Les Concini, 1616-1617
Tout se retrouve dans les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche.... religion, famille , pairie , et le berceau et la tombe , et le passé et l'avenir !
René.
La cloche et la harpe.
Au couvent de Sainte-Marie-des-DouIeurs , à Florence, on priait toute la nuit pour les fidèles en danger de mort.
A toute heure, on apercevait de loin les vitraux de la chapelle, éclairés par les cierges qui brûlaient sur l'autel. En s'en approchant, en écoutant, on aurait pu entendre, malgré le sifflement du vent dans les ruines , — le monastère était bâti au milieu des débris d'un am-
phithéâtre romain , — les chants plaintifs que réclame l'agonie du chrétien.
A la poïiè, pendait une Ipngue chaîne de fer qui montait jusqu'au haut de la tour, et ceux qui demandaient des prières pour un parent, pour un ami, venaient la tirer trois fois.
Et long-temps après, on entendait trois coups de cloche, qui, tristes, perçants comme une plainte de mort, interrompaient le silence de la nuit, faisaient battre l'aile de la chouette, et s'étendaient en mourant sur la cité endormie.
— Pour qui faut-il prier? demandait en haut le moine gardien , en passant sa tête par une des étroites ouvertures du clocher.
La manière dont la réponse était jetée au milieu de la nuit, la force ou la faiblesse de la voix qui prononçait le nom qu'on devait bientôt lire dans un cimetière , indiquaient au frère Ambrosio si celui qui devait quitter ce nom laisserait quelques regrets après lui.
Entendait-il une petite voix de femme, sans hésitation , sans grande interruption de sanglots et de soupirs, lui crier un nom d'homme, il disait :
— Allons, encore une veuve à consoler*avec le secours de Notre-Dame.. . Priez, mes frères, et
LES CONCINl. 5
quelecielsoiten aide au pauvremariqui trépasse!
Quand un nom lui arrivait dit comme Yen fini qu'on prononcé, à la chute du rideau, sur une longue et ennuyeuse pîèce :
— Priez, mes frères! criait-il; ou je me trompe fort, ou la gouvernante d'un vieux garçon viendra demain nous payer un requiem.
L'opulence, la grandeur, auraient oublié leurs titres , qu'il les aurait devinés à la hauteur, à l'arrogance de l'appel.
';:-^ Priez, disait-il alors, priez doublement, mes frères; priez à la place de l'indigent qui n'a pas été secouru, à la place du serviteur fidèle qui n'a pas été récompensé.
Mais la voix qu'il entendait le plus souvent, était celle du médecin du quartier. Le docteur, par précaution, quand il allait visiter un malade, sonnait régulièrement ses trois coups en passant devant la porte du couvent. Le moine lui criait
alors :
— Doucement, seigneur Sangria! car, par l'auréole de la bienheureuse immaculée, vousservirez de parrain à notre première cloche, quand vous aurez usé celle-ci.
Quelquefois aussi Ambrosio répétait deux fois tia demande; car, au pied de la tour, pleurant
dans ses longs voiles, une pauvre mère, habituée à parler tout bas auprès d'un berceau, n'avait pu que murmurer ces mots : — Pour Eugenio et sa mère Maria; car, s'il meurt, je veux mourir aussi !
On disait, — et, dans ce temps si éloigné de l'heureux siècle des lumières, les vieilles femmes et les enfants n'étaient pas les seules à le croire, — on disait que ce n'était pas toujours la main d'un vivant qui faisait, à minuit, vibrer la cloche du couvent ; on disait que ce n'était pas toujours une voix humaine quï répondait à la' dei mande du moine.
C'était un moyen dont les morts se servaienj: pour apprendre à ceux qui les intéressaient encore sur la terre que l'heure de la quitter allait sonner pour eux. Et tandis que dans tout l'éclat de la jeunesse et de la joie, de jeunes hommes, de jeunes filles ne songeaient qu'aux douceurs de la vie, ne rêvaient qu'amour, danses et festins , une main sortie du linceul sonnait lentement pour eux, et une voix mystérieuse disait de prier, caria mort allait venir à la fête, sans y être conviée.
