taries dans le royaume d'Henri VIII et d'Elisabeth, et quoi qu'en puissent dire les auteurs de la Réponse^ les chefs religieux de l'Eglise établie peuvent être d'opulents dignitaires, ils ne sont pas de légitimes pasteurs. — Vaine excuse donc que celle de l'anglicanisme; c'est celle d'une injuste susceptibilité qui se fâche, ce n'est pas celle d'un droit méconnu qui se plaint. *

Genève n'est pas plus heureusement inspirée que Londres. Dans cette Rome du Calvinisme, la Compagnie des Pasteurs a cru devoir prendre la parole à l'occasion de l'Encyclique du 13 septembre. « La forme de cet écrit lui paraît modérée, charitable ; » elle lui sait gré de ne pas « rappeler les anathèmes dont Rome a tant de fois chargé » les Protestants. « Malheureusement, les anathèmes subsistent. Ils n'ont jamais été révoqués (1). » C'est assez du maintien de

(I) La Compagnie des Pasteurs de l'église de Genève aux membres de cette église, et à tous les chrétiens évangéliques, p. d. — Signé : Henry, modérateur; Siordet, secrétaire. — Genève, U décembre 1868, — Impriin. Bonnant.

ce jugement pour que les membres de la vénérable Compagnie se dispensent de paraître à Rome et de se présenter au Concile. Pauvre raison pourtant! Si les Protestants ont été condamnés autrefois, ce n*est ni sans examen ni sans appel à la défense. Le Concile de Trente les convia, les pressa de venir expliquer et, s'ils le pouvaient, justifier leur doctrine; on leur garantit pour le faire la plus entière sécurité. S'ils refusèrent, ce ne fut pas la faute de l'Église. On instruisit et l'on débattit la cause; ils furent frappés, et comme le dit la Compagnie des Pasteurs, les anatbèmes subsistent encore, parce qu'un tribunal infaillible ne peut jamais révoquer les anathèmes lancés contre l'hérésie ; il ne peut pas non plus retirer ceux dont il a frappé, avec l'hérésie, les révoltés qui la soutiennent, tant qu'ils n'ont pas rétracté leurs nouveautés impies. Que les Pasteurs de Genève essayent de faire purger leur contumace; qu'ils aillent demander au Concile du Vatican îa permission de prouver qu'ils furent excommuniés à tort; et cette révision de leur procès leur fera voir avec une évidence qui les accablera que leur condamnation ne fut que trop motivée, et que s'ils veulent rentrer dans la voie du salut et la région de la lumière, ils doivent se hâter de fuir la terre du Calvinisme et de l'apostasie.

Il fallait bien que Berlin parlât à son tour. Et voici

que, le h octobre 1868, le Conseil ecclésiastique supérieur de celte ville adressait à tous ses fidèles une Encyclique portant réponse à celle du Saint-Père. On n'a pas de peine à deviner que c'est une protestation contre l'acte pontifical. « Gomme dans cet écrit, dit-on, le chef d'une autre Eglise adresse en même temps aux membres de la nôtre, — et cela comme ayant autorité sur eux, comme étant également leur Pasteur suprême, — l'exhortation d'abandonner leur chère foi, fondée sur la parole inaltérable de Dieu et scellée de leur sang, de renoncer à la vérité que la bénie Réforme a regagnée pour l'Église, et à la liberté évangélique ; vu que, d'autre part, nul rapprochement sur le terrain de la vérité n'est prévu, nous repoussons énergiquement un tel procédé comme étant un empiétement injuste ; et en cela nous savons que tous les Évangéliques sont d'accord avec nous (1). » Empiétement? Et pourquoi? Si vous vous placez au point de vue catholique, l'empiétement n'existe pas, puisque le Pape est et reste le Pasteur des chrétiens baptisés errant en dehors du bercail. Si vous partez du principe protestant, l'empiétement n'existe pas davantage; en vertu de la liberté d'examen, le Pape a, pour s'adresser aux Evangéliques? les mêmes droits que les Pasteurs de Berlin ; il

(1) Citation et traduction faite par M. l'abbé Cornet. — Univers du 12 mars 1869.

est maître d'appeler les protestants au Concile autant que leurs ministres sont maîtres de les en dissuader ; et quand ceux-ci défendent à leurs ouailles d'écouter la voix du Saint-Père, ils font un acte d'inconséquente, tyrannie.

C'est ainsi que, dans ses trois grandes capitales, Londres, Genève et Berlin, le protestantisme n'a su trouver que des procédés inconvenants et de pitoyables excuses pour repousser le moyen de pacification que la charité de Pie IX avait daigné lui offrir. Pauvres aveugles ! ses ministres ne comprennent pas qu'en les conviant à l'unité, le Pontife de Rome les rappelle à la lumière de la foi qu'ils ont perdue, à la notion de la vraie morale dont ils sont dépossédés, à l'indépendance du ministère qu'ils ont abdiquée, à la dignité du caractère et de la vie dont ils n'ont plus même le soupçon, tant ils sont loin d'en avoir l'honneur. Partout livrés à la double tyrannie des pouvoirs humains, si peu respectueux pour la conscience, et de l'opinion, si changeante dans ses idées et ses caprices, ils ont fini par se façonner à ce joug bien différent de celui de Jésus-Christ, et telle est la puissance de l'illusion qu'ils s'imaginent être libres, tandis qu'ils sont tout simplement les plus complaisants et les plus humiliés des esclaves. Moins maltraités peut-être que le schisme grec de Constaritinople et de Moscou, ils ne

sont guères plus maîtres de leur enseignement ni plus jaloux de leur royauté d'homme et de chrétien, et tandis que l'Église romaine, après son Concile, pourra marcher vers l'avenir avec un surcroît de majesté noblement acquis par le Concile lui-même, eux qui auront refusé d'y venir chercher le bienfait et la gloire de l'affranchissement, continueront à traîner la lourde chaîne que leur impose le despotisme des princes, substitué à l'auguste et douce autorité du Saint-Siège.

§ VII. *— Résultats du futur Concile. — Indication sommaire de la tàcbe qu'il aura à accomplir.

Maintenant que nous avons vu ceux à qui s'est adressée la convocation, il faut chercher à pressentir quel sera le fruit de ce grand acte.

Voici d'abord, tracé par Pie IX lui-même, le cadre général des questions sur lesquelles devront porter les pensées, les délibérations et les décrets du €oncîle : c'est, peut-on dire, un cercle dont le centre doit être à Rome, mais dont la circonférence embrassera tous les mondes, u Dans ce Concile œcuménique, c'est le Saint-Père qui parle, seront examinées avec le plus grand soin et décidées ensuite les choses qui, dans ces

tetnps difficiles, touchent de plus près à la plus grande gloire de Dieu, à l'intégrité de la foi, à l'honneur du culte divin, au salut éternel des hommes, à la discipline des deux branches du clergé séculier et régulier, à leur bonne et solide initiation, à l'observation des lois ecclésiastiques, à la réforme des mœurs, à l'éducation chrétienne de la jeunesse, à la paix et à la concorde des nations. On ne s'occupera pas avec moins de sollicitude de pourvoir, aidé de l'assistance divine, à ce que tous les genres de maux soient écartés de l'Église et de la société civile; à ce que les malheureux égarés loin des sentiers de la vérité, de la justice et du salut y soient ramenés ; à ce que tous les vices et toutes les erreurs étant anéantis, notre auguste Religion avec sa bienfaisante doctrine refleurisse partout, et partout se répande et domine sur la terre, et que par elle la piété, l'honnêteté, la probité, la justice, la charité et toutes les autres vertus se tléveloppent et fleurissent pour le plus grand bonheur des sociétés humaines. Car personne ne niera jamais que l'influence de l'Église catholique et la sève sacrée de ses enseignements ne soient utiles, non-seulement pour conduire les hommes au salut éternel^ mais encore pour assurer le bien-être temporel des peuples et leur vraie prospérité, l'ordre public, la tranquillité générale, le progrès même sérieux et sain des sciences profanes,

18a LES CONCILES CÉNÉRAUX

ainsi que les faits les plus éclatants de l'histoire politique et religieuse des nations en fournissent le témoignage et la preuve avec une force dont l'évidence et la certitude égalent la perpétuité (1). » Telles sont, si j'ose parler ainsi, les grandes lignes de la tâche que doit accomplir le Concile futur. Dans ces questions fondamentales sont contenues une foule de questions secondaires se liant à tous les points de la sphère à laquelle chacune d'elles appartient. Quelles sont celles auxquelles les Pères ""s'attacheront de préférence? A quelle hauteur monteront-ils, à quelle profondeur jugeront-ils à propos de descendre? Jusqu'où porteront leurs décrets et jusqu'où leurs anathèmes? Que redendront-ils du passé, qu'introduiront-ils de nouveau dans les règles et les institutions qu'ils croiront devoir imposer à l'avenir? Dans quelle mesure enfin le souffle de l'Esprit-Saint, passant par leurs lèvres, va-t-il faire de nouveaux cieux et une nouvelle terre, pour employer l'expression figurée du prophète? Il est trèsdifficile de le deviner; il serait même téméraire de le prédire, et pour notre part nous nous reprocherions de vouloir sonder, même d'un seul regard, les saintes obscurités de ce mystère.

