IV. — Science des Papea dans la direction des Conciles
i La science avec laquelle ils dirigent les Conciles n'est pas moins remarquable que la déférence dont ils font preuve. Au grand Concile de Chalcédoine, par exemple, les deux légats Pascasinus et Lucentius, envoyés par saint Léon, se présentent avec des instructions d'une clarté merveilleuse, et grâce à ce flambeau que leur science personnelle utilise avec autant de sûreté que d'à-prcpos, ils font aboutir au triomphe évident de la foi la discussion des erreurs d'Eutichèst Saint Léon, leur inspirateur et leur guide, intervint par lui-même pour centupler la victoire. On lut en plein Concile la lettre qu'il avait adressée à Flavien,
tombé martyr de l'orthodoxie au brigandage d'Ephèse ; lettre admirable où la connaissance des Ecritures la plus profonde s'unit à la dialectique la plus vigoureuse, pour démontrer l'existence en Jésus-Christ de deux natures distinctes dans l'unité de personne. Jamais peut-être on n'a, suivant la parole de Bossuet, si hautement et si pi^écisément expliqué le mystère du Verbe incarné (i). Jamais surtout une doctrine plus élevée ne revêtit mieux pour se produire la majesté de la vieille langue latine, devenue la langue de l'Eglise; on reconnaît, dans la dignité do ce langage, le noble accent de ce Pontife qui d'un mot arrêtait Attila sur la route de Rome; sa voix est aussi puissante pour refouler le flot de l'hérésie que pour opposer une barrière'au torrent des barbares (2). Au sixième Concile œcuménique, le troisième de Constantinople, saint Agathon n'est ni moins grand ni moins fort contre le monothélisme que saint Léon ne l'avait été contre l'impiété d'Eutychès. Ces deux hérésies étaient intimement liées Tune à l'autre. Eutychès n'admettait qu'une nature en Jésus-Christ; représenté par Théodore de Pharan, Sergius de Constantinople et Cyrus d'Alexandrie, le monothélisme, sans nier absolument dans le Christ la coexistence de deux natures, les ramenait à l'unité de
(1) Bossuet, Hist. des variations, liv. XIII, chap. xx. ('2) Concil. Chalced.
volonté et d'opération ; ce n'était pas une confusion totale, mais une confusion partielle. A sa première apparition, cette nouveauté fut vigoureusement refutée et condamnée par le pape saint iMartin dans un Concile de Latran (1). En 680 le pape saint Agathon. réunit également à Rome un autre Concile contre la même hérésie ; là entouré de cent vingt-cinq évoques des Gaules et de la Grande-Bretagne, il rédigea deux lettres consacrées à établir les deux volontés correspondant aux deux natures en Jésus-Christ. L'une d'elles fut adressée à l'empereur Constantin Pogonat; l'autre aux Pères du Concile général assemblés à Constantinople. En les lisant, c'est encore saint Léon qu'on croit entendre. Même possession des Ecritures ; même richesse dans les citations des Pères ; mêmes airs de royauté dans le style ; on y sent le docteur et le maître chargé de confirmer ses frères dans la foi.
Aussi, quand ces lettres admirables sont lues soit à Chalcédoine, soit à Constantinople, quels cris s'échappent de la bouche des Pères? A chaque mot, dit Bossuet, les Pères du grand Concile, le quatrième œcuménique, s'écrient : Pierre a parlé par Léon (2). Et dans le troisième de Constantinople, écoutez : ce sont les Pères écrivant à Agathon : « Le Prince suprême des
(1) Goncil. Later., an. 6/i9.
(2) Goncil. Chalced., sess. ii.
116 LES CONCILES GÉiNÉKÂUX
Apôtres délibérait avec nous ; car son image et son successeur nous servaient de guide ; et grâce aux lettres par lesquelles vous éclaircissiez le mystère du Christ en nous communiquant une profession de foi que Dieu vous avait dictée, la vieille cité de Rome nous faisait arriver des régions du couchant le jour pur des dogmes révélés ; le papier et l'encre se montraient à nos yeux; et c'était Pierre qui parlait par Agathon (1). n
Il serait superflu de faire ressortir, dans ces Conciles lointains, les témoignages décernés à l'autorité sans égale du Souveraiii-Pontife dans l'Église. Le seul fait à noter, c'est que du Concile de Nicée au Concile de Trente, la tradition sur ce point capital ne s'est pas un instant démentie : on pourrait même ajouter que plus on a creusé la question et plus les déclarations des Conciles sont devenues éclatantes.
g V. — Conduite des princes clirétiens à rendroit des Conciles.
Après les Papes, faut-il parler des empereurs et des rois? Leurs procédés ont été divers suivant l'esprit dont ils étaient animés.
(1) Charta et atramentum videbantur, et per Agathonem Petrus loquebatur. — Concil. gen. Const. ni. Serm. acclam.
CONCILES DU PASSÉ i17
Rien d'abord n'est beau comme la conduite des princes véritablement chrétiens. Constantin, par exemple, juge d'un coup d'œil sûr les perturbations sociales auxquelles doivent conduire fatalement les dissidences religieuses. L'expérience ne tarde pas à justifier ses pressentiments. Sa victoire sur Licinius vient de pacifier le monde au point de vue politique ; et voilà que les blasphèmes d'Arius, le schisme de Mélèce et la question de la Pâque déchaînent des orages sur les Eglises d'Orient. Avant tout, ces impiétés et ces divisions l'affligent comme chrétien ; elles le fatiguent aussi comme empereur. Un Concile, tenu par ses soins dans la ville d'Alexandrie et présidé par Osius de Cordoue, essaie vainement de calmer ces tempêtes (1). Alors, de concert avec Silvestre, assis à ce moment sur le siège de S. Pierre, il fait appel au grand remède d'un Concile général. Il invite lui-même tous les Évêques de l'univers à se réunir à Nicée et met généreusement à leur disposition, pour les y amener et par terre et par mer, tous les moyens do transports dont dispose l'empire (2). Au noble signal de Rome et de Constantinople réunies, ces Pontifes accourent en foule de la Cilicie, de la Phénicie, de la Palestine,
(1) s. Athan. Apol. ir.
