CONCINI
— Ainsi, reprit-elle, si jamais vous avez besoin de protecteurs —
— Pourquoi pas? oui,..- qui sait? Ainsi si jamais je me présente devant vous, vous me jurez...
— Que vous me trouverez disposée à vous aider de tout mon pouvoir.
— Ah ! ce n'est plus cela ! s'écria-t-il. Ecoutez, sœur de la Galigaï : c'est d'un affreux danger que je vous ai tirée cette nuit ; c'est au péril de ma vie que je vous ai arrachée aux griffes d'un démon qui, je le connais bien, vous aurait disputée à une armée entière... Ensuite, je vous ai portée le long des précipices et sur les rocs aigus s'élevant au-dessus de l'écume des torrents... La vie, l'honneur , vous me devez tout! il me faut ma récompense à moi!
Effrayée du feu sinistre qui brillait dans les yeux de l'homme, la voyageuse fit un pas en arrière ; il la saisit par le bras et l'attira près de lui.
— Que voulez-vous donc? dit-elle.
— Je veux qu'un serment autre qu'une parole en l'air, vous attache à mes intérêts!... Jurez sur cette croix, ajouta-t-il en tirant de son sein un petit crucifix en fer; jurez-le par votre
part des grâces que sa mort a répandues sur le monde : quels que soient le lieu , l'heure , le jour où vous me reverrez , vous serez prête à seconder mes projets , mes espérances , et à faire ce que je vous demanderai, pour arrivera leur accomplissement!
— Mais ces projets , dit-elle , quels sont-ils ?
— Qu'allez-vous faire en France? demandat-il brusquement, sans répondre à sa question.
— Une voix d'en haut m'a dit : Va faire entendre à ta sœur des paroles de repentir et de salut.
— Et moi j'obéis à un autre ordre C'est
une autre mission qui m'a été donnée, et je vais où m'appellent les plus chers intérêts d'un frère,... d'un frère, entendez-vous , sœur de la Gahgaï ! Je vais combattre pour le triomphe de la justice et delà vérité,... et, sacl>8z-le bien, ce que je dis est la vérité aussi , ajouta-t-il la main sur le crucifix.
Avec cette assurance, elle n'hésita pas à faire le serment qu'on lui demandait.
— Je jure, dit-elle , sur ma part des grâces que la mort du Sauveur a répandues sur le monde, que, quels que soient l'heure, le lieu, le jour où je vous reverrai, je serai prête à seconder
vos projets, vos espérances et à travailler à leur accomplissement !
II poussa un éclat de rire étrange , sauvage, auquel répondirent l'aigle dans son aire et le vautour qui tournoie autour des pics battus du vent. Puis il s'élança au milieu des brouillards. La voyageuse l'aperçut quelque temps , comme à travers une gaze , qui franchissait les ravins et gravissait les rochers , en s'éloignant. Sa démarche hardie, la légèreté de sa course, son manteau que la tempête faisait flotter en arrière , le vague où restaient les formes de son , corps, au milieu des vapeurs du matin , ces cris d'oiseau de proie qui le suivaient comme un rire de l'enfer , tout représentait à Guzla la course d'un ange funèbre dans ces lieux arides et hauts dont parle l'Évangile.
Elle resta quelque temps immobile , les yeux fixés sur cette image fantastique. Quand il eut disparu , Guzla s'aperçut avec surprise que l'homme n'avait point repris son crucilix ; elle le rappela, sa voix n'arriva pas jusqu'à lui.
Alors elle examina avec plus d'attention le dépôt laissé entre ses mains , peut-être comme un souvenir du serment qu'elle avait fait.
C'était, nous l'avons dit, un crucifix de fer.
Le ciseleur avait donné à la figure une telle expression de souffrance physique, que le christ, ^v sur sa croix, semblait là plutôt une consolation pour les tourments du corps que pour les peines de l'âme. A la vue de cette représentation d'une longue et effroyable agonie, on sentait que les douleurs humaines qui, pour trouver allégeance, eurent besoin de se comparer à ces souffrances d'un Dieu , furent, comme sa patience , au-delà de toute expression.
D'autres traces sur cette image sacrée prouvaient qu'elle avait assisté, en effet, à de longues et déchirantes tortures... L'haleine, la sueur, le sang d'un supplicié qui râle sous les tenailles, et se tord sous le plomb fondu , pouvaient seulement avoir laissé sur le fer cette rouille fatale et tragique; et il avait fallu un serrement convulsif de dents qui se brisent, pour avoir, dans un dernier baiser, creusé ces longs sillons sur les pieds du sauveur.
Guzla s'empressa de cacher sous son camail cette croix dont l'aspect lui faisait peur, dont le contact lui donnait froid ; et elle se remit en route, songeant aux événements de la nuit, et surtout à sa dernière rencontre.
L'apparition de cet étranger à peine vu , son
secret, le serment qui la liait à ses projets , ce voyage si rapide fait sous sa conduite , cette croix laissée par lui, le nom de sa sœur qu'il ., avait prononcé, sans dire pourquoi : tout, dans le souvenir qu'elle gardait de cet homme, était mystère et effroi. Il avait passé dans sa vie comme un pressentiment, et son image était pour elle ce qu'est une secrète annonce d'infortune : on ne l'explique pas ; mais elle fatigue comme ces énigmes qu'on se fait dans la fièvre , et dont on cherche incessamment le mot.
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