Mais ce que nous croyons pouvoir affirmer, sans sortir de la réserv3 que nous nous sommes prescrite,

(1) Bulle ^ terni Palris, p. vu, vni.

c'est que le Concile saura faire un travail aussi vaste qu'opportun. Chaque fois que l'Église s'est réunie clans ces grandes assises, elle a proportionné son œuvre aux besoins comme aux malheurs des temps. Au Concile de Nicée, elle n'a devant elle, comme ennemis directs, que les Ariens; un seul décret dogaiatique lui suffit pour les terrasser sans espoir de retour ; un seul mot, mais un mot dont l'apparition va remuer le monde, un seul mot, le mot de consubstantiel, résumera tous ses labeurs et vengera pour jamais la divinité du Verbe, niée par le farouche hérésiarque d'Alexandrie. Au Concile de Trente, au contraire, voici que le protestantisme est en cause. Lui s'est d'abord approprié la moelle empoisonnée d'une foule d'hérésies antérieures ; puis il a poussé plus avant ses blasphèmes. A part deux ou trois dogmes essentiels qu'il sauve tant bien que mal, il s'attaque à l'édifice entier de la révélation pour le mettre en poussière : sa négation n'est pas moins immense que son audace. L'Église à son tour reprend une à une les pierres que la Réforme a tenté d'ébranler, et les rattache par un ciment indestructible aux murailles du temple ; elle fait une exposition de foi qui correspond trait pour trait aux erreurs qu'elle voulait foudroyer. C'est la plus importante de toutes celles que nous ont léguées jusqu'au seizième siècle les Conciles généraux.

§ VIII. — Conséquences dii Concile poui* les doctrines de la libre-pensée.

Aujourd'hui, les négations de la libre^pensée sont allées bien plus loin que celles de la Réforme au seizième siècle. Aucun dogme n'est resté debout sous les coups sacrilèges de ce nouvel ennemi; il n'a pas seulement mis en pièces les dogmes révélés; il a renversé et foulé aux pieds même les dogmes naturels et philosophiques qui font la base de la raison. Plus d'âme spirituelle dans le corps de l'homme; plus d'immortalité, Plus d'autre Dieu que le Dieu hypothèse ou le Dieu tout! Plus d'autre Providence que le progrès des sciences et de l'économie politique I Plus de Christ Dieu-homme ni dans l'Évangile, ni dans l'histoire, ni dans la foi et les adorations des philosophes et des États! Plus de miracles, de prophéties, de révélation, ni d'ordre surnaturel ! Plus d'autre morale que la morale indépendante ! Plus d'Église ni pour le mariage, ni pour l'instruction des peuples, ni de près ou de loin pour le gouvernement des empires ! Que sais-je encore? Panthéisme, rationalisme, naturalisme, indifférentisme, latitudinarisme, socialisme et communisme, li-

béralisme, voilà <iomme autant de béliers dont l'esprit d'erreur s* est servi pour battre en brèche la citadelle sacrée de la doctrine chrétienne. Il est donc probable que cette classification, tracée avec autant de fermeté que d'ampleur par le Syllahus de 1864, servira de programme aux opérations théologiques du Concile prochain. Ce n*est pas que ces opinions plus ou moins fausses ou impies n'aient point été cpndamnées. Frappées d'abord par le Saint-Père, elles l'ont été une seconde fois par une double adhésion de l'Épiscopat entier aux actes pontificaux qui les réprouvaient ; mais il ne serait pas surprenant que le Concile s'en saisît à son tour, soit pour leur appliquer des anathèmes plus directs et plus précis, soit pour exposer avec une netteté plus didactique et plus rigoureuse les divers articles de nos saintes révélations, qu'elles nient ou qu'elles dénaturent. Ce serait procéder à la manière si grande et si magistrale du saint Concile de Trente ; et s'il en est ainsi, ce que nous avons le droit d'espérer ; si l'œuvre du Concile futur s'étend sur tout le front de bataille déployé par l'incrédulité contemporaine, il sera permis d'affirmer que jamais aucun monument doctrinal, dressé par les mains de l'Église, n'aura présenté ni de plus vastes proportions, ni des clartés plus radieuses à l'admiration comme à la reconnaissance des siècles. .

§ IX.. -— Conséquences du Concile sur la discipline et le droit canon.

La tâche, sinon la plus importante, du moins la plus difficile, du Concile futur sera le remaniement de la discipline ecclésiastique et du droit canon. Nous n'avons pas la présomption d'indiquer le parti que prendra l'Eglise sur ce grand sujet. On peut affirmer seulement que ses évoques auront à faire sur ce point un travail aussi étendu que compliqué. Les bouleversenients survenus, depuis trois sièles, dans les lois, les mœurs, les gouvernements et la constitution des empires, les contre-coups par lesquels ces révolutions ont atteint la législation canonique elle-même dans la plupart des Églises particulières, les concordats nombreux conclus dans cet intervalle de temps, et le régime exceptionnel qu'ils ont établi partout où ils ont régné, enfin le rationalisme qui s'est emparé du plus grand nombre des gouvernements et qui leur fait méconnaître une immense part des droits et des libertés de l'Eglise, toutes ces causes réunies ont établi dans le monde un état de choses auquel les prescriptions de

l'ancienne discipline ne peuvent suffire et qui commande des modifications et des règles nouvelles pour des besoins nouveaux. Comment répondre à ces exigences des temps actuels et de l'avenir qu'ils préparent? Gomment leur accorder ce qu'ils réclament, sans rompre trop gravement avec les usages et les pratiques des temps antérieurs? Comment l'Église pourrat-elle s'encadrer, s'organiser, vivre et se mouvoir dans cet état ambigu que la sécularisation de la société lui a fait, et qui n'est ni l'entière séparation ni la vraie liberté? Problème délicat à résourdre, surtout dans le moment de crise et de transformation que traverse le monde. Mais l'Esprit qui soufflait à Trente soufflera sur le Concile du Vatican ; et le second comme le premier produira des décrets disciplinaires non moins sages et non moins opportuns que ses décrets dogmatiques.

§ "X.. — I>e quelles lumières seront éclaîrées les questions traitées dans le Coneile?

Ce que nous pouvons encore affirmer dès à présent, c'est que l'œuvre du Concile prochain sera un travail non-seulement opportun mais éminemment éclairé.

Eclairé tout d'abord par de sérieuses préparations. Avant même que Pie IX eût fait connaître catégoriquement ses desseins aux Evoques, alors qu'il les leur avait laissé tout simplement entrevoir comme un vœu, plutôt que comme une résolution, il leur avait fait adresser une série de questions dont les réponses devaient fournir d'utiles documents au Concile s'il venait à être définitivement convoqué. Et depuis qu'il a lancé la Bulle d'indiction, à quelle activité féconde n'a-t-il pas donné le branle dans la Ville Eternelle? N'at-il pas institué sous ses yeux autant de commissions diverses qu'il existe de branches différentes dans les objets dont s'occupera la grande assemblée (1) ? Un secret inviolable pèse sur les lèvres des consulteurs dont elles se composent, et nous ignorons le programme et le résultat de leurs études comme de leurs discussions. Mais ce qui est sûr, c'est que, depuis qu'ils sont à Rome, ils ne restent pas inactifs ; c'est que dans des réunions fréquentes ils mettent en commun pour le discuter le fruit de leurs réflexions et de leurs recherches : c'est enfin que, lorsque l'heure du Concile sonnera, ces ouvriers infatigables arriveront là, les mains pleines de matériaux plus ou moins précieux qu'ils auront puisés

(1) Voir sur les titres, le nombre et le personnel de ces commissions, la Civiltà cattolica. Quaderno Z|51, p. 98 et suivantes.

CONCILE DE 1869 !9l

dans les entrailles des Ecritures et de la Tradition; et que les Evêques pourront, après les avoir contrôlées, s'emparer de ces pierres qui leur seront offertes et s'en servir utilement pour les décrets dogmatiques ou disciplinaires qu'ils auront à porter.

