‹ Les Concini, 1616-1617Chapitre 42 sur 42 · II · texte numérisé non relu

II

Y assi ite comedia est.

Y como noble senado llaud a su autor naerced De perdonar le sus faltas :

Pues se pone a vuestros pues.

Comedia famosa </& CJALDERon.

A quelques mois de là , l'on voyait sortir du Louvre et s'acheminer vers la Porte-Bussy une file de riches carrosses bien accompagnés. La dame qui se carrait dans le premier, s'aperçut, à l'entrée du Pont-Neuf, qu'il lui venait dans la figure un souffle d'air très-froid ; elle ferma la glace de ce côté.

. — La Galigaï, dit-elle brusquement aux dames placées en face d'elle , n'aura pas chaud, ce matin, en chemise, dans son tombereau.

C'était la reine, Marie de Médicis, qui partait pour son exil de Blois, avec l'assurance que d'Épernon viendrait bientôt l'en tirer.

Pendant tout le temps qu'elle fut en vue du Louvre, Louis XIII ne quitta pas le balcon de sa galerie

— Enfin elle est partie! dit-il quand il ne la vit plus.

— Sire, lui dit Bassompierre, n'allons-nous pas aujourd'hui à Vincennes?

— Eh , oui ! dit le roi, et je devrais être déjà en chasse.

— Qu'attend votre majesté? demanda le courtisan.

— Eh, vous le voyez bien, monsieur, reprit Louis avec un sourire amer, nous ne sommes pas tous ici; il nous manque encore le roi Luynes 1... Le roi Luynes, répéta-t-il en riant d'un air sombre et en cherchant de l'œil la place, sur le pont tournant, où Concini était tombé.

Déjà aux lieux les plus fréquentés de Paris, des crieurs , en agitant leur sonnette, annonçaient , à haute voix , l'arrêt prononcé , dansja nuit, contre Léonora Galtgaj\ vefvc de Concino- Conciniy qui naguères maréchal de France; at-

teints et convaincus tous deux du crime de tézemajesté et divine.

La foule était grande déjà à la Grève et aux environs ; mais c'était plutôt la curiosité que la haine qui poussait là tous ces gens.

Beaucoup d'entre eux vantaient même le courage et la présence d'esprit que l'ancienne favorite avait montrés devant ses juges.

— Biron est mort en femme , disait l'une , vous verrez que la Galigaï saura mourir en homme.

— Elle aurait chevillé la roue de fortune, disait l'autre, si son mari eut eu autant de jugement qu'elle.

— Vous ne savez pas ce qu'elle a répondu au président Aubry , lequel lui demandait comment elle aurait pu aussi bien maîtriser la régente , si à son aide elle n'eût appelé l'art magique? — Est-il étonnant, a-t-elle dit, qu'ayant de l'esprit, j'aie gouverné la reine-mère, qui n'en avait pas du tout.

— Un clou chasse l'autre, reprenait un quatrième interlocuteur, et ne faut-il pas que les

Luynes agrandissent leur trou! Songez donc

qu'ils sont trois. Si la Galigaï a remis entre les mains du roi pour plus de trois millions de pier-

reries, que de Luynes se les fasse donner, et qu'il laisse en repos une pauvre femme qui ne demande qu'à retourner en Italie.

Et à ses discours d'autres passants ajoutaient les couplets d'un noël fort méchant contre le nouveau favori, sur les voulus de l'herbe de Laluyne.

Les chants et les cris de ce peuple que la Grève appelait à l'une de ses fêtes, parvinrent jusqu'au lit où trépassait, ouhlié et délaissé, un ancien favori de ce souverain des rues, aussi mobile dans ses affections que ses maîtres du Louvre. Ce moribond était maître Picard. Après que l'hôtel des Italiens avait été forcé, il était retombé entre les mains de ses admirateurs. Persuadés qu'ils l'avaient délivré, dans leur joie et malgré tout ce que le cordonnier put dire, ils l'avaient enlevé dans leurs bras, et bon gré, malgré, porté en triomphe jusque chez lui, excédé de fatigue, de chaleur et de colère. Le triomphateur, malgré lui, de son char était tombé dans son lit, où une pleurésie s'apprêtait à changer ses lauriers en cyprès.

— Petit-Pierre, dit-il en se tournant d'un air dolent, qu'y a-t-il donc de nouveau?

Le bossu, de page était redevenu cordonnier.

