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CHAPITRE XXXVIII

Les hommes n'ont jamais douté que l'innocence ne pût satisfaire pour le crime; et ils ont toujours cru qu il y avait dans le sang une force expiatrice ; de manière que la- vie, qui est le sang, pouvait rncbeter Ârife htiti4 ^e.'

Soirées de Saint-Pétersbouro-.

Expiation.

Une heure après la mort de Goncini, sa femme avait été arrêtée dans son logis , en face du Louvre.

Sa sœur l'avait réveillée, un matin, en la touchant de sa croix, et pour lui parler vainement des menaces du ciel. Aujourd'hui le bâton d'un sévère exempt des gardes a fait finir son sommeil, et lui a appris que ces menaces n'étaient pas vaines, et que l'heure annoncée

par elles avait sonné enfin. Cet avis, ce dernier avis, donné par le malheur, sera-t-ilplus efficace que les prières de sa sœur? Du moins, il n'abattit pas sa fierté... C'est que cette femme forte, qui plaçait toujours devant elle un but noble et grand, ne cessa point d'avoi^^ un trône sous les yeux, seulement elle le tendit de noir. Avec ses idées constamment tournées vers une sphère élevée, réchafaud ne fut plus pour elle qu'une estrade où elle pouvait encore se poser en reine , et où elle serait plus en vue pour la postérité. Pensées toutes d'orgueil humain, qui se sentaient encore du Louvre et de ses vaines fumées, mais qui ne devaient pas résister peut-être aux longues et tristes heures de la captivité et aux dures épreuves de la solitude ! Pourtant elle n'a qu'une ambition maintenant, celle de se montrer digne, grande et noble jusqu'à la fin. Elle en chercherales moyens, elle les trouvera où ils sont réellement. 0 Guzla I ta sœur mourra repentante et chrétienne 1 Les soldats qui vinrent l'arrêter ne lui laissèrent pas la permission de voir sa fille. Elle ne put que la recommander aux personnes qu'elle trouva au moment de quitter le logis : c'étaient des femmes consternées, des commensaux de l'hôtel, déjà sous l'influence de la catastrophe.

LI'S COXCINI. 56f>

Lesphisfidèlespassaientprès d'elie eu détournant la tête sans avoir l'air de iecouter, les autres criaient bien haut que depuis long-temps ils avaient prédit ce qui arrivait aujourd'hui, et qu'on la traitait enfin comme elle le méritait.

— Je croyais m'adresser à des hommes, ditelle en souriant avec fierté ; passons : ce ne sont que des laquais!

Les ordinaires de Concini, qui n'étaient pas parvenus dans l'enceinte du Louvre, les portes ayant été brusquement refermées sur leur patron, retournèrent à l'hôtel après que le coup fut fait. Je ne jurerais pas quêtons y rentrèrent: plus d'un, profitant d'un obligeant détour de rue, ou restant en arrière de ses camarades, s'en alla, avisant aux moyens de se cacher et de quitter d'abord ces habits si connus que le peuple maudissait hier, et qu'il va poursuivre aujourd'hui.

Malgré ces défections, ils étaient encore trente au logis de l'Italien quand la maréchale en fut tirée pour être conduite au Louvre. Ils se rangèrent sur son passage, sombres, silencieux, et la saluant avec le même respect.

— Adieu, messieurs, leur dit-elle avec aisance ; nous faisons fin de niaison, comme vous voye/.,

SgO LES CONCINI..

partant quittes, et vous êtes libres, si je ne le suis pas, moi. Merci pourtant de vos bons services. Il y a de la bravoure et de la générosité à être encore ici. à cette heure , sous les couleurs que vous portez, et le chapeau bas devant une pauvre veuve que l'on conduit en prison. Merci encore une fois ! Je compte sur vous aussi pour garder ce logis jusqu'à ce que l'on envoie les gardes nécessaires pour le protéger contre nos ennemis — N'a-t-on pas donné des ordres à ce sujet, monsieur? ajouta-t-elle en se tournant du côté de celui qui s'était chargé de l'arrêter.

Il ne répondit rien.

— Veiit-on, reprit la maréchale , que le peuple aussi fasse son coup-d'État? le laissera-t-on détruire ce palais?... Monsieur, monsieur, c'est bien près du Louvre! que vous en semble ? D'ailleurs, M. de Luynes n'y pense pas; ce logis n'estil pas à sa convenance?... Il le connaît bien, je

vous assure Il n'y a pas trois jours que je l'ai

reçu dans mon salon.... Voilà une maison toute trouvée pour lui ;... belle maison, monsieur! jamais fauconnier n'aura été logé plus à l'aise.