A Rome les membres des commissions ne sont pas les seuls qui travaillent. Parmi tous ceux, prélats ou autres, qui s'occupent de science ecclésiastique, il n'est personne qui ne fouille les trésors du passé pour faciliter sa tâche au Concile à venir, et dans cette cité sainte où le soleil de la vérité brille ordinairement d'un éclat plus vif qu'ailleurs, il semble que la lumière aspire à devenir chaque jour plus intense. Sur tous les autres points de la catholicité, nous voyons se manifester la même ardeur pour l'étude. En Allemagne, en Angleterre, en France, en Espagne, en Amérique, docteurs en théologie et docteurs en droit canonique, professeurs de facultés et professeurs de séminaire^, historiens et canonistes, moralistes et cérémoniaires, tous, dans le camp qu'ils ont cultivé de préférence, se livrent à des investigations saintement passionnées. Une foule d'entre eux publient ou des mémoires sur des questions de détail, ou des volumes plus ou moins considérables sur la question générale des Conciles. Les évêques se mêlent eux-mêmes à ce mouvement dont ils sont en grande partie les auteurs. Entre eux et leurs

prêtres il règne une sorte d'émulation généreuse et fé- . conde. Cette grande lutte spirituelle contre les princes^ les puissances et les oracles des ténèbres sataniques dont parlait l'Apôtre les attend : ce sera le but qui devra les réunir au Vatican. Us se font par là-même un devoir de revêtir, en bons et prévoyants athlètes, ce que saint Paul appelait l'armure de Dieu : Accipite armaturam DeL Leurs reins se ceignent de la connaissance de la vérité : Succincti lumbos vestros in verilate ; en approfondissant l'Evangile, ils se préparent une chaussure qui les conduise à la conquête de la paix : Calceaiipedes in prœparalione Et)angeliipacis; leurs bras s'arment du bouclier de la foi, pour repousser par des arguments victorieux les traits enflammés de l'ennemi : In omnibus Siimenies scutiim fîdei, in quo possitis omnia tela nequissimi ignea extinguere ; ils prennent enfin sur leur front le casque du salut et dans les mains le glaive de l'esprit qui n'est autre chose que la parole divine : Et galeam salutis assumite et gladium spiritus quodest verbum Dei (1). « Je ne sais pas si jamais l'annonce d'un autre Concile général suscita dans les esprits une soif d'étude plus ardente et fit éclore, sur les grandes questions ecclésiastiques, des publications plus nombreuses et plus recherchées par les âmes avides de lumière.

(1) Ephes., Vf, 12, 17.

§ X.I. — Quels seront la eompétenee et le savoli- qui présideront aux. travaux du futur Concile?

Eclairé par la préparation, le travail du Concile ne le sera pas moins par la profondeur du savoir et de la compétence. Prenez la liste des commissions établies à Rome pour ébaucher l'œuvre de la grande assemblée ! Suivez l'un après l'autre les noms dont elles se composent ! Ne voyez-vous pas y figurer, à titre de théologiens et de consulteurs, les hommes les plus illustres de toutes les contrées que le soleil du catholicisme éclaire? Pie IX n'a rien appelé de médiocre ni d'impuissant. Dans les universités de Louvain, de Tubingue, de Vurzbôurg, de Bonn, de Fribourg en Brisgau, il y a des professeurs renommés de dogme, de droit canonique et d'histoire ; allez à Rome, ils y sont. A Mayence, le grand séminaire est fier du chanoine qui le gouverne, et, dans cespays du Nord, les grandes réunions catholiques en ont célébré l'éloquence,' depuis Inspruk jusqu'à Bamberg ; il est également à Rome. Un religieux bénédictin fait l'étonnement et

l'honneur de l'Université de Munich par sa merveilleuse science des langues orientales : il est pareillement à Rome. Séville et Cadix possèdent des théologiens dont tout le monde vante la force supérieure pardelà les Pyrénées : vous les trouverez à Rome. La France y compte aussi des représentants distingués. Rome elle-même a versé là ces flots de Docteurs incomparables et sans rivaux, dont elle est en possession pour toutes les branches de la science ecclésiastique et diplouiatique. A ce personnel déjà si glorieux, ajoutez les théologiens de choix qu'amèneront avec eux les évêpes. Ne sera-ce pas déjà pour le Concile un immense faisceau de lumière?

Et maintenant les évêques eux-mêmes n'apporteront-ils en eux que des ténèbres? Certes, évêque français, je n'entreprendrai ni de louer l'épiscopat de ma patrie, ni de répéter les éloges qu'on daigne lui décerner sur la terre étrangère. JVIais pour les évêques des autres royaumes ou plutôt des autres parties du monde, je me sens plus à l'aise, et n'ai-je pas le droit de dire qu'ils sont dans leur ensemble d'autant plus forts que l'Eglise les a choisis par elle-même ? Nous les avons vus ces prélats Anglais, Irlandais, Belges, Prussiens, Suisses, Américains; nous avons vu ces autres prélats, attachés à nos lointaines missions et qui ne portent pas notre sang dans leurs veines; oui, nous

les avons vus plusieurs fois h Rome, nous les avons entendus, et bien des fois devant eux nous n'avons pu nous défendre d'une confusion profonde. Outre l'avantage honorable de parler convenablement plusieurs langues et surtout la noble langue latine, ils possédaient un incontestable mérite de théologiens et de canonistes. Sur toutes les questions de ces hautes sciences ils déployaient une fermeté d'autant plus sereine qu'elle s'appuyait sur un fond d'instruction plus solide et plus étendu. Ni la connaissance des hommes, ni la pratique des choses, ni l'intelligence des temps, ni la juste appréciation des lieux et des situations ne leur faisaient défaut, et volontiers, au lieu de nous entretenir avec eux comme avec des frères, nous nous serions borné à les écouter comme des maîtres. Telâ nous les avons admirés, tels ils reviendront encore. Même savoir, même expérience, même habitude des affaires, même sagesse dans le maniement dès grands intérêts de l'Eglise et des âmes, mêuie gravité dans leur esprit, fruit naturel de leur âge, de leur dignité, de leur conscience et de la pratique plus ou moins longue du gouvernement de leur troupeau. Bien loin de diminuer en eux, ces qualités auront plutôt grandi par le soin religieux qu'ils auront mis à prévoir, à creuser les divers sujets dont ils pourront s'occuper au Vatican. Déjà même, sans études spéciales, ils seraient

capables d'eu raisonner en docteurs, j'allais presque dire en oracles, puisque leur administration et leur apostolat les placent tous les jours et presque à toutes les heures en contact avec eux. Rien ne leur est plus familier; rien ne leur est mieux connu ;'pas unpointde tout cela sur lequel ils n'aient des observations faites, des améliorations entrevues ou des plans arrêtés." A quelque moment qu'on les surprit, leur intelligence serait prête à faire jaillir la lumière. Mais à plus forte raison seront-ils d'un utile conseil, quand ils auront recueilli soit par eux-mêmes, soit par de studieux auxiliaires, un surcroît de science et d'idées pratiques au profit du Concile qui les attend. Arrivant alors à Rome avec ce trésor doublement riche de choses anciennes et de choses nouvelles, ils trouveront là, pour les recevoir et les présider, des cardinaux d'un mérite mille fois plus éclatant que la pourpre dont ils seront parés, et dont la réputation, malgré leur modestie, remplit au loin l'univers. Avec de tels éléments, je demande et quelle Cour de justice et quelle assemblée parlementaire possédera jamais plus de compétence et d'autorité ?

X.II. — I^a liberté et la sobriété dans la discussion, caractères du futur Concile?

Eclairée par la préparation, éclairée par la supériorité delà compétence et du savoir, l'œuvre du Concile saura l'être aussi par de libres et de sobres discussions. Il faut se hâter de le dire : on aurait tort de supposer que rien, dans un Concile, ne pourrait être ni dignement ni infailliblement voté par voie d'acclamation. L'Esprit-Saint, pour attacher son assistance à l'Eglise réunie, pour en couvrir les définitions ou les sentences de sa responsabilité suprême, n'exige pas rigoureusement sur les questions à trancher des débats préliminaires. Quelles que soient les formes de la procédure, dès qu'elle prononce sur un point de dogme ou de morale, il est là pour en ratifier la décision qui ne peut pas être une erreur. Et la chose n'est pas difficile à concevoir. Quelques prudents, par exemple, ont peur qu'on proclame d'enthousiasme l'infaillibilité doctrinale du Souverain-Pontife parlant ex cathedra. Le Concile fera-t-il ce grand acte, ou ne le fera-t-il pas, c'est ce qu'ils ignorent et nous ne l'ignorons pas

moins nous-même. Mais ils craignent que dans un pieux élan les Pères attachent à la couronne du Pape ce diamant que d'autres Conciles, dit-on, n'osèrent pas y fixer. Et quand il en serait ainsi, je demande où serait le malheur? Cette question de l'infaillibilité dogmatique du Pape n'est-elle posée que d'hier? N'est-elle pas au contraire agitée depuis des siècles? Nel'a-t-on pas débattue dans tous les sens possibles? Quels sont les arguments pour et contre qu'on n'ait pas épuisés? Quelles sont les objections, même empruntées aux circonstances présentes ou se liant aux intérêts de l'avenir, qu'on n'ait pas fait passer par le crible de la discussion la plus approfondie ? Et puisqu'il en est ainsi, puisque par là tous les Evêques du monde ont été mis à même d'avoir sur ce grave sujet des convictions pleinement éclairées et fortement établies, pourquoi, si leur conscience croit à la certitude de ce privilège, ne le proclameraient-ils pas sans controverse ultérieure et par un cri spontané de cœur et de foi ? N'y aurait-il pas de la réflexion, de la science et de la lumièi'e jusque dans cette acclamation? Et pour quelle raison l'Esprit -Saint refuserait-il de la prendre sous sa garantie?