(5) Sozom. Hist. eccles., lib. I, cap. xvii, Socrat. Hist, cedes., lib. I, cap. viii. Euseb. Ciesar., Vit. Constant., lib. Ilf, cap. VI, VII et seq. — Concil. Constantin., m, Serm. acclam.
us LES CONCILES GÉNÉRAUX
de l'Afrique, du Pont, delà Cappadoce, de la Phrygie, de la Thrace, de l'Epire, de l' Espagne, de bien d'autres régions plus éloignées encore ; et l'Empereur, heureux de voir cette couronne glorieuse formée sous ses yeux par l'amour de la paix et pour l'honneur du Christ, la présente à son Dieu comme un monument de reconnaissance pour les triomphes remportés sur les ennemis de la foi (1).
Quand l'heure des opérations du Concile est arrivée, les Evêques ayant à leur tête les légats du Saint-Siège sont rangés par ordre et attendent en silence. On annonce l'empereur, et Constantin s'avance au milieu de l'assemblée, vêtu avec une magnificence égale à sa dignité, mais portant sur son visage et dans toute sa personne le lustre d'une beauté bien supérieure à celle des insignes dont il était orné : c'était le rejaillissement de la piété dont son âme était pleine et qui se révélait au dehors par la modestie de ses regards, la pudique rougeur de sa figure et la gravité simple de sa démarche. Parvenu à l'humble siège doré qu'on avait préparé pour lui, il attendit pour s'y asseoir qu'il y fût invité par les Evêques. Et prenant alors la parole dans le vieil idiome latin, il convia les Pères à débrouiller et à dénouer en paix les fils si tristement entremêlés des controverses soulevées dans les der-
(t) Euseb., et cieteri, id supra.
niers temps, ajoutant que par ce grand ouvrage, d'une part, ils feraient une chose agréable à Dieu, d'autre part, ils lui rendraient à. lui-même un immense service (1). Mais il est bien entendu qu'il ne veut peser en rien ni sur leurs discussions, ni sur leurs décrets, et qu'au lieu d'avoir à se guider par ses ordres, ils pourront parler et prononcer avec toute la liberté de leur conscience et de leur jugement (2). Non-seulement, il s'abstient de toute pression sur les questions de doctrine, mais quand on le saisit de quelques plaintes contre les Evêques présents au Concile, il déclare que de pareilles affaires ne sont pas de sa compétence, et qu'il tiendra pour non avenues toutes les délations verbales, tandis que les mémoires écrits seront jetés au feu (3). Si Arius se débat à tort contre les défenseurs de la vraie foi qui l'accablent, il l'invite à se soumettre humblement. Quand l'hérésiarque est condamné, lui se charge de faire exécuter la sentence et de la notifier soit à l'Eglise d'Alexandrie, soit à toutes les autres Eglises restées fidèles (A). Heureux
(1) Euseb., Vît. Constant.^ lib. III, cap. xi, xii.
(2) Si conferendum est de fide, sacerdotum débet esse ista coUatio, sicut factum est sub Constantino augustîe memoriîe principe, qui nuUaslegesante prsemisit, sed liberum dédit judicium sacerdotibus. — S. Ambros. Epist. xxxii, ad Valent.imp.
(3) Sozomen. , ut suprà, cap. xvi.
(fi) Socrat. Sozomen., Euseb., iit sypra. Annal. Baron. ani). 325.
d'espérer que, par suite de ce grand acte, la concorde et la paix vont renaître dans l'empire, il donne une fôte aux Pères du Concile avant leur séparation ; il les traite tous avec autant de respect que de splendeur ; mais pourtant il entoure d'une vénération privilégiée ceux qui avaient souffert pour la foi ; il baise leurs cicatrices avec amour, et quand ils s'en retournent à leurs Eglises, ils emportent dans leur cœur le souvenir béni de sa bienveillance, et dans leurs mains des présents, gages précieux de sa libéralité (3).
Ces nobles exemples de Constantin sont imités par Théodose au premier Concile de Constantinople, par Marcien au Concile de Chalcédoine, par Constantin IV et sa mère Irène au second Concile général de Nicée. A vrai dire, les uns et les autres entourés, obsédés, trompés, surpris par les manœuvres des hérétiques et des auxiliaires hypocrites qu'ils avaient à la cour, ont de temps en temps perdu la fermeté de leur équilibre et penché légèrement au moins et comme en passant du côté de l'erreur. Mais, mieux instruits des doctrines et des choses, ils n'ont pas tardé à rentrer dans la plénitude et l'énergie de leurs sentiments chrétiens, et leur gloire la moins éclatante ne sera pas d'avoir aimé les Conciles, provoqué les Conciles, faci-
(1) Socrat. Sozomen., Euseb. ut supra, Annal. Baron, ann. 3'25.
COiNGILES DU PASSE 121
lité et protégé les Conciles, figuré comme de simples fidèles dans les Conciles, accepté et fait exécuter les décrets des Conciles, considéré enfin les Conciles comme une institution d'autant plus sociale qu'ils l'estimaient divine.
§ Vf. — Conduite de» politiques et des princes hétérodoxes à Fégard des Conciles.
Ceux des princes même orthodoxes, en qui l'orgueil de la puissance ou les préoccupations de la politique dominèrent les impressions de la foi, ne traitèrent point les Conciles généraux avec la même loyauté de respect et de dévouement. Ainsi Charles-Quint commença par désirer vivement la réunion d*un Concile général pour apaiser les querelles suscitées par le Protestantisme. Il en sollicita même avec instance la convocation, et lorsque la bulle de Paul III, conviant, les évêques à se réunir à Trente, eut été lancée, l'empereur s'efforça d'en retarder l'exécution. Il tint la fameuse diète de Worms pour en faire un obstacle au succès de ce grand dessein ; il tenta de substituer des conférences qui n'auraient rien tranché à ce Concile général qui devait tout résoudre, et quand il vit qu'on
irait en avant malgré ses hésitations et ses remontrances, il voulut tout au moins peser sur le pro~ gramme du Concile et en écarter les questions de dogme, afin de ne pas surexciter les princes protestants du Nord, qu'il se proposait de réduire par des négociations ou par les armes. De son côté, la France n'y mit guère plus de ménagements. Sous Henri II, elle proteste par un de ses ambassadeurs contre le Concile pris en lui-même. Plus tard, un de ceux qu'avait envoyés Charles IX, le sieur de Pibrac, se permet de donner aux Pères des conseils et des indications avec un accent de hauteur et d'autorité que ne prirent jamais les papes eux-mêmes, et tout en protestant de la soumission future de leur maître aux décisions de l'auguste assemblée, ils firent très-bien entendre que ce serait à la condition que l' Esprit-Saint ne franchirait pas une certaine limite. Ainsi cette simplicité, cette droiture, cette modestie obéissante des premiers empereurs chrétiens avaient disparu ; les habiletés et les réserves de la diplomatie avaient altéré plus ou moins profondément en eux la docilité de la foi.
