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L'ALLEMAGNE ET LA GUERRE

M. Emile Boutroux vient de publier dans la Revue des Deux Mondes des considérations qu'on lira avec charme. Sans comparer l'illustre professeur à des personnages officiels tels que le poète lauréat de l'Angleterre ou le poète du Gouvernement dans la République Argentine, on peut le tenir pour l'une des voix du régime : cousin ou beau-frère du président de la République, membre de l'Académie française, arbitre de la Sorbonne. Ses idées sur l'Allemagne et la Guerre peuvent aider à définir les idées qui courent le monde officiel.

Elles sont en progrès. M. Boutroux nous change de déclamations un peu creuses sur le militarisme prussien ou bismarckien. Ce n'est pas à Bismarck, c'est à Fichte qu'il fait remonter les origines du germanisme brutal. Cette mention de Fichte constitue pour nous plus qu'une satisfaction, et presque un succès : il y a juste vingt ans que nous la demandons, il y a vingt ans que nous signalons l'importance des Discoures à la nation allemande, sur lesquels on s'appliquait toujours à glisser. Nos instances de 1895 concoururent à faire souscrire 200 exemplaires de la traduction du capitaine Philippe au

1. Cet article a paru à notre revue de la presse son- 1 < signatuiT rlf» mon ami Criton.

conseil municipal de Paris. Et ce fut à peu prèf teut, jusqu'à l'article du 15 octobre 19U.

Nous avons avec M. Emile Boutroux quelques autres points d'accord.

« La culture allemande diffère profondément de ce que l'humanité entend par culture et civilisation ». Si M. Boutroux donne la plénitude de leur sens à ces mots de lui, ils correspondent à notre pensée. Et les vives peintures que Daudet a faites de l'Allemagne pourraient servir de préface aux remarques fines et justes, de M. Boutroux, sur la grossièreté de la nature allemande.

Quel contraste, dit-il, entre la science de ce peuple et l'état de ses mœurs, sa médiocrité de caractère et d'âme!

Chez tel savant spécialiste (mettons de chirurgie ou de philologie) « quelle disproportion souvent entre sa science et son degré d'éducation ! Quelle vulgarité de goûts, de sentiment, de langage, quelle brutalité de procédés! » La fibre morale est en retard sur un développement scientifique, militaire et politique incontestable et incontesté. Quelques-uns aimeraient s'en tenir à cette explication. M. Boutroux ne le veut pas. Il n'en est pas satisfait, et il a raison : cette grossièreté et cette barbarie savantes sont mises en système, dit-il.

Il fait une analyse du système allemand.

M. Boutroux a mentionné Fichte. Quel ennui qu'il n'ait pas tiré de ce nom et de cette doctrine tout ce qui y est contenu ! Son hésitation fâcheuse fait tourner court une analyse qui s'annonçait bien. Vous y trouverez de bons morceaux, des indications justes

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des remarques de détail capables d'instruire et de \

divertir tout le monde. Vous saurez ce que c'est \

que la hiérarchie germanique des peuples suivant \

qu'ils sont naturvolker, lialbkulturvolker ou kullur- \

volker, ou même vollkulturvolker, lesquels emportent i

le bâton de maréchal de la Culture. Mais le passage \

de la basse nature allemande à la divinisation, plus j

basse et plus grossière encore, de cette nature, ]

M. Emile Boutroux ne l'établit point. On sentira 1

peut-être pourquoi. \

En attendant, il revient par un détour à l'idée des ^

deux AUemagnes et de la corruption de la bonne par ■

la méchante : la prussienne. A l'Allemagne qui fit sa ]

liberté par l'unité, il oppose l'Allemagne qui voulait \

réaliser son unité par la liberté; à l'Allemagne de j

Sadowa et de Sedan, l'Allemagne du Parlement de i

Francfort, c'est-à-dire à l'Allemagne de la réussite ;

l'Allemagne de l'avortement ! Même après un nouvel \

léna, ce point de vue risquera d'être trouvé faible en ;

Allemagne. « Une Allemagne libre dans l'Europe \

libre » qu'il essaye de saluer dans un avenir idéal, .

rappelle cette Église libre dans l'État libre, quelque- ]

fois entrevue en rêve, et quia toujours mal tourné J en réalité.

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