De même pour l'Assomption de la Sainte- Vierge, Parce qu'une revue romaine a paru souhaiter que cette pieuse et universelle croyance fût élevée par acclama-

tion, dans le*Concile, à la dignité d'un dogme défini, un journal prudent de notre France s'est presque scandalisé de ce vœu qui lui semblait réclamer un acte de sainte étourderie. Comme si cette question n'avait jamais été abordée de près! Gomme si l'Episcopat n'était pas, depuis longtemps, en possession de tous les éléments nécessaires pour la trancher ! Gomme si déjà de fait elle n'était pas parvenu à ce point de maturité glorieuse où Pie IX saisit l'Immaculée-Gonception de Marie pour l'imposer à la foi des peuples I Evidemment il n'y aurait ni précipitation, ni témérité, à la définir telle quelle, même par voie d'acclamation, parce que c*est une cause suffisamment étudiée. Voilà ce qu'il importe de ne jamais perdre de vue, quand il s'agit des Gonciles généraux : pour être infaillibles, leurs décrets dogmatiques n'ont pas absolument besoin d'être préparés par une discussion; il n'en coûte pas plus à l'Esprit-Saint de préserver l'Eglise d'erreur dans le feu d'une acclamation que dans les conclusions d'un débat. • -

Mais pourtant, ni Texamen, ni les échanges dépensées et d'appréciations n'ont fait défaut dans les Gonciles œcuméniques. Les procès-verbaux de ces grandes as-semblées en sont la preuve. Ghacun y est admis à parler librement ; toutes les observations, toutes les difficultés, toutes les inquiétudes ont le droit de se

produire en plein jour ; et c'est une faculté dont on use avec d'autant plus de latitude et de simplicité, que la conscience fait un devoir de s'expliquer dans l'intérêt de l'Eglise et des âmes. On ne fera pas autrement dans le Concile prochain. Ce ne sera point, en dépit des perfides insinuations lancées à droite et à gauche, une assemblée de muets. Que feront les théologiens et les orateurs? Il ne nous appartient pas de le dire; mais ce qui est indubitable, c'est que sur toutes les questions les évêques seront maîtres d'exprimer leur avis ; et que sur plusieurs, ni eux-mêmes ne pourront s'abstenir de l'énoncer, ni leurs collègues ne pourront s'abstenir de l'entendre. Qu'on veuille faire, comme c'est probable, des remaniements dans le droit ecclésiastique, et rédiger des décrets disciplinaires, on tiendra, sans aucun doute, à ce que cette législation soit partout possible, partout exécutable, partout compatible, au moins dans une certaine mesure, avec les lois et les usages des divers États de l'Europe et du monde. Mais, pour en arriver à ce résultat, ne faudra-t-il pas que chaque évêque fasse connaître la position particulière et de son Eglise et du pays dans lequel son diocèse est enclavé ? Ces renseignements ne seront-ils pas nécessaires pour donner aux dispositions projetées, la souplesse sans laquelle elles ne sauraient s'accommoder, ni à tous les lieux, ni à tous

les régimes? N'est-ce pas seulement du rapprochement et de l'examen de ces informations, venues de tous les points du globe, que peuvent sortir des ordonnances dont la sagesse et l'opportunité soient les mêmes pour la France et l'Italie, pour l'Amérique et pour les Indes, pour l'Allemagne et pour l'Océanie? Le Saint-Siège a trop d'intérêt à les avoir pour ne pas les provoquer; les évêques auront eux-mêmes trop d'intérêt, non-seulement à les transmettre, mais à les discuter, pour ne pas le faire. avec une respectueuse franchise. Ils ne parleront pas, sans aucun doute, pour le plaisir de parler; ils ne feront pas des propositions et ne soulèveront pas des difficultés pour obéir à un mot d'ordre ou a des passions de parti : ces abus peuvent se produire dans une assemblée parlementaire, mais non point dans un Concile général; la conscience épiscopale se donne, en cela, beaucoup moins de liberté que la conscience politique. Mais n'importe, tout ce qu'il y aura de nécessaire sera dit ; il n'y aura point de conflit de paroles, mais il y aura de riches et fraternels contacts d'idées, écartant les orages et faisant jaillir d'abondantes lumières.

Éclairée par la préparation, par la supériorité de la compétence et du savoir, par une judicieuse et grave liberté de discussion, l'œuvre du Concile le sera aussi par l'assistance de l'Esprit- Saint. Pie IX en a témoigné

la ferme confiance dans la Bulle d3 convocation. « Comme le Christ, Notre-Seigneur, dit-il, nous réjouit, nous fortifie et nous console par cette grande promesse : Là où deux ou trois personnes sont réunies en mon nom^ là je suis au jnilieu d'elles (1), nous ne pouvons douter que, présent Lui-même au Concile, il ne nous vienne en aide avec l'abondanc'ô de sa grâce divine pour ne nous faire statuer que des choses capables de produire et d'assurer le plus grand bien de sa sainte Eglise (2). » Cette espérance ne saurait être déçue, parce qu'elle est acquise de droit divin au Concile général futur, comme elle le fut aux Conciles œcuméniques du passé. Les libres-penseurs peuvent n'y pas croire ; mais il n'est pas permis aux catholiques de ne pas en porter en eux-mêmes la plus entière certitude.

Le travail du Concile sera donc un travail éclairée

(1) Matth., XVIII, 20.

(2) Bull. JElcrni Patris, viii, ix.

§ X.III. — Réfutation anticipée de quelques objections émanées d'une prudence tout tiumaine.

Chose non* moins digne de remarque : ce sera un travail discrètement courageux et courageusement discret. S'il est un spectacle singulier et triste, c'est celui des mouvements qui se donne une certaine prudence pour écarter, par anticipation, du programme du Concile, telles et telles (questions qu'elle voudrait maintenir éternellement flottantes entre l'ombre et la lumière. Pourquoi, disent les uns, défmirait-on Tinfaillibilité dogmatique du Pape ? Ce serait réduire les Evêques à rien dans l'Église. — Que gagnerait-on, disent les autres, a condamner les articles de 1682 ? Ne serait-ce pas gratuitement blesser la France où la doctrine de ces articles s'abrite encore sous une loi qui n'a pas été rapportée? — Qu'on ne touche pas» s'écrient les plus alarmés, aux grands principes des sociétés modernes, la liberté des cultes, la liberté de

l la presse, je ne sais quelles autres libertés encore ! On tournerait inexorablement contre l'Église, par cet

l anathème, et tous les gouvernements du présent, et

20/1 LES COPsClLES GEINEUAUX

l'immense majorité de presque tous les peuples, et, pourquoi ne pas le dire? une foule de catholiques généreux et dévoués, qui se persuadent que, pour être utile dans le monde, il faut être de son temps. Leur désir ardent et tous les jours exprimé, c'est que le Concile ne se mêle pas de politique, et laisse les sociétés courir à leur aise dans la carrière où le souffle de 89 les a jetées et les emporte encore. .

Voilà ce qu'écrivent et ce que disent, sur tous les tons, des milliers de prudents, libres-penseurs ou catholiques. Je trouve, pour ma part, que leur premier tort est d'exercer une mission qui ne les regarde pas. Est-ce par hasard que l'Esprit-Saint les a chargés de tracer le programme du Concile futur? Est-ce qu'il leur a donné le droit de limiter ou d'étendre, à leur gré, le cercle des questions, d'introduire les unes, d'éliminer les autres, de fixer celles qu'il serait opportun de résoudre, et celles, qu'au contraire on ne pourrait aborder sans péril? Les a-t-il autorisés à disposer en maîtres de son infaillibilité, de manière à lui marquer les limites qu'elle ne devra pas franchir? Si oui, qu'ils aient le courage de le déclarer ou plutôt de le dénoncer à la risée du monde; si non, de quoi se mêlent-ils, en disant au souffle de Dieu qui est liberté par essence : « Tu iras jusque là, mais tu n'iras pas plus loin ?»

Ud second tort de ces conseils dans les libres-penseurs, hommes d'État, journalistes ou autres, c'est qu'ils renferment une inconséquence. De toutes les questions dont on se préoccupe et qu'on voudrait soustraire aux solutions du Concile, il n'en est aucune qui jusqu'à ce jour ait été, s'il faut en croire ceux qui les défendent, tranchée dogmatiquement; leur solution resterait encore à l'état d^opinion. Rien n'est plus faux; l'Église s'est prononcée sur quelques-unes de ces matières avec beaucoup plus de précision qu'on ne le suppose. Mais on n'a pas l'air de le soupçonner; on prétend, comme si nul incident nouveau n'était survenu, que ce sont là des opinions toujours libres comme elles l'étaient autrefois; et l'on veut qu'elles restent éternellement clans cet état, sans que jamais l'Église touche au fruit de cet arbre défendu. N'est-ce pas une exigence étrange? Quoi! vous n'admettez pas l'immutabilité pour les dogmes eux-mêmes; vous ne pouvez pas supporter qu'on les dise inviolables, parce qu'ils ont été définis; de cette immobilité qu'on leur attribue vous en appelez sans cesse à la loi du mouvement et du progrès; vous affirmez que c'est là l'honneur et le besoin des doctrines aussi bien que ceux des institutions politiques et sociales. Et pendant que vous condamnez les dogmes à varier, vous condamnez au contraire les opinions à demeurer invariables? Ce

qui est certain, d'après vous, peut et doit changer; et ce qui est incertain, problématique, mobile par nature, ne doit pas remuer? Quoi! ni Texpérience, ni les discussions, ni le développement des lumières publiques ne pourront répandre sur ces questions douteuses un jour plus radieux, et faire disparaître les nuages et les incertitudes qui les entourent? Mais c'est renverser la nature des choses et se mentir à soi-même. Jamais l'Église n'admettra cette théorie; jamais elle ne souffrira qu'on attribue à de simples opinions cette fixité qu'on refuse aux vérités les mieux établies, aux faits les plus incontestables.

