‹ Les Concini, 1616-1617Chapitre 2 sur 42 · I O I.ES CONCINI · texte numérisé non relu

I O I.ES CONCINI

çantdela tirersi Ton ne mettait la couronne de régente sur la tête de la veuve de Henri IV...

— Où voulez-vous en venir? s'écria d'Épernon avec colère.

— 0 mon père ! laissez-moi vous ouvrir mon cœurl... Les voiles de deuil de la mort de ce grand roi n'ont pas formé ces liens qui alors vous unissaient aux étrangers, n'est-ce pas? Votre amitié avait une autre date que le quatorzième jour de mai!... Dites?... Ce n'est point dans la rue de la Ferronnerie

— Monsieur!...

— Oh! pardon! pardon! j'excite votre courroux;... mais il faut que vous sachiez les angoisses qui m'ont déchiré, les tourments insupportables qui se traînaient à la suite de ce doute affeux. Que de nuits j'ai passées à prier Dieu que cela ne fût pas! à demander à sa toute-puissance de changer le passé, ou du moins d'en effacer la mémoire... Et puis je me raidissais dans mon incrédulité... Déguisé, perdu dans les rues de Paris, j'allais interrogeant le peuple , pour savoir ce que dirait l'histoire, demandant aux vieillards ce qu'ils pensaient de ce mystère d'iniquité , riant comme un insensé, bondissant de joie comme un fol, quand une voix me nommait les

Espagnols, ou cet ordre puissant qui se fait un hochet de la couronne des rois, mais fuyant, ainsi que Gain devant la face de Dieu, quand on me

répondait Oh ! j'ai bien souffert, bien souffert,

monsieur! et dans ces douleurs, je m'attendrissais en pensant qu'un seul cœur au monde, un cœur de femme, connaissait toute leur amertume, faisait au ciel la même prière, combattait la même pensée, et demandait aussi en tremblant : Savez-vous qui a tué le roi? Cette femme, monsieur, c'était encore la fille de Concini ! Et quand, l'année dernière, il fut question de mêla donner pour épouse, je vis que ce nom de Stella se joindrait dans ma vie à toutes mes pensées de désespoir et de consolation. . . L'avenir qui s'offrait alorsdevant moi me lit tressaillir! Je trou vai que ce serait un bonheur ineffable de réunir nos craintes, nos doutes, nos prières, et de nous présenter, si le ciel exigeait une grande réparation, de nous présenter tous deux, quand le jour de l'expiation serait venu, de nous présenter à la foudre du Dieu vengeur et de lui dire: Frappez, mon dieu, mais ne frappez que nous! Vous refusâtes votre consentement à cette union;., je me résignai... Mais cette jeune fille avait fait trop d'impression dans ma vie, mon imagination l'avait faite tro^\

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belle, trop pure, trop suave, pour ne pas chercher à me débarrasser de ce fantôme charmant^ qui maintenant m'obsédait à toute heure , pour ne pas cherchera m'en débarrasse r par la réalité^.. Je vous quittai ; j'accourusici. . . Je la vis. . . Oh, monsieur ! je la vis plus belle que dans mes rêves. . . Dès lors mon sort fut iixé... L'aimer sans qu'on le sache, veiller sur elle, la sauver, au péril de ma vie s'il le faut — Je n'ai plus que ce but; et c'est en y marchant que je vous ai rencontré hier.

Le duc était parvenu à réprimer sa fureur, et masquait cet effort sous l'apparence de l'ennui que lui causait cette longue allocution. Il avait pris une liasse de lettres sur la table voisine, et l'on eût pu croire qu'il les lisait attentivement, tandis que son fds parlait, si la pâleur et le tremblement de ses lèvres, la crispation de ses doigts sur le papier qu'il froissait, n'eussent pas indiqué que le fiel de ces reproches, si long-temps étouffés, tombait goutte à goutte sur son cœur ulcéré.

— Avez-vous fini? dit-il enfin en continuant à tenir les papiers à la hauteur de ses yeux, peutêtre pour déguiser le trouble qu'on y aurait lu sans cette précaution. Avez-vous fini ? Et après que vous m'avez, fait l'exposé de votre conduite, exposé que je n'ai pas compris, parce que j? n'y

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vois que les rêves d'une imagination malade, me direz-voussi vous avez quitté, avecles ignobles habits quevous portiez hier, ces idées romanesques qui vous fixaient dans l'antichambre de Concini, et si vous me promettez de ne plus vous y montrer... Voilà, avant tout , ce qu'il fallait m'apprendre.

— Je serai franc , monsieur ; je ne puis vous faire cette promesse , en ce moment où celle que je veux sauver court de grands dangers... Oui, je ne sais quel pressentiment me les annonce, je ne sais qui me dit que demain, peut-être, je serai appelé à les conjurer!

— Folie, comme tout le reste! s'écria d'Épernon avec son sourire moqueur. Bien fin qui parviendra à l'abattre ! Concini est plus puissant que jamais... Il m'a développé hier ses moyens de défense ; car nous sommes toujours à merveille ensemble, ajouta-t-il avec intention, et un jour il se pourrait...

