CHAPITRE XX
tl
De ce que l'amour tient aussi au corps, elle en est plus foible ; car elle est subjecte à satiété ; et puis est capable de remèdes corporels, naturels et estrangers... Mais l'ambition n'est capable de satiété ; voire elle s'esguise par la jouissance...
La Sasesse de Charron.
Les deux Sœurs.
Le lendemain du jour qui se termina par l'entrevue du faux juif et de la maréchale d'Ancre, et par le chant de Guzla au pied de la tour, un rayon de soleil entré dans l'un des appartements du somptueux hôtel, malgré l'épaisse et lourde soie de ses draperies, vint réveiller de sa joyeuse visite, une jeune femme que la fatigue d'un long voyage avait retenue long-temps endormie.
— Où suis-je? dit-elle en parcourant de ses regards le riche et voluptueux asile qui l'a accueillie.
Et le parfum des fleurs dont sont garnis les vases des consoles, et les reflets de couleur glissant des rideaux sur les tapis, et le gazouillement des oiseaux réveillés, près de là, dans une volière au grillage doré , et ces coussins qui cèdent si moelleusement à la pression de son corps, et ces toiles si fines dont elle retrouve les caresses avec tant de plaisir, et ces mille raffinements du luxe, souvenirs de sa voluptueuse patrie, la font retomber dans une extase d'enivrementsuilechevetqui s'affaisse, avec amour, sous le poids de sa jolie tête.
Pauvre Guzla 1 le sommeil revient avec ses baisers de poésie et d'amour!
— Mon Dieu, mon Dieu! dit-elle en ouvrant encore les yeux avec effort , ce n'est pourtant pas pour me rendormir, que je me suis éveillée!
Etcette fois encore l'âme a repris son empire, car ses regards sonttombés sur la robe de bureau grand collet orné de coquilles, sur la mandoline , dont le son errant accompagnait ses cantiques, et sur le bâton de pèlerinage , surmonté
de la cioix, qu'elle a déposé, en se couchant, au chevet de son lit.
Elle s'élance hors de sa couche , elle baisç ces preuves de son triomphe et de sa sainte entreprise; puis, après une fervente prière, elle revêt ses modestes et chasces habits. La nonne <jui s'habille dans sa cellule , n'est pas plus exempte d'idées mondaines que Guzla, s'ajiistant en présence de toutes ces recherches de la richesse et devant toutes ces glaces dressées pour la coquetterie.
L'appartement qu'elle occupait communiquait avec celui de sa sœur ; elle entr'ouvrit doucement la porte. La maréchale avait été tenue éveillée toute la nuit par l'inquiétude qui suit toujours une résolution hardie ; elle s'était assoupie au point du jour, et elle dormait encore.
Guzla s'approcha de son lit : la sueur mouillait le front de sa sœur; sa respiration étaitinégaleet paraissait pénible, un tremblement singulier agitait ses lèvres , et de ses lèvres sortaient de brèves et inintelligibles paroles adressées, en songe, à des geôliers qui, devant elle, n'en finissent pas de préparer une prison, à une grosse femme, en robe de veuve , qui cherche et ne trouve point une
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plume, du papier pour écrire un ordre de captivité, ou enfin à des gardes qui songent plutôt à rendre hommage à leur prisonnier qu'à veiller sur lui.
— Réveille-toi, ma sœur, dit Guzla , réveilletoi, il en est temps!
— Emmenez-le! murmurait encore la maréchale, en continuant son rêve, emmenez-le!... Vous voulez avoir des égards pour lui parce qu'il est prince?... Soit! qu'il marche sur des tapis si vous voulez, pourvu qu'il marche à la Bastille !
— Chasse ces vains songes qui te tourmentent, dit Guzla plus haut en la touchant de sa croix ; ô Léonora , les ténèbres ont trop longtemps régné pour toi; le soleil brille, ouvre les yeux à sa lumière, ô ma sœur, éveille-toi!...
Elle ouvrit les yeux , et poussa un cri de surprise à l'aspect de la pèlerine.