Quant aux princes hérétiques, on sait qu'ils ne voulurent jamais se rendre aux vrais Conciles lorsqu'ils y furent invités; qu'ils les entravèrent autant qu'ils purent pendant qu'ils se tenaient; qu'ils leur oppo-
sèrçnt, en mille occasions, des conciliabules composés d'évêques apostats et de théologiens mercenaires, et qu'enfin quiconque voulut condamner ces assemblées de Satan pour demeurer fidèle aux décrets de l'orthodoxie, ils le traitèrent souvent avec une brutalité qui rappela au monde la barbarie des vieux Césars conire les premiers chrétiens.
§ VII. — Manière d'agir de l'Église envers les princes dans les Conciles.
Les princes hérétiques, l'Eglise les supporta en patience, comme les tyrans. Vis-à-vis des autres elle fit preuve de la reconnaissance la plus généreuse. On ne peut lire, sans être ému jusqu'aux larmes ou transporté jusqu'à l'enthousiasme, les acclamations par lesquelles les Conciles généraux ont salué les souverains qui les avaient honorés de leur présence ou de leur protection. Entendez-vous les Pères de Chalcédoine s'écrier : « Anathème à Dioscore ! « Mais en même temps : « Longues années à l'Empereur ! Longues années à cet Auguste pieux et chrétien ! Longues années à l'Impératrice immuable dans l'orthodoxie (1) ! »
(1) Concil. Chalcetl, act. vi.
12 i LES CONCILES GÉNÉRAUX
Prêtez l'oreille au troisième Concile général de Gonstantinople : « A Constantin, grand Empereur ! A l'Empereur orthodoxe ! A l'Empereur pacifique ! A Constantin, nouveau Marcien! A Constantin, nouveau Théodose ! A Constantin, nouveau Justinien ! Seigneur, protégez cette colonne de nos Eglises]! Seigneur, conservez avec amour ce conservateur de noire foi (1).))
Voulez-vous un écho du dernier des Conciles !
« Que le grand Charles V et tous les sérénissimes Rois qui ont demandé et protégé ce Concile universel, aient à jamais leur mémoire en bénédiction! — Et tous les Pères répondent : Amen, amen,
« Au Sérénissime empereur Ferdinand, toujours auguste, orthodoxe et pacifique, à tous les Piois, à toutes les Républiques, à tous nos Princes, longues années! » — Et tous les Pères : a Seigneur, conservez le pieux et chrétien Empereur; Monarque des Cieux, gardez les rois de la terre qui se font eux-mêmes gardiens de la vraie foi (2) . »
On le voit, ce sont les mêmes remercîments et les même souhaits que dans les anciens Conciles ; ils se produisent aussi sous les mêmes formes de langage. L'Eglise vit dans tous les temps de la sève de sa propre
(1) Concil. Const., m, act. xvi.
(2) Concil. Trid , acclamât. Pat, in fuie Concilii.
antiquité. Elle ne s'est pas bornée à cette expression de reconnaissance envers les souverains ; chacun des grands Conciles s'est fait un devoir d'adresser, après la conclusion de ses travaux, une lettre synodique de gratitude à ceux des empereurs ou des rois dont la bienveillance avait protégé ses opérations. Les papes eux-mêmes se sont aussi imposé la loi de les féliciter et de les bénir, avec leur double tendresse de Pontife et de Père. Je ne sais pas s'il est, dans l'histoire de nos C4onciles, un monument plus touchant et plus beau que les actions de grâces envoyées de Rome par saint Léon à l'empereur iMarcien et à l'impératrice Pulchérie, pour l'appui qu'ils ont daigné prêter aux Pères de Ghalcédoine (l). Jamais l'Eglise ne fut ingrate envers les princes, ses défenseurs. En assurant la tranquillité de ces grandes assemblées, ils se rendaient service à eux-mêmes, puisque les Conciles devaient avoir pour effet de calmer les discordes et les agitations de l'Etat; mais sans s'arrêter à cette conséquence, l'Eglise n'a voulu voir dans leur protection qu'un bienfait; et chaque fois que l'occasion s'en est offerte, elle a chargé les voix plus autorisées et les plus augustes de les remercier de leur sollicitude pour les intérêts de la foi.
(1) Concil. Chalced. Ace, varia post Décréta.
§ VIII. — rUoble ciaractère des Itères qui siégeaient dans les Oonciles,
Restent maintenant les procédés mutuels des évoques orthodoxes et de ceux dont ils ont été les juges.
Et d'abord quel grand spectacle les Conciles généraux offrirent au monde par la dignité seule des pontifes dont ils se composaient ! Voici venir, par exemple, à Nicée des hommes devant lesquels on se serait volontiers agenouillé par respect; les uns, comme le dit Théodoret, se distinguent par la possession de dons et de vertus apostoliques; les autres portent sur leurs corps, ainsi que l'Apôtre, les stigmates de Jésus-Christ recueillis dans la persécution. C'est Jacques d'Antioche de Mygdonie que les Syriens et les Assyriens appellent Nisibe, évêque thaumaturge, qui ressucita des morts et fit d'autres miracles. C^est Paul de Néocésarée, pontife autrefois victime dé la rage de Licinius; un fer rouge appliqué sur ses mains leur avait enlevé la faculté de se mouvoir. C'était Paphnuce, évêque dans la Haute-Thébaïde, et dont on avait arraché l'œil droit, tandis qu'à d'autres évêques, fidèles
comme lui, on avait, ainsi qu'à lui-même, coupé les jarrets (1). C'était Léonce, métropolitain de Césarée en Cappadoce, qui, après avoir préparé plusieurs athlètes au martyre, avait été lui-même admis à l'honneur de confesser la foi (2). C'était, en un mot, suivant la belle parole de Théodoret, comme une assemblée de martyrs. La science s'y trouvait aussi noblement représentée par ceux-là mêmes dont les tyrans avaient fait éclater le courage. Ils vinrent à Nicée aussi bien des grands sièges que des diocèses les plus obscurs, en sorte qu'à ce moment solennel une simple cité de Bythinie réunit tout ce que les Eglises d'Europe, d'Afrique et d'Asie contenaient alors de grandes vertus, de grandes lumières et de grandes renommées (3).