Elle se retourna du côté de ses gentilshommes, et changeant de ton, elle continua :

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— Rappelez-vous ma prière , je vous eu conjure , messieurs I ma prière , vous l'entendez , car je n'ai plus d'ordres à donner ici ! Ma fille!... ma lille malade, messieurs, qui ne sait rien de ce qui est arrivé à son père, ia pauvre enfant 1 qui ignore qu'on me conduit en prison!... elle reste ici, seule!... Vous me promettez de rester aussi, n'est-ce pas, messieurs? jusqu'à ce qu'on ait décidé quelque chose à son égard, et que l'on ait envoyé des hommes pour protéger cette

demeure où je la laisse C'est horrible de me

séparer de cette enfant! ajouta-t-elle en portant sa main sur ses yeux , sans l'avoir vue , sans avoir pu dire un mot à ma sœur!... Ma sœur, ma fille, elles ne sont pas coupables! on les laissera bien-rentrer dans le couvent où ma fille a été élevée — Ne le pensez-vous pas? Ce serait un asile sûr pour elles,... d'autant plus sur que la supérieure est d'Italie aussi, et que nous avons pu lui être de quelque utilité, quand nous avions la puissance — — Folle que je suis! belle garantie! ajouta-t-elle avec un rire amer ; il faut bien croire à la reconnaissance, n'est-ce pas, pour en parler dans un jour comme celui-là!... Pardonnez-moi de vous entretenir ainsi de mes affaires ! vous, messieurs, chargés de m'arrêter,

VOUS êtes pressés de remplir votre mission.... Marchons! vous, messieurs, qu'une noble générosité retient dans la maison des proscrits, vous sentez tout ce que souffre mon cœur de mère. Je finis làj... car je devine à votre air ému que je n'ai pas vainement compté sur votre dévouement;... ainsi, adieu!

— Adieu, madame, adieu! et parmi toutes les peines que vous emportez dans votre cœur endolori, n'ayez pas l'affligeante pensée que mademoiselle d'Ancre restera ici sans défenseurs. Ce logis sera sacré pour tout le monde, car nous y resterons ! il sera comme la salle où se sont enseignés les nobles principes de la science des armes :... tant qu'il y reste un fleuret, un masque ou un gant, le profane s'arrête à la porte, tt dit : Respect aux maîtres !

Plus tranquille après cette réponse du brave maître d'armes, notre ami messire Olivier de Bois-Armé, la maréchale s'éloigna de l'hôtel, non sans chercher du regard une fenêtre éloignée, une petite fenêtre encore défendue contre la clarté du jour et le bruit du dehors, par d'épais rideaux soigneusement fermés.

Pauvre enfant! en proie aux rêveries, aux agitations d'yne lièvre qui dévore sa frêle exis-

tence, elle ignore le malheur qui vient de frapper sa famille.

Une partie de la journée se passa sans sérieuse démonstration du peuple contre le logis des Concini.

Sa longue épée nue sous le bras, messire Olivier de Bois-Armé se promenait gravement , de long en large, devant la porte. Il s'arrêtait quelquefois, et regardait du côté du Louvre s'il ne verrait pas venir les hommes envoyés pour le relever, lui et ses camarades , et continuer à mettre l'hôtel à l'abri d'un coup de main; personne ne paraissait : il était clair qu'on les avait oubliés. Alors, au bruit lointain des clameurs populaires, aux coups de feu qui retentissaient de temps en temps sur les rives de la Seine, le fidèle Olivier secouait la tête, comme le marin aux signes précurseurs de la tempête, et reprenait, en sifflant, sa stoïque promenade.

Déjà des hommes du peuple avaient passé silencieusement le long de la maison, regardant chaque fenêtre, plongeant de longs et avides regards dans l'intérieur des cours, mesurant la hauteur des murs, et riant d'un air hébété et farouche à l'aspect de quelque issue abordable. Déjà l'enfant pâle et déguenillé des rues de Pa-

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ris sautillait aux portes, secouant les barreaux des grilles, s'élevant jusqu'aux fenêtres à l'aide des rainures des pierres de taille, et s'enfuyant quand on le repousse ou qu'on le menace, en jetant des pierres, et en annonçant dans ses cris ironiques et glapissants, qu'ilvabientôt avoir son tour.

Bientôt des groupes animés dont l'exaspération croissait encore de minute en minute, s'établirent, s'entassèrent sur la place, sur la Grève, dans les rues, et formèrent un tout homogène et compacte, corps gigantesque et terrible, n'ayant qu'une âme . la haîne ; qu'un cri , la menace ; qu'un mouvement, la destruction.