— Ma sœur! lui dit-elle, ma sœur! est-ce bien toi? Ce n'est donc point un rêve, ce chant entendu hier?... Cette arrivée au milieu de la nuit n'est donc point une illusion!... Guzla!...
Elle la pressa encore une fois dans ses bras.
Ce bonjour, ces caresses qui rappelaient à la
maréchale ses anciens réveils sur le lit de paille
LES coNCirs'i. 345
où elle dormait si bien, eurent le pouvoir de distraire un instant son esprit des plans ambitieux qui sans cesse la tenaient occupée ; mais ce moment de répit fut de courte durée. L'idée de la cour, de l'effet que sa sœur pourrait y produire, la possibilité des propos piquants que la simplicité de son équipage et l'improviste de son arrivée ne manqueraient pas d'inspirer aux envieux , vint subitement refermer ce cœur qui commençait à s'ouvrir aux douceurs d'un sentiment naturel.
— Que viens-tu faire ici, Guzla? dit-elle enfin en serrant les lèvres, que cherclies-tu , avec ce singulier attirail? ajouta-t-elle d'un ton mêlé de dépit et de dédain.
— Je viens pour te sauver , répondit froidement Guzla , et ce costume est celui qui convient à une pécheresse comme moi. Il lui rappelle qu'elle ne saurait faire un pas sans avoir une prière pour l'avenir, sans avoir un remords pour le passé : oui, Léonore, je viens te sauver!
— Me sauver! dit -elle, et comment donc, Guzla?
— En te réveillant, en cliassant loin de toi les songes pénibles qui t'obsèdent, en conjurant avec ce signe sacré, ajouta-t-elle en élevant sa croix,
les esprits de ténèbres qui t'assiègent ici, en faisant retentir le nom de Dieu, le mot d'éternité, dans ces lieux où l'ambition, où l'ambition seule a des hymnes , où la seule vengeance est écoutée. Ma sœur, réveille-toi I
— Guzla prêcheuse ! s'écria Léonora, Guzla porteuse de croix et de sermons'.... Hé! notre sœur, depuis quand dans la voie du salut, depuis quand cette ardeur à y pousser les autres.?... Autant que nous l'ont permis les graves occupations que nous donnait lé gouvernement de ce royaume, nous nous sommes quelquefois informée, pour l'embellir, du sort d'une sœur que nous n'avons pas cessé d'aimer : que nous répondaiton?... Guzla est une joyeuse fille, un philosophe, un poète, que son génie a placée dans un palais, qui s'enrichit de ses inspirations, et ne les demande pas à une divinité bien sévère. Quel changement, Guzla! voilà donc où conduit la poésie?
— C'est que la poésie s'élève au ciel, Léonora. et qu'au ciel on trouve Dieu. Dieu, ma sœur, est l'amour, Dieu est la poésie. La femme qui aime, le poète qui chante, en cherchant l'amour impérissable et l'inspiration vraiment créatrice, finissent par se trouver. Tune au pied de la croix.
gage de l'amour le plus complet, du dévouement le plus sublime que le ciel ait pu donner en exemple à la terre, l'autre, auprès de cette harpe de l'Esprit -Saint, auprès de cette harpe qui gronde avec les tonnerres de Sinaï , qui gémit avec les saules de l'Euphrate , qui console avec le bon pasteur de l'Évangile. D'autres amours que l'amourde la croix, d'autres chants que ceux de la sagesse et du repentir, ont autrefois occupé ma vie, dis-tu?... Peut-être, et cependant je l'ignore. Oui, je le sens, leur souvenir ne me reviendra qu'après l'accomplissement de la mission que j'ai reçue, parce qu'alors je n'aurai plus qu'à pleurer sur ma vie passée et à demander au ciel mon pardon ; mais, maintenant que je suis envoyée pour sauver une âme, je ne me souviens du temps passé que comme d'une nuit funèbre terminée par un coup de cloche et par ces mots : Prie/, pour Léonore Galigaï, qui va mourir en France en état de péché mortel!
Ces mots effrayèrent Léonore, et pourtant elle s'efforça de sourire.