Elle y consentira d'autant moins qu'il y a là-dessous un acte d'usurpation qu'elle ne peut consacrer. On veut, par exemple, que les évêques ne décident pas si le Pape est au-dessus du Concile ou le Concile audessus du Pape, parce qu'il y a un pays au monde où une loi commande d'enseigner les articles de 168*2, Mais de grâce, les huit ou neuf cents évêques, existant en dehors de c€s pays, sont-ils atteints par la loi relative à la fameuse déclaration? Et s'ils ne sont pas atteints par cette loi, pourquoi ne condamneraient-ils pas la doctrine qu'elle se donne le droit et la mission de protéger? Et pourquoi tous ne le feraient-ils pas avec eux ? Est-ce que cette question n'est pas essentiellement théologique et de la compétence exclusive

de l'Église et de ses Conciles? Est-ce que, si les éludes et les controverses faites depuis trois siècles l'ont conduite vers une solution différente de celle qu'adopta l'assemblée de 1682, on devra renoncer au bénéfice des lumières acquises, parce que des souverains auront prescrit à leurs Etats de s'immobiliser dans les opinions ou les erreurs du passé? Est-ce que le soleil devra rester emprisonné dans les nuages, parce qu'il aura reçu d'un aveugle la défense d'en sortir? Il en est de même de la vérité dogmatique ; les gouvernements n'ont le droit, ni de lui barrer le chemin, ni d'interdire aux Conciles la liberté de la définir, quand le moment est venu de la proclamer sous forme de décret.

Il est bien vrai qu'au Concile de Trente on ne trancha pas la question. Mais l'Église, qui s^'abstint alors pour des raisons qu'apprécia sa délicatesse, n'a pas prétendu s'enchaîner pour jamais. Depuis cette époque, déjà lointaine, les temps, les États et les doctrines ont marché; et si maintenant, à la suite de ces évolutions, elle juge à propos de résoudre les points de dogme qu'elle crut devoir jadis laisser en suspens, qui donc serait admis à lui dire qu elle se trompe, et qu'elle ferait bien de reculer encore devant la solution de ces problèmes formidables?

§ XIV. — Illusions de certains catholiques w regard de certaines questions délicates dont le Concile ne devrait pas, à leur avis, s'occuper.

A côté de rempiètement justifié par les libres-penseurs, se placent souvent ici des illusions partagées même par de bons et sincères catholiques. Ils se demandent si l'Église ne ferait pas sagement de ne pas toucher à ce qu'on appelle les idées et les libertés modernes. Tout cela, n'est-ce pas de la politique ; et le Concile du Vatican pourquoi toucherait-il à la politique? — De deux choses l'une : ou ces idées et ces libertés modernes sont légitimes, ou elles ne le sont pas. Si elles le sont, n'ayez peur que le Concile les condamne; le moindre doute à cet égard, la plus légère méfiance serait une sorte d'impiété. Si, au contraire, elles ne sontj^as légitimes, pourquoi le Concile ne les condamnerait-il pas? Ces idées et ces libertés modernes sont d'une portée immense ; on peut les considérer comme le sang et l'âme des sociétés contemporaines; elles touchent par là même aux intérêts les plus hauts et les plus sacrés de l'Eglise aussi bien que

des peuples; et du moment où on ne devrait voir en elles que des erreurs ou des abus, le Concile rendrait un évident service en les frappant sans pitié; ce serait signaler aux marins le péril des astres faux et celui des écueils.

On essaie de tout sauver en disant que c'est de la politique, et que la politique n'est pas de la compétence du Concile; mais c'est un sophisme dont il est facile de découvrir le faible. La politique, dont il est ici question, touche tout à la fois au dogme et à la morale : elle touche au dogme, puis(|ue la liberté des cultes qu'elle consacre repose sur l'indifférence dogmatique, et nie, soit la divinité de Jésus- Christ, soit celle de l'Église par là môme qu'elle n'affirme ni l'une ni l'autre. Elle touche à la morale : tout cet ensemble de libertés et de théories qu'elle proclame, liberté de conscience, liberté de la presse, liberté d'association, théorie des faits accomplis^ théorie de la non-iritervention, théorie sur le droit des gouvernements vis-àvis des traités et des concordats pour les annuler selon leur fantaisie, vis-à-vis des biens ecclésiastiques pour s'en emparer quand il leur plaît; oui tout cela entre par des milliers et des milliers de contacts pratiques dans la vie des individus comme dans celle des peuples. Eh bien ! le dogme n'est-il pas le domaine de l'Église? N'a-t-elle pas le droit et le devoir de le dé-

fendre contre tous ceux qui l'attaquent, fût-ce même la politique des législateurs et des gouvernements? Et la morale ne reconnaît-elle pas aussi l'Église pour son interprète, son oracle et au besoin son vengeur? Que les libres- penseurs affranchissent la politique de la morale, comme ils en affranchissent la conscience individuelle, on le conçoit; que les protestants en appellent au sens privé pour lui assurer le bénéfice du même privilège, on le conçoit encore; qu'enfin les uns et les autres repoussent l'ingérence de l'Église dans de semblables questions, je n'ai aucune peine à le comprendre. Ils n'entendent rien à ces matières ni ni aux droits de l'Église. Mais il y a trois choses que des catholiques seraient inexcusables d'ignorer. C'est d'abord que la politique est soumise aux mêmes lois morales que les autres branches de l'activité humaine ; les principes et les obligations de la loyauté, de la fidélité, de la justice et de l'honneur, l'atteignent avec d'autant plus d'empire que, si elle se déprave, elle exerce sur les sociétés une influence plus vaste et plus meurtrière. C'est ensuite que l'Église a seule reçu de Dieu la mission d'enseigner la morale à la politique, même la plus élevée, aussi bien qu'aux simples fidèles. Elle a reçu en même temps celle de condamner, au besoin publiquement, et avec une éclatante rigue i*, les atteintes portées aux Commandements de Dieu par

■ÎÊt>.

les gouvernements ou les peuples, C'est enfin que l'Église n'a jamais manqué d'exercer cette austère magistrature dans ses Conciles généraux, chaque fois qu'au moment de ces grandes réunions, il s'est trouvé, dans le monde, des princes ou des pouvoirs signalés à sa réprobation, par leur impiété, leur tyrannie ou leur débauche.

Voilà ce que tout catholique doit savoir, et la conclusion qu'il convient d'en tirer est fort simple. Puisque toutes ces questions d'idées et de libertés modernes sont enveloppées, comme doctrine, dans le domaine de l'Église, si le Concile les aborde et les tranche, il est indubitable que son jugement, sous quelque forme qu'il le prononce, sera d'une part infaiUible et de l'autre opportun : ces deux caractères sont inséparables. Appuyés sur cette double certitude, au lieu de lui tracer par avance la circonférence dans laquelle il doit se mouvoir et se renfermer, au lieu de lui désigner les définitions et les condamnations qu'il peut se permettre et celles qu'il doit s'interdire pour le bien de l'Église et de l'avenir, nous n'avons qu'un seul parti raisonnable et digne à prendre; c'est de nous en remettre à sa haute sagesse avec une confiance pleine de sérénité.

§ X.V. — I^a conduite des précédents Conciles cecuméniques donne la mesure de celle qu'adoptera le Concile de 1800.

Au reste, tout ce que pourront lui suggérer les appréhensions ou les vœux de notre prudence n'arrêtera point la marche que le Concile se sera tracée à luimême. Les Conciles antérieurs ont donné d'admirables témoignages de ménagement, de déférence et do délicatesse. On les a vus différer plusieurs solutions pour ne pas blesser ou les théologiens, ou les princes, ou certaines nations. Mais, sur un grand nombre d'autres questions, ils sont allés en avant, quelles qu'en dussent être les conséquences. La condamnation de l'Arianisme fit éclater, après le Concile de Nicée, d'effroyables persécutions sur les évêques fidèles; les Pères l'avaient prévu. Mais ce pressentiment ne les empêcha point de proclamer l'éternelle et divine consubstantiahté du Verbe avec son Père, et de frapper Arius d'un anathème sans quartier. 11 en fut de même pour Photius au quatrième Concile de Constantinople, et pour les Réformés au Concile de Trente. Celui de

1869 suivra ces généreux exemples. Sans se préoccuper des conseils ou des menaces qui lui viendront du dehors, il choisira devant Dieu les points qu'il devra résoudre. Ceux qu'il croira devoir momentanément écarter, il les écartera parce que sa conscience et les intérêts de la vérité lui commanderont de le faire ; ce tact divin dont l'Esprit-Saint a promis de faire don à son Église assemblée, le guidera dans ce discernement avec une sûreté parfaite. Mais ce qu'il estimera devoir définir, sera défini; ce qu'il lui semblera nécessaire de condamner, il le condamnera sans hésitation comme sans crainte. Aucun péril ne le fera reculer ; et à toutes les voix amies ou ennemies qui leur crieront alors de réfléchir et de prendre garde, les Pères opposeront pour unique réponse cette grande parole des Apôtres réunis au Concile de Jérusalem : « Voilà ce qu'il a plu à l'Esprit-Saint et à nous d'ordonner et de défendre. Visiim est Spiritui Sancto et nobis (1). »

Discrètement courageux, le Concile saura être aussi courageusement discret. Qu'est-ce à dire? Au Concile de Trente, les Pères ne définirent point en termes catégoriques le dogme de l'Immaculée Conception de Marie. Des raisons décisives de convenance les y déterminèrent. Mais pourtant, leur foi voulut se montrer jusque dans leur silence. Après la conclusion de leur

(1) Act. XV, 28.