Les séides de d'Épernon , d'Épernon , luimême au milieu d'eux, enflammaient les ressentiments de tous ces hommes, rappelaient l'insolence des étrangers, le mépris qu'ils faisaient des bourgeois de Paris, l'indigne traitement infligé à l'un d'eux ; ils prononçaient le nom de Picard, et le montraient lui-même se débattant dans la foule.

Le cordonnier en effet était là ; ainsi qu'il l'avait annoncé", il cherchait à calmer ces furieux, mais sa voix se perdait au milieu des cris tumultueux, où ses paroles étaient dénaturées par l'es-

prit de parti et par le rôle qu'il avait joué jusque-là. Ainsi, quand il criait : Arrêtez, on entendait : En avant; s'il parlait d'ordre et de pardon , on s'écriait : — Oui , oui , ruine et vengeance!

Désolé de voir ses efforts infructueux, s'apercevant qu'il est plus facile de se faire comprendre du peuple, quand on s'adresse à ses passions, que lorsqu'on cherche à les réprimer, se repentant peut-être, en secret, de ses anciennes et furibondes déclamations qui ne lui permettaient plus de parler et de faire entendre le langage de la raison, sans espoir de faire le bien, mais résolu à ne point participer au mal , l'honnête ouvrier se retira de la foule. Ce ne fut pas sans peine : à chaque pas reconnu , fêté , pressé , il était salué par ces mots qui ne semblaient plus qu'une amère dérision :

— Picard, Picard, tu dois être content; le roi et le peuple s'entendent pour te venger!

Dans son long trajet il maudit plusieurs fois ce jour si long-temps appelé comme un triomphe, si souvent désiré comme un bonheur; et ces mots : » C'était bien la peine! » trahissent le vide du plaisir de la vengeance.

Le soir était venu; les ordinaires résistaient

toujours : leur contenance à la porte en imposait à cette foule insensée;... et pourtant elle devenait de plus en plus hostile. Sa fureur allait se traduire autrement qu'en menaces; elle allait inonder le pnlais en écrasant contre ses murs les hommes vaillants qui jusqu'à présent ont servi de digue à ses flots mutinés.

Quelqu'un, en ce moment, aborda le cordonnier Picard.

C'était un grand jeune homme pâle et triste, les cheveux en désordre sous son feutre, dont le panache tombait comme à la suite d'une longue course, et les éperons rougis dans les flancs d'un cheval tenu au galop pendant un long temps.

Il était suivi d'un page, comme lui couvert de sueur et de poussière. Le cavalier était Henri, duc de Candale , le fils de d'Epernon; le page était Petit-Pierre, l'apprenti de maître Picard.

— Picard, je viens réclamer ta promesse, dit Henri en relevant son chapeau pour se faire reconnaître du bourgeois. Tu l'as dit, en guerre les femmes ne comptent pas! il faut que tu nous aides à sauver la fille de l'Italien. Stella est eu péril, Stella que tu dois me rendre saine et sauve, tu l'as dit aussi ! Me voici arrivé pour l'arracher

de ces murs qu'ils assiègent et qu'ils vont forcer... Picard, viendras-tu avec nous?

— Oui, certes, il viendra, s'écria Petit-Pierre ; mon dos se souvient que mon honoré maître n'a jamais manqué à sa promesse. Il en doit être avec la hallebarde comme avec le tire-pied. Mais dépêchons-nous, car voici la foule qui se précipite avec de grands cris, comme si la porte eût cédé à ses efforts.

— A ses efforts que le ciel veuille punir! s'écria le cordonnier , car il faut bien que l'on sache que je suis étranger à tout ce qui se fait ici, ajouta-t-il en élevant la voix. Si l'on m'en avait cru, ce logis aurait été respecté avec tout ce qu'il renferme; car que signifie cette rage qui mord des pierres et s'en prend à des maisons? Colère d'enfant qui écrase la coquille sèche et vide du limaçon après qu'on l'a tué! Je serais déjà loin de ces forcenés, sans VOUS;... mais vous réclamez mon secours,... j'ai promis:... promesse d'honnête homme vaut serment... Allons, suivezmoi ! ajouta-t-il en abaissant sa grande hallebarde en avant; mais priez Dieu, jeune homme, que personne ne se trouve devant votre épée et n'en affronte la pointe, car j'ai reconnu votre père dans la bagarre.

Sgô . LES CONGINI,

— Mon père ! s'écria l'amant de Stella. Il jeta loin de lui l'cpée qu'il avait tirée, pour se porter en avant, et les bras croisés il s'élança sur les pas du brave Picard.