— Mourir ! oh! nous n'en sommes pas là! s'écria-t-elle. Mourir! tu as rêvé assurément, ma pauvre sœur —
— Ah! si je venais te raconter qu'une voix m'a
dit que tu serais reine, tu me croirais, n'est-ce pas?... Elle a parlé de mort, et tu es incrédule! La mort pourtant viendra demain, si ce n'est aujourd'hui; son annonce, ma sœur, est aussi une annonce de royauté pour qui sait mériter la couronne qu'elle apporte.
— Et que faut-il faire pour cela?
— Tu îe demandes!... Tu n'es pourtant pas si malade que tu ne saches où trouver la guérison.
— Elle est loin d'ici, n'est-ce pas?... dit la maréchale avec un sourire annonçant ce contentement qu'on éprouve quand on croit avoir découvert le motif d'une démarche qui vous étonnait. Je comprends, ajouta-t-elle. — Quittela France, retourne en Italie, n'est-ce pas?.. IN 'estil pas vrai, c'est pour multiplier encore ces mots, qui, du matin au soir, retentissent à mon oreilUe, qu'on t'a fait venir ici, ma pauvre sœur? C'est pour leur donner plus de pouvoir, n'est-ce pas, qu'on t'a affublée de ce costume de sacristain en campagne? Ah! ah! ah! l'idée n'est pas mauvaise ! Elle est de l'invention de ce fou de Conchine, pas vrai?... Bon comédien, qui choisit à merveille ses personnages , et leur donne trèsbien le mot. Pauvre Concini! Il a usé toutes les
raisons humaines et possibles pour me persuader que je devais quitter la partie, et laisser Marie secouer ses jupes dans le guêpier qu'elle a renversé sur elle. Voyant qu'il n'y peut rien par son éloquence couarde, c'est aux conseils d'en hciut, c'est à la voix du ciel, c'est aux miracles même qu'il a recours pour me déterminer. Insensés!... qu'ils me connaissent peu ! Je ne donnerai point aux Français cette joiel.. Je ne partirai pas !... C'est la voix de Dieu , dis-tu , qui parle par ta bouche... Pourquoi emploie-t-elle un aussi faible organe?... Ya , tous les jours cette voix crie assez haut pour se faire entendre; car tous les jours le peuple mugit de rage autour de ce palais, et c'est, disent-ils, la voix de Dieu... Elle m'assourdit au lieu de me convaincre. Je ne veux pas l'entendre ; je ne partirai pasl -^ ï!' >•:>
— Reste ; mais songe à ton salut, mais rentre au sein de l'église ; mais dis seulement : Pitié, mon Dieu! j'ai péché! Si tout-à-coup tu tombais aux mains de ce peuple furieux, si l'heure des vengeances sonnait à l'improviste , ô ma sœur, comment te présentérais-tu devant le juge auquel il nous faudra tous répondre?... Où est ici la croix qui met(Mi fuite les mauvais esprits?..
ÔDO LES rONClNI.
Quel est cet homme qui, hier, couvert de longs voiles noirs, se glissait hors d'ici quand j'y entrais?... D'où venais-tu toi-même et si pâle et si troublée?... IS'ai-je pas vu une bandelette rouge sur tes cheveux détachés?.. Pourquoi ce pied nu dans sa sandale bizarre?., et ce poignard? Et cette lampe?... 0 malheureuse Léonore , quel est le pacte qui attire près de toi les fils du meurtrier de ton Dieu?... Sais-tu que l'on t'accuse d'avoir judaisé avec eux, sais-tu que l'on t'accuse d'avoir, pendant la nuit, profanant les églises et les faisant retentir de hurlements affreux, pratiqué avec de faux moines des exorcismes que les vrais j)rêtre3 ignorent?... .
— r Qui dit cela? la voix de Dieu , n'est-il pas vrai?... Fais comme moi, ne l'écoute pas!
EUes'étaitlevéependantcetéchange de paroles; les dames de sa suite et ses caméristesentrèrent. • Elle se mit à sa toilette ; Guzla, désolée de sou endurcissement, s'éloigna et, le dos tourné au groupe que formaient toutes ces femmes empressées autour de sa sœur, elle resta à contempler le tableau varié que les rives de la Seine développaient devant elle.
