‹ Les Concini, 1616-1617Chapitre 8 sur 42 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Si l'amour quelque part bâtit son paradis. C'est où l'on fait ballet....

Poésie du temps.

« A sa voix, cet homme doit être un Montagu, Tenu ici, caché sous un masque grotesque, pour insulter avec mépris notre solennité.... Par l'honneur de ma maison, je ne crois pas commettre un crime en l'étendant mort ici même !

Roméo.

Le bal et le duel.

Avec le soir du lendemain, commença la fête que donnait la maréchale d'Ancre.

Le vaste et somptueux salon brillait d'un éclat inusité. L'entourage doré des hautes tapisseries à grandes figures, supportait et très-rapprochés les bras contournés des candélabres chargés de bougies. Dans le coin de la cheminée élevée, et fortement en saillie sur l'un des grands côtés du salon, était la place de l'orchestre , très-

bien composé pour l'époque, car six violons et trois basses traînaient sur le même ton les nottes langoureuses qui accompagnaient les danses de ce temps-là.

Laissant au milieu d'eux un espace libre destiné aux danseurs, leslourds fauteuils étaient rangés sur les quatre côtés de la salle immense, de façon qu'ils ne louchaient pas la boiserie, et qu'ils permettaient au spectateur de circuler autour et de rester même à côté , galamment appuyé sur le dossier du siège de quelque dame , sans craindre le contact des valets et des rafraîchissements qu'ils portent dans de vastes plateaux.

Les toilettes étaient lestes et brillantes. Les manteaux ne couvraient plus et les pourpoints tailladés des cavaliers, et les brillantes broderies qui couraient le long de toutes les coutures, et les aiguillettes que le mouvement de la danse agitait sur leurs épaules et à leur ceinture. Les manches, ouvertes sur le devant, laissaient voii; leur dessous de satin, de brillantes et bouffantes jarretières serraient le haut-de-chausses au-dessous du genou, et les bas de soie, à coins d'or ou d'argent, s'enfermaient avec grâce dans des souliers de bal dont une énorme rosette couvrait

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tout le devant. J.es dames n'étaient pas moins galamment costumées : plus d'une robe de toile d'argent, à fond bleu, parsemé d'étoiles, s'ouvrait sur une jupe de drap d'or frisé et à fond de même couleur. Les manches de la robe flottaient en arrière à la hauteur du coude ; les tailles s'amincissaient en s'unissant à des hanches déjà élargies par le vertugadin, précurseur timide des paniers , et de fins souliers , légèrement exhaussés par le talon, montraient à peine leurs pointes brodées sous l'ampleur des plis tombant autour d'eux.

Guzla était là, au milieu de toutes ces femmes qu'elle éclipsait, Guzla, oublieuse du sujet de son voyage, enivrée de toilette, de parfums, de musique, de danse, et d'éloges. Ce n'est plus cette voyageuse au manteau de bure, au chant pieux, à la croix qui la soutenait : c'est une coquette et légère danseuse dont le regard s'anime, dont la bouche sourit quand le cercle des admirateurs empressés autour d'elle applaudit à sa grâce et répète avec ravissement une expression pittoresque, une réponse spirituelle échappées à ses lèvres riantes. Son accent étranger, ses phrases naïvement naturelles comparées au ton affecté et 'aux discours prétentieux des au-

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très femmes, sa parure si simple à côté des efforts de leur toilette, ses poses si gracieuses auprès de leurs mouvements étudiés , ses traits, si purs dans le calme, ou si expressifs dans la passion, en face de leurs bouches pincées pour paraître petites, et de leurs yeux plissés pour avoir de la finesse ; tout faisait un contraste qui étonnait d'abord, et ensuite séduisait.

Oui, c'était vraiment une séduisante fille ; car elle avait tout oublié, tout ce qui n'était pas son ancien talent pour plaire, son ancienne science pour charmer.

La Galigaï , prévoyant ses refus d'assister à cette fête , la Galigaï, qui voulait faire l'essai des charmes de sa sœur, et savoir jusqu'à quel point ih pourraient servir ses projets, avait habilement préparé cette ivresse de ses sens. Elle avait dabord éloigné d'elle la pure et chaste Stella ; ainsi le démon voile une blanche madone devant celui qu'il veut fasciner.