Le peuple, devant eux, ouvre un long passage : tous ont reconnu le terrible ennemi de Concini , tous s'imaginant qu'il est jaloux d'entrer le premier dans la demeure des Italiens.

— Oui, oui, crient-ils, c'est juste l le premier coup de hache ou de marteau lui appartient.

— Taisez-vous, canaille! s'écrie l'ouvrier en les bousculant,., je ne suis plus des vôtres, et vous allez voir tout-à-l'heure comme je comprends l'ordre public !

— Oui, oui , tu es un brave ! lui répond-on de tous côtés sans savoir ce qu'il a dit; nous serons dignes de toi. Vive Picard , et mort aux Concini!

Ils arrivent ainsi à la porte, encore vigoureusement défendue par les ordinaires.

L'un d'eux pourtant a été grièvement blessé par le peuple furieux ; ses camarades l'avaient appuyé contre l'un des piliers de la grille principale. Soutenu par la borne, l'épée tendue

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à la hauteur de l'œil, simulant de temps en temps un appel du pied droit, messire Olivier, dans la pose d'un maître d'escrime fatigué, s'apprêtait à mourir noblement à son poste , sans reculer d'une semelle.

Il reconnut son ancien camarade , dans ce jeune homme arrivé tout près d'eux, en se frayant un passage à l'aide de la puissante hallebarde de l'ouvrier.

— C'est un des nôtres, dit le mourant à ses camarades. Messieurs, le salut des armes pour les amis !

A ces mots, qui furent les derjiiers de messire Olivier, s,es camarades s'écartent pour laisser passer Henri, Picard et Petit-i'ierre. Après qu'ils sont entrés dans l'hôtel, ils se ressèment avec plus de soin.

, — - Allons, allons, dit le bourgeois, mettezvous en quête de celle ppur qui vous venez. Moi, pendant ce temps, je vais aider ces messieurs à repousser à coups de pique mes honorables amis. Les entende25-vous, les enragés? Vive Picard ! Ils n'en démordent pas ; et je leur donnerais à tous de ma hallebarde dans le ventre, que ce serait encosi;e : V^yeiPic.ard! On est vraicnent malheureux d'inspirer tant d'enthousiasme.

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En effet, les assaillants qui avaient vu disparaître le cordonnier au milieu des défenseurs de l'hôtel, le croyaient tombé en leur pouvoir, et, s'animant de plus belle, se préparaient avec des cris de vengeance à un nouvel effort qui devait être décisif. Pendant ce temps, le duc et son page ont traversé les cours et parcouru les corridors de cette demeure si peuplée hier, si déserte aujourd'hui. Partout les portes sont ouvertes, partout règne le désordre qui reste après un départ imprévu, après une fuite précipitée; et personne ne s'offre à leurs regards, et personne ne répond à leurs cris.

L'amant de Stella avait trop souvent cherché du regard sa croisée , pour ignorer la situation de son appartement.

— Par ici, par ici! criait-il au petit homme, en parcourant, à grands pas, la longue enfdade des chambres du premier étage.

— Ce doit être là, dit-il en s'arrêtant devant une porte fermée.

Il trembla en posant sa main sur la clef restée dans la serrure.

Petit-Pierre accourut, apportant une lumière; la précaution n'était pas inuiile, il faisait nuit déjà.

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Ils entrèrent ; une douce voix se fit entendre, une douce voix qui alla jusqu'au cœur de Henri.

— Est-ce vous, madame de Tliiènes? dit-elle. Mon dieu, qu'est-il donc arrivé pour qu'on m'ait laissée tout ce long jour sans soins et sans une seule visite? on m'oublie donc? Et pourtant, si vous saviez ce que j'ai souffert, et ce que je souffre encore: j'ai si soif! et je n'ai rien, rien à boire, pas une goutte d'eau 1 Par pitié, une goutte d'eau! Ma mère, dans sa brillante toilette, est au Louvre avec madame la reine, pendant que j'appelle vainement les femmes qu'elle a mises près de moi pour me soigner; elle serait bien fâchée si elle savait qu'on m'a négligée ainsi. Mais soyez tranquilles, mesdames, je ne veux faire de la peine à personne, et ma mère n'en saura rien... Ainsi, montrez-vous, montrez-vous maintenant, pour que je ne sois plus seule et que je n'aie plus peur,... car j'ai vu de terribles, d'étranges choses dans mon sommeil de fièvre.

— C'est moi, madame et honorée maîtresse, dit le pauvre nain en s'approchant du lit.

Elle écarta les rideaux.