• Perronne interrompit le duc. Il s'approcha de lui , et lui parla bas à l'oreille : il annonçait une visite depuis long-temps attendue; car son maître fit un mouvement de joie, que réprima sur-le-champ la présence du jeune homme. D'Épernon hésita un instant s'il renverrait ou

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non le témoin incommode. Ce témoin était son fils; il le tenait en son pouvoir. Plus tard s'y remettrait-il aussi bénévolement?... C'était fort douteux...

L'entrée du personnage annoncé si mystérieusement l'empêcha de prendre une résolution, et son aspect, d'un autre côté, piqua assez vivement la curiosité du jeune homme, pour qu'il cherchât à profiter de cette hésitation dans le sens de sa curiosité; il resta donc, et l'on comprendra son motif quand on saura que, dans le nouveau venu, il avait reconnu maître Picard.

En effet, c'était notre brave cordonnier en habit de ville, les mains propres et les cheveux peignés. Il tira le pied en entrant , et resta debout, se dandinant avec son air embarrassé et sou regard en dessous.

Il reconnut le jeune homme h. \a. piquette, car )\ lui adressa un signe de tète; mais sa présence dans ce lieu cadrait si mal avec ses intentions bienveillantes pour les Concini, le souvenir de tout ce qu'il avait dit en faveur de la jeune Italienne, rapproché de la nature des instructions qu'il venait prendre, lui. Picard, dans cette maison , faisaient un si singulier contraste , que le chaos s'ensuivit d'abord dans les idées de l'hon-

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nête bourgeois. Il se gratta la tête,... regarda d'Epernon, regarda le jeune homme... Le changement de costume , l'air pâle et inquiet de ce dernier ne lui échappèrent pas. La similitude des traits dans ces deux figures d'une expression si différente le frappa également ; il vit bien que c'était là le grand seigneur dont le page se disait le fils. Mais son amour pour la fille de l'Italien , y a-t-il renoncé? ïgnore-t-il quels sont les projets de son père? Oui. .. ce fut à cette dernière idée qu'il s'arrêta.

Ces réflexions furent promptes î et la lecture d'une missive que Perronne avait apportée en introduisant maître Picard, lui donnèrent le temps d'exercer, d'une manière aussi juste que précise, son talent d'observateur.

Le peuple, en France, a toujours eu de l'esprit et du sens; mais cette dernière qualité était peutêtre plus remarquable encore quand il se la faisait lui-même, quand il tirait toutes ses pensées de son cru, par un travail de réflexions, de remarques et de comparaisons. Aujourd'hui la raison et l'esprit lui arrivent tout faits ; ce sont les autres qui réfléchissent pour lui... tout aussi utilement, je veux bien le penser; mais en résulte-t-il des têtes aussi solides, des esprits aussi originaux?...

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Je le croirai quand on me prouvera qu'un estomac habitué à toute l'opération mystérieuse de la digestion sur des aliments qu'il dompte et qu'il assimile à sa nature, n'est pas plus vigoureux et plus sain qu'un autre qui trouve tout son travail fait par les procédés de l'art culinaire : cela soit dit en passant, et pour n'y plus revenir, pendant que d'Épernon plie sa lettre en regardant maître Picard.

— Eh bien , mon maître, dit-il enfin, on vous a vu de ma part?... L'ouvrage vous convient-il? et, en brave cordonnier, venez- vous ici prendre vos dernières mesures ?

— Eh! pardine oui, monseigneur, répondit Picard, car nous autres, qui en vivons, nous sommes faits pour le travail , et au travail nous ne crions jamais comme M. le curé, à Satan : Vade rétro L.. C'est donc nous servir à souhait, que de nous dire : Coupe et rogne! surtout quand c'est un cuir étranger qu'il s'agit de taillader... Le cuir italien, voyez-vous, a besoin d'être battu, continua le cordonnier; vous payez les battants, les coups ne lui manqueront pas... Comprenez-vous? ajouta-t-il en regardant le jeune homme.

— C'est bien! c'est bien, monsieur Picard,

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dit d'bpernon, quis'étaitaperçu d'un mouvement dans la physionomie de son fils; vous êtes un habile ouvrier, et je ne doute pas que vous ne réussissiez.

— Assurément! Mais pour en être plus sûr, s'écria Picard, il nous fallait la protection, l'encouragement d'un seigneur aussi puissant, aussi connaisseur que M. le duc d'Epernon.

— Tu me connais donc , l'ami? dit le duc, en plissant son front.

— L'homme qui me vint trouver de votre part, monseigneur, ne vous nomma pas. Il me dit seulement que je travaillerais pour un grand personnage. C'est bon, lui dis-je. Mais je me promis bien de ne mettre la main au cuir que quand j'aurais vu qui c'était. Je vous ai reconnu tout de suite. Ah! mon dieu, oui... Je vous vis à la première sortie que fit madame la régente. Yous y paraissiez, monseigneur, brave et fort en couche , rajeuni de plus de dix ans, portant la tête aussi haut que celle de votre cheval que vous montâtes, pardieu, dans la cour même du Louvre, tant la bonne reine avait peur de faire deux pas sans vous! Vous y commandiez de belles troupes, monseigneur, de belles troupes pour la garder, si bien qu'une

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