La présence de L'étrangère avait été remarquée, on se la montrait des yeux en se poussant
du coude, et la maréchale, malgré la préoccupation de sou esprit, avait entendu plus d'une voix murmurer auprès d'elle : — Quelle est donc cette femme?... — En vérité, je ne sais!
C'était justement là le sujet de ses réflexions. Sous quel nom, sous quel titre pourrait-elle la présenter?...
On annonça monsieur le maréchal.
— C'est bien, dit-^elle avec indifférence.
Il entra. Il avait un habit des plus galants, qu'il portait vraiment on ne peut mieux ; son œil brillait , sa moustache était gaillardement retroussée , et un soupire de bonne humeur découvrait des dents que faisait paraître plus blanches encore le ton cuivré de sa peau.
— Per dio! s'écria-t-il en entrant , à votre toilette... ! et les quatre barbons font à leur aise celle de la France dans le cabinet de la reine. Déageant m'a tout conté : Duvair est contre nous... C'est un homme à faire sauter l Mingot le remplacera. Nous réussirons, n'est-ce pas?... J'ai reçu hier la plus singulière visite... Je vous conterai cela.
Puis, il s'approcha d'elle et prit sa main ([u'ii baisa avec grâce. • i>i)-J
— Mia cara! dit-il avec mignardise, que jesuis
352 LES GONCINI.
aise de vous voir en bonne isanté. Ce m'est un heureux présage , pour le bonheur de ma journée , de recevoir au matin Tassurance que vous vous portez bien et que vous m'aimez un peu. La Galigaï leva les épaules de pitié.
— Vous qui tenez tant aux augures , reprit-il, ne pouvez m'en vouloir, mia cara, si je crois à ceux-ci. Vous direz ce que vous voudrez, mais je suis sûrque la journée me sera heureuse, et que j'obtiendrai..-.
— Qu'avez-vous donc encore;à demander?... dit la maréchale avec impatience.
Il prit un siège, s'assit près d'elle, et les femmes s'éloignèrent. fp eTff9' ■
— Mon Dieu , peu de chose ;fi.. un rien , uti service à rendre : c'est Saint-Géran , vous savez, celui, ajouta-t-il plus bas, qui se charge du coup avecThémines : il disait hier devani moi que le fief de Mévilion en Dauphiné, qui donne le titre de Baron, et dont la régente peut disposer, serait bien à sa convenance, et que c'est un présent qu'il serait enchanté de faire à une sienne sœur —
— La baronnie de Mévilion, .répéta-t-elle en réfléchissant,... et Saint-Géran voudrait...
— J'ai pensé que si mia carina voulait en dire
LES CONCINI. rj>
tjuelques mots à la reine, elle l'obtiendrait peutêtre sans grandes difficultés... Mais, dites-moi, ajouta-t-il en s'interrompant, quelle est cette dame noire que je n'avais pas encore vue, et qui reste là-bas, le dos tourné, et regardant par la fenêtre ?. . .
— C'est ma sœur , répondit la marécbale ù haute voix, en regardant fixement son époux, pour savoir jusqu'à quel point ses soupçons étaient fondés. L'air étonné de Concini lui prouva qu'elle avait eu tort de croire à une connivence entre eux.
— Votre sœur ! et la mienne par conséquent , s'écria-t-il , en se levant pour aller saluer l'étrangère.
— Sasœur !.. répétèrent avec surprise, et à demi-voix, les dames qui étaient présentes.
— Oui, mon cher maréchal, ma sœur, que vous ne connaissiez pas, puisqu'elle n'était point encore à Florence quand je fus attachée au service de la reine.
Guzla s'était retournée. Concini poussa un cri de surprise en la voyant si belle. Il lui adressa un compliment en italien, et prit sa main, qu'il baisa avec un empressement mêlé d'émotion.
La maréchale se tourna du côté des femmes dont elle avait entendu les chuchoteries.
— Il faudrait prévenir mademoiselle d'Ancre, dit-elle avec hauteur, qu'elle ait à passer chez moi, pour saluer sa tante, madame la baronne deMévillon, qui, venue en France pour accomplir un vœu de piété fait dans une longue maladie, profite de ce voyage pour voir sa famille de France, et remercier sa majesté du titre qu'elle veut bien lui donner à son arrivée.
