INTERNATIONALISME ET NATIONALISME
de l'esprit clérical, cardinaux, prélats, simples prêtres, à ne pas redoubler d'ambition.
Il m'a paru utile de savoir de façon désintéressée et, comme on dit en Allemagne, comme on disait hier encore à la Sorbonne, de façon objective, à quoi s'était haussé l'esprit d'usurpation et d'empiétement des cléricaux.
Premier grief, ces insatiables demandent que la République abjure solennellement « le caractère de laïcité qui est dans son essence » : le cardinal Sevin, archevêque de Lyon, suivi par la Croix de Paris demande la participation officielle de l'État aux actes religieux. 11 semble que cette démarche de la part de croyants, de la part de prélats revêtus de la pourpre, est assez naturelle. Le contraire seul devrait étonner. Ce qui étonne aussi, c'est qu'on puisse, au nom de la neutralité et de l'indétermination religieuse, opposer une objection de principe quelconque à un vœu pareil! M. Poincaré avait parlé d\mion sacrée, M. Barthou de trêve magnifique; cela semblait ne rien exclure. En stipulant comme « de l'essence de la République » la laïcité, on exclut la doctrine cathohque.
On a tort de ne pas tenir compte de ce grand point, quand on essaye de qualifier l'attitude des catholiques. Ou le catholicisme est admis, ou il ne l'est pas. S'il ne l'est pas, qu'on le dise ; s'il l'est, qu'on le voie tel qu'il est. Il est libre si vous le jugez sur sa règle. Il ne l'est pas si vous le jugez sur la vôtre. En fait, le catholicisme défend aux clercs de porter les armes ; pourquoi faire grief à ce prélat qui, en termes graves et douloureux, se plaint de
l'envoi du clergé aux armées? Il cûl été si facile de n'offenser point la justice en employant les prêtres uniquement comme aumôniers, brancardiers, infirniers.
En fait, le catholicisme admet qu'il y a relation entre les fautes et les malheurs, entre les fautes collectives et les malheurs collectifs. Pourquoi, si le catholicisme est admis, comme le Temps Tassure, faire grief à cet autre prélat qui rattache les calamités nationales aux erreurs de la nation?
Mais, dit le Temps, ce sont des maladresses, ce sont des imprudences. En ce cas, il y a une hiérarchie catholique. Elle en jugera. Mais de quoi se mêle le Temps? Incompétent sur la doctrine qu'il paraît ignorer, que vaut sa juridiction religieuse? Dans l'intérêt même de notre paix intérieui^e, un organe connu pour ses liens confessionnels extérieurs au catholicisîio devrait s'ahstenir de censurer les évêques et les cardinaux. S'il lui plaît de traiter d'affaires ecclésiastiques, il y a les rabbins! il y a les pasteurs! le rem;;s peut les contrôler, les cléricaux aux longues dents ne s'en mêleront pas.
50 septembre 1914.
Les journaux en sont pleins : des sales farces macabres, telle que la profanation du caveau Poincaré, à Sampigny-sur-Meuse, aux ignobles supplices dont les victimes sont des vieillards et des prêtres, des femmes et des enfants, la nature allemande se donne libre cours, et tous ceux qui se souviennent de son histoire, entre lesquels j'ai plaisir à remarquer un ancien ministre, M. Stephen Pichon, reconnaissent que celte nature n'ajoute absolument rien à ce quelle a été manifestée de tout temps.
Il ne faut pas dire : ce n'est pas allemand , c'est prussien.
Il est très vrai que le Prussien est peut-être le moins Germain des Germains. Sa formation finnoslave ne pouvait pas faire de doutes. On en verra de jolis traits dans l'article « Leur Race » de Félicien Pascal, au dernier Correspondant y inspiré d'une brochure de M. de Quatrefages en 1870. L'illustre anthropologis te avait été frappé de la sauvagerie des troupes prussiennes au siège de Paris et au siège de Strasbourg. Il en avait rapproché leur conduite exactement pareille au siège de Prague par leur roi philosophe en 1757. Cette « constante » lui avait suggéré l'idée d'une brutalité proprement prussienne ; il avait eu tort d'arrêter son enquête au xviii^ siècle.
Il eût été sage d'examiner si, avant qu'il y eût une Prusse, les Allemands s'étaient montrés plus mode-
rés, plus sages, meilleurs observateurs des lois de la guerre, en un mot plus civilisés. Il se fût rendu compte que la brutalité allemande dépend non de l'influence prussienne, mais de l'état des forces du Corps germanique : elle s'enfle et s'exerce si ce corps est unifié et puissant ; elle s'abaisse et file doux quand on a mis cette puissance à la raison. Les Allemands redeviennent alors de bonnes gens. Mais ils se révèlent durs, pillards, acharnés sur les faibles, faisant suivre l'astuce impudente de faciles violences à chaque fois qu'une force allemande s'est dressée sur l'Europe. Peu importe le lieu d'où cette force s'élève, dans les tristes plaines du nord, aux bords riants du Rhin, dans la forêt Noire, le long du beau Danube bleu. Que le César tudesque soit de Franconie ou de Saxe, d'Autriche ou de Brandebourg et que l'afl'aire se passe au xii*^ siècle, au xvi% au xix«, il fait éclater la même âpre combinaison de rage ostentatoire et de grosse ruse perfide. Les Français qui n'ont pas perdu toute cervelle citent, avant 70, la guerre de Trente Ans. Ils rappellent le dicton immémorial qui dénomme chez nous « querelles d'Allemands » les disputes sans queue ni tête qui ne relèvent que de la mauvaise foi et du poing. L'admirable « troup alemand » de notre roi Philippe le Bel avait aussi l'allure d'un proverbe déjà séculaire en Ile-de-France'. Ainsi nos bons aïeux, dont nous méconnaissions le langage et l'expérience, auraient fourni à M. de Qua-
4. J'ai cité plusieurs fois ce mot dans son sens ordinaire. Il est temps de dire que, d'après M. Flach, il faut lire, au lieu de troup, l'onomalopée tnvpt. En ce cas, au lieu de nimis germanicum, il faudrait comprendre crepitus gcmiani- LKS; dans un môme sens de vanité prétentieuse.
trefagesles éléments d'observation propres à dresser la « fiche » savante du type allemand.
Que l'on comprenne. Je ne dis pas que tous les Allemands ni tous les peuples allemands fussent toujours haïs ou craints; mais l'Allemand en tant que tel, en tant qu'il se ressemble, en tant qu'il choisit sa nature pour règle de sa vie et qu'il en pratique le beau modèle, cet Allemand a été vu et noté tel que nous le voyons et le notons aujourd'hui. Il ne nous fait pas de surprise. Il ne surprend que ceux qui, obligés à voir ou à revoir, ont mieux aimé le partipris des négligences du passé.