Elle était blanche, plus blanche encore que de coutume, avec des couleurs roses, brillantes et plaquées en rond sur ses joues. Ses yeu/ II. 26

avaient un éclat extraordinaire : elle était en effet très-malade.

— C'est vous, mon page fidèle ; vous? dit-elle, Et lui,... lui!... est-il libre?

— Oui. et même il m'a suivi, répondit le petit homme; il est venu vous protéger, vous défendre, vous sauver : il est là.

Elle tressaillit à ces mots si simples, comme si, instruite par son ange gardien de sa dernière heure, elle eût entendu le premier coup de l'horloge qui doit l'annoncer.

— Libre! dit-elle, et il est venu... Je vais être libre aussi.

Puis elle resta immobile et rêveuse, murmurant d'inintelligibles paroles, des prières, peutêtre, tandis que ses doigts, agités par un tremblement singulier, semblaient jouer sur les bords de sa couche.

Henri s'était mis à genoux devant son lit. La main de la malade se posa sur sa tête, et ses doigts continuèrent à s'agiter dans ses cheveux.

— 0 Stella! Stella, ma douce et constante pensée, ne vous a-t-on pas dit qu'un homme avait voué son existence à la vôtre? et, maintenant que le danger est arrivé, ne l'attendiezvous pas?

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— Oui, dit-elle, non pas à cause du danger, car j'ignore s'il y en a, mais parce que moa père, triste, pâle,... et comme je ne l'ai jamais vu, a passé près de mon lit tout-à-1 'heure, allant je ne sais où,... et m'annonçant, avec un baiser froid, que l'arrivée de mon fiancé serait le signal de notre réunion. Et c'est vous, ajouta-t-elle en repoussant doucement la tête du jeune homme pour le mieux voir, c'est donc vous qu'un noble, généreux et chevaleresque dévouement a uni à la fille de l'étranger?

— Union pure, ma Stella, et sainte comme vous! seuls amours qui dussent effleurer votre âme. La reine des vierges , assurément, les a faits pour vous, car en voici le premier aveu; il est prononcé à genoux comme quand on dit : J'aime Dieu, ou je vous salue, Marie!...

— Oh! que j 'aime votre voix, reprit-elle, et que ce que vous dites, est bien!... Oui, mes amours ont été beaux et purs; ce sont eux qui ont donné tant de charmes à mes rêveries, à mes chants, à mes prières. Votre âme alors, à mon insu, caressait mon âme, car elle se fondait dans d'inexprimables béatitudes; c'était dans cette chaste et féconde union qu'elle trouvait la faculté de se multiplier et de donner de sa vie

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au vent, à la nuit, au nuage qui vole pardessus la tour du roi! Le vent alors avait le ton tremblant et plaintif de votre voix, les rêves de la nuit étaient embellis de votre sourire, de votre regard triste et doux, et c'était vers vous, que je ne connaissais pas. que le nuage emportait mes vagues soupirs, mes secrètes pensées... Il n'y a que la femme aimée qui voit partout des anges;... c'est que la pensée qui s'attache à elle, est sur son front comme une flamme de séraphin, comme une flamme dont l'éclat céleste embellit ce que sa main touche, ce que son regard caresse. Angedc mes rêveries ce matin, vous voulez, donc être monange gardien ce soir;. . . maisce soir, ajouta-t-elle en faisant trêve à ces discours empreints de l'exaltation que donne lafièvre, ce soir que se passe-t-il donc, mon seigneur! pourquoi ètes-vous seul ici?... que sont devenues mes femmes?... et mon père, et ma mère, où sont ils? dites-le-moi par pitié ? Yous ne répondez pas ! Ah, mon Dieu! entendez-vous ces cris,... ces cris furieux comme le jour où le peuple... Ah! je comprends, je comprends! s'écria-t-elle en se mettant sur son séant ; nos ennemis ont triomphé; la foule est en bas, dansant autour de mes parents massacrés;... ils viennent,... les voilà;...

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ils vont me tuer anissi... Sauvez-moi 1 sauvezmoi! ajouta-t-elle en jetant ses bras autour du col de son amant.

— Emportez -la! emportez -la! cria Petit- Pierre, qui avait écouté à la porte; la foule a pénétré dans l'hôtel, elle pille les appartements du rez-de-chaussée... Sainte Vierge Marie!... ils ont mis le feu! l'incendie pétille et s'élève... plus de cent torches activent sa fureur... Yenez! venez! pourvu que nous arrivions à temps à l'escalier!