2ia LES CONCILES GÉNÉRAUX

beau décret sur le péché originel, ils écrivirent ces paroles profondément significatives : a Le saint Concile déclare qu'il n'a pas l'intention de comprendre, dans le décret où il traite du péché originel, la Bienheureuse Immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, mais qu'on doit observer les constitutions publiées par Sixte IV, pape d'heureuse mémoire, et cela sous les peines portées dans ces constitutions mêmes et que le Concile renouvelle (1). » Il est impossible, après cette déclaration, de conserver la plus légère incertitude sur la croyance intime des Pères. Sur d'autres articles qu'ils crurent devoir réserver, leur langage eut au moins autant de transparence. Ainsi fera sans aucun doute le Concile futur. A Dieu ne plaise que je me hasarde à préjuger ses décisions; mais si l'Esprit-Saint lui conseille de laisser encore quelque temps flotter les rênes pour certaines opinions, s'il abandonne à une autre époque le soin de les élever à la dignité d'une doctrine obligatoire, on verra sa pensée se trahir par des lueurs sur lesquelles il ne sera pas possible de se méprendre. Ce ne sera pas encore la formule précise et rigoureuse de la foi ; mais ce sera manifestement un nouveau pas vers la pleine lumière.

On ne doit pas craindre que, par ces procédés d'un (1) Concil. Trid., ses s. v, Décret, de peccato origin.

courage discret et d'une discrétion courageuse, le Concile blesse et rejette loin de l'Eglise certains esprits qu'un peu plus de modération pourrait y ramener. Ou il s'agit d'esprits honnêtes, sérieux, de bonne foi, et ceux-là ne seront jamais blessés des définitions formelles ou des lumineuses insinuations du Concile : pour subjuguer cette sorte d'intelligence, la vérité pure et sans voile a bien plus d'attraits et de puissance qu'ordinairement on ne le suppose. Ou bien il s'agit de ces libres-penseurs sceptiques, railleurs, faussement respectueux, qui se mêlent de donner »\ l'Église des conseils de prudence, comme si la prudence devait avoir un certain attrait pour les gagner : ceux-là ne tromperont pas le Concile; il saura bien se dire qu'avec ces hommes *là les précautions ne sont pas moins inutiles que la vigueur ; qu'ils ne souscriront pas plus à des décrets tempérés qu'à des décrets énergiques ; qu'après les uns comme après les autres, ils traiteront l'Eglise et la Vérité comme auparavant, c'est-à-dire avec les mêmes dédains, la même injustice, les mêmes persécutions, et que, dès lors, ce qu'il y a de mieux à faire c'est de livrer pleinement sa voile au souffle impétueux qui jadis, se précipitant sur le Cénacle, éleva les Apôtres au-dessus de toutes les pusillanimités humaines*

§ X.VI, — Clnci conséc]uences très-claîres et très -certaine» du Tutui* CSoncile.

Enfin, le travail du Concile de 1869 sera une œuvre dont les conséquences iront plus et moins loin qu'on ne le suppose.

La première conséquence sera de fournir aux peuples un flambeau qui leur rende la lumière des principes et des règles qui font la vie du monde. Nous mettons au défi de trouver, en dehors de l'Église, un seul faisceau de doctrine religieuse, morale, politique et sociale, capable de leur découvrir la route de la vérité, du droit, de l'ordre, de la paix et de l'honneur. Les gouvernements ne le leur donneraient pas, parce qu'ils ne l'ont plus eux-mêmes. Avec les théories qu'ils ont proclamées ou adoptées dans ces derniers temps, il leur est impossible de résoudre par des doctrines les difficultés de la situation, et de donner un solide fondement à l'avenir des nations dont ils tiennent le frein. La lumière reviendra bien moins encore de ce Concile que les libres- penseurs doivent assembler à Naples poui* faire échec à celui du Vatican ; on peut

en juger par le résultat des congrès d'ouvriers déjà tenus en Suisse : au lieu de vérités propres à éclairer les sociétés perdues dans les ténèbres, il n'en sortira que des torches incendiaires faites pour les dévaster. On verra si le Concile ne comprendra pas autrement sa tâche ; on verra si ses décrets et ses règlements ne se dresseront pas comme un phare dont les clartés illumineront au loin la marche de notre civilisation.

Seconde conséquence : on se convaincra, grâce au Concile, qu'entre le Saint-Siège et l'immense majorité de l'Épiscopat il existe une pleine intimité de cœur, fondée sur une entière identité de vues. Que d'écrivains soi-disant libéraux ont insinué le contraire, surtout à l'occasion du Syllabus! Que d'hommes d'État ont fajt concert avec eux pour donner à entendre qu'une foule de prélats avaient gémi de plusieurs propositions condamnées ; qu'en pratiquant vis-à-vis de ce grand acte un silience respectueux, ils le soumettaient au-dedans d'eux-mêmes à de sérieuses réserves; et que dans un Concile, s'ils étaient appelés à les consacrer par des définitions ou des anathèmes, ils ne manqueraient pas, ou d'élever de graves objections, au de manifester des hésitations hautement significatives! Attendons l'événement; ces suppositions où la la perfidie s'unit à la malveillance seront démenties.

Alors, avec un éclat victorieux, il sera démontré,

même pour les aveugles, que, dans le corps de l'Église, et la têle et les mains n'ont qu'une seule vie, qu'une seule et même pensée.

Troisième conséquence : c'est que le Saint-Siège sait respecter les prérogatives des évêques. Aucun d'eux évidemment n'aura la prétention d'être un juge infaillible et suprême. Tous ensemble sauront aussi que leurs décisions, même collectives, ne peuvent devenir définitives et obligatoires qu'autant qu'elles auront été sanctionnées par le successeur de Pierre, auquel il a été dit comme à Pierre lui-même de confirmer ses frères dans la foi. Ce fut-là tout ensemble et la doctrine et la pratique de tous les temps. Mais malgré cela, les Évêques resteront juges. Dans les tribunaux séculiers, quoique les magistrats qui prononcent puissent voir leurs arrêts cassés ou modifiés ou par des tribunaux plus élevés, ou par l'intervention directe du Souverain, ils n'en soî)t pas moins de véritables juges, ils en ont le caractère^ ils en exercent l'autorité ; personne ne s'avisera de leur contester cet honneur. Ainsi en est-il des Évêques dans un Concile général. Ils ne sont que des juges subordonnés; mais ils sont des juges réels. Que leur jugement précède ou suive le jugement du Pontife romain j peu importe; soit qu'ils prennent les devants, soit qu'ils adhèrent conciliairement aux décisions du Saint-Siège, couime on le fit autrefois à Ghal-

COiNCILE DE 1869 'J19

cédoine et à Gonstantiiiople pour les lettres de saint Léon à Flavien, et celles d'Adrien 1" au patriarche Tarasius, ils prononcent avec autorité ; ils souscrivent en définissant^ suivant la glorieuse expression reproduite dans les signatures de presque tous les Conciles, même les Conciles œcuméniques. Enveloppés alors dans la grande unité de l'Eglise délibérant sous la présidence de son chef, en vertu de cette unité même, ils participent dans une certaine mesure à Tinfaillibiliié du tout, et si obscurs soient-ils, leur suffrage puise dans cette auguste soUdarité toute la dignité d'un arrêt.

Quatrième conséquence : c'est que le Concile, sans toucher pour l'attiédir au foyer d'un légitime patriotisme, dégagera les Églises particulières de je ne sais quelles préoccupations de nationalité trop souvent regrettables et funestes. Autrefois, dans un certain nombre d'États catholiques, le Sacerdoce et l'Empire se serraient étroitement la main. L'Empire prêtait au Sacerdoce l'appui de son épée; le Sacerdoce puisait j à son tour, et dans sa reconnaissance et dans sa foi, un fond de religieux respect pour l'Empire. On allait jusqu'à s'identifier non-seulement avec ses intérêts, mais même avec les erreurs et les ombrages de sa politique vis-à-vis de "l'Eglise et du Saint-Siège. Cette étroite alliance, entre le trône et l'autel, avait ses avantages.

