Chapitre 1er CONCILE DE NICÉE
Faits antérieurs au Concile de Nicée.
Après avoir en Occident assuré la paix à l'Église catholique par sa victoire contre Maxence, l'empereur Constantin déjà chrétien de cœur ne put étendre le même bienfait à l'Orient avant la soumission de Licinius. Celui-ci soldat heureux, mais ignorant et grossier, parvenu à la dignité de collègue de Constantin, cherchait les moyens de se rendre seul maître du monde. Il s'engagea alors entre eux une lutte d'un caractère politique, il est vrai, quant au but, mais religieux quant aux moyens. Les chrétiens soutenaient Constantin et les barbares idolâtres Licinius, qui pour plaire à ceux-ci, renouvela contre le christianisme l'ère des plus cruelles persécutions, massacrant impitoyablement quiconque tombait entre ses mains, surtout ceux qu'il soupçonnait d'être vol. i. 1
philosophes ou rhéteurs et qu'il appelait la peste de la société, quelle que fût d'ailleurs leur croyance. Dans la guerre que se firent Constantin et Licinius, on peut dire que l'un tenait en main l'étendard du christianisme et l'autre l'étendard de la superstition et de l'idolâtrie. Constantin vainqueur de Licinius fit jouir l'Église d'une paix complète. Alors cessa, au moins pour un temps, la lutte de prépondérance sociale née du contact des chrétiens avec les païens, contact passé dès lors de l'état de suspicion à celui de protection devant la loi. Mais en même temps surgirent des différends scientifiques entre les penseurs de cette époque. Il était bien naturel, en effet, que la philosophie païenne, cherchant à expliquer les mystères du christianisme, enfantât une foule de nouvelles erreurs, comme il était bien naturel aussi que plus d'un chrétien, dans le but d'attirer les païens à la foi, s'aidât des croyances du paganisme et en introduisit quelques principes dans la doctrine catholique. Et voilà pourquoi l'époque de Constantin se présente à nous si manifestement comme une époque de transition, où se confondent souvent les opinions les plus opposées, mais qui aboutit finalement au triomphe de la vérité et de la justice. Nous avons de ceci un exemple frappant dans la controverse soulevée par l'arianisme et qui fut le principal objet du Concile œcuménique célébré à Nicée en Bilhynie l'an 325.
L'idée de la divinité chez les païens n'était assurément pas une, mais multiforme, selon les différentes passions de l'homme, sous l'influence desquelles l'ancienne et primitive notion d'un seul Dieu s'était transformée en celle de plusieurs Dieux, si étroitement unis toutefois par leurs opérations à notre humanité, qu'on les crut sans peine issus du genre humain lui-même. Le christianisme, au contraire, a toujours enseigné l'existence d'un Dieu unique, essence très-simple, très-pure, et très-parfaite, en trois Personnes réellement distinguées entre elles par la seule personnalité. De là découlait nécessairement la distinction réelle qui existe entre Dieu infiniment parfait et le monde variable et imparfait, entre le Créateur et la créature. L'unité de Dieu créateur du monde n'était pas un dogme nouveau pour les Juifs convertis au christianisme, et pour se convertir ils n'avaient eu qu'à reconnaître comme vérité fondamentale de la foi catholique la venue du Messie Sauveur du genre humain. En présence des trois théologies païenne, juive et chrétienne, il ne manqua point d'esprits qui, dans le but de concilier les opinions diverses, ou pour expliquer le mystère de l'Incarnation, ou afin de défendre le pur monothéisme juif , ou dans le but de rendre plus accessible à l'intelligence humaine la notion de l'éternelle génération du Verbe, s'appliquèrent à chercher une formule ou hypothèse sau-
vegardant à la fois le principe de l'unité de Dieu et la vérité de la rédemption divine. En un mot, ils s'efforcèrent de faire sortir la philosophie de ses limites naturelles, pour l'établir maîtresse de la révélation et interprète des mystères , lui sacrifiant ainsi les dogmes positivement révélés en même temps que le respect dû aux traditions apostoliques.
Cérinthe philosophe d'Antioche, Juif d'origine, versé dans les doctrines chaldéenne, pythagoricienne et platonicienne (lesquelles, à l'époque des Apôtres, formaient l'ensemble de la philosophie dominante), voulant rendre raison de la rédemption opérée par Jésus-Christ, distingua le Christ de Jésus. 11 fit naître Jésus de Joseph et de Marie, et il fit descendre en Jésus la divinité, c'est-à-dire le Christ, dans les eaux du Jourdain. Tel était le Christ de Cérinthe, ce Christ qui se sépara de Jésus au moment où les Juifs voulurent mettre à mort le Rédempteur. Comme on le voit, cette manière philosophique d'expliquer la rédemption du genre humain faisait concourir à celle-ci le Christ et Jésus ou, en d'autres termes, la divinité et l'homme dans lequel elle était descendue; l'on commençait ainsi à détruire le mystère de l'Incarnation du Verbe.