Et pendant ce temps la vierge, après avoir pressé doucement son front contre la bouche de Henri et murmuré un mot qui lui fit froid, avait laissé retomber sa tête échevelée sur l'épaule du jeune homme, ses bras restant entrelacés autour de son col.

Alors , s'animant d'une force de désespoir et d'amour, il saisit la pâle Stella et l'emporte dans ses draps traînants, qui l'enveloppent comme un linceul.

Il s'élance hors de la chambre ; il erre, chargé de son chaste et léger fardeau dans des ténèbres qui doivent ressembler à la nuit de l'abîme, près des portes de l'enfer : il n'y a en effet que les damnés capables de faire entendre des cris

4o6 LES CONCIiM.

semblables à ceux qui s'élèvent de tous côtés sur son passage, et des brasiers éternels peuvent seulement s'ëcbapper ces terribles pétillements de flamme... Déjà elles gagnent le premier étage, déjà elles dévorent les planchers, déjà elles ouvrent de larges crevasses par où s'élancent des tourbillons de fumée blanche bientôt suivis de longues langues de feu. Et voilà d'horribles craquements sous les pas de l'amant, et voilà la chaleur croissante qui fait fendre la pierre et le marbre, et brûle ses pieds égarés. Fuis, malheureux! là un abîme s'ouvre devant lui. Par ici,... par ici! c'est une porte ! il se précipite... et frappe de son front une glace fortement éclairée par l'incendie qui non loin de là, s'est faitune soudaineissue. Couvert de sang etde sueur, il tombe, roule, se relève, et parmi ses angoisses d'inquiétude et de douleur, il y en a une plus horrible que toutes les autres: c'est de sentir autour de son col les bras froids et raides de Stella, c'est de remarquer que sa tête, sans soutien et sans force, se laisse aller et suit pendante, tous les mouvements qu'il lui imprime dans sa course et dans ses efforts pour retrouver sa route au miheu de lueurs trompeuses et des dangers semés sous ses pas.

LES CONCINl. 4^7

Pendant ce temps, sur la rive de la Seine qui va du Pont-Neuf au Louvre, un homme qui s'était arraché plus facilement du milieu de cette vaste ruine, car il n'emportait, lui, qu'une cassette, était poursuivi par un autre homme sorti également du palais embrasé. Plus jeune, plus léger, plus vigoureux, le fugitif eût pu facilement mettre cette poursuite en défaut; mais tout-à-coup il ralentit le pas, se laisse joindre de près, et, se retournant tout-à-coup :

— Duc d'Epernon, que me veux-tu ? dit-il brusquement.

Celui-ci tressaille à ces mots, et regarde l'homme qui les lui adresse. Il recule à l'aspect de ce visage éclairé par la lueur de l'incendie voisin.

— Lui!lui!s'écria-t-il, — et ses cheveux se dressaientd'horreur; — toujours ce spectre! etpourtant, il n'est pas l'heure encore;... tu ne viens qu'à minuit , ordinairement;... pourquoi si tôt ce soir? et que me veux-tu ?

La ressemblance de celui qui est devant lui avec l'homme de la rue de la Ferronnerie a effrayé le coupable, et ces mots, arrachés par l'effroi, trahissent un supplice que, chaque nuit, lui inflige sa conscience.

— Dieu est juste, dit l'homme d'une voix

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de tonnerre; et, une heure de souffrance. croyais-tu que c'était assez pour expier ton crime? Oh! non, non 1 Le jour entier t'appartenait pour relever ton front courbé par la présence terrible de ton complice, et couvrir de blanc et de rouge la trace noire de son doigt sur ton front. Ce moment d'effroi ne t'arrêtait pas dans la voie d'ambition, d'injustice, d'orgueil et de violence où tu marchais, poussé par ton premier forfait. Si une voix disait une' fois dans les ténèbres : Malheur à l'assassin ! cent voix dans la journée criaient : Honneur à monseigneur ! Eh bien! le ciel m'envoie pour écrire sur ton front le nom de ta victime royale, pour soulever contre toi un cri général et sans fin de haine , de vengeance et de réprobation ; et ce ne sera pas un vain songe, une vaine illusion ;... il ne s'agit pas de songes,... vois-tu, c'est la réalité! Toi-même, d'Épernon, as écrit ta condamnation — Ce ne sera pas avec moi comme avec la femme qui déjà porta contre toi cette accusation terrible :... il y aura des preuves, cette fois-ci.

— Des preuves! s'écria le duc en grinçant des dents ; tu eu as menti !..= D'ailleurs regarde ces flammes, elles dévorent tout chez Goncini ,

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et les papiers brûlent si vite : Va, je ne crains rien !