220 LtS CONCILES GENERAUX

Elle avait aussi ses périls, elle eut plus tard ses malheurs. On pourra constater au Concile qu'elle n'existe plus. Les évêques, arrivant de France, d'Espagne, d'Italie, d'Autriche, de Bavière et de cent autres régions différentes, pourront s'en donner la mutuelle assurance, en se racontant, les uns aux autres, la situation que le temps et les gouvernements leur ont faite. Il sera bien établi, par ces confidences réciproques, que l'Eglise est presque partout traitée en étrangère, si ce n'est pas en proscrite, au sein d'un monde qu'elle a formé de sa substance ; en sorte, qu'après dix-neuf siècles de bienfaits, elle en est juste où TertuUien nous apprend qu'elle en était sous les empereurs païens (1). Dieu l'aura permis pour que le Concile rappelle, avec son autorité suprême, à toutes les pierres de l'édifice que leur véritable solidité tient à celle de la muraille dans laquelle elles sont engagées, et que la solidité de la muraille elle-même est d'autant plus grande qu'elle ne cherche son point d'appui ni à droite, ni à gauche, mais qu'elle repose avec un aplomb plus parfait sur cette pierre que le Christ a donnée pour fondement inébranlable à son Eglise.

Cinquième conséquence : c'est que les erreurs modernes recevront du Concile un coup dont elles ne se

(1) Scit se peregrinam in terris agere, inter extraneos facile inimîcos invenire. — Tertull. Apolog.^ n* 1.

relèveront pas. Nous ne voulons certes rien exagérer. Dieu, jusqu'à ce jour, n'a donné à aucun Concile la puissance d'anéantir complètement les hérésies qu'il avait frappées. Quinze cent cinquante ans se sont écoulés depuis la condamnation de l'arianisme à Nicée; il y a encore des ariens. C'est en ASl que les Pères d'Ephèse condamnaient le nestoriens. Le protestantisme fut condamné par le Concile de Trente, il y a trois siècles; les hommes portant le nom de protestants sont encore nombreux dans le monde. Ce que ces grandes assemblées n'ont pas fait, le Concile de 1869 probablement ne le fera pas. Après comme avant, il faudra que l'hérésie subsiste, soit pour continuer l'épreuve de la foi, soit pour prouver à quel degré l'aveuglement des esprits est incurable quand ils ont été séduits par des doctrines de mensonge* Mais qu'a-t-on vu dans le passé? Une fois abattues parTanathème des Conciles, les hérésies ont achevé de perdre le sens; elles s'en sont allées, comme doctrines, ou d'extravagances en extravagances, ou d'amoindrissements en amoindrissements jusqu'à ne plus garder presque un atome de leurs premières opinions. Les Eglises ou plutôt les sectes qui les représentaient ont descendu successivement les mêmes degrés, traversé les mômes déchéances, et pour juger des profondeurs où sont tombées les plus illustres d'entre elles, on n'a qu'à regarder

à Saint-Pétersbourg où le pope russe tremble et marche comme un esclave sous le knout de l'autocrate, à Londres où la Reine tranche comme il lui^plaît les hautes questions de théologie, et à Gonstantinople où le patriarche grec schismatique attend sa vie et sa mort des lèvres et des caprices du Sultan. Image des effets que produira le C4oncile de 1869. Non pas tuée, mais étourdie par ses coups, l'erreur s'en ira portant, à droite et à gauche, le vertige de sa tête éperdue. Dans cette ivresse elle pourra trouver encore des fureurs ; ipais ces colères elles-mêmes épuiseront ses forces et ne tarderont pas à la rendre impuissante.

Nous pourrions ajouter que le Concile fera ressortir l'unité de doctrine dans l'Eglise, tandis que tous les Conciles de l'hérésie ne font que révéler. aveaune évidence chaque jour plus humiliante pour l'erreur l'effroyable décomposition dont elle est atteinte (1). Mais à quoi sert de parler encore de cette plaie dont on la force depuis tant de siècles à rougir?

Il nous semble avoir fait assez ressortir, au sujet du Concile, tout ce qu'il y a de glorieux pour Pie IX dans l'idée de la convocation, dans la largeur de la convo-

(l) Voir, comme frappant témoignage,de l'appauvrissement doctrinal du Protestantisme anglican, la LETTRE ENCYCLIQUE DES ÉVÊQUES ASSEMBLÉS A LAMBETH , 2Zi-27 septembre 1867. — • Revington. — Londres, Oxford et Cambridge 1868.

COiNGILE DE 1869, : 223

cation, dans les fruits probables ou plutôt certains de la convocation.

§ XVII. — Quatre vœux de Tauteui» pour le succès du procliain Concile général.

Il ne nous reste maintenant que des vœux à former pour le plelA succès de cette grande entreprise. *

Quel sera le premier? Le Concile de Trente, convoqué par Paul III, Subit de nombreux et longs ajournements. Des circonstances indépendantes de la volonté des souverains contribuèrent pour une certaine part à ces délais a\«si douloureux pour le Saint-Siège qu'ils étaient funestes à l'Église et même à la société. Mais il faut bien dire que les hésitations, les calculs et parfois les sourdes hostilités de la politique et des gouvernements en furent aussi la cause pour une part bien plus grande encore, ils redoutaient cette réunion, ses décrets, ses anathèmes, et ne pouvant l'empêcher, ils employèrent toutes les habiletés et tous les artifices de la diplomatie pour en retarder aussi longtemps que possible l'ouverture et les opérations. Bien des conseillers perfides suggéreront aux pouvoirs qui régissent aujourd'hui le monde d'imiter cette stratégie, et de

224 LES CONCILES GÉNÉUAUX

faire reculer indéfiniment ce Concile du Vatican dont la perspective les inquiète et les effraie. On essaiera même de faire croire aux princes que l'esprit de ce siècle et rintérèt de leur gloire ne leur permettent pas de se constituer les protecteurs de cette auguste assemblée, soit pour en faciliter la réunion, soit pour en assurer la liberté. Cette conduite qui fut autrefois celle de Constantin, de Théodose, de Justinien et de Marcien, ne serait pas, dit-on, approuvée à notre époque par l'opinion publique. Erreur profonde ! Le monde, malgré tous les ravages du rationalisme, est encore du côté de l'Eglise beaucoup plus qu'on ne pense. S'il voyait éclater de nouveau l'intérêt dont elle fut honorée autrefois par ces vieux empereurs chrétiens de Constantinople, il applaudirait à cette poîkique comme à un acte glorieux de religion, de courage et de sagesse. Constantin, Théodose, Justinien, iMarcien ne furent pas des monarques médiocres et vulgaires. Guerriers illustres, politiques profonds, législateurs éminents, ils ont laissé dans l'histoire d'admirables traces de lumière, et parmi les services immenses qu'ils rendirent à la civilisation, l'un des mieux appréciés et par les générations contemporaines et par celles qui sont venues depuis, fut la tenue des Conciles généraux, dont ils abritèrent les travaux et les décisions sous l'égide de leur bienveillance ou plutôt de leur piété

filiale. Par reconnaissance pour ce souvenir, TÉglise leur a constamment concilié l'estime et le respect des peuples. La même façon d'agir obtiendrait les mêmes honneurs, jusque dans notre siècle de scepticisme et de libre-pensée. Que nous ayons nos Constantin, nos ïhéodose, nos Justinien, et tout ce qu'il y a d'honnête au monde environnera leur nom d'une popularité mille fois préférable à la gloire sanglante des batailles ^et au mérite équivoque de bouleverser, par des moyens quelconques, les gouvernements, les constitutions et les frontières des empires. Que Dieu daigne le faire comprendre à ceux que l'Écriture appelle les conducteurs des nations ! — Voilà notre premier vœu.

Le second, c'est que le Concile ait l'inappréciable honneur de jcamener, mieux que ceux de Florence et de Trente, les dissidents à l'unité. On ne peut en disconvenir : Pie IX a reçu du Ciel et de sa propre vertu je ne sais quelle puissance d'attraction, dont le charme se fait sentir jusque dans les profondeurs les plus lointaines du schisme et de l'hérésie. Un souffle mystérieux de vie agite, depuis son règne, ces membres détachés du tronc et leur inspire un désir inquiet, quoique -encore vague, de retrouver une tête. Leurs yeux involontairemerit se reportent \ers celui qui règne au Vatican, et dontia figure leur apparaît si douce à travers l'auréole d'incomparable grandeur qui l'entouie.

C'est l'attitude prise depuis quelque temps par l'Arménie schismatique (1) ; déjà peut-être les Bulgares auraient consommé leur retour, si la Russie ne s'était jetée entre eux et Rome comme une insurmontable barrière. L'ébranlement a gagné les Jansénistes de laHollande ; nous en avons eu la preuve dans les documents publiés naguère par le Tyd, cette courageuse feuille de Mgr Smits et de M. l'abbé Brouwers (2). 11 n'est pas jusqu'au protestantisme lui-même qui ne se soit senti remué par l'appel de Pie IX. Qui ne connaît et n'a remarqué entre mille autres l'admirable écrit de M. Baumstark, dévoré avec tant d^avidité en Allemagne non-seulement par les catholiques, mais par les protestants eux-mêmes? Nous ne pouvons résister au désir d'en citer quelques passages. « Que faut-il penser, se demande ce magistrat, de l'état actuel des choses, de l'invitation du Pape à la réunion avec l'Eglise romaine?

