FORMATION DES GÉNÉRAUX
major de l'armée, depuis quinze ans, et c'est grâce à elle que notre armée compte de nombreux généraux auxquels les opérations tactiques d'une armée sont depuis longtemps familières.
Le général Pétain a suivi l'enseignement de l'Ecole de Guerre en 1888-1890 et se trouvait à cette école, en qualité de professeur de tactique d'infanterie, moins d'un an avant la guerre de 1914. Sa formation est due à un heureux mélange de travaux pratiques dans les corps de troupes, d'études théoriques et aussi d'applications tactiques sur la carte et sur le terrain. A ces facteurs du succès à la guerre, il faut, encore et surtout, ajouter les dons du caractère sans lesquels le reste n'est rien.
Les faits ont parlé.
L'état- major
Deux ans avant la guerre de 1870^ notre attaché militaire à Berlin, le colonel Stoffel, fit remettre à l'empereur un rapport dans lequel il faisait ressortir la supériorité de l'étatmajor prussien sur l'état-major français.
a Aujourd'hui, écrivait-il, presque tous les (( généraux de l'armée prussienne sont d'ange ciens élèves de l'Académie de guerre et les (( trois quarts ont servi dans l'état-major. »
A cette époque^ l'état-major français était un corps fermé se recrutant parmi les élèves de Saint-Cyr et de Polytechnique à leur sortie de ces établissements. Les cours de l'école d'état-major duraient deux années, à la suite desquelles les jeunes lieutenants d'état-major nouvellement promus allaient faire des stages de deux ans dans les trois armes et, ensuite, étaient nommés capitaines d'état-major dans une division territoriale, ou bien aides de camp d'un général.
Les officiers du corps d'état-major rece-
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vaient un avancement fort lent, mais, par compensation, étaient promus d'emplois stables, où ils jouissaient d'une grande liberté. Il en résultait, qu'à la longue, ils devenaient bureaucrates, n'ayant avec les troupes que des contacts intermittents et fugitifs.
La guerre de 1870 ayant mis en évidence l'incapacité de la plupart des généraux français et l'insuffisance technique des officiers d'état-major, l'Assemblée nationale, dès l'année 1875, mit à l'étude une loi surl'état-major, laquelle fut promulguée le 20 mars 1880.
Cette loi devait remédier à l'insuffisance technique des officiers du corps d'état-major en faisant de ce corps un service ouvert qui se recruterait à l'Ecole supérieure de guerre récemment fondée, et comporterait des stages nombreux et prolongés dans les corps de troupes pour y puiser, ou tout au moins y entretenir, les qualités militaires indispensables aux officiers d'avenir.
En Allemagne, le service d'état-major est assuré par deux corps jumeaux dont les attributions diffèrent essentiellement. Les officiers d'état-major, peu nombreux et choisis à la suite d'une sévère sélection^ sont les auxiliaires du commandement pour les opérations militaires seulement.
Les officiers de la commandanture, ou officiers adjoints d'état-major, assurent les travaux de chancellerie et font toute la paperasse inévitable dans les bureaux de l'étatmajor. Ils sont subordonnés, à grade égal, aux officiers d'état-major.
Le grand état-major allemand, dont le chef est en même temps le chef d'état-major du généralissime, constitue un centre de hautes études militaires concrètes, en même temps que le conservatoire des bonnes traditions guerrières.
Au sujet des officiers du grand état-major allemand, le général Brousart de Schellendorff, ancien ministre de la Guerre en Prusse, a écrit :
« Ils apprennent à connaître les rouages (( de l'armée et retournent de temps en temps « se retremper dans la pratique des corps de « troupes ; ils font sentir leur influence sur « toutes les questions d'organisation et d'ins- « truction et forment un organisme dont les « vaisseaux sanguins pénètrent toute l'armée « pour en retirer les enseignements pratiques « en même temps qu'ils y déversent un couce rant de principes et de doctrines. »
D'après cela, en Allemagne, l'instruction militaire supérieure et pratique est donnée à
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l'officier d'état-major presque sans interruption, depuis le grade de capitaine jusqu'à celui de colonel, tandis qu'en France elle est fournie aux futurs officiers d'état-major, seulement pendant les deux années que durent les cours théoriques et pratiques de l'Ecole supérieure de guerre.
