CHAPITRE II
Quoi ! votre cœur ne serait pas tout pour le Créateur qui vous l'a donné ? Votre cœur serait donc autre chose lui-même qu'une inclination naturelle vers l'auteur de son être ?.. Vous n'auriez donc reçu un cœur si grand, si élevé, et que rien ici-bas ne peut satisfaire, vous ne l'auriez reçu cpie pour aimer des plaisirs qui vous lassent, des créatures qui vous trompent, des amours qui vous importunent , un monde qui vous ennuie et vous déplaît.
Sermons de MassiUon.
Choisis, Inès, une couleur plus gaie.... Vas-tu à un enterrement ?. .
Vieille romance espagnole.
Guzla.
Voici des paroles bien tristes, bien graves pour l'une de ces joyeuses filles qui, errantes et le visage noirci par le soleil et la poussière des longues routes , le front couronné de fleurs fanées , s'en vont de ville en ville porter leur guitare et leurs chants, s'arrêtent la nuit sous les fenêtres éclairées des auberges , entrent sans façon dans la salle où brillent les corsets de fer des hommes de guerre, occupés à rire et à
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boire, et, après avoir chanté, présentent à cha que table le tambour de basque, où résonne et bondit en tombant, la, pièce de monnaie qu'elles réclament avec un rire de provocation. Guzla avait paru pour la première fois à Florence, dans une troupe de ces chanteuses ambulantes. Sa rare beauté , son air distingué ren dus plus remarquables encore par ses ajustements bizarres, parles figures ignobles et communes de ses compagnes, et surtout le charme de sa voix , l'avaient promptement fait distinguer par les amateurs , qu'entraînait sur les pas de ces femmes, l'amour de l'harmonie , ou tout autre motif que nous ne dirons pas.
Elle fut bientôt à la mode; elle quitta seslinciennes compagnes , prit des ajustements brillants et riches, mais dont la forme et les ciiuleurs rappelaient son premier métier; et, comme cette fille de la Savoie dont nos boulevards n'ont point oublié la vielle et la beauté, elle réserva pour l'opulence sa harpe et ses appas...., ou plutôt l'espoir d'en disposer un jour, car elle était sage : on le disait. Sage — pour une fille de sa condition; c'est-à-dire qu'elle n'avait jamais été l'origine d'un scandale, l'occasion d'une querelle. En s'approchant de sa demeure , on
n'avait jamais entendu un bruit d'armes succéder diU piccicato d'une sérénade nocturne; jamais un homme n'avait sauté, bon gré, malgré, des fenêtres de son boudoir sur les épaules d'un tranquille bourgeois attardé. J'ignore si elle se passait de l'escalier dérobé , mais de chez elle, enfin, on ne sortait que par la porte.
On doit le dire aussi , elle consultait plus qu'autre chose son cœur dans ses liaisons, dont la durée prouvait la force et le charme : presque toujours ses amants délaissés restaient ses amis. Les beaux arts, les muses, donnaient aux liens qu elle formait quelque chose de leur magie et de leur pureté. D'ailleurs, ce sommeil, cet engourdissement dont elle parle dans ses vers, sont là pour faire excuser la légèreté de sa conduite : tant de femmes font le mal étant éveillées, ou pour l'être trop , qu'on peut bien montrer de l'indulgence pour celle qui dort.
Les hommes en disaient beaucoup de bien , les femmes beaucoup de mal; mais tout le monde se réunissait pour la louer quand il s'agissait de talents; aussi ces mots : — La Guzla chantera; nous verrous danserlaGuzla, — étaientils le complément de toutes les invitations de bal et de concert.
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- Les grandes dames de Florence avaient beau hausser les épaules et se dire entre elles : — Qu'at-elle donc de si extraordinaire pour tourner la tête de tous ces étourdis?... après tout, ce n'est qu'une clianteuse qui pasge de la rue dans le salon. — Quand elle paraissait dans une fête, l'on ne voyait plus guère de leurs jeunes adorateurs rester à soupirer, appuyés sur. le dossier de leurs fauteuils de brocard ou assis à leurs pieds sur les degrés de leurs riches estrades. Tous volaient autour de Guzia. Le jeune élégant avait besoin de son suffrage pour mettre en crédit une fraise qu'il portait pour la première fois ; le peintre allait épier auprès d'elle une pose gracieuse, un jeu de physionomie dont le souvenir devait, le lendemain, ranimer ses pinceaux ; le soldat aimait qu'un regard d'intérêt de la belle des belles s'arrêtât sur son bras en écharpe, ou sur la balafre de sa joue; quant au poète, il y allaitpour placer un sonnet mis au net le matin, ou retenir quelque mot spirituel et gracieux pour sa prochaine comédie. C'était tout gain pour lui : qui aurait cité ses vers sans le nom de Guzla? quel autre nom que celui de Guzla pouvait faire excuser l'enflure mythologique des comparaisons si fort à la mode dans ce temps-là?
