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LA TRADITION DE M. JAURÈS

Les socialistes entretiennent avec une piété qui se comprend le souvenir de M. Jaurès qui fut pendant vingt ans leur principal chef. S'il y avait dans sa doctrine un élément durable, un principe de vie intellectuelle et d'action politique, elle tirerait une autorité immense de la tragédie de sa mort. La simple évocation de l'assassinat du maître et du chef donnerait force, élan et crédit à l'idée. Malheureusement, l'idée jaurésienne a subi une éclipse autrement décisive que la disparition de son auteur. Si je suis convaincu que l'on ne tirera pas grand'chose, qu'on ne tirera rien des directions données par le tribun, c'est qu'il est difficile d'en trouver dont l'erreur soit plus clairement démontrée. Celle-ci aboutit

en somme à jeter un million dVilecteurs dans une véritable impasse, presque à tous égards, mais surtout par rapport au point capital de la politique ; la politique extérieure.

C'est, en grande partie, du fait de Jaurès que l'internationale ouvrière (comme au reste l'internationale universitaire), s'orienta de plus en .plus vers l'hypothèse de l'amitié allemande. C'est encore presque uniquement de son fait que fut propagée, accréditée, presque imposée l'hypothèse de la paix fatale et de la guerre impossible. Je me suis servi du terme d'impasse : quel autre terme employer devant le double démenti brutalement donné par le fait de l'inimitié germanique et de la plus féroce des guerres?

J'ai lu et relu un grand article posthume de Jean Jaurès récemment publié dans VHumanité. Avec toute l'attention dont on est capable, on n'y verra rien de plus que la caractéristique habituelle de l'erreur jaurésienne : la confusion permanente entre l'ordre des faits, qu'il s'agit de prévoir, de calculer, de prévenir et cet ordre du droit qui doit régler nos volontés, nos pensées, nos désirs, mais qui n'oppose pas de barrière matérielle aux réalités vivantes. L'esprit de Jaurès se jouait entre ces deux ordres sans souci de leur distinction, ni de la différence de leurs plans. C'eût été hasard que, dans ces conditions, il pût voir clair et juste. Mais enfin ce hasard ne s'est pas produit. Tout le monde a intérêt, les socialistes plus que les autres, à ne pas continuer dans la direction qui les a déçus.

LES DOCTRIiNES ÉCROULÉES

12 octobre 1914.

Avez-vous entendu parler d'un homme d'État italien socialiste ou radicalisant convaincu, pacifiste jusqu'à la rage, et que le désespoir a réduit à se brûler la cervelle dans l'île d'Homère, à Chio, pendant un voyage d'agrément et d'étude, quand on lui annonça la déclaration de guerre? Le cas de cet infortuné prolonge à son extrême limite logique l'aventure d'un certain nombre d'esprits, souvent fort beaux, mais à qui leur flamme intérieure cachait la réalité du dehors! Il n'y a plus moyen de se dissimuler ce qui est : ils vivent donc depuis neuf semaines dans les afî'res de la déception amère. Encore ceux qui guerroient ont-ils quelque chance de n'y plus penser. Mais les autres, ces rêveurs purs et ces chimériques sincères? J'en sais et j'en devine qui envient le silence et le repos des morts. D'autres, plus exaltés encore, et plus souffrants, ruminent en secret le blasphème baudelairien contre « un monde où « l'action n'est pas la sœur du rêve ». Ou bien ils accommodent à la situation de 1914 ce poème, terrible dans la mélancolie de son indignation, que Louis Ménard forgeait au lendemain du coup d'État de 1851 :

...Dans un autre siècle il m'eût fallu naître. Il n'est point ici de place pour moi.

L'idéal qu'avait rêvé ma jeunesse, L'étoile où montaient mes espoirs perdus, Ce n'était pas l'art, l'amour, la richesse, C'était la justice ; et je n'y crois plus...

Le présent est plein d'odieuses choses, L'avenir est morne et désespéré :

Si l'on peut choisir ses métempsycoses, Ce n'est pas ici que je renaîtrai.

Quand la mort, brisant la dernière fibre, Au limon natal viendra m'arracher.

S'il est quelque part un astre encor libre. Là-haut, dans Téther, je Tirai chercher.

Il importe de comprendre profondément ces états d'esprits accablés. Devant l'Europe à feu, ce ne sont pas seulement des tours, des beflrois, des remparts et des cathédrales qui s'effondrent, ce sont aussi des systèmes d'idées. Justement parce que nous en avons prédit la ruine pendant vingt ans nous ne pouvons être insensibles à leurs catastrophes silencieuses. Nous en ressentons si vivement l'intime pitié que nous voudrions que les victimes puissent être sauvées d'elles-mêmes. Le coup de pistolet de Chio n'a rien résolu. Et ce n'est rien résoudre non plus que de relever la chimère mise en morceaux et d'en prédire l'avènement pour plus tard. Un mauvais calcul constaté doit tout au moins conduire à calculer juste.

La grande faute des hommes de 1851 est de n'avoir pas appris grand chose durant les vingt ans qui suivirent, de n'avoir rien vu des événements décisifs qui remplirent l'Europe de Sébastopol à Solférino, de Villafranca à Sadowa, si bien que Sedan et la

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