Les dernières conséquences d'une pareille doctrine devaient être la négation de la divinité de Jésus-Christ et l'union morale, mais non hyposta-
tique, de la nature humaine et de la nature divine dans le Fils de Marie ; c'est-à-dire que la dernière expression de cette doctrine devait être formulée par Arius et par Nestorius.
Plus tard le mélange des principes des écoles pythagorienne et stoïcienne aux idées platoniciennes donna naissance au système de Cerdon; qui, en admettant un Dieu créateur, distinct d'une intelligence bienfaisante cause immédiate de l'activité de l'âme humaine, prétendait rendre compte de la dégradation de l'homme. Marcion crut cette doctrine tout à fait propre à expliquer l'Incarnation du Verbe, et, selon lui, l'intelligence bienfaisante de Cerdon s'était simplement revêtue des apparences humaines : second pas pour arriver à exclure de de Jésus-Christ Rédempteur la personnalité divine. Théodote de Byzance alla plus loin encore, pour s'excuser d'avoir cédé à la persécution et renié le Christ. Il se mit à enseigner que le Christ n'était pas Dieu. Artémon et ses sectateurs, surnommés Aloges, embrassèrent cette hérésie. Des idées semblables furent longtemps nourries par le phrygien Praxéas, qui, venu à Rome au temps du Pape Victor, avait abandonné la secte de Montan.
Mais la doctrine de l'Incarnation du Verbe n'était point la seule sur laquelle travaillaient les esprits. Celle de la Trinité aussi commençait à être l'objet de bien des réflexions. En face de l'Église
enseignant que le Verbe incarné est le Fils de Dieu, consubstantiel au Père, et en même temps que certains philosophes cherchaient à expliquer scientifiquement le mystère de l'Incarnation, d'autres s'efforçaient de concilier les souffrances de l'Homme- Dieu avec l'impassibilité de la nature divine. Nous arrivons ainsi à Sabellius et à Praxéas, lesquels, ne pouvant admettre plus d'un seul principe créateur et régulateur de l'univers, mais ne voulant pas reconnaître la distinction réelle du Père et du Fils dans l'unité d'essence et voyant d'ailleurs l'absurdité qu'il y aurait à affirmer deux essences divines, enseignèrent que le Père et le Fils différaient seulement de nom et que ces deux termes de père et de fils exprimaient simplement des effets différents de la nature divine. D'où Praxéas concluait qu'on devait croire le Christ identiquement une même chose avec le Père, ou bien admettre l'opinion de Théodote de Byzance qui niait la divinité du Christ. Praxéas fut obligé d'en venir à ces conséquences pour n'être point forcé de reconnaître l'existence de deux subsistances divines et éternelles, le Père et le Fils, et donna ainsi naissance à la secte des Patripassiens. En résumé, d'un côté on rendait la divinité passible et de l'autre on niait la divinité du Christ. Le premier système détruisait l'Incarnation du Verbe, et le second la rédemption du genre humain. Arrivées à ce point, les doctrines
sur l'Incarnation rendaient bien difficile aux yeux de plusieurs la tâche de défendre le dogme de la Trinité , et celle de démontrer la divinité du Verbe. Les erreurs de Sabellius furent condamnées comme celles de Gerdon et de Cérinthe l'avaient déjà été auparavant. Les Evêques catholiques employaient en même temps tous les moyens pour raffermir la croyance révélée d'un Dieu Trin et Un ainsi que celle du Verbe incarné. Il est vrai qu'à cet effet on se servait peut-être trop de la philosophie, et surtout de la philosophie platonicienne, dans une matière exclusivement du domaine de la révélation et du mystère. On oubliait que la raison humaine se repose volontiers sur la certitude que lui donne la révélation divine, tandis qu'elle devient téméraire et ne trouve plus que confusion lorsqu'elle veut franchir ses limites naturelles.