Sous prétexte de faire respirer à sa fille l'air d(j la campagne , et de lui épargner des plaisirs troj) fatigants , elle l'avait fait conduire à l'improviste dans sa maison du faubourg; et alors, s'emparant de la voyageuse, la tenant sous l'iniluence de son regard , la soumettant à l'irré-

sistible puissance de ses filtres, de ses parfums, elle avait préparé ce délire que la toilette , la musique, la danse et le poison des louanges devaient compléter.

Et maintenant, au milieu de ses soins pour entretenir et animer encore l'éclat de sa fête, en attendant l'instant de la ramener à son véritable but, le succès de l'entreprise du lendemain, elle suit, avec le sourire de l'esprit du mai, l'effet de la magique beauté de sa sœur, et le développement de tous ses moyens de volupté et de séduction.

— Pourquoi n'est-il pas là? se disait-elle en promenant ses reglirds sur la foule des masques accourus au signal donné par une folie aux grelots retentissants... Non , il n'est pas encore venu!... Quel coup de fortune d'attacher dé Luynes à notre parti... Mais non,... parmi tous ces bizarres costumes je ne vois point le prince Almanzor avec sa suite. Il doit venir, pourtant. Au Cours, les gens adroits qui écoutent pour jnoi l'ont entendu en former le projet. A-t-il changé d'idée ou seulement de costume?... Et serait-ce lui, ce berger qui dépose aux genoux de Guzla sa houlette et ses pipeaux?

En effet, une espèce de Corydon, entouré fort

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^alamineiit de devises et de faveurs roses, portant le petit chapeau de paille sur l'oreille, la veste et le haut-de-chausses brodés de fleurs en paillettes, et tenant du bout des doigts une longue houlette enrubanée, se remarquait parmi les admirateurs empressés de la belle Italienne. Il lui avait présenté des fleurs très-rares pour la saison ; il avait vidé sur ses genoux sa pannetière toute remplie des sucreries les plus exquises. Il n'avait dansé qu'avec elle, et avait développé alors une grâce et une légèreté dignes d'entrer en parallèle avec celles de sa danseuse; elle avait admiré, comme tout le monde, les galantes manières et la tournure accomplie du cavalier masqué, et maintenant elle écoutait avec plaisir les compliments quintessenciés qu'il lui adressait en italien, dans le goût des madrigaux du Pasior fidû et de VAmînta.

Un masque autre que le berger avait aussi attiré l'attention et fait quelque eflet dans les groupes formés autour de lui. C'était un homme de haute stature, revêtu d'une grande simarre noire, ornée sur le devant d'une bordure rouge de signes zodiaquaux , porteur d'une baguette blanche , et coifïé d'un bonnet pointu étiqueté Merlin^ de peur qu'on ne se méprît sur la signification de

ses habits. 11 s'acquittait de son rôle de magiciea comme s'il l'eût joué plus sérieusement que dans un salon de bal : ses paroles étaient mystérieuses et emblématiques, et ses oracles arrivaient à l'oreille de celui qui l'interrogeait , prononcés par une voix assçz caverneuse pour se faire entendre de Belzébuth en personne.

Arrivé auprès de Guzla, il resta debout devant elle, silencieux et les bras croisés, et la jeune étrangère s'effraya de cette figure sombre , immobile et menaçante.

— Holà, hé ! l'homme à la barbe ! lui cria le pastoral adorateur de Guzla, est-ce pour nous Jeter un sort que tu nous regardes depuis si long-temps sans rien dire? ou plutôt reconnaistu que tu n'es qu'un pauvre sorcier auprès d'une si puissante enchanteresse?.. Cesse de nous attrister de ta laide mine , ou dis-moi ma bonne aventure. — Ce sera réellement ma bonne aventure, ajouta-t-il en se tournant vers Guzla, s'il m'appjcend, charmante bergère, que vous m'acceptez pour berger. Puis il se baissa à son oreille, et il lui chanta doucement ce couplet d'une chanson du temps :

Votre bel œil et le soleil

Ont tous deux un pouvoir pareil :

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L'un donne vigueur aux fleurelles.

L'autre, plus i;empli de douceur, Au meilleur endroit de mon cœur Fait renaître mes amourettes.

Allons, ajouta-t-il en revenant au magicien, allons, à toi 5 maintenant;... veux-tu ma main?..

