Les Concini, 1616-1617
Je vous rendrai compte de toutes les années que j'ai passées dans Tamcrtumc de mon ;mie...
Cantique d'EtécIdas,
Le Prisonnier.
Tandis que la marécliale d'Ancre, un instant détournée de ses projets d'ambition par la présence inattendue de sa sœur, va réparer au Louvre cette lacune dans ses pensées habituelles, et aviser, avec madame Marie, aux moyens de faire réussir le coup préparé contre le prince de Condé; tandis que Stella ^ tout entière aux charmes de sa nouvelle amitié , ignore encore qu'un autre cœur s'est donné à elle, vit de sa vie, et n'a de
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tressaillement de Ijorilieiir qu'avec l'idée de la défendre , de la sauver, cherchons le jeune page que d'Epernon rencontra dans les salons de Concini, et voyons s'il viendra au rendez-vous donné par le duc ambitieux.
Le lendemain de cette rencontre , qui fut aussi le lendemain de l'arrivée de Guzla, le logis dePerronne, derrière la Grève , recevait de nombreuses et mystérieuses visites. Maints personnages, cachés sous le manteau, vinrent souffler leurs noms dans l'oreille du valet provençal chargé de les introduire, un à un, dans la chambre où déjà nous avons vu le duc d'Epernon.
Vêtu d'une longue robe de chambre à grandes fleurs-, la toque de velours sur l'oreille, la moustache en papillotte et s'interrompant quelquefois , pour se verser dans une tasse d'argent la tisanne qui restaurait sa poitrine de ci-devant jeune homme, ce personnage traitait, ce jour-là, les grandes affaires.
L'on parlait bas autour de lui, la plume d'un actif secrétaire courait sur le papier, la cire à cacheter brûlait à la chandelle, et répandait au loin son parïum de bureau ; car le maître expédiait force lettres, et à chaque instant l'on entendait
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crier sur le parquet la botte lies messagers qui venaient chercher ces paquets.
Dépêchons-nous, maître Rabyot, disait-il au secrétaire! où en sommes-nous?
— A la lettre pour le sieur Nicolas du Mesiliet, celui qui fait nos affaires du côté de la Porte Saiut-Victor, repondit le secrétaire.
— Bon!., toujours la même chose, vous savez,... qu'il ait à se tenir prêt, vu qu'un coup s(î prépare; et qu'au premier bruit il envoie son monde, partie aux portes du Louvre, partie à l'entour du Luxembourg;... que là, ils trouveront quelqu'un pour les diriger. K 'oubliez pas les mots et les signes de reconnaissance !
— Non, monseigneur,... le brassard vert et le mot persévérance pour le Louvre ! la ceinture noire et le mot recherche pour le Luxembourg !
— A merveille !
Perronne entra. Il parla bas à d'Epernon.
— C'est bien, dit celui-ci, qu'il attende ! Ouand vous aurez fmi, maître Rabyot, vous pourrez vous retirer. J'ai besoin d'être seul, ajouta-t-il, en se tournant vers trois hommes de la nature de ceux qui l'escortaient dans la nuit. Tous attendrez là... à côté... les ordres que j'ai à vous donner... Allez!
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Les estaiiers sortirent; le secrétaire plia et cacheta sa lettre, souffla sur le papier qui resta, essuya à son manteau râpé la plume qu'il planta dans l'un des trous de son encrier de plomb dont il abaissa le couvercle; puis il prit son chapeau, s'inclina devant le duc, et s'en alla avec la gravité commune aux hommes de plume de ce temps.
Quand il n'y eut plus dans la chambre que d'Épernon , la porte s'ouvrit , et un pâle jeune homme entra lentement : c'était le page de la veille.
Il n'avait plus les couleurs de Concini. Il se tint debout dans une fermeté triste, mais respectueuse, devant le grand fauteuil où le duc réfléchissait longuement et la tête basse, aux discours qu'il devait lui faire, au parti qu'il pourrait en tirer pour la réussite de ses projets.