L'empire , accoutumé , depuis tant de siècles , à ne voir que les vertus théâtrales et les implacables dissensions de ses philosophes, dut éprouver un étonnement profond à Taspect de ces pontifes si vénérables et si simples, si héroïques et si naturels, si divers de patrie, d'éducation, de résidence, et si fortement attachés à l'unité de la foi. Les libres-penseurs d'alors ne pouvaient pas en revenir; un Concile se
(1) Théodoret, Ecclesiast. HisL, lib. 1. cap. vi.
(2) S. Athan. In Arian. Orat. 1. — S. Gregor. Nazianz., OraL, 19. — Gelas. Cyr. lib. ii.
(3) Euseb. Cîes. Vit. ConsL, cap. vu. — Mar. Vict., lib. I.
promettant d'aboutir, avec des éléments disparates, à des cenclusions acceptées de tous, leur semblait chose singulière ou plutôt impossible. Ils croyaient d'autant moins à ce résultat qu'ils avaient moins d'estime pour la science des évêques. Pour mieux en juger et dans l'espoir assuré de les confondre, il leur proposèrent des Conférences avant l'ouverture du Concile. Les évêques acceptèrent; et Dieu permit qu'entre les sophistes qui les avaient provoqués au combat, quelques-uns rendissent les armes, non pas vaincus par les habiletés et les raisonnements de la dialectique, mais écrasés par l'énergique affirmation de la foi (1). Ils comprirent alors qu'il y avait là une force secrète, et que ces philosophes d'un nouveau genre pourraient bien parvenir à fonder cette unité d'enseignement qu'avaient toujours 'ignorée les écoles des anciens sages. ^ , • -'
Si cette grandeur eut un lustre particulier dans les Conciles des premiers âges, il est pourtant vrai de dire que le fond de cette majesté sainte s'est transmis à tous les Conciles généraux qui se sont tenus plus tard. Jamais on ne rencontra des assemblées plus augustes sur la terre.
(1) Socrat., lib. I, cap. ii. — Sozomen., lib. f, cap, xvni. — Rulf., lib. I, cap. ni.
CONCILES DU Px\SSÉ 129
§ IX. ^ — Hominnges rendus par l'Iiérésîe à l'esprît de justice des évèqucs appelés dans les Conciles. — Partialité des assemblées hétérodoxes.
Que si ces réunions imposantes ont eu le caractère d'un haut tribunal, elles se sont liiontrées fidèles au suprême devoir de la justice, c'est-à-dire à l'équité.
La puissance qu'elles exerçaient n'était pas le fruit de l'usurpation; elle leur appartenait de droit divin. C'était un point reconnu, proclamé, non-seulement par les évêques et les théologiens orthodoxes, mais par les hérétiques et les schismatiques eux-mêmes. Tous ont rendu témoignage à l'infaillible autorité du Concile général; tous, après avoir été repris ou condamnés tantôt par les pontifes de Rome, tantôt par leurs propres évêques, tantôt pas des Conciles particuliers, ont porté la cause en appel devant le Concile général comme leur dernière espérance; tous, quand ils ont eu quelque influence sur les princes, les ont conjurés de solliciter la convocation d'un Concile général, sous prétexte qu'ils y feraient relever leurs doctrines et leurs personnes des condamnations dont elles avaient
i30 LES CONCILES GÉNÉRAUX
été frappées par des juges moins éclairés et moins compétents. C'est là ce que disait Arius le premier des hérésiarques ; c'est ce que dirent après lui Luther et Calvin, qui furent les derniers. Il est vrai que plus tard ils tinrent un autre langage. Mais cette inconséquence ne détruit pas la force de leurs aveux antérieurs; et lorsqu'à Nicée, à Constantinople, à Rome, à Vienne, à Trente, les évêques s'assirent sur leurs trônes pour les juger, ces prélats ne firent qu'user d'un pouvoir déclaré par les prévenus eux-mêmes incontestable et divin.
Investis d'un droit certain, les évêques montrèrent dans les Conciles généraux une largeur qui n'est pas moins certaine. On invita toujours les hérétiques ou les schismatiques à s'y rendre; on les attendit plus d'une fois avec une patience généreuse, et s'ils furent condamnés en leur absence, ce ne fut jamais qu'après des sommations réitérées el des temporisations poussées bien au-delà de celles qu'accordent ordinairement les tribunaux humains. Présents, on leur laissa constamment le plein usage de trois libertés : liberté d'exposer leurs doctrines ou de vive voix ou par écrit; liberté de choisir les interprètes et les avocats qu'il leur plairait de déléguer pour soutenir leur cause ; liberté de se défendre par tous les genres de preuves auxquels ils croiraient pouvoir faire appel. Rien n'est
CONGILKS DU PASSÉ 131
décisif sur ce point, je devrais ajouter rien n'est admirable comme le sauf-conduit délivré par le Concile de Trente à tous les protestants et en particulier à ceux de la confession d'Ausbourg. Par cet acte trop peu connu les Pères accordent aux Réformés, quels qu'ils soient, « le droit de faire des propositions, deprononcer des discours, de traiter de toute sorte d'affaires avec le Concile lui-même; d'examiner, de discuter ; de présenter librement, sur tout ce qui leur conviendra, des articles quelconques ou verbalement ou dans des mémoires, de les développer, de les appuyer, de les démontrer, de chercher à les persuader par les Ecritures, par des textes des Saints-Pères, par des axiomes, par des arguments rationnels et, s'il en est besoin, de répondre aux objections du Concile; enfin de disputer chrétiennement avec ceux qu'aurait désignés le Concile, ou de converser sans nul obstacle, mais charitablement, et tout opprobre, toute récrimination, toute injure, mis de côté (1). w Les franchises garanties par
(1) Libère ad liane civitateni Tridentinam veniendi, ibidemque maiîeijdi, standi, morandi, proponendi, loquendi una cum ipsa Synodo de quibuscumque negotils tranctandi, examinandi, discutiendi, et omnia quîecumque ipsis libuerit, ac articLilos quoslibet, tam scri()to quain verbo, libère offerendi, propalandi, eosque Scripturis Sacris, et Beatorum Patrum verbis, sententiis et rationibus declarandi, adstruendi, et persuadendi, et si opus fueric, etiam ad objecta Concilii geiieralis respondendi, et cuin iis, qui a Goncilio delecti fuerint, disputandi cliristiane, aut charitative, absque omni im-