« 11 sera inutile de prouver que cette invitation a

(1) Civiltà cattolica, volum. v, Quadern. Zi5A, /|55.

(2) Voir, dans V Univers du 15 et du 20 novembre 1868, les remarquables articles ayant pour titre : Les Jansénistes de Hollande et le prochain Concile,

Nous recommandons surtout comme digne d'intérêt, dans le no du 20, l'adresse signée par les menihres du comeil ecclésiastique de la paroisse catholique romaine de la CLAREZIE épiscopale de Dordrecht.

Ces divers documents sont extraits du Tyd, journal catholique d*Amsterdan. • .

été mûi-ement pesée ; il n'est pas dans les habitudes de Rome de lancer dans le monde des documents de cette nature sans y bien réfléchir. Il est certain aussi que la convocation d'un Concile général, le premier depuis trois cents ans, donnait lieu à une pareille invitation, et que le chef de l'Eglise catholique était nonséulement bien autorisé à profiter de cette occasion, mais que même il ne pouvait guère l'éluder (1). » — Et un peu plus loin, frappé par la grandeur de cette initiative, l'auteur ajoute : « Lorsque de nous, qui vivons aujourd'hui, il ne restera même plus les tombes ; lorsque toutes les questions politiques qui maintenant divisent en camps ennemis notre zone et notre hémisphère, n'appartiendront plus qu'au jugement de l'histoire, on se souviendra des paroles que, dans le courant de cette année, un vieillard persécuté, opprimé et outragé, a adressées aux chrétiens séparés de lui, ses frères en Jésus-Christ (2). » L'Angleterre n'est pas moins travaillée que l'Allemagne, depuis l'annonce du Concile. On y voit les conversions se multiplier plus que jamais, et cette sorte d'ivresse avec laquelle, à la

(i) Pensées d'un protestant sur rinvitation du Pape pour la réunion à TÉglise catholique romaine, par M. Baumstark.

Traduit de l'allemand par M. le baron de Lamezan. — Paris, Hilton et Tolra. — 60 centimes par la i)0ste. — P. 'i7, conclusion.

(2) Pensées d'un protestant, ut supra, p. 'JS.

voix d*un grand homme d'Etat, elle s'est prise à réclamer la destruction de l'Eglise établie et l'émancipation de l'Eglise catholique en Irlande, n'est-elle pas un fait aussi plein d'espérance que de grandeur? Ne nous promet-il pas que le Christ finira peut-être bientôt par reprendre entièrement possession de la Grande-Bretagne? Oui, à quelque point de l'horizon que nos regards s'attachent, on voit le ciel même le plus obscur blanchir comme aux lueurs d'une aube nouvelle; ce n'est pas un astre qui naît, c'est un soleil qui revient. Puisse-t-il, dans la lutte qu'il engage contre la nuit, triompher des ténèbres qui l'ont si longtemgs obscurci lui-même, et rendre la vie à ceux que l'erreur a tenus si longtemps à l'ombre de la mort ! Voilà notre second vœu ; le retour des dissidents à l'unité, déterminé par le Concile.

Troisième vœu : c'est qu'avant et après le Concile les catholiques se déclarent soumis à ses définitions avec la plus entière simplicité d'obéissance et de foi. Point d'alarmes témoignées avant, parce que c'est méconnaître l'assistance de l'Esprit-Saint qui doit rendre cette grande assemblée infaillible, tout aussi bien au point de vue du tact et de l' à-propos qu'au point de vue de la doctrine. Point d'interprétations arbitraires après ses décisions pour les adoucir ou les éluder, parce qu'à l'exemple de tous les Conciles, il parlera nettement,

avec droiture et pour qu'on prenne à la lettre tous les jugements qu'il aura portés. Ainsi finiront tous ces dissentiments qui divisent entre eux les esprits même les plus sincèrement dévoués à l'Eglise. Sans doute ces dissentiments très-souvent ne reposent que sur des nuances d'opinions libres et secondaires ; sans doute encore, s'ils se lient à des objets plus importants, ils sont excusés dans ceux qui se trompent par la bonne foi dont leurs erreurs sont accompagnées. Mais n'importe? Ces fractionnements et ces conflits, quels qu'ils soient, entre les soldats du Christ tournent toujours au détriment de la grande cause qu'ils soutiennent. 11 est cent fois à souhaiter que toutes ces petites bannières de partis et d'écoles disparaissent devant le vaste drapeau que le Concile déploiera sur le monde. Voilà notre troisième vœu : l'union et la cohésion parfaite des catholiques dans un sentiment de profonde confiance à la sagesse de l'Eglise.

Et maintenant à qui s'adressera notre dernier vœu ? C'est à vous, ô Marie, Reine auguste des Apôtres et des Pontifes, comme vous l'êtes des Martyrs et des Vierges ! Votre céleste inflqence s'est fait sentir dans les Conciles du passé. Les Pères d'Ephèse ne se sont pas contentés de yenger votre gloire ; ils ont aussi proclamé votre mystérieuse intervention dans leurs travaux, et c'était ce bienfait dont l'immortel Cyrille

voulait vous remercier, quand, au nom des deux cents évêques qui l'entouraient, il vous adressait ce beau cantique : a Salut, ô iVJarie, vénérée par nous comme Mère de Dieu"! Salut trésor béni de tout l'univers, lampe qui ne savez pas vous éteindre, couronne de la virginité, sceptre de la pure doctrine, temple que rien ne renverse, sanctuaire de Celui qu'aucun espace ne peut contenir ! Salut, ô vous, par qui la Trinité Sairjte est glorifiée et adorée, par qui la croix rédemptrice est célébrée et honorée dans le monde entier ; vous, par qui le Ciel tressaille, par qui les Anges et les Archanges sont dans la joie, par qui les démons su- ' balternes sont mis en fuite, par qui le tentateur principal a été précipité d'En-Haut dans l'abîme; par qui la créature déchue et relevée jusqu'à Dieu; par qui enfin l'humanité j)resque entière, enfermée dans le eulte insensé des idoles est parvenue à la connaissance de la vérité (1). » 0 Vierge aussi vénérée qne glorieuse! nous vous redisons avec amour le chant du grand et incomparable évêque d'Alexandrie. Nous vous saluons des mêmes titres ! Mais nous vous conjurons en même temps de renouveler, pour le Concile qui se prépare, les prodiges dont on vous rendait grâces après la conclusion de celui d'Ephèse. Celui-là serait

(1) s. Cyrill. Alexaiid., ii Ilornil. habita in Nestor. - Labt., t. ni, p. 583.

COiNCILE DE 1869 231

peut-être plus encore votre Concile que celui-ci. Le Concile du Vatican s'ouvrira sous vos auspices, le jour où l'Église célébrera votre Immaculée Conception : cinq cents évoques ont sollicité pour l'inauguration de ses travaux cette date si chère au cœur de vos enfants. Le Pontife qui, après avoir convoqué cette grande assemblée, la présidera de sa personne, est celui-là même que le Ciel a choisi pour vous déclarer, àia face des peuples, entièrement exempte de la faute originelle et victorieuse du démon dès le premier instant de votre existence. Il est impossible que cette double circonstance ne vous détermine pas à faire de notre prochain Concile l'œuvre de votre royale main, O tleirie des temps et des mondes,' contenez les tem^ pêtes et dirigez les événements, de manière à ce qu au moment désigné, nous trouvions les routes et les mers libres pour voler où notre Père nous a tous appelés ! Obtenez à cet auguste Père lui-même la grâce de renouveler sa jeunesse comme celle de l'aigle, et de mener à bonne fin ce grand ouvrage qui doit être la merveille principale de son Pontificat, déjà si riche en miracles! Daignez enfin par votre sollicitude descendre parmi nous dans le cénacle qui doit nous réunir; faites que chacun de nous ouvre son âme avec plénitude aux effusions de la lumière et de la force de l' Esprit-Saint ; rendez-nous tous des ouvriers et des ins-

truments aussi parfaits que possible pour accomplir la grande tâche qui va nous être confiée; afin que le monument qui sortira de nos labeurs communs soit véritablement ce Temple de Dieu, bâti sur les montagnes, dont parle le prophète Isaïe (1) : temple auquel il soit donné de voir toutes les nations accourir dans son sein pour y puiser la connaissance de leurs voies, la science de la loi divine, l'amour de la con^ corde et de la paix, et surtout, comme source des autres biens et garantie de leur immuable possession » la résolution de ne marcher jamais qu à la lumière de Celui que Dieu a donné pour Guide et pour Docteur aux nations, Noire-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient honneur, bénédiction, force et domination pendant les siècles des siècles.

(1) Isuï., II, 2, 5.

Page 1