— Baronne de Mévillon ! dit Concini à voix basse. C'était bien la peine de me charger de la demande de ce pauvre Saint-Géran 1 Après tout, continua-t-il à part lui, il vaut mieux en faire un bien de famille. — Permettez.-moi, ma belle parente, reprit-il à haute voix, en s'adressant à Guzla, permettez-moi de vous complimenter de cette faveur de notre gracieuse reine... Ah! d'abord , c'est moi qui vous présenterai à la cour. Vous y ferez sécher de dépit et de jalousie bien des femmes, ajouta-t-il plus bas. Quant aux hommes, murmura-t-il avec un soupirexagéré, voyez! vous avez déjà sous les yeux un exemple des ravages qu'exercera votre merveilleuse beauté !
Étonnée et confuse, Guzla ne répondait rien. Il lui répugnait de donner cours, par son si-
lence, au mensonge de sa sœur; mais que faire pour la démentir?.. . Elle espérait du moins pouvoir rester ainsi quelque temps auprès d'elle pour parvenir à s'en faire écouter. Un moment suffit, pensait-elle, pour faire arriver la vérité et la grâce au cœur le plus endurci, à 1 ame la plus récalcitrante... Dieu me pardonnera d'avoir laissé l'erreur leur aplanir le chemin.
— En attendant que votre suite et vos bagages arrivent, ne voulez-vous pas, ma sœur, dit la maréchale, vous débarrasser de ces habits de voyage?
Et sans lui donner le temps de répondre, elle ajouta en se tournant vers ses femmes :
— Mesdames de Mou glas et de Thiennes , conduisez madame la baronne dans l'appartement que nous lui avons fait donner, et veillez, je vous prie, à ce qu'on la pare de la toilette qu'elle même choisira dans notre cabinet... Que rien n'y manque ! allez!
La voyageuse voulut objecter quelque chose ; la Galigaï l'interrompit, en disant qu'on allait lui envoyer sa fille, et qu'elle les attendrait pour aller au Louvre, et de là au Cours.
Guzla s'inclina et sortit.
— Elle est très-bien, votre sœur! s'écria l'Ita-
lien, un peu grave, un peu sévère; mais quel port ! quelle dignité ! quels yeux! il y a là de quoi tourner bien des têtes à la cour...
— Croyez-vous? dit la Galigaï d'un ton qui prouvait qu'elle y avait déjà pensé.
— // Torquato Tasso a fait de son Armide un auxiliaire bien dangereux pour les projets de l'enfer, reprit Concini en entrant dans la pensée qu'il avait devinée.
— Votre Luynes m'inquiète, dit la maréchale après un moment de silence en passant à un autre sujet, et je ne jurerais pas qu'il n'y eût point une idée intermédiaire... Oui, reprit-elle, vous négligez trop cet obstacle. Je ne puis pas tout faire... Yous vous êtes chargé d'observer de ce côté, et croyez-moi , Concini, c'est ce côté qui est le plus menaçant à cette heure. Vous lui dîtes, l'autre jour : « Monsieur, le roi me regarde de mauvais œil, et vous m'en répondrez. » Vous avez menacé de lui...
— De lui rogner la queue, madame, dit le favori en riant, et je le ferai par La-Sang-Dieu, s'il continue, lui, à faire l'important !
— Oui, et vous oubliez que qui menace avertit. Et puis , faut-il vous le dire , toutes les fois que je consulte l'avenir dans le grand arrangement
des cartes, le roi de pique ne marche que dans la compagnie du valet de cœur...
— Eh bien !
— Le roi de pique est le roi, le valet de cœur eslLuynes...
— Ah! ah!
— Et c'est lui, remarquez-le! toujours lui qui se place entre nous et le roi... Il n'y a pas un échec pour nous, pas une mauvaise nouvelle nous menaçant, qui ne soit précédée de ce maudit valet de cœur...
— Vraiment!