Elle plaisait. De grands seigneurs l'aimèrent. Elle devint riche de leurs présents, et je crois bien, je le répète, qu'ils ne payèrent que ses talents , son esprit et la douceur de s'entendre nommer l'heureux cultivateur du Myrte de Florence, car c'est ainsi qu'on la nommait.
De quelque manière que cette fortune lui fût venue , on a vu par une de ses improvisations qu'elle ne lui inspirait pas toujours des idées bien gaies. Etait-ce dégoût, satiété?... était-ce plutôt le souvenir des moyens qui lui avaient procuré sa richesse?... L'opulence avait développé son goût pour l'étude ; elle avait fortifié son amour pour les muses, et ces chastes fées qui ne peuvent trouver leur sanctuaire que dans un cœur pur, avaient amené à leur suite, pour le passé, les remords ^ et pour l'avenir, l'envie de s'éloigner du sentier dangereux où ses pas étaient engagés.
Ces combats continuels, cette lutte sans cesse renaissante de son bon, de son mauvais ange, lui donnaient un air étrange de folie. Elle riait sans sujet, s'attristait sans qu'on sût pourquoi, et les plus bizarres distractions annonçaient le désordre de ses idées. Un jour qu'on la priait de •chanter quelque chose de gracieux, elle s'ap-
prochait de sa harpe, elle en faisait sortir des accents doux et purs comme ceux d'une fiancée , riant de joie, le matin, à l'aspect d'une branche de lilas que celui dont elle devine le nom est venu, la nuit, attachera son balcon; puis tout-àcoup, brusque, ricaneuse, et faisant rendre aux cordes un fraulement comme il en sort d'une mandoline frottée par la main jaune d'une vieille Égyptienne, elle chantait une chanson du genre de celles que l'on entend encore dans les rochers de la Siera-Morena, quand le feu s'allume en plein air pour préparer le souper d'une troupe de Bohémiens.
Quand on lui demandait des détails sur sa famille , sur sa patrie , sa réponse était précédée de cette musique étrange ; et voilà le récit qu'elle faisait alors.
« Ces deux enfants qui dorment dans le même berceau, ce sont deux sœurs ; ne les réveillez pas !
«Et tandis que leur père, le pauvre chanteur moldave, s'en va voir si , dans les villages voisins, quelque fenêtre éclairée par une lumière de fête, lui indiquera un souper de noces où l'on doit l'admettre pour écouter et payer ses chansons, ses
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petites iilles dorment en attendant leur part du gâteau qu'il leur apportera soigneusement. Elles dorment ; ne les réveillez pas!
« Elles ne rêvent pas aux trois femmes sans nom qui dansent dans les brouillards, le long des marais impurs, sans que leurs pieds nus fassent ployer les glaïeuls et les joncs ; elles n'ont point vu dans leurs songes la créature affreuse qui réveille les petits enfants avec le chatouillement de ses longs cheveux, quand elle se baisse sur leur berceau pour choisir la place où ses lèvres avides doivent se coller, comme celles de la sangsue; elles ne l'ont pas vue, car elles rient dans leur sommeil : ne les réveillez pas !
» L'une est vraiment la fille d'un poète. Le nom de sa lyre chérie est son nom. Elle rêve de doux chants sur la colline et autour du foyer de quelque riche vaivode , elle rêve des concerts dont elle gagne le prix ; un collier de verroteries qu'elle passe avec orgueil au cou de son vieux père. Elle rêve qu'elle marche, dans la joie de son triomphe, au milieu de ses compagnes, et qu'elle entend dire aux jeunes guerriers empressés autour d'elle : — C'est Guzla!... Heureux.
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entre nous tous celui qui méritera son cœur ! son cœur enivré d'enthousiasme et de poésie au souvenir des exploits de nos pères , à l'espoir des hauts faits de leurs fils!.. — Oui, c'est Guzla;.. ne la réveillez pas !
» L'autre, dès le matin, monte haut, bien haut sur les montagnes pour voir de loin les villes et les tours des palais où elle veut vivre un jour. Elle se tresse des diadèmes de fougère , ajuste autour d'elle ses voiles de jeune fille comme un manteau de grande dame, et dit à sa sœur : — Regarde! voilà comme j'entrerai dans la salle du trône , lorsque les courtisans chercheront dans mes yeux un regard de faveur, et épieront sur mes lèvres un sourire de satisfaction j... elle voit dans ses nuits de riches demeures , des demeures royales où elle donnera des lois, elle voit des coffres remplis d'or et de riches bijoux. Elle croit que la fortune, que la grandeur suffisent pour le bonheur.... Elle rêve aussi : ne la réveillez pas!