132 Li:s CONCILES GÉNÉRAUX
le Concile vont encore plus loin. Mais se fût-il bornélà, n'élait-ce pas assez pour que les Réformés n'eussent aucun droit de se plaindre? Le cercle qu'on leur traçait n'était-il pas immense? et ne pouvaient-ils pas s'y mouvoir assez à l'aise pour justifier leurs erreurs, si leurs erreurs avaient pu être justifiées? En ouvrant cette vaste carrière à la défense, le Concile de Trente n'a fait que suivre les traditions de tous les Conciles antérieurs. Au premier et au second de Nicée, les Ariens et les Iconoclastes; à ceux de Constantinople, les Macédoniens, les partisans des trois chapitres, les Monothélites et le schismatique Photius, Nestoiius à Ephèse, Eutychès et ses fanatiques sectateurs à Chalcédoine, furent tous admis à s'expliquer, et à faire valoir en faveur de leurs opinions tous les genres d'autorités et de raisonnements qu'il leur plut d'invoquer. On ne mit aucune entrave à leur parole. Sans doute quand ils proféraient de révoltants blasphèmes, les Pères se bouchaient les oreilles sous l'impulsion d'un sentiment d'horreur. Sans doute encore quand ils se laissaient emporter à des insultes et à des violences de langage, le Concile protestait avec un juste mélange de vigueur et d'indignation ; mais leurs débats ne fu-
pedimento conferendi, opprobriis, conviciis ac contumeliis penitus semotis. — Concil, ïrid., sess. xv, Salviis condxiclus datas Protestantibus,
rent jamais 'clos, sans que la cause eût été pleinement entendue, et que les accusés eussent épuisé les ressources qui pouvaient être à leur déeharge.
Il n'en fut jamais de même dans les simulacres de Conciles tenus par les dissidents. Tout le monde sait avec quelle brutalité les Ariens traitèrent saint Athanase dans celles de leurs assemblées où il consentit à comparaître. Qui ne se rappelle le brigandage d'Ephèse? On vit, dans cette horrible saturnale, l'infâme Dioscore glorifier Eutychès condamné par un Coneile général, se moquer des légats du Saint-Siège, refuser ou ôter la parole aux défenseurs de l'orthodoxie, prononcer arbitrairement la déchéance des plus saints évêques sans leur permettre de se défendre, ouvrir enfin les portes de son prétendu concile à l'irruption de la force, et livrer l'auguste veillard Flavien à une soldatesque sauvage, qui l'accable de coups, à tel point qu'il succombe et meurt deux ou trois jours après ces odieux outrages. L'hérésie et le schisme ne se sont pas toujours portés à cet excès d'oppression ; mais ils n'ont jamais permis à la vérité de pratiquer devant eux à son profit le droit de légitime défense.
iâi ^ LES COiNGILES GÉNÉKAUX
§ ;X.. — L.es Conciles se distiiiguent par une loj^auté lie discussion qu'on n'a Jamais rencontrée cliez les dissidents.
La force et la loyauté de la discussion se trouvent aussi bien que la générosité de caractère du côté de l'orthodoxie. 11 faut convenir que les hérétiques «e manquent ni de savoir, ni d'habileté. Mais ils font de l'Ecriture des interprétations subtiles plutôt qu'elles ne sont raisonnables; leurs nouveautés s'appuient sur des textes isolés plutôt que sur l'enseignement général des livres sacrés. S'ils invoquent les Pères et les Conciles, c'est pour s'abriter derrière une explication pharisaïque des passages qu'ils leur empruntent. Quand ils dressent un formulaire de foi, leur perfidie a soin d'y glisser quelque parole équivoque à l'ombre de laquelle ils puissent échapper aux coups de l'Eglise et cependant garder le venin de leurs systèmes impies. Si les Conciles leur en présentent quelqu'un dont les termes ne soient pas d'une extrême rigueur, ils suivent la même tactique, et tout en prononçanf des lèvres le symbole qui leur est offert, ils se réservent d'en désavouer le vrai sens dans le cœur. On ne saurait dire les
dissimulations et les souplesses qu'ils déployent pour échapper à l'exposition nette et précise de leur pensée ; il follut poser et presser les questions avec une rigueur géométrique pour leur fermer toute issue, et les contraindre à dévoiler sans détour le tond de leur âme où règne l'hypocrisie.
Bu côté de l'Église il n'en est plus de même. En chacun des Conciles, Dieu ménage à la vérité d'éclatants défenseurs; ordinairement ils sont évêques; quelquefois ce ne sont que des prêtres ou de simples diacres. Mais tous portent glorieusement le poids des controverses suscitées par l'erreur. Athanase confond Arius à Nicée; saint Cyrille d'Alexandrie terrasse Néstorius à Ephèse; Eutychès tombe avec Dioscore à Ch*alcédoine sous la main victorieuse de Pascasinus et d'Eusèbe de Dorylée. Plus tard, le saint patriarche Tarasius ferme la bouche aux Iconoclastes ; à Florence, Marc d'Ephèse ne peut tenir contre le cardinal Julien, soutenu de l'illustre athlète fourni par l'Ordre de Saint- Dominique ; au Concile de Trente enfin, Lainez et tant d'autres n'eurent qu'à toucher du doigt le Protestantisme pour le réduire en cendres. Rien ne manquait à ces vaillants lutteurs pour leur rendre la victoire aussi certaine que facile. Ils avaient sondé jusque dans ses abîmes les plus profonds le mystère des Ecritures ; pas un monument de la Tradition qui ne
leur fût familier ; ils étaient rompus au maniement de la dialectique ; enfin trop sûrs d'eux-mêmes et de la puissance de la vérité pour attacher quelque prix aux misérables ressources de l'équivoque et du sophisme, on les voit constamment chasser l'ennemi devant eux, et mener au triomphe la foi dont ils sont les vengeurs par la voie d'un raisonnement où la vérité, la grandeur et la loyauté se donnent continuellement la main. Les actes et les procès-verbaux des Conciles généraux sont à la disposition de quiconque veut les interroger ; qu'on les lise de la première à la dernière page, et l'on verra si, dans les luttes solennelles dont ils ont enregistré l'histoire, l'honneur du bon combat n'est pas toujours resté fidèle au drapeau de l'Eglise.