C'est ce qui arriva à Àrius prêtre d'Alexandrie. Il écoutait les enseignements de son Évêque, Alexandre, sur la Trinité et sur l'Incarnation, il l'entendait exposer que trois Personnes, distinctes dans une même nature parfaitement simple, constituaient l'auguste Trinité et que le Verbe avait pris chair humaine dans le sein de la Vierge. Mais il ne savait comment concilier l'unité de l'essence divine avec la pluralité des Personnes, et ne pouvait comprendre comment un Dieu avait souffert. Il se mit alors à examiner les doctrines
de Sabellius, et réfléchissant à la nature de l'unique principe créateur, il lui parut impossible d'admettre chez le Père et chez le Fils une seule et même nature divine, ni deux natures divines distinctes. La Rédemption d'ailleurs était pour lui une vérité. Afin de sortir d'un pareil labyrinthe, et parcequ'il regardait aussi comme impossible la co-éternité du Père et du Fils, il imagina que Dieu le Père avait créé, distinct de sa propre nature et point ab œtemo, le Fils qui opéra la rédemption du genre humain. Il fit ainsi du Père et du Fils deux substances différentes, l'une créatrice, et l'autre créée du néant. Dès lors les doctrines de Sabellius perdirent toute leur importance. L'Église d'Alexandrie se divisa en deux camps. D'un côté, l'on soutenait la doctrine révélée et traditionnelle de THomme-Dieu, et de l'autre, on défendait la doctrine nouvellement formulée et empruntée en partie à la philosophie des anciennes écoles, doctrine qui niait la consubstantialité du Fils avec le Père.
L'exégèse, la philosophie, la dialectique étaient les armes avec lesquelles combattaient les deux partis. Alexandre Evêque d'Alexandrie, au lieu d'excommunier Arius, voulut tenter de le ramener par la persuasion et lui donna pleine liberté d'exposer les raisons sur lesquelles il prétendait fonder sa doctrine hérétique, afin qu'on les réfutât par les arguments de la vérité catholique. On réunit donc
à Alexandrie un Concile devant lequel comparut Arius, les traits empreints comme toujours d'une profonde mélancolie. On le vit s'avancer d'un pas grave; son visage amaigri et toute sa personne respiraient l'austérité. 11 put exposer librement les motifs qui s'opposaient, selon lui, à la consubstantialité du Fils avec le Père et desquels il concluait que le Verbe avait une nature créée. On lui répondit par l'autorité des Saintes Ecritures et par la tradition universelle de l'Eglise, s'accordant à démontrer la co-éternité et la consubstantialité du Verbe avec le Père. Ayant déclaré qu'il persistait dans ses erreurs, Arius fut excommunié par le Concile et sa doctrine condamnée comme hérétique. Alors, comme font ordinairement les novateurs en pareil cas, il s'empressa de répandre dans le public sa défense, sous forme de lettres adressées à plusieurs Evêques. Adroit, éloquent et versé dans l'exégèse qu'il avait étudiée dans cette antique école d'Alexandrie, illustrée, entre autres, par Origène, il exposait les raisons sur lesquelles il fondait sa doctrine et demandait aux Evêques, ou bien de l'éclairer en lui démontrant la vérité, ou bien de le défendre contre la sentence du Concile. La compassion, une complète ignorance des faits, la difficulté du sujet, la bénignité à excuser l'intention et, il faut le dire aussi, la nouveauté de la controverse, présentée d'ailleurs par Arius avec une grande habileté de
dialectique furent, les principales causes qui lui firent trouver parmi les Evèques des défenseurs et des protecteurs. Eusèbe, Evêque de Nicomédie, devint son principal appui ; il écrivit à plusieurs Evèques en faveur d'Arius, et n'omit rien auprès d'Alexandre, Evêque d'Alexandrie, pour le persuader d'annuler la sentence du Concile. Alexandre, de son côté, écrivit avec force aux Evèques contre la doctrine d'Arius et fit tous ses efforts, mais en vain, pour lui enlever l'appui d'Eusèbe. Telle fut l'origine de la lutte célèbre qui s'engagea entre ces deux prélats. En même temps le cercle des combattants s'élargissait. Arius ayant transporté la controverse sur le terrain philosophique trouva facilement des adhérents. De plus, n'ignorant pas que la poésie populaire est un moyen très-simple et très-efficace de propager les maximes religieuses ou politiques, il mit sa doctrine en vers et la fit chanter jusque sur les théâtres, où les acteurs tous païens vilipendaient ainsi publiquement le dogme catholique. A l'aide de tant de moyens réunis, l'hérésiarque répandit facilement dans tout l'Orient la nouvelle doctrine, laquelle, franchissant bientôt l'enceinte des écoles et devenue dans bien des endroits tout à fait populaire, en vint jusqu'à exciter des troubles publics.