— Inutile, répondit le masque ; je devine aussi à la voix, surtout à celle qui parle avec ton accent, signor pastor miol Depuis quand le loup s'est-il fait berger? Pauvre brebis, qu'on flatte et qu'on voudrait bien croquer, n'est-ce pas? ajouta-t-il en dirigeant sa baguette vers Guzla.

— Oh, c'est pardieu bien la peine de se donner une mine si terrible, s'écria le berger en ricanant , pour pénétrer des secrets de cette importance!.. Au large, l'ami, si ta science ne t'a rien appris de plus !

— Ecoute, reprit Merlin,, ce que j'ai lu dans mon grimoire : — Toute route mène à Rome ; mais tu ne seras pas de si tôt rendu en Normandie , si tu continues à marcher de ce pas-là ;. . . et , souviens-t'en , ily a des pays où l'on pend celui qui séduit la sœur de sa femme... — Et maintenant que dis-tu de ma science, l'ami ?

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Je ne sais trop ce qui aurait suivi cette question, si un flot de masques et de danseurs n'eût pas séparé les interlocuteurs.

Place! place! voici le prince AlmanzorI II entre, ainsi que sa suite de Maures, avec leurs manteaux de peaux de tigre, leurs soubrevestes parsemées de croissants, leurs brodequins rouges bien pointus, leurs turbans placés sur le haut de la tête , et les arcs dorés qu'ils tiennent bravement appuyés à la hanche.

C'est de Luynes et les siens. A peine arrivé, il cherche de l'œil parmi les femmes présentes celle que, la veille, il a remarquée au Cours, et il se dépite en trouvant la place prise. Elle était en effet prise, et bien prise ; car il eut beau rôder autour d'elle, et lui adresser les éloges exagérés qu'excusait son costume soi-disant oriental, Guzla ne fit point attention à ses gentillesses, ou du moins, si elle y répondit, ce fut d'une manière si froide et si dédaigneuse , qu'il y avait de quoi se dépiter, surtout en voyant l'air gracieux dont elle accueillait toutes les douceurs du tenace Corydon.

Bientôt les six gentilhommes de la suite du bel Almanzor, et Almanzor lui-même, las com-

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me eux du bal, de la foule, du bruit et de la chaleur, se trouvèrent réunis et seuls de leur bande, dans une pièce isolée :

— Ouf! s'écria Marcillac en se jetant sur un fauteuil, c'était bien la peine, Albert, de Tenir ici courir le risque d'un refus à la porte!

— Il faut bien en convenir, ajouta Vitry, un des leurs ce soir-là, les valets qui nous ont reçus sont de complaisantes gens, de se contenter d'un nom donné sans lever le masque 1

— Ils avaient peut-être le mot, dit le soupçonneux Cadenet; Tavez-vous remarqué, messieurs ?. . . quand nous avons paru devant la Conchine, elle nous a tous regardés d'un air ironique et sournois...

— C'est cela, s'écria de Luynes avec un redoublement de mauvaise humeur, nous sommes trahis, découverts,.., n'est-ce pas? Vertu-chou! monsieur mon frère, vous me feriez donner au diable, avec vos appréhensions continuelles ! Que risquons-nous, je vous le demande?

— Monsieur de Luynes a raison, dit Vitry.

— Quoi! vous seriez aise qu'on sût à la cour votre mascarade de cette nuit ?. . . s'écria Cadenet ; vous ne craindriez pas que cette découverte ne

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vous nuisît dans l'esprit du jeune roi? Nous pensons tout autrement, mon frère, et puisque nous voilà arrivés jusqu'à cette heure sans malencontre, partons, croyez-moi, sans demander notre reste 1

— Partir! non pas, s'il vous plait! Il faut pardieu! qu'avant je sache à quoi m'en tenir sur cette fille dont les yeux noirs m'ont ensorcelé ; si je puis la joindre de près, je vous en rendrai bon compte... Il y a, à ses côtés, ne la quittant pas plus que son ombre , un grand pastoureau que j'aurais certaine démangeaison d'envoyer paître; et si la belle reprend avec moi ses airs dédaigneux, et l'homme son rire goguenard, je veux vous faire voir, nos amis, une fm de bal qui ressemblera à une autre danse.

— M. de Luynes a raison, dit Vitry ; il ne faut pas se laisser rire au nez : et je suis prêt, moi, à l'aider à faire sauter l'homme aux rubans roses.