— Monsieur, dit enfin le jeune homme, monsieur, je me suis rendu à vos ordres d'hier
Me voilà !
Le duc leva les yeux, et, après l'avoir examiné de la tête aux pieds :
— C'est bien, dit-il gravement; je reconnais mon fils. Asseyez-vous, ajouta-t-il en lui indiquant la chaise que venait de quitter le secré-
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taire. Votre empressement à venir ici, la manière dont vous vous y présentez , me prouvent, monsieur, continua-t-il, qu'il n'a fallu qu'un mot de moi pour vous faire apercevoir votre sottise, et vous en faire rougir.
— Je vous respecte infiniment, monsieur, dit le jeune homme en l'interrompant. Votre présence m'a quelquefois inspiré de la crainte... Et ce n'est pas ma faute si elle n'a pas toujours été pour moi la cause d'un sentiment plus doux... Mais enfin je me suis toujours comporté de façon
que jamais elle ne pût me faire rougir Quand
vous avez quitté le maréchal, en traversant la salle où se tiennent ses officiers, vous m'avez regardé moins sévèrement qu'aujourd'hui, et je pensais — ^
— Que j'avais excusé votre folie conduite? reprit le duc.
— Non pas précisément,... vous ne m'aimez pas assez pour cela; mais du moins que la connaissance de son motif, que la vue de celle qui l'a déterminée, vous la feraient trouver naturelle et légitime.
— Une jeune fille nommée Stella, je crois, dit négligemment le grand seigneur; n'est-ce pas cela, monsieur?...
— Stella!... oui, monsieur, reprit le jeune homme d'une voix émue, Stella, la fille de Concini, qui compte autant de vertus que son père compte de vices... Stella, innocente de tout le mal que les Italiens ont fait dan s ceroyaume, et surlaquelle Dieu seul peut punir les fautes de ses parents... Car il y a des crimes, ajouta-t-il d'une voix plus grave, des crimes, monsieur, qui deviennentplus lourds en passant du coupable à ses enfants, comme pour prouver qu'une seule vie ne peut les expier.
— Et c'est de cette fille que vous vous êtes follement épris? dit le duc, pressé de détourner l'idée que .son fils suivait en ce moment.
— Follement!... non, monsieur. .. Oh non!., ce n'est pas j^p^e ! c'est instinct plutôt, c'est volonté de Dieu! c'est... Que vous dirai-je?... c'est ce mouvement de l'âme qui la pousse vers l'âme blessée des mêmes peines,... c'est ce besoin de se rapprocher de l'existence qui a le plus de ressemblance avec la nôtre 1 Quand j'entendis parler de Concini, de son étonnante fortune, j'entendis aussi parler de sa fille;... pardonnez-moi., monsieur, mais je savais que le sort de l'enfant de ceux que l'ambition tourmente , n'est pas heureux! Son berceau n'est accueilli d'un sou-
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rire que parce qu'il est la prolongation d'un écusson! Quand on est si haut, on ne se baisse pas même pour embrasser son fils. Auprès des soins si importants qu'exige le maintien de la faveur ou l'intrigue des cours , que sont les soins que demande l'enfance? A l'étranger ses premiers mots, son premier sourire ! à l'étranger le soin de rassasier cette jeune âme si avide de caresses , de doux chants, de doux noms! Ces noms, on ne les lui permet même pas,... on rougirait de se les entendre adresser, et il y a des enfants qui n'ont jamais prononcé le nom sacré de père, n'est-il pas vrai, monsieur?
D'Épernon haussa les épaules, et se tut: soii lils continua :
— Je savais tout cela, et, sans la connaître, je plaignais celle dont j'entendais parler; plus tard, monsieur, quand je me fis raconter votre vie, si pleine d'orap:es et de choses extraordinaires, j'appris... la liaison...
Sa voix tremblait.
— Eh bien? dit le duc impatienté.
— La liaison, reprit le jeune homme avec plus de fermeté, qui avait existé entre vous et le favori, dans le temps que vous montriez au parlement votre épée dans le fourreau , en mena-