Nous pourrions bien poursuivre le parallèle ou plutôt le contraste entre les orthodoxes et les dissidents après les Conciles généraux et voirj dans les deux camps, l'opposition des effets produits par l'influence de ces grandes assemblées. Mais ce sujet nous ferait sortir du cadre où nous devons nous renfermer. Après avoir étudié les Conciles œcuméniques d'autrefois, il est temps de parler de celui qui doit s'ouvrir au seuil de l'hiver prochain.
§ I*'. — Coup d'œll sur la nature de la société conteniporaine.
S'il est lin fait éclatant, avoué même par ceux qui professent le plus d'admiration pour les choses de noire temps, c'est que le monde est malade. Bien des maux le travaillent et l'agitent. Mais celui qui donne le branle à tous les autres, c'est la rupture universelle des peuples et de ceux qui les conduisent avec la royauté publique et sociale de Jésus-Christ. Un seul Etat avait fait exception jusqu'à ce jour : c'était l'Espagne. Dans ses immortels Conciles de Tolède, elle avait conclu avec le Christ un pacte généreux et sacré, par lequel il devait régner en maître et régner seul
sur les successeurs de Récarède et sur la conscience de leurs sujets. Ni l'invasion de? Sarrasins, ni les bouleversements n'avaient pu rompre cette alliance séculaire entre le trône et l'autel ; et c'est ce qui fit la vieille gloire de cette nation jadis si catholique et si grande. Mais la chaîne s'est brisée sous les coups et dans les hontes de sa dernière révolution, et par ce divorce impie l'apostasie générale des gouvernements et des peuples est maintenant consommée. La civilisation chrétienne retourne à pas de géant vers le paganisme avec- l'athéisQie de plus. On a remplacé dans nos veines le sang divin du Calvaire et de la foi, par je ne sais quel effroyable poison d'erreur. Et parce que le tempérament des sociétés est loin d'être fait à ce sang nouveau mais corrompu qui circule dans leurs artères, elles éprouvent partout un malaise indéfinissable. Comme ce malheureux que la fièvre dévore, elles se remuent convulsivement sur leur couche de douleur; et leur imagination, livrée à des ténèbres pleines de fantômes, se débat entre d'amers dégoûts pour* le présent et de cruelles alarmes pour l'avenir.
Qui donc entreprendra leur guérison ? La philosophie rationaliste? Elle fait silence depuis longtemps, et nous devons en bénir le Ciel. Comme c'est à elle que nous devons la plupart des plaies qui nous rongent, en essayant de les fermer, si elle vivait en-
core, elle ne ferait que les rendre plus incurables. La science séparée de la foi ? Bile est en train de nous prouver que l'homme n'a point d'âme et qu'il descend en ligne directe de la race des singes. Les journaux hostiles à l'Église? A leurs yeux, les ulcères qui nous défigurent sont une gloire, et il ne dépendra pas d'eux que cette lèpre horrible ne devienne pas plus horrible encore. Les gouvernements ? Ils ont bien assez à faire d'empêcher leurs flottes et leurs armées gigantesques d'ensanglanter les continents et les mers par des luttes fratricides. Non, ce n'est pas de tout cela que peut venir le salut, parce qu'en définitive tout cela n'est que le malade lui-même, portant au fond de ses entrailles l'intarissable foyer du feu qui le consume, et ne songeant pas même à l'éteindre.
§ II. — \Jn seul homme est capable «le porter remède au mal social. — Qui est-il?
1^ Un seul homme, farmi ceux qu'on remarque et
^(Ju'on honore sur la terre, a sérieusement conçu le
dessein de trouver un remède aux misères qui nous dé*
vastent et qui nous déshonorent. C'est le plus humble
des rois ; je ne sais quelle révolution couronnée Ta dé-
pouillé des quatre cinquièmes cle ses États. On a fait effort pour épuiser son trésor jusqu'à la dernière obole. Ses troupes ont été massacrées dans d'indignes boucheries. Par des manœuvres sataniques la conspiration venue du dehors a su se creuser une caverne au centre même de sa capitale. S'il est encore sur son trône, ce n'est pas faute de tentatives pour l'en précipiter. On entend bien l'en faire descendre; et à l'heure qu'il est, des bandes sauvages continuent à rôder sur ses frontières, épiant le moment opportun pour arracher de ses mains le tronçon de sceptre qui lui reste encore. On n'a pas moins déployé contre lui les brutalités de l'insulte que les brutalités de la force. On a crié tantôt qu'il était trop avancé, trop libéral, et tantôt qu'il était trop rétrograde et trop absolu. On a publié à toutes les tribunes qu'il ne savait pas régir son peuple; que son gouvernement avait besoin de réformes profondes, mais qu'il était assez aveugle pour ne pas comprendre qu'elles étaient nécessaires, assez entêté pour ne pas les entreprendre. Et comme il unit sur sa tête la puissance spirituelle à la puissance temporelle, on a soutenu qu'il ne savait pas mieux exercer la première que la seconde; qu'il confondait leurs domaines et en déplaçait à tout instant les limites ; qu'il faisait une guerre inintelligente et implacable aux idées comme aux institutions modernes ; et qu'ainsi à force de vou-
COiNCILE DE 1869 AU
loir le monde chrétien, il finirait par le rendre tout entier sceptique et révolutionnaire.