— Point d'imprudence, au nom de Dieu ! s'écria le pacifique Cadenet. . . Ce sont justement les coups de tête, les querelles, que je redoutais ! Messieurs , de grâce, songez où vous êtes. .. Vous attaquer à ces gens, leurs amis, leurs proches peut-être, c'est vous attirer toute la cHque sur le dos, c'est vous livrer à sa toute -puissance, c'est

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interrompre le plan delà vengeance la plus juste, la plus légitime, la plus nationale qui puisse exister. . . Où est, monsieur de Yitry, votre prédestination à punir l'Italien? Yous nous avez conté que le premier jour où vous le vîtes, votre main s'était mouillée d'une sueur couleur de sang ; vous nous avez assuré que trois fois, en passant à roinuitprès duvieux Louvre, vous aviez entendu une voix vous crier: La fortune t'attend : trempe ton épée dans l'encre!... Voulez-vous faire mentir ces pronostics? voulez-vous que la folie d'une nuit éloigne à jamais de nous le bras destiné à frapper ce grand et juste coup?... Et vous, mon frère, allezvous, pour satisfaire le plus fol des caprices

— Moi, je donne au diable, s'écria le jeune favori, au diable la sagesse dépourvue de bon sens et abondante en paroles inutiles... Ne dirait-on pas qu'il est question à nous six : Duhallier, Vitry. Marcillac, Dubuisson, vous, mon frère, et moi, de forcer le logis, d'exterminer les assistants. Tandis que je parlais simplement de profiter de notre masque pournous moquer d'une prude qui me dédaigne et châtier un drôle qui me rit au nez. Je vous demande si un mot piquant à l'oreille de la première et un bon coup d'épée appliqué au second sur la Grève,. . . là. à côté,. . . en descendant an bas

du Pont-INeiif, peuvent avoir les conséquences si longuement énumérées par vous.

Cadenet n'avait pas tort dans ses remontrances ; mais, on l'a dit, le rôle de sage est dangereux avec des fous ; il ne putrien obtenir de son frère ni des autres, et, enrageant de plus belle, sous le masque , il se hasarda de nouveau avec eux , dans le flux et reflux qui agitait d'une porte à l'autre cette masse de dames, de danseurs, de masques, de pages et de spectateurs.

Bientôt séparés des autres par la foule , de Luynes etVitrv, après s'être longuement rafraîchis , ou plutôt échauffés au buffet , traversèrent , se tenant par le bras, l'espace destiné aux dames, et furent poussés par le hasard , ou par cet aimant qui vous attire quelquefois du côté où il y a danger , vers le fauteuil de la belle Italienne.

I/homme aux rubans roses était toujours à ses côtés. Penché à son oreille , et tenant une de ses mains dans la sienne, il lui indiquait de l'autre la partie du salon où se trouvait de Luynes avec son ami : la femme souriait.

— Damnation! dit le jeune favori, je crois que l'insolent que nous voulons châtier, s'égaie à nos dépens ?

— S'il en est ainsi, s'écrie Vilry , je vais de ce

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pas cracher dans sa pannetière , et manger ses moutons en hachis.

— Ne faisons pas d'esclandre , dit Luynes en le retenant; il faudrait plutôt trouver quelque moyen d'humilier cette petite Italienne.

On lui frappa dans ce moment sur l'épaule;... il se retourne : c'étaitle ma2:icien que nous avons déjà vu en rapport avec le berger de Guzla.

— Je suis ici pour ton service , Albert de Luynes, lui dit-il à voix basse, et il sembla au jeunehomme qu'il avait déjà entendu cette voix... Ce que je saurai tu le sauras , je te l'ai promis, je tiendrai ma promesse.

— Comment sait-on mon nom ici?

— Les murs ont des oreilles, Albert, et quand on ne veut pas faire connaître son secret, il ne faut pas l'apporter dans la maison de son ennemi. Moi seul, par bonheur, je l'ai entendu ; mais si tu veux que je sois le seul à le savoir, éloigne-toi... Tu es ici sur un abîme! ne va pas t'y précipiter pour l'amour d'une femme indigne de toi, d'une courtisaune de Florence!

— Ah ! ah 1 fiez-vous donc aux grands airs de ces dames! s'écria Vitry en riant, Oh! le coup est piquant, monsieur notre ami. Être rebuté

par une... Allons donc! Riez donc aussi, Albert! dites, n'est-ce pas risible?

— Oui, très-risible en effet, répondit Luynes avec dépit. Et il se rapprochait de Guzla, qui, le le voyant venir, détournait la tête en faisant la moue.