Je montrerai tout à l'heure que, depuis quelques années, l'état-major de l'armée joue, en France, un rôle analogue à celui que remplit, en Allemagne, le grand état-major.
Quoi qu'il en soit, il y avait, en 1914, 950 officiers, dont 650 brevetés, afîectés au service d'état-major, alors qu'en Allemagne ce service était assuré par 250 officiers d'étatmajor et 500 officiers adjoints.
L'absence d'adjoints d'état-major dans notre armée a produit ce fâcheux résultat que les officiers du service d'état-major, organisé en vertu de la loi de 1880, ont été indistinctement employés aux opérations militaires et à des travaux de chancellerie. Or, l'officier d'état-major ne saurait, sans de graves inconvénients, être assimilé à une bonne à tout faire.
Le mal remonte loin, puisque le général Thiébault, delà grande armée napoléonienne, a pu écrire :
« La multitude des emplois et l'affluence <( des sujets amenèrent l'impéritie des états- (( majors. Peu à peu, la déconsidération s'at- « tacha aux états-majors et le peu d'impor- (( tance des fonctions auxquelles ils étaient « réduits acheva d'assurer leur infériorité. »
Le vote de la loi de 1880 sur le service d'état-major présentait deux erreurs graves consacrant, l'une, l'inexistence du grand étatmajor, centre de hautes études et de perfectionnements, l'autre, celle d'un corps d'adjoints d'état-major chargés de suppléer dans les besognes paperassières les officiers d'étatmajor proprement dits.
Le maréchal de Moltke ne s'y trompa pas, et, l'année même de la promulgation de cette loi française de 1880 sur l'état-major, il saisit une occasion pour faire devant le Reichstag la déclaration suivante, laquelle produisit alors sur les Français avertis une impression bien pénible.
« La prochaine lutte sera une guerre dans « laquelle l'art stratégique ou du haut com- « mandement aura la plus grande part.
« Nos campagnes et nos victoires ont ins- « truit les Français, qui ont, comme nous, « le nombre, l'armement et le courage.
« Notre force sera dans la direction, dans
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« le haut commandement, en un mot, dans « le grand état-major.
« Cette force, la France peut nous l'envier, « elle ne la possède pas. »
Ce qui était vrai en 1880 ne l'était déjà plus dix ans plus tard, à la suite de la création du Conseil supérieur de la guerre, en vue d'assurer le recrutement des généraux aptes au commandement des armées. Après des remaniements nombreux le Conseil supérieur de la guerre fut composé, en 1903, de treize membres, parmi lesquels devaient être choisis les futurs commandants d'armée.
Une mesure grosse de conséquences mit à la disposition des généraux désignés pour commander une armée leur chef d'état-major ainsi qu'un certain nombre d'officiers d'étatmajor choisis.
Les états-majors d'armée ainsi constitués en tout temps ont, dès lors, participé à des travaux concrets, sur la carte et sur le terrain, qui les ont préparés à seconder utilement les généraux chefs d'armée dans la conduite des opérations en temps de guerre.
L'Allemand est un organisateur méthodique ; le Français, un improvisateur.
A défaut d'un grand état-major comme en Allemagne, nos états-majors d'armée ont tra-
vaille sur des plans concrets et ainsi développé leurs aptitudes à bien conduire les opérations si variées de la guerre de campagne comme celles de la guerre de siège.
Depuis vingt mois que dure la guerre actuelle, les états-majors d'armée, sans compter le grand quartier général, se sont perfectionnés, à un point tel que la force dont parlait le maréchal de Moltke, en 1880, et qu'il attribuait au haut commandement de l'armée allemande, cette force nous la possédons également, bien que sous une autre forme.
Elle a permis au général Pétain, venu sur Verdun à la tête de son armée en marche de guerre, d'assurer, avec le calme et le sangfroid qui lui sont habituels, les mesures que le colonel anglais Repington a énumérées lors de son retour d'un voyage à Verdun, en écrivant dans le Times du 4 avril :
« 11 fallait masser les hommes et les canons a pour répondre à l'attaque allemande, lance cer des ponts sur une rivière débordée, amé- « liorer les communications, assurer le ravice taillement en vivres et en munitions, cons- « truire des organisations défensives, établir « des boyaux de tranchées, perfectionner le « service téléphonique indispensable à l'ar- « tillerie, regagner la maîtrise de l'air. »