Ce couvent dans les ruines, cette cloche de la nuit, avec son glas funèbre et les histoire.s
effrayantes qui s'y rattachaient, eussent été un voisinage bien triste pour Guzla, la jolie, la brillante Guzla, si les muses, l'amour et l'opulence n'eussent point eu leurs concerts, leurs bruits, leurs secrets pour éloigner de ses oreilles délicates ces annonces de deuil , ou du moins pour les déguiser ou en amortir l'effet.
Il y avait d'ailleurs dans ces sons de mort pénétrant sous les voûtes fleuries de ses bosquets, sous les secrètes tentures de ses boudoirs, un contraste dont sa beauté d'enchanteresse, son talen*t d'inspiratrice savaient tirer un parti tout magique.
Au milieu d'une fête, vive, légère, joyeuse, l'œil brillant du double éclair de l'amour et du plaisir, le sein agité encore par la douce fatigue des danses voluptueuses, voulait-elle essayer un nouveau moyen de séduction et donner à sa physionomie une grâce, une expression nouvelles....
^ — La cloche a sonné , disait-elle ; et sa main élevée , et son doigt sur sa bouche entr 'ouverte , faisaient taire les ris joyeux que naguère elle encourageait.
Penchée vers la fenêtre qui laissait arriver jusqu'à elle, avec les soupirs de la brise, avec les
8 LES CONCIM.
murrrïures de cent jets d'eau élancés au milieu des fleurs et des charmilles, les longues plaintes de l'airain , elle écoutait
Ses idées mélancoliques , réveillées par cette cloche inattendue , semblaient suivre dans leur envahissement , ces vibrations qui croissaient , passaient, renaissaient pour s'étendre encore jusqu'à ce que leur son tremblant remplît toute l'immensité du silence de la nuit.
Alors, maîtrisée par le nouveau sentiment qui semblait occuper son âme, elle faisait taire les grâces pétulantes , la brillante gaîté d'une fdle du midi qui va s'élancer à la danse.
Et le voile étoile d'or et de perles ne flottait plus derrière sa tête ; elle le ramenait sur les tresses noires qui tombaient le long de ses joues; et, plus bas, sous ses plis transparents, une gorge soulevée maintenant par de longs soupirs ou de subits tressaillements , deux blanches mains jointes par un mouvement religieux, annonçaient le recueillement et la méditation. L'éventail aux plumes de paon , au manche d'ivoire, échappait à ses doigts ; et lentement, sans dessein, égarés dans les fleurs d'un bouquet qu'elle vantait tout-à -l'heure , ces doigts parsemaient autour d'elle les riches tapis ou le pavé
de marbre, de leurs feuilles arrachées. Si dans ce moment, eh cherchant un appui, sa main rencontrait sa harpe laissée contre une colonne, sa harpe qui naguère résonnait d'accords de fête, elle se penchait sur elle; elle la rapprochait de son sein ; elle l'embrassait de son voile, de ses longs cheveux, de ses bras arrondis; elle semblait retrouver une amie à qui elle avait besoin de confier , de faire partager ses émotions.
Adieu aux notes éclatantes, qui, comme un cliquetis d'épées et de boucliers, comme une fanfare de victoire, comme un rire de fée, se mariaient à sa voix , quand elle chantait les vers de l'Arioste.
Elle faisait sortir de son luth ou de son âme, une harmonie de plaintes, de remords et de désespoir, appelant naturellement les accents énergiques du poète qui a fait parler les damnés : c'étaient quelques vers du Dante qu'elle murmurait alors.
Une nuit, cédant à ses propres inspirations, elle chanta :
Taisez-vous, que je l'écoute, Le bruit de l'aimiu sacré.