Quand ils furent près d'elle, l'homme en berger lui disait:

— Vous vous fâchez de l'approche de ces complimenteurs en turban ;... pourquoi.-^ Non e si triste can clie non meni la coda.

Luynes l'entendit :

— Il n'y a si méchant chien qui ne flatte de sa queue ! s'écria -t-il avec colère. L'astu dit pour nous, misérable? ajouta-t-il en portant la main sur le masque et en faisant mine de vouloir l'arracher.

— Ah, tu comprends l'italien! s'écria celui-ci en maintenant d'un poignet vigoureux la main du jeune homme éloignée de son visage d'emprunt. Chien?... soit; j'en suis pour ce que j'ai dit : Cati cfiabbaja non morde mai... Chien qui aboie ne mord pas peut-être!

— Sors un instant, s'écria Vitry, et nous te ferons voir, berger de malheur, que des chiens comme nous sont des loups pour un porteur de

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houlelte, habitué comme tu parais l'être, à courir après Its brebis perdues.

— 11 suffit; je suis à vous, à vous dans l'instant, mes petits amis, répondit tranquillement le masque ; éloignez-vous , je vous suivrai. . . Éloignez-vous!... car, si vous êtes assez impudents pour insulter une femme, je ne pense pas que vous soyez assez lâches pour remplacer un têteà-tête , la dague à la niciin, par une scène publique et scandaleuse.

Quoique ces paroles eussent été «changées à voix basse et rapide, le mouvement dont elles avaient été accompagnées avait déjà fait naître une espèce de rumeur autour d'eux; les promeneurs s'arrêtaient, on regardait Vitr}^ et Luynes , qui n'ayant pas plus que l'inconnu peutêtre, envie de fixer l'attention, se perdirent au milieu de la foule, et sortirent du salon et de l'hôtel.

A quelques pas de là , ils furent rejoints par les quatre autres seigneurs de leur troupe. Ils leur expliquèrent en peu de mots leur querelle et leur défi.

— Un duel! s'écria Cadenet ; eh bien ! que disais-je?

— Vous êtes un prophète, monsieur mon frère,

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et, en attendant vos prédictions sur la suite de cette affaire, veuillez vous tenir à l'écart! Voici M. de Vitry, qui me servira de second... Nous n'avons rien à craindre, mon frère, ajouta-t-il avec plus de douceur, en remarquant l'inquiète agitation de Cadcnet , nous sommes sortis de de l'hôtel , sans être remarqués ni suivis. Wotre adversaire est quelque Italien de la suite de Conchine ; il ne me coniiaît pas, et il ignorera le nom de celui qui va lui administrer une petite leçon. Au large, messieurs; mais ne vous éloignez pas tellement que vous ne puissiez nous entendre en cas de besoin. Au large ! je vois arriver de loin une torche:... voici notre homme; il est de précaution.

La nuit est sombre, et, de loin en effet, on voit s'avancer un homme couvert d'un grand manteau et précédé d'un page, d'un second ou d'un écuyer , on ne sait lequel , qui porte une torche à la flamme large et brillante.

Il arrive,... il approche;... c'est bien lui, le berger du bal , toujours avec son petit chapeau, et toujours le masque au visage. Le porteflambeau tient deux épées et deux poignards-

— C'est singuHer, dit Vitry à de Luynes, c'est Corbinelli, l'écuver de Conchiue.

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L'inconnu a fait signe aux deux amis de le suivre.

Il descend sur les bords de la Seine. Les voilà à quelque distance des masses de pierres gigantesques formant les avancées du Pont-Neuf, qui s'élève à pic et bien haut au-dessus de leurs têtes. Ses immenses arcades , dont la courbure se perd dans les brouillards de la nuit ; cette lueur rougeâtre de torche projetant une ligne de feu sur le fleuve ; ces costumes bizarres , ces masques au rire immobile , au milieu d'une scène de sang; les gémissements de l'eau sur la Grève, et de loin en loin la voix grêle et cassée des roues de la Samaritaine, qui s'élève comme un rire de fantôme ; tout va faire de cette rencontre un duel de démons , à la porte de l'en-^ fer, et à la maiaière de Callot.

— Ici, messieurs! dit l'homme en s'arrêtant.