— Oui, oui, c'est effrayant! Son étoile prend de l'ascendant sur la nôtre, vous dis-je... Concini , croyez-moi , c'est ce côté qui est le plus menaçant à cette heure!
— Et que diable voulez-vous que je craigne d'un page fauconnier et d'un enfant bègue et mourant!... L'enfant ne songe guère, ma foi, au trône dont il a hérité... Sa mère, grâce à nous, le tiendra long-temps sous son aile, et s'il voulait jamais se mettre hors de page, ne sommes-nous pas-là? Mais il n'y pense pas; il étourdit ses pensées, s'il en a, en battant du tambour, et en sonnant du cor... De Luynes* lui a fait hier le plus beau jet d'eau qui se puisse voir, avec
trois tuyaux de plume... Eh! eh! ce sont là des ennemis bien dangereux, pas vrai?
— Souvenez-vous, monsieur, que ce n'est pas un ennemi à dédaigner, celui qui, à force de répéter les mêmes paroles, finit par se faire entendre; et c'est ce qui arrive, à coup sûr, quand ces paroles sont : « Sachez vouloir, vous êtes roi ! »
— Il n'osera pas les comprendre, vous dis-je, Marie le connaît bien... Elle le méprise, elle le dédaigne. « C'est, nous a-t-elle dit mille fois, un esprit craintif, un cœur sans chaleur, une âme sans énergie... » Elle trouve, enfin, que le duc d'Anjou serait bien mieux à sa place...
— Ah, silence ! s'écria la Gahgaï, ce sont là de ces secrets...
— Qu'on garde pour soi, n'est-ce pas? ou dont on grossit les mystères de la cassette... Et à ce propos, je dois vous dire qu'hier le duc d'Epernon...
En ce moment elles entrèrent toutes deux , interrompant la confidence de l'Italien, confidence qui n'en serait pas une pour nous , puisque c'est son entrevue avec d'Epernon qu'il allait raconter.
Stella tenait Guzla par la main.
— Ah, madame, madame!, s'écria la jeune fille
en entrant et en courant à sa mère, qu'elle abordait d'ordinaire avec plus de crainte et moins de vivacité, que je vous ai d'obligation pour m'avoir donné une aussi aimable tante 1... Voyez, madame, voyez, mon père, comme elle est belle!
Concini n'avait pas besoin de la remarque de sa fille pour s'en apercevoir: c'est que vraiment la beauté de Guzla n'avait jamais paru avec plus d'éclat. La toilette qu'elle avait choisie était grave et sévère, mais cette sévérité n'empêchait pas que sa robe de velours noir, avec ses crevés de satin, que le corsage, avec ses ajustements de jais, ne dessinassent et ne fissent ressortir toute l'élégance, tous les charmes de cette taille droite et légère, si long-temps cachée sous les plis tombants d'un manteau de pèlerin. Son col était sans bijoux, mais il s'élevait bien plus gracieusement au milieu de la fraise de dentelle noire que sur le camail couvert de la poussière de la route. Ses cheveux étaient sans plumes, sans chaînes, mais élégamment relevés sur sa tête, ils avaient retrouvé , sous l'ivoire et sous la main imprégnée de parfums onctueux , leur reflet soyeux et brillant.
Sa ligure avait repris cet air étrange et passionné qui l'animait quand, à Florence, elle lut-
tait contre les inspirations de son bon ange. C'est contre un mauvais génie qu'elle se débat maintenant; car, il faut bien le dire, le premier assaut du matin , quand elle s'est éveillée dans ce litsi somptueux, s'est renouvelé lorsque, quittant la croix sur laquelle elle appuyait sa faiblesse , elle a repris ces habits de velours et de soie , au milieu d'une atmosphère de parfums et d'harmonie, au milieu des éloges prodigués à sa beauté , et répétés d'une manière plus enivrante encore par cent glaces qui la reproduisent, chacune sous un aspect nouveau, et partant avec une grâce nouvelle.
— Oh! je l'aime tant déjà is'écriaitla naïve jeune fdle en pressantles mains de Guz,la dans les siennes. . . Etvous, dites, belle tante, ajoutait-elle avec .ses grâces tout enfantines , ne voulez-vous pas aussi ai'm.er un peu votre Stella?...