Eh bien ! cet homme qu'on a tant déprimé, ce souverain qu'on a tant outragé, ce Pontife qu'on a présenté tant de fois comme un vieillard faible ou maniaque, Pie IX, en un mot, s'est dressé tout d'un coup à la hauteur de cent coudées, et d'une voix dont les éclats ont retenti jusqu'aux extrémités du globe, il a crié à tous hes vents : « C'est moi qui veux guérir les gouvernements et les peuples, et le remède que j'emploierai c'est un Concile général. Évêques de toutes les régions, accourez près de moi ; nous nous concerterons ensemble, et si le malade veut accepter Tappareil que nous lui présenterons, il ne tardera pas à retrouver son ancienne vigueur. >> Ce langage, qui semblait devoir faire sourire, a saisi le monde d'un étonnement respectueux. Certes, notre immortel Pontife et Père s'était déjà, bien des fois, permis de saintes et surprenantes hardiesses. Mais c'était ici la plus inattendue de ces sublimes audaces. Pendant que ses spoliateurs et ses ennemis le ruinaient et le calomniaient, lui, bien loin de se laisser intimider, avait condamné leurs errreurs et leurs forfaits dans ses allocutions consistoriales et dans une foule de Lettres apostoliques. Autant ces impies ont été sauvages dans leurs agressions, autant il a été à son tour inexorable dans
ses anathèmes (1). Et maintenant il fait mieux encore. Ce monde que les sophistes et les faux politiques ont désorganisé, ce monde qui, grâce à ces meurtriers, se débat dans une agonie violente, ne pouvant ni mourir ni remonter à la vie, ce monde dont ils sont incapables d'apaiser ou d'adoucir les convulsions, lui va le soumettre au traitement employé par ses prédécesseurs dans toutes les grandes crises de la république chrétienne. Silvestre en usa pour cicatriser les déchirements qu'avait^ causés l'Arianisme; Adrien 1" y fit appel après les sanglantes fureurs des Iconoclastes ; Paul m le mit en œuvre pour réparer les désastres produits par le Protestantisme. Pie IX, à l'exenjple de ses glorieux prédécesseurs, a résolu d'appliquer le môme remède à notre société contemporaine rongée par le rationalisme.
§ III. — Rîe cfuen le fuît de la convocation dn Tutur Concile montre la noble hardiesse de I*îe IX..
Nous avons toutefois à présenter une remarque. Au lieu que ses prédécesseurs n'avaient arrêté leur déter-
(1) Litterse apostol., u^ terni Pairis, quibus indicitur Conciiiiim, p. 7.
miiiation qu'après s'être concertés avec les Souverains et sûrs qu'ils pourraient compter sur leur appui, Pie IX s'est inspiré de sa seule conscience pour concevoir son noble dessein ; l'état d'isolement et l'iinpuissan'ce matérielle où l'ont jeté les événements ne l'a point épouvanté : la perspective du trouble qu'il allait porter dans certaines régions sociales ne Ta pas effrayé davantage. Doublement fort, et de ses lumières intérieures, et des sympathies ardentes avec lesquelles les Évêques applaudirent à ses intentions quand il daigna les leur déclarer, il est allé en avant avec cette intrépidité sereine qui dicta, dès le commencement, tous les grands actes de son pontificat. Son désir intime a pris le caractère d'un fait public et solennel. Un jour, il a ûiit savoir au monde qu'un Concile général se tiendrait pour le renouveler; et tous les Pontifes ont reçu l'ordre de venir concerter leurs pensées avec ses pensées, leur expérience avec son expérience, leurs effortSj avec ses efforts afin de rendre, avec un succès plus sûr^ la plénitude de la vie morale à ces nations que l'esprit moderne a presque tuées, mais que l'Esprit-Saint veut bien encore proclamer guérissables (1).
Voilà Pie IX. Le Concile indiqué par ce Pontife incomparable se réunira-t-il,oui ou non, ce n'est point la
(1) Litteme apostolicse, ^terni Patris, ut suprà. Sanabiles fecit nationes orbis terrarum; — Sap. i, 1^.
iu LES concii.es Généraux
question. Il est annoncé; la date de son ouverture est indiquée avec précision; le commandement de s'y rendre est parvenu à tous ceux qui sont désignés par le droit pour y prendre part. Cette seule convocation, quelles que doivent en être les suites, suffît pour ajouter une gloire immense aux gloires déjà si radieuses de celui qui l'a faite. Il a mis par là le couronnement à l'édifice de sa grandeur, la seule véritablement haute parmi les chétives grandeurs de ce temps; et tous les genres d'hommages ont accueilli ce coup inattendu de son autorité. Les uns l'ont honoré parleur stupéfaction; d'autres l'ont fait par des inquiétudes étranges. Plusieurs, même parmi ceux qui ne furent jamais les amis dévoués de Rome, lui ont décerné le tribut formel et public de leur admiration ; et personne n'a oublié ces paroles prononcées alors au Corps législatif par un orateur en qui les erreurs politiques n'ont pas détruit le sentiment et le respect des nobles choses : » Il y a là une audace, une grandeur qui me frappe de respect et d'admiration; car j'aime les pouvoirs forts, qui ont confiance en eux-mêmes et qui développent et manifestent sans crainte, avec énergie, la foi qui les anime. C'est un grand spectacle (1). » I
(1) Corps législatif. — Séance du vendredi 30 juillet 1868. Comnte rendu analytique. Discours dQ M. Emile OlUvier.
Tel est le premier fait qui frappe quand on songe au futur Concile : sa convocation. Convocation faite par Pie IX, et qui n'est autre chose qu'un acte de la plus haute force morale, se produisant au sein de l'infirmité matérielle en apparence la plus profonde et la plus impuissante.
IV. — Quels sont ceux qui n'ont pas été invités au futur Concile?
Peut-être, avant de dire ceux que Pie IX a convoqués au Concile, serait-il à propos de parler de ceux qu'il n'y a pas invités. — Un ministre de France, répondant au discours dont nous venons de citer un passage, disait dans la même séance : « Nous avons, M. le ministre des affaires étrangères et moi, réuni les documents, consulté les précédents, et nous avons vu que jadis, outre les lettres d'indiction adressées nominativement aux évêques par le Souverain-Pontife, il adressait aussi nominativement aux Souverains l'invitation d'assister au Concile par eux-mêmes ou par leur représentant. Aujourd'hui il n'en a pas été de même. Est-ce, comme l'a dit M. Ollivier, parce que
i46 LES CONCILES GÉNÉRAUX
l'on a^ voulu donner un caractère impératif à la convocation en ce qui concerne les Evoques? Ou bien, à l'égard des Souverains, est-ce parce que ne pouvant les inviter tous, on a voulu n'en inviter aucun d'une manière particulière? Je pose la question, je ne la résous pas. Mais en somme, on a fait une convocation générale, urbi et orbi^ à tous ceux qui ont le droit d'assister au Concile (1). »
La différence, signalée par Son Excellence entre le présent et le passé est incontestable. Dans la Bulle d'indiction du Concile de Trente, on lit : « Par les entrailles de la Miséricorde divine, au nom de Notre- Seigneur Jésus-Christ, dont la foi et la religion sont si gravement attaquées au dedans et au dehors, nous conjuronsles princes, s'ils veulent sauver la république chrétienne, s'ils comprennent que les immenses bienfaits dont le Seigneur les a comblés les lient et les obligent à ne point déserter la cause et les intérêts de ce Dieu dont ils ont tout reçu, oui, nous les prions d'assister à la célébration du saint Concile, parce que là leur piété et leur vertu tourneront à l'avantage de tous et profiteront à leur salut comifle au salut des autres pour le temps et l'éternité. Si, chose que nous verrions avec regret, ils ne peuvent venir par eux-
(1) Corps législatif. — Séance du 10 juillet 1868. Discours de S. Ex. M. Baroche. Compte rendu analytique.