Le terrain indiqué est droit et uni autant qu'on peut le désirer : il s'avance le long de la jetée. L'un des combattants aura derrière lui la haute muraille du pont; l'autre , s'il rompt devant son adversaire , court risque de tomber dans la Seine^qui coule à quelques pas de là , profonde et rapide.... Oh! ce sera un duel terrible.

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— J'ignore qui vous êtes tous deux, dit l'inconnu avec hauteur après avoir jeté son manteau et secoué son épée en l'air, de façon à faire voler le fourreau à plus de vingt pas de là. Je l'ignore, beaux sires, et en vérité je ne tiens guère à le savoir; mais enfin ce n'est plus ici comme dans une salle d'armes, et le masque ne doit pas rester où l'on ne se sert pas de fleuret. . . Or donc, faites comme moi : nez au vent, s'il vous plaît, mes gentilshommes!

Et il arrache son masque, et sa figure basanée et hardie , éclairée par la torche , se dessine fortement sur le fond des pierres noirâtres.

— Concini ! s'écrie de Luynes.

— Oui , Concini , messieurs ; Concini , qui pour vous quitte ses plaisirs, mal à propos interrompus; Concini, qui a résisté à l'envie de vous faire assommer par ses gens ; Concini, qui vous fait l'honneur de croiser son épée de maréchal de France contre l'une des vôtres, ou contre toutes les deux, si cela vous convient. Un duel semblable après le bal où vous étiez, je ne sais trop comment... Plaignez-vous donc de Concini!... Comment donc! mais pour des gens de votre espèce, ce sont deux fêtes pour une dans une soirée !

En tace de lui, Vitry et Luyiies sont immobiles et irrésolus : le courage ne leur manque pas ; mais cette présence inattendue les a étonnés. Les inconvénients attachés à cette rencontre, inconvénients si longuement énumérés par Cadeuet, leur reviennent à l'esprit; et, il faut le dire. Albert de Luynes est celui des deux qui y pense le moins.

— Allons, messieurs, je vous attends! s'écrie l'arrogant Italien. N'avez-vous pas à vous deux quelque visage présentable à me découvrir, et m'allez-vous forcer à brûler avec cette torche le carton peint dont vous cachez vos figures.

— Non, vil Conchine, tu n'auras pas cette peine ! s'écria Luynes avec une voix étouffée par la rage; et tu vas voir celui qui te hait, qui t'a toujours haï, celui dont la vie n'a qu'un but : ta mort !

Mais Vitry s'est élancé au devant de lui et a rcr tenu la main prête à faire tomber son masque.

— Arrête, lui dit-il à voix basse, et songe à tes plans... — Ils me vengeront si je sucombe. Maréchal d'Ancre, ajoute-t-il à haute voix en découvrant sa figure, c'est moi, moi Vitry, qui vais punir ton insolence !

— Vitry ! In Vitry s'est fait mon ennemi pour

être quelque chose, et parce que je nai pas voulu de lui à ina suite. On le voit partout où se trament d'obscurs complots contre nous. C'est toi;., mais qui donc t'accompagne ici?... Ne se montrera-t-il pas aussi , celui-là !

— En garde, Concini!

— Ah ! c'est celui-là qu'il serait doux de frapper, c'est ce sang qui me fait soif;... c'est là véritablement mon ennemi, je le sens !

— En garde, Concini!

— J'y suj^ Pare ce coup! J'ai hâte de te

tuer pour arrivera l'autre... Ne t'éloigne pas, lâche!... tu m'appartiens, entends-tu.

— A toi, scélérat !

I — Ah! ah ! un maréchal de France se battre contre un Yitry!

— Maréchal de France, Concini? je le serai, s'il faut pour cela te tuer!

— Tu ne l'es pas encore... Tiens!... Secoue la torche, Corbinelli, que je voie son sang couler.

— Ah !

— Blessé, touché, vaincu;... rends ton épée, Vitry!

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— Mon épée:'. .. tu oublies donc que j'ai un poignard ! ^

— A^h , traître !...

Ces mots expliquent plus chaudement qu'un récit ce qui s'est passé. Vitry blessé est tombé; mais quand Concini s'est baissé pour le désarmer^ ramenant en arrière sa main armée, comme dans tous les duels de ce temps, du poignard à coquille et à lame de Tolède , il l'a frappé à la poitrine. Et maintenant, des d^x ennemis étendus et baignés dans leur sang, qui est le vainqueur? qui est le vaincu?

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