Qu'un bel ang-e, dans sa route, A de son aile ertleuré!
C'est l'ange de la mort qui plane sur nos têtes;
Il vole au lit du chrétien expirant...
Amis, plus d'amours, plus de fêtes :
De l'ange de la mort ce murmure est le chant.
Parlez, voix de la sagesse !
Sonnez, sonnez, cloche de mort!
Vite, éveillez, le temps presse, Guzla que le plaisir endort.
Et pourtant magique est son rêve.
Son beau rêve d'amants, de menstrels, de héros.. ..
— Cloche de mort, attends, attends, que je l'achève... rPour moi la poésie a de si doux pavots!
En vain des fleurs où je sommeille, Gardienne harmonieuse, elle écarte le bruit, L'airain soupire au loin, et Guzla se réveille, Et la fée en pleurant avec l'aube s'enfuit.
- Elle s'enfuit, hélas,... et, pour prendre sa place. Le malheur devant moi, spectre, se dresse là, Laissant tomber ces mots de ses lèvres de glace :
— ïu veux donc t'éveiller ?. . Tu m'appartiens, Guzla !
— Oui, je veux ni'éveiller!.. La douleur, mais la vie!.. L'enfant en s'cndormant sent un effroi pareil :
Cette ilme, du néant depuis hier sortie,
A trop peur du néant pour aiûier le sommeil.
LES CONCINl. 11
La douleur, mais la yie !. ..Ingrate- au sein des fêtes, La lyre se détend sous des festons de fleurs; Sublime, elle s'éveille au souffle des tempêtes : Jl faut, pçuffi'jmimer qu'on l'arrose de pleure^ m >-j{t
Oui, jeyçj^çiJéyeiller! 4™èfe, dpux,menso,pgç&ji': Laissez-moi!... ]\|liç^ç d'afPPm"» de p^rfun]LS couronnés, Ces lacs, ces bois, ce ciel ramèneront les songes
Oui tiennent sous le joug mes esprits enchaînés. , . ,
^ ,0-ioir -i(ht:ci^., T.ir. .FS.ioi •; ,-lc j ,l]1i;fioll
„ . lilIinV''' 'i;'*' •>!'' ■■■ ...>'':„-^^J- •iî';:iri(l A JK'i'D Il faudrait la qujtter, cette terre fleurie !
Il faudrait s arracher à ce sol enchanté !
Mais les tristes adieux, mais l'exil....; et j'oublie
Qu'il est un autre exil, et qu'une autre patrie
M'appelle pour l'éternité!
Non, je ne puis rompre ma chaîne; Son poids est trop doux ou trop lourd. Pourquoi les vents de leur haleine, Qui fait courber les fleurs à peine, Soufllent-ils la langueur, la paresse et l'amour?
Leur souffle et m'échauffe et m'enivre ; II m'apporte les chants plaintifs Qu'à leurs ailes le pêcheur livre Lorsqu'à sa nef il laisse sui^&re Le courant des flots pins sur des bords sans rcscifs.
Aux échos de l'Arno, c'est Renaud, c est Armide Qui soupirent encore leurs amoureux lourmonts...
Amour, triomphe encor! Volupté, sob mon guide! Ecartez ces voiles pesants l.i.i .-A -;
Des fleurs^' des feux tremblants, des'parfumis du délire !
Mon jeune amant viendra. Déjà, pour le charmer,
PhJs 'douce à mon chevet se réveîflë mtt lyre.
-' ■ La lyre : — Ilfautaimer!
.;nci Wvj '-)•) ^sitid «sa ,euiii fL»
i- -r- ■■^■■.; '^'' -•■■-• înfjfir';''' i'*' !■
Itobàld, est-ce toi?... Sur le marbre sonore.
C'est le bruit de ses pas — Je me sens défaillir —
Viens, ilfautaimer... Non... la cloche sonne encore ..