LES CONOINI. 4^3

Assis près du lit de son maître, et plus bizarre que de coutume sous ses habits, qui rappelaient le passage de sa s:randeur éphémère et son retour à sa première condition, il expédiait activement, le cœur gros de soupirs et de regrets, le peu d'ouvrage laissé à son patron. C'est que les pratiques de maître Picard s'étaient lassées à la fm d'attendre aussi long-temps leurs bottes et leurs souliers; belle excuse pour des gens à la veille d'aller nu-pieds que de leur dire : — Notre cordonnier fait fièrement marcher les affaires de l'État!... Sa pleurésie avait porté le dernier coup à sa boutique, si bien achalandée autrefois... S'il n'avait pas eu Petit-Pierre, c'est à peine s'il eût pu suffire aux frais de sa maladie.

— Ce n'est rien, mon honorable patron, répondit le petit homme à la demande du cordonnier, tenez-vous tranquille seulement... Ce n'est rien .

— Oh si, mon ami Pierre, dit le malade en se mettant sur son séant ;... ce sont les cris du peuple en émotion, jeles connais trop bien pour les oublier ; les entends-tu ? ils viennent me chercher peut-être pour me porter encore en triomphe; je ne le veux pas... — Arrière, arrière! ajouta-t-il en délire, je ne veux pas de vos honneurs ;. . . et,

plutôt que de les subir encore : Vive Concini ! m'entendez-vous? vivent les Concini!...

L'effort qu'il fit pour prononcer ces mots si étrangers à sa langue, la surprise qu'il éprouva quand âon oreille transmit à son entendement ce cri sorti de sa bouche, de sa bouche, à lui, l'ennemi juré des Italiens, de sa bouche, qui jamais n'avait su que les maudire, tout cela fit sur lui une telle impression qu'il se laissa retomber sur son oreiller; ses forces étaient épuisées

— Vive Concini ! avait été son dernier cri.

— Mort 1 s'écriale nain en laissant échapper son cuir et son alêne. Maître Guidai, la fleur des tailleurs de Moulins, a jouta-t-il en comptant sur ses doigts, monseigneur Henri, duc de Candale, le plus honoré de mes protecteurs, M. Picard, cordonnier insigne, l'exemple et l'amour de ses concitoyens,... trois maîtres qui s'en vont les uns après les autres, laissant leur Petit-Pierre!... L'un, avec le désir de s'élever, ne trouve qu'une potence à monter; l'autre, en cherchant l'amour, n'embrasse que la mort; et celui-ci, qui long-temps n'a rêvé que vengeance, s'étrangle en criant gloire et vie à celui qu'il a si souvent maudit ! Ambition, amour, vengeance; de grands projets, de hautes espérances,... et trois hnceuls

pourfinirtout celai Mais était-ceàmoi, moi qui ne demandais qu'un utile emploi pour mes aiguilles, qu'il fallait réserver le soin de les coudre... Trois excellents patrons si tôt perdus, ajouta-t-il sn se désolant... Où en trouver à présent?... Et si je leur avais porté malheur!... je le croirais assez. C'est fini, je ne veux plus servir qu'un maître sur lequel ma fatale influence ne puisse rien,... un maître qui n'abandonne pas le pauvre petit; et je sais où je le trouverai, ajouta-t-il en se signant et en se mettant à genoux aux pieds du lit de mort.

Et les cloches sonnaient; car dons un couvent de Paris, une femme , une étrangère, une Italienne , ce jour-là même prenait le voile. Étendue sur la pierre du sanctuaire, parmi ses prières pour une sœur, pour un frère, pour une nièce, qui dans une heure allaient être réunis pour l'éternité , elle murmurait ces mots : — 0 Seigneur, je vous remercie, vous avez arraché Guzla de l'abîme, et avant de quitter le monde elle a pu , par le secours de l'un de vos anges, vous rendre ceux que vous lui aviez ordonné de sauver!... 0 Seigneur, béni soyez-vous!

Dans le même temps, à la trappe, un homme qui depuis trois mois édifioit cette réunion de

Spartiates chrétiens par le spectacle de ses mortifications et de ses larmes, se prosternait devant le prieur et lui demandait la faveur d'être admis dansles rangs de cette milice de la pénitence.

— Quel est ton nom, mon fils? lui demanda le religieux.

Il se baissa pour l'entendre. L'homme se nomma.

— Ravaillac! répéta le trappiste avec unmou- Tcment de surprise qu'il ne put maîtriser et dont il fit longue pénitence, Ravaillac !

Et le nom tragique, entendu de lui seul, se perdit dans les profondeurs du cloître.

Ce fut la dernière fois que celui qui le portait, l'entendit prononcer ; on ne l'appelait plus que : mon frère, quand on le rencontrait près de sa fosse qu'il creusait, et qu'on lui disait : — Il faut mourir !

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