— Et pourquoi (ïonc m'as-tu poursuivi, en me voyant sortir avec cette cassette?... pourquoi m'as-tu poursuivi.^ dis?... Qui t'a appris qu'il y avait dans un coffre noir des lettres tachées de sang, et signées Marie , Conclnl et d'Epernon? Ce coffre, le voici, et les lettres y sont , monseigneur Ah! ah! ah! tu le savais, n'est-ce pas?

— Donne cette cassette, misérable ! donne-la! s'écrie d'Epernon en s'élançant sur lui l'épée à la main.

Au lieu de frapper, il s'arrête, bouche béante. Apparition non moins terrible que la première ! son fils passe devant lui , son fils couvert de poussière et de fumée, le front teint de sang, les mains et les cheveux brûlés il marche, en chancelant à chaque pas. . . Et il porte encore celle qu'il avait juré d'arracher au danger.

— Sauvez-la! sauvez-la , s'écria-t-il en faisant un dernier effort , et en tombant sur ses genoux devant une longue file de rehgieuses qui, précédées de la croix et de flambeaux , s'avançaient lentement le long des rives du fleuve.

— Stella ! c'est Stella ! s'écrie une femme couverte des longs voiles de novice et en se préci-

pitant sur la jeune fille étendue sans mouvement par terre.

— Stella? cette jeune fille que nous venions chercher, dit la supérieure , que nous voulions sauver de la fureur du peuple en la couvrant de la croix. O mes filles , ajouta-t-elle en se tournant vers les autres reHgieuses , remercions Dieu, qui vous envoie votre sœur !

— Il est trop tard.... trop tard! s'écrie la novice avec une voix déchirante. Priez Dieu pour elle.... Elle est morte!

— Morte, Stella!.... morte! 0 mon Dieu! c'en est trop aussi... Et pourtant je vous rends grâces; l'incendie ne m'a pas épargné,... ajouta-

t-il eu portant la main à sa tête ensanglantée

S'il en eût été autrement, je me serais tué maintenant que je ne puis plus vivre pour elle

Merci, mon Dieu! vous m'avez épargné un crime.

C'est Henri qui parle ainsi. Son père s'est approché de lui Le jeune homme le reconnaît, et lui fait signe de se baisser près de lui.

— Ne craignez rien, monsieur, lui dit-il d'une voix qui s'éteint par degrés ; je ne vous compromettrai point devant tout ce monde.... si vous continuez à ne pas pleurer. . . .Ce sera bien.

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et l'on ne se doutera pas que c'est le fils de d'Épernon, cet inconnu mort en voulant sauver la fille des Italiens!... Oui,... je vais mourir, et je voudrais une fois, une seule fois, vous dire :Mon père ! Oh ! tranquillisez vous, monsieur ; c'est si

doucement, qu'on ne m'a pas entendu Mon

père!... Et maintenant plus qu'un mot.... mot terrible et consolant qu'elle, aussi, a prononcé en mourant : Expiation!

Le duc se releva vivement; de grands cris se faisaient entendre du côté du Louvre. Une clarté rouge, une clarté de torches arrivait sur la grève. Elle éclairait les longues pointes de nombreuses hallebardes se levant au-dessus des tètes des hommes, des femmes, des enfants, qui se pressent, s'entassent et regardent avidement au centre de cette foule en mouvement.

L'on entendait de loin :

— Mort à l'étrangère! Tuez-la ! point de Bastille pour la Galigaï!... La Seine! la Seine! Tuez-la !

C'était madame la maréchale d'Ancre, qui, après être restée jusqu'à ce moment au Louvre, dans la prison qu'elle-même, dans le temps, avait fait préparer pour M. le prince, était conduite à la Bastille.

4l2 LES CONCINI.

Elle marchait à pied, les mains enchaînées , l'air digne et noble, et le rire moqueur et dédaigneux aux lèvres.

Les gardes avaient bien du mal à la protéger contre la fureur du peuple. Et pourtant cette fureur se calma un peu, et fit place à la surprise, quand on arriva auprès des religieuses immobiles, et qu'on aperçut la crois qu'une sœur tenait élevée au-dessus des deux amants expirés.

Tous les fronts sont découverts,... tous gardent le silence.

Le sinistre cortège s'arrête. La maréchale est devant la croix.

Une voix alors se fait entendre :

— Ma sœur! ma sœur! s'écrie Guzla.

Cette novice qui s'est jetée sur le corps de

Stella, c'est elle.

— C'est la voix de Guzla 1... que me veux-tu, ma sœur?