— Enfant, c'est de tout mon cœur que je vous aimerai, que je vous aime déjà, répondait celleci, vous, si belle, si tendre, si pure ! J'aurai besoin de vous, o Stella ! vous m'aiderez, ma fille , dans l'exécution du projet qui m'amène ici,., et, lorsque je sentirai mon courage chanceler, mon zèle s'attiédir, enfant, j'aurai recours à vos ])rières !
r.ES coNcixi. 56 1
— Auprès de qui? dit -elle avec empressement.
— Auprès de celui qui les écoute quand elles lui sont adressées par un cœur aussi pur que le vôtre: auprès de Dieu, Stella! auprès de celle qui les exaucera, parce qu'elle veut votre bonheur, le sien, le nôtre à tous : auprès de votre mère, ô ma fille !
— Ma mère, vous l'entendez, s'écria Stella, elle a quelque chose à vous demander. Vous ne pouvez rien refuser à cette bonne sœur, qui arrive de si loin pour vous voir!
— Enfant! dit la maréchale avec un sourire qui passa bientôt ; et si ce qu'elle désire est impossible?
— Oh! madame, rien n'est impossible pour vous! s'écria Stella, pour vous, qui tenez toutes les faveurs, toutes les grâces dans vos mains! et elle ne peut vouloir, j'en suis sûre, rien que de juste et de raisonnable.
— Demandez à votre mère , s'écria Guzla avec chaleur, demandez-lui, Stella, si la prière que je lui ai faite ce matin n'était pas juste, n'était pas raisonnable.
— Peut-élre. rr-pondil !;i m.tréchale .'ncc Ini-
362 LES COiNCINI.
meur , et d'ailleurs nous avons le temps d'y réfléchir.
Un long silence suivit cette réponse.
— Elle est vraiment belle, dit Goncini en continuant de suivre du regard Guzla , qui s'éloignait avec sa fille, et je ne doute pas de l'effet prodigieux que sa présence produirait dans une fête!
A ce mot , la maréchale leva la tête, qu'elle avait tenue penchée et appuyée sur sa main , comme pour la soulager du poids de ses pensées.
— Une fête, dit-elle; à propos, j'oubliais : j'en donne une ici,... demain.
— Demain ! dit Goncini ; et c'est après-demain que M. le princeestarrêté. Ah! je vous comprends: vous voulez réunir tous nos amis, la veille de la bataille ; c'est la dernière revue avant que de marcher à l'ennemi, n'est-ce pas? Très-bien 1 j'approuve beaucoup cette réunion — Il faut faire marcher de front les plaisirs et les affaires... La politique est triste , égayons-la par la danse et la musique!... Il faut que chaque quadrille soit un centre de conspiration; que les paroles d'amour, de mystère et de galanterie se croisent avec le mot d'ordre et le commandement du service, et que de beaux yeux nous fassent perdre
notre liberté au moment où nous conspirons la captivité des autres !
— Vous ne serez pas à ce bal, dit froidement la maréchale.
— Moi! et où serai-je? secria-t-il.
— Vous serez à Rouen...
— ^ A Rouen?... Mais on a des raisons...
— Apparemment. Ne voyez-vous pas qu'il serait mal à vous d'être ici quand on vous sacrifie un prince royal?... Je vous connais,.- vous ne sauriez que faire de votre triomphe. ..Et si le peuple se mutinait, ne serait-il pas nécessaire que vous évitassiez sa première fureur, et que nous eussions là... tout près... un point important où notre maîtresse pourrait se retirer, en cas de besoin, avec moi... Point d'objections! Le départ est arrêté, monsieur! ajouta-t-elle en se levant vivement : vous vous mettrez en route ce soir, pas plus tard que ce soir, entendez-vous !
Concini s'inclina en enrageant.
— Ayezdouc des femmes-hommes d'Etat! ditil à part lui ; elles ne vous parlent qu'en style d'ordonnance. Ah! les honneurs coûtent cher!... Mais, ajouta-t-il entre ses dents, je ne suis pas encore parti!