» Et c'est là ce qui trouble toutes ses pensées, c'est là ce qui occupe son esprit tout entier, depuis qu'un étranger, un juif, un médecin juif,
égaré dans nos montagnes en cherchant dés herbes magiques, a lu dans sa main étendue devant la flamme du foyer, un avenir de gloire, de grandeur et d'éclat. Il ne pouvait se lasser de contempler cette main; sa surprise s'exprimait par des exclamations à Jacob et à Salomon ; sa barbe grise s'agitait; car il murmurait des mots que l'on n'entendait pas. Puis il se baissa à l'oreille de la jeune fille étonnée, il lui parla... Que lui dit-il? On n'en sait rien: mais elle, elle n'a rien perdu de ses paroles mystérieuses. Dans la nuit, son père et sa sœur, penchés sur son lit, l'ont entendue plus d'une fois prononcer dans ses rêves les mots de reine, de trône, de favorite... — Elle dort, disaient-ils... Chut! ne la réveillons pas!... »
Ce désordre qu'on remarquait dans les discours, dans les chants de la Guzla, existait aussi dans ses actions. Des ajustements bizarres se mêlaient à l'élégance de ses toilettes. Des brins de paille se confondaient quelquefois dans ses beaux cheveux avec les fleurs en diamants, avec les guirlandes en pierreries mêlées à leurs tresses d'ébéne, et souvent d'incxphcables distractions lui donnaient le costume le plus disparate
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avec ses idées , avec le temps , avec les fêtes qu'elle devait'enibellir de sa présence.
Un soir, il y avait bal dans le palais des Médicis ; les galeries avec leurs tnbleaux aux larges cadres d'or, leurs statues de bronze, leurs riches tentures armoriées, leurs glaces de Venise découpées, brillaient de tout leur éclat. Les plumes flottaient, les diamants étincelaient , les voiles, les écharpes, le velours, la soie, la gaze se froissaient, en criant, dans l'élégante cohue; et, penché sur la balustrade d'une de ces galeries circulaires qui régnent au haut des salles des vieux palais, un spectateur aurait cru voir des nuages des plus vives couleurs se mêler sous ses pieds pour un orage de plaisir. De subits éclairs de paillettes, de pierreries s'élançaient de ce choc d'amour, de joie et de coquetterie, et puis de douces voix, un éclat de rire au milieu deschuchoteriesmystérieuses,un cri, celui d'une danseuse dont le pied a glissé sur le parquet des longues salles ; tout-à-coup un silence inattendu qui laisse entendre pour la première fois le son d'une musique douce et lointaine ; et de nouveau les rires. les cris, les trépignements de la danse, les voix bizarres des masques qui passent, sautent et rient sous leurs figures immobiles.
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Guzla avait été invitée à cette fête. Quand elle parut sous le péristyle aux colonnes blanches, aux candélabres enflammés, aux nattes de paille qui corrigent sous les pieds des jeunes beautés le froid du pavé de marbre , un cri de plaisir et d'impatience satisfaite, comme toujours, salua sa bien-venue. Vingt pages lestes et beaux s'empressèrent autour d'elle, leurs mains officieuses volèrent pour la débarrasser de la mante qui recouvrait sa parure, élégante sans doute.... C'était un habit de deuil. Oui, sa robe de laine noire était celle d'une veuve ou d'une fdle des cloîtres. Sa gorge, son col, ses bras nus étaient sans bijoux , sans collier, sans bracelets ; rien ne brillait sur elle , rien que la lame d'un stylet passé dans les plis de sa ceinture.
Je ne sais si dans une de vos mauvaises nuits, quand le cauchemar étend sur vous son aile de chauve-souris , vous n'avez pas rêvé de belles promenades du dimanche, pleines de jeunes filles et de galants qui passent, se croisent avec toute la gaîté de leurs jeunes ans et de leurs atours de fête, et au milieu d'eux tous une fuite honteuse accompagnée de rires et de moqueries, parce que tout-à-coup vous vous trouviez couvert à peine du vêtement qui seul vous reste pen-
dant la nuit?.. Ce fut là à peu près ce qu'éprouva Guzla en se trouvant à laporte d'un bal, parée de ces ajustements lugubres. Elle jeta un cri de surprise et d'effroi, et, ramenant sur elle son manteau , au lieu d'entrer dans les salles où retentissait le bruit de la fête, elle s'élança dans les jardins du palais.