CONCILE DE 1869 Ul
mêmes, qu'au moins ils envoient, en les investissant de leur autorité, de graves ambassadeurs, qui puissent représenter au Concile avec autant de prudence que de dignité la personne de leur Souverain. Surtout qu'ils veuillent bien pourvoir, ce qui leur est très-facile, à ce que, de chacun de leurs royaumes et de chacune de leurs provinces, les évoques et les prélats partent pour le Concile, sans tergiversation comme sans retard (1). » Ainsi parlait Rome au seizième siècle ; elle invitait les souverains des nations chrétiennes à se rendre au Concile ; elle les conjurait même d'y assister ; elle les priait enfin de donner aux évêques de leurs États les moyens et la liberté de s'y réunir. Voici maintenant le langage de Pie IX dans la Bulle de convocation : « Nous osons nous élever jusqu'à cette espérance, que Dieu, qui porte dans ses mains les cœurs de tous les hommes, daignera seconder nos vœux et fera, par rineffable vertu de sa miséricorde et de sa grâce, que tous les princes et les suprètnes conducteurs des peuples, surtout ceux qui sont catholiques, appréciant toujours davantage les bienfaits immenses qui de l'Eglise se répandent sur les sociétés humaines, et com* prenant qu'elle est le plus ferme fondement des empires et des royaumes, noii-seulemetit n'empêcheront
(1) Bulla indictionis Concil. Trid. a Paulo III data II kal. jun. 15/i2.
148 LES COiNCILES GÉNÉRAUX
point les Évoques nos Vénérables Frères et tous ceux que nous avons appelés de venir au Concile, mais qu'au contraire ils leur prêteront volontiers aide et secours pour l'accomplissement de ce devoir, et se feront, ainsi qu'il convient à des Souverains catholiques, un bonheur de contribuer avec eux à tout ce qui pourra concourir à la plus giande gloire de Dieu et au plus grand bien du Concile (1). » Le Saint-Père ne vas pas plus loin. Paul III avait supplié les princes de ne pas entraver le Concile de Trente; Pie IX demande aujourd'hui la même faveur aux monarques pour celui du Vatican. Mais tandis que Paul III les avait conviés au Concile et les avait même priés de répondre à son appel, Pie IX ne leur adresse ni la même invitation ni la même prière. Il ne leur olFre pas davantage la liberté privilégiée que le Saint-Siège accordait aux premiers Empereurs chrétiens : celle de convoquer eux-mêmes les Evêques au Concile général. Pour lui, le temps des Constantin, des Théodose et des Marcien n'est plus.
Cette différence de conduite a surpris bien des hommes même intelligents. Ils se sont demandé, sans trop pouvoir la saisir, quelle eu était la cause. A Dieu ne plaise que nous allions creuser témérairement dans les intentions du Saint-Père et nous permettre d'ap-
(1) Bull. ^ terni Patris, p. x.
précier ses décisions qui se justifient d'elles-mêmes ! Mais comment ne pas voir que la diversité des situations et des temps suffit cent fois pour expliquer celle des procédés ?
On a dit à la tribune française que l'Etat peut se faire représenter au Concile par des ambassadeurs, y faire prononcer des discours par des légats, IJ article 16 du Concordat est formel à cet égard (1). A la manière dont le mot peut est encadré, l'on voit avec évidence que l'orateur lui donne la signification d'un droit rigoureux, et dans ce sens il exprime une erreur. Les Souverains et les Gouvernements séculiers n'ont h aucun titre le é/mr proprement dit d'entrer et de s'asseoir dans un Concile œcuménique. Ce droit n'est pas inhérent à leur couronne, puisque le pouvoir dont ils sont investis ne les constitue ni les juges de la foi, ni les chefs spirituels des peuples. Leur vient-il des Gon^ cordats? Aucun que je sache n'a consacré cette prérogative pour les Gouvernements étrangers ; ceux que le Saint-Siège a daigné conclure avec la France ne l'ont pas stipulé davantage. Pas un mot ne l'établit dans celui de François F' qui, signé par Léon X et approuvé par le cinquième Concile de Latran, a fait loi jusqu'à la révolution de 1789. Son silence à cet égard rejaillit jusque sur le Concordat de 1801 qui se tait à son tour,
(I) Discours de !M. Em. Ollivier, ut suprcu
et si l'article 16 de ce dernier maintient les droits et pérogatives dont jouissaient les anciens Gouvernements, il est manifeste qu'il ne fonde et ne perpétue pas ceux que des conventions authentiques n'avaient point sanctionnés. L'assistance aux Conciles était de ce nombre pour les Empereurs et les Rois. Jamais un traité solennel ne les en avait mis en possession ; ils n'avaient pénétré dans ces assemblées augustes que par une libre invitation du Saint-Siège : invitation qu'il aurait pu ne pas faire et qu'il restait toujours maître de retirer dans l'avenir. Ainsi Pie IX, en usant de cette faculté pour le Concile de 1869, n'a ni méconnu des droits acquis, ni violé des engagements contractés par ses prédécesseurs.
§ V. — Quelles considérations ont pu engager I»|e IKL à ne point convoquer du moins actuellement les princes au futijr Concile? — ïtéfutation du O' ^IVordsworth, évêque anglican de I^incoln.
Et faut-il, après tout, s'étonner qu'il se soit abstenu? Autrefois non-seulement les Princes étaient personnellement chrétiens; mais leurs gouvernements l'étaient aussi; les individus avaient leur religion,