— Ce que j'ai toujours voulu : ton repentir, ton salut! Oh! par pitié pour toi-même, par amour pour les tiens, ne passe pas devant cette croix , qui s'élève encore, quand les grandeurs tombent, ne passe pas sans dire : Pitié, mon Dieu ! j'ai péché!

— El ma fille ? dis-moi, Guzla , qu'as-tu fait de ma fille? -

— Elle unit sa voix et ses prières aux miennes du haut du ciel, où elle t'attend.

Et l'Italienne abaissant un flambeau éclaira le pâle visage de la vierge morte.

La maréchale d'Ancre poussa un cri perçant, un cri où étaient résumées toutes les douleurs de ce jour, toutes les douleurs jusqu'alors comprimées par son courage; un seul cri qui eut un long retentissement dans ce peuple impressionnable; puis elle s'agenouilla, prit le corps dans ses bras , et baisa deux fois le front de sa fille. Après quoi, se jetant avec un mouvement passionné sur le pied de la croix :

— Oui, je la reverrai... Tu l'emportes, Gazla, ajouta-t-elle en étreignant le bois sacré de ses bras, de ses lèvres. — Pitié, mon Dieu, pitié, car j'ai péché!...

Et cette foule, furieuse tout-à-l'heure, répète au loin:

— Pitié, mon Dieu, pitié!

— Pitié ! s'écrie l'homme sans nom en s'élançant dans l'espace laissé libre autour de la Galigaï prosternée. Peuple qui cries pitié , sais-tu ce qu'a fait cette femme? sais-tu ce qu'elle a con-

4l4 tES CONCLNI.

seillé à sa maîtresse, ce qu'elle a exécuté par les secours d'un grand personnage qui se trouve là, dans tes rangs, et que je veux livrer avec elle à ta haine, à ton mépris, à tes vengeances. Peuple, écoute la lecture des papiers que je porte avec moi; ensuite tu crieras pitié si tu veux.

Il ouvre la cassette.

— Vide! s'écria-t-il avec consternation, vide ! Un grand éclat de rire se fit entendre dans la

foule.

C'était d'Épernon : il courut au Louvre en se frottant les mains, tout prêt à défier le ressentiment du favori, en prêtant encore son appui à Marie de Médicis.

— Vide! oh, ces papiers, ces papiers renfermés là, que sont-ils devenus? s'écriait l'homme en tenant son regard plongé avec la fixité du désespoir dans l'intérieur du petit coffre.

— Ils ont été détruits, dit gravement Guzla; je les ai brûlés: regarde! à la place j'ai mis le crucifix que tu m'as laissé en dépôt.

— Le crucifix que mon frère...

— Quand, meurtri, déchiré, il baisait luimême cette image sacrée en implorant son pardon , crois-tu que, s'il t'eût vu alors, il t'eût crié:

— Venge-moi? dit encore la femme inspirée. Non, il t'eût demandé des prières;... ces prières, je te les ordonne, moi, en son nom ; mais tu ne peux prier sans avoir pardonné. Signe de repentir pour elle, ajouta-t-elle en montrant et la croix et sa sœur, ce crucifix est pour toi l'ordre du pardon; pardonne, pour qu'il soit, un jour peut-être, pardonné à ton frère. ..

Il avait tiré le crucifix de la cassette ; il l'approcha tristement de ses lèvres, et une larme brilla en tombant sur les pieds du Sauveur. C'était la première fois qu'il pleurait depuis bien des années:... cette âme de fer étaiî amollie et domptée.

Et, pendant que le peuple célèbre le double triomphe de la croix en répétant le Criix, ave! que les saintes filles chantent en s'éloignant, les combles du palais des Concini, long-temps minés par l'incendie, s'écroulent avec un sourd retentissement.

Une flamme plus vive s'élance et s'élève jusqu'au ciel. Alors, les eaux du fleuve étincellent, la foule apparaît dans toute son immensité sur les grèves, sur le pont; et sillonné de lueurs terribles, brillant comme quand son bronze s'élançait de la fournaise, Henri IV, droit et ferme sur

4l6 LES CONCINI.

son coursier, comme dans un jour de victoire, domine ce vaste tableau.

Et contre le terre-plain du Pont-Neuf, contre ce gigantesque amas de pierres , sur lequel pèse la statue du vainqueur d'Ivry , les flots furieux rejetaient, reprenaient, pour le rejeter encore, un corps liavi, mutilé, que le peuple s'était lassé de traîner tout un jour dans la fange des rues, et qu'il avait jeté dans la Seine après l'avoir livré, en place de Grève, aux flétrissures du bourreau.

C'était ie cadavre du malheureux Concini.

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